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22 juin 2019 6 22 /06 /juin /2019 08:00
Jacques Musset Combattre le cléricalisme catholique (suite)
4. Les verrouillages du cléricalisme catholique
Jacques Musset

Nous avons montré lors du dernier article comment le cléricalisme était né de l’exégèse faussée de certains textes évangéliques qu’on a interprétés comme la volonté du Christ de fonder une hiérarchie religieuse, en lui donnant le pouvoir de gouverner l’Eglise, de garder et d’interpréter la foi véritable, de présider les sacrements et de convertir les non-chrétiens.

Nous voudrions maintenant montrer comment l’exercice du pouvoir absolu des clercs a donné naissance à une doctrine dogmatique figée qu’ils ont imposée ainsi qu’à une morale sous-tendue par une philosophie périmée au détriment d’un témoignage évangélique crédible. Celles-ci sont hélas toujours en vigueur.

- Premier exemple : au IVème et Vème siècle lors de plusieurs conciles, les évêques ont fait triompher une expression de la foi catholique parmi d’autres, élaborée dans leur propre culture grecque, avec leurs langages, leurs représentations ( le résumé en est le grand credo catholique). Déjà cette expression imposée à tous à ce moment est marquée par sa relativité. Mais leurs successeurs jusqu’à nos jours ont considéré qu’elle était la définition même de la foi chrétienne valable pour tous les temps et tous les lieux. Le catéchisme de Jean -Paul II le rappelle expressément. Le fait de fixer dans le marbre une expression datée de la foi chrétienne en a fait un carcan. La hiérarchie considère en effet comme une infidélité de se consacrer à repenser la foi évangélique à nouveaux frais dans les conditions culturelles actuelles qui ne sont plus celles des IVème-Vème siècle. Combien de théologiens qui ont tenté l’expérience depuis un siècle et demi ont été sévèrement sanctionnés !

Cette stérilisation de la pensée est mortelle pour l’Eglise catholique qui vit en circuit fermé et deviendra une secte si ses responsables continuent de s’opposer à l’effort indispensable de repenser la foi d’une manière crédible pour les hommes d’aujourd’hui.

- Second exemple : Le christianisme s’est développé d’abord, comme nous l’avons dit, dans des régions de culture grecques marquées par des conceptions de l’homme issues des philosophies antiques. Parmi ces conceptions, il y a celle de la Loi naturelle empruntée aux stoïciens notamment. « Il est, en effet, une loi véritable, écrit Cicéron au Ier siècle avant notre ère, la droite raison conforme à la nature, immuable et éternelle qui appelle l’homme au devoir par ses commandements et le détourne du mal par ses défenses, et dont ni les commandements ni les défenses ne restent jamais sans effet sur les bons, ni sans action sur les méchants. On ne peut ni l’infirmer par d’autres lois, ni déroger à quelques-uns de ses préceptes, ni l’abroger tout entière. ...Elle n’a pas besoin d’interprète qui l’explique. Il n’y en aura pas une à Rome, une autre à Athènes, une aujourd’hui, une autre demain, mais une seule et même loi éternelle, inaltérable qui dans tous les temps régit à la fois tous les peuples. Et l’univers entier est soumis à un seul maître, à un seul roi suprême, au Dieu tout-puissant qui a conçu et médité cette loi. La méconnaître, pour un homme, c’est se fuir soi-même, renier sa nature et par là même subir les plus cruels châtiments, lors même qu’on échapperait à tout ce qu’on regarde comme des supplices. » L’Eglise catholique a hérité de cette conception. Elle est celle de Saint Thomas d’Aquin, ce qui s’explique dans le contexte de son temps avec le regain de la philosophie grecque mais le drame c’est que sa philosophie-théologie a été adoptée officiellement par l’Eglise à la fin du XIXème siècle.

Le concept de « Loi naturelle » demeure donc dans l’Eglise la référence pour définir la morale. Elle est rappelée dans le document conciliaire Gaudium et Spes et dans le « Catéchisme Catholique de l’Eglise catholique » (CEC) de Jean-Paul II. « La loi divine et naturelle (Gaudium et Spes 89,§1) montre à l’homme la voie à suivre pour pratiquer le bien et atteindre sa fin. La loi naturelle énonce les préceptes premiers et essentiels qui régissent la vie morale... Elle est immuable et permanente à travers les variations de l’histoire.» (CEC N°1954-1960). « Présente dans le cœur de chaque homme et établie par la raison, la loi naturelle est universelle en ses préceptes et son autorité s’étend à tous les hommes. Elle exprime la dignité de la personne et détermine la base de ses droits et de ses devoirs fondamentaux... L’autorité du magistère s’étend aux préceptes spécifiques de la loi naturelle parce que leur observance, demandée par le créateur est nécessaire au salut. » (CEC N°2036).

C’est à partir de cette conception de loi naturelle que la hiérarchie catholique condamne ce qu’elle en considère comme de graves atteinte : le divorce, la contraception, l’avortement, la procréation médicale assistée pour des femmes homosexuelles, l’euthanasie, le mariage homosexuel, etc...

Or on a conscience aujourd’hui que les prescriptions morales du catholicisme issues de la Loi naturelle sont relatives à la philosophie qui les inspire. Le rappel de ces prescriptions par les autorités catholiques les font passer pour rétrogrades et, à travers elles, le christianisme est caricaturé. On a conscience également que la vie morale d’un humain ne dépend pas de l’application d’un code de pratiques, mais de la manière dont, dans les situations complexes qu’il traverse, il prend des décisions éclairées, en son âme et conscience.

Telles sont quelques conséquences néfastes qui subsistent toujours de l’exercice d’un pouvoir religieux absolu en matière de dogme et de morale dans le monde catholique. Les chrétiens sommés d’obéir l’ont fait durant des siècles et certains se soumettent encore trouvant sécurité intérieure dans la doctrine et la morale catholique. Ils manifestent d’ailleurs bruyamment contre ceux qui les mettent en cause. Mais nombre d’autres ne se retrouvent plus dans l’autoritarisme de l’autorité catholique imposant une doctrine figée et une morale catholique « exculturée(1) » selon l’expression de la sociologue des religions Danièle Hervieu Léger. Certains ont déjà quitté la fréquentation de l’Eglise depuis des dizaines d’années. D’autres (combien?) ont rejoint le protestantisme qui au 16ème siècle a aboli toute hiérarchie religieuse surplombante et même fréquentent le protestantisme libéral qui s’adonne à repenser d’une manière critique l’héritage chrétien(2). D’autres cheminent seuls ou se regroupent en petites communautés pour célébrer, partager leur foi évangélique centrée sur le témoignage de Jésus. D’autres encore ont abandonné purement et simplement la foi chrétienne. Quel gâchis énorme !

(à suivre)

Jacques Musset

(1) Catholicisme, la fin d’un monde, de D. Hervieu-Léger, Editions Bayard 2003 (retour)
(2) Evangile et Liberté, penser, critiquer et croire en toute liberté, revue mensuelle du protestantisme libéral, 14, rue de Trévise, 750009 Paris.
Ce qui inspire cette sensibilité chrétienne est résumée dans les termes suivants :
« Par souci de vérité et de fidélité au message évangélique, refusant tout système autoritaire, nous affirmons :
  • la primauté de la foi sur les doctrines,
  • la vocation de l’homme à la liberté,
  • la constante nécessité d’une critique réformatrice,
  • la valeur relative des institutions ecclésiastiques,
  • notre désir de réaliser une active fraternité entre les hommes, qui sont tous, sans distinction, enfants de Dieu ».
(retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Religions et violence Eglise Cléricalisme