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1 janvier 2013 2 01 /01 /janvier /2013 23:32
Une clé de lecture pour construire notre spiritualité. (1)
Antoine Harmant
LPC n° 20 / 2012

Cette clé de lecture est née d'un long chemin au cœur de la vie. Aujourd'hui, ces découvertes m'aident à faire la différence entre, d'une part, l'essentiel et le durable et, d'autre part, l'accessoire et l'éphémère. Il m'apparaît de plus en plus que l'essentiel et le durable résident en ce qui est source et porteur de vie, dans la solidarité et l'approfondissement du lien entre l'humain et le divin inscrit en chacun de nous. C'est en ce sens que je comprends les trois axes évoqués par le prophète Michée, ainsi que par bien d'autres prophètes : "s'engager pour la justice, aimer avec tendresse et marcher humblement avec notre Dieu".

Face à cela, l'accessoire et l'éphémère sont, pour moi, les mécanismes humains de pouvoir, les mécanismes institutionnels visant à conserver le pouvoir et à tuer l'histoire en imposant un modèle unique, et tous les mécanismes d'enrichissement (une maxime allemande à méditer dit 'La dernière chemise n'a pas de poche'). Ces mécanismes sont porteurs de mort.

Ce chemin reste, pour moi, passionnant.

L'histoire humaine permet d'observer, dans la plupart des civilisations, d'un côté le peuple, absorbé par les besoins urgents et les difficultés de la vie, mais aussi ouvert à ce qui le dépasse et, de l'autre côté, celui (plus rarement celle) qui mène le peuple, notion assez neutre évoquant une fonction de service.

Une cle de lecture pour construire notre spiritualite - ima

Cette fonction de service est cependant souvent détournée en pouvoir et, en réalité, ce pouvoir est très présent dans l'imaginaire du peuple qui se sent en position de non-pouvoir.

1. Dans le passé, autour du bassin méditerranéen, et progressivement dans la civilisation occidentale, ceux qui mènent le peuple, pour affirmer une autorité qui ne vient pas d'une conformité entre leur dire et leur agir (2), vont renforcer ce pouvoir en faisant appel à la divinité :

  • soit en étant eux-mêmes divinisés,
  • soit en étant choisis par le dieu (3),
  • soit en ayant une origine divine (4),
  • soit en bénéficiant d'un rapport très proche à la divinité, par l'intermédiaire d'un grand prêtre.
Une cle de lecture pour construire notre spiritual-copie-1

Quelques exemples : Les Pharaons, Alexandre le Grand (5), certains rois d'israël durant la période hellénistique (6) des empereurs romains tels que César, Auguste, Caligula, Néron… Dans l'histoire de la papauté, la fameuse tiare à trois couronnes, offerte au pape Clément V par le roi de France Philippe le Bel, en dit long sur l'implication du temporel et du spirituel (7) ! Enfin, plus proches de nous, n'oublions pas le roi (ou la reine) d'Angleterre, chef de l'Eglise anglicane, ou encore les très ‘catholiques' dictateurs Salazar, Franco ou Pinochet !

Le pouvoir qui prend possession de la divinité la définit, la limite, la dogmatise ; il parle et agit en son nom, en employant des termes qui expriment l'opposé des limites humaines (Éternel, Tout-Puissant, Très-Haut, Sauveur…). Le dieu évoqué est cerné, objectivé (8), condition essentielle pour le posséder et agir en son nom. Dans le schéma, nous le représenterons enfermé dans un cercle.

Pour légitimer le lien entre ceux qui mènent le peuple et la divinité, pour le situer dans le quotidien des administrés et, en même temps, pour rencontrer l'aspiration du peuple à un au-delà d'une vie sans grand espoir terrestre, des prêtres - grands et petits - vont être installés. Selon M. Liverani (9) "Le temple syro-palestinien ne jouait aucun rôle politique : c'était une sorte d'annexe du palais royal et, dans l'organisation complexe du palais royal, il gérait uniquement les cérémonies du culte que la cité offrait à sa ou ses divinité(s). Les prêtres constituaient une des catégories de fonctionnaires du palais et recevaient du roi leur subsistance. Cela n'empêche évidemment pas que la gestion du culte pouvait avoir des retombées politiques, et même d'importance : il s'agissait de garantir au roi l'adhésion du peuple et, au peuple, la certitude d'un bon rapport entre ses dirigeants humains et ses dieux".

Une cle de lecture pour construire notre spiritual-copie-2

Dans ce système, les prêtres sont:

  • médiateurs entre le peuple et le dieu ;
  • sanctificateurs (ils côtoient le sacré) ;
  • probablement aussi sacrificateurs.

Ces prêtres vont être le passage obligé (cf. Nb.18, 1-7 ; 1Sam 2, 28) et reconnu comme tel entre le peuple et le divin, entre la réalité quotidienne et ce qui la dépasse. Dans la tradition biblique, c'est à eux qu'incombait la tâche de distinguer le sacré du profane, le pur de l'impur (10).

Fréquemment, pour contrer toute éventuelle subversion, ils n'hésiteront pas à utiliser comme antidotes, la pression morale, la peur, et le sentiment de culpabilité. Finalement, en servant le dieu, ils vont servir les autorités qui les utiliseront pour canaliser le peuple, ce dernier n'ayant plus d'accès direct au dieu.

