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1 octobre 2014 3 01 /10 /octobre /2014 13:48
Paul Tallonneau À propos du vocable "Seigneur"
Paul Tallonneau
LPC n° 27 / 2014

C'est avec beaucoup d'intérêt que, suivant les conseils de "LPC", je me suis procuré le livre "Jésus pour le XXI siècle" de John Shelby Spong.

Une chose cependant me consterne qui me semble mériter d'être souligné, c'est l'emploi, répété par l'auteur pour parler de Jésus, du vocable " Seigneur" alors qu'il récuse formellement "le monde traditionnel du divin". C'est ainsi que, inexplicablement, il termine son chapitre 23, intitulé "Jésus qui a brisé les préjugés et les stéréotypes "en écrivant que "Jésus devient ainsi la révélation de Dieu. C'est ce Jésus-là que je veux servir et appeler Seigneur". Il y a, me semble-t-il dans l'usage de ces termes, une contradiction qui mérite quelques considérations sous peine de n'être qu'un cliché.

Je dois dire que ce problème de l'emploi du mot "SEIGNEUR" (kurios en grec) n'est pas nouveau pour moi et il y a longtemps que je prends des notes à ce sujet. Permettez-moi de vous en faire part. N'étant pas spécialiste de la sémantique, on voudra bien m'excuser de les présenter à l'avenant.

Seigneur

Ce mot "SEIGNEUR" est répété 70 ou 80 fois pendant la célébration de la messe du dimanche, sans qu'on sache d'ailleurs si c'est à Dieu qu'on s'adresse ou à son Christ.

Différence oiseuse ? St Paul lui-même l'a faite, qui distingue dans 1Rom-7 "Dieu le Père et le Seigneur Jésus". Il n'est donc pas inutile de se poser la question.

Si c'est à Dieu, l'appellation ne convient pas vraiment. Jésus lui-même ne dit-il pas : "Ce n'est pas celui qui dit Seigneur, Seigneur qui entrera dans le royaume des cieux". Et ne nous invite-t-il pas à appeler Dieu : Père ?

Si c'est à Jésus, l'appellation peut paraître fondée. Les multiples fois qu'elle est utilisée pour désigner Jésus dans les textes scripturaires pourraient l'autoriser. Il faut donc les examiner.

Les Évangiles

Marc n'emploie pas ce vocable à propos de Jésus. Sauf deux fois en 16,19-20, des versets que tous les spécialistes considèrent comme des ajouts tardifs.

Matthieu utilise Kurios, mais aussi Didaskalos (enseignant) tous deux parfois traduits par Maître. C'est lui qui rapporte la phrase citée plus haut : "Ce n'est pas celui qui dit Seigneur, Seigneur…" Il l'utilise aussi en 27,63 lorsque les grands prêtres et les pharisiens s'adressent à Pilate : "Seigneur, nous nous sommes souvenus que cet imposteur a dit…".

Luc fait dire à Jésus : "Pourquoi m'appelez-vous, Seigneur, Seigneur, …"(6,46). Par contre, racontant l'épisode de la veuve de Naïm, il dira (7,23) : "Le Seigneur eut pitié d'elle". Dans une note, la Bible de Jérusalem précise qu'il s'agit de la première apparition dans le récit évangélique de ce titre appliqué à Jésus et jusque-là jalousement réservé à Yahvé.

Jean écrira, relatant l'apparition de Jésus à Thomas, que ce dernier s'écria : "Mon Seigneur et mon Dieu". Au chapitre 20,11-18, on trouve deux fois le mot dans la bouche de Marie-Madeleine lorsqu'elle répond à l'ange : "On a enlevé mon Seigneur et je ne sais où on l'a mis" et lorsqu'elle croit avoir affaire au jardinier elle l'interpelle : "Seigneur, si c'est toi qui l'as emporté dis- moi où tu l'as mis…" Ainsi donc le terme pouvait désigner aussi bien son maître et ami qu'un jardinier inconnu.

Les Actes des Apôtres

Ces pages, dont on sait que le rédacteur fut Luc, emploient le mot plus souvent pour parler de Jésus : (5-14) : "[…] S'adjoignait à la communauté qui croyait au Seigneur", (18-8) : "Crispus de la Synagogue crut au Seigneur…". Les Actes mettent également le mot dans la bouche de Pierre et de Paul.

