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1 septembre 2018 6 01 /09 /septembre /2018 08:00
Christiane van den MeersschautEnseigner: donner et recevoir, être en relation
Christiane van den Meersschaut

L'inquiétude de nombreux chrétiens de l'Eglise catholique est grande. La diminution de la pratique dominicale et des sacrements est spectaculaire. Très vite il est dit que "les gens n’ont plus la foi" et l’enseignement de la religion est alors très souvent mis en accusation!

L'enseignement a-t-il comme but premier de convertir l'athée, de lui apprendre la Loi et les normes de notre Eglise ? De le faire baptiser ? De le faire grossir nos rangs ? De lui donner "la foi" à tout prix parce que c'est la meilleure chose pour lui, même, si lui, ne le sait pas ? De lui dire qu’hors de l'Eglise il n’y a point de salut, car elle détient la seule vérité?

Ou s'agit-il d'enseigner les Ecritures en ouvrant à l'homme un chemin de liberté ? Un chemin qui lui permette de le tenir éveillé, debout, ouvert à lui-même comme aux autres? Enseigner ne serait-ce pas faire un bout de chemin avec l‘homme à travers un approfondissement spirituel qui pourra peut-être donner un sens nouveau à sa vie ?

L'Evangile de Marc, au chapitre VI, (6b-13) nous apporte une réponse à nos questions.

Nous voyons Jésus qui appelle auprès de Lui les douze. Les apôtres étaient unis autour de Jésus, avec Lui, ils vivaient certaines valeurs et étaient les témoins actifs d'une entraide mutuelle. Les ayant appelés auprès de Lui, Il peut à leur tour les envoyer. C'est parce qu'ils sont venus à Jésus, qu'ils vivent une relation de foi, qu'ils peuvent aller vers leurs frères.

A la demande de Jésus, ils partent par deux, car pour parcourir un tel chemin, les témoins aussi ont besoin d'être en relation, de ne plus être seuls, d’être en dialogue et en confrontation, de partager en équipe et en communauté. Deux, c'est déjà le début d'un peuple!

La parole et le témoignage d'une façon de vivre portés par plusieurs portent plus que ceux d'un seul et génèrent de la sorte très souvent une série de questions chez les interlocuteurs. Pourquoi vivent-ils ainsi? Qui les pousse à agir de la sorte? ... Lorsque l'autre nous pose question, ne sommes-nous pas déjà ouverts à une parole, à un enseignement ?

Jésus invite ses amis à ne rien emporter sur le chemin. Il leur demande de ne pas s'assurer avant de partir, mais de Lui faire confiance. Oui, ils peuvent se lancer sur les chemins parce qu’il y a des maisons, des cœurs qui vont s'ouvrir, des gens qui vont les accueillir. Avec de grands moyens, ils susciteraient sans doute une grande curiosité, mais celle-ci une fois assouvie, que resterait-il ?

Non, ce qu'il faut c’est aller à la rencontre des gens. Aller là où ils vivent et dans ce qu'ils vivent. Là, être le porteur d’une Bonne Nouvelle, d’un "goût de premier matin" (J. REDING), d'une parole qui éveille, qui enflamme, qui génère le désir d'un retournement de vie. Là, ils prendront le temps nécessaire pour proclamer la Parole et pour "chasser les démons" c'est-à-dire délivrer l’homme et la femme de tout ce qui les empêche de vivre en relation, en frères et sœurs, de les délivrer de ce qui les empêche de vivre en "fils de Dieu".

Alors, à leur tour, ces gens vont pouvoir accueillir et nourrir les envoyés et ceux-ci pourront comprendre qu'ils ne doivent pas tout attendre de Dieu. Que la foi en Dieu se vit dans la relation aux autres.

Ensuite, ayant été nourris, les disciples devront repartir, ne pas s'installer, reprendre la marche. Mais attention, ils devront respecter la liberté des gens, le lent cheminement de certains. S’ils ne sont pas écoutés, s'ils ne sont pas accueillis... ils ne devront pas insister, ils ne devront pas s'imposer, ils ne pourront pas les forcer, car avec Jésus, on ne violente pas. Ils devront donc s'en aller. Mais dans ce cas, ils partiront en leur laissant un signe : "ils devront secouer la poussière de leurs souliers". C'est-à-dire qu'ils partiront sans amertume du non-accueil, ils renverront le non-accueil à celui qui n'a pas accueilli.

Ils ont voulu entrer en relation, partager la parole, libérer "des démons", vivre fraternellement, mais certains ne le veulent pas. On les laisse à eux-mêmes. Il ne faut pas les convaincre. Il y a bien ici u n e mise en garde contre le prosélytisme. Il ne s'agit pas d'imposer ses idées, de mettre tout son zèle à recruter des adeptes. Mais il s'agit de dire à l’autre: je te laisse ce qui t'appartient jusque dans tes pensées les plus intimes. Débrouille­ toi avec elles. C'est un acte indispensable pour laisser la liberté à l'autre et retrouver sa propre liberté.

Jésus n'a pas choisi des experts pour aller proclamer, par la Parole et par les actes, "la Bonne Nouvelle". Ils sont peu formés, leur relation à Jésus n'est pas très vieille mais Jésus leur fait confiance. Ce sont des gens en marche, des nomades de la foi et pour que la foi soit vivante, il faut qu'elle soit en mouvement.

Jésus nous fait confiance. A celui qui désire vivre de sa Parole, Il demande ce double mouvement: viens vivre de moi et va vers tes frères . Frappe à la porte de l'humain, au cœur de l'homme, offre-lui une parole qui le mette debout, chasse "les démons" qui entravent sa liberté de relations. Mais respecte son choix !

Christiane van den Meersschaut - LPC-1999

Sources :

  • Philippe BACQ - conférences: l'Evangile de Marc
  • Gabriel RINGLET - "L'Evangile d'un libre-penseur"
  • Pierre THEL - commentaire du curé d'Aubin (Aveyron)
4 août 2018 6 04 /08 /août /2018 08:00
Herman Van den MeersschautFatima, révélation ou parapsychologie ?
Herman Van den Meersschaut

Quand j'écrivais dans le numéro de juin que l'homme sortait peut-être lentement de son enfance et que nous étions en train de quitter, entre autres, le dieu magicien, j'étais sans doute un peu trop optimiste, puisque voilà que le Pape le ressuscite de plus belle à Fatima.

L'affaire de la révélation du troisième secret est, comme le dit Pierre de Locht, "profondément choquante'' (1), avant tout pour la conception de Dieu qu'elle implique.

Ainsi Dieu, via Marie, aurait protégé Jean-Paul II, mais ne serait pas intervenu pour sauver Romero, Luther King, l'enfant qui meurt du sida ou les victimes des génocides? Cette image d'un dieu injuste et sadique agissant selon son bon vouloir est tout simplement révoltante et en complète contradiction avec le Dieu d'Amour annoncé par Jésus. De ce dieu- là, je suis radicalement athée.

Se pose évidemment ici le problème de l'immédiateté de l'intervention de Dieu dans nos vies. Que penser de formules comme "c'est la volonté de Dieu, à la grâce de Dieu, Dieu y pourvoira, le plan divin, le projet de Dieu, les voies de Dieu..." lorsqu'elles servent à justifier n'importe quoi, voire les pires horreurs (croisades, inquisitions, jihad, sionisme...)?

Certains ne pensent-ils pas pouvoir infléchir, orienter l'action de Dieu par des rites, des prières, des pèlerinages, des impositions de mains ou même des mortifications ?

Nous naviguons ici, me semble-t-il, en pleine mentalité magique. Qu'en pensez-vous ?

En faisant foi aux révélations à la Nostradamus de la voyante de Fatima, Jean-Paul II

Perpétue les anciens rites païens de divination, que l'Eglise a souvent combattus et qu'elle appelait de l'idolâtrie. Qu'il se ridiculise aux yeux des laïcs en s'impliquant personnellement dans cette affaire, c'est triste; mais pour nous, chrétiens, c'est choquant car cela risque de faire croire qu'être catholique c'est adhérer à de telles conceptions de foi.

Mais cela pose aussi et surtout le problème de la "Révélation" des textes révélés, de toute révélation.

* Pour notre cardinal, les choses sont simples ; c'est dans le buisson ardent que Dieu se révèle lui-même à Moïse. Je cite (2) : "Tout est arrivé là : en personne, Dieu dit qui Il est. Nous ne pouvons en effet l'apprendre que de Lui-même ; toutes les autres sources d'information sont trompeuses. Seul Dieu peut parler de soi-même. La vraie connaissance de Dieu ne surgit pas de notre expérience, comme la vapeur d'un marais ; elle descend d'en haut et réduit en miettes tous les miroirs mensongers. Dans ces miroirs, nous ne voyons jamais plus que nous-mêmes !"

Voilà, Dieu parle en direct et seuls certains élus et initiés auraient le privilège d’ entendre la révélation. L'expérience des hommes est impuissante à nous révéler quoi que ce soit sur Dieu.

C'est terrible d'oser encore écrire des choses pareilles à une époque où nous sommes mis en présence de toutes les religions et spiritualités du monde.

* Par contre, si nous considérons les Ecritures comme la recherche passionnée des hommes d'un absolu qui les habite, qu’ils essayent de cerner et de comprendre à travers des récits souvent mythiques, alors elles deviennent chemin de révélation de Dieu dans nos vies.

Lorsque je lis dans la Bible : Dieu dit à Moïse..." et que je traduis cela par : "Moïse pense que Dieu lui dit..." il ne s'agit pas simplement des impressions ou des imaginations subjectives d'un personnage. Ce que les auteurs font dire à Dieu, ici, est dans une expression littéraire particulière, soigneusement ciselée l'énoncé des conclusions auxquelles une très longue réflexion commune sur la vie les a menés. En fréquentant ces textes nous profitons et nous nous nourrissons de l'expérience de nos ancêtres dans la foi.

On pourrait donc dire que ce n'est qu'à travers notre expérience que quelque chose de Dieu peut se révéler à nous. Accepter la possibilité de contact direct avec la divinité et donc de révélation immédiate de la part de celle-ci peut mener à tous les abus et déviations. Les sectes sont des spécialistes en la matière. Le gourou prétend toujours avoir eu un contact direct avec la divinité, ce qui lui donne une aura et un mystère qui seront savamment entretenus et lui procureront une autorité infaillible.

Bien sûr, que certains voyants d'apparitions mariales soient sincères ne fait aucun doute. Qu'ils aient vu et entendu quelque chose n'est pas à contester mais cela concerne plutôt le domaine du paranormal, du parapsychologique, de la psychiatrie.

Si ce qu'ont vu et entendu ces voyants leur apporte un mieux-être, un épanouissement spirituel, une libération dans le sens évangélique, on ne peut qu'applaudir. Mais cela ne semble pas toujours être le cas pour tous, comme à Fatima par exemple. Les enfants ont, en effet, beaucoup souffert de ce qui leur est arrivé.

Ce qui est frappant dans ces apparitions, c'est la débilité déconcertante des révélations en regard du mystère qui les a entourées. Jugez-en :

En 1917 Lucia, Jacinta et Francisco voient la Vierge leur apparaître au-dessus d'un petit chêne. Voici u n des dialogues :

"Lucia demande si elle ira au ciel ?

La Dame lui répond : oui tu iras au ciel.

- Et Jacinta ?

- Elle aussi, dit la Dame.

- Et Francisco ?

Lui aussi, dit la Dame, mais... ajouta-t-elle, il devra auparavant réciter beaucoup de chapelets'' (3).

