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1 octobre 2011 6 01 /10 /octobre /2011 15:49
Jacques Musset Une autre approche de Dieu. (1)
Jacques Musset
LPC n° 15 / 2011

La question est vitale

Pour un certain nombre de chrétiens vivant dans la modernité et s'interrogeant d'une manière critique sur l'héritage religieux qu'ils ont reçu, le discours officiel de l'Église sur Dieu ne va plus de soi. Leur sont en effet inacceptables des représentations toujours en vigueur, qui datent d'un autre temps et d'une autre culture que la leur. Ils se renieraient eux-mêmes en y adhérant. À plus forte raison, ces conceptions sont incompréhensibles pour des agnostiques et des athées. Pour les chrétiens insatisfaits, une autre approche de Dieu s'impose. Il en va de leur intégrité morale et intellectuelle. Ils ont un besoin irrépressible de chercher à exprimer, à nouveaux frais, la réalité mystérieuse que, depuis des millénaires, on appelle Dieu. C'est mon cas. Y arriverons-nous jamais ? Je ne sais mais nous devons, par honnêteté envers nous-mêmes, tenter l'expérience.

Il ne s'agit pas d'une simple démarche intellectuelle où nous nous contenterions de remuer des idées. En effet, c'est une entreprise vitale qui engage le sens même de notre propre existence. Cependant, c'est aussi avec notre intelligence et notre capacité de réflexion qu'il convient d'aborder la question. Cette démarche découle de la grandeur de l'homme. C'est une exigence à laquelle il n'est pas possible de se dérober. Pour ma part, ne pas y répondre serait une grave esquive, une sérieuse entorse au devoir de vérité et d'authenticité que je me suis donné comme règle de vie en tous domaines, en sachant par ailleurs qu'honorer cette exigence conduit à un cheminement sans fin et non à la prétention d'arriver un jour à une conclusion définitive et intangible. Il y a dans ce cheminement une sorte de défi impossible, comme le dit si bien René Char : "l'impossible, nous ne l'atteignons jamais ; il nous sert de lanterne".

Des discours qui ne sont plus crédibles

Comment dire Dieu aujourd'hui ? Nombre de chrétiens qui s'efforcent de réfléchir sont lassés d'entendre ou de lire des propos que l'on peut appeler surplombants, c'est-à-dire qui posent Dieu comme un postulat indiscutable, à partir de quoi tout s'organise et prend sens. On parle de Dieu comme si son existence était évidente, comme si l'on vivait dans son intimité, comme si l'on connaissait ses intentions. Ainsi retrouve-t-on très souvent le mot "Dieu" comme sujet grammatical de phrases comme celles-ci : Dieu a créé le monde, Il a établi l'ordre de l'univers, Il gouverne les coeurs et les événements, Il a pris l'initiative de se révéler, Il est amour, Il a un projet sur le monde et sur l'homme, Il souffre de la souffrance des hommes, Il a envoyé son Fils pour nous sauver, Il est unique et pourtant trinité de personnes, Il nous parle, Il a défini pour l'homme une manière de vivre qui doit le conduire au bonheur, Il a ressuscité Jésus et nous ressuscitera à la fin des temps, Il veut rassembler les hommes dans l'Église, etc… Comme ils en savent des choses ceux qui proclament ces affirmations sans l'ombre d'un doute ou du moindre questionnement !

Cette manière de parler de Dieu est celle du catéchisme officiel de l'Église catholique publié en 1997 et de bien des livres religieux. C'est également celle de la liturgie et de beaucoup de prédications. Il n'est pas étonnant que les gens s'ennuient aux messes. Dieu est mis à toutes les sauces et au service de toutes les idéologies et des pouvoirs religieux. Ces discours sont insignifiants pour ceux qui ont des exigences critiques. Poser comme a priori des affirmations dogmatiques indémontrables leur apparaît comme une facilité et elle l'est en réalité. Elle aboutit à camper sur des positions de défense intransigeantes ou permet de s'endormir dans un ronronnement confortable. Ces deux attitudes dispensent de chercher, de s'interroger, de douter, de remettre en cause les certitudes héritées.

