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1 juillet 2011 5 01 /07 /juillet /2011 13:50
Interview de Vito Mancuso. (1)
Dominique Dunglas
LPC n° 14 / 2011

Un entretien qui permet de préciser quelque peu les positions de l'auteur par rapport au Magistère

Pensez-vous qu'une restauration pré-conciliaire est en cours ?

Oui, et on le comprend à l'interprétation même que donne le pape du concile Vatican II en le présentant comme la continuité du pontificat de Pie XII. Benoît XVI en est même arrivé à affirmer que Pie XII fut un précurseur de Vatican II ! Alors que le concile représente une rupture totale pour la liturgie, la façon de lire et d'interpréter la Bible, les rapports avec les autres confessions, les relations avec les juifs après deux mille ans de mépris envers le judaïsme ou la façon même d'appréhender le monde moderne.

Les catholiques sont-ils disposés à suivre le pape dans cette restauration ?

Le théologien Hans Küng pense que Benoît XVI a perdu le contact avec la base, avec les problèmes, les drames, les espoirs des gens ordinaires. Moi, je me demande si Benoît XVI a jamais connu cette réalité. A part une très brève expérience lorsqu'il fut archevêque de Munich, il a toujours évolué dans la structure et parmi les hommes d'église, soit en tant qu'universitaire, soit en tant que responsable de la Congrégation de la foi. Mais il y a une part du monde catholique qui est disposée à suivre les enseignements du pape quels qu'ils soient, parce que l'obéissance au pasteur légitime est une dimension capitale de leur foi. En Italie, c'est certainement la majorité du troupeau. Le prix de cette obéissance, c'est le musellement de la critique, de l'innovation, de la capacité de se confronter avec les autres confessions ou les non-croyants. Etre catholique aujourd'hui signifie dire oui à la hiérarchie et non au monde et à ses élaborations culturelles.

Le cardinal Martini, qui jouit d'un immense prestige et fut, lors du dernier conclave, un possible "papabile", a pourtant préfacé votre livre. Cela indique-t-il qu'il y aurait au sein de la hiérarchie deux grands courants ?

Oui, le cardinal Martini considère que Vatican II a été la base d'une transformation et qu'il faut aller plus loin. La morale sexuelle, la structure hiérarchique, l'ordination de personnes mariées ou le sacerdoce féminin sont autant de questions que le cardinal Martini sent venir de la base et qu'il voudrait mettre à l'ordre du jour pour en discuter. De l'autre côté, non seulement on ne veut pas faire de pas en avant, mais on veut retourner en arrière. La différence est entre ceux qui regardent en avant vers Vatican III et ceux qui regardent en arrière vers Vatican I

Ne sacrifiez-vous pas la foi sur l'autel de la modernité et des sciences exactes ?

Thomas d'Aquin lui-même fut accusé de diluer le vin chrétien avec l'eau de la connaissance non chrétienne. Je tente, très modestement, de suivre son enseignement. On sait aujourd'hui trop de choses pour continuer à croire selon les perspectives traditionnelles. Les rapports Dieu-monde, Dieu-histoire, Dieu-nature doivent changer. Comment croire par exemple que l'homme est directement créé par Dieu devant le drame des maladies génétiques ? Dieu a-t-il créé les maladies génétiques ? On ne peut répondre à cette question en disant simplement "mystère".

Par quoi faut-il commencer pour refonder la foi ?

Il faut partir du Bien. Dans ce monde où tout est calculé, qui semble économiquement et biologiquement déterminé, où il n'y a pas de place pour une justice gratuite, l'être humain a en lui une attraction pour une dimension supérieure du Bien.

Que faites-vous de la Vierge Marie, du Christ, de saint Pierre, du panthéon des saints, de tout ce qui a formé le cadre de la chrétienté ?

Ils appartiennent à la grande narration chrétienne, à la foi de ma mère, à celle des personnes simples. Il est juste que cette foi populaire existe et persiste. Le but de la théologie est de montrer que, derrière la Madone, les saints, les processions, les cierges et les miracles, il y a des contenus plus vastes qui parlent à des niveaux supérieurs de la conscience. L'Église catholique est tellement préoccupée de s'adresser aux masses qu'elle empêche cette élaboration.

Dans cette foi refondée, que devient la Bible ?

Elle garde un grand rôle. C'est la clé pour entrer dans la maison. Sans la narration biblique, sans la figure de Jésus, je ne serais pas ce que je suis. Mais la Bible n'est pas tout. C'est la grammaire qui permet de comprendre un discours plus ample. Il y a le livre écrit qui est la Bible, et le livre non écrit qui est la vie. Dieu ne s'est pas révélé une seule unique fois il y a deux mille ans. Il se révèle en permanence.

Ce changement passe-t-il par un nouveau concile, un Vatican III ?

Oui. Et la politique de restauration du pape facilite paradoxalement le chemin vers Vatican III. Il suscite tellement de frustrations, de conflits, l'éloignement de tant de catholiques, qu'une fois touché le fond, il sera obligatoire d'accepter de discuter. On est dans une période douloureuse, mais la vérité l'emporte toujours.

Dominique Dunglas

(1) Publiée par "Le Point.fr " le 12 février 2009 (retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Eglise
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