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8 janvier 2022 6 08 /01 /janvier /2022 09:00

 

bateau lpc Généalogie
Henri Persoz
Matthieu 1,1-17

Livre des origines de Jésus Christ, fils de David, fils d'Abraham. Abraham engendra Isaac, Isaac engendra Jacob, Jacob engendra Juda et ses frères, Juda engendra Pharès et Zara, de Thamar, Pharès engendra Esrôm, Es rôm engendra Aram, Aram engendra Aminadab, Aminadab engendra Naassôn, Naassôn engendra Salmon, Salmon engendra Booz de Rahab, Booz engendra Jobed, de Ruth, Jobed engendra Jessé, Jessé engendra le roi David, David engendra Salomon de la femme d'Urie, Salomon engendra Roboam, Roboam engendra Abia, Abia engendra Asa, Asa engendra Josaphat, Josaphat engendra Joram, Joram engendra Ozias, Ozias engendra Joathan, Joathan engendra Achaz, Achaz engendra Ézéchias, Ézéchias engendra Manassé, Manassé engendra Amon, Amon engendra Josias, Josias engendra Jéchonias et ses frères.

Ce fut alors la déportation à Babylone.

Après la déportation à Babylone, Jéchonias engendra Salathiel, Salathiel engendra Zorobabel, Zorobabel engendra Abioud, Abioud engendra Eliakim, Eliakim engendra Azor, Azor engendra Sadok, Sadok engendra Akhim, Akhim engendra Elioud, Elioud engendra Eléazar, Eléazar engen dra Mathan, Mathan engendra Jacob, Jacob engendra Joseph, l'époux de Marie, de laquelle est né Jésus que l'on appelle Christ.

Le nombre total des générations est donc : quatorze d'Abraham à David, quatorze de David à la déportation de Babylone, quatorze de la déportation de Babylone au Christ.

 

Comment comprendre le sens de cette suite de noms un peu aride et ce qu'a bien pu vouloir signifier l'évangéliste Matthieu en nous imposant cette indigeste ascendance de Jésus ?

Les longues suites généalogiques étaient courantes du temps de Jésus, et même obligatoires pour certains emplois publics. Elles avaient pour fonction de prouver que l'on était bien fils d'Israël, de pure souche, et qu'aucun sang étranger n'était venu perturber la lignée.

Cette habitude des généalogies datait de la fin de l'exil à Babylone, lorsque les déportés, libérés par Cyrus, revinrent en terre d'Israël après cinquante ans et voulurent récupérer leurs biens, leur situation dans la société, leurs terres qui avaient été annexées par ceux qui étaient restés sur place. Et la question s'est alors posée : mais qui a droit à cette terre ? Qui a le droit de vivre dans ce pays ? Qui est le véritable Israël ? Pour se justifier, pour retrouver ses racines dans ce peuple et dans ce pays, pour prouver son identité de fils d'Israël, il fallait pouvoir présenter son état civil, ses ascendances, montrer si possible que l'on descendait bien d'un des douze fils de Jacob, c'est-à-dire de l'une des douze tribus d'Israël. C'est ainsi que Paul appartenait, selon la tradition, à la tribu de Benjamin et Jésus à celle de Juda d'où descendait le roi David.

Il existe d'ailleurs de nombreuses généalogies dans le Premier Testament, et certaines parties de celle qui nous occupe aujourd'hui sont empruntées aux livres des Rois ou des Chroniques.

