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1 avril 2014 2 01 /04 /avril /2014 12:25
Christiane Janssens - Van den Meersschaut La mort… et après ?
Christiane Janssens-Van den Meersschaut
LPC n° 25 / 2014

Il nous faut bien reconnaître que le chrétien ne sait rien de plus que l’athée à propos de la vie après la mort. Il croit certaines choses qui lui ont été transmises par la tradition, mais il ne sait rien. Dieu n'a jamais parlé à personne de l'au-delà et personne n'en est encore revenu pour nous apporter des preuves de ce qui s'y passe, même Jésus lors de ses "apparitions" postpascales évoquées par les évangélistes ne nous révèle rien de ce mystère.

Depuis l'origine, l'humain se pose des questions sur la mort et la souffrance. Il va alors inventer les dieux pour essayer de mettre fin à ses angoisses et fabriquer toute une cosmologie. C'est ainsi que nous retrouvons dans toutes les cultures primitives le concept d'un lieu sous la terre où l'homme retrouve après sa mort une vie diminuée.

Dans la tradition biblique, le terme "enfer" (du latin infernum, "lieu d'en bas") ou "Shéol" en hébreu, désigne le lieu du séjour des morts. Tout le monde s'y retrouvait, bons et méchants, pour y vivre en léthargie. Cette conception durera jusqu'à la période hellénistique, où apparaît le genre apocalyptique et où le Shéol sera conçu comme un endroit divisé en plusieurs parties pour séparer les justes des mauvais.

Dans l'Ancien Testament, on parle pour la première fois - et cela environ 160 ans avant Jésus-Christ - de s'éveiller du séjour des morts selon ses mérites. Nous trouvons cette toute nouvelle conception de "la vie après la mort"; où les bons auront la vie éternelle (première allusion à la résurrection), et les autres l'horreur éternelle, dans le livre de Daniel 12,2.

C'est suite aux terribles persécutions grecques relatées dans les deux livres des Maccabées, que les juifs vont entrer en questionnement : Dieu est-il juste ?

Pour eux, il n'y a qu'une vie avant la mort et les justes ne sont pas heureux sur cette terre; ils sont persécutés! Les martyrs seraient-ils plus fidèles à Dieu, en mourant pour lui, que Dieu ne puisse l'être pour les hommes en les abandonnant à leurs souffrances et à leur mort? Ce n'est pas possible, pensent-ils, il doit y avoir de la part de Dieu une justice, quelque chose après la mort. Le peuple va ainsi prendre peu à peu conscience de la permanence de l'amour de leur Dieu. (2 Mac 7, 6, 9, 11, 14, 23)

Pour cela:

  • ils se souviennent du serviteur souffrant en Isaïe 53, 1-12
  • ils imaginent que si Dieu a une capacité de recréation, la mort ne sera pas une simple cassure. Dieu transfigurera, transformera, recréera leur vie.
  • ils se rappellent que Dieu a su "re-susciter" son peuple au Sinaï, que Dieu a su "re-susciter" son peuple en Exil et pensent que de même Dieu pourra "res-susciter" l'homme après sa mort.
  • ils n'imaginent sans doute pas une résurrection de la chair, mais une sorte de continuité dans la relation de l'homme à Dieu (2 Mac 7, 23) (voir développement en page 13)

Les Juifs du Nouveau Testament sont héritiers de ce concept de résurrection créé par leurs ancêtres moins de deux siècles plus tôt. Seuls les Sadducéens n’acceptent pas ce point de vue et ne croient pas que les morts reviendront à la vie. Cette conception de vie éternelle ou de damnation éternelle va se développer sous la plume des auteurs du Nouveau Testament, selon leur personnalité propre. Il faut toutefois remarquer que les allusions à un jugement sont peu nombreuses par rapport à l'ensemble de l'œuvre.