On objectera que je fais fi sans précaution des nombreuses et diverses voies spirituelles qui, depuis la nuit des temps, affirment Dieu tranquillement sans avoir rencontré d'opposition. À cette objection, on peut avancer une double réponse :

D'une part, le mot Dieu n'a pas toujours existé ; c'est une création de l'homme (2). Il a émergé très progressivement à la conscience des humains pour désigner, dans leur quête de sens, la cause de phénomènes qui leur échappaient : la foudre, la sécheresse, la pluie, les inondations, les épidémies, les infirmités, la souffrance, la gestation des animaux et des humains, etc. Dieu ou les dieux étaient, croyait-on, à l'origine de ces réalités sur lesquelles on n'avait pas prise. On y voyait une récompense ou une punition. Peu à peu, avec les progrès des sciences, de la réflexion philosophique et de l'affinement du sens religieux, certaines représentations de Dieu sont devenues caduques. Beaucoup de choses dans le monde et le fonctionnement humain se sont ainsi expliquées sans qu'on ait recours à une cause divine extérieure. Le concept de Dieu s'est petit à petit décanté, purifié, approfondi, spiritualisé. Mais le langage officiel de l'Église reste empêtré dans des représentations d'antan.

Cette "naissance de Dieu" dans les consciences humaines s'est donc faite par étapes sur des dizaines de siècles, au gré des événements, des crises, des questionnements, des débats, des intuitions, des vérifications. En étudiant la Bible, nous pouvons observer l'évolution de la conscience religieuse du peuple juif sur Dieu au cours des sept à huit siècles qui ont précédé notre ère. Il est facile de démontrer que ses représentations se sont transformées et affinées en se confrontant à des événements critiques qui remettaient en cause les convictions traditionnelles (3). À travers les nombreuses voies spirituelles qui jalonnent l'histoire de l'humanité, des millions de gens ont été associés à cette aventure de la "naissance de Dieu" dont nous sommes les héritiers. Ces devanciers, chercheurs de sens, nous indiquent par là que la voie de recherche qu'ils ont suivie a été de partir de leur expérience humaine interrogée par le souci de vivre en vérité au plus intime. Les mystiques de tous les temps et de toutes les religions en sont une illustration. Leurs écrits en témoignent, telles ces quelques lignes d'un poème de Jean de la Croix (1542-1591), écrites en prison :

  • Je sais une source qui jaillit et qui fuit,
  • Mais c'est de nuit.
  • Éternelle source qui demeure cachée ;
  • Pourtant je connais sa demeure,
  • Mais c'est la nuit.
  • Sa clarté jamais n'est obscure,
  • Et je sais que d'elle toute lumière vient, Mais c'est de nuit.(4)

D'autre part, l'histoire des religions montre qu'après l'émergence des messages fondateurs issus de l'expérience intérieure de leurs auteurs, on les a transformés très vite en doctrines coupées de la démarche existentielle qui les avait fait naître. On s'est attaché à définir des contenus plutôt qu'à encourager une recherche personnelle et à entretenir un débat toujours ouvert. "Dieu" qui était une manière d'exprimer l'exigence appelant du plus profond de la conscience à l'authenticité avec soi-même et autrui, à l'ouverture de son être, à la recherche de l'essentiel, au dépouillement des illusions, au consentement à la réalité pour en faire une occasion de maturation, est devenu un enseignement didactique sur Dieu, sa volonté, ses préceptes.

Le dernier avatar en est le très épais Catéchisme de l'Église catholique de 1997, comptant 835 pages et présenté par le pape Jean-Paul II comme "une norme sûre pour l'enseignement de la foi". L'ambition de ce livre est de fournir une synthèse de la foi catholique qui se prétend la véritable foi en Dieu, reçue de Dieu lui-même. Aucune question n'est laissée sans réponse. On présente empilées les unes sur les autres les doctrines qui se sont ajoutées au cours des siècles, adossées aux précédentes et marquées par les cultures des temps. En le parcourant, on a l'impression de visiter un musée où est rangé soigneusement, dans de multiples salles, le "dépôt" du passé. On visite mais on ne se nourrit pas intérieurement. Comme on est loin du souffle qui émane de la Bible et des évangiles, invitant à oser vivre personnellement, communautairement et socialement dans l'authenticité, la justice et la fraternité ! C'est pourquoi s'interroger sur l'héritage reçu et remettre sur le métier l'approche du mystère Dieu dans le contexte de notre temps non seulement n'est pas impertinent ni iconoclaste mais essentiel. Tâche exigeante et risquée cependant, car ceux qui se sont essayés au long de l'histoire à revenir aux intuitions originelles et à les délester de multiples interprétations datant d'époques révolues, pour les actualiser et leur donner corps, ont été souvent réprimés, condamnés, voire exterminés.

