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1 avril 2013 1 01 /04 /avril /2013 13:50
Bernard Feillet Le destin de Dieu est-il entre les mains de l'homme. (1)
Bernard Feillet
LPC n° 21 / 2013

Quand nous parlons de Dieu, nous parlons toujours de l'homme qui se questionne sur Dieu.

Le Dieu dont il s'agit est le Dieu saisi dans le devenir temporel de notre humanité. Evoquer Dieu c'est tenter de saisir le déroulement de ce Dieu dans le temps et dans l'histoire des civilisations, c'est à dire dans le seul domaine qui nous est accessible qui est celui de la temporalité. On peut aller jusqu'à dire que nous n'avons aucun accès au Dieu éternel, ni aucune possibilité d'évoquer ce Dieu éternel. Notre Dieu est saisi ou du moins évoqué dans la compréhension du temps des civilisations humaines, seul lieu dans lequel nous pouvons nous tenir. En ce sens nous ne disons jamais Dieu en soi, mais nous tentons d'évoquer Dieu en nous et entre nous, dans le secret de notre être, dans la vision de notre histoire humaine, habités peut-être par la nostalgie de n'être pas des dieux.

Le Dieu de notre humanité

Le Dieu dont nous parlons entre nous ou que nous évoquons dans le secret de notre interrogation n'est jamais Dieu saisi dans la plénitude et l'isolement de son mystère, mais le Dieu de notre humanité. Parler du Dieu éternel est un concept insaisissable. Il s'agit toujours dans notre silence comme dans notre discours ou dans notre prière du Dieu évoqué dans le devenir du temps de notre humanité. (…)

Quand je dis Dieu je ne parle que de moi : de mon désir que j'appelle ma foi, de mon attente que j'appelle mon espérance, de ma présence inventive dans le devenir de l'humanité que j'appelle l'amour. Il n'y a pas de théologie qui puisse échapper au champ clos de notre connaissance humaine. On peut même traduire cette expérience fondatrice en quelques mots décisifs : il ne s'agit pas de Dieu quand je prononce le nom de dieu, mais de mon humanité traversée par le désir de l'infini insaisissable.

L'intuition fondatrice de toutes les religions est d'avoir tenté d'établir un discours sur Dieu – c'est à dire une "doctrine" - qui donne le sentiment d'atteindre Dieu, alors que le discours des religions ne parle que de l'homme s'interrogeant sur cette évocation rien qu'humaine de Dieu. De ce Dieu qui n'a rien dit. L'invention géniale du christianisme est d'avoir tenté de replacer l'expérience insaisissable de Dieu dans l'humanité saisissable de Jésus. Cette intuition est superbe, mais il y a lieu d'en faire modestement usage afin qu'elle ne s'évanouisse pas dans une théologie qui prétendrait posséder la connaissance et qui du même mouvement épuiserait le désir d'approcher le mystère de Dieu et se détournerait de l'attente infinie.

En ce sens, la théologie devra se contenter d'élaborer un système de pensée et de formulation qui sera l'expression d'une étape de la pensée liée à la culture d'une époque et à la sensibilité – combien variée – des peuples et des cultures. (…)

Nous entrons ainsi dans le dynamisme créateur de la foi. Et nous rejoignons l'entreprise des passionnés de l'aventure spirituelle, créatrice de présence et de communion entre les êtres. (…)

Nous tentons de rejoindre dans notre existence les signes qui nous permettent de dire que l'évocation de l'infini nous permet de mieux traverser l'itinéraire de nos limites. Les limites nous gardent modeste et l'infini est une annonce de ce que nous ne sommes pas encore. C'est ici une prise de conscience radicale que de reconnaître dans la modestie de notre parcours que l'infini nous parle y compris dans le champ limité de notre petite existence. Et il n'est pas ridicule de penser que nous n'avons que l'expérience morcelée et bien courte du temps et que cependant l'évocation de l'infini ne nous paraît pas étrangère à notre désir d'être et de vivre.