Mathieu semble être le plus répressif des trois synoptiques dans les images de jugement qu'il présente, Jean insiste davantage sur l'image du feu purificateur, tandis que Paul suggère une destruction des méchants. Tous s'expriment par des images : le feu qui ne s'éteint pas, la souffrance corporelle (mains, pieds, yeux), pleurs et grincements de dents, l'ivraie, les poissons rejetés, le convive non revêtu de la robe nuptiale, et par opposition des images pour illustrer l'espérance d'une vie éternelle bienheureuse. L'image même du ciel est la première et désigne comme dans l'Ancien Testament "la demeure de Dieu" ; viennent aussi, des images de repas et du festin des noces. Cependant, dans de nombreux passages du N. T., la vie éternelle n'est pas seulement l'objet d'une espérance pour l'au-delà, mais se trouve déjà anticipée pour tous ceux qui ont part au règne de Dieu "Nous savons que nous sommes passés de la mort dans la vie, puisque nous aimons nos frères" (1 Jn 3, 14).

Durant les trois premiers siècles, la littérature apocalyptique et apocryphe, reflet du sentiment populaire, insiste surtout sur les supplices de l'enfer pour tous ceux qui ont centré leur vie sur leur propre personne, en opposition avec la morale chrétienne de l'oubli de soi, de l'humilité poussée jusqu'au renoncement. "N'y a-t-il pas dans l'évidente jouissance qu'éprouve cette littérature à étaler les supplices un exutoire symbolique au désir d'affirmation de soi réprouvé par les pratiques chrétiennes ?" (G. Minois)

Du IIIe au Ve siècle, les Pères de l'Eglise vont élaborer toute une théologie concernant le jugement en matérialisant les images bibliques. Toute une série de questions seront âprement discutées ; quand aura-t-il lieu ? Où iront les morts en attendant la fin du monde ? Quelles seront la nature et la durée des peines ? Concernant ces dernières ; certains heureusement pensent déjà que le feu et les vers ne sont que des allégories : c'est le cas de Clément d'Alexandrie et surtout d'Origène, puis de saint Ambroise, pour qui le feu n'est que l'image du remords devant la conscience. Beaucoup de libres penseurs chrétiens penseront sans doute ainsi !

Au sujet de la durée des peines, deux courants s'affrontent. L'idée d'Origène est séduisante ; "Il soutient la doctrine de l'apocatastase, c'est-à-dire de la restauration universelle de toute choses dans leur état premier, purement spirituel. Origène considère l'histoire de l'univers comme un gigantesque déploiement à partir de la création, suivi par un repliement rejoignant la situation de départ. Tout reviendra dans sa situation d'origine au sein du bien suprême, Dieu. Chacun retrouvera sa pureté originelle soutiennent avec Origène, saint Ambroise, Didyme l'Aveugle, Grégoire de Nysse" (Georges Minois)

Mais l'Eglise écartera l'idée de l'apocatastase au profit du courant rigoriste qui proclame l'éternité des peines infernales. "Là, plus de pardon; il faudra toujours demeurer au milieu de tourments et de douleurs inexprimables" écrit Jean Chrysostome. Il sera suivi par saint Augustin et plus tard encore par Thomas d'Aquin. Ceux-ci qui ne voient dans le jugement qu'une œuvre de justice donnent de Dieu une image si impitoyable qu'elle est indigne de celui dont l'essence révélée par Jésus est l'Amour.

A partir du XIIe siècle, l'Eglise inventera le purgatoire, qui n'est ni biblique, ni d'usage universel dans le Christianisme. Ce terme désigne l'état ou se trouvent les âmes des défunts qui ne sont ni susceptibles d'entrer immédiatement dans la vision de Dieu, ni destinés à la condamnation sans appel de l'enfer. De cette construction théologique découlera rapidement tout un système de comptabilité des péchés doublé d'indulgences qui permet de réduire les peines de l'au-delà par des prières et des dons (voir LPC n° 13 octobre 2005). Apparaît aussi à cette époque la distinction entre péchés véniels (purgatoire) et péchés mortels (enfer).

