Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
16 avril 2022 6 16 /04 /avril /2022 08:00

 

bateau lpc Impensable résurrection
Henri Persoz(1)
Introduction de son livre paru en 2012 aux éditions Passiflores
Sortir des malentendus

Le christianisme primitif, lorsqu'il se répandit au-delà des terres d'Israël, pour s'installer à Antioche, à Alexandrie, en Asie mineure et aussi en Grèce et à Rome, s'est fondé principalement sur cette bonne nouvelle : Jésus est ressuscité et, par extension, tous ceux qui croient en lui peuvent aussi ressusciter. La résurrection devint le centre de la nouvelle religion et le resta pratiquement jusqu'à aujourd'hui. Les plus anciens Pères de l'Église, Clément de Rome, Ignace d'Antioche, attestent bien cela, dès le début du deuxième siècle. La fête de Pâques, qui commémore la résurrection du Christ, est d'ailleurs la fête chrétienne la plus importante et la première en date. Cette croyance en la résurrection des morts n'était pas vécue de la même manière par toutes les autres religions de l'époque. Le judaïsme était sur ce point partagé, ce qui explique en partie le succès du christianisme, d'autant plus que, pour adhérer à cette nouvelle religion, il était surtout nécessaire de « croire », sans être obligé d'accomplir un certain nombre de rites compliqués ou peu agréables de la loi juive, ainsi que l'écrivait l'apôtre Paul. Rappelons-nous qu'au premier siècle le christianisme faisait encore partie de la religion juive. C'était un groupement de plus parmi bien d'autres. Ceux des Sadducéens, des Pharisiens, des Zélotes, des Baptistes, des Esséniens etc.

L'angoisse de la mort, qui est présente en chacun des humains, mais sûrement aussi en certains représentants du monde animal, est passablement apaisée par cette espérance d' une non-mort, au point que la plupart des religions ont adopté la résurrection, à la suite ou même avant le christianisme. Les modalités de cette résurrection ne sont pas bien précisées par les textes bibliques qui restent très prudents, comme nous le verrons. Si bien que, tout au long de l'histoire, les Pères et docteurs de l'Eglise ont eu le loisir d'expliquer, avec plus ou moins de détails, de quelle manière, où et quand, cette résurrection allait survenir sans qu'il y ait sur ces sujets de position unanimement reconnue. Aujourd'hui encore, être croyant, dans le langage courant, c'est croire qu'après la mort une autre vie est possible, pour ceux qui le méritent, ou pour ceux qui ont la foi.

Pourtant, l'idée reste incroyable. Elle n'est pas accessible à la raison. Tous les théologiens de tous les temps ont tenté des explications, s'appuyant sur la philosophie grecque ou sur tout ce qui était disponible. Ils ont proposé des développements extrêmement savants, parfois assez éloignés de ce que nous dit le Nouveau Testament et bien souvent inaccessibles au grand public. Qu'a pu retenir celui -ci ? L'idée la plus ancienne, mais qui a bien couru jusqu'à une époque récente, et court encore dans certains milieux, est la résurrection des corps. On en trouve une trace à la fin du Symbole des Apôtres: « Je crois à la résurrection de la chair ». Il s'agit donc d'affirmer l'identité du corps ressuscité avec ce qu'a été ce corps avant sa mort. Cette idée provient du judaïsme tardif. Il est vrai qu'aussi bien la Bible hébraïque que le Nouveau Testament attachent une grande importance au corps ; il s'agit de le nourrir, de le soigner, de le guérir et finalement de le sauver. Mais la résurrection des corps a posé d' énormes problèmes, aussi bien d'organisation matérielle du "paradis", que de métaphysique, de sorte qu'une idée plus raisonnable a consisté à utiliser les données dualistes de la philosophie grecque, et surtout platonicienne, de séparation de l'âme et du corps, pour affirmer que seules les âmes étaient promises à la résurrection. Le saut est d'importance parce qu'il s'agit de passer du monde tel que nous le connaissons à un monde d’ idées, à un monde entièrement spirituel. Mais qu'est-ce que l'âme ? Ce n'est pas le Nouveau Testament qui peut nous éclairer. Et, comme disait Aristote, comment l'âme peut-elle être séparée du corps ? Et que signifie exactement cette résurrection de l'âme ? Aucun théologien ne l'explique vraiment. Le catéchisme des évêques de France dit que : « Doué d'une âme immortelle, l'homme peut, dès sa mort, rencontrer son créateur et Seigneur ». Reconnaissons que la formule manque de précision ! Lorsque les théologiens se heurtent à des difficultés comme celle-ci, ils la résolvent souvent en faisant appel à l'idée de mystère. La résurrection de l'âme en serait un . Nous ne savons pas très bien de quoi il s'agit, mais nous savons que la résurrection est une réalité qui appartient au mystère de Dieu. Certes la vie est un mystère : pourquoi vivons-nous ? Pourquoi existons-nous, alors que nous avions tellement de chances de ne pas exister? Mais la mort est beaucoup moins mystérieuse. Elle est beaucoup plus simple à comprendre ! La mort est la fin du mystère de la vie.