Révéler l'homme à lui-même

L'entreprise de la recherche de l'infini à travers l'intensité d'un regard vers l'ultime se vit dans le paradoxe d'aller vers Dieu sans Dieu et de maintenir non pas sa présence active dans l'histoire de notre humanité, mais l'évocation libératrice de son nom pour permettre à notre humanité d'être créatrice de son destin. Notre histoire d'hommes est une entreprise non pas pour révéler Dieu au monde, mais pour révéler l'homme à lui-même. C'est ici que la relation entre la théologie qui parle de Dieu et de son histoire insérée dans l'histoire des hommes d'une part et l'anthropologie qui parle de l'homme dans son devenir humain d'autre part, sont une même histoire et un seul champ d'investigation de l'étonnement d'être au monde.

Mettre Dieu à distance

Si nous mettons ainsi Dieu à distance, serait-il paradoxal d'explorer la voie du devenir divin dans le déroulement historique d'une humanité toujours humaine et qui ne craindra pas de se dire trop humaine ? Mettre Dieu à distance serait alors une tentative pour créer un espace de créativité pour l'histoire du devenir humain. Il ne s'agirait pas de camper dans le champ clos d'une humanité sans dieu, mais de maintenir le champ ouvert d'une humanité capable d'assumer l'interrogation du devenir du divin, comme une réalité inséparable du devenir humain. En somme l'évocation du divin comme champ ouvert et sans limite du devenir humain. Nous ne serons jamais trop humains pour évoquer le dynamisme du divin.

Cette tension entre l'humain et le divin ne permet pas de désigner un vainqueur dans la dialectique du divin et de l'humain. Comme pour une pièce de monnaie le côté pile et le côté face sont inséparables. Les philosophes athées n'ont pas été les moins bons défenseurs de l'évocation de Dieu, ils ont même contribué à ne pas infantiliser l'humanité en évoquant vulgairement le nom divin. (…)

Ainsi sommes-nous invités (…) à nous demander comme des enfants de chœur : « Qu'est ce que je dis quand je me dis croyant ? »

Ou même en poussant plus loin l'interrogation : "Qu'est-ce que je fais là ?". Et d'entrer ainsi dans l'étonnement du devenir de la foi, de ma foi.

S'agit-il de la foi comme adhésion à une doctrine sur Dieu, ou sur la structure théologique d'une religion, ou sur Jésus comme mystère de Dieu, ou sur une vision de l'homme trouvant son accomplissement en Dieu, ou en épuisant toutes les descriptions de quelque chose sur Dieu ?…

Ou sur un peu de toutes ces questions selon les âges de la vie et les circonstances de bonheur et de malheur de l'itinéraire singulier de chacun ? (…)

Le vertige de l'inconnaissable

Et si au fond la question était tellement plus simple, confrontée à toutes les vicissitudes de l'existence, et pourrait se formuler ainsi : qui suis-je devant Dieu et qui est Dieu pour moi ? Il s'agit d'une confrontation entre ce que nous pouvons saisir de notre condition humaine à l'univers pressenti mais inconnu de l'ultime annoncé et qui demeure inexploré. Le paradoxe est que nous ne pouvons atteindre l'inconnaissable par définition et que nous ne pouvons nous satisfaire de ce qu'il nous est possible de connaître. Pascal ainsi s'est tenu dans le vertige de l'inconnaissable. Mais de l'inconnaissable il n' a connu que le vertige. La puissance de sa pensée est d'avoir saisi le vertige de l'inconnaissable sans prétendre en avoir la science.

Tel est le paradoxe qui à notre connaissance est le propre du vertige humain. Nous ne pouvons pas vivre sans évoquer l'infini et nous ne pouvons en saisir la connaissance. De cette connaissance nous n'avons pas la science et il ne nous reste que la fascination du vertige. Plus nous avançons vers l'inconnu de cette espace sans limite, plus nous sommes convaincus de notre ignorance.

Bien loin d'être désespérés du constat de l'insaisissable, plus cela que nous nommons Dieu nous échappe, plus nous sommes émerveillés d'être confrontés à l'évocation de l'ultime. Et nous trouvons même une certaine paix, sans renoncer à l'évocation du Dieu comme l'ultime inconnu, à reconnaître que "Dieu est au delà de Dieu" et qu'il nous est possible de nous réjouir d'être invités – invités par Qui ?– à "aller vers Dieu sans Dieu".

