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20 novembre 2021 6 20 /11 /novembre /2021 09:00

 

Henri Persoz Ne nous trompons pas de Royaume
Parabole des talents et jugement des Nations
Henri Persoz
Matthieu 25,14-40

En effet, il en va comme d'un homme qui, partant en voyage, appela ses serviteurs et leur confia ses biens. A l'un il remit cinq talents, à un autre deux, à un autre un seul, chacun selon ses capacités ; puis il partit. Aussitôt celui qui avait reçu les cinq talents s'en alla les faire valoir et en gagna cinq autres. De même, celui des deux talents en gagna deux autres. Mais celui qui n'en avait reçu qu'un s'en alla creuser un trou dans la terre et y cacha l'argent de son maître. Longtemps après, arrive le maître de ces serviteurs, et il règle ses comptes avec eux. Celui qui avait reçu les cinq talents s'avança et en présenta cinq autres, en disant : « Maître, tu m'avais confié cinq talents, voici cinq autres talents que j'ai gagnés ». Son maître lui dit : « C'est bien, bon et fidèle serviteur, tu as été fidèle en peu de choses, sur beaucoup je t'établirai ; viens te réjouir avec ton maître. » Celui des deux talents s'avança à son tour et dit : « Maître, tu m'avais confié deux talents; voici deux autres talents que j'ai gagnés. » Son maître lui dit : « C'est bien, bon et fidèle serviteur, tu as été fidèle en peu de choses, sur beaucoup je t'établirai ; viens te réjouir avec ton maître. » S'avançant à son tour, celui qui avait reçu un seul talent dit : « Maître, je savais que tu es un homme dur : tu moissonnes où tu n'as pas semé, tu ramasses où tu n'as pas répandu ; par peur, je suis allé cacher ton talent dans la terre, le voici, tu as ton bien. » Mais son maître lui répondit : « Mauvais serviteur, paresseux ! Tu savais que je moissonne où je n'ai pas semé et que je ramasse où je n'ai pas répandu. Il te fallait donc placer mon argent chez les banquiers : à mon retour, j'aurais recouvré mon bien avec un intérêt. Retirez-lui donc son talent et donnez-le à celui qui a les dix talents. Car à tout homme qui a, il sera donné et il sera dans le superflu ; mais à celui qui n'a pas, même ce qu'il a lui sera retiré. Quant à ce serviteur, bon à rien, jetez-le dans les ténèbres du dehors : là seront les pleurs et les grincements de dents. »

Quand le Fils de l'homme viendra dans sa gloire, accompagné de tous les anges, alors il siègera sur son trône de gloire. Devant lui seront rassemblées toutes les Nations, et il séparera les hommes les uns des autres, comme le berger sépare les brebis des chèvres ; il placera les brebis à sa droite et les chèvres à sa gauche. Alors le roi dira à ceux qui sont à sa droite : « Venez les bénis de mon Père, recevez en partage le Royaume qui a été préparé pour vous depuis la fondation du monde. Car j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger ; j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire ; j'étais un étranger et vous m'avez accueilli, nu et vous m'avez vêtu, malade et vous m'avez visité, en prison et vous êtes venus à moi. » Alors les justes lui répondront :« Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir, assoiffé et de te donner à boire ? Étranger et de te recueillir ? Nu et de te vêtir ? Malade ou en prison et de venir à toi ? » Et le roi leur répondra : « En vérité je vous le déclare, chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces plus petits qui sont mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait. »
Le récit n'est pas tout à fait terminé. Le roi maudit ensuite tous ceux qui n'ont pas secouru ces mêmes personnes qui étaient dans la misère.

Une histoire injuste

La parabole des talents nous semble profondément injuste. Cet homme qui part en voyage remet d'autant plus de talents à ses serviteurs que ceux-ci sont efficaces. Ainsi le pauvre serviteur qui n'a pas beaucoup de possibilités, qui n'est pas très malin, reçoit le moins et ne sait pas comment faire fructifier ce malheureux talent qui lui est attribué. Il en est blâmé par le maître qui revient de voyage et lui retire le fameux talent qui n'a rien rapporté. Tandis que celui qui avait reçu beaucoup, cinq talents, et qui était le plus capable, a bien fait fructifier la somme confiée. Il est félicité par le maître et reçoit en plus le talent du pauvre serviteur déchu.