Au 21ème siècle, avec tout ce que nous savons sur l'homme et sur le cosmos, avec tous les progrès des connaissances scientifiques et médicales, nous ne pouvons plus présenter cette résurrection comme les penseurs chrétiens l'ont développée depuis plus de deux mille ans. Au surplus, elle n'est pas très attractive: je serais assez catastrophé si j'apprenais que je devais survivre encore pour l'éternité, je ne sais ni où, ni comment, ni pour quoi faire .Cette résurrection serait vraiment mortelle. Nous savons bien que le corps se décompose après la mort et que l'âme, émanation du corps, disparaît avec lui. Il reste la mémoire précieusement conservée chez ceux qui restent en vie.

Aujourd'hui, beaucoup de théologiens, de pasteurs et de prêtres pensent que ni le corps ni l'âme ne survivent à la mort. Mais plus rares sont ceux qui l'affirment clairement, car c'est toute l'espérance du christianisme qui est remise en cause. Alors beaucoup font de la poésie autour du sujet, d'autres l'intellectualisent, tenant des propos compliqués, à double ou triple sens, de sorte que chacun peut entendre ce qui lui convient: une résurrection, sorte de vie nouvelle avant même la mort pour les uns, une résurrection classique, après la mort pour les autres. Voici un bel exemple de ces phrases compliquées, trouvé dans l'Encyclopédie du protestantisme, justement au mot résurrection: « Dire la résurrection ne relève pas des évidences du savoir, mais participe d'un travail inscrit au plus profond du corps, faisant mémoire du passé et renouvelant le présent dans l'ouverture à un futur. » Comprenne qui pourra. Cela confirme bien la difficulté de bien des discours modernes.

Nous pensons donc que la résurrection des morts, au sens où le christianisme l'a défendue depuis deux mille ans, ne peut plus être soutenue. L'inconvénient majeur de laisser croire qu'elle peut encore renvoyer à une possible vie au-delà de la mort, est que de nombreuses personnes se sont éloignées et s'éloignent encore du christianisme, à cause de cette idée dans laquelle ils se sont enfermés : puisque le christianisme défend encore de telles illusions, il ne peut plus avoir de crédibilité . Combien d' hommes et de femmes aujourd’hui ont quitté les Églises pour ce genre de raisons, vraies ou fausses ? Bien des personnes qui se sont éloignées du christianisme de leur enfance n'ont plus aujourd'hui pour seul contact avec le discours des Églises que ce qu'ils entendent aux enterrements. Justement, c'est bien dans ces circonstances que l'officiant est tenté de mettre en avant la résurrection. Il faudrait donc montrer, dans ces moments-là, que le christianisme peut tenir compte de l'évolution des connaissances.

Dans la première moitié du 20 ème siècle, le grand théologien Rudolph Bultmann entreprenait de démythologiser le message biblique, c'est-à-dire de séparer ce message de l'univers mythologique qui était le langage de l'époque. Laissons- lui la parole pour quelques lignes prises dans son livre Jésus, mythologie et démythologisation ( le Seuil,1968 pp205-207)

« La vision biblique du monde est mythologique ; elle est de ce fait inacceptable pour l'homme moderne dont la pensée n'est plus mythologique, puisque modelée par la science... Bien sûr, il existe encore aujourd'hui des séquelles de la pensée primitive et de la superstition auxquelles on s'efforce de redonner vie. La prédication de l'Église, néanmoins, commettrait une erreur désastreuse si elle venait à prendre en considération ces survivances et s'y conformait. » Ensuite le théologien demande si nous lisons couramment, dans les romans ou les média « que les événements politiques, sociaux ou économiques soient causés par des forces surnaturelles telles que Dieu, des anges ou des démons ? »

