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1 juillet 2012 7 01 /07 /juillet /2012 15:17
Comment vivre une foi personnelle et adulte dans une Eglise globalement conservatrice ? (1)
Jean Gondry et Paul Tihon
LPC n° 18 / 2012

"Comment harmoniser une vie spirituelle personnelle avec la vie d'une paroisse ‘traditionnelle' ? "

C'est en ces termes qu'un lecteur français, Paul Talloneau, nous a posé une question, à la suite de la lecture de l'article de Jean Gondry, "À propos de l'eucharistie", paru dans L.P.C. n° 15/2011, (juil.-août-sept. p. 18-20). Dans ces pages, Jean Gondry présentait la brochure dans laquelle la Paroisse Libre de Bruxelles expose les fondements et les modalités de sa pratique eucharistique.

Comme beaucoup d'autres, Paul Talloneau ressent vivement le contraste entre la compréhension actuelle de l'eucharistie, nourrie d'un retour aux origines, et celle qui traîne encore dans les esprits d'un très grand nombre de catholiques, imprégnés d'un imaginaire quasi magique. Qu'il en reste des traces aussi chez pas mal d'ecclésiastiques, c'est indéniable.

En même temps, avec un nombre croissant de baptisés, hommes et femmes, il a conscience d'avoir accédé à une foi plus personnelle. Du coup il se sent à distance de la doctrine officielle. Mais cela le met dans une position inconfortable. Est-il judicieux de "se séparer du troupeau" ? On n'est pas chrétien tout seul. Depuis les origines, une forme d'appartenance à l'Église est au cœur du message évangélique. D'où le souci d'éviter le reproche d'élitisme, de se croire du nombre du "petit reste d'Israël". Si on refuse de s'excommunier mutuellement entre chrétiens, la coexistence s'impose. Comment vivre cette coexistence en gardant sa liberté intérieure, une fois qu'on est soi-même sorti du modèle clérical infantilisant ? Autrement dit : comment vivre de façon juste le décalage évident entre une sorte de "foi commune" héritée du passé, et la foi plus "adulte" de bon nombre de nos concitoyens, pour qui cette foi commune a cessé d'être crédible ? Et ce qui est dit en termes de foi peut se dire tout autant en termes de pratique.

Quel est le cœur du problème ?

Peut-on résoudre la difficulté en termes d'harmonisation ? Il nous semble plus juste de reconnaître franchement que la situation actuelle de l'Église est marquée par des positions opposées, elles-mêmes appuyées sur des théologies incompatibles Deux tendances s'y opposent, avec bien entendu de multiples positions intermédiaires. Deux tendances, mais aussi deux théologies incompatibles, entraînant deux conceptions de l'Église, qui elles-mêmes se traduisent en choix politiques. D'une part, ceux qui voient dans l'évolution actuelle un effritement dangereux du message chrétien. D'autre part, ceux qui aspirent à une transformation de l'Église, pour que la Bonne Nouvelle atteigne effectivement ses destinataires.

Cette situation n'a rien de neuf. La sociologie nous apprend qu'une institution ne dure à travers l'histoire que si elle s'adapte aux circonstances changeantes. L'Église n'échappe pas à cette loi. Si elle se fige, elle peut sans doute se survivre un certain temps, mais elle finira par disparaître. Si, par contre, elle sent la nécessité d'évoluer tout en étant soucieuse de rester elle-même, le changement doit se rebrancher sur le dynamisme des origines. C'est ainsi que toutes les réformes dans l'Église se sont ressourcées à la tradition évangélique.

En réalité, au cours des siècles, l'Église n'a pas cessé de changer, parfois pour le meilleur, parfois pour le pire, le plus souvent par un mélange des deux. C'est bien pourquoi, périodiquement, elle a senti le besoin de se réformer. Au XVIème siècle, au temps de la Réforme, "un millénaire et demi d'histoire ecclésiastique avait pourvu l'Église d'Occident… d'une masse effarante de traditions plus ou moins obligatoires, dans la doctrine, la liturgie et la discipline de l'Église : des indulgences et de l'invocation d'innombrables "saints" à l'affirmation que Jésus-Christ lui-même aurait institué une confession, un sacrement de mariage, une ordination sacerdotale et un primat de la juridiction romaine" (H. Küng, Une théologie pour le 3ème millénaire, p. 73). On sait ce qui arriva : le pape refusa d'entendre les courants réformateurs. Il excommunia Luther, et un schisme s'installa dont nous subissons encore les séquelles après plus de quatre siècles.

En pratique, le processus d'adaptation aux changements de la société et de la culture est rarement pacifique, même si, dans l'Église, on préfère voiler pudiquement les conflits.. Au concile Vatican II (1962-1965), la réforme avait pris l'étiquette d'un besoin d'"aggiornamento". On a vu s'opposer tout au long du concile les deux tendances inconciliables dont nous avons parlé : une large majorité d'évêques ouverte au changement et une minorité conservatrice. Celle-ci était au centre du pouvoir, elle a tout fait pour freiner les avancées voulues par la majorité. Elle a dû admettre des changements, par exemple dans la liturgie, mais elle a réussi, avec Paul VI en tête, à neutraliser pratiquement le fonctionnement collégial souhaité. Le demi-siècle qui a suivi jusqu'à nos jours a vu grignoter les rares avancées du concile et fleurir les nostalgies de la période d'avant.