Francisco mourra de la grippe espagnole en 1918, Jacinta en 1920. Lucia restée seule, apprit à lire et ne relata les événements de 1915-1917 qu’entre 1930 et 1970 (??).

Cinq cahiers manuscrits successifs, qui reprennent la même histoire, furent demandés par l'Eglise à Lucia, afin de pouvoir recouper ses affirmations.

En lisant le livre de Daniel COSTELLE, qui a été écrit d'après les cahiers de Lucia, on a la nette impression que Lucia, qui était l'aînée, semblait manifestement dominer les deux autres enfants et surtout Francisco qui, lui n'a jamais rien entendu de ce que disait l'apparition et en était d'ailleurs fort déçu ! C'est toujours Lucia qui questionne et répond et c'est elle seule qui racontera leur histoire.

Sans doute écoutait-elle bien le catéchisme car, dans le discours de l'apparition on retrouve tous les poncifs de la théologie doloriste de l'époque.

"Voulez- vous, dit la Dame, vous offrir à Dieu, en acceptant toutes les souffrances qu'il voudra bien vous envoyer, en réparation de tous les péchés qui l'offensent, et pour obtenir la conversion des pécheurs ? ...

- Oui, nous le voulons, répond Lucia.

- Vous aurez beaucoup à souffrir... ( puis, avec un merveilleux sourire) la grâce de Dieu vous assistera et vous consolera toujours...

... Priez beaucoup et faites des sacrifices pour les pécheurs. Sachez que beaucoup d'âmes vont en enfer parce qu'il n'y a personne qui se sacrifie et prie pour elles." (4)

Jean-Paul II semble, lui aussi, aller dans ce sens, puisqu'il dit offrir, lui aussi, les souffrances de sa maladie et de son grand âge pour le salut du monde.

Et vous, qu'en pensez-vous '!

Herman Van den Meersschaut - LPC-1998

(1) Fatima : la révélation choquante. Article de Pierre de Locht dans "Le Soir" du 26 mai 2000 (retour)
(2) Trois à table" Paroles de vie - Pâques 2000 Lettre du Cardinal Dannee!s (retour)
(3) "Fatima" de Daniel Costelle aux éditions François Bourin (retour)
(4) "Fatima" de Daniel Costelle aux éditions François Bourin (retour)
17 mars 2018 6 17 /03 /mars /2018 09:00
Christiane van den MeersschautLa deuxième naissance
Christiane van den Meersschaut

Ce qui est frappant dans la Bible, c'est le grand nombre de textes du Premier comme du Second Testament qui invitent l'homme à une deuxième naissance. Il lui est à chaque fois demandé de s'arracher à toutes les puissances d'esclavage, d'accepter de mourir à certaines habitudes qui induisent "des morts". C'est alors qu'il pourra re-naître pour continuer la création à l'image de Dieu, car, en laissant germer Dieu en lui, il divinisera l'humanité.

Cette renaissance, nous le savons bien, n’est est pas située dans le temps en un instant précis, mais est une attitude quotidienne de remise en question. Il me semble que toute personne qui est appelée à transmettre les récits bibliques, prêtre, enseignant, parent, ... doit relire les textes à la lumière de l'exégèse d'aujourd'hui. Ensuite, les faire re-naître pour qu'ils deviennent porteurs de sens, porteurs de vie pour l’homme du 21ème siècle.

Je voudrais partager avec vous une expérience vécue avec un groupe d'enfants de 11 ans.

J'avais raconté "Le sacrifice d'Isaac". Suite à ce récit, Alexandre m'explique que ce texte veut nous dire que Dieu met l'homme à l'épreuve pour voir jusqu'où va sa confiance en lui. A ma demande de savoir comment il a découvert ce message, il me répond que son professeur précédent l'avait expliqué ainsi. J'ai donc demandé que chacun s'interroge : "Et si, aujourd'hui votre papa ou votre maman entendait Dieu lui demander "Donne-moi ton fils", qu'est-ce que cela voudrait bien dire ?

Après quelques "je ne sais pas", Sébastien lance : "C'est lui faire aimer Dieu." Et d'autres réponses s'enchaînent : "C'est lui apprendre qui est Dieu." "C'est l'inscrire au cours de religion" ; "c'est le faire baptiser" ; "c'est lui lire la Bible".

Vanessa dit alors : "oui, mais aujourd'hui, les fils, c'est nous. Qu'est-ce que ce texte veut dire? Comment nous, on peut se donner à Dieu ? Car c'est nos parents qui décident.

Je leur propose alors de relire le chapitre 25 de St Matthieu et bien vite Michaël dit : "Si on veut se donner à Dieu, on doit se donner aux autres." "Comment ?" dis-je. "En consolant celui qui est triste à la récré, en m'occupant de ma petite sœur pour que ma maman soit moins nerveuse, en acceptant dans notre équipe le 'mauvais' élève de la classe…

Nous nous demandons alors si nous connaissons des gens qui se donnent à Dieu en se donnant aux autres. Des noms très populaires sont cités : Mère Térésa, Sœur Emmanuelle, l'abbé Pierre, le Père Damien... Nous observons aussi que parmi les gens qui nous entourent, il y en a qui essayent de vivre comme cela. Et chacun de donner des exemples.

Nous relisons le texte dans la Bible et je le situe alors dans l'histoire culturelle de l'époque. Ceci afin de pouvoir expliquer pourquoi Abraham croit que Dieu lui demande de lui sacrifier son fils. Nous constatons qu'Abraham est marqué par les religions naturelles et leurs coutumes, qu'il vit au milieu des Cananéens qui, comme ses propres ancêtres, sacrifiaient des humains pour obtenir des faveurs ou apaiser la colère des dieux. Nous découvrons que cette prise de conscience d'Abraham est un grand progrès pour l'histoire de l'humanité : toute une descendance qui, au milieu d'autres peuples, va abandonner cette coutume de donner la mort, au profit d'un dieu de vie.

Sans aucun jugement de ma part sur le professeur précédent, en mon for intérieur, je m'interroge sur l'événement. Je me demande si cette personne transmet simplement l'explication qu'elle-même a reçue, parce que c'est comme cela qu'on l'explique d'habitude, ou si c'est une explication qui la comble ? Cette explication peut-elle la faire re-naître? Peut-on aimer un Dieu qui, nous dit-on, nous aime comme un père, et qui pousserait le sadisme jusqu'à mesurer notre amour en nous demandant de donner la mort ? Juste pour voir jusqu'où on peut aller ? Faut-il continuer à véhiculer cela ?

Abraham Segal, interrogé par M. Dubertret à propos de son livre "Enquête sur un patriarche", nous fait remarquer ceci : En Israël, aujourd’hui, le sacrifice des jeunes générations par les pères dans des guerres à répétition est associé à l'épisode biblique du "sacrifice d'Isaac" ("aqedah", en hébreu) .(1)

La référence est consciente, clairement formulée et débattue par les intellectuels comme dans la rue. De guerre en guerre, la société israélienne est passée, par rapport à l'aqedah", du conformisme à la contestation. Le mythe a d'abord justifié le sacrifice des jeunes soldats. Puis, des écrivains, des poètes, des politiciens se sont révoltés, ont osé dire que cette référence était nocive. Assez de sacrifices ! Ce mouvement est né après la guerre de 1967 et n'a cessé de se renforcer par la suite. ("La Vie " 11° 2640 du 04.04.96)

Nous croyons en un Dieu d'amour, en un Dieu qui veut la Vie, en un Dieu qui nous demande de ne pas scandaliser un seul de "ses petits". Nous ne pouvons plus présenter un Dieu qui jouerait avec "ses petits" à faire semblant.

Christiane van den Meersschaut

(1) N. d. l. r. : Etant donné qu'il s'agit d'une citation, nous n'y changeons rien ; il est cependant intéressant de savoir que l'hébreu aqeda signifie ligature ou ligotage, du verbe aqad, lier (Gn 22,9 : il lia Isaac, son fils) .Comme le dit notamment A. Abecassis, il s'agit de la ligature d'Isaac. (retour)
6 janvier 2018 6 06 /01 /janvier /2018 09:00
Herman Van den MeersschautVous avez dit : lieux saints ?
Herman Van den Meersschaut

Les tragiques événements du Moyen-Orient me posent toujours de nombreuses et difficiles questions. Comment, par exemple, un groupe humain peut-il se considérer comme élu par Dieu?

Si nous critiquons violemment les sectes qui usent abondamment de cette prérogative, nous n'osons souvent pas remettre cela en question lorsqu'il s'agit du peuple hébreu. Sans doute, craignons-nous d'être taxés d'antisémites. Peuple élu sur une terre sainte, parce que reçue de Dieu? Et pourtant, Israël n'a-t-il pas conquis son territoire de haute lutte, comme tout autre peuple de cette époque, au détriment de ceux qui l'habitaient? L’occupation de Canaan ne se différencie en rien des autres guerres de conquête. Les plus forts dictaient leur loi aux plus faibles. Israël en sera d'ailleurs victime tout au long de son histoire nationale.

Assyriens, Babyloniens, Perses, Grecs domineront la région, pour finir par les Romains qui rayeront Israël de la carte en 70 et disperseront le peuple (diaspora).

Comment ce peuple a pu maintenir son identité, sa culture, à travers toutes les avanies que le monde chrétien lui a fait subir, est tout à fait unique dans l'histoire des hommes. Ce qui a permis sa survie est, sans conteste, sa détermination de transmettre la foi des ancêtres à travers le judaïsme et aussi d'entretenir la nostalgie d'un retour proche à Jérusalem (1). Il faudra près de deux millénaires pour voir apparaître le mouvement sioniste et la revendication très nette du retour des Juifs sur leur "Terre promise".

Traumatisée par le choc de la Shoah perpétrée par les nazis, la communauté internationale exprima un désir de réparation évident et étudia la possibilité de la création d'un Etat juif en Palestine, région occupée majoritairement par des populations arabes, musulmanes et chrétiennes. On sait ce qui advint : les Etats arabes refusèrent catégoriquement le partage de la Palestine proposé par l'ONU, l'avis des populations concernées n'ayant même pas été sollicité. On peut mesurer la dose de mépris dont faisaient preuve les acteurs politiques de l'époque, en plaçant ainsi deux peuples sur des territoires invivables, dans une situation conflictuelle inévitable. La guerre éclata d'ailleurs au lendemain de la naissance de l'Etat d'Israël. Cela a placé tout de suite les Israéliens et les Palestiniens dans une optique de reconquête qui, depuis, ne les a pas quittés.

Il fallait être totalement ignorant du judaïsme en créant un Israël sans Jérusalem, la cité sainte-sacrée par excellence non seulement pour les juifs mais aussi pour les musulmans et les chrétiens. La composante religieuse du problème ne peut pas être sous-estimée. La religion est omniprésente à Jérusalem. Alors que l'Etat d'Israël a une constitution laïque, la vie quotidienne y est complètement dominée par la religion. Il n'y a qu'à observer l'arrêt complet de la vie courante que provoque le shabbat à Jérusalem ou les règles alimentaires très largement répandues. Il y a à Jérusalem une sacralisation extrême de la terre et de lieux divers. Le mot "sacré" n'est plus ici, simplement, "ce qui a rapport à la divinité", comme le dit le dictionnaire, mais "sacré" dans le sens de "intouchable", "à quoi on doit un respect absolu", puisque, d'une certaine façon, Dieu l'a touché.

Le thème de la "Terre promise", qui traverse une bonne partie du premier Testament, est souvent interprété par beaucoup d'entre nous d'une façon symbolique. Chacun de nous marche vers sa terre promise, image d'une vie meilleure, d'un bonheur à découvrir, à construire. Pour beaucoup de juifs, et pas seulement les fondamentalistes, cette terre promise ne peut être qu'Israël, ce petit bout de terre bien concret : le grand Israël de Salomon, reçu de Dieu lui-même.

