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19 juin 2021 6 19 /06 /juin /2021 08:00

 

John Shelby Spong Quel est le Dieu rencontré en Jésus ?
John Shelby Spong
Extrait du livre « Jésus pour le XXIe siècle »Ed.Karthala-2014

John Shelby Spong qui appartient à l’Eglise épiscopale des Etats-Unis à été pendant plus de trente ans évêque de Newark dans le New Jersey

Que voulons-nous dire quand nous utilisons le mot Dieu ?

Jésus était donc un être humain bien réel, vivant essentiellement au Ier siècle de notre ère.

À elle seule, cette définition pourrait convenir à des millions de gens. Ce qui a caractérisé Jésus, c'est le fait d'avoir été considéré comme l'homme par lequel Dieu a pénétré dans la vie de ce monde. Toutefois, le mot « Dieu » est un mot humain et ce mot a pour nous un sens bien particulier. Les mots humains ne peuvent pas signifier des choses qui dépassent l'expérience humaine. Par conséquence, le mot Dieu n'existe pas en dehors de l'usage que les êtres humains en font. C'est pourquoi le stade suivant dans notre recherche d'une nouvelle compréhension de Jésus doit consister à intégrer dans notre conscience ce que nous voulons dire quand nous utilisons le mot Dieu. J'entame cette étape en vous racontant une histoire vécue.

Il y a pas mal d'années, j'ai été interviewé par un journaliste anglais, nommé Andrew Brown, pour la rubrique religieuse du magazine britannique The Sunday Independent. Ce journal jouit d'une bonne réputation en Grande-Bretagne. Andrew était un jeune homme intelligent, ayant de la personnalité, et j'aimais beaucoup sa compagnie. Je lui fournis une vue d'ensemble du diocèse où je servais à l'époque en tant qu'évêque. Cela lui permettait en particulier d'observer la façon dont nos Eglises faisaient face aux problèmes des régions urbaines des États-Unis. À un moment donné , Andrew me demanda quel était mon concept de Dieu. Je lui rétorquai que la révolution intellectuelle des cinq ou six derniers siècles avait rendu le concept traditionnel de Dieu obsolète. Cela voulait dire que je ne pouvais plus imaginer Dieu comme une puissance se trouvant « là-haut », quelque part dans l'au-delà, pouvant intervenir dans notre monde s'il le désirait, pouvant tenir compte des prières s'il le désirait et récompenser et punir selon sa volonté divine. Andrew ouvrait de grands yeux et montrait des signes d'incrédulité, au fur et à mesure que la discussion progressait. Dans la rubrique qu'il publia quelques semaines plus tard, il fit l' éloge de certaines de nos initiatives au diocèse, mais il poursuivit en disant qu' il importait peu que « cet évêque » soit créatif et innovateur, car en dernière analyse l'évêque ne croyait plus en Dieu, et était devenu un « Evêque athée ». Sa phrase était bien tournée et se prêtait à être citée et répétée ; les mots « athée » et « évêque », accolés, mettaient en branle diverses énergies négatives. Cette conclusion était à mon avis profondément erronée. Elle révélait aussi bien les limites du vocabulaire humain que l'égocentrisme d'un homme qui s'imagine que l'esprit humain est réellement en mesure de décrire le monde divin, ou celui que nous avons pris l'habitude d'appeler« Dieu ». Le fait est que, à part quelques exceptions, la plupart des chroniqueurs religieux dans le monde aujourd'hui sont du point de vue théologique des personnes peu cultivées. C'était certainement le cas d'Andrew Brown.

