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1 juillet 2012 7 01 /07 /juillet /2012 12:50
Christian Biseau Je doute… du "divin".
Christian Biseau
LPC n° 18 / 2012

Les étapes d'un questionnement

Pour nombre de personnes qui se réfèrent, ou se sont référées, au message de l'Évangile, trois étapes sont souvent rencontrées dans leur cheminement.

Ou plutôt trois niveaux de questions, schématisés ici à gros traits :

Le premier niveau concerne le malaise par rapport à un fonctionnement désuet de l'institution-Église : la façon de travailler de la Curie, l'absence globale de démocratie, la coupure sacerdoce/laïcat, la place des femmes dans l'Église, tout ce qui touche à l'état clérical, etc.

Ceci étant une question de ҅structures҆ , l'essentiel de la foi n'étant pas concerné.

Ce niveau va de pair, bien sûr, avec un désaccord fréquent, croissant, avec tant d'affirmations romaines, notamment dans le domaine de la morale.

Le deuxième niveau porte sur le contenu de la foi.

La question arrive un jour : "Au fond, qu'est-ce que je crois ?" Cela concerne des affirmations, des expressions déjà présentes dans les textes fondateurs, notamment chez Jean et chez Paul (l'identité de Jésus, la nature du Salut, etc.). Elles seront formalisées plus tard, en particulier avec les grands conciles des 4ème-5ème siècles, puis reprises dans nos ҅Credo҆.

On rencontre là tout un appareil conceptuel hérité d'une autre culture. Et un langage de la foi devenu "in-signifiant" pour aujourd'hui.

Donc, nécessité de ҅revisiter҆ les grandes affirmations chrétiennes : entreprise ambitieuse, qui n'est pas à l'abri de dérapages (jeter le bébé avec l'eau du bain) et pourtant absolument inévitable, indispensable.

Et puis, et puis…. arrive le troisième niveau.

Voilà que la quête se fait plus radicale, portant sur 'Dieu' même.

Parce qu'il devient impossible de 'penser Dieu' comme un Être suprême que certes nous affirmons plein de 'bonté' et de 'miséricorde', mais au-dessus de nous, extérieur au monde, un Souverain régnant sur la 'Création' et sur l'Histoire. Certes un 'Père', mais comme une figure patriarcale, dirigeant le monde, ayant un 'plan' pour lui, et dont les humains ne peuvent être autre chose que des obligés. Un Dieu que l'on prie, que l'on implore, dont on cherche à faire la 'volonté', ce qui n'empêche pas de vouloir l'aimer aussi.

Et, prenant acte du vide qui a englouti les représentations 'religieuses' héritées, l'on se retrouve écrasé par l'impossibilité de penser un 'autre monde', un Dieu du ciel, de l'au-delà, extérieur à notre monde.

L'enjeu

La question est devenue  : comment aujourd'hui parler de Dieu ?

Comment dire l'altérité du Tout-Autre sans tomber dans l'extériorité d'un Tout-Puissant ?

Peut-on parler de Dieu comme de "Quelqu'un" ? Cela a-t-il un sens ?

Ces questions apparaissent vertigineuses pour quelqu'un qui continue à se dire chrétien. Parce que c'est l'Évangile même qui est en cause.

Comment douter en effet que, pour Jésus, Dieu soit Quelqu'un ? N'est-ce pas être amené à prendre une bien grande distance par rapport à l'Évangile ?

Et pourquoi pas, diront certains ?

Et on va rappeler que Jésus est – évidemment – un homme de son temps, avec les concepts, les représentations de son époque.

Au fond, dira-t-on, de même que nous avons été amenés à prendre radicalement nos distances par rapport à des récits de nature symbolique, parfois emprunts de mythologie, tels que les récits de création, de même l'immense fossé culturel qui nous sépare des rédacteurs des évangiles nous incite à réinterpréter, là aussi de façon radicale, les récits évangéliques.

Et d'ailleurs, n'est-ce pas la fidélité même à Jésus qui nous pousse à poursuivre la quête, à continuer le chemin, à être nous-mêmes, à tenter de dire les choses avec notre culture à nous, à être libres ? Exigence de vérité et d'authenticité.

Donc, ce n'est pas parce que Jésus restait attaché à la transcendance d'un Dieu personnel, que nous aujourd'hui nous devrions suivre la même voie.

