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15 janvier 2022 6 15 /01 /janvier /2022 09:00

 

bateau lpc Le Royaume - L’Eglise
Jo Bock

Le Royaume nous parle de l’évolution de tous les humains. Il parle, avec exigence, de l’humanité en recherche de sens, de justice, d’égalité. Il parle tout autant de ce Dieu prévenant, co-acteur incognito de l’humanité en voie d’accomplissement dans la fraternité universelle.

Beaucoup de chrétiens ont été frappés par la déclaration prophétique de Jésus de Nazareth, au début de son ministère : « Le Royaume de Dieu est tout proche ». Mais peu d’entre nous sont conscients de toute l’importance de ce Royaume. En effet même si celui-ci est au centre de son message, Jésus, ne précise guère d’où il vient, pourquoi il est si important, ni qui contribue à son développement. Essayons de répondre à ces questions.

L’origine du Royaume

D’où vient le Royaume ? Quelle est sa source ? Qui l’a institué ? Nulle part l’Evangile ne répond à ces questions. Le Royaume est ! Il existe. Il est même parmi nous. Il s’impose à nous. Il nous est donné. C’est un don.

L’expression « Royaume de Dieu » n’existe pas telle quelle dans le Premier Testament. Mais la réalité y est omniprésente : l’Adoption du peuple élu par un Dieu unique ! Autrement dit : la présence et l’action de Dieu, qui accompagne et protège son peuple. Dieu est fidèle à son engagement. Rappelons-nous le contexte de l’Alliance : « Tu as obtenu de Yahvé qu’il serait ton Dieu… Et Yahvé a obtenu de toi que tu serais son Peuple » Dt 26 17-19. « Je vous tiendrai pour un royaume de prêtres et une nation consacrée » Ex 19 6.

Pourquoi Jésus a-t-il forgé et si souvent utilisé l’expression « Royaume de Dieu » ? A-t-il voulu redonner toute sa force au Dieu de l’Alliance ? A-t-il voulu se démarquer du Temple, des sacrifices et des centaines de préceptes imposés au peuple, se démarquer de ce Dieu à la fois protecteur et exterminateur suggéré par la Loi ? Belle question pour les chercheurs…

L’importance du Royaume

Il est frappant de constater que l’expression « Royaume des cieux » apparaît une cinquantaine de fois, pas moins ! dans l’évangile de Matthieu. Il y est mentionné plusieurs fois à chaque page. On dirait qu’il marque tout le ministère de Jésus.(1) Il est présent dans les sommets de l’Evangile : au moment de la proclamation des Béatitudes, et lors du Jugement dernier. Une expression mérite cependant d’être soulignée, « la Bonne Nouvelle du Royaume ».(2) Certains la comprendront, comme si annoncer le Royaume était l’objet du ministère de Jésus. Il serait le prophète venu dévoiler le Royaume. Sa vie donnée serait un modèle de la prise de conscience du dynamisme du Royaume et de la nouvelle façon de vivre selon ce Royaume. La Bonne Nouvelle, ce ne serait plus seulement ‘Jésus mort et ressuscité’ ? La Bonne Nouvelle, c’est aussi le Royaume, présent et agissant dans le monde !

En quoi consiste ce Royaume ?

Cette Bonne Nouvelle, c’est l’intime commerce entre Dieu et les hommes, c’est l’initiative incognito de Dieu tout au long de l’histoire humaine, c’est le Souffle vital de la vie du monde. Le Premier Testament déclarait déjà : « Je vous tiendrai pour miens parmi tous les peuples…Vous serez appelés ‘prêtres de Yahvé’, on vous nommera ‘ministres de notre Dieu’. » Is 61 6...