Pour commencer, le mot « athée » ou « incroyant » ne signifie pas que son utilisateur ne croit pas en Dieu, contrairement à ce qu'on suppose habituellement. Ce mot signifie en fait que l'athée, l'incroyant, rejette la définition théiste de Dieu. Il est tout à fait possible de rejeter le théisme sans pour autant rejeter la croyance en un Dieu. Andrew Brown était incapable de faire cette distinction, et ne l'a donc pas faite. Beaucoup de gens sont également prisonniers de cet état d'esprit. Permettez-moi de dire cela en d'autres termes. Je suis un être humain totalement imprégné de la croyance en Dieu, mais je ne peux plus définir mon expérience en Dieu dans les limites d'une définition théiste de Dieu. Par conséquent, quand je dis que Dieu était en Christ, ou quand j'affirme que je rencontre Dieu dans la personne de Jésus, ce que je veux dire est très différent des définitions théologiques du passé, qui ont forgé des doctrines telles que l'Incarnation ou la Trinité, car toutes les deux sont rattachées à une définition théiste de Dieu. C'est pourquoi, pour en arriver à qui était Jésus, et même à qui est encore et toujours Jésus, je dois aller au-delà de la définition traditionnelle théiste de Dieu, que je considère maintenant comme simpliste et naïve, pour ne pas dire carrément fausse.

Cette quête va nous ramener à l'aube de la prise de conscience des êtres humains; à l'époque où naquit le théisme. Cela nous aidera également à comprendre pourquoi le théisme a une telle emprise sur l'esprit humain, et cela mettra en relief les besoins que le théisme satisfait dans la psyché humaine. Cela expliquera le fait étrange que la définition théiste de Dieu n'ait jamais pu être supprimée, malgré les progrès scientifiques qui ont modelé le monde moderne. Les croyants continuent à s'accrocher à cette définition avec une ténacité irrationnelle. Les gens modernes agissent aujourd'hui comme des athées mais, en même temps, nombreux sont ceux en conflit avec les aspects religieux de leur vie, des gens qui s'accrochent au théisme qui leur est nécessaire comme un poumon artificiel.

Ce que ces gens ont besoin d'entendre et d'appréhender, c'est que la définition théiste de Dieu n'a jamais concerné Dieu lui-même : il s'agit toujours des besoins des hommes qui aspirent désespérément à croire à un système qui leur permettrait de vivre sans éprouver l'angoisse inhérente à la vie humaine. Par conséquent, le théisme peut mourir sans pour autant que Dieu ne meure. C'est là la conclusion à laquelle je suis arrivé. À présent, j'en viens aux étapes que j'ai franchies pour en arriver à cette conclusion, et que je désire partager avec vous. Pour moi, cela a été un long voyage, que j'espère avoir réussi. Ce voyage commence avec l'histoire de notre planète.

« Dieu » et l'histoire du cosmos ?

Selon les meilleures estimations des cosmologues et des physiciens, la planète Terre est nettement plus âgée que ce que l'évêque irlandais James Ussher avait estimé au XVII' siècle. Selon lui, la Terre était née le 23 octobre de l'année 4004 av. J.C. Notre planète est en fait née, suite à une série d'événements qui ont débuté par le Big Bang, ou suite à des évènements qui se sont produits juste après ce « point singulier » de l'espace­ temps. En fait, le Big Bang a été à l'origine de tout notre Univers connu, il y aurait environ 13,66 milliards d'années, d'après les dernières estimations. (…)

Notre système solaire, lui, dont la planète Terre fait partie, est relativement jeune, puisqu'il est âgé d'environ 4,6 milliards d'années. La Terre, elle, est plus jeune que notre soleil d'environ un demi-milliard d'années. À l'époque de la formation du soleil et de son système planétaire, il n'y avait pas de vie dans ce système, car les conditions nécessaires n'y étaient pas présentes. (…)

Il a fallu attendre de l'ordre d'un milliard d'années pour que les conditions physiques soient réunies afin que la vie émerge sur Terre, la vie que nous pourrions définir comme capable de se reproduire elle-même en se nourrissant de son milieu ambiant. La vie est donc apparue sur Terre il y a environ trois et demi milliards d'années.

Comment et quand la vie s'est d'abord développée sur Terre est encore et toujours un sujet débattu. Mais elle a fini par apparaître. Dans sa forme d'origine, elle était constituée d'organismes monocellulaires sassez proches des archées, bactéries eucaryotes actuelles, qui se divisaient pour se reproduire. C'est à ce stade d'évolution que la vie a continué pendant environ deux milliards d'années.