Nous sommes ici dans une logique de "droit du sol" et de "droit divin", donc indiscutable. Les droits des hommes semblent ici relégués aux oubliettes. En Belgique, nous savons bien à quelles aberrations peut conduire le "droit du sol". Mais heureusement, nos nombreux "compromis à la belge" nous ont permis d'éviter des conflits majeurs. Il y a de toute évidence une sacralisation du sol dans tous les mouvements nationalistes.

En tous cas, l'exercice du compromis ne semble pas se pratiquer dans les milieux religieux puisque le "droit divin" légitime leurs actions. Dieu est-il plus présent là-bas qu'ici ?

Les trois religions monothéistes ont- elles vraiment le même Dieu? Théoriquement oui. Mais sur le terrain on ne peut qu'en douter, lorsqu'on voit chacun prier dans son coin : les juifs devant le Mur des Lamentations, les musulmans vingt mètres plus haut sur l'Esplanade des mosquées, et les chrétiens qui se disputent un Saint- Sépulchre délabré. Les "lieux saints" de Jérusalem valent-ils vraiment tant de souffrances humaines?

Jésus, en son temps, pleurait déjà sur Jérusalem. Pauvres peuples de Palestine, que d'erreurs au nom de Dieu!

Herman Van den Meersschaut - LPC février 2001

(1) Une prière commence par ces mots: "L'an prochain à Jérusalem". (retour)

Note de l’auteur

Chacun sait combien le dramatique conflit du Proche-Orient est complexe. Aussi, la mention de certains aspects historiques et politiques n'implique en rien une prise de position de notre part, mais se veut seulement le rappel du contexte dans lequel on ne peut que déplorer les souffrances et dommages sans nombre causés par le fondamentalisme et l'intégrisme dans les deux camps.

"Ainsi, contrairement aux idées reçues,... Pour la tradition juive, le saint et la promesse divine, sont liés au comportement moral des hommes et non pas à une valeur intrinsèque d'un bout de terre, quel qu'il soit.

Rabbin David MEYER (La Libre Belgique - 11 janvier 2001)

23 décembre 2017 6 23 /12 /décembre /2017 13:38
bateau lpcUne tâche immense…
Herman Van den Meersschaut

"Je suis né le 1 avril 1985 à 13 h 47 dans la salle n° 7 de la Maternité Ste-Nitouche, 9 rue des Choux à Bioul. Tout s'est bien passé; je pesais 3,02 kg et mesurais 49,8 cm. Etaient présents : mon papa, le docteur Bonsoin et deux infirmières, madame Bonenfant et madame Bogosse. Ma maman occupait la chambre 22, lit 4 au 2e étage.

Voici des photos et une vidéo de ma naissance ; on y voit aussi mon parrain et ma marraine... etc."

Voilà ce que pourrait nous dire de sa naissance un enfant de cette fin de millénaire. Tous les éléments cités ont dù être consignés et archivés quelque part.

Lorsqu'on aborde avec des enfants (10-12 ans) la naissance de Jésus dans les textes des Evangiles, ils sont tout étonnés de n'y trouver aucun détail. Il faut dire qu'aussi bien chez Matthieu que chez Luc les textes sont d'une sobriété étonnante.

Disposer de si peu d'éléments concrets au sujet d'un personnage aussi important les surprend et les déçoit à la fois. Comment ? On ne connaît même pas la date ? Ce n'est pas le 25 décembre ? Mais alors, ce n'est pas vrai ce qui est écrit ? Est-ce qu'il a vraiment existé ?

Faire comprendre à des enfants habitués à une infonnation encyclopédique que nous n'avons aucun accès au Jésus de l’Histoire n'est pas chose aisée. Le temps est loin où nous écoutions, fascinés, le 5e évangile de Noël, qu'on nous avait si bien composé en mélangeant Luc, Matthieu et les apocryphes. Quel merveilleux souvenir pour beaucoup d'entre nous ! Tout cela nous était évidemment présenté comme parfaitement historique et nous ne nous posions pas trop de questions à ce sujet.

Mais les enfants d’aujourd'hui sont peut-être plus réalistes, en tout cas moins longtemps crédules et ne se contentent pas de réponses évasives du genre: "Ah ça, c'est un mystère !"

Et cependant, ils sont souvent tiraillés entre un besoin de croire au merveilleux et une sorte de scepticisme teinté de méfiance, exigeant des réponses claires. (C'est ce qui se passe un peu avec saint Nicolas.) On aimerait bien y croire mais il ne faut pas nous raconter des histoires qui ne sont pas vraies !

Qui est le père de Jésus? Comment Marie a-t-elle pu avoir un enfant sans avoir de rapports avec Joseph? Ce n'est pas possible ! Jésus avait-il des frères? Etc. Voilà le genre de questions qui reviennent régulièrement.

Ces questions ne me gênent plus actuellement et c'est en libre penseur que j'y réponds. Mais combien de temps ne faut-il pas passer à "détricoter" les vieilles croyances et "retricoter" le message dans un langage actuel, cohérent et intellectuellement crédible pour les enfants.

Et cela en les aidant à entrer progressivement dans cet univers des mythes, des symboles, de la poésie, de l'image écrite. Or, nos enfants sont de grands consommateurs d'images. (B.D. - Films - Vidéo)

Il y a évidemment une énonne différence entre "l'image écrite" et l'image dessinée ou filmée. La première nous permet de recréer notre image, tandis que la seconde nous impose son image. D'où, la richesse et la diversité d'interprétation de l'image écrite. Ce qui laisse, bien sûr, toute sa valeur à l'image dessinée. On peut remarquer dans cette optique la pauvreté consternante de beaucoup de films bibliques reproduisant littéralement les images du texte et n'aidant ainsi en rien à la compréhension symbolique du message.

La Bible est un immense livre d'images écrites, pour la plupart symboliques. Mais en "historicisant" globalement tous ces récits on les a rendus souvent incompréhensibles et sans intérêt, occultant ainsi leur véritable vocation : exprimer l'indicible, l'invisible.

Il y a donc tout un travail de reconstruction, de redécouverte à réaliser avec les enfants dès qu'ils sont en âge d'apprécier un texte littéraire. Leur faire découvrir par exemple qu'un récit mythique, un conte, une fiction peut être plus porteuse de vérité que n'importe quel reportage relatant des faits réels.

Mais au fait, qu'est-ce qui est vrai? Qu'est-ce que la vérité? J'aime la phrase de Maurois : "La vérité de chacun est ce qui le grandit." La Parole de la Bible peut faire grandir les enfants si nous leur en donnons les clés de lecture que nous propose l'exégèse moderne. Une lecture fondamentaliste et historicisante de ces textes ne peut les mener qu'à des impasses et des rejets ou parfois aux excès de l'intégrisme.

Saint Paul ne disait-il pas : "Lorsque j'étais enfant, je pensais comme un enfant ; maintenant que je suis un adulte, je pense comme un adulte..." Combien de chrétiens en sont restés à une foi enfantine ?

La tâche est immense et les ouvriers sont rares. Les libres penseurs sont peu nombreux dans nos églises et la force d'inertie de nos institutions est incommensurable. Nous ne sommes donc que de simples serviteurs semant humblement la libre parole de Jésus de Nazareth en espérant qu'elle puisse faire germer quelque part d'autres initiatives.

Joyeux Noël.

Herman Van den Meersschaut

23 décembre 2017 6 23 /12 /décembre /2017 09:00
Christiane van den MeersschautUn Dieu proche et discret
Christiane van den Meersschaut

Durant l'exode d'Egypte, alors que le peuple d'Israël traversait le désert du Sinaï, Yahvé se fit connaître, nous dit l'Ecriture, par la tempête, le tremblement de terre et le feu.

Quoi de plus naturel, pour un peuple qui vit (et écrit son histoire) parmi d'autres qui, eux croient tous, avec crainte d'ailleurs, aux dieux de la nature ?

Il faudra attendre Elie pour avoir une autre image de Dieu. Le prophète luttant contre les prêtres de Baal provoqua un jour leur massacre. Menacé, il s'enfuit pour échapper à la colère et la persécution de la reine Jézabel. Il se rendit alors au Sinaï, revivant le chemin spirituel de son peuple. C'est ainsi qu'il entre au creux d'une caverne pour y passer la nuit. C'était aussi la nuit dans le coeur d'Elie. Son coeur était lourd comme un jour d'orage, agité comme un vent violent, brisé comme après un tremblement de terre, anéanti comme après le passage du feu du ciel. Au terme d'une véritable agonie spirituelle, il fait une toute nouvelle expérience de Dieu, découvrant Yahvé dans le souffle léger d’une brise . Notons cependant, qu'Elie a encore peur de Dieu, puisqu'il se couvre le visage avec son manteau avant de se présenter à lui.

Avec ce récit, une nouvelle image de Dieu apparaît dans le Premier Testament ; un Dieu de discrétion. Une nouvelle proposition est faite à l'homme biblique: être à l'écoute de la discrétion de Dieu.

Chaque 25 décembre, des chercheurs de Dieu tentent de quitter leur agitation intérieure, pour partir comme des voyageurs dans la nuit pour une marche pleine d'espérance vers Jésus, leur point de repère. Sentant le besoin de retrouver leur route, ils font le calme en eux et, contemplant cet enfant fragile couché dans une mangeoire, ils laissent leur coeur se remplir de ce souffle léger qui leur dit que Dieu est avec eux. La discrétion et le dénuement symbolique de la naissance de Jésus leur rappellent sa vie, ses actes, ses paroles. Ils découvrent ainsi que Dieu est chez nous chaque fois que l'on s'aime.

Les premiers chrétiens, il y a 2000 ans déjà, avaient compris que c'était là le seul chemin: "Ils s'appliquaient à vivre dans la communion fraternelle, à partager le pain, à participer aux prières, à partager ce qu'ils possédaient." (Actes, 2, 42-47)

Car Noël,

  • ... c'est Jésus qui proclame "les temps sont accomplis, le Royaume de Dieu est là".
  • ... c'est Jésus qui met l'homme debout.
  • ... c'est Jésus qui dénonce les conventions oppressantes et les faux semblants.
  • ... c'est Jésus qui relève la tête des écrasés pour qu'ils regardent avec confiance l'avenir au lieu de s'enfermer dans la culpabilité.
  • ... c'est Jésus qui tend la main à l'exclu et le rejoint dans sa misère morale et sa solitude.
  • ... c'est Jésus…

Non, Jésus ne souffle pas le vent et la tempête. Non, Jésus ne se présente pas comme un révolutionnaire politique, ni comme un chef religieux, ni comme un prince de ce monde. Jésus nous parle de Dieu d'une faç.on incroyablement neuve. Il nous dit la discrétion de Dieu qui, comme un père qui a donné la vie, veut le bonheur de son enfant. Jésus, par ses paroles lui prodigue ses conseils, par ses actes lui montre le chemin du Royaume ici-bas, mais lui laisse la liberté de son devenir. En nous disant : "Celui qui me voit, voit mon Père", il enlève à Dieu cette image vengeresse, cette apparence effrayante à travers laquelle l'homme le percevait si souvent. C'est donc bien à travers la vie de Jésus que nous pouvons discerner un Dieu d'une immense miséricorde, un Dieu dont il ne faut plus avoir peur.

La vie de chacun est un long cheminement qui peut déboucher soudain sur cette réalité. Elle permet à nos peurs de disparaître et fait voler en éclats les murs qui nous enfermaient. Ce peut être Noël alors chaque jour. Bonne fête à tous !

