Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
1 janvier 2013 2 01 /01 /janvier /2013 21:25
Jacques Musset La généalogie de Jésus en Matthieu, quel message ?
Jacques Musset
LPC n° 20 / 2012

Longtemps cette litanie de noms m'a été rébarbative. Quelle importance pour une approche de Jésus de remonter sinon à Mathusalem du moins à Abraham ! Et quand on sait que cette carte d'identité a été fabriquée de toutes pièces pour les besoins de la cause - aux yeux des premiers chrétiens, le fils de Joseph et de Marie étant le messie, il fallait qu'il fût le descendant d'Abraham et de David - on peut se demander quel intérêt elle représente pour un disciple de Jésus et à fortiori pour un lecteur des évangiles incroyant mais curieux de l'aventure qu'on y raconte.

Eh bien, si j'ai négligé durant des dizaines d'années cette ouverture de l'évangile de Matthieu, je dois dire qu'aujourd'hui, passé mes soixante-seize ans, elle me parle avec intensité, non seulement de Jésus mais de mes propres origines. C'est en effet en découvrant, sur le tard et avec émotion, mes propres généalogies des côtés paternel et maternel que le texte évangélique a pris une étonnante valeur à mes yeux. Au vrai, les évangiles peuvent-ils avoir un écho chez le lecteur si lui-même n'est pas déjà en secrète connivence avec eux ? C'est pourquoi on n'a jamais fini de découvrir et de se laisser inspirer par tel ou tel passage, au rythme de sa propre maturation intérieure.

Tous les noms qui se suivent dans la généalogie de Matthieu, en rien historique mais hautement symbolique, évoquent une longue aventure. Le nazaréen n'est pas un aérolite descendu du ciel, comme nous le laissent entendre les titres glorieux qu'on lui a décernés par la suite. Enraciné dans la terre et le peuple juifs, il s'inscrit dans une histoire mouvementée, souvent malaisée, incertaine, pleine de rebondissements, progressant à travers mille dangers.

Dans ce contexte, il hérite d'une religion qui n'a cessé de s'approfondir à travers des crises. Si, à maintes reprises, elle a couru le risque de disparaître et a été tentée de se durcir, de se refermer sur elle-même, allant même jusqu'à se fourvoyer, jamais elle n'a sombré. Au long des siècles il s'est heureusement toujours trouvé des artisans lucides et courageux pour la renouveler, la purifier et l'élargir à des dimensions inattendues. Jésus est le fils spirituel de ces grands devanciers, les prophètes et les sages…

Dans la liste des ascendants qu'on lui prête, il y a de tout : le meilleur et le pire, la frontière entre l'ombre et la lumière ne passant pas entre les personnes mais à travers chacune d'elle. Abraham, le croyant par excellence, n'a pas hésité, de passage en Égypte, à livrer sa femme au pharaon pour sauver sa peau (Gn 12, 10-16). Jacob, avec la complicité de sa mère et au moyen d'un stratagème malhonnête, soutira à son père Isaac son unique bénédiction réservée à son frère (Gn 27). Juda, jaloux de son frère Joseph, le précipita dans une citerne pour s'en débarrasser avant de le vendre à des marchands en route vers l'Égypte (Gn 37, 12-28). Thamar était prostituée (Gn 38, 24). Le grand roi David si vénéré fit exécuter froidement Urie, son général en chef, pour épouser sa femme Bethsabée (II Sam 11). Salomon s'est laissé prendre au piège du luxe indécent en gaspillant l'argent public (1 R 10,14-11,1-14). Les rois Achaz, Manassé et Amon rétablirent les cultes païens. Au retour de l'exil de Babylone, Zorobabel contribua à mettre en place un judaïsme replié sur lui-même dans la crainte d'une contamination étrangère…

Chaque voie spirituelle charrie ainsi inévitablement des scories mêlées à l'or le plus pur. De la même façon, chacun de nous est pétri d'un héritage contrasté où l'on trouve pêle-mêle tout ce qui habite les bas-fonds de l'homme et ce qui l'élève en humanité. Notre inconscient en est le dépositaire. Il faut parfois des années pour découvrir les conditionnements comme les richesses enfouies en nos profondeurs depuis notre conception. Mais l'œuvre de nos vies ne se crée qu'à partir de l'héritage reçu de ceux qui nous ont appelés à l'existence…

