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1 octobre 2013 2 01 /10 /octobre /2013 17:08
Alain Dupuis Y aurait-il Evangile et évangile.
Alain Dupuis
LPC n° 23 / 2013

Le rêve d'un peuple.

Sur la terre que le juif Jésus de Nazareth parcourait en témoignant de la proximité de Dieu et de la possibilité, ici et maintenant, d'un monde différent, les choses allaient plutôt mal. C'était la crise. Une crise politique, sociale, religieuse et morale…

On avait bien un "royaume", mais humilié et annexé à un immense empire qui, pour ses propres intérêts, faisait sa loi, manipulait politiques et religieux, exploitait les pauvres et foulait aux pieds l'héritage sacré des pères. Et le roi n'était qu'un métèque et un fantoche, à la solde de l'occupant.

Outre cet occupant, dont la soldatesque traînait partout, des régions entières, comme la Galilée, s'étaient vues envahies par des tas de "non juifs", menaçant la pureté ethnique, morale et religieuse du peuple. Pire, des milliers de citoyens, par appât du gain, quittaient la mère patrie pour faire souche dans les métropoles voisines ou lointaines, mécréantes et impures. Une sale époque, où tout fichait le camp !

Aussi, le peuple et ses élites, bercés par l'épopée racontée dans les "livres saints" des Anciens, vivaient-ils entre la nostalgie des temps anciens, aussi idéaux que mythiques, et le grand rêve de la restauration, par Dieu lui-même, d'un royaume enfin digne de ce nom !

Un royaume libéré, aussi invincible que son Dieu, nettoyé de toute la racaille étrangère et de toute impureté. Un royaume avec un vrai roi, héritier du légendaire David. Un Roi établi par Dieu, et dont l'autorité s'étendrait, pourquoi pas, jusqu'aux confins de la terre.

Personne n'était d'accord sur le "comment" ni sur le "quand" mais tous rêvaient que ça allait arriver, de manière imminente…

Pour certains, ce temps serait d'abord celui de la guérison des aveugles, des sourds, des boiteux, de la libération des prisonniers, de la justice rendue aux veuves abandonnées, aux orphelins spoliés, aux journaliers exploités etc…

Mais pour tous, ce serait l'heure de la revanche sur "les autres", les mécréants, les occupants, les païens, les renégats paganisés, les hérétiques, les collabos, les profiteurs, les adultères, les impurs, bref, tous ceux qui ont un petit ou un gros quelque chose à se reprocher quant à la Loi. Et ça chaufferait pour eux !

Alors, bien sûr, quand le bruit se répandit qu'un Galiléen, originaire de Nazareth, parcourait le pays en racontant des histoires de "royaume de Dieu ", on tendit l'oreille…Ne serait-ce pas enfin lui le futur Roi, le vrai, l'Envoyé, le Bras armé de Dieu pour le Grand Soir et les matins qui chantent ?

L'heureuse nouvelle du Royaume selon Jésus…

Lui, il allait plutôt par les campagnes, sur les rivages ou les places de villages, et racontait à des foules de gens simples des choses tellement familières et déconcertantes que même ses disciples les plus proches, fascinés, et pas peu fiers de son amitié, n'en croyaient pas leurs oreilles.

Ainsi, concernant ce fameux "royaume", qui les excitait tant, et où ils se voyaient déjà "en haut de l'affiche" (Mc10,35-41 et par Mt et Lc), son grand truc, c'était de le comparer à des choses aussi banales qu'une perle de valeur égarée dans le fouillis de la maison, un vieux trésor oublié, découvert enfoui dans un champ, la pincée de levain discrète qui fait monter toute la pâte à pain, la minuscule graine de moutarde qui devient arbuste touffu, ou encore des semailles en vue de la moisson…

Voyez, disait-il, par exemple :

"Le Royaume de Dieu, c'est comme un homme qui aurait jeté la semence sur la terre. Et, qu'il dorme ou qu'il veille, dans la nuit comme en plein jour, la semence germe et pousse, sans que lui-même sache comment. D'elle-même la terre produit du fruit, d'abord l'herbe, puis l'épi, puis plein de blé dans l'épi. Et lui, quand c'est mûr, il moissonne aussitôt." (Mc 4, 26-29)

Mais c'est quoi ça, devaient penser en eux-mêmes les disciples…

Qu'est-ce que c'est que ce Royaume ? Et ce "Semeur" qui sème et laisse pousser, tranquille, c'est qui ? Et alors, où est-il le Roi ? Où est-il le Dieu ? Ou est-il le Grand Soir ?