Pour être justes il faudrait que les théologiens ne publient que des pages blanches, à moins de renoncer à toute connaissance sur Dieu pour se livrer à l'exploration de l'inconnaissance de ceux qui s'inquiètent du Grand Inconnu Insaisissable. Ces écrits de la nuit des mystiques existent, ils ne nous enseignent pas sur Dieu, mais sur l'homme passionné de Dieu. (…) Il est nécessaire à ceux qui se livrent à cette tentative de n'en tirer aucun pouvoir et surtout aucun profit, sous peine de falsifier l'expérience de l'inconnu. Cette attitude est rude. Elle s'inscrit dans la plénitude du vide, calmement, le regard porté plus loin que le chemin. On est surpris de trouver ici une correspondance avec la devise des cavaliers de dressage : "Calme, droit et en avant". (…)

Témoins de notre propre foi

Nous nous tenons ici assez loin de la culture du credo : la foi définie et contrôlée comme la seule expression possible de "l'être chrétien". L'exacerbation de cette foi labellisée et dominante s'est exercée avec l'Inquisition et les bûchers pour les hérétiques. A l'opposé de ce système se tient la reconnaissance spirituelle de chacun comme "témoin de sa propre foi" . Il serait souhaitable que tout croyant puisse être humblement croyant et contemplatif de la foi de tous les autres croyants. La foi d'une église serait alors la dynamique de la communion dans le partage de la foi de chacun. Je redoute les gardiens de la foi comme système de contrôle et d'exclusion et je serais tolérant à l'égard des intégristes dans la mesure "où ils ne mordent pas". De toute manière l'expression de la foi définie et formulée ne peut rendre compte de la singularité de la foi de chacun. Seule la mort, sans doute. (…)

Prend sens ici dans la rencontre de notre être limité et de l'immense, cette prière de Marcel Légaut, prière qui témoigne du mûrissement de toute une vie :

"O Toi qui es Toi-même dans le fond de mon être, donne-moi d'être attentif dans le fond de mon être, reçois de moi l'accueil de mon attente, dans mon silence." Prières d'homme – Aubier – 1978

Habité du désir de Dieu

Le mystère de Dieu et le mystère de l'homme sont un seul et unique mystère. Je ne peux reconnaître l'un sans être confronté à l'autre. Ils sont en moi indissociables, ce qui ne veut pas dire confondus dans l'approche et la présence que je leur reconnais dans l'invention de mon humanité. Ainsi je maintiens l'altérité de Dieu et je ne cède pas à la facilité du panthéisme. Je me reconnais habité du désir de Dieu et j'avance vers Dieu dans l'ignorance de Dieu, conforté justement par cette ignorance. Je n'ai même aucune certitude sur Dieu, mais je ne doute pas du désir que j'entretiens d'avancer dans la découverte de ce qu'il est ou plutôt de cela qu'il n'est pas. Ce désir entretient en moi la passion de l'impossible.

Beaucoup d'êtres ont perdu le désir de Dieu parce qu'ils se sont contentés de leur croyance en Dieu. Les religions ont encadré leurs fidèles pour en faire des croyants. Elles leur ont transmis le code de la croyance et ils n'ont pas été invités à découvrir au plus profond de leur être quel est ce mystère qui les habite, alors que le mystère de Dieu est au delà du Dieu de la croyance. L'adhésion de la foi est initiatique.

Ce que je demande aux religions c'est de me rendre contemplatif de la spiritualité de l'humanité entière et de ne pas m'enfermer dans un enseignement sur Dieu qui se résume en un Credo obligatoire. Certes la contemplation du mystère de Dieu s'enracine dans la culture des religions. J'attends de la tradition chrétienne qu'elle me donne cette assise. Et j'aime ainsi m'asseoir dans la tradition chrétienne pour devenir contemplatif de la spiritualité du monde. Aussi je demande aux religions de ne pas rendre par intransigeance la foi impossible et de maintenir les cieux ouverts.