Pierre : (2-21) "Quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé; (2-36) "Dieu l'a fait Seigneur et Christ celui que vous avez crucifié."

Paul : (16-32) "Crois au Seigneur Jésus et tu seras sauvé." ; (20-21) "J'adjurais Juifs et Grecs de croire en notre Seigneur Jésus-Christ." ; (14-23) "Ils confièrent leurs prières au Seigneur". Cette dernière phrase est explicite : on ne prie pas Jésus, on lui confie seulement les prières que l'on fait à Dieu.

Les Épitres

Les auteurs de ces lettres utilisent rarement le terme. Sauf Paul, qui l'emploie 190 fois. Mais on a vu comment l'entendait Paul : (1Rom-7) "À vous grâce et paix de par Dieu notre Père et le Seigneur Jésus-Christ" ou (2Phil-2 à11) "Que toute langue proclame de Jésus-Christ qu'il est Seigneur à la gloire de Dieu le Père". En l'employant, Paul voulait-il signifier que, pour lui, Jésus comptait plus que le Dieu tout-puissant ?

L'Apocalypse

Le signataire de cet écrit emploie aussi le mot à deux reprises : (19-16) "Un nom est inscrit sur son manteau et sur sa cuisse, Roi des rois, Seigneur des seigneurs…" et (22-20) "Oh oui, viens, Seigneur Jésus…" Cette supplication, ajoute la Bible de Jérusalem, c'est le "Marana tha" que l'on répétait au cours des liturgies pour exprimer l'attente impatiente de la Parousie.

Origine du mot

Tout ce qu'on a relevé jusqu'ici à propos de la dénomination "Seigneur" laisse supposer que le terme est la traduction du mot "kurios" employé par les premiers chrétiens, mais quel était le sens exact du terme originel ?

Le mot grec KURIOS est polysémique et désigne généralement celui qui a autorité ou plein pouvoir. Il s'agit donc du chef de famille, du maître de maison, des esclaves ou des domestiques, du souverain, de l'empereur. Pour les juifs hellénisés, c'est la traduction de l'hébreu "Adonaï" transposition du tétragramme imprononçable désignant le Dieu tout-puissant. Pour les romains, c'était surtout l'Empereur.

Qu'on me permette d'évoquer aussi les deux expressions employées dans la version latine du Nouveau Testament pour désigner Jésus ou Dieu : SENIOR et DOMINUS qu'on a abusivement traduits par "Seigneur"

Senior

Le mot "seigneur " est d'origine latine. Il vient de "senior" qui est une forme comparative de "senex" qui signifie "vieux". Senior veut donc dire "plus vieux", "l'aîné" (prototocos en grec).

Paul l'utilise en Romains 8, 28-30 : "Les hommes sont appelés, selon le dessein de l'Amour de Dieu, à être l'image de son Fils, pour faire de ce fils l'Aîné d'une multitude de frères"

Le mot désignait à Rome quelqu'un de particulièrement distingué en raison de son âge ou de son comportement. En France, c'est un terme qu'on trouve en 1080 dans "la Chanson de Roland" sous la forme "Seigneur". Nous sommes là au Moyen-Âge à une époque où l'Église est la seule puissance politique et culturelle, il ne faut donc pas s'étonner de trouver le même mot pour désigner les chefs féodaux, les papes et les évêques, Jésus, et Dieu lui-même ! Seigneur est donc en définitive, à cette époque, un terme de respect dû à une autorité. Le mot est resté mais, depuis dix siècles, il a subi un certain nombre d'avatars qui en ont altéré le sens et est devenu au fil des ans : Sire… Messire… Sieur … Monsieur… Monseigneur…

À force de servir à ennoblir les puissants (Sire le Roi, monsieur Frère du Roi, Messire Dieu, Le seigneur et maître de l'épouse ou Dieu Seigneur époux de l'âme chrétienne) le mot est devenu très ambigu, sinon insignifiant, à moins qu'il n'évoque des significations peu plaisantes, ironiques ou péjoratives. Le moindre reproche qui puisse lui être fait est d'être le symbole de relations féodales dépassées sinon honnies et de prendre la place de la formule enseignée par Jésus : Abba-Père.