L'étape suivante dans l'évolution de la vie s'est produite avec les organisations pluricellulaires. Cela a permis aux cellules constituant ces organismes de se différencier entre elles, et à ce que des organismes multicellulaires fassent partie du paysage de ce monde. À ce stade, ces organismes étaient toujours de taille microscopique et vivaient essentiellement dans les océans. Ces organismes vivants eurent encore besoin de centaines de millions d'années pour parvenir au stade suivant de leur évolution : la différenciation en différents groupes que nous appelons aujourd'hui, en simplifiant, les animaux et les plantes.

(…) Quand, nombre de millions d'années plus tard, la terre ferme et l'atmosphère de la planète devinrent hospitalières à la vie, une partie de ces deux formes de vie, animale et végétale, se mirent à migrer vers le nouvel environnement en y pénétrant par les fleuves et les estuaires. Une partie de ces formes de vie émergea du milieu aqueux pour s'établir sur la terre ferme. (…) Le dialogue qui s'est poursuivi entre les êtres vivants et leur nouvel environnement terrestre a suscité l'évolution de nombreuses et nouvelles espèces, dans une lutte sans merci pour la vie. C'est ainsi qu'un grand nombre de formes de vie variées ont évolué dans ce monde bouillonnant, pendant que d'autres millions d'années s'écoulaient. Mais il n'y avait aucune conscience de soi dans ces diverses formes de vie, ou au mieux, un très faible rudiment de conscience. Chaque jour, des millions de créatures étaient consommées pour maintenir d'autres créatures en vie, mais aucune de ces créatures n'en avait conscience. L'équilibre fragile de la vie sur la planète Terre fit que de nombreuses espèces disparurent ou frôlèrent l'extinction, mais l'élan vital ne disparut jamais complètement et créa de nouveaux départs après chaque désastre. Les premières lueurs de conscience firent leur apparition comme une sorte de réponse biochimique aux stimuli de l'environnement. Au fur et à mesure que ces différentes formes de vie évoluèrent, cette conscience embryonnaire se modifia avec elles.

De nombreux millions d'années plus tard, une branche de la vie évolua sous forme de reptiles. Ceux-ci finirent par établir leur domination sur la vie terrestre. Le cerveau de ces créatures s'était suffisamment développé pour leur permettre de réagir à la peur et à la menace, réaction qu'on peut définir comme une réponse du type « fuir ou attaquer», qui fit dès lors partie des cycles de la vie. À ce stade primitif, cette réponse était purement instinctive, car leur conscience émergeante n'avait pas encore le sens de l'écoulement du temps, pas encore de mémoire, de souvenirs du passé, ni d'angoisse en relation avec l'avenir.

Il y a environ soixante-cinq millions d'années de cela, un nouveau bouleversement climatique se produisit sur Terre. (…) Quelle qu'ait été cette catastrophe, les reptiles dominants, les dinosaures géants disparurent de la surface de la Terre un certain temps plus tard. Comme cela semble toujours avoir été le cas sur notre planète , cette catastrophe ouvrit la voie au développement d'autres formes de vie. C'est ainsi que les mammifères se mirent à conquérir la maîtrise de la Terre, grâce à leur potentiel d'animaux à sang chaud. Nos plus anciens ancêtres mammifères semblent avoir été des sortes de petits rongeurs, qui peuplèrent les plaines herbeuses de ce qui est actuellement l'Afrique orientale. N'ayant plus à craindre la compétition des reptiles, les mammifères s'avérèrent capables de se déplacer dans une grande variété de nouveaux environnements, ce qui leur permit de proliférer et d'évoluer en de nombreux genres et de nombreuses espèces dans leurs migrations sur la surface de la Terre. La lutte pour la survie et pour la domination oscilla d'abord d'un groupe de mammifères à un autre, jusqu'à ce qu'un type particulier de singes, qui avaient acquis un potentiel de nouvelles capacités intellectuelles, prît la tête. L'intelligence s'avéra être un don supérieur et, finalement, ce type de singes obtint la suprématie sur les autres espèces, au fur et à mesure que la puissance de l'esprit prenait le dessus sur celle du corps. (…)