Contemplatifs du mystère de Dieu en l'autre

Je retrouve dans ce qu'a été Jésus ce regard contemplatif du mystère de l'autre comme il a été contemplatif de la vie de la Samaritaine. Jésus n'a pas prétendu imposer sa foi. Sa vision propre l'a rendu attentif au secret de l'autre. Il n'est pas grave que Jésus soit mort, qu'il soit absent. Dans le cadre de l'expérience chrétienne, ce qui est grave c'est que nous ne vivions pas de son absence, que son absence ne nous alerte pas sur la nécessité d'être, nous aujourd'hui, les contemplatifs du mystère de Dieu en l'autre, à la suite de ce que Jésus a été. Jésus ne s'est pas incrusté. Il est passé et cela a suffi pour révéler la présence de Dieu au monde. Ainsi ce qui s'accomplit dans l'humanité est plus décisif que ce qui s'accomplit dans les structures des religions. Etonnés d'être croyants de foi et non croyants de doctrine, provisoires nous aussi et nécessaires, présents au monde et porteurs d'infini, nous serons portés par l'instant d'éternité qui fait du temps humain le sacrement de l'éternité. Chaque instant qui passe nous donne, jours après jours, d'être les visionnaires de l'infini.

Jésus en son temps. Et nous dans le nôtre.

Cette relation du temps et de la vision vers l'infini est à la fois lumineuse et profondément déstabilisante pour la référence permanente dans la culture chrétienne à Jésus.

Je ne sais s'il est bien prudent d'aborder la question de la place de Jésus dans la culture chrétienne et même de remettre en cause son statut dans l'élaboration du credo et de la théologie des églises chrétiennes.

Mais après tout ne sommes-nous pas sur terre pour nous inquiéter de la recherche de la vérité vivante. Je ne peux ici qu'être iconoclaste, mais je tente de l'être humblement ou plutôt de tenter de partager non pas une nouvelle doctrine mais une ouverture vers une recherche qui pourrait annoncer un dépassement des formulations de la foi et rejoindre les interrogations contemporaines sur la « divinité » de l'homme Jésus. L'enjeu est fantastique car il déplace la doctrine traditionnelle de l'histoire de l'Eglise et rejoint les exigences critiques de la pensée contemporaine. Le saisir permettrait peut-être de ne pas rendre impossible la foi en Jésus témoin du mystère du Dieu infini.

Mais Jésus qui ne serait que le Jésus que ses contemporains connaissaient : un prophète du devenir du mystère de Dieu dans l'accomplissement de l'humanité.

Une image peut éclairer cette hypothèse en déplaçant une autre conviction : Jésus, comme tout homme, a connu la mort et son corps n'est pas sorti vivant du tombeau. Il n'est pas miraculeusement ressuscité, mais par la mort, ainsi que tout homme peut l'espérer, il est entré dans le mystère de Dieu, après avoir accompli sa mission parmi ses contemporains. Daniel Rops n'aurait pas accepté que je fasse ici usage de son titre, mais il me convient : "Jésus en son temps". Et nous dans le nôtre. Et les générations futures dans le temps de leur avenir. Ceci n'est pas une provocation, mais une acceptation que chaque siècle – et même chaque génération – soit créateur de sa propre foi.

Ainsi, Jésus investi du mystère de Dieu était un homme de son temps comme il nous revient d'être de l'humanité de notre temps. Et la répétition du "credo" ne nous dispense pas d'être les créateurs de notre foi. Beaucoup de nos contemporains – sans la formuler – partagent cette interrogation ? Marcel Légaut – et après lui le cardinal Ratzinger – disait d'une manière profonde et heureuse : "Jésus était de Dieu". Nous est-il possible d'explorer cette évocation ? En tous cas elle nous invite à ne pas matraquer la foi de nos contemporains par des affirmations trop brutales afin de laisser ouvert le champ de la découverte infinie dans l'accomplissement de chaque destin. Si nous sommes contemplatifs de ce qu'a été Jésus, il nous faut aussi être contemplatif du devenir spirituel de l'humanité contemporaine.

Bernard Feillet

(1) Extraits d'une conférence de juin 2012, à St Jacut – France. Les sous-titres sont de la rédaction. (retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Dieu
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