Dominus

Traduction latine de Kurios, le mot a connu la même évolution. Le mot "domus", l'origine de "dominus", était la maison familiale. Le terme a très vite donné "dominer, domination" qui qualifie le possesseur, le propriétaire. D'une définition familiale respectueuse on est arrivé à une définition juridique privilégiant l'Autorité aux dépens de l'Amour.

Au 21ième siècle, est-ce vraiment une Bonne Nouvelle d'appeler "Seigneur" un père ou un aîné, Jésus ou Dieu ?

Paul Tallonneau

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1 octobre 2013 2 01 /10 /octobre /2013 17:08
Alain Dupuis Y aurait-il Evangile et évangile.
Alain Dupuis
LPC n° 23 / 2013

Le rêve d'un peuple.

Sur la terre que le juif Jésus de Nazareth parcourait en témoignant de la proximité de Dieu et de la possibilité, ici et maintenant, d'un monde différent, les choses allaient plutôt mal. C'était la crise. Une crise politique, sociale, religieuse et morale…

On avait bien un "royaume", mais humilié et annexé à un immense empire qui, pour ses propres intérêts, faisait sa loi, manipulait politiques et religieux, exploitait les pauvres et foulait aux pieds l'héritage sacré des pères. Et le roi n'était qu'un métèque et un fantoche, à la solde de l'occupant.

Outre cet occupant, dont la soldatesque traînait partout, des régions entières, comme la Galilée, s'étaient vues envahies par des tas de "non juifs", menaçant la pureté ethnique, morale et religieuse du peuple. Pire, des milliers de citoyens, par appât du gain, quittaient la mère patrie pour faire souche dans les métropoles voisines ou lointaines, mécréantes et impures. Une sale époque, où tout fichait le camp !

Aussi, le peuple et ses élites, bercés par l'épopée racontée dans les "livres saints" des Anciens, vivaient-ils entre la nostalgie des temps anciens, aussi idéaux que mythiques, et le grand rêve de la restauration, par Dieu lui-même, d'un royaume enfin digne de ce nom !

Un royaume libéré, aussi invincible que son Dieu, nettoyé de toute la racaille étrangère et de toute impureté. Un royaume avec un vrai roi, héritier du légendaire David. Un Roi établi par Dieu, et dont l'autorité s'étendrait, pourquoi pas, jusqu'aux confins de la terre.

Personne n'était d'accord sur le "comment" ni sur le "quand" mais tous rêvaient que ça allait arriver, de manière imminente…

Pour certains, ce temps serait d'abord celui de la guérison des aveugles, des sourds, des boiteux, de la libération des prisonniers, de la justice rendue aux veuves abandonnées, aux orphelins spoliés, aux journaliers exploités etc…

Mais pour tous, ce serait l'heure de la revanche sur "les autres", les mécréants, les occupants, les païens, les renégats paganisés, les hérétiques, les collabos, les profiteurs, les adultères, les impurs, bref, tous ceux qui ont un petit ou un gros quelque chose à se reprocher quant à la Loi. Et ça chaufferait pour eux !

Alors, bien sûr, quand le bruit se répandit qu'un Galiléen, originaire de Nazareth, parcourait le pays en racontant des histoires de "royaume de Dieu ", on tendit l'oreille…Ne serait-ce pas enfin lui le futur Roi, le vrai, l'Envoyé, le Bras armé de Dieu pour le Grand Soir et les matins qui chantent ?

L'heureuse nouvelle du Royaume selon Jésus…

Lui, il allait plutôt par les campagnes, sur les rivages ou les places de villages, et racontait à des foules de gens simples des choses tellement familières et déconcertantes que même ses disciples les plus proches, fascinés, et pas peu fiers de son amitié, n'en croyaient pas leurs oreilles.