Les sermons du XVIIe siècle aggravent encore la rigueur des peines. Malgré quelques adoucissements sous Pie IX, au milieu du XIXe siècle, le concile de Vatican I réaffirme que, sans la foi et l'Eglise, la damnation est inéluctable. Ce n'est que depuis le concile de Vatican II, dans les années 1960, que l'Eglise catholique a enfin rééquilibré l'image du jugement, en insistant davantage sur l'amour et la miséricorde. Toutefois en 1992, le Catéchisme de l'Eglise Catholique reprend les affirmations dogmatiques du crédo dit de Damas (Ve s) pour les faire siennes à son tour sans affirmer avec force le caractère métaphorique du feu éternel : "L'enseignement de l'Eglise affirme l'existence de l'enfer et de son éternité. Les âmes de ceux qui meurent en état de péché mortel descendent immédiatement après la mort dans les enfers où elles subissent les peines de l'enfer, le feu éternel" (n° 1035).

De nos jours les historiens Jean Delumeau (1983) et Georges Minois (1991 et 1994) stigmatisent sans peine ces excès qui ont plus discrédité la foi que formé des cœurs vraiment chrétiens et ont contribué à créer un monde culturel vidé de Dieu par défiguration de son vrai visage. Pour Rudolf Bultmann, la vie éternelle n'est pas liée à un lieu ou à un temps futur : elle est une qualité de l'être chrétien. Celui qui vit de la foi au Christ est déjà mort et ressuscité (cf. : Col 2, 12 : "Vous êtes ressuscités avec le Christ en lui et par lui"). Et sans nier une vie éternelle après la mort, Paul Tillich estime qu'il s'agit d'une réalité indicible : l'immortalité de l'âme, la résurrection des corps et l'expression audacieuse de "corps spirituel", tout cela fournirait un ensemble de symboles permettant de l'évoquer, mais rien de plus.

Pour ma part, aujourd'hui, je répéterai que je ne sais rien de la vie après la mort. Que je n'ai la certitude de rien, mais l'espérance d'entrer dans la Connaissance. Et, peut-être qu'en prime nous pourrions comprendre la finalité du genre humain, le pourquoi de la souffrance et de la mort sur cette planète !

En attendant, je prends les images du nouveau testament pour ce qu'elles sont : des images. Par contre, je sais très bien que lorsque je vis le non-amour, je vis l'enfer, je m'y place moi-même. Je sais aussi que les paroles de Jésus mises en pratique parfois avec beaucoup de difficulté me permettent de vivre de temps à autres les joies du Royaume ici et maintenant.

Christiane Janssens-Van den Meersschaut

Orientation Bibliographique :
Dictionnaire critique de Théologie sous la direction de Jean-Yves Lacoste. Presses Universitaires de France (1998)
Enfer : Paul Beauchamp, Gustave Martelet. Vie éternelle : Claude Geffré. Purgatoire : Henri Bourgeois
Le péché et la peur. La culpabilisation en Occident, XIIIe – XVIIIe siècle. Jean Delumeau (1983)
Le jugement des morts dans le christianisme antique. Paradis purgatoire et enfer au Moyen Age chrétien. Georges Minois
"zao, zoe, bios" in ThWNT 2, 833-874. Rudolf Bultmann, Gerhard von Rad, Georg Bertram (1935)
Systematic Theology 3, Chicago, 406-423 Paul Tillich (1963)
Encyclopédie des Religions sous la direction de Frédéric Lenoir et Ysé Tardan-Masquelier. Le Grand Livre du Mois (2000)
Conférence Mess'Aje : Le 2e et 4e seuil de la Foi. Mmes Nadette Raveschot-Devra et Danièle Lambrechts (1992) (1994)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Résurrection
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