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15 mai 2021 6 15 /05 /mai /2021 08:00

 

Henri Persoz Où est passé Jésus ?
L'Ascension
Extrait du livre : Ne nous trompons pas de royaume - Editions "La Barre franche"
de Henri Persoz(1)
Actes 1,6-11

Ils étaient donc réunis et lui avaient posé cette question: « Seigneur, est-ce maintenant le temps où tu vas rétablir le Royaume pour Israël ?». Il leur dit: « Vous n'avez pas à connaître les temps et les moments que le Père a fixés de sa propre autorité; mais vous allez recevoir une puissance, celle du Saint Esprit qui viendra sur vous; vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre. »

A ces mots, sous leurs yeux, il s'éleva et une nuée vint le soustraire à leurs regards. Comme ils fixaient encore le ciel où Jésus s'en allait, voici que deux hommes en vêtements blancs se trouvèrent à leur côté et leur dirent: « Gens de Galilée, pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel? Ce Jésus qui vous a été enlevé pour le ciel viendra de la même manière que vous l'avez vu s'en aller vers le ciel. »

Nous voici dans un des récits les plus « mythologiques » qui soit, concernant la vie de Jésus telle que le Nouveau Testament la raconte. Peu de chrétiens croient aujourd'hui qu'effectivement Jésus, après avoir été crucifié, se soit promené sur la terre pendant quarante jours pour finir par une ascension spectaculaire devant tous ses disciples réunis. Manifestement, ce récit est encore un mythe, il est chargé de significations symboliques, il vise autre chose que ce qu'il raconte, et il nous faut essayer de retrouver cette autre chose. Essayer de comprendre pourquoi cette histoire s'est formée et ce qu'elle voulait signifier à ceux et celles à qui elle était destinée.

Un récit aux origines un peu floues

Autant les récits néo-testamentaires sur la vie, la passion et la mort de Jésus sont globalement cohérents d'un évangile à l'autre, malgré les inévitables différences que l'Église a toujours considérées comme une richesse, autant ce qu'il s'est passé après la mort de Jésus est extrêmement variable d'un texte à l'autre, ce qui montre l'embarras des premiers chrétiens pour conclure sur cette histoire de Jésus, qui est mort mais qui est resté vivant parmi eux. Les récits d'apparition, par exemple, sont extrêmement différents d'un évangéliste à l'autre (2) et l'on comprend que nous soyons là à la limite entre ce qui ressort de l'histoire et ce qui ressort du témoignage de la foi.

Concernant le phénomène de l'ascension, l'apôtre Paul n'en parle pas. Matthieu et Jean non plus. Il y a une petite mention dans Marc, mais tous les exégètes s'accordent aujourd'hui pour dire qu'il s'agit d'un ajout postérieur qui n'était pas dans le texte original. De sorte que seul Luc nous relate l'événement, deux fois d'ailleurs : une première fois à la fin de son évangile et une deuxième fois au début de son livre des Actes des Apôtres (3) et de façon un peu plus détaillée. Ces deux récits ne concordent pas exactement. Dans l'évangile, l'Ascension a lieu le lendemain de Pâques. Dans le livre des Actes, il faut attendre quarante jours pendant lesquels Jésus donne ses dernières instructions aux disciples. Selon toute vraisemblance, il s'agit de deux traditions différentes, celle à la fin de l'évangile ayant été rajoutée tardivement par un autre auteur que Luc. Les Pères de l'Église faisaient état de ces deux traditions, celle de l'Ascension le lendemain de Pâques et celle de l'Ascension au bout de quarante jours. Elles ont donc subsisté côte à côte pendant plusieurs siècles. Chacune avait sa signification symbolique et ne portait pas ombrage à l'autre.

Quarante, c'est le chiffre de l'épreuve: les quarante années de l'Exode pendant lesquelles Israël ne savait pas où aller, quelle direction suivre; les quarante jours passés par Jésus au désert, pendant lesquels Jésus ne savait pas quoi manger ni en qui avoir confiance. Et voici quarante nouvelles journées d'hésitations pour l'Église qui ne sait plus très bien où est passé son maître, ni même s'il est mort ou s'il est vivant, et pourquoi il a été crucifié alors que le Royaume de Dieu que l'on attendait n'est pas vraiment survenu.