Christiane van den Meersschaut - décembre 1998

1 octobre 2014 3 01 /10 /octobre /2014 13:48
Paul Tallonneau À propos du vocable "Seigneur"
Paul Tallonneau
LPC n° 27 / 2014

C'est avec beaucoup d'intérêt que, suivant les conseils de "LPC", je me suis procuré le livre "Jésus pour le XXI siècle" de John Shelby Spong.

Une chose cependant me consterne qui me semble mériter d'être souligné, c'est l'emploi, répété par l'auteur pour parler de Jésus, du vocable " Seigneur" alors qu'il récuse formellement "le monde traditionnel du divin". C'est ainsi que, inexplicablement, il termine son chapitre 23, intitulé "Jésus qui a brisé les préjugés et les stéréotypes "en écrivant que "Jésus devient ainsi la révélation de Dieu. C'est ce Jésus-là que je veux servir et appeler Seigneur". Il y a, me semble-t-il dans l'usage de ces termes, une contradiction qui mérite quelques considérations sous peine de n'être qu'un cliché.

Je dois dire que ce problème de l'emploi du mot "SEIGNEUR" (kurios en grec) n'est pas nouveau pour moi et il y a longtemps que je prends des notes à ce sujet. Permettez-moi de vous en faire part. N'étant pas spécialiste de la sémantique, on voudra bien m'excuser de les présenter à l'avenant.

Seigneur

Ce mot "SEIGNEUR" est répété 70 ou 80 fois pendant la célébration de la messe du dimanche, sans qu'on sache d'ailleurs si c'est à Dieu qu'on s'adresse ou à son Christ.

Différence oiseuse ? St Paul lui-même l'a faite, qui distingue dans 1Rom-7 "Dieu le Père et le Seigneur Jésus". Il n'est donc pas inutile de se poser la question.

Si c'est à Dieu, l'appellation ne convient pas vraiment. Jésus lui-même ne dit-il pas : "Ce n'est pas celui qui dit Seigneur, Seigneur qui entrera dans le royaume des cieux". Et ne nous invite-t-il pas à appeler Dieu : Père ?

Si c'est à Jésus, l'appellation peut paraître fondée. Les multiples fois qu'elle est utilisée pour désigner Jésus dans les textes scripturaires pourraient l'autoriser. Il faut donc les examiner.

Les Évangiles

Marc n'emploie pas ce vocable à propos de Jésus. Sauf deux fois en 16,19-20, des versets que tous les spécialistes considèrent comme des ajouts tardifs.

Matthieu utilise Kurios, mais aussi Didaskalos (enseignant) tous deux parfois traduits par Maître. C'est lui qui rapporte la phrase citée plus haut : "Ce n'est pas celui qui dit Seigneur, Seigneur…" Il l'utilise aussi en 27,63 lorsque les grands prêtres et les pharisiens s'adressent à Pilate : "Seigneur, nous nous sommes souvenus que cet imposteur a dit…".

Luc fait dire à Jésus : "Pourquoi m'appelez-vous, Seigneur, Seigneur, …"(6,46). Par contre, racontant l'épisode de la veuve de Naïm, il dira (7,23) : "Le Seigneur eut pitié d'elle". Dans une note, la Bible de Jérusalem précise qu'il s'agit de la première apparition dans le récit évangélique de ce titre appliqué à Jésus et jusque-là jalousement réservé à Yahvé.

Jean écrira, relatant l'apparition de Jésus à Thomas, que ce dernier s'écria : "Mon Seigneur et mon Dieu". Au chapitre 20,11-18, on trouve deux fois le mot dans la bouche de Marie-Madeleine lorsqu'elle répond à l'ange : "On a enlevé mon Seigneur et je ne sais où on l'a mis" et lorsqu'elle croit avoir affaire au jardinier elle l'interpelle : "Seigneur, si c'est toi qui l'as emporté dis- moi où tu l'as mis…" Ainsi donc le terme pouvait désigner aussi bien son maître et ami qu'un jardinier inconnu.

Les Actes des Apôtres

Ces pages, dont on sait que le rédacteur fut Luc, emploient le mot plus souvent pour parler de Jésus : (5-14) : "[…] S'adjoignait à la communauté qui croyait au Seigneur", (18-8) : "Crispus de la Synagogue crut au Seigneur…". Les Actes mettent également le mot dans la bouche de Pierre et de Paul.

Pierre : (2-21) "Quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé; (2-36) "Dieu l'a fait Seigneur et Christ celui que vous avez crucifié."

Paul : (16-32) "Crois au Seigneur Jésus et tu seras sauvé." ; (20-21) "J'adjurais Juifs et Grecs de croire en notre Seigneur Jésus-Christ." ; (14-23) "Ils confièrent leurs prières au Seigneur". Cette dernière phrase est explicite : on ne prie pas Jésus, on lui confie seulement les prières que l'on fait à Dieu.

Les Épitres

Les auteurs de ces lettres utilisent rarement le terme. Sauf Paul, qui l'emploie 190 fois. Mais on a vu comment l'entendait Paul : (1Rom-7) "À vous grâce et paix de par Dieu notre Père et le Seigneur Jésus-Christ" ou (2Phil-2 à11) "Que toute langue proclame de Jésus-Christ qu'il est Seigneur à la gloire de Dieu le Père". En l'employant, Paul voulait-il signifier que, pour lui, Jésus comptait plus que le Dieu tout-puissant ?

L'Apocalypse

Le signataire de cet écrit emploie aussi le mot à deux reprises : (19-16) "Un nom est inscrit sur son manteau et sur sa cuisse, Roi des rois, Seigneur des seigneurs…" et (22-20) "Oh oui, viens, Seigneur Jésus…" Cette supplication, ajoute la Bible de Jérusalem, c'est le "Marana tha" que l'on répétait au cours des liturgies pour exprimer l'attente impatiente de la Parousie.

Origine du mot

Tout ce qu'on a relevé jusqu'ici à propos de la dénomination "Seigneur" laisse supposer que le terme est la traduction du mot "kurios" employé par les premiers chrétiens, mais quel était le sens exact du terme originel ?

Le mot grec KURIOS est polysémique et désigne généralement celui qui a autorité ou plein pouvoir. Il s'agit donc du chef de famille, du maître de maison, des esclaves ou des domestiques, du souverain, de l'empereur. Pour les juifs hellénisés, c'est la traduction de l'hébreu "Adonaï" transposition du tétragramme imprononçable désignant le Dieu tout-puissant. Pour les romains, c'était surtout l'Empereur.

Qu'on me permette d'évoquer aussi les deux expressions employées dans la version latine du Nouveau Testament pour désigner Jésus ou Dieu : SENIOR et DOMINUS qu'on a abusivement traduits par "Seigneur"

Senior

Le mot "seigneur " est d'origine latine. Il vient de "senior" qui est une forme comparative de "senex" qui signifie "vieux". Senior veut donc dire "plus vieux", "l'aîné" (prototocos en grec).

Paul l'utilise en Romains 8, 28-30 : "Les hommes sont appelés, selon le dessein de l'Amour de Dieu, à être l'image de son Fils, pour faire de ce fils l'Aîné d'une multitude de frères"

Le mot désignait à Rome quelqu'un de particulièrement distingué en raison de son âge ou de son comportement. En France, c'est un terme qu'on trouve en 1080 dans "la Chanson de Roland" sous la forme "Seigneur". Nous sommes là au Moyen-Âge à une époque où l'Église est la seule puissance politique et culturelle, il ne faut donc pas s'étonner de trouver le même mot pour désigner les chefs féodaux, les papes et les évêques, Jésus, et Dieu lui-même ! Seigneur est donc en définitive, à cette époque, un terme de respect dû à une autorité. Le mot est resté mais, depuis dix siècles, il a subi un certain nombre d'avatars qui en ont altéré le sens et est devenu au fil des ans : Sire… Messire… Sieur … Monsieur… Monseigneur…

À force de servir à ennoblir les puissants (Sire le Roi, monsieur Frère du Roi, Messire Dieu, Le seigneur et maître de l'épouse ou Dieu Seigneur époux de l'âme chrétienne) le mot est devenu très ambigu, sinon insignifiant, à moins qu'il n'évoque des significations peu plaisantes, ironiques ou péjoratives. Le moindre reproche qui puisse lui être fait est d'être le symbole de relations féodales dépassées sinon honnies et de prendre la place de la formule enseignée par Jésus : Abba-Père.

Dominus

Traduction latine de Kurios, le mot a connu la même évolution. Le mot "domus", l'origine de "dominus", était la maison familiale. Le terme a très vite donné "dominer, domination" qui qualifie le possesseur, le propriétaire. D'une définition familiale respectueuse on est arrivé à une définition juridique privilégiant l'Autorité aux dépens de l'Amour.

Au 21ième siècle, est-ce vraiment une Bonne Nouvelle d'appeler "Seigneur" un père ou un aîné, Jésus ou Dieu ?

Paul Tallonneau

1 octobre 2013 2 01 /10 /octobre /2013 17:08
Alain Dupuis Y aurait-il Evangile et évangile.
Alain Dupuis
LPC n° 23 / 2013

Le rêve d'un peuple.

Sur la terre que le juif Jésus de Nazareth parcourait en témoignant de la proximité de Dieu et de la possibilité, ici et maintenant, d'un monde différent, les choses allaient plutôt mal. C'était la crise. Une crise politique, sociale, religieuse et morale…

On avait bien un "royaume", mais humilié et annexé à un immense empire qui, pour ses propres intérêts, faisait sa loi, manipulait politiques et religieux, exploitait les pauvres et foulait aux pieds l'héritage sacré des pères. Et le roi n'était qu'un métèque et un fantoche, à la solde de l'occupant.

Outre cet occupant, dont la soldatesque traînait partout, des régions entières, comme la Galilée, s'étaient vues envahies par des tas de "non juifs", menaçant la pureté ethnique, morale et religieuse du peuple. Pire, des milliers de citoyens, par appât du gain, quittaient la mère patrie pour faire souche dans les métropoles voisines ou lointaines, mécréantes et impures. Une sale époque, où tout fichait le camp !

Aussi, le peuple et ses élites, bercés par l'épopée racontée dans les "livres saints" des Anciens, vivaient-ils entre la nostalgie des temps anciens, aussi idéaux que mythiques, et le grand rêve de la restauration, par Dieu lui-même, d'un royaume enfin digne de ce nom !

Un royaume libéré, aussi invincible que son Dieu, nettoyé de toute la racaille étrangère et de toute impureté. Un royaume avec un vrai roi, héritier du légendaire David. Un Roi établi par Dieu, et dont l'autorité s'étendrait, pourquoi pas, jusqu'aux confins de la terre.

Personne n'était d'accord sur le "comment" ni sur le "quand" mais tous rêvaient que ça allait arriver, de manière imminente…

Pour certains, ce temps serait d'abord celui de la guérison des aveugles, des sourds, des boiteux, de la libération des prisonniers, de la justice rendue aux veuves abandonnées, aux orphelins spoliés, aux journaliers exploités etc…

Mais pour tous, ce serait l'heure de la revanche sur "les autres", les mécréants, les occupants, les païens, les renégats paganisés, les hérétiques, les collabos, les profiteurs, les adultères, les impurs, bref, tous ceux qui ont un petit ou un gros quelque chose à se reprocher quant à la Loi. Et ça chaufferait pour eux !

