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1 avril 2014 2 01 /04 /avril /2014 16:26
Christian Biseau Le temps de Maryam.
Christian Biseau
LPC n° 25 / 2014

Les jeunes du village avaient leurs habitudes. Ils aimaient se retrouver, les soirs d'été, un peu à l'écart, bavardant inlassablement, riant, chantant jusque tard dans la nuit.

Evidemment, cela n'était pas du goût de tout le monde.

D'ailleurs, les anciens ne se privaient pas de leur reprocher de n'en faire qu'à leur tête. Et surtout de ne guère mettre les pieds à la synagogue.

Maryam, elle, se réjouissait de leurs rires et de leur insolente joie de vivre. Mine de rien, elle prenait plaisir à faire un détour pour croiser leur groupe, et leur adresser un discret sourire.

Elle avait remarqué que, depuis quelque temps, Micha aussi était des leurs. Ainsi, ils l'avaient adopté, et sa différence n'y faisait pas obstacle.

On avait rapporté aussi à Myriam qu'un soir l'un d'eux avait aperçu un Romain mal en point, blessé, perdu, incapable de retrouver son chemin. Ils lui avaient fait une petite place et donné à boire, avant de le raccompagner jusqu'à sa caserne.

Un jour, les compagnons s'étaient mis en tête d'aller rencontrer le groupe pour les enseigner ("leur apporter le Salut ", disaient-ils).

A vrai dire, sans beaucoup de succès.

Les jeunes avaient certes été polis, mais on voyait bien que leurs préoccupations, leur vie, étaient ailleurs.

Maryam constatait le désappointement des compagnons.

Et combien ils avaient été désarçonnés quand doucement elle leur avait dit :

- La belle Nouvelle dont vous parlez, et que vous voulez tant partager, ne voyez-vous pas qu'elle est déjà là ?

***

Souvent, Maryam repensait au comportement de son fils. Comme lui, elle aimait s’absenter, s’éloigner, pour de longs moments de solitude.

De plus en plus, ces moments de silence étaient respiration indispensable.

Au début, elle avait pu souffrir de ne pas savoir d’autres mots que ceux qu’elle avait appris, enfant, comme tout le monde.

Et puis, avec le temps, les mots s’étaient faits plus discrets. Elle pouvait s’en passer.

Sa prière s'était faite présence, accueil, gratuité.

Juste se tenir devant le Mystère.

Et apprendre à dire, comme Ieschoua, "Abba".

Maryam gardait toutes les choses dans son cœur, les petites, celles de tous les jours, et les grandes, les incroyables, celles que son fils, autrefois, lui avait donné de vivre.

Et aussi toutes celles qu'elle ne comprenait pas, ou qui la révoltaient. Qui restaient au fond d'elle comme d'inguérissables blessures.

Comme, tout récemment, la mort de sa jeune voisine, et l'inconsolable détresse des deux enfants qu'elle laissait.

Et tout ce qui, de la brutalité du monde, ne pouvait que la révulser.

Au début, au temps de l'évidence heureuse, les choses étaient si faciles.

Mais quand revenait le souvenir de la mort de son fils, résonnaient encore les terribles paroles "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi…? "

- Notre Dieu serait donc un Dieu démuni, sans force ni puissance ?

Comment comprendre ?

***

Quand les choses se faisaient trop lourdes à porter, quand la confiance se dérobait, quand même ce Royaume qui jadis illuminait le regard de son fils n'était plus que désert, Maryam savait ce qu'il lui restait à faire : monter sur la colline, s'asseoir longuement, laisser la nuit venir. Faire remonter à la surface tout ce que, depuis si longtemps, elle portait au fond d'elle. Accepter de ne pas comprendre davantage qu'autrefois, quand Il était encore là.

Renoncer à toute certitude.

Un seul mot, un seul cri : "Abba".

Abba, quoi qu'il arrive.

Les voisins, eux, s'étaient habitués à la voir revenir au petit matin.