L'Ascension n'est pas d'ailleurs un phénomène isolé dans la littérature ancienne. Héraclès fut enlevé de son bûcher et conduit directement en haut de !'Olympe. Romulus et Néron sont aussi montés directement au ciel. Et dans la Bible hébraïque, ce fut le cas du prophète Élie et d'Hénoch.

Les symboles du ciel et des nuages

Le ciel a une très forte connotation symbolique, parce qu'il est plein de mystère. On ne sait pas jusqu'où il va, ni d'ailleurs d'où il vient. Il représente pour les anciens, mais encore pour nous, l'infini, l'inconnu et aussi une puissance qui nous dépasse. Il nous apporte les bienfaits de la chaleur, de la lumière et de l'eau, mais aussi les catastrophes de la sécheresse, des inondations, des tornades et des cendres volcaniques. Il est donc par excellence le domaine de Dieu, le domaine que nous ne pouvons pas bien comprendre. Il est Dieu lui-même dans le langage courant.(4) Il n'est donc pas surprenant que, pour décrire ce Jésus qui rejoint Dieu, qui est absorbé par le divin, Luc, comme d'autres auteurs, utilise cette belle image de l'ascension qui exprime si bien ce voyage vers l'inconnu de Dieu, vers l'infini de Dieu, mais aussi vers un monde de lumière.

Soyons aussi attentifs au nuage, à la nuée, qui prend Jésus par­ dessous et le cache aux yeux des disciples. Car le nuage, dans le monde biblique, a aussi une connotation symbolique. Il est entre le ciel et la terre et il nous cache le monde d'en haut. Mais il ne le cache pas complètement, il laisse entrevoir une partie de ce monde, de ce monde divin. Le nuage lui-même est sans consistance, impalpable. De forme et d'épaisseur variable, il se déplace constamment. Pour les anciens, il est le symbole de ce qui nous laisse entrevoir la lumière, la vérité du monde d'en haut, mais à travers le voile opaque d'une brume, d'un mystère. Et il nous protège aussi d'une trop grande chaleur qui nous brûlerait le visage, d'une trop grande proximité avec le divin. Dès que nous apercevons quelque chose de Dieu, le vent pousse le nuage pour que nous ne voyions plus. Et nous savons que le vent et l'Esprit, c'est le même mot, en grec comme en hébreu.

C'est donc le thème de cette visibilité cachée que Luc veut rappeler lorsqu'il précise qu'un nuage est venu soustraire Jésus. Le Christ devient celui qui rejoint Dieu et qu'on ne voit plus qu'à travers la forme variable et imprécise de la brume.

Deux hommes en blanc

Examinons un autre détail intéressant : la présence de ces deux hommes en blanc qui se trouvent là subitement et interpellent les disciples en leur disant : « Gens de Galilée, pourquoi restez-vous à regarder le ciel ? » Que nous rappellent ces deux hommes ? Mais à l'évidence la scène du tombeau vide où les femmes, ne voyant pas Jésus dans le tombeau, trouvent également deux hommes en blanc qui leur posent une question analogue : « Pourquoi cherchez­ vous parmi les morts celui qui est vivant ? » Pourquoi cherchez-vous sous la terre ? Allez plutôt en Galilée, là où il a enseigné, là où il s'est occupé des hommes et des femmes de son entourage. Il est vivant dans les espaces où il a parlé et s'est montré solidaire de ses frères et sœurs en humanité.

Puis quarante jours plus tard : « Pourquoi restez-vous là à regarder le ciel?» Occupez-vous plutôt d'être mes témoins jusqu'aux extrémités de la terre. Perplexité des femmes et des hommes qui ne savent plus où est leur maître, où il faut le chercher, du côté du séjour des morts ou du côté du monde des dieux.

