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1 avril 2013 1 01 /04 /avril /2013 18:26
Jacques Musset Ce qui juge nos vies.
Jacques Musset
LPC n° 21 / 2013

Si la lecture incessante des évangiles a pour but d'entretenir en nous la vigilance spirituelle sur ce qui donne sens à notre vie, le texte de l'évangile selon Matthieu, chapitre 25, 31- 46, est à coup sûr une référence essentielle. Tout est dit dans ces quelques lignes sur ce qui fonde la valeur de nos existences, de toute existence. C'est en effet notre disponibilité à servir autrui et notamment nos semblables éprouvés par la vie qui détermine de quel poids pèsent nos existences. Selon notre texte, aucune excuse n'est recevable, tout humain est concerné, chrétien ou non, puisque les critères sont identiques. Voilà donc un texte salutaire pour nous demander chacune et chacun où nous en sommes.

Replaçons-le d'abord dans son contexte pour en percevoir tout le sens. Notre passage est une grande mise en scène imaginée par l'évangéliste Matthieu qui se situe en fin du 5ème et dernier grand discours de son évangile. Le thème de ce discours, c'est l'avènement du monde nouveau qu'inaugure Jésus et la question sous-jacente peut se résumer ainsi : où la présence de Dieu se manifeste-t-elle désormais au milieu des hommes ?

Assurément, ce n'est plus au coeur du temple de Jérusalem, considéré jusque là comme le lieu très saint de la Présence de Dieu au milieu de son peuple et des nations. "Il n'en restera pas pierre sur pierre" dit le Jésus de Matthieu au début du 5ème discours. La réponse est finalement donnée dans le récit de la passion qui suit. Au moment de la mort de Jésus, les ténèbres couvrent la terre, celle-ci tremble et le voile du Temple se déchire de haut en bas. Cette mise en scène de l'évangéliste reprend les images bien connues exprimant à travers la Bible la fin du vieux monde et l'apparition du monde nouveau. Le message est clair : c'est en Jésus de Nazareth, apparemment mort comme un réprouvé de Dieu (Celui qui pend au bois, dit le Deutéronome, est maudit de Dieu), c'est en lui, à travers ses paroles et ses actions, et nulle part ailleurs qu'on trouve désormais la Présence du Dieu vivant.

Mais une autre question surgit aussitôt pour les chrétiens de la communauté de Matthieu : comment accueillir Jésus présence de Dieu, puisqu'il n'est plus visiblement de ce monde ? La réponse de Matthieu est double : c'est d'une part dans le service des frères humains souffrants – et cette exigence s'adresse à tout homme. D'autre part – et cela vaut spécifiquement pour les chrétiens - c'est dans l'écoute de la Parole (MT 18, 19-20) et la célébration de la cène en mémoire de Jésus ( MT 26, 26-29).

Notre texte rappelle donc l'un des deux critères fondamentaux de l'accueil de Dieu qui vient vers nous. Et ceci concerne autant nos églises en ce début du 21ème siècle que les chrétiens de la communauté de Matthieu.

Reprenons maintenant en détail notre passage et voyons ce qu'il dit et ne dit pas, ce que parfois on lui fait dire et qui va à contre-sens de la parole évangélique. Dans la mise en scène grandiose de Matthieu, Jésus s'adresse d'abord à une première catégorie de personnes. Rien ne précise qu'ils sont chrétiens. En fait les destinataires de ses paroles sont tout simplement des humains, croyants, disciples ou non du galiléen, agnostiques ou athées : Venez les bénis de mon Père, leur dit-il ; traduisons : Je vous l'assure, aux yeux de Dieu, vous avez réussi votre vie. Puis Jésus en décline la cause: J'ai eu faim et vous m'avez donné à manger, j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire, j'étais un étranger et vous m'avez accueilli, nu et vous m'avez vêtu, malade et vous m'avez visité, ; en prison et vous êtes venus à moi. Ses interlocuteurs, interloqués, lui disent que jamais ils ne l'ont vu dans ces situations mais Jésus d'ajouter cette précision décisive : Chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces plus petits, c'est à moi que vous l'avez fait.