Chez certains mammifères du genre des singes, moins puissants physiquement, l'accroissement du cerveau leur permit de progresser vers la prédominance sur les autres formes de vie. Ces créatures organisèrent leur vie communautaire d'une manière intéressante et se placèrent dans une position nette de supériorité hiérarchique. Ils développèrent leurs capacités de chasser la nourriture en bandes organisées, au lieu de rester de simples prédateurs individuels. Leurs prouesses intellectuelles compensèrent de plus en plus leur taille relativement réduite et leur manque de vitesse. À mesure que leurs cerveaux continuèrent à se développer et à devenir plus complexes, ils acquirent la capacité d'anticiper leurs stratégies de vie et de chasse. Ils usèrent de cet avantage dans leur lutte pour survivre. Parfois, la chasse en groupe exigeait, comme prix de son succès, le sacrifice d'un ou de plusieurs d'entre eux. Du fait que la survie de leur espèce avait apparemment acquis une plus grande valeur que la vie d'un seul de leurs membres, ils en acceptèrent le prix. Il y avait là le développement élémentaire d'une identité tribale, qui sera ultérieurement appelée le patriotisme et qui honorait ceux qui s'étaient sacrifiés pour la survie du groupe.

L'apparition des humanoïdes

Avec le temps, il n'y a de cela pas plus d'un à deux millions d'années, et peut-être moins, une créature humanoïde, bien que pas encore pleine ment humaine, émergea du groupe simien, grâce à la poursuite du processus évolutionnaire appelé la vie. Cela ne se produisit certes pas en progression régulière, mais plutôt par à-coups. Comme tout au long de l'évolution des formes de vie, certaines branches s'éteignirent, étant parvenues à des impasses. Les survivants parmi ces humanoïdes développèrent des talents pour fabriquer des outils, des armes, des bijoux et des amulettes. Avec cette activité, ces créatures avaient acquis la capacité d'anticiper l' usage potentiel de ces objets. De façon préliminaire, tout au moins, ils avaient acquis la capacité de développer des pensées abstraites, d'imaginer et d'anticiper des événements d'avance, dans leur futur, donc de tenir compte de cet élément appelé « le temps ». Cela marqua fortement l'évolution de cette forme de vie. On s'approchait du stade humain, mais on n'y était pas encore tout à fait arrivé.

Cette époque n'arriva qu'il y a cinquante à cent mille ans, à peine un clin d'œil par rapport à l'évolution de la vie sur Terre. C'est alors que trois choses pénétrèrent dans leur vie, choses qui annonçaient l'arrivée des êtres humains, tels que nous les définissons actuellement.

Ces lointains ancêtres éprouvaient, en même temps que leur propre conscience, la sensation que leurs vies étaient vécues dans le courant perpétuel d’une réalité appelée le temps. Ces êtres humains se rendaient compte qu'il y avait un temps qui avait précédé leur vie consciente, et qu'il adviendrait un temps où leur vie consciente prendrait fin. C’est-à­ dire qu'ils se virent enfermés de chaque côté de leur vie, entre un avant et un après, ce qui leur fit éprouver le sentiment d'être « de passage », éphémères. En appréhendant cette finitude, ils se plongèrent dans la vision inévitable de leur propre mortalité.

Puis ces êtres développèrent la capacité d'articuler leurs peurs avec des sons symboliques qui avaient la force de mots. Par ces sons, ils surent exprimer l'appréhension de leurs limites, de leur impuissance et de leurs angoisses.

J'imagine les tout premiers de nos ancêtres tremblant devant cette nouvelle vision de leur vie, et de tout ce qu'elle leur occasionnait. Bien que faisant l'expérience de ces changements énormes, il ne leur était pas possible de les comprendre, sauf de la façon la plus rudimentaire.

Voyons ce que cela signifiait pour eux. Mourir est une chose, et toutes les formes de vie le font quotidiennement en grand nombre. Mais savoir à l'avance qu'un jour on mourra, de préparer son décès et d'en accepter l'inévitabilité est une chose différente. C'était la situation de ces êtres humains. Les êtres vivants qui n'ont pas conscience que leur existence est temporaire et futile, comme c'est le cas de milliards d'insectes par exemple qui se font dévorer chaque jour pour servir de nourriture aux autres formes de vie, c'est une chose. C'en est une tout autre de s'en rendre compte et de devoir affronter cette réalité inéluctable en toute conscience. Faire partie de la routine de la vie et de la mort , dans la nature végétale et animale, cela ne cause pas de traumatisme. Mais c'est tout différent d'être lucide et conscient du fait qu'on n'est qu'un maillon dans la chaîne de la vie.

