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14 mars 2008 5 14 /03 /mars /2008 18:04
Une « pensée libre » en « christianisme » ?
Alain Dupuis
LPC n° 1 / 2008

La question peut paraître saugrenue. Pourquoi cela poserait-il question que de penser « librement » dans le cadre de la tradition chrétienne ?

Et pourtant, formulée ainsi, la question recèle déjà une incontournable contradiction !

En effet, nous sommes habitués à considérer le « christianISME » comme un « système » de « croyances » données au départ et hors desquelles il ne s'agirait plus de la même chose.

Ces « idées reçues » seraient, grosso modo, contenues dans les deux « Credo » en usage dans nos églises : le Symbole de Nicée-Constantinople, plus en usage dans les traditions catholique et orthodoxe (sans « filioque » !), ou le Symbole des Apôtres, plus sobre théologiquement, et plus courant dans la tradition réformée.

Partant de là, on peut, et on doit, se poser très légitimement la question de savoir si une libre pensée chrétienne est seulement envisageable : peut-on « penser librement » si l'on est contraint d'admettre, d'emblée, autant de propositions (et bien d'autres encore) qui ne doivent rien à l'exercice libre de notre raison ?

Vers une certaine « liberté d'opinion » ?

Dans les faits, qu'on le veuille ou non, depuis quelques siècles, et plus encore au cours du 20ème, et en ce 21ème siècle commençant, le monde chrétien, de culture occidentale, en tout cas (quid de l'Orient chrétien ?…), a, peu à peu, cessé de donner l'image monolithique et unanime qu'il s'efforçait de présenter depuis le Moyen-âge …

Dans notre Occident chrétien, latin, et ses sphères d'influence, après des crises profondes au Moyen-âge, les coups de boutoir de la Renaissance, l'épanouissement, au 16ème siècle, dans la douleur, d'un christianisme dit « réfomé » en parallèle à l'institution romaine, l'esprit des « Lumières », et surtout, la perte, pour l'Église, de toute possibilité de recours au bras séculier pour imposer ses vues à tous, la « décléricalisation » radicale des « pouvoirs » politique et judiciaire, le paysage n'a jamais cessé d'évoluer vers une plus grande « liberté d'opinion » de fait (sinon de droit « canonique »).

Cette sécularisation croissante des sociétés et des « esprits », le niveau croissant du « savoir » des « masses », l'approche « scientifique » du réel (des sciences physiques aux sciences humaines ), le brassage pluraliste des cultures, les formidables progrès dans la connaissance de la genèse de nos « textes fondateurs », juifs et chrétiens, et dans la connaissance de la genèse du (ou des ?) « chistianisme(s) » des origines, tous ces éléments sont venus bousculer les certitudes les plus établies. Dans l'éventail des « expressions » chrétiennes à travers le monde, on pourrait dire que pas un article de nos « credo ».

De fait, de très nombreux sondages, dans tous les publics « chrétiens » et sur tous les sujets, montrent qu'au niveau personnel, mais aussi de tel ou tel « groupe », on retrouve, concernant le contenu de la « foi », toute la gamme des opinions les plus variées qui se sont exprimées dans le christianisme, depuis ses origines.

Mais la grande nouveauté est probablement plutôt dans le fait que toutes ces femmes et ces hommes chrétiens ne CULPABILISENT absolument PLUS de « croire » autrement que selon le schéma imposé d'en haut, de se faire leur opinion sur telle ou telle proposition de la « foi » et, qui plus est, au lieu de voir là un « chemin de perdition », voient dans cette libre détermination critique, et cette libre adhésion finalement plus « existentielle » que « dogmatique », l'une des conditions nécessaire de l'accès de chacun à la Lumière « qui éclaire tout homme ». n'échappe, ici, ou ailleurs, à un questionnement radical et à une ré-interprétation !

Le statut même des « Écritures » et de leur interprétation est re-visité, et les « instances » habilitées à dire le « vrai », remises en question. Et tout au long de sa tumultueuse histoire « doctrinale », bien avant, et encore bien après toutes les tentatives de « geler » définitivement la pensée des croyants, et de voir des « hérétiques » partout !

De plus, on assiste à une « proximité » croissante, une sorte de perméabilité de nombreux chrétiens aux grandes traditions spirituelles de l'humanité (désormais présentes à nos portes) dans leur compréhension du mystère qui lie l'Homme au Divin.

De fait, ce qui semble faire de plus en plus difficulté c'est la relation de chaque personne « croyante » avec les « communautés instituées ». Le fossé entre la foi personnelle, l'expérience existentielle du « Divin » d'une part, et le discours doctrinal, le contenu des liturgies, le mode de présence au monde des « communautés » d'origine se creuse inexorablement.