Alors, bien sûr, quand le bruit se répandit qu'un Galiléen, originaire de Nazareth, parcourait le pays en racontant des histoires de "royaume de Dieu ", on tendit l'oreille…Ne serait-ce pas enfin lui le futur Roi, le vrai, l'Envoyé, le Bras armé de Dieu pour le Grand Soir et les matins qui chantent ?

L'heureuse nouvelle du Royaume selon Jésus…

Lui, il allait plutôt par les campagnes, sur les rivages ou les places de villages, et racontait à des foules de gens simples des choses tellement familières et déconcertantes que même ses disciples les plus proches, fascinés, et pas peu fiers de son amitié, n'en croyaient pas leurs oreilles.

Ainsi, concernant ce fameux "royaume", qui les excitait tant, et où ils se voyaient déjà "en haut de l'affiche" (Mc10,35-41 et par Mt et Lc), son grand truc, c'était de le comparer à des choses aussi banales qu'une perle de valeur égarée dans le fouillis de la maison, un vieux trésor oublié, découvert enfoui dans un champ, la pincée de levain discrète qui fait monter toute la pâte à pain, la minuscule graine de moutarde qui devient arbuste touffu, ou encore des semailles en vue de la moisson…

Voyez, disait-il, par exemple :

"Le Royaume de Dieu, c'est comme un homme qui aurait jeté la semence sur la terre. Et, qu'il dorme ou qu'il veille, dans la nuit comme en plein jour, la semence germe et pousse, sans que lui-même sache comment. D'elle-même la terre produit du fruit, d'abord l'herbe, puis l'épi, puis plein de blé dans l'épi. Et lui, quand c'est mûr, il moissonne aussitôt." (Mc 4, 26-29)

Mais c'est quoi ça, devaient penser en eux-mêmes les disciples…

Qu'est-ce que c'est que ce Royaume ? Et ce "Semeur" qui sème et laisse pousser, tranquille, c'est qui ? Et alors, où est-il le Roi ? Où est-il le Dieu ? Ou est-il le Grand Soir ?

Ne savaient-ils pas, eux, en bons juifs, ce que "Royaume de Dieu" veut dire ?

Il y aurait Dieu, omniprésent et hyperactif, un Roi pour de vrai, oint par le Dieu, et surtout un grand coup de "karcher" pour fonder l'"Ordre nouveau"…Les " mauvais" au feu, et les "justes" aux honneurs !

Pourtant, il leur avait déjà dit aussi que le "royaume" pouvait être comparé à un semeur prodigue, qui sème à la volée la meilleure graine du monde…mais que, bien sûr, quelles que soient la qualité de la semence et la générosité du semeur, tout n'allait pas toujours pour le mieux… Partie de la semence tombe dans la pierraille, ou dans les ronces, ou sur le chemin, et puis les oiseaux, la sécheresse…les aléas du monde tel qu'il est. Mais là où la semence tombe dans la bonne terre, alors, quelle récolte ! "Comprenne qui pourra", avait-il ajouté, comme souvent… (Mt 13,1 ss ; Mc 4,1 ss ; Lc 8, 4-8).

Et justement, c'était là que ça coinçait…comme on va le voir…

Pire ! Il avait été jusqu'à leur raconter ceci : "On peut aussi comparer le royaume de Dieu à un homme ayant semé une belle semence dans son champ. Mais pendant la nuit, ‘un ennemi' de l'homme est venu et a semé de l'ivraie (ou zizanie) au milieu du blé. Quand le blé eut poussé et donné son fruit, l'ivraie apparut…Alors les serviteurs du Maître lui demandèrent : "D'où vient donc qu'il y a de la zizanie ? Le Maître répondit : un homme ennemi de l'homme a fait cela !"

Alors, continua-t-il, les serviteurs proposèrent au Maître d'aller arracher l'ivraie du champ…

Ça, les disciples comprenaient ! Pour désherber le royaume illico presto, ils étaient partants ! Au lance-flamme même s'il fallait !

Mais Jésus continua : "Le Maître leur dit : N'en faites rien ! De peur qu'en voulant arracher l'ivraie, vous n'arrachiez aussi le bon grain ! Laissez croître ensemble l'un et l'autre jusqu'à la moisson.". À la moisson, alors, l'ivraie sera réduite en cendre, et le bon grain sera engrangé… (Cf Mt 13, 24-30)

Le Nazaréen savait bien qu'il y a en tout homme un ennemi de l'homme et que la réalité de ce monde, comme le coeur de l'homme, est un inextricable mélange du meilleur et du pire. Mais que, de peur d'abîmer le meilleur, mieux vaut s'abstenir de trancher dans le vif…La vie, au final, fera le tri de ce qui est VIE, digne d'être engrangée pour toujours, et de ce qui n'aura jamais été que cendre…

Mais, comme à son habitude, il ne commenta pas. Il se contenta de dire : "Celui qui a des oreilles pour entendre, qu'il entende…"

Le "royaume" selon les rédacteurs des "évangiles"…

Ces petites "paraboles", aussi simples et laconiques qu'elles soient, semblent bien nous être parvenues intactes. Il faut donc croire que dans l'entourage immédiat de Jésus, à l'époque, dans le cercle des disciples ou en dehors, des femmes ou des hommes eurent des oreilles pour les entendre telles quelles et les garder précieusement. Mais, visiblement, ça n'a pas duré… En effet, les textes qui nous sont parvenus, rédigés une ou plusieurs générations après le passage de Jésus, semblent témoigner d'une évidente manipulation, aussi malhabile que tragique, probablement venue des "catéchistes" ou "pasteurs" de l'époque…

Il est clair que ce "royaume" qui pousse tout seul, sans qu'on s'en aperçoive, ce semeur qui sème à tout vent sans se soucier le moins du monde où tombe la semence, et ce champ de blé où il ne faut surtout pas enlever la mauvaise herbe, de peur d'arracher aussi les épis, ça n'avait ni queue ni tête pour motiver les jeunes communautés à persévérer dans la Voie, alors que le "royaume" se faisait attendre ! Et cet "homme ennemi de l'homme" qui sème la zizanie, n'était-ce pas décidément trop subtil pour les oreilles de "petites gens" qui formaient les communautés ?

Alors, au moment de mettre par écrit ces enseignements, pour asseoir leur autorité sur les communautés, les "évangélistes", ces nouveaux "scribes", expliquèrent confusément que Jésus ne parlait qu'en paraboles, précisément pour que le "vulgus pecum" ne comprenne rien, mais que ensuite et "en particulier à ses propres disciples, il expliquait tout." ! (Mt 13,13 ; Mc 4, 10-12 ; Lc 8, 9-10) - (Mt 13, 34-35 ; Mc 4 33-34). Eux donc, successeurs des premiers disciples, auraient reçu ce dépôt secret…

Et de mettre dans la bouche de Jésus des "commentaires" confiés prétendument en secret aux apôtres, bourrés de morale et de toutes les "croyances" populaires du temps.

Dans le cas de la parabole du semeur prodigue (Mt 13, 18-23 ; Mc 4, 13-20 ; Lc 8 13-15), le commentaire, attesté par les trois synoptiques, donc déjà ancien, témoigne de toute évidence du souci des évangélistes d'enrayer les défections de toutes sortes dans les communautés, face à un royaume qui ne "vient" toujours pas, et un "messie" qui ne revient toujours pas. Les oiseaux transformés en "Satan " peuvent faire sourire. Le reste est déjà du domaine du "prêche" moralisateur, ce que n'était pas la parabole, en soi.

Mais dans le cas de la parabole du bon grain et de l'ivraie (Mt 13,36-43), on tombe de haut :

  • Celui qui "sème" ne serait pas le Dieu-père, Source de la Vie, mais l'énigmatique "Fils de l'homme" de l'apocalyptique juive, appliqué sans doute à Jésus.
  • Le bon grain ne serait plus la "Vie abondante" offerte à tous, mais, sans qu'on puisse comprendre ni comment ni pourquoi, devient une sorte de nouveau "peuple élu", les "fils de lumière", les "gentils", des "fils de Dieu" semés sur le monde ???
  • L'ivraie serait donc, bien sûr, en contrepoint, les "fils des ténèbres", du même folklore dualiste : les "fils du Mauvais", les "méchants"…semés par qui ? Mais par le Diable, bien sûr… Il manquait au tableau, celui-là !
  • Et, bouquet final de ce feu d'artifice : la fin des temps, avec comme chef d'orchestre ce même Fils de l'homme, qui se solde par la grande fournaise à pécheurs, avec lamentations et grincement de dents, tandis que les "justes" resplendissent dans le Royaume de leur Père.

Et pour tenter d'authentifier ce pur délire "mythologico- moralo-théologique", le rédacteur ose reprendre la formule de Jésus : "Qui a des oreilles, qu'il entende !"…ce qui n'a plus ici aucun sens puisque, cette fois-ci, l'enseignement est censé être totalement explicite. Mais la formule, dans la bouche du Nazaréen et concernant SA vision du Royaume, était un appel à une écoute profonde et à une compréhension par le "coeur" de l'oeuvre silencieuse de Dieu en cours. Ici, sous la plume des nouveaux "scribes" des jeunes églises, elle prend la couleur d'une terrible menace.

La "pastorale de la peur" était déjà sur les rails et pour des siècles !

Alors, nous qui avons si souvent de l'"Évangile" plein la bouche (tout l'Évangile et rien que l'Évangile, n'est-ce pas ?), n'avons-nous pas, dans ces brefs exemples, l'indice qu'il nous faut être extrêmement prudents sur ce que nous entendons par là…et ce que nos contemporains pourraient bien en entendre. J'ai le sentiment profond que l'Évangile selon Jésus trouve souvent le chemin de leur écoute profonde et de leur coeur, même à travers d'autres approches…Mais l'évangile des "scribes" les fait fuir…

Et si nous nous contentions, d'abord en nous puis autour de nous, de tout faire pour permettre à "la terre, d'elle-même, produire son fruit" ?

Alain Dupuis alaindupuis@terra.com

1 octobre 2013 2 01 /10 /octobre /2013 15:43
Edouard Mairlot Le Royaume selon Jésus : les leçons d'une histoire mouvementée ?
Edouard Mairlot
LPC n° 23 / 2013

Introduction

Nous sommes habitués par les exégètes à bien situer les divers courants émergents dans la société juive du temps de la vie publique de Jésus de Nazareth. On cite les pharisiens, les prêtres du temple, les saducéens, les zélotes … puis est venu le mouvement de Qumran. Cela nous permet de le situer dans son originalité parmi ceux-ci.

Nous reprenons ici l'essentiel d'un article publié en espagnol (1) qui nous ouvre à une autre dimension : celle du passé immédiat du peuple juif, et en particulier les événements qui ont eu lieu durant l'enfance et la jeunesse de Jésus.

L'attente du "royaume" était exacerbée par l'occupation romaine et ses conséquences. Les Ecritures ne promettaient-elles pas l'arrivée d'un messie qui instaurerait le vrai Royaume d'Israël ? Mais personne n'était d'accord sur le comment ni sur le moment où cela se produirait. La tension était extrême et les nerfs à vif. Il en était résulté divers mouvements rapidement étouffés dans le sang comme nous allons le voir.

L'homme-Jésus de Nazareth, dans son enfance et sa jeunesse, tout comme le milieu dans lequel il vivait, ne pouvait qu'en avoir été profondément marqué. Ce ne serait certainement pas sans influence sur ses orientations et ses choix quand il atteindrait l'âge adulte comme nous le verrons également plus bas.

