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1 avril 2014 2 01 /04 /avril /2014 14:54
Traces.
André Gailly
LPC n° 25 / 2014

Dans la solitude croissante de la fin de vie, c'est souvent l'angoisse qui domine : Pourquoi la mort ? Et après ? N'y a-t-il pas d'autre issue que l'absurdité du néant ou l'espérance d'un au-delà proposée par les Églises ?

Chacun peut approfondir pour lui-même cette recherche (1) en lien avec ses propres opinions

Derrière nous un sillage

Les souvenirs qui nous restent ne sont-ils pas comme la pointe de l'iceberg d'une réalité beaucoup plus vaste ? Par exemple face à un paysage ardennais, en écoutant les souvenirs des habitants, je peux ajouter à ce paysage comme une quatrième dimension, celle du temps, du vécu des femmes et des hommes qui l'ont traversé. Chaque bout de chemin ou de sentier a été tracé et parcouru par beaucoup de gens. Depuis si longtemps animaux, arbres, plantes et fleurs ont été soignés et améliorés par eux.

Chaque maison garde le souvenir de tous ceux qui y ont vécu l'amour et élevé leurs enfants, espéré les récoltes et craint l'orage. Chaque pierre dans un mur a été placée par une main : elle a entendu des rires et des plaisanteries, des conflits et des vengeances, des fêtes et des drames.

Toute la végétation qui nous entoure et nous nourrit, plonge ses racines dans une fine couche d'humus, terreau accumulé grâce à la vie et à la mort d'êtres vivants.

Ce qui restera héréditairement et culturellement de nous, ne sera-t-il pas aussi une sorte d'humus ? Fragile mélange nourrissant, il sera indispensable à la croissance humaine de tous ceux qui à leur tour alimenteront le terreau humain des générations à venir.

Sous le sol circulent des nappes d'eau invisibles qui le rendent fertile. Notre défi n'est-il pas d'accepter de devenir une goutte fécondante parmi les flux souterrains qui irrigueront la vie de l'humanité ?

Comme l'écume fugitive à la crête des vagues, nos souvenirs ne sont que la frange visible d'une puissante houle de vibrations humaines venant de la nuit des temps : émotions, sensations et pulsions du corps ou de l'esprit. Elles nourrissent nos capacités de créer et de détruire, de haïr ou d'aimer, de nous résigner ou de résister face à la violence et au pouvoir de l'argent.

La lumière des étoiles nous atteint alors que beaucoup d'entre elles ont cessé de vivre depuis des millions d'années ; elle se propage ensuite bien au-delà de nous, à travers l'infini de l'univers. N'est-ce pas l'image du rayonnement de ceux qui nous ont précédés ? Lui aussi nous traverse de part en part. De façon réelle mais imprévisible, il atteindra à leur tour les vivants de demain en leur apportant, parmi bien d'autres, notre petite part de souffrances et de tendresse.

Bien au-delà des histoires familiales, nous faisons l'expérience d'être imprégnés par les traces vivantes, secrètes, d'êtres innombrables. Bien plus vaste que celui de l'hérédité, un immense arbre généalogique culturel ascendant étend ses ramifications jusqu'à tous ceux qui ont influencé nos manières de vivre, de sentir et de penser.

Que ce soit la façon de se loger, de se nourrir, de travailler, de faire la fête lors d'une naissance, d'un mariage, de faire le deuil d'un défunt… Comment soigner et éduquer les enfants ou prendre soin des malades, des plus faibles… L'entraide, l'accueil, la tendresse, l'hospitalité…Comment résister et lutter contre les injustices… Bref comment lutter pour la vie, pour l'humain et contre les forces de mort.

Même si leur part d'ombre nous a aussi façonnés, le plus vital à l'intérieur de nous –mêmes, est nourri par les affrontements et les solidarités, les espérances et les craintes de tous ceux qui ont vécu depuis les débuts de l'humanité. Quand on rentre en soi-même, c'est fameusement "habité" !

Ce qui reste de l'autre, c'est ce qui a fait de nous ce que nous sommes devenus. Entre ma naissance et ma mort ce qu'il y a en moi de vraiment "humain " - et ce qu'il y a de moins humain ! – aura été influencé par bien plus d'une centaine de personnes (parents, amis, professeurs, animateurs de mouvements de jeunesse et d'adultes, acteurs sociaux, auteurs de livres et de films, musiciens, etc...). On pense souvent à la famille, à l'hérédité, mais c'est tellement plus large.

Entre sa naissance et sa mort à elle, chacune de ces personnes qui ont laissé en moi leur empreinte, avait elle-même été influencée par au moins cent autres personnes ! Si on remonte ainsi de deux générations, je porte en moi des traces de plus de 100 x 100 = 10.000 personnes qui vivaient environ au temps de mes grands-parents.

Si on remonte d'une génération en plus, je porte en moi des traces d'un million de personnes qui vivaient à l'époque de mes arrière-grands-parents ! Et si l'on remonte plus haut cela fait encore tellement plus de monde. C'est finalement tout le genre humain dont nous sommes les héritiers.

Tout cela ne se passe pas seulement entre individus mais aussi entre groupes, de façon collective, dans l'ensemble des réseaux qui tissent peu à peu l'humanité.

