Essai de lecture symbolique
Dans ma quête de l’homme Jésus, lorsque j’aborde un texte des Evangiles, ce sont toujours les mêmes questions qui
me viennent à l’esprit : quel est le message que Jésus a réellement voulu faire passer ? Ce texte exprime-t-il vraiment la pensée de
Jésus ? Où se cache sa Bonne Nouvelle ?
Comme Jésus n’a rien écrit lui-même, tout ce que les auteurs nous proposent ne peut se baser que sur les
interprétations subjectives des actions et des discours de Jésus transmises par ses disciples. Connaissant la fragilité du témoignage humain, nous pouvons supposer une déformation inévitable du
message initial, surtout pour ce qui concerne ce que Jésus a pu simplement exprimer par ses actions et ses attitudes dans ses relations sociales. Comment interpréter fidèlement tout le non-dit
d’une existence humaine ?
Les évangélistes ont donc utilisé tous les matériaux oraux et écrits, collectés pendant les quelques décennies qui ont
suivi la mort de Jésus, pour en arriver à traduire son message à travers des récits qui, en le magnifiant, feront de lui le "Christ ressuscité", une sorte de personnage mythique. On peut donc se
demander dans quelle mesure ces textes sont fidèles à la pensée de Jésus.
Parmi les récits qui ont contribué à créer ce mythe, il y a évidemment les miracles, guérisons et exorcismes que Jésus
auraient pratiqués.
Aujourd’hui les Eglises continuent à présenter les miracles comme des prodiges prouvant la divinité de Jésus, alors
que pour beaucoup de nos contemporains, ils posent de sérieux problèmes. Au lieu de les conforter dans leur foi, ils se présentent plutôt comme des obstacles. En effet, comment peut-on encore, en
ce XXIème siècle, présenter Jésus comme un grand magicien opérant des miracles afin de révéler la toute-puissance de Dieu ?
Jésus était homme et n’avait donc aucun pouvoir surnaturel.
Mais, Jésus était-il vraiment un guérisseur ?
Certains exégètes, comme J.P.Charlier, pensent que le rabbi Jésus n’a pas été un guérisseur professionnel et que
"ce serait travestir sa personne que de le croire".
"Bien sûr, dit-il, il y a sans doute des traces de souvenirs réel . Des hommes et des femmes
ont du ressentir jusque dans leur corps la re-naissance qu’ils ont vécu dans la rencontre avec Jésus". (*)
La maladie étant, à l’époque, considérée comme conséquence de l’action de forces maléfiques ou comme punition de Dieu
lui-même, les affections psychosomatiques devaient être nombreuses.
" Quelques guérisons typiques ont suffi pour illustrer la Bonne Nouvelle et ces
quelques cas - quatre ou cinq - ont servi à de multiples fins. De fait, il y a eu en Israël quelques rares personnes qui ont rencontré Jésus, qui lui
ont fait immédiatement une confiance totale et aveugle qu’ils ont traduite parfois en se jetant à ses pieds et certains s’en sont trouvés soulagés de leurs infirmités. « Va, ta foi t’a
guérie » A la limite , ce n’est pas Jésus qui guérit, mais la confiance en lui qui assainit le croyant" (*)
Mais alors, que peut-on encore croire ?
"Tout, dit J.P.Charlier, à condition de ne pas s’embourber dans les tracasseries historiques.
L’erreur la plus néfaste serait de s’accrocher à ce point de vue et d’ignorer la densité théologique de ses textes." (*)
Ces récits se présentent donc comme des constructions savamment élaborées, par les évangélistes, autour de faits, de
gestes et surtout de paroles de Jésus. Autour d’une parole, un scénario sera mis en scène et amplifié pour devenir une véritable catéchèse imagée. La transposition d’une parole de Jésus en récit
devient alors une " parabole en action "(*) dont Jésus est l’acteur. C’est un procédé que l’on retrouve aussi dans l’Ancien Testament.
Les Evangélistes qui n’avaient d’autre référence littéraire que le Premier Testament l’ont pris comme modèle. Il
s’agit donc bien de la même littérature, avec les mêmes procédés, les mêmes images et la même liberté de traiter un sujet. Un genre littéraire utilisant largement la parabole, le symbole, le
mythe. Il s’agit donc de lire le Nouveau Testament avec les mêmes clés d’interprétation que l’Ancien.
Voyons comment aborder ces récits de guérisons .
Remarquons une première chose importante : Jésus ne guérit pas n’importe quoi.
