Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
1 avril 2008 2 01 /04 /avril /2008 17:13
La conversion… de Jésus. ( Matthieu 15, 21 à 28)
Herman Van den Meersschaut
LPC n° 1 / 2008

Eh oui ! C'est ainsi que l'exégète Jean-Pierre Charlier (1) nommait cet épisode surprenant, relaté par Marc et Matthieu, dans lequel Jésus se fait audacieusement interpeller par une femme, étrangère de surcroît, qui le supplie de guérir sa fille.

C'est donc l'interprétation de cet éminent bibliste que je voudrais reprendre librement ici.

« Lors de l'installation des Hébreux en Canaan, il y eut un vaste brassage de populations, Hébreux et Cananéens de souche contractant facilement mariage entre eux. Ceci ne favorisait évidemment pas la pureté du monothéisme naissant, certains prophètes dénonceront d'ailleurs ces pratiques. Il fallait que le peuple d'Israël soit un peuple saint, mis à part, en tout différent des autres nations dont il fallait éviter la fréquentation. Après l'exil à Babylone ce rejet des païens atteint son paroxysme, avec la révolte des Maccabées contre les Grecs et l'occupation romaine. Les incirconcis étant des intouchables, le peuple vit alors dans une profonde xénophobie. Telle est encore la situation au temps de Jésus. Spontanément, le peuple est raciste et l'éducation est pénétrée de cette horreur pour les païens. Il n'y a donc aucune raison de croire que Jésus échappe à ce sentiment généralisé. »

Rendons-nous donc au chapitre 15, 21 à 28 de Matthieu.

Avant d'aborder le texte, il est intéressant de remarquer que, dans le passage qui précède (Mt 15, 10 à 20), Jésus donne un enseignement sur le pur et l'impur, disant : « Ce n'est pas ce qui entre dans la bouche qui rend impur, mais ce qui en sort, voilà ce qui rend l'homme impur »

La rencontre avec cette femme étrangère se passe dans le territoire frontière de Tyr et Sidon au nord de la Galilée ; nous sommes donc symboliquement à la frontière du pur et de l'impur.

« La femme qui implore Jésus est dite Cananéenne, en grec « Kananaya », un mot qui par sa consonance évoque déjà le « petit chien » ( kunarion, diminutif de kuôn, en latin : canicula) ; elle se met à crier, comme crie un animal (kratzô) : d'emblée donc, cette femme a quelque chose de canin, qui annonce la suite du récit. Pas étonnant, puisqu'on traitait couramment les païens de chiens.

Comme un chien encore, elle suit Jésus, qu'elle appelle  « Seigneur », ( kurios : maître), elle qui n'est qu'un kunarion : les jeux de mots se multiplient. Jésus ne lui répond pas un mot. Il l'ignore. Agacés par les cris, les disciples demandent à Jésus de la renvoyer, littéralement de la «délier» (apoluô), de lui ôter sa laisse afin qu'elle s'en aille. Mais Jésus s'indigne : il n'est pas venu pour les païens, mais seulement pour les brebis perdues d'Israël. Il n'est pas question pour lui de s'occuper de cette païenne.

Celle-ci opère alors un mouvement tournant, arrive devant Jésus et là, elle se prosterne, se couchant à plat ventre comme un chien (pros-kunéô) devant son « maître ». Avec un certain « cynisme » Jésus la rappelle à l'ordre : « Il n'est pas bien de prendre (labein) le pain des enfants et de le jeter (balein) aux chiots. Le mot méprisant des Juifs qui parlent ainsi des païens a franchi les lèvres de Jésus : il est bien un enfant de son peuple !

Soumise, la femme approuve, appelant Jésus « maître » pour la troisième fois. Elle poursuit néanmoins sa supplique, négligeant le parallèle « enfants / chiots » avancé par Jésus, pour préférer le rapport « chiots / maître », qui manifestement touche le rabbi juif. Elle lui répond donc :

« Justement, Maître, les petits chiens mangent, en effet, les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres ! ». La femme a fait mouche, Jésus est perplexe et décontenancé. Il ne peut que reconnaître la profondeur de la foi de cette païenne à qui, enfin, il s'adresse avec affection, l'appelant «femme» (ô gunai), sans dissimuler son émotion.

Naguère, Jésus a appris à ses disciples comment prier en disant : « Père, que ta volonté soit faite ». Ici, il retourne la formule et l'adresse curieusement à la femme en disant : « Qu'il soit fait selon ton désir ».

Ce récit met finalement moins en vedette la foi de la Cananéenne et la guérison de sa fille que la conversion de Jésus. Né raciste et éduqué dans le mépris pour les païens, Jésus découvre subitement qu'ils sont, tout autant que les juifs, objets de la tendresse du Père. »

Quant à nous, ce récit nous fait découvrir, avec bonheur, un Jésus vraiment humain et proche de nous ! Je me souviens très précisément du grand soulagement que j'ai ressenti lorsque, au cours de sa conférence, Jean-Pierre Charlier nous présenta cette « conversion ». Ah oui ! Donc, Jésus lui aussi s'est trompé, il a fait des erreurs comme nous. Il était, comme nous, conditionné par son bagage génétique, son éducation, son environnement social. L'image lisse d'un Jésus parfait qui, disait-on « a partagé notre humanité sauf le péché » s'envolait en fumée ! Ce fut, pour moi, un des premiers déclics qui m'amena à la recherche de l'homme Jésus… d'avant l'Evangile.

On ne sait pas si cet épisode est historique ou non, mais les auteurs montrent très bien, à travers la réticence de Jésus, les difficultés que celui-ci, et plus tard les premières communautés chrétiennes, ont rencontrées pour se décider à aller à contre-courant des institutions religieuses de leur époque.

Au début du récit, Jésus semble coincé. Il est prisonnier de ce qu'il a dans le coeur, de ce qu'on lui a appris. Alors qu'il dit lui-même au verset 18 que « ce qui sort de la bouche vient du coeur et que c'est cela qui rend l'homme impur », il se met à prononcer des paroles impures. Son éducation le rend comme aveugle et il se retrouve ainsi lui-même dans la parabole des aveugles qu'il cite au verset 14. Parlant des Pharisiens, il dit « ce sont des aveugles qui guident des aveugles. Or, si un aveugle guide un aveugle, tous deux tomberont dans un trou. »

La Cananéenne va lui éviter la chute en lui ouvrant les yeux, le poussant ainsi à se remettre en question et à retrouver sa liberté de pensée. Cette femme sera, au fond, l'actrice d'une triple guérison : la sienne, celle de sa fille et… celle de Jésus !

Cette parabole des aveugles et le récit de la femme cananéenne me semblent, hélas, fort d'actualité. Je songe évidemment à mes propres aveuglements, aussi à ceux des grands de ce monde, mais surtout à ces masses manipulées suivant aveuglément des intégristes souvent aveuglés par la haine et qui les mènent au trou, au chaos. Je songe aussi, bien sûr, aux hauts responsables de notre Eglise qui semblent ne pas remarquer que le monde a changé, et qu'il faudrait peut-être qu'ils remettent sérieusement en question, non seulement le langage, mais surtout le contenu de leur enseignement en utilisant enfin les formidables acquis de l'exégèse contemporaine.

Herman Van den Meersschaut

(1) Jean-Pierre Charlier Dominicain. Jésus au milieu de son peuple « Les Cahiers de la Parole 1982 ». (retour)

commentaires