A notre tour, chacun de nous a influencé durant sa vie (en positif ou en négatif) au moins une centaine de personnes : enfants, élèves, amis, compagnons de travail, de loisir, personnes rencontrées. Trois générations plus tard, des traces de chacun de nous seront donc présentes dans un million de personnes qui vivront à l'époque de nos arrière-petits-enfants ou arrière-petits neveux.

Quoi que chacun en pense, qu'il le veuille et en soit conscient ou non, il restera quelque chose de lui : ce ne sera pas le "néant"

Quelle responsabilité ! Mais aussi quelle espérance… à condition d'avoir foi dans les femmes et les hommes d'aujourd'hui et de demain. Et cette foi-espérance en chacun au-delà de ce qu'il parait, n'est-elle pas le vrai défi ? […]

Défiant les pulsions de mort nous venant du passé et du présent, en nous et entre nous, un flux de choix pour la vie engendre ainsi « l'humain » : ce fond secret de générosité, de résistance à la cruauté et d'improbable amour caché au creux des femmes et des hommes.

Cet "humain" toujours menacé qui resurgit sans cesse avec blessures et guérisons, dans une aventure assez chaotique, soumise à de subites bifurcations.

Disparaitre et devenir présent autrement

[…] Plus tard ce qui reste de quelqu'un devient peu à peu non identifiable, anonyme. Les souvenirs deviennent des "traces" invisibles mais actives dans le cœur et l'esprit de tous ceux qui l'ont approché ; à travers eux, de proche en proche, elles en nourriront d'autres sans limites de temps ni de lieu.

Comme l'a écrit Paul Ricœur (2) : La survie, c'est les autres. Il s'agit de transférer sur l'autre l'amour de la vie. Cela vérifie et met à l'épreuve le détachement, la disponibilité pour l'essentiel, pour le fondamental. Je reporte avec confiance sur les autres, mes survivants, connus et inconnus la tâche de prendre la relève de mon désir d'être, de mon effort pour exister dans le temps des vivants.

Dans un grand respect d'autres convictions je suis de ceux qui croient que leurs "traces nourrissantes" dans les vivants d'aujourd'hui et de demain, seront la forme de leur vie après la mort.

Cela se vit dans ce qu'on peut appeler une "transmission créatrice" : nous recevons une part de "l'humain" en gestation et nous essayons de l'enrichir un peu tout en la transmettant autour de nous et aux suivants.

Participer à cette transmission créatrice de "l'humain" est une puissante source de sens pour la vie et face à la mort.

Nos mots nous viennent, par exemple, de ceux qui nous ont parlé ou que nous avons lus ; sans eux nous serions muets ! Ces mots, ils les avaient eux-mêmes appris d'autres et cela de proche en proche depuis l'invention du langage, cette naissance de l'humain dans l'humanité.

Récits, contes, poèmes, romans, essais et tragédies nous transmettent tant de force et de souffrance, de découvertes de "l'humain", de luttes et d'espoirs. […]

Faire mémoire

[…] Dans nos régions l'attitude face à la vie et à la mort a été très marquée par le judéo-christianisme. Grandi dans le judaïsme et nourri intérieurement par lui, Jésus de Nazareth, par ses paroles et par ses actes, l'a remis vigoureusement en question pour aller plus loin en humanité. Nous en avons retenu : "le sabbat est fait pour l'homme et non l'homme pour le sabbat" et bien d'autres choses. Il reste de lui la mémoire d'une vie à la fois fidèle et rebelle…et il en est mort !

On peut penser qu'après sa mort, comme à Emmaüs, ses disciples ont cherché à re-susciter sa mémoire et à la rendre nourrissante dans le rite symbolique fort de l'eucharistie.

Après un décès, il est vraiment vital de se réunir pour faire mémoire…Partager des expressions de sens et des rites réinventés ou puisés dans des textes et des rituels existants, humains ou religieux.

Ecouter des expressions libres de ceux qui ont connu le défunt… Faite à la fois d'ombres et de lumières, sa mémoire se met à vivre, re-suscitée, en chacun de ceux qui sont présents.

Entre eux des liens se renforcent et leur travail de deuil peut commencer.

Pour des chrétiens, le lien peut donc être fort avec le rite symbolique de l'eucharistie tel que présenté ci-dessus.

On peut alors dire :

  • Ce que tu as donné en d'autres fleurira
  • Ce que tu as chanté en d'autres jaillira
  • Ce que tu as offert en d'autres revivra
  • Ce que tu as semé en d'autres germera

André Gailly

(1) Extraits du livret : "Près de nous des fins de vie. Sens ou non- sens ?" 56 p. - Elle est disponible (2 euros + frais de port) chez André Gailly, Av. Gustave Latinis, 17, 1030 Bruxelles - Tél 0479/527080 - Courriel : andre.gailly@yahoo.fr - L'édition 2012 a été assez bien retravaillée grâce aux réactions reçues. (Voir rubrique : "Quelques livres" LPC 6/2009 page 22) (retour)
(2) Paul Ricœur - "Vivant jusqu'à la mort" - Ed. du Seuil 2007 (retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Mort - Au-delà - Eternité
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