Jésus est sur la route

La réponse à cette perplexité nous paraît être dans ce long récit qui se situe justement entre les femmes qui regardent le tombeau et les hommes qui regardent le ciel. Il s'agit du récit des disciples d'Emmaüs. Probablement, à l'origine, l'évangile de Luc et le livre des Actes formaient un texte continu. Et l’Eglise, quelques décennies plus tard, a séparé cette longue histoire en deux parties: la vie de Jésus et la vie de la première Église. Avant ce moment­ là, dans la logique de l'écrivain primitif, Luc, les trois récits se suivaient, les femmes qui regardent le tombeau vide, les pèlerins d'Emmaüs, les hommes qui regardent le ciel vide.

Si bien que Jésus ne sera aperçu ni dans un tombeau, ni dans le ciel, mais sur la route. C'est cet inconnu rencontré en chemin et qui nous parle de Dieu et des Écritures. Sur cette route d'Emmaüs, les deux disciples, encore deux hommes, parlent avec Jésus; ils font route avec le ressuscité et le retiennent à dîner, sans le reconnaître. Et lorsqu'ils comprennent de qui il s'agit, Jésus disparaît aussitôt. Il y a encore un nuage, du brouillard entre les deux hommes et Jésus. Les pèlerins sont eux aussi dans les nuages, ne voyant pas Jésus lorsqu'il est là et le découvrant lorsqu'il n'est plus là. Jésus est un compagnon de route évanescent, in saisissable. Il marche avec nous, préside le repas, mais nous n'arrivons pas à le reconnaître; dès que nous le reconnaissons, il a déjà disparu.

Pour conclure, le Jésus ressuscité ne doit pas être cherché dans le monde des morts, ni dans l'infini abstrait du monde céleste qui nous sera toujours caché. Mais il faut le chercher sur la terre, sur notre route. Jésus se rencontre en marchant, et pas tellement en regardant le ciel, plutôt dans le visage de cet homme inconnu qui demande à faire un bout de chemin avec nous. Et l'évangéliste Matthieu nous précise bien qu'à chaque fois que les hommes vont au secours des petits de ce monde, c'est Jésus qu'ils rencontrent. (5)

Mais le ressuscité sera toujours là en demi-teinte, difficile à reconnaître lorsque nous marchons avec lui, disparaissant lorsque nous l'avons reconnu. Dès qu'il est entré dans la maison pour présider le repas, il est déjà reparti vers d'autres demeures, nous laissant seuls avec nos déceptions et nos espérances.

Contrairement à ce que nous montrent tous ces tableaux de Jésus entre les deux pèlerins, la rencontre avec le Jésus d'après Pâques n'est pas dans le domaine du visuel, du palpable. On ne voit rien dans le tombeau, on ne voit rien dans le ciel. Car la rencontre se fait par la Parole, cette Parole que Jésus délivre tout au long de la route. Elle nous dit que l'important n'est pas de savoir s'il y a quelque chose à voir, s'il y a encore un corps dans le tombeau, mais de se rappeler l’Écriture et la parole des prophètes qui dénoncent l'oppression du peuple, la trop grande indigence des pauvres et la trop grande opulence des riches. La présence du Jésus ressuscité, c'est une Parole. Parole de défense des rejetés de ce monde. Parole qu'on appellera à la Pentecôte l'Esprit Saint.

Jésus a rejoint l'infini de Dieu, l'incompréhensible de Dieu, ce qui nous dépasse totalement. Réalité au-delà de notre propre réalité. Nous ne le voyons plus, il est caché par la nuée épaisse du mystère, mais nous l'entendons, nous l'écoutons sur notre route, parce qu'il nous a confié l'Esprit de Dieu qui souffle encore sur la terre, nous anime et nous donne la force de poursuivre la route.

Henri Persoz

(1) L’auteur : ingénieur de l’Ecole supérieure d’électricité et titulaire d’une maîtrise de théologie. Henri Persoz a été cadre dirigeant à Electricité de France et prédicateur de l’Eglise réformée de France. (retour)
(2) Sans compter le témoignage de Paul (1 Cor. 15,5-6) qui est encore différent. (retour)
(3) Il est très unanimement admis aujourd'hui que le livre des Actes des Apôtres a été écrit par Luc, à la suite de son évangile. (retour)
(4) Par exemple le fameux dicton : « Aide-toi, et le ciel t'aidera. » (retour)
(5) Cf.p.75 (retour)
Published by Libre pensée chrétienne