Voici le texte d'Ariel Alvarez Valdés :

Une secousse politique à deux pas de la maison

Ariel Alvarez Valdes En l'an 4 av. J-C., mourut le roi Hérode alors que Jésus n'était qu'un enfant de deux - trois ans et qu'il vivait à Nazareth. Hérode avait gouverné le pays d'une main de fer durant près de quarante ans, si bien que sa mort provoqua un grand vide du pouvoir. De violentes manifestations explosèrent alors dans tout le pays.

La première eut lieu à Séforis, tout près de la maison de l'enfant Jésus. C'était une ville riche et puissante, à 6 km de Nazareth. Judas, un personnage issu des classes les plus populaires de Galilée, qui était à la tête d'un groupe de brigands depuis un moment, dirigeait la révolte. Profitant de la mort d'Hérode, il prit d'assaut le palais royal de Séforis et s'empara des armes qui y étaient entreposées. Il équipa ses hommes avec celles-ci, pilla les réserves qui se trouvaient là, et se proclama roi d'Israël. Fort du soutien de ceux qui le suivaient, il en vint à contrôler toute la région de Galilée, y inclus Nazareth où Jésus vivait avec ses parents.

Peu après, dans la province de Pérée, à l'est de Jérusalem, un homme appelé Simon, ancien esclave d'Hérode, se souleva lui aussi et, à la tête d'une horde nombreuse, mit le feu à un autre palais royal qu'Hérode avait à Jéricho et il s'y proclama roi.

Finalement au sud, dans la province de Judée, un berger d'une force physique énorme appelé Atronge, prit également la couronne royale et, avec ses quatre frères qu'il nomma généraux, il soumit toute la région.

Les leaders de ces révoltes furent appuyés par les gens et jouirent d'une grande popularité. D'abord parce qu'ils étaient tous juifs, et que cela faisait longtemps que le peuple avait la nostalgie d'un roi autochtone. Hérode, en effet, n'était pas juif mais iduméen. Tous ces dirigeants étaient de plus à la fois d'origine modeste et charismatiques, comme l'avait été le grand roi David. Tous ces leaders avaient donc, d'une certaine façon, réussi à raviver les espérances jamais oubliées d'un Roi Messie qui viendrait libérer le peuple de l'oppression étrangère.

Quand les rêves sont réduits à néant

La survenue de ces trois chefs, qui s'autoproclamaient Messie, suscita partout toute une agitation enthousiaste si bien que la Palestine se vit rapidement engagée dans la violence et les délires d'une libération.

Face à cette révolte généralisée, la réaction de Rome ne se fit pas attendre. Le général Publius Varus, installé à ce moment en Syrie, prit immédiatement trois légions et marcha contre les révoltés. Il alla d'abord en Pérée où il étouffa le mouvement de Simon. Il écrasa ensuite les rebelles d'Atronge en Judée et en crucifia plus de 2.000 près de Jérusalem. Mais le châtiment le plus dur fut pour la Galilée, la patrie de Jésus. Varus assiégea Séforis, fit prisonnier et exécuta Judas, mit le feu à la ville, réduisit en cendres tous ses édifices, et finalement, parce qu'ils avaient appuyé Judas, fit vendre comme esclaves tous ses habitants.

C'est ainsi que la brutale répression romaine mit fin à ces tentatives d'inspiration messianique qui avaient éveillé tant d'attentes parmi le peuple. L'importance des troupes que Varus dut utiliser pour les réduire montre bien l'énorme soutien populaire dont elles avaient profité. Le souvenir de la "guerre de Varus", comme on l'appela par la suite, resta à jamais gravé dans la mémoire juive comme un des épisodes les plus sanglants auquel le peuple juif eût été affronté.

Pendant ce temps, tout près de là, l'enfant Jésus vivait sans souci dans les bras de Marie, sans se préoccuper de ces terribles châtiments et crucifixions dont souffrait sa patrie, et sans encore rien comprendre de qui peut être ce Messie ou des causes sous-jacentes aux soulèvements en cours.

Seul Dieu pouvait le percevoir

En l'an 6 ap. J-C., Jésus étant déjà un adolescent d'environ 13 ans, une seconde vague de résistance à Rome se souleva dans le pays. Cette fois, les conséquences furent encore plus graves que les fois précédentes. A nouveau, le centre du soulèvement fut la Galilée où vivait Jésus. Il a donc dû connaitre tous les détails de ces troubles.

L'initiateur en fut un maitre religieux, appelé Judas le Galiléen. Il fut provoqué par un changement dans l'administration dans le sud du pays, c'est-à-dire les provinces de Judée, Samarie et Idumée qui, jusqu'alors, étaient dirigées par un gouverneur juif. En l'an 6, les Romains le destituèrent parce qu'il ne les satisfaisait pas, annexèrent le territoire à Rome et l'administrèrent directement par un Préfet. Ils créèrent en conséquence un nouvel impôt appelé tributum soli (impôt sur le sol).

Le Grand Prêtre de Jérusalem soutint la mesure pour éviter de plus grands maux et ordonna d'accepter cet impôt. Mais Judas n'en tint pas compte et réagit violemment contre ce dernier. Bien que né à Gamala, au nord de la Galaunitide, et qu'en conséquence le nouvel impôt ne le concernât pas, il vint à Jérusalem et de là commença à exhorter la population à ne pas le payer. L'argument qu'il donnait était clair : Dieu est l'unique propriétaire de la terre, et en conséquence, l'empereur n'a pas le droit de lever des impôts sur le sol d'Israël.

L'insurrection de Judas n'était pas militaire, comme les précédentes, mais pacifique. Judas ne prétendait pas se proclamer messie, mais il voulait la reconnaissance de Dieu comme roi du pays et de ses droits sur son sol. C'était donc un mouvement "théocratique", religieux, non violent, qui cherchait à imposer des idées et non pas des structures. Mais en mettant en question l'impôt de Rome il défiait l'autorité impériale et, avec elle, la présence romaine en Palestine. Les romains le considérèrent donc comme dangereux, d'autant plus qu'il était parvenu à ce que tout le pays soit de son avis. Ils le poursuivirent donc, le prirent et le tuèrent sans ménagements. (Ac.5, 37)

A ce moment, Jésus déjà adolescent avec ses treize ans, dans l'atelier de Nazareth, apprenait de son père comment devenir un bon artisan. […]

Plonger les gens dans l'eau

C'est en l'an 26, Jésus étant déjà un adulte, qu'un troisième mouvement apparut dans le pays. Son fondateur était Jean le Baptiste, un austère prédicateur de la province de Judée.

Jean avait vu comment tant la violence (celle des groupes messianiques) que l'affrontement aux autorités (dans le groupe théocratique) avaient fait échouer les essais de changement qui l'avaient précédé. C'est pourquoi il décida de fonder un autre courant, un mouvement prophétique, qui mettait plutôt en avant le ressourcement intérieur d'un chacun. Il s'installa dans le désert de Judas et se mit à y annoncer son message.

Ce que Jean enseignait était que le peuple d'Israël traversait une crise profonde, dont la cause était sa rébellion contre Dieu, c'est-à-dire son péché. Jean invitait en conséquence à cesser d'offenser Dieu, à confesser ses péchés, à se faire baptiser comme signe du changement, et ensuite à rentrer chez soi dans l'attente du jugement final qui était tout proche (Mt 3, 7-10). Qui ne le faisait pas courait le risque d'être annihilé quand viendrait le châtiment divin qui était imminent.

Le pouvoir d'attraction qu'exerçait Jean était impressionnant, et son annonce fut un choc dans la société de son temps si bien que l'on accourait de toute part pour l'écouter, se faire baptiser et se proclamer disciple du Baptiste.

Son message, bien qu'éminemment religieux, avait également des implications politiques. L'arrivée du Royaume de Dieu qu'il annonçait, signifiait en même temps la disparition des divers pouvoirs oppresseurs des juifs, entre autre les autorités civiles.

Pour s'être attaqué aux moeurs d'Hérode Antipas, celui-ci l'élimina. […]

A la recherche d'un autre péché

Quand, au début de l'an 27, Jésus sortit pour prêcher, et qu'il chercha à créer un mouvement de résistance, il connaissait divers modèles et pouvait s'en s'inspirer et choisir. Mais il avait appris la leçon que lui donnaient ses prédécesseurs. C'est pourquoi il ne fonda pas un mouvement messianico-militaire, comme celui de Simon ou d'Atronge, invitant les gens à l'insurrection armée. Il ne fonda pas non plus un mouvement théocratique, comme celui de Judas le Galiléen, pour changer la société grâce à la résistance passive à l'autorité. Et bien qu'il fût disciple de Jean Baptiste, il n'opta pas non plus pour un mouvement prophétique comme le sien, plus préoccupé de ne pas offenser Dieu que de changer intérieurement.

Jésus chercha une quatrième voie. Il avait compris que le Royaume de Dieu, la transformation sociale, la rénovation anxieuse pour laquelle chefs et mouvements révolutionnaires avaient lutté, n'aurait lieu que si les hommes s'occupaient avec amour de la souffrance de l'autre. Alors que Jean avait basé sa prédication sur l'élimination du péché du monde (Mc 1.4), c'est-à-dire sur le fait que l'on cesse d'offenser Dieu, Jésus avait compris les choses autrement. Pour lui, le péché n'était pas quelque chose qui offensait exclusivement Dieu, mais qui offensait, faisait du mal et humiliait avant tout l'homme (Mt 18.15-21; Lc 15.18; 17.3-4).

C'est pourquoi il montra une grande préoccupation pour la souffrance humaine, et il centra tout son effort pour guérir les malades (Mc 1.34), donner à manger aux affamés (Mc 6 30-34), guérir les possédés (Mc 5.1-20), ressusciter les morts (Mc 5.35-43) et mettre en place la justice sociale (Lc 19.1-10). […]

Une réflexion

Relevons d'abord qu'il y a eu une fameuse évolution dans l'esprit du peuple juif exacerbé par son désir de changement. Il s'est d'abord contenté d'un chef de brigands ou d'un Atronge, à la force physique phénoménale, pour y reconnaitre le messie. Puis c'est un argument théologique : "la terre appartient à Dieu seul" qui enflamma les esprits. Jean Baptiste va plus loin : il propose à chacun une conversion : cesser d'offenser Dieu, se faire baptiser… pour échapper au châtiment divin imminent.

"Le Royaume" que va proposer Jésus est tout autre chose comme on sait. Comment en est-il arrivé là ? Par la seule nécessité de ne pas refaire ce qui avait déjà échoué ? C'est sur quoi porte notre réflexion.

Les événements de la "guerre de Varus" n'ont pu que marquer profondément la famille de Jésus ainsi que - les gens du village fréquentant la synagogue avec celle-ci – son entourage immédiat. Pour vivre à proximité de Séforis, ils ont sans doute subi leur part de ces violences qui se terminèrent par la destruction de la ville ainsi que par la réduction à l'esclavage des survivants. Jésus encore bien petit - pour ne pas dire "le petit Jésus" tout sucré de notre enfance - s'il n'a sans doute pas de souvenirs personnels des violences vécues aura été abreuvé plus tard de récits sans fin sur tous ces événements. Tant de violence laisse des traces dans les mémoires et les consciences, et pas seulement dans le paysage. A vouloir changer quelque chose on risque sa vie !