Une approche qui part de l'humain

Si la voie "surplombante" de l'approche de Dieu que l'on peut aussi qualifier de "descendante" se révèle difficilement crédible dans le contexte de la modernité actuelle, face aux exigences critiques qui s'imposent consciemment ou inconsciemment à beaucoup de contemporains, que vaut la voie "ascendante" qui consiste à partir de l'expérience d'humanisation à laquelle se livrent les hommes et les femmes qui ont le souci de vivre vrai et de penser juste ? Cette voie empruntée avec la préoccupation de ne pas tricher avec soi-même – chemin fort exigeant – peut-elle être une approche actuelle du mystère de Dieu ? Si oui, de quel Dieu et à quelles conditions ? Si cette approche du mystère de Dieu n'est pas de l'ordre d'un simple sentiment intérieur trop lié à la subjectivité, à l'émotion, à la spontanéité, à la sincérité du moment, alors de quoi s'agit-il donc ?

Allons au coeur de ce que vivent les hommes dans leur aventure d'humanisation quand ils s'efforcent vaille que vaille de conduire leur existence dans une démarche d'authenticité, attentifs à débusquer les illusions, à se remettre en cause, à lier travail intérieur d'approfondissement personnel et ouverture à autrui dans l'épaisseur de leur vie quotidienne ? Qu'observent-t-ils ? Ce que chacun expérimente au tréfonds de son être, quelle que soit son histoire singulière, n'est-ce pas avant tout une exigence de vivre en vérité dans toutes les dimensions de son existence ?

Exigence de lucidité sur sa manière d'exister, sur la cohérence entre son dire et son faire, sur les héritages qui le conditionnent, sur ses ambiguïtés, ses limites, ses peurs, ses attachements, ses répulsions, ses illusions, son histoire passée…

Exigence de vivre vrai dans sa relation à autrui, exigence qui invite à l'écoute, à la compréhension, au soutien, au respect, au pardon, à la remise en cause personnelle…

Exigence de probité intellectuelle dans sa recherche spirituelle, dans l'appropriation, si l'on est croyant, de sa tradition religieuse, ce qui a pour conséquence de ne pas mettre de limites à ses questionnements ni au chemin à parcourir…

Exigence de recueillement pour se ressourcer, pour ne pas céder à l'activisme, aux illusions…

Exigence de consentir à la réalité telle qu'elle est pour en faire un tremplin de maturation, d'affinement, d'approfondissement, ce qui implique détachement et renoncement…

Cette exigence, sorte de voix intime, qui se murmure dans le silence ou s'impose parfois avec insistance et d'une manière récurrente, rejoint ce que Marcel Légaut appelait motion intérieure. À travers cette inspiration venant des profondeurs de son être et l'appelant à vivre en vérité, il lisait les traces en lui d'une "action qui n'est pas que de lui mais qui ne saurait être menée sans lui". Il en concluait qu'on pouvait "appeler cette action qui opère en soi l'action de Dieu sans nullement se donner de Dieu – et même en s'y refusant – une représentation bien définie".(5)

Démarche crédible ?

Que vaut cette démarche ? Certes, dans l'expérience de cette exigence, accueillie et mise en pratique, l'homme atteint l'humain le plus humain de lui-même, avec la conscience d'être aux limites de ce dont il est capable et aussi avec l'étonnement de pouvoir atteindre cette qualité d'humanité. Il éprouve alors la vérité de la parole de Pascal : "L'homme passe infiniment l'homme".

Mais ce sentiment de dépassement n'est-il pas que l'expérience fugitive de son propre accomplissement ? Autrement dit, le sentiment d'être, à certains moments, en situation de justesse intime avec soi-même, le monde et autrui, situation vécue dans une grande joie intérieure et une impression de plénitude, ne serait-il pas seulement la révélation de ce dont l'homme est capable et l'invitation pressante à marcher sur cette voie pour s'accomplir réellement ? Qu'est-ce qui autorise à postuler une Source extérieure à soi, bien qu'intimement liée à soi, pour rendre compte du sentiment de dépassement, de "transcendance", de plénitude, expérimenté aux heures de vérité si pleinement humaines de son existence ? Cette capacité qu'a l'homme de vivre à ce niveau éminent de profondeur, d'authenticité, d'ouverture à autrui, de don de lui-même, ne s'explique-t-elle pas par ses propres ressources, ressources cachées et si souvent méconnues auxquelles il a peine à croire tant elles sont peu exploitées ?

