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1 juillet 2011 5 01 /07 /juillet /2011 09:27
Edouard Mairlot Un autre christianisme est possible. La fin d'une église moyenâgeuse. (1)
Edouard Mairlot
LPC n° 14 / 2011

Le titre était prometteur. Tiendrait-il ses promesses ? Il le fit. Aussi est-ce un livre que l'on ne peut que chaudement conseiller à tout qui se sent concerné par cette question. Si ce n'est pas le cas, ne l'ouvrez pas, conseille l'auteur ; il ne vous servira à rien et ne fera que vous mettre hors de vous.

En Europe, une majorité des baptisés est devenue indifférente à ce que dit ou fait l'Institution Église. Les églises n'ont cessé de se vider depuis longtemps. Certains, toujours concernés par le message de Jésus de Nazareth, prennent leur autonomie pour vivre leur foi en référence à l'Évangile davantage qu'à l'Institution. Il aurait fallu, à leurs yeux, des réformes radicales, mais ils ne trouvent qu'un immobilisme institutionnalisé, tant au niveau romain qu'à celui des 5.000 évêques de la planète, nommés directement par Rome – une première dans l'histoire de l'Église, notons-le – précisément pour être des inconditionnels du statu quo. Oui, cette institution comme telle se meurt ; n'en déplaise à tous ces groupes de chrétiens qui s'en sont faits les soutiens inconditionnels. Serait-ce par sécurité ? Par peur du changement ?

Mais vaut-il encore la peine de ressasser tous ces problèmes ? Non sans doute ! Roger Lenaers s'en garde d'ailleurs bien. Il nous offre tout autre chose : comment comprendre cette distance qui s'est creusée entre croyants modernes et cette Église qui eut une telle importance durant tant de siècles ? Si nous pouvions saisir quels sont les mécanismes sous-jacents, quels sont les processus en cours, cela nous rendrait la situation plus compréhensible. Ce qui nous manque c'est une clé de compréhension de la situation qui nous permettrait d'aller de l'avant tout en sachant, en connaissance de cause, abandonner au bord du chemin ce qui relève d'un passé définitivement mort. Pour nous situer face au déclin devenu tellement évident et pour savoir quoi faire, il nous faudrait avant tout un diagnostic. C'est ce que l'auteur nous propose en fait.

Il a enchanté son traducteur, pourtant assez connaisseur de la question, grâce à des apports nouveaux et originaux et à la synthèse globale qu'il nous présente. Ce livre, à ses yeux, justifie pleinement son sous-titre ; nous en sommes bien à la fin d'une église moyenâgeuse.

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Aux premiers siècles de l'Église, le langage chrétien se constitua et s'épanouit en réponse aux interrogations de personnes qui pensaient tout autrement que nous, car vivant dans un tout autre contexte. Ce langage utilisait les concepts concrètement disponibles à ce moment dans la culture gréco-latine des premiers siècles. L'empire romain finit par reconnaître le christianisme et en fit sa religion officielle. De persécutée, elle accéda au pouvoir avec les conséquences que l'on sait.

Cependant cet empire, avec la quasi-totalité de sa culture, allait bientôt disparaître, débordé de toute part par les invasions barbares. L'Église devint alors l'unique force cohérente et porteuse de sens dans une Europe qui était retournée au chaos et qui mettra plusieurs siècles pour pouvoir se donner un visage nouveau. Ce sera la "Chrétienté" : une société féodale imprégnée de ce christianisme qui l'avait aidée à naître. L'Église subira le choc de la Renaissance. Le protestantisme ensuite va mettre en cause certains de ses abus et va la diviser.

Pourtant le lent développement du savoir, une croissance à peine perceptible au plan de l'agriculture puis de l'économie, l'accès d'un plus grand nombre à la lecture et l'écriture qui en résulta, donneront naissance à la modernité. C'est le fruit de celle-ci : la Révolution Française, qui portera un coup fatal à la pyramide du pouvoir royal. Ainsi le pouvoir cessait de se justifier par en-haut. Il émanera désormais de tous dans une société démocratique. La pyramide du pouvoir religieux, toute intriquée qu'elle était avec celle du pouvoir civil, en fut ébranlée mais n'en continua pas moins. On put croire que Vatican II, il y a déjà 50 ans, marquerait enfin la sortie de "Chrétienté" pour la foi chrétienne ; il n'en fut rien.