Aujourd'hui, comme d'ordinaire, autres sont les tenants de la fidélité aux formes du passé, autres les partisans des changements indispensables. Mais aujourd'hui encore, les forces de conservation sont au pouvoir. La situation est d'autant plus figée que ce pouvoir s'appuie sur une théologie qui la justifie. N'est-ce pas la Révélation divine elle-même qui a confié au pape, accessoirement aux évêques, la mission de "sauvegarder le dépôt" ? Le pape n'est-il pas infaillible, même si c'est en des cas limites ? N'est-il pas habilité à déclarer le sens authentique des Écritures ?

Heureusement, l'Esprit "souffle où il veut" (Jean 3,8) et le magistère n'en a pas le monopole. L'esprit "ne cesse d'agir dans le monde". À la base, si on regarde bien, un fourmillement d'initiatives se prennent qui aident les baptisés à vivre de l'Évangile et à en témoigner. Et de telles initiatives ne se préoccupent pas forcément d'être en règle avec le Droit canon. Dans un tel contexte, aucun croyant n'est totalement neutre. On choisit son camp.

Le choix d'être des "dissidents de l'intérieur"

À la Paroisse Libre, le choix est clair. Notre ami Ignace Berten l'exprimait un jour en disant : "je suis un dissident de l'intérieur". L'étiquette nous convient.

Une première caractéristique est que nous ne voulons pas ajouter un schisme à ceux qui existent. Notre charte l'exprime dès ses premiers mots : la Paroisse Libre est une "communauté d'Église". Nous faisons partie de la grande foule des croyants, quelles que soient les modalités de leur foi, plus ou moins adulte. Et d'ailleurs, qui peut mesurer son propre degré de foi ? Qui peut juger du fond des cœurs ? Mais, en conséquence, nous n'acceptons pas non plus que certains trouvent plus commode de nous exclure.

Sur cette base, nous choisissons d'être une communauté libre. Libre parce que nous voulons vivre. Et donc, libre d'inventer de nouvelles formes de célébrations, de fonctionnement communautaire, en cherchant à être plus vivants, plus fidèles à l'Évangile.

Libre, cela veut dire aussi : en recherche, en mouvement. Si nous nous sommes donné quelques règles, elles sont nées de l'expérience, et nous nous sentons libres de les modifier.

Libre, cela veut dire aussi en solidarité avec d'autres groupes qui nous sont proches par leurs options, des groupes que nous connaissons bien et avec lesquels nous cherchons à rester en contact.

Alors, comment vivre dans cette Église qui est la nôtre ?

Si nous rencontrions Paul Talloneau, que lui dirions-nous ? D'abord nous l'encouragerions vivement à ne pas rester seul. Comme l'exprime avec force Joseph Moingt : "La foi se nourrit de se communiquer, de s'entretenir […] ; à cet égard, les croyants qui voudraient vivre en solitaires risquent fort de ne pas rester croyants longtemps et risquent également de ne pas avoir le même impact autour d'eux s'ils veulent rayonner leur foi dans la société. C'est en ce sens que la foi réclame une certaine forme sociétale" (Croire quand même, p. 247).

Nous pouvons assurer notre lecteur qu'il n'est pas le seul : il fait partie d'un réseau partiellement invisible, mais bien réel, un réseau qui, ces temps-ci, cherche à faire entendre de divers côtés l'urgence des réformes dans l'Église. Des groupes encore minoritaires, mais ce sont toujours des minorités qui prennent conscience de la nécessité des changements, et elles doivent d'ordinaire batailler pour les faire accepter.

Il y a quelques années, un petit groupe qui s'était heurté à un blocage des autorités d'Église, avait été se "refaire" à Taizé. Ils ont posé au frère Roger la question : "Comment vivre dans l'institution ?" Sa réponse a été simple et en deux temps : "D'abord, ne vous acharnez pas contre des murs, agissez dans les marges de liberté qui existent toujours (s'il n'y en avait pas, ce ne serait plus une institution chrétienne). Ensuite, recherchez et cultivez vos alliances, car vous n'êtes pas seuls".

Concrètement, cela veut dire rechercher et fréquenter les lieux où des croyants et des croyantes se rassemblent et se soucient de vivre cet Évangile de liberté. Dans de tels lieux, on partage ce qui nourrit : l'eucharistie sans doute le plus souvent, mais pas forcément ; la lecture de la Bible, pratiquement toujours. Ce qui nourrit, c'est aussi de partager des informations, des découvertes de lectures qui éclairent et confortent dans les options prises : "Avez-vous lu Translation, le dernier livre de Maurice Bellet ? Ou les Libres entretiens sur le présent et le futur du catholicisme avec Joseph Moingt, intitulés Croire quand même ? Recevez-vous Libre pensée chrétienne

En France, il ne manque pas de groupes qui vivent dans ce même esprit. . Depuis dix ans, la Fédération des Réseaux du Parvis regroupe une cinquantaine d'associations de ce genre. Il suffit sans doute de faire un tour sur l'Internet pour se renseigner.

De tels lieux n'existent pas dans votre entourage? Mais il y a sûrement des hommes et des femmes qui pensent comme vous et cherchent la même chose. Rien ne vous empêche de les détecter, de les fréquenter. Et, pourquoi pas, de les rassembler? Cela aussi fait partie de la liberté.

Jean Gondry et Paul Tihon

(1) N.B. Les réflexions qui suivent sont le fruit d'un échange entre Jean Gondry et Paul Tihon, deux membres de la Paroisse Libre de Bruxelles et deux des coauteurs de la brochure dont il est question plus bas. (retour)

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