A treize ans, devenu adolescent, comment aurait-il pu ne pas s'interroger sur cette résistance de tout ce peuple qui est le sien et qui s'embrase dans le refus de payer l'impôt romain ? Où cela mène-t-il ? Relever que "l'évangile de l'enfance" de Luc mentionne en tout cas un fait historique : le pèlerinage de la famille à Jérusalem pour les 12 ans de leur enfant. Ce pélerinage marquait en effet, à cette époque, l'entrée dans l'âge adulte de Jésus. C'est le moment où l'on considérait que le jeune commence à réfléchir, à se situer lui-même, à se donner ses propres valeurs, dirait-on aujourd'hui L'épisode de Jésus au milieu des docteurs (Luc 2.41-50), a priori non historique, marque cependant merveilleusement cette entrée dans sa propre intériorité qui le distancie désormais de ses parents. Que s'est-il passé dans cette tête de jeune adolescent face à ces événements ? Luc nous dit qu'il "croissait en âge et en sagesse"… En tout cas, il pratiquait sa religion, fréquentait la synagogue avec ses voisins ; et on verra plus tard qu'il avait appris à lire les textes sacrés en hébreu.

Toujours est-il que les années passent, qu'il poursuit ses réflexions, cherche son chemin, ne se marie pas semble-t-il… et on le retrouve auprès de Jean-Baptiste alors qu'il a déjà environ trente ans (Luc 4.7). Que s'est-il passé au juste lors de son baptême…? C'est en tout cas une étape essentielle dans ce lent cheminement vers la découverte de lui-même. Il partira ensuite au désert et les synoptiques nous font part de ses choix profonds. Et voilà qu'il se met à prêcher parcourant la Galilée. Son message est bien différent de celui de Jean Baptiste. Il est le sien. Le chemin qu'il propose ne se réduit pas au proprement "religieux": il parle d'amour du prochain, en particulier des "pauvres" parmi nous… Le Royaume qu'il annonce n'est pas politique mais intérieur ; même si les pouvoirs du moment – mais ce seront cette fois les pharisiens et les princes des prêtres qui, considérant bientôt Jésus comme dangereux pour eux… s'arrangeront pour l'éliminer.

Il y a certainement un fait marquant dans les Evangiles : la fréquence avec laquelle Jésus se retirait "pour prier". Ne peut-on penser que c'est là qu'il a, dès sa jeunesse, peu à peu découvert, s'étant progressivement situé par rapport aux événements qu'il avait vécus, quelle serait finalement sa mission dans sa propre originalité. Ainsi a-t-il peu à peu élaboré ce qu'il ferait pour aider à se libérer, à se mettre debout, les gens qui l'écoutaient et comment il allait exprimer ce qu'il avait découvert en lui-même pour parler du mystère de Dieu. (2) Luc lui prête ces mots face à ses parents qui le cherchaient partout à douze ans : "ne saviez-vous pas que je me dois aux affaires de mon Père ?". Un indice en tout cas qui nous met sur la piste de cette intériorité. Et c'est là encore qu'il aura trouvé la force de rester fidèle à sa mission - c'est-à-dire à lui-même - jusqu'au bout. Marc, le premier des évangélistes, choisit ce moment d'angoisse de son agonie pour nous apprendre finalement un essentiel : quand, en ce moment où il joue physiquement sa vie, Jésus priait, il disait "Abba, Père".

Pour qui - comme de plus en plus de gens d'aujourd'hui (3) - a découvert et vit que c'est dans le silence, là où nous percevons le mystère de notre fait d'exister tels que nous sommes et ce qui nous pousse à devenir nous-mêmes, que se joue notre essentiel, il y a sans doute là une façon de comprendre que l'homme-Jésus, tout comme nous, mais "avec une intensité d'exception" (4) a eu son propre cheminement vers le mystère de sa propre intériorité – "Dieu en lui" dirons-nous pour faire bref. (Ces courtes réflexions s'essaient à en témoigner.)

Edouard Mairlot

(1) Les révoltes politiques que Jésus a connues et son message du Royaume, par Ariel Alvarez Valdés Théologien. Dans EXODO (trimestriel de langue espagnole) N° 106, décembre 2010. (retour)
(2) Ainsi ces merveilleux textes des paraboles, dont les exégètes pensent qu'elles sont fondamentalement de lui. Quelle finesse dans l'observation de la vie quotidienne et quelles leçons il est capable d'en tirer faisant appel à l'intériorité d'un chacun : "que celui qui a des oreilles pour entendre comprenne ". (retour)
(3) Ainsi le cheminement dont témoigne Marcel Légaut, par exemple dans : "L'homme à la recherche de son humanité " (1971) ou "Devenir soi et rechercher le sens de sa propre vie" (1980), qui a pu aider tant d'entre nous à nous libérer d'un christianisme figé. (retour)
(4) Expression chère à notre collaborateur bien connu Jacques Musset. (retour)
1 juillet 2013 1 01 /07 /juillet /2013 20:12
Henri Persoz Enquête sur Paul et Jésus.
Henri Persoz (1)
LPC n° 22 / 2013

Une véritable énigme

L'apôtre Paul a puissamment contribué à répandre le christianisme hors de Palestine et il a apporté des formulations théologiques solides et subtiles à un message et une proclamation lancés à l'origine par Jésus de Nazareth. Dans ses lettres, il parle de la mort du Christ sur la croix et de sa résurrection, mais pratiquement pas de ses paroles, ni de ses polémiques avec les hommes de son temps, ni de ses compassions et compromissions vis-à-vis des souffrants et des petits de ce monde ; et encore moins des fameux miracles.

Curieusement, alors que les théologiens reconnaissent volontiers cet état de fait, bien peu l'expliquent de façon satisfaisante. Nous nous proposons, dans cet article, d'essayer d'apporter quelques réponses à cette énigme. Nous commencerons par rappeler rapidement que Paul n'a pratiquement rien écrit sur les "dire" et les "faire" de Jésus ; et ensuite nous nous poserons la question de savoir pourquoi : ne savait-il que très peu de choses ? Et alors pourquoi n'est-il pas allé aux renseignements ? Et comment peut-on prêcher un Jésus que l'on ne connaît pas ? Ou bien en savait-il beaucoup plus ? Mais alors pourquoi n'a-t-il rien écrit de ce qu'il savait ? Pourquoi les paroles et les actes de Jésus n'entrent-ils pas dans son argumentaire pour convaincre ses interlocuteurs qu'il faut faire confiance à cet homme ?

Voilà donc ce que nous allons essayer d'élucider. Evidemment nous ne ferons que des hypothèses. Et nous attendons que quelqu'un d'autre en fasse de meilleures, de plus plausibles.

Paul ne se réfère pas aux paroles de Jésus ni à ce qu'il a fait

L'ensemble des lettres authentiques de Paul ne contient que six références explicites à une parole du Seigneur. Trois fois (I Co 7,10 ; I Co 9,14 ; Ro 14,14), on retrouve effectivement des phrases approchantes dans les évangiles, mais avec un sens différent. Et le Jésus des évangiles est probablement plus authentique que celui de Paul parce qu'il répond à des problèmes juifs ou qui se sont posés avant Pâques, alors que celui de Paul répond à des problèmes gréco-romains ou qui se sont posés après Pâques. Prenons un seul exemple : en I Co 7, l'apôtre ordonne à la femme de ne pas quitter son mari. Alors que le Jésus des évangiles recommande à l'homme de ne pas répudier sa femme. Or, dans le monde juif, l'idée que la femme puisse quitter son mari est totalement exclue mais pas dans le monde gréco-romain. Sur cet exemple, donc, nous voyons que le Jésus de Paul répond à une question qui ne se posait pas parmi les interlocuteurs directs de Jésus.

Une autre citation (I Th 4,2) est extrêmement vague : elle recommande de vivre dans la sainteté. Une autre ( I Th 4,15) est complètement étrangère au Jésus des évangiles ; elle précise que les morts ressusciteront avant les vivants.

Enfin, le récit du repas du Seigneur (I Co 11,23-25) est le seul vraiment proche de celui des évangiles, mais beaucoup d'experts pensent que ce serait bien plutôt les évangiles synoptiques qui auraient transcrit une tradition paulinienne. Enfin, les formes littéraires adoptées, toujours ambiguës ("les instructions que nous vous donnons de la part du Seigneur ; j'ordonne, non pas moi, mais le Seigneur"…), montrent bien que l'apôtre s'exprime au nom du Christ, plus qu'il ne rapporte ses paroles.

En dehors de ces phrases, on trouve chez Paul des sentences éthiques proches des paroles de Jésus, sur l'amour mutuel, sur le souci et le respect des autres. Car l'un et l'autre sont de grands moralistes. Mais dans ce cas, il n'y a jamais de référence à Jésus, mais plutôt à la Septante. (2)

En conclusion, lorsque Paul pourrait s'appuyer sur des paroles de Jésus, il ne le fait pas. Et les rares fois où il le fait, le sens qu'il donne à ces paroles, est en général assez différent du sens évangélique. Aucune allusion non plus à la vie de Jésus, à ses rencontres avec les malades, les rejetés, les marginaux. Paul défend le Jésus Messie à partir d'une réinterprétation de la Bible hébraïque, ce qui est bien paradoxal, puisqu'il cherche à convertir les païens qui ne la connaissent pas. Mais il ne se soucie pas du tout de retracer ce qu'a été la vie, l'enseignement et les engagements de Jésus.

Nous sommes donc dans une situation curieuse : Jésus a formé des disciples, fait parler de lui jusqu'à alerter les autorités romaines et juives en raison de son enseignement et de son engagement personnel. Au point que certains ont reconnu en lui le Messie. Alors que l'apôtre défend la messianité de Jésus seulement à partir des Ecritures, qui justement n'en parlent pas.

Trois types de littérature

Mais l'apôtre n'est pas tout seul à prêcher Jésus Christ sans parler de sa vie et de son enseignement. Si nous regardons l'ensemble de la littérature chrétienne du 1° siècle, nous pouvons la classer en trois catégories :

Celle qui provient des milieux judéo-chrétiens hellénistiques. Ce sont tous les écrits du Nouveau Testament, à l'exception des Evangiles, la lettre de Clément de Rome aux Corinthiens (3) et les 7 lettres d'Ignace d'Antioche (4). L'ensemble de ces écrits ne parle à peu près pas du Jésus historique ni de ses paroles, mais reprend abondamment le kérygme de l'église primitive : Christ est mort et ressuscité pour le rachat des pécheurs. Toutefois, lorsque l'on regarde attentivement les dates d'écriture de ces textes, on sent très bien, vers la fin du siècle, un léger frémissement : les paroles de Jésus commencent à être évoquées, on en trouve quelques bribes. Par exemple on lit en I Tm 6,3 : "Si quelqu'un ne s'attache pas aux saines paroles du Seigneur". Ou Clément de Rome, qui inonde sa lettre de citations du premier Testament, mais cite cependant quelques parcelles du sermon sur la montagne en précisant qu'elles furent dites par le Seigneur Jésus.

Celle qui provient des milieux syro-palestiniens. Ce sont l'Evangile de Thomas (5), la Didachè (6) et l'hypothétique Source Q (7). Ces textes, retrouvés tardivement (sauf évidemment la source Q, pas encore retrouvée !), mais très anciens, citent abondamment les paroles de Jésus. Ils ne contiennent pas de récit de la passion et de la mort de Jésus et pour eux Jésus n'est pas Messie, mais maître de sagesse ou Fils de l'homme. Il sauve par son enseignement et non pas par sa mort sur la croix.

Enfin les évangiles canoniques qui combinent intelligemment ces deux littératures si différentes.

Nous retrouvons ici ce que les théologiens disent depuis un certain temps : il existait, au premier siècle, plusieurs christianismes bien différents. L'un, hellénisé, n'avait retenu que l'évangile de la croix; un autre, plus palestinien, était centré sur l'évangile de la parole. Sans compter encore bien d'autres, dont principalement le christianisme jérusalémite, resté très juif, et celui de la tradition johannique. Le premier avait sans doute été porté par des pèlerins juifs de la diaspora qui se trouvaient à Jérusalem au moment de la passion et sont ensuite retournés chez eux, marqués par cette injuste condamnation à mort et par les bruits de résurrection qui commençaient à se répandre. Le second s'est d'abord installé en Galilée parce que les disciples, en majorité galiléens, sont retournés chez eux après Pâques et de toute façon c'est dans cette contrée que Jésus prêchait.