Ne savaient-ils pas, eux, en bons juifs, ce que "Royaume de Dieu" veut dire ?

Il y aurait Dieu, omniprésent et hyperactif, un Roi pour de vrai, oint par le Dieu, et surtout un grand coup de "karcher" pour fonder l'"Ordre nouveau"…Les " mauvais" au feu, et les "justes" aux honneurs !

Pourtant, il leur avait déjà dit aussi que le "royaume" pouvait être comparé à un semeur prodigue, qui sème à la volée la meilleure graine du monde…mais que, bien sûr, quelles que soient la qualité de la semence et la générosité du semeur, tout n'allait pas toujours pour le mieux… Partie de la semence tombe dans la pierraille, ou dans les ronces, ou sur le chemin, et puis les oiseaux, la sécheresse…les aléas du monde tel qu'il est. Mais là où la semence tombe dans la bonne terre, alors, quelle récolte ! "Comprenne qui pourra", avait-il ajouté, comme souvent… (Mt 13,1 ss ; Mc 4,1 ss ; Lc 8, 4-8).

Et justement, c'était là que ça coinçait…comme on va le voir…

Pire ! Il avait été jusqu'à leur raconter ceci : "On peut aussi comparer le royaume de Dieu à un homme ayant semé une belle semence dans son champ. Mais pendant la nuit, ‘un ennemi' de l'homme est venu et a semé de l'ivraie (ou zizanie) au milieu du blé. Quand le blé eut poussé et donné son fruit, l'ivraie apparut…Alors les serviteurs du Maître lui demandèrent : "D'où vient donc qu'il y a de la zizanie ? Le Maître répondit : un homme ennemi de l'homme a fait cela !"

Alors, continua-t-il, les serviteurs proposèrent au Maître d'aller arracher l'ivraie du champ…

Ça, les disciples comprenaient ! Pour désherber le royaume illico presto, ils étaient partants ! Au lance-flamme même s'il fallait !

Mais Jésus continua : "Le Maître leur dit : N'en faites rien ! De peur qu'en voulant arracher l'ivraie, vous n'arrachiez aussi le bon grain ! Laissez croître ensemble l'un et l'autre jusqu'à la moisson.". À la moisson, alors, l'ivraie sera réduite en cendre, et le bon grain sera engrangé… (Cf Mt 13, 24-30)

Le Nazaréen savait bien qu'il y a en tout homme un ennemi de l'homme et que la réalité de ce monde, comme le coeur de l'homme, est un inextricable mélange du meilleur et du pire. Mais que, de peur d'abîmer le meilleur, mieux vaut s'abstenir de trancher dans le vif…La vie, au final, fera le tri de ce qui est VIE, digne d'être engrangée pour toujours, et de ce qui n'aura jamais été que cendre…

Mais, comme à son habitude, il ne commenta pas. Il se contenta de dire : "Celui qui a des oreilles pour entendre, qu'il entende…"

Le "royaume" selon les rédacteurs des "évangiles"…

Ces petites "paraboles", aussi simples et laconiques qu'elles soient, semblent bien nous être parvenues intactes. Il faut donc croire que dans l'entourage immédiat de Jésus, à l'époque, dans le cercle des disciples ou en dehors, des femmes ou des hommes eurent des oreilles pour les entendre telles quelles et les garder précieusement. Mais, visiblement, ça n'a pas duré… En effet, les textes qui nous sont parvenus, rédigés une ou plusieurs générations après le passage de Jésus, semblent témoigner d'une évidente manipulation, aussi malhabile que tragique, probablement venue des "catéchistes" ou "pasteurs" de l'époque…

Il est clair que ce "royaume" qui pousse tout seul, sans qu'on s'en aperçoive, ce semeur qui sème à tout vent sans se soucier le moins du monde où tombe la semence, et ce champ de blé où il ne faut surtout pas enlever la mauvaise herbe, de peur d'arracher aussi les épis, ça n'avait ni queue ni tête pour motiver les jeunes communautés à persévérer dans la Voie, alors que le "royaume" se faisait attendre ! Et cet "homme ennemi de l'homme" qui sème la zizanie, n'était-ce pas décidément trop subtil pour les oreilles de "petites gens" qui formaient les communautés ?