Roger Lenaers a mis en exergue de son livre le texte du prophète Daniel qui interprète le rêve du roi Nabuchodonosor. On y voit une pierre atteindre sa statue aux pieds et la réduire en cendres (Dan 2, 28b-35). Et si cette pierre n'était autre que la modernité atteignant l'Église moyenâgeuse ?

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Dès le chapitre deux, celui-ci va éveiller notre attention sur un fait passé quasi inaperçu jusqu'à ce jour et dont les conséquences se feront capitales pour nous. "Dans toutes les cultures du passé, et jusqu'au 16ème siècle aussi dans l'occident chrétien, comme encore aujourd'hui pour la grande majorité des chrétiens, vit la conviction que notre monde dépend totalement d'un autre monde, que l'on pense et se représente selon le modèle du nôtre…. Il est dirigé par un Souverain divin omniscient et tout-puissant, entouré d'une cour céleste de saints et d'anges. Ce Seigneur édicte lois et prescriptions, veille à ce qu'elles soient observées exactement, menace, récompense, châtie et, à l'occasion, pardonne… Ce monde d'en haut sait et connaît tout, jusqu'au plus caché".

Ce ciel chrétien où Dieu réside n'est guère différent de celui de la conception juive. En fait cette structure de l'univers en deux étages est le propre des religions du Proche et du Moyen Orient depuis que les villes existent, et sans doute aussi de toutes les religions archaïques. Il y a donc un monde proprement terrestre et un monde d'en haut. L'univers est fait de deux parties ; il est "hétéronome". C'est à partir de cette conception que les grandes religions agraires, que nous connaissons encore à ce jour, comprirent et interprétèrent le monde. Jésus lui-même, en son temps, puis les premières communautés n'avaient pas non plus d'autres représentations possibles à leur disposition pour se représenter Dieu et le monde. Et quand le christianisme devint religion, il s'exprima tout autant selon cette représentation hétéronome, en double étage, de l'univers.

Quoi de plus typique que ces textes de Credo qui parlent tous du Fils de Dieu qui descend du ciel, qui s'incarne – et ce dans le sein d'une vierge – évangélise, est rejeté et mis à mort, puis ressuscite pour remonter au ciel. Il en reviendra d'ailleurs pour "juger les vivants et les morts". Et à ce moment, les bons monteront au paradis pour y jouir éternellement de leur "récompense". L'Institution Église, à travers le clergé, sert d'intermédiaire entre ces deux mondes : "Tout ce que vous lierez sur terre sera lié dans les cieux… " Quoi de plus clair.

On peut comprendre que l'impuissance humaine face à la maladie et à la mort, sa dépendance des saisons qui entraînera la mort de faim des plus pauvres si la moisson est mauvaise, n'ayant aucune maîtrise sur son environnement, se retourne pleine d'espoir vers les puissances d'en haut qui peuvent, si elles le veulent, intervenir ici-bas. Les saints y sont puissants car ils sont proches du pouvoir et peuvent y intervenir en notre faveur. Parmi eux se trouve la Vierge Marie, dont on pense très tôt qu'après sa mort elle est montée corps et âme au ciel (le dogme de l'Assomption en 1950). Le concile d'Ephèse, en 431, va lui reconnaître le titre de "Mère de Dieu". Comment ne pas la prier et la vénérer plus que tout autre car, étant mère, elle ne peut que mieux comprendre nos besoins. Elle a, de plus, tout pouvoir sur son fils, qui n'est autre que Dieu lui-même. On comprend l'importance que prit ce culte dès le moyen âge jusqu'il y a bien peu.