Il est manifeste que Matthieu n'a pas cherché ici à faire œuvre d'historien. L'existence d'une telle généalogie remontant à Abraham n'a rien de réaliste ; elle nous fait plutôt penser à un mythe qui dit autre chose que cette longue liste un peu austère ; elle veut nous éclairer sur le statut de ce Jésus qui va naître. Et le premier éclairage qui saute aux yeux est que Jésus n'est pas descendu du ciel, complétement désincarné, comme l'apôtre Paul aurait tendance à nous le présenter. Mais il est bien fils d'Israël, inséré dans son peuple, dans l'histoire de la race humaine. Homme, fils et petit-fils d'homme, depuis des générations innombrables, qui ont traversé de belles et de sombres périodes, qui ont comporté de grands et de petits personnages, des hommes connus et des hommes inconnus et même, bizarrement, quelques femmes. Abraham, qui ouvre la série, porte avec lui le don de la terre et d'une descendance ; David nous rappelle le don d'un royaume et d'un prestige glorieux. Et puis l'exil à Babylone représente la perte de tout cela, de l'indépendance nationale, de la terre, de la descendance. Il est curieux de remarquer que, pendant les 50 ans que dura l'exil, la filiation s'est interrompue :
Verset 11 : Josias engendra Jéchonias et ses frères ; et ce fut alors la déportation à Babylone.
Verset 12 : Après la déportation à Babylone Jéchonias engendra Salathiel.

Donc Jéchonias avait bien plus de cinquante ans lorsqu'après la déportation il engendra Salathiel. L'exil lui a coupé ses capacités à engendrer. Pendant ces cinquante ans, tout s'est arrêté, Israël ne se perpétuait plus, l'histoire retenait son souffle.

Dans la tradition biblique, l'exil est présenté comme une punition de Dieu parce qu'Israël n'a pas obéi aux recommandations di­ vines. Ayant reçu toutes les bénédictions avec Abraham, et toutes les richesses avec David, les dirigeants du peuple se sont compor tés comme des malfaiteurs, ne s'intéressant qu'à la richesse des riches et délaissant la cause des petites gens et des plus démunis. La punition par la déportation à Babylone fut le grand choc de l'histoire, cassant toute l'espérance d'Israël, au point que celui-ci s'est demandé s'il était toujours le peuple élu. Mais cette déportation lui a fourni les moyens de se repentir en faisant un retour sur lui-même et en réalisant qu'il fallait vivre en tenant davantage compte des déshérités de la terre. Matthieu s'attache à montrer que ce Jésus qui va naître porte en lui, au plus profond de ses racines, les bienfaits de Dieu et la vanité des hommes qui les ont conduits aux pires catastrophes. Jésus, avant même de naître, est à la rencontre de la bonté de Dieu et de la méchanceté des hommes.

Enfin des femmes

Bien que les femmes soient pour quelque chose dans le phénomène de la procréation, nous avons l'impression, à lire toute cette généalogie, et surtout les autres du premier Testament ou de Luc, que la filiation est une affaire d'hommes. Les hommes engendrent leurs fils tout seuls, pendant que leurs femmes sont aux champs ou au marché ou bavardent entre elles autour de la fontaine. Cependant, avec Matthieu, cinq femmes sont quand même citées, dont Marie, la mère de Jésus. Nous allons donc essayer de comprendre ce que viennent faire ces femmes dans ces histoires d'hommes ; quels clins d'œil veut faire l'évangéliste à ses lecteurs.

Thamar, la première femme citée, est la belle-fille de Juda (le fils aîné de Jacob). Mais son mari meurt sans avoir eu le temps de lui laisser un enfant. Suivant la tradition juive, Thamar épouse le second fils de Juda, mais il meurt à son tour sans laisser d'enfant non plus. Thamar voudrait épouser le troisième fils mais Juda s'oppose, craignant qu'il meure lui aussi. Thamar utilise alors un stratagème peu convenable : elle se déguise en prostituée et attire son beau-père Juda dans son lit. Elle finit par avoir de lui l'enfant désiré. Donc une histoire assez scabreuse, pas conforme du tout à la loi juive.