« Car on donnera à celui qui a et il sera dans la surabondance (littéralement dans le superflu) et à celui qui n'a pas, on ôtera même ce qu'il a ». Comment pouvons-nous trouver cette sentence conforme à l'esprit évangélique ? Et la TOB ne manque pas d'humour, (mais est-ce vraiment de l'humour ?) lorsqu'elle explique en note de bas de page que cette phrase montre la rigueur du jugement - sous­ entendu : pour ceux à qui on a pris le peu qu'ils avaient, et l'inépuisable largesse de Dieu - sous-entendu : pour ceux qui ont reçu le superflu. Cette histoire est bien le reflet de notre monde. Les plus malins reçoivent beaucoup d'argent. Plus ils en ont, plus ils en reçoivent, y compris celui pris aux pauvres. Nous reconnais­ sons bien la société d'aujourd'hui, les riches sont de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres. Et l'activité principale paraît consister à faire fructifier l'argent. Il faut que cet argent rapporte ; il y avait déjà des banques en ce temps-là qui pouvaient permettre de rapporter un taux minimal, comme aujourd'hui. Ce monde décrit par Matthieu, nous le connaissons bien, mais ce n'est pas vraiment le Royaume de Dieu.

Il faut donc faire beaucoup d'efforts pour trouver des accents évangéliques à cette histoire. Et une fois de plus l'allégorie vient au secours des commentateurs en considérant que le talent (talanton en grec) ne représente pas une certaine somme d'argent, qui est sa seule signification en grec, mais peut représenter aussi tout don venant de Dieu, toute qualité reçue qui doit être utilisée au mieux, tout charisme, ou bien la Parole de Dieu elle-même qu'il s'agit de répandre sur la terre. Et c'est d'ailleurs à cause de cette parabole très célèbre que le mot talent a pris le sens plus géné ral de qualité personnelle, alors qu'il n'était du temps de Jésus qu'une unité monétaire. Avec ce glissement, l'histoire ne parle plus d'argent mais d'utilisation de ses dons personnels pour servir Dieu. On comprend alors mieux le commentaire de la TOB, mais il reste sévère pour ceux qui n'ont pas reçu beaucoup de dons. Comme dans cette tendance à l'interprétation allégorique, l'homme au centre de l'histoire, le maître, représente la figure de Jésus, ou même de Dieu, tout ce qu'il fait est très bien ; ce qui ne fait qu'accroître la difficulté de l'explication.

Le monde de l'argent

En fait, rien ne nous permet de confondre cet homme qui part en voyage avec la figure de Jésus. Il est décrit, et il se reconnaît lui-même, comme un homme dur qui moissonne là où il n'a pas semé et qui ramasse ce qu'il n'a pas répandu, c'est-à-dire en clair qui prend ce qui n'est pas à lui. Il est bien évident que ce n'est pas cette image de Jésus que Matthieu a voulu laisser à la postérité. Et l'histoire n'évoque pas vraiment le Royaume de Dieu puisqu'elle vient après cette description des jours de détresse : « Une Nation s'élèvera contre une autre Nation, il y aura des famines et des tremblements de terre, les étoiles tomberont du ciel et les puissances des cieux seront ébranlées » (Matthieu 24,7). Suivent deux paraboles sur l'attente du Fils de l'homme, notamment la fameuse histoire des dix vierges. Et puis, en ouverture de notre parabole : « Il en va comme d'un homme ». Et non pas : « Il en sera du Royaume des cieux comme... ». Nous ne savons donc pas où nous sommes, mais cette situation d'injustice où les plus petits sont jetés dans les ténèbres du dehors, uniquement parce qu'ils n'ont pas de grandes capacités, nous fait plutôt penser à la situation de ce monde dans lequel tout va mal parce qu'il est organisé autour de cet argent qui doit rapporter. En un sens, l'histoire est assez réaliste. C'est le seul endroit dans toute la Bible ou l'on parle de banque, et de banque qui rapporte de l'argent. Nous croyons être dans notre société d'aujourd'hui.