Dernière citation utile pour éclairer notre travail : « S'imaginer qu'on puisse remettre sur pied l'antique vision du monde contenue dans la Bible n'est donc qu'une vue de l'esprit. C'est au contraire par l'abandon radical et la critique consciente de cette vision mythologique, que l'on met en pleine lumière le vrai scandale, à savoir que la parole de Dieu appelle l'homme à renoncer à toute sécurité qu'il s'est lui-même assurée. »

Notons bien que Rudolph Bultmann a beaucoup de respect pour la mythologie biblique, mais à condition qu'elle soit bien comprise, c'est-à-dire dans le sens où elle exprime une certaine compréhension du monde et de l'existence humaine, et non pas une réalité historique qui se serait effectivement passée. Elle fait intervenir les puissances qui nous transcendent (par exemple Dieu) dans le monde tel que nous le connaissons et de manière surnaturelle. Mais ce surnaturel est seulement un langage pour tenter d'exprimer la transcendance avec les mots dont disposent les hommes. Par exemple Dieu est au ciel, mais cela est une façon de dire qu'Il nous domine et nous dépasse complètement, comme le ciel. A la fin des temps, le Fils de l'homme reviendra pour le grand jugement, mais cela est une façon de dire que nous devons faire attention à ne pas préparer des catastrophes pour l'avenir (voir ce qui est dit au chapitre V, l'annonce de la fin des temps) et pour rappeler que l' homme n'est pas le maître du monde.

Paul Ricoeur écrit dans sa préface au livre cité de Bultmann « Le mythe vise autre chose que ce qu'il dit ». La démythologisation consiste donc simplement à ne pas considérer comme des réalités du monde des images qui essayent de parler de Dieu avec le pauvre langage humain. Ne croyons pas aux anges, mais écoutons ce qu'ils disent lorsqu'ils parlent de Dieu.

A la suite de ces déclarations de Rudolph Bultmann, et même sans doute avant, de nombreux théologiens, y compris dans le monde catholique romain, entreprirent un travail consistant à séparer le message éternel de la Bible, du vocabulaire mythologique correspondant aux habitudes de ces époques. C'est ainsi qu'aujourd'hui l'on ne croit plus trop aux miracles, ni à la Mer Rouge qui se serait retirée devant le peuple hébreux, ni même peut-être à l'ascension de Jésus telle que racontée au début du Livre des Actes des Apôtres. Mais concernant la résurrection, la question est plus délicate, car c'est le cœur du message chrétien qui est touché. De sorte que les théologiens restent plus volontiers sur une certain ambigüité: la résurrection n'est plus ce qu'on a cru autrefois, mais elle subsiste quand-même, d'une manière plus ou moins claire.

Ce livre voudrait contribuer à la poursuite du travail de démythologisation de la résurrection des morts, mais en des termes simples, accessibles au plus grand nombre et sans manipuler des concepts compliqués, comme le font les grands théologiens. Nous n'en serions d'ailleurs pas capables. La résurrection concerne tout le monde, pas seulement les intellectuels ; son explication ne doit pas rester dans le monde des savants. Ressuscitera bien celui qui comprendra de quoi il s'agit ! Nous voudrions faire remarquer aussi, comme cela sera expliqué plus loin, que c'est moins le Nouveau Testament lui¬ même que la tradition ultérieure des Églises, qui a mis de la mythologie et du surnaturel autour de cette question.

Car le christianisme est encore vivant et nous devons continuer à le faire vivre parce qu'il est indispensable au monde. Livré à lui¬ même, ce monde se laisse de plus en plus aller aux priorités égoïstes des hommes qui semblent avoir perdu toute sagesse. Et la mondialisation démultiplie les possibilités d'action de ces égoïsmes, avec leurs effets ravageurs sur les populations les plus vulnérables. Il faut absolument inverser les priorités, et préparer enfin un autre monde dont le moteur ne soit pas animé par la recherche de la meilleure part pour soi-même, pour son groupe social, pour sa génération, pour son pays. Trop de personnes ont déjà énoncé cela depuis bien longtemps rappelant l'utopie de toujours d'un monde dont le égoïsmes auraient disparu. Rêve des hommes de bonne volonté. La nouveauté de ce siècle, c'est que l'utopie devient une nécessité urgente. Sinon la fin du monde nous menacera, comme annoncé dans le Nouveau Testament, avec la résurrection finale en moins.