Nous, les êtres humains, sommes dotés de la conscience de nous­ mêmes, de nos connaissances et de notre savoir. Nous savons que nous mourrons ; nous avons conscience de l'inéluctabilité de notre disparition de personnelle. Ce fut cela (et ça l'est toujours !) qui souleva la question du sens la vie, ou de son absence de signification. Du fait de cette connaissance acquise, chaque être humain est forcé de se demander si la vie consciente de l'humanité, et donc de chacun d'entre nous, a ou n'a pas une signification ultime. Le fait d'être un humain implique par conséquent de devoir endurer le traumatisme de la conscience de soi. C'est aussi le fait de réaliser le choc existentiel , la menace du non-être, du néant. Aucune forme de vie avant nous n' a jamais été soumise à l'obligation de ressentir ce niveau d'angoisse. En tant qu'êtres humains, nous sommes des créatures chroniquement angoissées. Nous sommes obligés d'appréhender notre propre mort. Cela signifie également que si la vie n'a pas de raison d'être ou de signification ultime, nous sommes parmi toutes les créatures vivantes les seules à percevoir la menace de la futilité et de l'inutilité de nos vies. En réponse à cette menace, nous ressentons le besoin de créer un sens à nos vies. C'est en cela que consiste l'expérience humaine, faite d'effroi devant cette recherche de sens . Notre destin en tant qu'êtres humains consiste également à savoir que nous ne pourrons jamais gagner la bataille pour trouver une signification à notre vie ou à notre mort. Le destin de toutes les créatures vivantes est de perdre ces batailles. Mais nous seuls, êtres humains, en sommes pleinement conscients. Ce n' est pas facile d'être des humains ! Nous serons détruits et nous servirons de nourriture à nos ennemis naturels : les bactéries, les microbes, les virus, les moisissures. Notre chair et nos os serviront à nourrir d'autres formes de vie.

Le théisme, un mécanisme humain d'adaptation

Si nos ancêtres n'étaient pas arrivés à contenir et à refouler cette angoisse née de ces prises de conscience, je ne crois pas que la conscience de soi aurait pu survivre. Cela aurait créé une étape de l'évolution qui n'aurait pu survivre, car cette angoisse aurait dépassé ce que nos mécanismes humains d'autodéfense psychologique pouvaient gérer. Il me semble que cela a été le moment où l'être humain émergent a dû poser la question dont la réponse était le concept d'un dieu théiste. Je crois que ce concept théiste d'une puissance surnaturelle est le résultat direct du traumatisme de la prise de conscience de soi. Le théisme, ce n’est pas Dieu . C'est le mécanisme humain d'adaptation à ce traumatisme.

Ce fut l'époque où les humains se mirent probablement à poser des questions telles que :

« Y a-t-il dans l'Univers une présence, un être, qui soit semblable à moi, conscient de soi-même et qui possède la connaissance ? Mais qui devrait posséder plus de pouvoirs que les miens, et qui soit donc à même de faire face aux angoisses existentielles que j'éprouve ? Où un tel être pourrait-il demeurer? Cet être serait-il (ou elle) mon allié ou mon ennemi dans la lutte pour la survie ? Cet être utiliserait­ il le pouvoir que j'imagine qu'il doit posséder pour en user et venir à mon aide ? Comment puis-je gagner les faveurs d'un tel être ? Comment dois­ je m'y prendre pour faire venir « cet autre » auprès de moi ? Comment puis-je obtenir la bénédiction de cet être ? »