Deux christianismes qui commencent par ne pas se rencontrer

La grande question est donc de savoir à quel moment et à quelle vitesse ces deux christianismes se sont recomposés entre eux et comment se situait Paul par rapport à cette recomposition. Le regard que nous avons porté sur la littérature du premier type montre que cette rencontre ne s'est pas faite facilement ni rapidement. Nous avons beaucoup de mal, en effet, à imaginer qu'en Asie Mineure, on parlait beaucoup du Jésus de l'histoire oralement et que, dès qu'on se mettait à écrire, on ne disait plus rien. Et pourtant, dans ce monde de la diaspora juive, les informations circulaient bien, malgré les distances. Il faut donc imaginer des obstacles à la communication. Le principal a certainement été d'origine sociologique.

Le message de Jésus était radical : dépossédez-vous de tout, y compris de vous-mêmes, et vous gagnerez le ciel. Ce message a été entendu et porté par le petit peuple des campagnes qui n'avait pas grand-chose à perdre. Mais il était inadapté aux riches villes d'Asie Mineure et d'Europe qui l'ont donc repoussé. Car ce qui n'est pas recevable n'est pas transmis et tombe dans un oubli de circonstance. Le message radical de Jésus est donc transformé, arrivant dans ces villes, et a évolué vers deux directions. L'une est christologique : ce n'est plus le message qui est porté aux nues, mais le Messager. L'autre est éthique : ce n'est plus la radicalité de la dépossession qui est prêchée, mais une certaine paix sociale. Les riches doivent soutenir les pauvres et les pauvres doivent en être reconnaissants. L'important, c'est la cohésion sociale qui doit être construite sur la base de l'amour mutuel.

Deux périodes chez Paul

Après sa conversion, Paul fréquente donc, à Damas puis à Antioche, des églises qui connaissent essentiellement de Jésus sa mort et sa résurrection et qui l'ont fait Messie. Il hérite de ces idées ; il les prolonge et en pousse le contenu théologique. Et, s'il ne peut pas se renseigner davantage, c'est tout simplement parce que les églises d'Asie Mineure n'en savent pas tellement plus que lui. Tout ce qu'il savait de Jésus, il le tenait principalement de la polémique pharisienne dans laquelle il baignait avant sa conversion. Car, pour persécuter les chrétiens avec une telle détermination, il fallait bien avoir des raisons. La principale était probablement la distance qu'avait prise Jésus par rapport à une application stricte de la loi. Il est normal que cette position de Jésus ait été à la fois la raison des persécutions que Paul exerçait et la raison de sa conversion ultérieure. Car l'apôtre a toujours été perturbé par la loi, avant, comme après sa conversion.

On s'entend souvent rétorquer que Paul devait en savoir beaucoup plus sur Jésus que ce qu'il en a écrit, mais qu'il considérait cette connaissance comme peu importante. D'après ce que nous avons vu, cet argument devrait être également étendu à l'ensemble des auteurs de la littérature du premier type, c'est-à-dire aux églises d'Asie Mineure. Mais, si un ensemble de faits est si peu important qu'on n'en parle pas, il tombe forcément dans l'oubli. On ne peut pas transmettre une connaissance dont on ne parle pas. D'ailleurs, l'apôtre précise bien lui-même, en Ga 1,16, qu'il n'a rien appris des hommes sur Jésus, mais qu'il a tout reçu par révélation. Une révélation peut apporter quelques idées fortes, comme la libération de la loi et le salut par la grâce qui s'en suit. Mais elle ne peut pas raconter dans le détail les paraboles, le sermon sur la montagne et les nombreuses rencontres de Jésus avec le peuple juif. Donc Paul se forge une théologie qui n'a pas besoin de s'appuyer sur la connaissance du Jésus de l'histoire, mais plonge ses racines dans sa propre culture, juive et grecque.

Cependant, les paroles de Jésus ont leur propre force interne et elles pénètrent quand même en Asie Mineure et ailleurs, lentement, difficilement et ponctuellement. On peut situer cette pénétration vers les années 50, soit une vingtaine d'années après la conversion de Paul. C'est aussi le moment où l'apôtre commence à écrire. On voit bien, dans ses lettres, son opposition à ces super-apôtres qui prêchent un autre Jésus que le sien (II Co 11,4) et qui sont ennemis de la croix du Christ (Ph 3,18) ; non pas ennemis du Christ, mais ennemis de sa croix. Il s'agit sans doute d'émissaires judaïsants venus dans les églises que Paul avait créées, mais après son passage. Selon toute vraisemblance, ils parlent du Jésus d'avant Pâques que Paul ne veut pas connaître. Ils évoquent largement l'enseignement et les paroles de Jésus et Paul s'oppose assez violemment à eux parce qu'ils perturbent son propre enseignement qui faisait complètement l'économie de ces paroles.

On rétorquera que Paul était passé plusieurs fois à Jérusalem et qu'il aurait dû y apprendre des choses sur Jésus. Selon ses lettres, le premier voyage avait pour but de faire la connaissance de Pierre et de Jacques (Ga 1,18). Il ne dit pas que c'était pour mieux connaître Jésus. Les Actes (9,26-29) disent bien que Paul cherchait à s'agréger aux disciples, mais que ceux-ci cherchaient plutôt à le faire périr. Cette atmosphère de méfiance réciproque ne favorisait certainement pas les longues conversations rappelant les discours de Jésus. Quant au deuxième passage de Paul à Jérusalem, pour le fameux concile destiné à discuter de la possibilité de permettre aux païens de ne pas suivre la loi, il se situe vers les années 50. Nous sommes donc au début de la deuxième période et l'apôtre ne s'intéressait plus au Jésus historique. Il n'en avait plus besoin, d'autant moins que les paroles rapportées s'opposaient parfois à sa propre pensée. Par exemple les évangiles établissent très nettement une relation entre l'éthique personnelle et le salut.

Comment l'évangile de la croix peut-il se transmettre, amputé de celui de la parole ?

On doit se demander, en effet, comment le culte de Jésus-Messie peut se répandre, dans ce christianisme hellénisé, sans rien dire des raisons historiques qui ont conduit ses partisans à le vénérer. Si Jésus a été déclaré Messie et Sauveur, c'est bien en raison de ce qu'ont été sa vie, son enseignement et ses manifestations concrètes d'amour du prochain. Comment peut-on donc lui attribuer ces titres sans dire un mot de ce qu'a été cette vie ?

Pour bien comprendre ce paradoxe, il faut se rappeler que l'apôtre s'adressait essentiellement à des gens venus du paganisme et que celui-ci était dominé par les cultes à mystères. Ces cultes, divers et variés, d'origines orientales, étaient d'assez redoutables concurrents du judéo-christianisme et le sont restés pendant plusieurs siècles. Ils promettaient tous le salut individuel par une communion sacramentaire avec le dieu dont on célébrait chaque année la mort et la résurrection. L'adepte était invité, au cours d'une cérémonie spéciale et assez traumatisante, à mourir puis à ressusciter avec son dieu. Et il gagnait ainsi la vie éternelle pour toujours.

Paul s'oppose à ces religions païennes, mais il en emprunte la logique, pour bien se faire comprendre et sans doute aussi pour bien se comprendre lui-même. Pour ses auditeurs et ses lecteurs, l'important, c'est cette mort-résurrection du dieu a laquelle ils peuvent s'identifier.

Notons toutefois que pour Paul, qui reste juif et continue à faire la synthèse entre l'hellénisme et le judaïsme, Jésus n'est jamais Dieu, mais Messie, envoyé de Dieu. Le Messie juif, comme le dieu des religions orientales, vient pour sauver. Il ne vient pas pour raconter des paraboles ou s'occuper des laissés pour compte. Nous avons là une raison supplémentaire qui explique le peu d'intérêt de Paul pour ce qu'a fait et dit Jésus. Le Messie juif vient changer le monde, dans la gloire du Royaume qui doit survenir. Il ne vient pas faire la morale aux foules rencontrées au hasard de ses déplacements. On voit donc que l'application du titre de Messie à Jésus est un facteur qui a fait passer au second plan son enseignement.

Il faut noter aussi que, si l'apôtre reprend le schéma logique salvateur des religions à mystères, il le transforme profondément. Car le rituel, très important dans les religions païennes et destiné à frapper les imaginations, est pour lui tout à fait secondaire. Ce qui compte, c'est la transformation intérieure et spirituelle, en vue d'accomplir les œuvres de Dieu. La mort avec le Christ, par le baptême, fait resurgir l'homme nouveau, l'homme spirituel, qui doit vivre pour faire triompher la justice. Il n'y avait rien de tel dans les religions orientales. Paul tire la religion vers son véritable rôle, rendre l'homme meilleur.

Ces deux hommes qui ne se connaissaient pas

Le christianisme a hérité de ces deux traditions. Celle, prophétique, qui venait de Jésus, et qui voyait le salut dans la perfection de l'amour du prochain. Elle conduisait à une exigence éthique radicale qui allait jusqu'à demander l'impossible à l'homme. Et puis celle, plus institutionnelle, portée par Paul, qui voyait davantage le salut dans une communion avec la mort du Christ sur la croix et qui insistait sur l'unité de la communauté, corps du Christ. L'Eglise n'aurait sans doute pas tenu longtemps sans la combinaison bienfaisante de ces deux traditions. Car Jésus était peut-être trop révolutionnaire et exigeant pour que son message puisse sortir tout cru de son époque et de son milieu. Et Paul tout seul était trop ignorant de la pensée profonde de Jésus pour pouvoir impressionner pendant de nombreux siècles des générations qui s'éloignaient peu à peu de la logique des mystères. Nous avons donc bénéficié d'une heureuse conjonction. Mais il n'en demeure pas moins que le Jésus authentique est celui des paroles ; et qu'après lui, l'Eglise est partie, avec Paul, sur une christologie qui n'était pas d'origine. Heureusement qu'après l'apôtre nous avons eu les évangiles.

Henri Persoz

(1) Prédicateur laïc de l'Eglise protestante. Maîtrise en théologie. Vice- président de l'association " Evangile et Liberté". Membre du comité de rédaction du journal du même nom. (retour)
(2) La Septante est une version de la Bible hébraïque en langue grecque. Selon une tradition rapportée dans la Lettre d'Aristée (IIe s. av. J.-C.), la traduction de la Torah aurait été réalisée par septante-deux traducteurs à Alexandrie, vers 270 av. J.-C., à la demande de Ptolémée II. Par extension, on appelle Septante la version grecque ancienne de la totalité des Écritures bibliques (l'A.T.). Le judaïsme n'a pas adopté la Septante, restant fidèle au texte hébreu et à des traductions grecques ou araméennes plus proches dudit texte. (retour)
(3) L'évêque Clément de Rome écrit ses lettres aux romains, sans doute entre l'an 92/93 et 101. (retour)
(4) Ignace, deuxième évêque d'Antioche vers l'an 110. (retour)
(5) L'évangile de Thomas rédigé entre le 1er et 2e siècle fut découvert en Haute Egypte en 1945. (retour)
(6) Didaché du grec didakè "enseignement" La date du manuscrit est débattue et se situerait au tournant des 1er et 2e siècle. (retour)
(7) voir LPC 20 / 2012 page 18-20. (retour)