Le message est clair. D'abord, la valeur d'une vie humaine réside dans le service rendu à autrui souffrant. L'appartenance à une religion, la fréquentation de la catéchèse et du culte, les temps de prière, la participation active à la vie paroissiale, tout cela ne semble pas compter ou du moins cela n'a d'importance qu'orienté vers le service d'autrui le plus démuni. Remarquons encore que Jésus ne dit pas à chacun : tu as réussi ta vie parce que tu m'as reconnu dans la personne de ton frère souffrant, mais : parce que tu as aimé ton frère souffrant pour lui-même tu m'as accueilli et donc tu as accueilli Dieu. Il y a de quoi dérouter ceux qui prétendent n'aimer leur prochain que pour l'amour de Dieu. Cette conception est le contraire du message évangélique. L'accueil de Dieu dans nos existences et dans la vie sociale se vit d'une manière non-religieuse, sur des enjeux humains essentiels. Cette perspective est une révolution en christianisme. Dieu ne peut être qu'en ce qui aide les êtres humains à s'humaniser ; c'est là qu'on le rencontre réellement sans s'illusionner.

Il y a mille façons d'être au service de notre prochain qui a faim et soif, est étranger, nu, malade et en prison. Ne réduisons pas ces mots à leur sens premier, si essentiel soit-il : on peut avoir à sa porte, dans son milieu de travail et dans sa propre maison, des gens qui ont faim de sens, de dignité, de reconnaissance, de vraies relations ; on peut côtoyer des gens qui ont soif de vie spirituelle, d'espaces fraternels, de lieux de ressourcement ; on peut découvrir dans sa vie quotidienne des gens qui nous sont étrangers spirituellement, religieusement, politiquement, socialement, idéologiquement ; on peut croiser des gens qui sont nus, accablés par des deuils, dépouillés de leurs certitudes à la suite d'épreuves, plongés dans les ruines d'un passé mal assumé ; on peut connaître des gens malades de leurs attachements, de leurs possessions, de leur refus de voir la réalité comme elle est ; on peut trouver sur sa route des gens emprisonnés dans leurs préjugés, leurs fausses sécurités, leur histoire malaisée dont ils n'arrivent pas à émerger. A chacun de nous d'ouvrir ses yeux et son coeur : le service d'autrui est à la portée de tous et les grandes misères ne sont pas toujours les plus spectaculaires. Regardons Jésus : sa pratique est toujours inspiratrice.

Je n'insiste pas sur la seconde catégorie de personnes auxquelles le Jésus de Matthieu s'adresse : vous l'avez compris, leur fermeture systématique à autrui démuni et souffrant, quelles qu'en soient les raisons, est synonyme de vie ratée dès maintenant, en dépit des apparences. Cette situation existe-t-elle dans la réalité ? En tout cas, l'essentiel du texte est de nous rappeler sur quels enjeux se joue la valeur de nos existences.

Nous voilà donc encouragés dans cette belle aventure de la fraternité, la seule qui vaille, que nous partageons avec tous les humains, au-delà des chapelles et des appartenances particulières. Chacun y participe selon ses propres dons, là où la vie l'a placé. La contribution de tous est indispensable, irremplaçable.

Si l'évangile d'aujourd'hui dit vrai, comment ne pas nous émerveiller devant les actes de fraternité qui irriguent notre monde et dont nous sommes témoins, d'où qu'ils viennent et quelles qu'en soient les formes ! Le mystère de Dieu est là présent et nous l'ignorons parfois. Comment ne pas nous sentir encore davantage mobilisés là où nous vivons quotidiennement pour la tâche immense d'humanisation d'un monde si douloureux ! L'Evangile nous convie à ce rendez-vous. Puissions-nous ne pas le manquer !

Jacques Musset

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