Trois positions possibles

La réponse à donner dans un sens ou l'autre ne peut être évidente. La perception de l'insondable au plus intime de chacun, à certaines heures de son cheminement, le laisse ouvert sur un mystère qu'il n'est pas facile d'identifier.

Trois positions sont possibles. Une première est de conclure par la négation de Dieu : dans l'expérience de dépassement vécue par l'homme, il n'est que de l'humain et rien d'autre.(6)

Une seconde position est d'affirmer, comme Marcel Légaut le fait, qu'au coeur même du mystère humain existent les traces d'une action qui n'est pas que de l'homme et qu'on peut référer à Dieu "sans nullement se donner de Dieu – et même en s'y refusant - une représentation bien définie comme celles dont par le passé les hommes ont usé si spontanément et si puérilement" (7). Ces deux manières de se situer sont des actes de foi, car l'une et l'autre ne sont pas démontrables par des arguments qui emportent d'emblée l'assentiment. Il y a, de la part de ceux qui professent pareilles assertions, un engagement de leur personne, ce qui ne signifie pas que cet engagement se pratique d'une manière aveugle. Chacun a des raisons qui lui sont propres de pencher d'un côté plutôt que de l'autre. Mais dans les deux cas, les démarches ne sont sérieuses et dignes de considération que si leurs auteurs s'impliquent dans l'approfondissement de leur propre humanité. Sinon, elles ne seraient que formelles ou purement cérébrales.

La troisième position possible est l'agnosticisme qui n'affirme ni ne refuse l'existence d'une action de Dieu au coeur de l'homme. Elle est aussi respectable que les deux autres si elle se situe dans une conduite questionnante au coeur d'un souci de vivre vrai et de penser juste, sinon elle n'est qu'une façon commode d'éluder l'interrogation.

Nommer n'est pas secondaire mais second

Nous venons de voir que les façons de nommer la source intime d'humanisation au coeur de l'être humain sont diverses et respectables. Il faut ajouter qu'elles sont relatives, car l'essentiel est d'abord pour chaque humain de répondre en vérité à l'exigence intérieure qui le sollicite. C'est là le terrain de l'expérience spirituelle par excellence. Nommer n'est donc pas secondaire mais second. En conséquence, les différentes voies spirituelles, religieuses ou laïques, ne sont pas des buts en soi mais des moyens au service de l'humanisation des êtres et du monde. Aucune n'est la voie royale par excellence, chacune n'est qu'un chemin singulier. L'oublier et prétendre détenir la vérité ultime, c'est aller vers le totalitarisme. L'histoire passée et présente le démontre. Si le critère d'authenticité des voies spirituelles est donc leur capacité à aider des humains à s'humaniser, celles-ci doivent sans cesse se ressourcer à leur message originel mais en le réinterprétant dans la modernité du temps. Ce message, né dans des conditions culturelles, religieuses, politiques, sociales singulières, a sans cesse besoin d'être actualisé et donc recréé en quelque sorte. Se contenter de le répéter, de même qu'absolutiser les ajouts postérieurs, est la plus grave des infidélités. De toutes façons, le simple ressassement de doctrines héritées d'un passé révolu a peu de chances d'avoir un écho chez les hommes et les femmes en attente spirituelle qui n'ont pas abdiqué leurs exigences critiques.

Qu'on soit croyant ou non, où gît l'essentiel ?

Que conclure en constatant les diverses positions possibles, chacune interprétant à sa manière la même expérience fondamentale d'humanisation vécue avec authenticité ? Pour moi, il est évident que ce qui unit fondamentalement les hommes ne se joue pas au niveau de leurs convictions philosophiques ou religieuses, mais dans la manière dont chacun s'humanise et contribue avec les autres à humaniser la société dans laquelle il vit. À sa mesure et selon ses limites. Tel est le terrain où se vérifie réellement la qualité d'existence des humains, qu'ils soient croyants, agnostiques ou athées. Quelles que soient les références spirituelles singulières auxquelles ils se ressourcent, c'est dans ce travail commun d'humanisation à dimension personnelle, communautaire et collective qu'ils se rencontrent vraiment, qu'ils communient, entretiennent leur vigilance pour rester en éveil et s'entraident à édifier des sociétés de justice et de fraternité. D'où l'importance capitale pour eux d'entretenir un débat ouvert, permanent et sans a priori afin de s'accorder sur des valeurs identiques et de les mettre effectivement en pratique. Ainsi, ceux qui croient au ciel et ceux qui n'y croient pas font-ils ensemble l'expérience du mystère humain qui suscite à la fois vertige et émerveillement.