Au tout début, ce cheminement de la pensée prit une forme très simpliste, primitive. Les êtres humains, solitaires dans leur conscience d'eux -mêmes, observèrent qu'il y avait d'autres formes de vie, des plantes et des animaux, qui existaient indépendamment des humains. Nos lointains ancêtres ont dû se demander d'où venaient ces organismes vivants, comme ils se demandaient quelle était leur propre origine. Ils observèrent des forces naturelles vitales, telles que l'écoulement d'un fleuve, les marées des océans, la puissance du vent, la chaleur du soleil et la lumière de la lune. Il devait y avoir une puissance, se disaient nos ancêtres, pour « animer» toutes ces choses, et les rendre capables de faire tout ce qu'elles faisaient. Cette puissance pourrait-elle également les protéger, les défendre ? Les humains se mirent à attribuer la conscience d'eux-mêmes à cette puissance, une puissance qu'ils se mirent à appeler « l'esprit ». L'esprit était invisible, mystérieux, mais ses pouvoirs étaient nettement visibles, on pouvait les observer. Nos ancêtres pouvaient-ils se mettre en rapport avec cet esprit, gagner ses faveurs et jouir de sa protection ?

Telles étaient les questions que les humains se posaient. Ils observaient que le tonnerre, les éclairs, le vent, la pluie et la tempête, la chaleur, le froid venaient du ciel. Y avait-il un esprit au-delà du ciel pour contrôler ces forces ? Cet esprit était-il bon ou méchant ? Nos ancêtres pouvaient-ils faire quelque chose, n’ importe quoi, pour rendre cet esprit plus amical ? Qu'est-ce qui pourrait bien plaire à la cause de ces forces apparemment vivantes ?

Avec le temps, cet esprit ou ces esprits qu'on imaginait habiter aussi bien les créatures vivantes que les forces vives de la nature fournirent l'ossature de la religion la plus primitive des êtres humain , une religion qu'on appelle l' animisme, c'est-à-dire la croyance que quelque chose qu'on appelle l' esprit (ou les esprits) animait en fait tout ce qui vivait ou qui se mouvait. Du coup, l'activité religieuse consistait à chercher à plaire à ces esprits et à éviter de les mettre en colère, afin qu'ils servent les besoins humain s. J'imagine que c' est ainsi que Dieu naquit, cette chose qui est en dehors et au-dessus de notre vie, pourvue d'un pouvoir surnaturel. Le théisme avait fait son apparition.

À mesure que la vie a évolué, le théisme évolua également,... mais il n'a jamais dépassé ses définitions originelles.

Quand les humains ont modifié leur vie de chasseurs-cueilleurs pour les activités plus sédentaires d'exploitants agricoles, le théisme prit la forme de la terre maternelle qui donnait la vie à partir de ses entrailles, pour soutenir la lutte des êtres humains pour la survie. Durant cette transition, le théisme se mit à montrer des caractéristiques féminines. Plus tard, les esprits surnaturels prirent l' apparence de quelque chose comme une famille de dieux ou d' esprits vivant dans un univers polythéiste . Encore plus tard, ces puissances divines, appelées des dieux, semblèrent s'organiser selon les formes de la vie humaine tribale, où chaque divinité se voyait attribuer une fonction ou un pouvoir bien défini. Dans ce système, une déité supérieure régnait sur des déités moins élevées. C'est ce qui se passa par exemple, quand l'imagination humaine conçut une sorte de cour divine, sous la direction d'un couple comme Zeus et Héra ou Jupiter et Junon. Avec le temps, le patriarcat élimina les déesses et le maître théiste prit la forme d'un dieu unique. Mais suivant les régions et les tribus, cette évolution ne se fit pas partout ni au même moment. Ce dieu unique se mit à diriger le monde en tant que dieu tribal, surveillant et protégeant essentiellement la tribu qui le vénérait. Ce dieu, bien sûr, favorisait son « peuple élu ». Plus tard, et simultanément avec les systèmes précédents, ce dieu devint par endroits un Dieu universel, qui régna comme une sorte de roi de l'Univers. Le monothéisme était né.