La liste des maux que Jésus guérit est clairement influencée par l’A.T.
puisqu’elle reprend intégralement celle que l’on trouve dans Isaïe 35, 5-6 ; 29, 18-19 : "
les yeux des aveugles se dessilleront, les oreilles des sourds s’ouvriront… "
Les auteurs de l’A.T. exprimaient ainsi poétiquement qu’aux temps
messianiques, les hommes reconnaîtraient enfin le Seigneur, qu’ils seraient attentifs à sa Parole, etc…. Les évangélistes vont tout bonnement réutiliser ces images pour montrer, surtout aux
Juifs, que Jésus inaugure ces temps et qu’il est bien le Messie attendu. Procédé astucieux pour rassurer les sceptiques qui doutaient de la messianité de Jésus.
Remarquons une deuxième chose : la liste des affections soignées par Jésus reprend toutes les parties
du corps humain et surtout les sens par lesquels nous communiquons avec les autres.
Aveuglement : affecte les yeux, la vue : symboles de la clairvoyance, de
l’attention aux
autres;
Surdité : affecte les oreilles, l’ouïe : symboles de l’écoute, de l’attention, de l’ouverture
aux
autres;
Mutisme : affecte la bouche, la parole : symboles de la communication, de la
transmission;
Paralysie :
affecte les membres : symbole de l’action, du partage, de l’entraide, de
l’engagement;
Hémorragie : affecte le ventre, le sang : symboles de la vitalité, de l’énergie;
Possession :affecte la tête : symbole de la conscience, de l’entendement, du discernement ;
Lèpre : affecte la peau, le toucher : symboles de
l’apparence, de la sensibilité, de la
dignité;
Fièvre : affecte le corps : symbole de la personnalité, de la sérénité, de l’équilibre;
Mort : affecte tout le corps, la vie :
symboles de l’être profond de la personne,
de l
intégrité.
Que l’on considère ces maux comme physiques ou comme symboles de nos attitudes et comportements, nous remarquons que,
lorsqu’une personne est touchée par l’un d’eux , la communication ne passe plus. Sa vie bascule, ses liens affectifs et sociaux se détériorent, il
est exclu de la vie.
On sent bien l’intention des auteurs de traiter de tout cela, au moyen de petits récits qui nous montrent comment
Jésus se laisse toucher et s’investit pour soulager toute souffrance.
Il est vrai qu’à l’époque en Israël, toutes ces maladies provoquaient le rejet et souvent l’exclusion de toute vie
sociale, ce qui entraînait la paupérisation et la marginalisation d’un grand nombre de malades. Il est indéniable que c’est à ceux-là que Jésus prodiguait sa tendresse et pour ceux-là qu’il
revendiquait la justice dans le Royaume qu’il annonçait.
Jésus, qui s’est "laissé prendre aux entrailles", a aidé, consolé, soigné, soulagé, peut-être même guéri beaucoup de gens, avec tout l’Amour dont il était habité. A chaque rencontre, il remet
l’homme debout, l’aide à retrouver sa dignité, sa confiance en lui-même afin qu’il puisse reprendre, avec les autres, le chemin de la vie. A chaque fois c’est une résurrection .
En fait, le vrai miracle c’est celui de l’Amour. C’est cela, qui a si profondément marqué ceux qui l’on
rencontré.
Les évangélistes utiliseront, ces soins, ces thérapies dans leurs récits, pour illustrer de différentes manières le
grand rêve de Jésus qu’il appelait « le Royaume de Dieu », car c’est essentiellement cela que racontent les miracles, les rencontres et les paraboles .
Et c’est sans doute là qu’est le cœur de la Bonne Nouvelle.
C’est aussi là, que ces récits deviennent vraiment nourriture pour nous aujourd’hui .
Si nous creusons un peu leur sens symbolique en les lisant comme des « paraboles en action », nous pouvons
nous reconnaître facilement dans le rôle d’un sourd ou d’un paralysé, mais peut-être moins, avouons-le, dans celui de… Jésus ? Et pourtant, si nous nous réclamons de lui, n’avons-nous pas à « jouer son rôle », à "l’incarner", à veiller à ce que son Esprit prenne corps en nous
et que par notre action on puisse le reconnaître vivant dans nos lieux de vie ?
Jésus n’a-t-il pas dit à ses disciples, et donc à nous, que nous ferions encore de bien plus grandes
choses ?
La Bonne Nouvelle ne serait-ce pas qu’en redonnant à l’homme, courbé devant les
dieux des religions, toute sa valeur et sa dignité, Jésus "éveille" en lui l’amour qui l’habite, qui est le divin.
La Bonne Nouvelle ne serait-ce pas que "l’homme peut-être, est le salut de l’homme " ?
Encore, faut-il qu’il soit " éveillé ".
Herman Van den Meersschaut
(*) J.P.Charlier.o.p.exégète dominicain décédé en 1993 . Les miracles dans l’Evangile. 1981.