Par une dizaine de comparaisons, Jésus s’est efforcé de nous dépeindre ce Royaume.(3) Il nous apprend qu’il ne suffit pas de dire « Seigneur, Seigneur », pour en être : Au contraire, ce sont les pauvres, les petits, les persécutés, les publicains et les prostituées, qui y entrent. Mais il est difficile à un riche d’y pénétrer, l’accès peut même en être retiré aux grands prêtres et aux anciens ainsi qu’à ceux qui ne vivent pas l’amour en acte, véritablement. Il peut aussi être confié à un peuple autre qu’Israël.(4)

Ecoutons Joseph Moingt : « Jésus a traduit son ‘Evangile’ dans un autre mot-symbole, celui de ‘Royaume de Dieu’ qui signifie, d’une part, l’instauration d’un nouvel ordre de choses, d’un règne de justice, de paix et de fraternité entre les hommes, et d’autre part, la présence actuelle et agissante de ce règne à travers les paroles, faits et gestes de Jésus : guérison des malades, libération des mauvais esprits, consolation des petits, réconciliation entre les adversaires, pardon des offenses, assistance mutuelle, amour poussé jusqu’au sacrifice de soi… Jésus nous a laissé un Humanisme Nouveau, une façon de vivre les uns envers les autres ... »(5) Il n’y a guère à ajouter à cette esquisse.

Un seul Royaume !(6)

Jusqu’à la fin du Moyen Âge, toute l’activité sociale, notamment l’école, les hospices, était aux mains de l’Église, qui inspirait, animait et contrôlait aussi bien la vie culturelle que la politique internationale. Elle occupait tout l’horizon social, de sorte qu’une prise de conscience du Royaume était quasi impossible. Il était pourtant présent et agissant. Ce n’est qu’au Siècle des Lumières que la société civile a émergé et qu’elle s’est, non sans mal, détachée de cette tutelle de l’Église. Les valeurs chrétiennes de respect mutuel, d’entraide, de justice, de paix… ont peu à peu été sécularisées, sont devenues bien culturel, bien commun. Dès lors, très vite, dans tous les domaines, des doublons des activités sociales, des professions, des loisirs sont apparus tant dans le public que dans le privé. De sorte que le regard croyant pouvait discerner le dynamisme du Royaume des deux côtés de la frontière du croire.

C’est le concile Vatican II(7) qui a encouragé les chrétiens à reconnaître l’Esprit de l’Evangile dans ces valeurs chrétiennes devenues civiles, que le Royaume déborde l’Église. Jésus n’avait d’ailleurs pas l’intention de fonder une autre religion : son Royaume est unique, il embrasse toute l’histoire humaine. C’est ce que le Nazaréen a proclamé, ce dont sa vie et son éternelle présence ont témoigné. Les croyants sont donc invités à vivre en s’engageant au service des autres et de la société, pour construire avec eux et avec elle un monde plus humain.

Citoyen et croyant

Trop longtemps, hélas, le chrétien a été privé de la Bonne Nouvelle de ce Royaume. Emmailloté par l’Église du berceau à la tombe, et totalement ignare de la « Joie de l’Evangile », il a cependant tout naturellement fait le choix de s’engager dans un mouvement, une association, une profession, autant « d’œuvres » organisées par les responsables catholiques. Il est motivé par sa religion. L’Église est son Royaume...

C’est en découvrant, que des femmes et des hommes, dont l’Église est loin, vivent les mêmes engagements sociaux, les mêmes valeurs d’humanisation que lui, qu’il s’interroge : « Qu’est-ce qui les fait vivre ainsi ? » Il prend alors peu à peu conscience que simplement en tant qu’humain, il a, comme eux, un rôle à jouer dans la société, qu’il reçoit énormément des générations qui l’ont précédé, et qu’à son tour il doit se montrer responsable, solidaire, du simple fait qu’il existe. Il se découvre citoyen.