Reste cependant la question : où situer, dans ce schéma, des êtres de lumière comme Amos, Jean-Baptiste, Jésus, François et Claire d'Assise, certains réformateurs, le Père Damien… et tant d'autres femmes et hommes qui, en leur temps, ont interpellé et aujourd'hui encore interpellent ? Elles et ils ouvrent sur ce qui nous dépasse et que l'humain nomme Dieu (11), l'Autre, l'Origine, Celui qui nous précède, Allah, Yahvé… ce Tout Autre que personne ne peut ni saisir, ni cerner, ni délimiter, ni posséder et encore moins insérer ou inscrire dans un schéma (12). Seul le prophète peut être inscrit face à ce schéma. Au temps où il vit, là où il vit, se faisant proche de cet Infini, il interpelle ceux qui mènent le peuple, il interpelle le peuple, il interpelle les prêtres. Ses interpellations dérangent au point d'amener le pouvoir, le peuple et les prêtres à susciter de faux prophètes, des "diseurs" de ce que ces trois catégories souhaitent entendre. Les paroles du prophète atteignent la profondeur de l'humain et du divin et, en ce sens, elles dépassent très souvent l'époque et le lieu où elles ont été prononcées (13) .

Une cle de lecture pour construire notre spiritual-copie-3

2. Aujourd'hui en Occident (14), certains diront que le pouvoir est devenu démocratique et que la religion y joue un rôle de plus en plus mineur (15). Et pourtant, les mêmes mécanismes de pouvoir - accaparés fréquemment par des "dynasties familiales" - fonctionnent toujours, suscitant résignation ou dégoût chez pas mal de gens. Le pouvoir théocratique, éliminé grâce au siècle des Lumières, est remplacé aujourd'hui par le pouvoir de la Finance (16), régi par des lois réputées inexorables selon les chantres du néo-libéralisme et imposées par les nouveaux prêtres que sont les agences de notation, les indices boursiers, l'organisation mondiale du Commerce, la Banque Centrale Européenne… À noter que, dans certains pays, le Parti Unique constitue la nouvelle religion avec ses rites et ses prêtres.

La même question persiste de nos jours : où situer les prophètes contemporains, ces femmes et ces hommes qui, souvent au péril de leur vie, défendent les sans-droit et les sans-parole ? Je songe à Gandhi, Etty Hillesum, Jean Ziegler, Martin Luther King, aux Mères courages de la place de mai en Argentine, au chanteur et compositeur populaire chilien Victor Jara, à la journaliste Anna Politkovskaïa, à Mandela, aux moines de Tibhirine… et à tant d'autres femmes et hommes qui aujourd'hui, dans la lignée de celles et ceux qui les ont précédés, continuent à nous interpeller et à nous ouvrir une Voie qui nous dépasse.

Mais le chemin du prophète est un chemin de crête où le vertige reste une menace et chacun(e), dans sa propre tradition, a pu hélas constater que des prophètes se sont compromis avec le pouvoir, soit en le prenant, soit en s'y appuyant ! Le prophète Elie en a fait les frais avant de se reprendre. (17) Mais nous avons aussi pu constater que des prêtres se sont faits prophètes et porteurs de liberté ; je songe au Père Damien, à Mgr Romero, au pasteur Bonhoeffer, à Helder Camara…

Nous avons besoin d'elles et d'eux.

Antoine Harmant

(1) Une clé de lecture n'est pas un exposé et ne veut pas s'imposer aux lecteurs(trices) par des démonstrations,mais au contraire, au départ de leurs connaissances et de leurs intuitions, fonctionner comme un outil qu'ils(elles) restent libres d'utiliser, si cela peut leur permettre de discerner. (retour)
(2) cf. Év. de Marc (1, 22) Ils étaient ébahis de l’enseignement de Jésus car il enseignait comme quelqu’un qui a de l’autorité et non comme les scribes. (retour)
(3) cf. Moïse, choisi par Yahvé au buisson ardent et le fréquentant régulièrement au Sinaï, de même que la désignation d’Aaron (Ex. 4, 10-31). (retour)
(4) cf. Les pharaons égyptiens, considérés comme engendrés par le dieu Amon-Re. (retour)
(5) Après sa conquête de l’Égypte, Alexandre fut salué par les prêtres d’Amon comme ‘Fils de Zeus ou de Poséidon’. (retour)
(6) cf. (entre autres) Antiochus IV Epiphane, manifestation de Dieu sur terre. (retour)
(7) cf. Canossa, ou le pouvoir du pape d’excommunier l’empereur du Saint Empire Germanique ! (retour)
(8) Loin du Dieu Infini, signe de l’Altérité, qui ne peut être délimité. (retour)
(9) cf. M. Liverani, "La Bible et l’invention de l’histoire" coll. folio histoire, éd. Gallimard, Paris, 2010, p. 444. (retour)
(10) Lv 10, 10 ; Ez 44, 23 ; Marc 1, 44 ; Luc 17, 14. (retour)
(11) Dieu, écrit avec majuscule, que nous distinguons du dieu objectivé. (retour)
(12) Nous n’inscrirons pas Dieu dans le schéma IV, une clé de lecture de l’histoire humaine. Ce Dieu dont le prophète se sent proche, ce Dieu incernable, indicible et qui marche avec son peuple. (retour)
(13) cf. LPC n° 15, A. Harmant, "Du côté des prophètes". (retour)
(14) Je n’aborderai pas la situation au Moyen-Orient ou en Orient, mais elle est très similaire. En Russie, la lourde condamnation des Pussy Riots, après leur protestation dans une cathédrale orthodoxe, est révélatrice de la collusion entre pouvoir temporel et pouvoir spirituel. Au Japon, l’empereur ne perdra ses prérogatives divines qu’en 1946. (retour)
(15) Nous gardons toutefois des traces persistantes du passé ! Songeons au président américain prêtant serment sur la Bible ou à Sarkozy nommé, durant sa présidence, chanoine de Latran. (retour)
(16) La finance, c’est l’argent coupé de la réalité pour laquelle il a été créé. (retour)
(17) 1Rois, chap. 18-19. (retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Actualisation biblique
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