La deuxième femme qui s'intercale dans la lignée de Jésus est Rahab la prostituée de Jéricho, une vraie, celle-là. Elle reçoit deux espions envoyés par Josué, le successeur de Moïse. Ces deux espions venaient repérer les plans de la ville pour qu'Israël puisse s'en emparer. Non seulement Rahab est une prostituée, mais en plus elle est cananéenne, étrangère au peuple d'Israël. Que de souillures dans cette généalogie ! Elle qui était construite pour certifier la pure origine du Messie sauveur ! Plus tard, Rahab enfante le fameux Booz qui fut séduit par la troisième femme de la généalogie, Ruth la Moabite. Elle est bien gentille, Ruth, mais c'est encore une étrangère, venue souiller la pureté du sang reliant Jésus aux Patriarches. Ruth est présentée par Matthieu comme l'arrière-grand-mère du roi David. « David engendra Salomon de la femme d'Urie ». En trois mots, Matthieu rappelle l'adultère du grand roi David, et aussi, implicitement, qu'il fit ensuite assassiner Urie pour s'approprier sa femme Bethsabée, la mère de Salomon. Ce grand roi n'était pas si pur et le Messie Jésus accumule, à cause de lui, les taches héréditaires. La généalogie se repose ensuite de toutes ces aventures malheureuses, quand arrive l'exil à Babylone dont nous avons déjà parlé. Nouvelle épreuve, collective cette fois, résultant du laisser-aller des dirigeants d'Israël. Puis, de retour en terre d'Israël, c'est à nouveau le calme. Peut-être que la déportation a assagi tous ceux-là qui portaient la lourde responsabilité de faire partie de la courroie de transmission qui relie Abraham au Messie. Enfin arrive Joseph, présenté de façon curieuse. Il est "l'époux de Marie de laquelle est né Jésus". Matthieu évite soigneusement de dire que Joseph est le père de Jésus. Mais, s'il ne l'était pas, tout cette longue généalogie n'aurait aucun sens. L'ascendance d'un homme qui n'est pas le père de Jésus ne nous dit rien sur l'ascendance de Jésus. Une ambiguïté de plus, un trouble de plus. Jésus est fils de David par Joseph qui n'est sans doute pas son père. Matthieu avoue ici que cette filiation est surtout symbolique.

Un homme « normal »

Dans la tradition d'Israël, toutes ces impuretés qui viennent du sang étranger ou de comportements condamnables, comme la prostitution ou l'assassinat, se transmettent de génération en génération et marquent toute la descendance. Jésus doit donc assumer toutes ces fautes et la généalogie manque son but puisque justement le Messie devient par sa naissance un homme bien ordinaire, né du hasard des circonstances, de l'infidélité des hommes et du pouvoir de séduction des femmes.

Il ne cherche pas à s'approprier une pureté toute conventionnelle, une haute naissance et une vie sans péché. Cet homme « normal » se mêle aux étrangers par ses ancêtres, et par là s'ouvre aux nations ; il a de la considération pour les femmes de mauvaise vie ; il a avec lui des veuves et des assassins et d'autres personnages encore, pas forcément irréprochables, qui se cachent derrière ces noms anonymes. Toute une cohorte de gens, plus ou moins exclus, que Jésus réhabilite en les intégrant dans sa famille. Avant même de naître, le Messie annonce comment sera sa vie : une récupération patiente des hors-la-loi et des condamnés de la terre, qui ont autant droit de cité que les gens convenables.

Une filiation spirituelle

Il semblerait que Jésus n'ait pas eu d'enfants ; de sorte que cette longue généalogie s'arrête brutalement. Depuis Abraham elle avait réussi à traverser les siècles, malgré les chaos de l'histoire. Et puis plus rien, la suite des personnalités qui avaient forgé le peuple élu s'arrête, la chaîne est brisée. Ou plutôt elle se prolonge autrement, avec la Parole qui est venue jusqu'à nous et qui a traversé d'autres siècles, de façon aussi miraculeuse, sinon plus. La généalogie descendante du Messie n'est plus charnelle mais spirituelle. Comme l'a dit l'apôtre Paul, l'homme semé corps animal, ressuscite corps spirituel. Le premier homme vient de la terre mais le deuxième homme vient du ciel.

Et en un sens Noël est la célébration du passage de cette chaîne d'hommes, qui s'engendraient les uns les autres, à une Parole qui se transmet depuis des milliers d'années, de génération en génération, et qui est encore aujourd'hui une lumière dans l'obscurité des siècles.

Henri Persoz

Published by Libre pensée chrétienne