Le premier impératif pour nous reste de nous libérer des conceptions d'il y a 2.000 ans.

D'où, sans doute, la préférence pour un mot tel que "le divin", afin de contourner les ambiguïtés qui accompagnent le discours habituel sur Dieu.

Le doute

Certes, mais il m'arrive quand même de douter de la pertinence de la voie indiquée par ce mot de "divin".

Et de pressentir comme une contradiction.

En effet, d'un côté, on va valoriser les textes qui montrent l'être exceptionnel qu'a été Jésus, l'audace avec laquelle il dénonce les impostures et hypocrisies des puissants, abroge la loi du talion, etc., donne la première place aux 'petits' et aux exclus, retournant complètement les évidences et l'éthique de son temps, et ceci aussi bien par ses actes que par ses paroles ; ou bien osant affirmer, seul contre tous, que Dieu n'est pas tel qu'on l'enseigne depuis des siècles. Et que son Règne naît dès aujourd'hui au creux de l'humanité de chacun, et non pas dans la domination fracassante des peuples.

Mais ce qui fait question, me semble-t-il, c'est que, dans le même temps, on va récuser les textes où Jésus parle de son 'Père', expliquant qu'il reste finalement bien prisonnier du 'matériel culturel' de son époque puisqu'il ne peut s'empêcher de se référer à un 'Dieu' 'personnel'.

Comme si les deux choses n'étaient pas liées : l'autorité de Jésus et sa relation confiante, y compris dans l'extrême de la déréliction, avec celui qu'il appelait son 'Père'.

Et pourtant, où s'enracine la fulgurance des invectives à l'adresse des scribes et pharisiens ? D'où surgit la lumineuse intuition d'un Dieu qui n'est plus ni puissant ni justicier mais seulement un 'Père' n'ayant rien d'autre à proposer que la gratuité d'un inépuisable amour ?

Où ? Sinon dans les longues nuits de silence et de face à face avec son Dieu, se nourrissant de l'intimité avec Lui que Jésus découvre petit à petit et qui illumine sa vie : cheminement manifeste dans la discrétion même des textes.

Nécessaires guillemets

Il me semble qu'on peut dire que, dans les textes fondateurs du nouveau testament, l'antique figure d'un Dieu extérieur, maître du monde, etc., héritage de nombreux siècles, continue à rôder, mais qu'il y a aussi – comment le nier ? - l'émergence d'une Parole neuve, celle d'un Dieu tout autre, un 'Abba' qui n'est que relation aimante.

Et il me semble que notre tâche aujourd'hui, dans la fidélité à ce qu'a initié Jésus, est de continuer à explorer l'horizon qu'il a ouvert et à essayer d'en rendre compte avec nos mots.

Et que ces mots seront toujours encadrés de guillemets :

'Dieu' pour rappeler que la réalité visée restera toujours tellement insaisissable et mystérieuse !

'Personne' puisqu'on ose l'appliquer à cette réalité mystérieuse.

'Père' parce que c'est un mot tellement connoté culturellement !

'Amour', parce qu'on sait tous les pièges que ce mot peut transporter.

'Présence', parce que cela pourrait désigner quelque chose de bien éthéré, etc.

Il est bon que nous ayons appris à nous défaire des discours sur Dieu.

Et qu'à aucun moment nous n'oubliions les limites et les fragilités de nos mots humains. Mais les guillemets qui encadrent ces mots sont là pour libérer toutes les richesses symboliques, analogiques, voire poétiques, bien présentes au plus profond de ces mots.

Ces richesses qui, bien mieux que les mots sages et bien rangés des savants, disent aussi bien la puissance de vie au coeur du cosmos que la tendresse d'un regard enveloppant le plus intime de l'humanité de l'homme.

Et qui autorisent une parole modeste, humble, balbutiante, mêlée de beaucoup, beaucoup de silence, sur le 'mystère de Dieu'.

J'ai dit douter de l'expression "le divin".

Je la trouve bien timide pour rendre compte d'une réalité que seul le mot 'amour' permet de viser. Bien timide, et surtout tristement, tragiquement, impersonnelle.

Car qu'est-ce qu'une relation aimante sans vis-à-vis ? Qu'est-ce qu'un amour sans Sujet ?

Mais ce doute est aussi un appel à me nourrir des questions et de la réflexion des uns et des autres.

Christian Biseau

Published by Libre pensée chrétienne - dans Dieu
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