Qu'on soit croyant ou non, la question fondamentale est donc pour tout humain : que fais-je de ma propre existence, comment la vivre en vérité ? (8) Personne n'y échappe à moins de se blinder intérieurement. Les exigences intimes dont j'ai parlé le sollicitent à un moment ou à un autre de son itinéraire. Les événements, les crises, la vie avec autrui, les responsabilités sont autant de lieux de questionnements et de choix.

Où je me situe personnellement ?

Finalement, où me situé-je ? Sans doute quelque part entre un agnosticisme ouvert et la profession de foi en un Dieu intérieur tel que l'évoque Marcel Légaut : (9)


Dieu,
Question nouée à l'homme qui prend conscience de soi.
Question, porche du mystère que l'homme est en lui-même.
Question née d'une "absence" qui se creuse avec elle.
Question que porte l'"attente" et qui se nourrit d'elle
et qui meurt avec elle quand l'homme se renie.
Question qui ne supporte aucune réponse vraie
mais sans cesse en suggère quand elle reste vivante.
Base mystérieuse entre les hommes ;
elle les oppose entre eux quand ils se l'approprient.

En définitive, le mot "Dieu" peut avoir deux significations différentes qui me semblent l'une et l'autre crédibles. D'une part, il désigne la Source d'exigences intimes qui s'élèvent du coeur, l'Origine des appels des profondeurs de l'homme, la Poussée des intuitions dans la recherche de l'homme (10). En ce cas, Dieu est une Réalité qui ne se confond pas avec l'homme tout en lui étant consubstantielle. D'autre part, le mot "Dieu" peut évoquer l'expérience spirituelle qu'à certaines heures l'homme fait de sa grandeur qui lui paraît "sur-humaine", tant elle est profondément humaine. On parlerait alors plutôt d'émergence du divin dans l'homme, sans que le mot divin renvoie à une transcendance distincte de l'homme. Mais, quelle que soit la signification qu'on donne au mot "Dieu", ce qui me paraît clair – je le répète - c'est que, pour ne pas être purement formelle, elle s'enracine dans une pratique effective d'humanisation à tous les niveaux.

Au chrétien que je suis, élevé dans le christianisme, qui s'affirme disciple de Jésus de Nazareth mais qui, en raison de ses exigences critiques, n'adhère plus aux représentations d'un Dieu tout-puissant, omniscient, maître du monde et de l'histoire, et hésite à nommer "Dieu" la Source intérieure inspirante de sa recherche d'humanité, on ne manquera pas de faire l'objection suivante : n'oublies-tu pas que Jésus, héritier de sa tradition juive, se référait très explicitement à Dieu, un Dieu à la fois tout autre et impliqué activement dans l'histoire des hommes ? L'objection ne m'effraie pas. Que Jésus se soit référé à son Dieu comme à Celui qui était l'origine des exigences qui montaient de ses profondeurs, qu'il se soit exprimé sur Lui avec les langages et les représentations de ses compatriotes, comment aurait-il pu en être autrement dans le contexte où il vivait il y a vingt siècles ? J'ai une infinie reconnaissance pour la tradition chrétienne d'où je suis issu, mais, dans le travail de réappropriation critique auquel je me suis soumis, je ne me sens plus tenu par un certain nombre de représentations et de langages de mon héritage, y compris ceux de Jésus. Je ne vis pas dans le même siècle, la même culture, la même situation religieuse que lui. Comme pour beaucoup de mes contemporains, Dieu n'est plus pour moi une évidence comme il pouvait l'être pour un juif du 1er siècle de notre ère et, s'Il existe, on ne peut plus en parler avec les mêmes termes.