Mais l'homme moderne commence à découvrir que le monde possède ses propres lois, que celles-ci peu à peu lui donnent la maîtrise du monde qui l'entoure, et qu'une intervention du monde d'en haut n'a plus sa place, par exemple pour expliquer la régularité du mouvement des astres, alors que ceux-ci sont soumis à une loi toute naturelle : la gravitation. Les maladies relèvent davantage du savoir des médecins que de l'intervention des saints guérisseurs. Le climat s'explique par une compréhension d'ensemble des forces en jeu et la responsabilité de son changement, dont on a pris conscience, est entre nos mains… peu à peu Dieu s'est fait absent de notre vie sur terre. De même, l'ordre social qui était autrefois considéré comme voulu par Dieu, et donc considéré comme immuable, est également entre nos mains. Depuis 1789, il se régule désormais de façon démocratique. Et il ne dépend que de nous humains que notre monde soit plus juste et plus fraternel.

On n'attend donc plus aucune intervention directe de Dieu sur terre. "Dieu est mort" dira Nietzsche ; en tout cas ce Dieu-là ! Oui un "Dieu bouche-trou de nos ignorances" est bien mort, écrira Bonhoeffer de sa prison en 1944. Dieu a cessé d'être évident pour nous. Tout est-il donc dit : de tout ce passé hérité du Moyen âge ne resterait-il donc rien ?

Avant de répondre, il nous faut, au préalable, comprendre la nature de ce changement, de cette mutation. Quel en est l'essentiel ? La conception de l'univers que l'homme a pu se donner était, depuis des millénaires, hétéronome ; il était composé des deux éléments que sont la terre des hommes et le ciel, lieu du sacré, demeure du divin. Et voilà que, sans bien s'en rendre compte d'ailleurs, l'homme moderne vit comme si celui-ci n'existait pas. Et il lui faudra un moment de réflexion pour reconnaître que, de fait, l'existence de ce ciel au-dessus de lui n'est plus crédible.

A ne pas entrer réellement dans la compréhension du monde, des conceptions, du langage de la modernité, le langage chrétien traditionnel n'est pas seulement inactuel, il est devenu incompréhensible car il continue à fonctionner en se basant sur la mythologie d'un ciel, dont on sait désormais qu'il n'existe pas. On ne peut plus penser que l'autorité du pape lui vient de Dieu, au travers de son Fils descendu du ciel, lequel l'a conférée à Pierre puis à ses successeurs. Sa structure pyramidale ne tient plus. Ses structures sont devenues inacceptables au regard de la modernité. Et, en particulier, son langage moral qui entend nous interdire des comportements au nom d'une volonté divine, que l'on appellera "loi naturelle", ne nous concerne pas. Tel est pour R. Lenaers la clé de compréhension – le diagnostic - de la perte de crédibilité de l'Eglise.

Cet "axiome" de l'existence du ciel, cette base indiscutée car perçue comme allant de soi, est désormais fausse. En son temps, durant des millénaires, le langage religieux basé sur cet axiome était plein de sens, il avait sa cohérence propre, il était intelligent et subtil, il a nourri toute une civilisation et a pu lui donner ce que sa conception de la vie et de l'homme avait de plus riche et de plus complet. Mais l'axiome sur lequel tout reposait ne tient plus. Nous ne pouvons plus le faire nôtre. Ne critiquons donc pas ce langage ; ne le jugeons pas avec nos critères… Il ne vaut plus pour nous car il est évident pour nous que notre monde est autonome : tel est désormais le nouvel axiome ! C'est tout.

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Bref, comme l'écrit l'auteur : "pour l'homme occidental du troisième millénaire, le langage de la tradition chrétienne est devenu une langue étrangère". Mais alors, en serait-ce fini de l'Église si son langage, compris dans la plus large acception du terme, n'est plus compréhensible ni acceptable ? Peut-il encore être porteur de vérité pour l'homme moderne que nous sommes ? C'est là qu'en effet, selon R. Lenaers, "un autre christianisme est possible". L'ensemble du livre entend nous le montrer.

Pour cela, il nous faudra passer au crible tout le langage, les gestes, les symboles, les manières de comprendre - les structures aussi - que nous avons reçues du passé pour les dépouiller de tout langage hétéronome et en dégager ce qui reste pour nous essentiel. Elles véhiculent un trésor qu'il nous faut dégager. Ce que les premières générations chrétiennes ont vécu au contact de Jésus de Nazareth continue à nous concerner, à nous interpeller. Mais il nous faudra retrouver dans notre vécu personnel la richesse de ce que celui-ci a éveillé en eux et qui s'est transmis jusqu'à nous, pour le redire dans un langage qui soit pleinement nôtre, et qui soit compréhensible pour l'homme d'aujourd'hui.