Mais il se demande aussitôt : en tant que croyant, qu’ai-je d’original, quel supplément d’âme puis-je apporter à ce monde ? Et s’il reprend l’Evangile à nouveaux frais, il découvre la vie donnée, l’action de libération du Christ. Il découvre les premières communautés chrétiennes, pour qui l’Evangile se traduisait en actes de solidarité, d’humanisation du monde. La Bonne Nouvelle du Royaume devient alors un message de joie et d’espérance, tourné vers le futur, et qui veut dire : Tout va changer ! Dieu est au travail dans le monde, l’Evangile est un ferment d’une société ouverte qui abolit les cloisonnements. Il nous invite à travailler avec tous les humains de bonne volonté à l’accomplissement d’une création, dans laquelle l’homme accéderait à la plénitude de son humanité, créée à la ressemblance de Dieu. Utopie ? Peut-être, mais construction d’un monde fraternel. Tous les humains peuvent devenir co-créateurs avec le Souffle vital, cet Esprit Saint qui « planait sur les eaux des origines » et qui souffle encore aujourd’hui, là où il veut… N’est-ce pas cela bâtir le Royaume dont Jésus rêvait et pour lequel il a payé de sa vie ?

Conclusion

Bien des réflexions seraient à ajouter à ce partage :
P.ex. Quiconque accueille le Royaume, met ses pieds dans l’universel.
« La gloire de Dieu, c’est l’homme vivant » : l’action sociale est déjà un culte ; et le culte magnifie l’action sociale...
Comment « eucharistier » la vie du monde?
Dans quelle mesure peut-on dire, que Jésus a humanisé Dieu ? Et que l’humanisation de l’homme est le dessein de Jésus et des prophètes?
La responsabilité des chrétiens n’est pas de faire vivre l’Église, mais de faire vivre ces valeurs évangéliques qui sont dans le monde sécularisé… Il ne s’agit pas de conformer la société à l’Église, parce que la société, animée par l’Esprit, se conforme elle-même à l’Evangile(8).
Tout au long de cet essai, le mot terrible de Loisy revenait sans cesse à notre mémoire : « Le Christ a annoncé le Royaume, et c’est l’Église qui est venue ! »
Comment restaurer, non l’Église, mais le message de Jésus « fondation d’un Monde Nouveau » ?
Scrutons les signes des temps, et nous découvrirons, que nous assistons déjà à « la Venue du Fils de l’Homme avec son Royaume » (Mt 16 28) dans nos cœurs inquiets mais prêts à l’accueillir.
En quoi le Royaume est-il une Bonne Nouvelle pour ceux qui cherchent à refonder l’Église ?

« Il faut que l’une diminue, et que l’autre grandisse. »

Jo Bock (jobock@belgacom.net)

(1) Alors que le mot « Eglise » n’apparaît que deux fois dans l’ensemble des quatre évangiles (Mt 16 18 et 18 17). (retour)
(2) « Jésus proclamait la Bonne Nouvelle du Royaume » Mt 4 23 et 9 35. Dans son « Discours eschatologique » il annonce : « Cette Bonne Nouvelle du Royaume sera proclamée dans le monde entier » Mt 24 14. Voir aussi « Entendre la Parole du Royaume » Mt 13 19. (retour)
(3) Il ressemble à un grain de sénevé, à un filet, à du levain, à un trésor caché, à dix vierges, à un roi qui fit un festin... (retour)
(4) Mt 19 23-24, 8 12 et 21 43. (retour)
(5) Conférence, « Annonce de l’Evangile et structures d’Eglise », p. 2 de 10, Blois, 24 septembre 2010. (retour)
(6) Ce paragraphe, comme le suivant, prend sa source dans L’humanisme évangélique par Joseph Moingt, publié par Lucette Bottinelli. (retour)
(7) L’Église dans le monde de ce temps (Gaudium et spes) : « C’est l’homme qu’il s’agit de sauver, c’est la société humaine qu’il faut renouveler. » (retour)
(8) Cf. Parvis, n° 106, p. 17-19, « Pour une Eglise en dialogue » et « Ouverture hors les murs ». (retour)
Published by Libre pensée chrétienne