Cela ne m'empêche pas de me sentir en connivence profonde avec le nazaréen qui a misé et risqué son existence, il y a vingt siècles, en délivrant un message de libération et en le mettant en pratique au grand dam des responsables de sa religion. Ce combat pour restaurer la dignité de ses compatriotes marginalisés et leur redonner confiance en eux-mêmes et en autrui, il l'a mené en réponse aux exigences intimes qui le poussaient à réformer sa religion pervertie par le moralisme et le ritualisme. Elles lui étaient inspirées, disait-il, par son Dieu, qu'il appelait familièrement "abba", "papa", ce qui suggère une extrême intériorité de sa part. Sans reprendre ses mots et ses expressions – le langage, si nécessaire soit-il, est toujours relatif - je me laisse inspirer à mon tour par son témoignage, mais je prends la liberté de dire à ma façon et dans ma culture ce qu'est la source mystérieuse que j'expérimente à la racine de mon être. Cette source est à l'oeuvre aujourd'hui comme hier dans la vie des humains, c'est ce qui les rend proches par delà les siècles. Mais, parce que les conditions culturelles changent, ils ne peuvent plus l'évoquer de la même manière qu'il y a vingt siècles. La fidélité n'est pas la répétition. Il y a en effet des formes apparentes de fidélité qui sont de véritables trahisons. Les Églises, comme chacun de leurs membres, n'ont jamais fini de se rappeler cette redoutable vérité qui, certes, dérange, remet en cause, appelle à faire le deuil de ce qui est mort, mais est par ailleurs à la source d'une créativité et d'un renouvellement aussi bien dans le langage que dans les pratiques.

Pour terminer, à titre d'exemple, je partage un texte que j'ai écrit récemment et qui est inspiré du Notre Père. Il s'abstient d'employer le mot Dieu, ascèse que je m'impose désormais, tellement ce mot a été galvaudé – saturé, dit une de mes amies - et demeure employé avec une légèreté et une insouciance qui me scandalisent. On lui fait endosser tout et son contraire. Je m'en tiens à un autre vocabulaire qui tente d'exprimer l'aventure intérieure d'humanisation dont je fais l'expérience et dont je suis témoin. Cette retranscription du Notre Père, peut-être aura-t-elle aussi du sens non seulement pour des croyants de foi religieuse, mais aussi pour des agnostiques et athées qui expérimentent cette "transcendance" intérieure où s'alimente le meilleur d'eux-mêmes lorsqu'ils s'efforcent de vivre avec authenticité.


Ô Source inépuisable
enfouie en notre tréfonds humain,
d'où naît le goût et le souci de vivre vrai !

Que nous soyons attentifs
à ta présence discrète
sans cesse à l'oeuvre en chacun de nous
Quel que soit le nom qu'on te donne.

Qu'à ton inspiration
s'éveillent et s'ouvrent largement les coeurs.

Que tes appels perçus au plus intime
soient notre pain quotidien.

Que, suscités inlassablement à la foi en nous-mêmes,
nous croyions en notre prochain,
en dépit de nos médiocrités et de nos manques de fraternité.

Et qu'ainsi nous évitions, autant que possible, les impasses.
Que, nous y étant fourvoyés,
nous puisions en toi la force
de nous relever et de poursuivre le chemin.

Au terme de ces paroles balbutiantes, la question de Dieu reste ouverte. L'essentiel est de la poser le plus correctement possible. Je m'y suis efforcé et je livre mes réflexions au débat. Si la querelle théorique des concepts ne m'intéresse pas, par contre toute tentative qui se saisit de l'interrogation à partir de la recherche de son humanité me passionne.

Jacques Musset

(1) Tiré du livre "Un christianisme pour le 21ème siècle", "Réinterpréter l'héritage pour qu'il soit crédible" à paraître à l'automne 2012. - Pour obtenir le livre : Jacques Musset, 12 rue du Ballon, 44680 Ste Pazanne France. E-mail: jma.musset@orange.fr (retour)
(2) Naissance de Dieu de Jean Bottéro (La Bible et l'historien), - Folio, 1992 (retour)
(3) Une démonstration remarquable est faite dans le livre de Francis Dumortier : La fin d'une foi tranquille - (Éd. Ouvrières 1997) (retour)
(4) Petite vie de St Jean de la Croix par Bernard Sésé - (DDB), p.74 (retour)
(5) Devenir soi ou recherche le sens de sa propre vie - Marcel Légaut - Cerf, pages 135-136 (retour)
(6) L'esprit de l'athéisme (introduction à une spiritualité sans Dieu) - André Comte-Sponville - Albin Michel (retour)
(7) Devenir soi et rechercher le sens de sa propre vie - Marcel Légaut - Cerf, 130-137 (retour)
(8) C'est de cette question essentielle que part toute la démarche spirituelle de Marcel Légaut, telle qu'il l'exprime dans son livre majeur : L'homme à la recherche de son humanité, Aubier, et aussi dans Devenir soi - Cerf (retour)
(9) Prières d'homme, Marcel Légaut, Aubier, 49-50 (retour)
(10) Id, 40-41 (retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Dieu
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