Relevons en particulier que, s'il ne nous est plus possible de nous adresser comme les humains qui nous ont précédés à un Dieu qui serait hors de ce monde, ils n'en exprimaient pas moins, par ce langage, la conscience d'une expérience de quelque chose – d'un mystère - qui les dépassait, d'une dimension de leur être qui leur échappait et était cependant essentielle pour eux. Sommes-nous si différents d'eux ?

Si pour nous il n'y a pas de Dieu à chercher hors de ce monde, ne partageons-nous pas avec eux un essentiel de notre propre vécu ? Nous pouvons exprimer qu'en nous habite une Confiance dans la Vie qui s'appuie sur un tout autre que nous-mêmes. C'est au cœur de nous-mêmes que nous découvrons un Intime tout autre que nous en notre plus intime. Si nous savons faire taire les bruits du dehors et notre agitation superficielle, nous pouvons percevoir un Silence qui nous habite, nous inspire, se fait lumière et peut orienter notre vie si nous l'acceptons. Ce vécu que nous pouvons reconnaître en nous, nous le percevons comme bien proche du leur quand ils s'adressaient à Dieu. Les mystiques d'autrefois utilisaient déjà ce type de langage.

S'il en est ainsi, ce ne seront plus des devoirs, ni des interdits, imposés du dehors par les religions qui pourront nous inspirer. Mais, nous sachant désormais "autonomes" c'est-à-dire libres, c'est à nous de nous diriger et de prendre en mains notre monde avec tous ses drames, ses structures injustes et inhumaines, la planète qui nous porte et que notre agir collectif met en péril. Nous ne sommes plus sous la loi, répète saint Paul, mais, animés par l'esprit de Jésus, nous reconnaissons la présence d'un Abba au cœur de nous-mêmes. Et celui-ci nous appelle à la liberté, à la liberté pour aimer. Tel est l'essentiel de sa lettre aux Galates, reprise d'ailleurs dans celle aux Romains. Ce n'est pas peu. Dans l'héritage que la "Chrétienté" nous a transmis, il y a tout cela. Sachons le reconnaître, le retrouver, l'exprimer. Bien des choses sont à laisser, à abandonner, mais ne jetons pas le bébé avec l'eau du bain.

***

L'auteur reconnaît que ce passage "d'un monde à l'autre", de l'hétéronome à l'autonome, n'a rien de facile. Il nous faut quitter tout un ensemble qui a pu assurer notre sécurité, et partir vers un autre horizon : une marche dans le désert sans savoir où nous arriverons.

De chapitre en chapitre il reprend donc les grands thèmes de notre christianisme. Ce texte en a déjà abordé plusieurs. Citons encore l'Écriture, la tradition, le monde des signes, chacun des sacrements, l'ascèse, la prière de demande… Il fait le tri entre ce qui ne vaut plus pour nous et ce qui s'en dégage comme essentiel : un essentiel qui peut faire sens pour l'homme moderne, et qu'il peut exprimer dans un nouveau langage. L'auteur a aussi recours à cet outil que la modernité a développé : la critique historique. Elle nous est particulièrement utile pour deux chapitres essentiels : "La pierre angulaire de notre foi ; Jésus-Christ vrai homme et vrai Dieu ?" ainsi que "Croire que Jésus est ressuscité ? Ou croire en Jésus le vivant ?".

Il termine par une synthèse qui n'est autre que le "Symbole des apôtres", le credo tout simple de nos célébrations, tel qu'il est possible de le dire aujourd'hui.

Au terme de ce livre, on peut se découvrir libéré. On a enfin compris ce qui est en jeu et on sait ce que l'on peut oublier sans regrets ni scrupules. Une page est tournée. Vivons librement et avançons. Exprimons dans notre propre langage la foi de toujours: "un autre christianisme est possible".

Edouard Mairlot

(1) à propos de l'ouvrage de Roger LENAERS (né le 4 janvier 1925 à Ostende entra dans la Compagnie de Jésus en 1942) - ( Ed Golias 2011) - traduction de l'espagnol en français et préface de Edouard Mairlot. (retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Christianisme
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