Le christianisme ne résoudra pas le problème. Il apporte sa contribution en affirmant que la vie n'est pas faite pour se soucier de soi-même, mais de celui qui est dans le besoin. C'est cette proclamation fondamentale, au centre de notre religion, que notre civilisation a beaucoup trop perdue et qu'il faut lui permettre de remettre en valeur. Elle prend bien plus de place dans les évangiles que la résurrection . Heureusement le christianisme n'est pas tout seul à vouloir défendre ces urgentes nécessités. Dans notre monde actuel, ces questions deviennent beaucoup plus essentielles que de connaître les modalités de la résurrection.

Ceci nous amène à l'objet de notre livre : comment peut-on défendre une religion dont la principale proclamation a perdu son sens initial ? (Remarquons que l'islam et le judaïsme sont dans la même situation !) Est-ce même possible ? Oui parce que cela est nécessaire. Il reste à développer toutes ces idées, à montrer qu'elles se tiennent. Nous commencerons par rappeler le statut de la résurrection avant le christianisme, montrant en particulier que la religion traditionnelle d'Israël s'en passait fort bien. Nous montrerons ensuite qu'après la mort de Jésus, plusieurs formes de christianisme se sont développées en parallèle. L'une, la plus proche du judaïsme traditionnel, n'attachait pas d'importance particulière à la résurrection, au point de n'avoir rien laissé d'écrit sur le sujet. Mais ce christianisme-là fut combattu par l'Église dominante et finit par disparaître après quelques siècles.

Nous examinerons ensuite les lettres de saint Paul, en montrant que l'apôtre a beaucoup évolué sur ce point au cours des dix années pendant lesquelles il a écrit, jusqu'à parvenir, dans sa dernière lettre aux Romains, à une conception très raisonnable et fort intéressante. Puis, relisant les évangiles, nous nous apercevrons que ceux-ci parlent très peu de la résurrection des morts et davantage de celle du Christ, dont nous reconnaîtrons qu'elle conserve encore beaucoup de son sens . Nous montrerons aussi que la littérature de la fin des temps, en vogue dans le judaïsme, à l’époque de Jésus, a beaucoup influencé les premiers chrétiens, ce qui a permis aux évangiles d'être lus dans le sens de l'attente d'une résurrection finale, bien qu’elle ne soit bien souvent que sous-jacente au texte ou même absente du texte. Aujourd'hui, en tout cas, il est inutile d'attendre et nous pouvons revenir à l'essentiel de la prédication de Jésus : aimez -vous les uns les autres.

Nous ne nous attarderons pas sur les modalités de la résurrection : Où ? Quand ? De quelle manière ? Car, d'une part les auteurs du Nouveau Testament n'ont pas jugé important de donner sur ce sujet trop de précisions. D'autre part la pensée ultérieure des Églises a eu sur ces sujets des positions extrêmement variées et même relativement divergentes, parfois assez vagues, parfois un peu trop précises. Et puis ce n'est pas notre sujet. Le lecteur intéressé pourra se reporter à la synthèse magistrale d'André Gounelle, dans son livre écrit avec François Vouga: Après la mort, qu'y- a- t-il ? En même temps, il pourra lire comment François Vouga retrace le cheminement de la pensée paulinienne sur "l'après mort". Les propos du professeur sont bien plus savants que ceux qui sont exposés dans ce livre, mais nous ne relevons pas de contradictions majeures; plutôt une manière différente de s'exprimer.

Pour terminer cette introduction, comprenons bien ceci : la langue grecque ne connaît pas de verbe spécifique pour signifier le fait de revivre après la mort . Le Nouveau Testament utilise donc des verbes profanes, se réveiller (égeirô) ou se lever (anistemi), ce qui remet bien le sujet dans la vie de tous les jours et lui conserve son caractère profane. Le verbe français "ressusciter", lui aussi, ne signifie jamais, à l'origine, que "susciter à nouveau, jaillir à nouveau". Et cette conviction des premiers chrétiens, suivant laquelle leur Jésus allait être suscité à nouveau pendant des siècles était extraordinaire, divine même. Comment pouvaient-ils savoir que, vingt siècles plus tard, ce Jésus jaillirait encore de partout ?

Il fallait que la force de ses paroles soit exceptionnelle pour que ceux qui l'avaient approché comprennent très vite que celles-ci, avec lui, traverseraient les espaces et les temps.

C'est bien là que se situe le miracle de Pâques : Il est vraiment ressuscité !

Henri Persoz

(1) 1939- 2020- Titulaire d'une maîtrise de théologie, Institut protestant de théologie (en 2001). - Prédicateur de l'Église réformée de France. - Ingénieur de l'École supérieure d'électricité et inspecteur général d'EDF. (retour)
Published by Libre pensée chrétienne