Il faut noter que chacune de ces définitions théistes de Dieu restait fermement ancrée dans sa conception d'origine, un Dieu toujours vénéré, toujours pareil à lui-même. Je propose de définir ce Dieu comme un être surnaturel, superpuissant, résidant en dehors de notre monde mais capable de l'envahir , d'y pénétrer par des voies miraculeuses, pour bénir, pour punir, pour accomplir sa volonté divine, pour répondre aux prières quand il en a envie, et enfin pour venir en aide à ces humains si faibles et impuissants. Aussitôt que cette notion théiste de Dieu fut établie (ou inventée), l'angoisse humaine devint supportable, puisque l'angoisse avait précisément été à l'origine de la création de cette déité théiste. Les humains, ces êtres qui avaient la conscience d'eux-mêmes, se dirent à ce stade qu'il y avait un être suprême au-dessus d'eux, plus puissant qu'eux, et capable de les défendre et de les protéger. Tout ce qu'il leur suffisait de faire pour transformer ce système de théisme divin en un système religieux était de savoir comment plaire à ce Dieu. Que fallait-il faire pour gagner la faveur divine et pour échapper au courroux divin, afin de mobiliser l'assistance de cette entité surnaturelle dans la lutte pour la survie ? Dès le moment où cette question fut posée, les systèmes religieux se formèrent, car ces systèmes sont précisément conçus pour atteindre ces buts. La vie humaine put dès lors se définir comme « la vie humaine religieuse». Si vous analysez n' importe quel système religieux, trouverez deux volets. Le premier est : quelle est la manière adéquate pour célébrer le culte afin de gagner les faveurs de Dieu ? Le second est : de quelle façon devons-nous vivre et agir, quel doit être notre comportement, pour obtenir l'approbation de Dieu ? Ultérieurement, dans des systèmes religieux plus formels, ces comportements et ces cultes vinrent à s'intituler « nos devoirs envers Dieu et nos devoirs envers notre prochain ». Dans la tradition des Hébreux, ces instructions furent inscrites dans deux tablettes de pierre appelées les Tables de la Loi ou Les Dix Commandements.

La sécurité n'est finalement atteinte que lorsque le système religieux proclame posséder la vérité ultime, obtenue au moyen d'une révélation divine. Cette proclamation se fait en général sous l'une des deux formes suivantes. Soit cette vérité a été révélée à un être humain particulier proche de Dieu, un prophète ou un prêtre, ou alors la volonté de Dieu a été dictée par écrit d'une façon occulte, hermétique, ésotérique, que seul son représentant est capable d'interpréter correctement. C'est précisément cette conviction de posséder la vérité absolue qui maîtrise l'angoisse. Dans les organisations religieuses, les clergés condamnent impitoyablement les interprétations divergentes, car sans cela, l'angoisse débilitante referait surface, et leur propre crédibilité et leur pouvoir seraient mis en question. Dans le cadre de ces systèmes, la possession par les adeptes d'une vraie sécurité exige l'interdiction de mettre en doute la doctrine de ce système qu'ils ont eux-mêmes créé. C'est ainsi que la notion de Dieu comme étant le Tout-Puissant vint à surgir, celle d'un Dieu qui nous surveille et nous protège. Il faut gagner les faveurs de ce Dieu grâce à un culte approprié. Ce Dieu était satisfait grâce à nos vies caractérisées par un comportement adéquat. Dans la peine, le besoin, la maladie ou n' importe quelle autre adversité, nous prions ce Dieu pour qu'il intervienne et nous aide, et nous espérons qu'il le fera. Quand des tragédies nous frappent, nous nous demandons ce que nous avons bien pu faire pour mériter son courroux. C'est là la signification et l'héritage du théisme. Et c'est cela le contenu principal de toutes les religions qui, par définition, sont théistes. Nous devons déduire de cette analyse que les systèmes religieux n'ont jamais eu pour motivation la recherche de la vérité ; ils ont toujours eu fondamentalement pour raison d'être la recherche de la sécurité.

Pour les premiers chrétiens, la vie de Jésus concrétisait le théisme

Le théisme étant la voie originelle par laquelle les êtres humains conçurent Dieu, il devint inévitable que, quand un groupe de gens du I° siècle apr. J.C. crurent qu'ils avaient rencontré Dieu dans la vie de Jésus, ils furent forcément convaincus que celui-ci concrétisait le théisme. L'histoire de Jésus fut par conséquent présentée comme étant le compte-rendu d'un Dieu théiste, venant à notre secours en entrant dans le monde humain depuis l'au-delà.

Le concept de l'Incarnation, pris dans son sens littéral, était et reste encore le langage théologique utilisé pour transmettre cette conception. La doctrine de la Trinité, qui consiste à définir la réalité de Dieu, fait que Jésus et le concept théiste de Dieu se fondent en un tout.