Alors, au moment de mettre par écrit ces enseignements, pour asseoir leur autorité sur les communautés, les "évangélistes", ces nouveaux "scribes", expliquèrent confusément que Jésus ne parlait qu'en paraboles, précisément pour que le "vulgus pecum" ne comprenne rien, mais que ensuite et "en particulier à ses propres disciples, il expliquait tout." ! (Mt 13,13 ; Mc 4, 10-12 ; Lc 8, 9-10) - (Mt 13, 34-35 ; Mc 4 33-34). Eux donc, successeurs des premiers disciples, auraient reçu ce dépôt secret…

Et de mettre dans la bouche de Jésus des "commentaires" confiés prétendument en secret aux apôtres, bourrés de morale et de toutes les "croyances" populaires du temps.

Dans le cas de la parabole du semeur prodigue (Mt 13, 18-23 ; Mc 4, 13-20 ; Lc 8 13-15), le commentaire, attesté par les trois synoptiques, donc déjà ancien, témoigne de toute évidence du souci des évangélistes d'enrayer les défections de toutes sortes dans les communautés, face à un royaume qui ne "vient" toujours pas, et un "messie" qui ne revient toujours pas. Les oiseaux transformés en "Satan " peuvent faire sourire. Le reste est déjà du domaine du "prêche" moralisateur, ce que n'était pas la parabole, en soi.

Mais dans le cas de la parabole du bon grain et de l'ivraie (Mt 13,36-43), on tombe de haut :

  • Celui qui "sème" ne serait pas le Dieu-père, Source de la Vie, mais l'énigmatique "Fils de l'homme" de l'apocalyptique juive, appliqué sans doute à Jésus.
  • Le bon grain ne serait plus la "Vie abondante" offerte à tous, mais, sans qu'on puisse comprendre ni comment ni pourquoi, devient une sorte de nouveau "peuple élu", les "fils de lumière", les "gentils", des "fils de Dieu" semés sur le monde ???
  • L'ivraie serait donc, bien sûr, en contrepoint, les "fils des ténèbres", du même folklore dualiste : les "fils du Mauvais", les "méchants"…semés par qui ? Mais par le Diable, bien sûr… Il manquait au tableau, celui-là !
  • Et, bouquet final de ce feu d'artifice : la fin des temps, avec comme chef d'orchestre ce même Fils de l'homme, qui se solde par la grande fournaise à pécheurs, avec lamentations et grincement de dents, tandis que les "justes" resplendissent dans le Royaume de leur Père.

Et pour tenter d'authentifier ce pur délire "mythologico- moralo-théologique", le rédacteur ose reprendre la formule de Jésus : "Qui a des oreilles, qu'il entende !"…ce qui n'a plus ici aucun sens puisque, cette fois-ci, l'enseignement est censé être totalement explicite. Mais la formule, dans la bouche du Nazaréen et concernant SA vision du Royaume, était un appel à une écoute profonde et à une compréhension par le "coeur" de l'oeuvre silencieuse de Dieu en cours. Ici, sous la plume des nouveaux "scribes" des jeunes églises, elle prend la couleur d'une terrible menace.

La "pastorale de la peur" était déjà sur les rails et pour des siècles !

Alors, nous qui avons si souvent de l'"Évangile" plein la bouche (tout l'Évangile et rien que l'Évangile, n'est-ce pas ?), n'avons-nous pas, dans ces brefs exemples, l'indice qu'il nous faut être extrêmement prudents sur ce que nous entendons par là…et ce que nos contemporains pourraient bien en entendre. J'ai le sentiment profond que l'Évangile selon Jésus trouve souvent le chemin de leur écoute profonde et de leur coeur, même à travers d'autres approches…Mais l'évangile des "scribes" les fait fuir…

Et si nous nous contentions, d'abord en nous puis autour de nous, de tout faire pour permettre à "la terre, d'elle-même, produire son fruit" ?

Alain Dupuis alaindupuis@terra.com

Published by Libre pensée chrétienne - dans Actualisation biblique
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