Jésus héritier et créateur de sa Tradition spirituelle, il l'a été d'une manière sublime. Né dans une religion qui en son temps avait fortement dégénéré en formalisme et ritualisme, il a pris peu à peu conscience de cette déviation fondamentale et n'a eu de cesse de vouloir la réformer, en revenant à ses sources, en l'approfondissant, en l'ouvrant sur des horizons jusque-là insoupçonnés. Il n'avait pas l'intention de se séparer de sa voie spirituelle ni l'ambition d'en créer une nouvelle. Son seul combat - et avec quelle énergie et intelligence il l'a mené à ses risques et périls ! - fut de redonner vie à son héritage sclérosé et, ce faisant, de l'enrichir de dimensions inconnues. Ce qui a conduit par la suite à la naissance au christianisme.

Il en va ainsi pour chaque itinéraire humain. Reproduire simplement ce qu'on a reçu par peur de le faire fructifier - car cette démarche est toujours risquée - cette attitude est condamnée au sur-place, à la régression, à l'infantilisation. La pure répétition n'est jamais novatrice. Les chemins qui ouvrent sur un avenir prometteur, tant individuellement que socialement, sont ceux qui s'autorisent à pratiquer l'inventaire de l'héritage reçu, laissent tomber ce qui est caduc et s'emploient à prolonger les intuitions fécondes, dont on ignore au point de départ quelles inventions elles susciteront. "Laisse les morts enterrer les morts", dit un jour Jésus à un homme qui regardait vers le passé plutôt qu'en avant, "viens et suis-moi". L'invitation est permanente pour les communautés humaines, les religions et chaque personne. Elle dépasse infiniment les frontières religieuses.

Pour ne considérer que l'histoire du christianisme durant les vingt siècles écoulés, en dépit des gâchis spirituels qui les jalonnent, l'appel de Jésus a été entendu et mis en pratique par des hommes et des femmes qui eux aussi se sont risqués à donner corps d'une manière inédite à l'héritage évangélique. Les fruits sont innombrables - et nous les recueillons aujourd'hui - de ces valeureux devanciers, les uns célèbres, les autres moins renommés.

Ainsi, depuis Jésus, une nouvelle généalogie spirituelle s'écrit que nul ne peut dénombrer. On y trouve des chrétiens, des croyants d'autres religions, des libres penseurs anticléricaux, des agnostiques et des athées. Étonnante famille bigarrée, au regard des classifications habituelles. Leur point commun, ce n'est ni leurs croyances ni leurs incroyances mais leur ardente recherche de vérité et d'intégrité, ainsi que leur service désintéressé d'autrui, et notamment du plus démuni. À la fin de l'évangile de Matthieu le fameux texte dit "du jugement dernier" (Mt 25, 1-46) ne connaît pas d'autre référence pour définir la valeur d'une vie aux yeux de Dieu et on remarquera que cette référence n'est pas religieuse.

Quel que soit leur enracinement humain et spirituel - on est toujours situé quelque part - ceux qui, depuis toujours et aujourd'hui encore, orientent délibérément leur vie en ce sens appartiennent à un mouvement infiniment plus profond qui les met en communion avec une infinité d'êtres s'efforçant chaque jour de faire advenir la vérité là où règnent le mensonge et les illusions, la justice là où sévit l'exploitation, la solidarité là où s'étale l'égoïsme. Ce sont tous ces êtres qui sont les descendants spirituels de Jésus et des autres grands éveilleurs qui l'ont précédé ou suivi. Fais-je partie de cette généalogie ? La réponse dépend de ma disponibilité à entrer concrètement dans la vieille histoire du talent reçu. L'enfouir pour le rendre intact, c'est la mort. Prendre le risque de le faire prospérer, c'est la seule voie pour le multiplier. Jésus a eu cette audace.

Et toi lecteur et moi le scripteur, où en sommes-nous dans cette aventure ?

Jacques Musset

Published by Libre pensée chrétienne - dans Actualisation biblique
commenter cet article

commentaires