C'est vrai pour le fidèle catholique, mais aussi pour de nombreux fidèles des grandes Eglises historiques hors juridiction romaine. Les « croyants » d'aujourd'hui sont souvent condamnés ou bien à une grande solitude spirituelle, ou bien à des migrations confessionnelles toujours plus ou moins bancales et insatisfaisantes.

La vraie question qui se pose en « christianisme » en matière de « liberté de penser » ne concerne-t-elle pas d'abord les « institutions » et, surtout, la liberté de recherche et d'expression des « clercs », ceux qui, dans les institutions, ont vocation, qualification, charge et mission de « penser » la « foi » pour la transmettre et la proposer de manière toujours plus « authentique » à l'adhésion de leurs contemporains, ceux de l'« intérieur » comme de l'« extérieur » ?

Vers une libre pensée CATHOLIQUE ?

Ce qui vient d'être dit vaut, à des degrés divers pour toutes les Eglises instituées. La « liberté de penser » n'est jamais allée de soi dans aucune Eglise… En catholicisme, c'est d'autant plus évident qu'historiquement la libre pensée est totalement étrangère à la culture de la « tradition » romaine !

Dans ce monde, toutes les lignes semblent bouger, y compris celles des grandes traditions spirituelles.

En revanche, si l'on se réfère au monde catholique-romain, où qu'il soit implanté, dans les circonstances actuelles, on a l'impression d'une volonté systématique de paralyser toute velléité d'interroger la Doctrine, la Tradition, voire même « les » traditions… !

Tout penseur « catholique », où qu'il exerce, qui s'écarte tant soit peu de ce que le « Magistère » et un épiscopat timoré, « aux ordres », considère comme la stricte « orthodoxie », scripturaire, dogmatique, ecclésiologique, éthique, voire « disciplinaire », est sommé, aussitôt que repéré (dénoncé ?), de s'expliquer, puis, le cas échéant, de se rétracter, ou bien de renoncer à « enseigner » ou à « publier » au titre d'écrivain, théologien, de prédicateur ou d'enseignant officiellement catholique.

Les exemples abondent, et non des moindres, dont la liste serait trop longue et chaque jour en apporte de nouveaux. « L'année 2007 reste dans les mémoires comme annus horibilis pour la liberté des théologiens ». (Romano Libero, Golias hebdo nº8).

En fait, le « Magistère » romain, n’ayant plus, depuis longtemps, les moyens de faire taire des penseurs qui osent interroger radicalement la vieille et lourde Tradition (dont Rome se pense le seul vrai défenseur, pour l'éternité), n'a plus qu'une solution : les discréditer et leur dénier la qualité de « catholique » !

En gros, l'attitude romaine à l'égard de toute « pensée libre » consiste à maintenir l'« orthodoxie », si nécessaire, par le VIDE ! Cette logique absurde ne conduit-elle pas à ce que, un jour prochain, seul un îlot, le Vatican, et quelques bastions « intégristes » pourront encore s'auto-proclamer « catholiques »… Il y a là, de fait, toute la dérive d’enfermement propre aux sectes !

André Verheyen, dans une brève correspondance que j'avais eue avec lui, m'avait dit toute sa volonté que ce combat pour une « libre pensée » se livre bien dans l'Eglise romaine. Ce n'était certes pas choisir la facilité !

Et c'est sans doute bien que le changement est le plus urgent pour qui prend au sérieux ce que l'événement Jésus peut signifer de libération réelle pour l'Humanité. Mais ne nous y trompons pas : ce combat commence en nous-même !

Sommes-nous, théologiquement et spirituellement si libres que nous le croyons ?

Je suggère qu'à LPC, chacun d'entre nous s'interroge méthodiquement sur chacun des articles des deux « credo » cités, pour voir sur lesquels il estimerait toute remise en question absolument impossible ! Et pourtant, ils sont TOUS questionnables ! La liberté de « penser » suppose d'incroyables renoncements, et le « creusement » d'une vie spirituelle toujours plus dépouillée.

Parce qu'entrer en « liberté » de penser implique de la part de tous, un incroyable travail sur soi, pour apprendre l'« écoute » profonde d'une « parole » autre, mais aussi l'aptitude à « dire », à offrir clairement et sereinement aux autres ce qu'on a « entendu » dans le silence et le secret de l'étude.

Cet apprentissage de l'écoute, et de la « parole », pourrait métamorphoser beaucoup de nos « assemblées » et nos Eglises… catholiques, la « liberté de penser » notre foi n'est pas dans notre culture. Elle fait peur, mais pas seulement à l'institution…

Entrer dans un chemin intellectuel et spirituel pour la reconquérir, la découvrir, n'est-ce pas faire un grand pas vers le Dieu de Jésus, ce croyant libre, s'il en fut… et qui paya si cher sa « liberté » !

Alain Dupuis

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