Le Dieu descendant depuis les cieux avait besoin d'une voie pour pénétrer dans l'arène humaine, pour s'immiscer dans l'histoire de l'humanité. Un terrain d'atterrissage fut créé de façon appropriée pour pouvoir recevoir cette déité. Les chrétiens définirent ce terrain d'atterrissage comme étant la naissance virginale. C’est par ce miracle que le Dieu théiste se vêtit de chair humaine et vint parmi nous. Pendant qu'il était sur Terre, ce Jésus, tel qu’il avait été décrit, pouvait accomplir tout ce que les gens supposaient que Dieu pouvait faire, puisqu'il était Dieu sous forme humaine. C'est ainsi que furent contées des histoires dans lesquelles Jésus calma la tempête, marcha sur l'eau, multiplia la nourriture, guérit les malades et même ressuscita les morts. Si les gens faisaient plaisir à ce Dieu qu'ils proclamaient avoir rencontré en Jésus, ce Dieu, toujours de nature théiste , les bénirait en réalisant leurs prières, en intervenant dans leurs vies , et finalement en les acceptant dans la vie éternelle au moment de leur mort, en surmontant une fois pour toutes l' angoisse humaine issue de notre finitude .

Cette antique angoisse humaine, identifiée au cours du développement de la compréhension théiste de Dieu, est toujours vivace dans les formes traditionnelles du christianisme. Les systèmes religieux sont très lents à changer. Le théisme cherche toujours, de tout le poids de son autorité, à donner un sens à la vie, à répondre à nos questionnements concernant notre conscience d'exister et à calmer nos angoisses de la mort en nous promettant une vie éternelle. Les feux de l'angoisse, nés de la prise de conscience de l'espèce humaine, sont ainsi contenus par la religion ; nous sommes satisfaits, et même reconnaissants de vivre à l'intérieur de la définition théiste de ce Dieu, définition que nous avons créée. C'est pour cela que le théisme n'est pas ce que Dieu est. Le théisme est une définition humaine de celui qui est Dieu. Il y a là une très grande différence !

Pour en revenir à nos questions concernant Jésus, elles doivent être réorientées dans une direction nouvelle, révolutionnaire. La question que je pose à nouveau est: qu'est-ce donc ce que les disciples avaient éprouvé, quelle a été l'expérience qu'ils tentèrent d'exprimer quand ils déclarèrent de mille façons différentes que, dans ce Jésus humain, le Dieu théiste leur avait été révélé ? Est-ce qu'un théisme moribond est la seule façon de donner une signification à l'expérience de Dieu ? Pouvons-nous ôter le concept théiste de Dieu de notre compréhension de Dieu, et malgré cela, continuer à être des fidèles ? Pouvons-nous enlever de la vie de Jésus la couverture d'un Dieu théiste, et être encore des chrétiens ? Je le crois. En effet, je ne pense pas qu'il y ait d'autre alternative si nous voulons vivre en chrétiens en ce XXI° siècle. C'est pour cela que nous avons dû faire tout ce parcours qui a consisté à séparer l'homme Jésus historique de son mythe. C'est pour cela que nous avons dû examiner et analyser les images primitives grâce auxquelles il fut compris. C'est pour cela qu'à présent, nous devons séparer le Dieu, tel qu'il était appréhendé par le théisme, de l'expérience de Dieu que nous revendiquons pour Jésus. C'est cette pénétration, cette vision en profondeur, que je désire poursuivre.

Pour franchir le pas suivant en allant à la découverte de Jésus, il est nécessaire de faire voler en éclats le langage théiste, devenu inapplicable aujourd'hui, avec lequel nous l'avons entouré, jusqu'à ce que ce langage s'éparpille en mille morceaux. Alors seulement, en y regardant d'un œil neuf, l'homme Jésus commencera à apparaître. Ce sera également le cas pour une nouvelle compréhension de ce que signifie être un humain. Cela arrivera quand nous nous demanderons si le théisme a finalement été un atout pour l'humanité. Est-ce que le fait de survivre revient au même que le fait de vivre ? Telle est la question que nous allons nous poser en poursuivant ce voyage.

John Shelby Spong

Published by Libre pensée chrétienne