Tendre la main

Mais, nous dit Matthieu (24,30), après cette situation de détresse, viendra le Fils de l'homme qui inaugurera une autre justice, celle de la miséricorde et qu'il décrit juste après.

Les talents, c'était un homme dur qui réclamait son argent et même celui qui n'était pas à lui. Juste après, c'est le Fils de l'homme, personnage qui vient du ciel et qui se soucie des étrangers, des prisonniers, de ceux qui ont faim et soif, de ceux qui sont nus. De tous ces pauvres gens qui ne sont pas capables, qui n'ont pas d'argent, qui sont malades.

Qu'est-ce que le Fils de l'homme ? Dans la culture de la Bible hébraïque, et pour simplifier, c'est l'homme de Dieu enraciné dans l'humanité. Du temps de Jésus, c'était aussi le Messie qui devait venir pour juger le monde et rendre la justice. Et dans ce jugement des Nations que préside le Fils de l'homme et qui est raconté à la suite de cette histoire des talents, toute la terre est concernée : « Devant lui seront rassemblées toutes les Nations ». Ce ne sont pas les juifs ou les chrétiens qui forment le peuple élu, mais tous ceux qui, sur la terre, se sont occupés des plus démunis. Les élus ne sont pas ceux qui ont cru, ceux qui ont eu la foi, ceux qui ont été touchés par la grâce, ceux qui ont fréquenté les églises ou les synagogues ou les mosquées, ceux qui ont rapporté beaucoup d'argent, ceux qui avaient des capacités. Non, les élus sont ceux qui ont accompagné la solitude de ces malheureux qui n'avaient rien, et que le patron a rejetés parce qu'ils n'avaient pas rapporté assez d'argent.

Et lors de ce jugement, ces élus sont tout étonnés. Ils n'avaient pas eu ces gestes de compassion pour être considérés comme justes par le Fils de l'homme ; mais simplement parce que devant ces misères, ils ne pouvaient pas rester indifférents :

« Quand t'avons-nous rencontré ? Quand avons-nous été sympathiques avec toi ?
- Toutes les fois que vous avez tendu la main à ces hommes en détresse, vous l'avez tendue au Fils de l'homme, à ce roi qui porte Dieu en lui. Vous avez fait avancer le Royaume de Dieu. »

Le ciel et la terre

Dans ces deux histoires qui se suivent, il y a des élus et des rejetés, comme on avait coutume à l'époque de s'exprimer. Ceux qui avaient gagné beaucoup de talents ont le droit de se réjouir avec leur maître. Tandis que ceux qui ont eu des gestes en faveur des plus démunis entrent dans un Royaume préparé pour eux où ils goûtent la vie éternelle. Nous ne sommes donc pas dans le même monde. La première histoire se passe sur la terre. La seconde dans le ciel, avec tous les anges qui entourent le Fils de l'homme dans sa gloire. Ce lieu est imaginaire, mythique. Il était utilisé par les anciens pour signifier leur espérance d'un monde meilleur. Et il me semble que Jésus dit ici : ce monde meilleur que vous espérez, vous ne le trouverez pas dans la course pour accroître vos gains, mais en vous souciant de tous ceux-là qui sur la terre manquent de pain, d'un pays d'accueil, d'une bonne santé, de liberté. Parce que le Messie, le Fils de l'homme, le roi qui préside à ce Royaume que vous attendez, c'est le pauvre homme, celui qui est tout démuni. Jésus, évidemment, ne voyait pas, en disant cela, la situation actuelle de notre société, trop orientée sur la finance. Mais il avait bien compris ce qui manque fondamentalement aux hommes, hier comme aujourd'hui, pour faire advenir ce royaume de justice et de paix auquel ils aspirent, ce Royaume de Dieu. Ce qui leur manque, ce n'est pas l'argent, mais la miséricorde.

Henri Persoz
Extrait de "Ne nous ne trompons pas de royaume" de Henri Persoz. Ed. "La barre Franche" p. 75 à 80.

Published by Libre pensée chrétienne