Et c'est la gravité lumineuse de son sourire qu'ils guettaient.

Et qui, chaque fois, les surprenait.

***

Il arrivait qu’elle se demande :

- Est-ce que, parfois, les compagnons n’en font pas un peu trop ?

Elle savait bien, elle, que les choses ne s’étaient pas toujours passées comme ils se plaisaient à le raconter.

Et ce Paul, voyageur infatigable, prodigieux combattant, si brillant orateur ?

Oui certes, il savait dire des choses magnifiques, mais elle n'aimait pas que ses discours enflammés puissent s'envoler loin de l'humble réalité de l’aventure dont elle, elle avait été témoin, et qu’elle continuait à porter dans son cœur.

Elle ne se privait pas de le lui dire, chaque fois qu'elle le voyait.

Mais elle lui disait aussi d'aller jusqu'au bout de lui-même, qu'elle était fière de lui, que la fulgurance de ses intuitions les aidait à avancer dans le mystère.

A lui, ainsi qu'aux autres, elle recommandait de ne pas être impatients, de ne pas chercher à mettre la main sur Dieu, de quelque façon que ce soit. De mettre de la douceur dans leurs affirmations.

Pourquoi se précipiter pour expliquer, pour trouver des mots définitifs, comme si les questions ne continuaient pas à grandir en chacun ?

Et un jour, malicieusement, elle n'avait pu s'empêcher d'ajouter :

- Rappelez-vous ce que disait un vieux sage : "Dieu parle succinctement"…

***

Longue conversation avec Hayim. Dures paroles, mais tant de sincérité.

A la différence des zélotes, Hayim en était arrivé à croire que non, rien ne changerait. Il n’y avait qu’à voir tant de luttes échouer lamentablement. Et qu’était-il arrivé dans les régions où l’occupant avait pu être chassé ? Il n’avait pas fallu longtemps pour que de nouveaux maîtres prennent la place, et le sort des petits n’avait en rien été modifié; peut-être même avait-il empiré.

Mais le plus terrible, c’était les doutes qui avaient envahi le plus profond de ses convictions :

- Je continue à aller à la synagogue comme tout le monde, mais je ne m’y retrouve plus…. Je ne sais plus ce que prier veut dire… Il me semble que tout ce qu’on dit de l’au-delà n’est qu’imagination…. Moi, je ne connais que l’absence…

Plus d’un s’était essayé à faire revenir Hayim à de meilleurs sentiments. Il ne manquait pas d’esprits savants sachant argumenter, discuter, prouver. D’autres expliquaient doctement en quoi s’écarter de la tradition ne pouvait être qu’impasse.

Pour d'autres enfin, tout était simple. Leur Dieu s'occupait de tout. Ils aimaient dire que pas un cheveu ne pouvait pousser de travers sans que l'Eternel en ait décidé ainsi.

- Laisse-toi guider, répétaient-ils, et tu ne manqueras de rien.

Mais ces belles paroles n'avaient guère d'effet sur Hayim. Elles ne le touchaient pas, bien incapables d'atteindre les profondeurs où il se débattait.

Maryam, elle, se taisait.

Elle accueillait toute la détresse de Hayim, et elle aurait voulu savoir lui dire que le silence n'est pas l'absence. Mais elle ne trouvait pas les mots qui, peut-être, auraient consolé, parlant par exemple d’un autre monde, bienveillant, rassurant, qui existerait au-dessus de nous.

Elle savait bien que ce n’était pas ça que son fils était venu dire.

- Mon Dieu, soupirait-elle, mais qui es-Tu donc ?

La confiance, parfois, est bien nue

Alors elle partageait avec Hayim un fruit ou un verre de thé, et l’écoutait aussi longtemps qu’il fallait.

Bonheur quand, au moment de partir, l’ombre d’un fugace, fragile, sourire, traversait le visage de Hayim.

(… à suivre)

Christian Biseau

Published by Libre pensée chrétienne - dans Conte
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