Ainsi, concernant ce fameux "royaume", qui les excitait tant, et où ils se voyaient déjà "en haut de l'affiche" (Mc10,35-41 et par Mt et Lc), son grand truc, c'était de le comparer à des choses aussi banales qu'une perle de valeur égarée dans le fouillis de la maison, un vieux trésor oublié, découvert enfoui dans un champ, la pincée de levain discrète qui fait monter toute la pâte à pain, la minuscule graine de moutarde qui devient arbuste touffu, ou encore des semailles en vue de la moisson…

Voyez, disait-il, par exemple :

"Le Royaume de Dieu, c'est comme un homme qui aurait jeté la semence sur la terre. Et, qu'il dorme ou qu'il veille, dans la nuit comme en plein jour, la semence germe et pousse, sans que lui-même sache comment. D'elle-même la terre produit du fruit, d'abord l'herbe, puis l'épi, puis plein de blé dans l'épi. Et lui, quand c'est mûr, il moissonne aussitôt." (Mc 4, 26-29)

Mais c'est quoi ça, devaient penser en eux-mêmes les disciples…

Qu'est-ce que c'est que ce Royaume ? Et ce "Semeur" qui sème et laisse pousser, tranquille, c'est qui ? Et alors, où est-il le Roi ? Où est-il le Dieu ? Ou est-il le Grand Soir ?

Ne savaient-ils pas, eux, en bons juifs, ce que "Royaume de Dieu" veut dire ?

Il y aurait Dieu, omniprésent et hyperactif, un Roi pour de vrai, oint par le Dieu, et surtout un grand coup de "karcher" pour fonder l'"Ordre nouveau"…Les " mauvais" au feu, et les "justes" aux honneurs !

Pourtant, il leur avait déjà dit aussi que le "royaume" pouvait être comparé à un semeur prodigue, qui sème à la volée la meilleure graine du monde…mais que, bien sûr, quelles que soient la qualité de la semence et la générosité du semeur, tout n'allait pas toujours pour le mieux… Partie de la semence tombe dans la pierraille, ou dans les ronces, ou sur le chemin, et puis les oiseaux, la sécheresse…les aléas du monde tel qu'il est. Mais là où la semence tombe dans la bonne terre, alors, quelle récolte ! "Comprenne qui pourra", avait-il ajouté, comme souvent… (Mt 13,1 ss ; Mc 4,1 ss ; Lc 8, 4-8).

Et justement, c'était là que ça coinçait…comme on va le voir…

Pire ! Il avait été jusqu'à leur raconter ceci : "On peut aussi comparer le royaume de Dieu à un homme ayant semé une belle semence dans son champ. Mais pendant la nuit, ‘un ennemi' de l'homme est venu et a semé de l'ivraie (ou zizanie) au milieu du blé. Quand le blé eut poussé et donné son fruit, l'ivraie apparut…Alors les serviteurs du Maître lui demandèrent : "D'où vient donc qu'il y a de la zizanie ? Le Maître répondit : un homme ennemi de l'homme a fait cela !"

Alors, continua-t-il, les serviteurs proposèrent au Maître d'aller arracher l'ivraie du champ…

Ça, les disciples comprenaient ! Pour désherber le royaume illico presto, ils étaient partants ! Au lance-flamme même s'il fallait !

Mais Jésus continua : "Le Maître leur dit : N'en faites rien ! De peur qu'en voulant arracher l'ivraie, vous n'arrachiez aussi le bon grain ! Laissez croître ensemble l'un et l'autre jusqu'à la moisson.". À la moisson, alors, l'ivraie sera réduite en cendre, et le bon grain sera engrangé… (Cf Mt 13, 24-30)

Le Nazaréen savait bien qu'il y a en tout homme un ennemi de l'homme et que la réalité de ce monde, comme le coeur de l'homme, est un inextricable mélange du meilleur et du pire. Mais que, de peur d'abîmer le meilleur, mieux vaut s'abstenir de trancher dans le vif…La vie, au final, fera le tri de ce qui est VIE, digne d'être engrangée pour toujours, et de ce qui n'aura jamais été que cendre…

Mais, comme à son habitude, il ne commenta pas. Il se contenta de dire : "Celui qui a des oreilles pour entendre, qu'il entende…"

Le "royaume" selon les rédacteurs des "évangiles"…

Ces petites "paraboles", aussi simples et laconiques qu'elles soient, semblent bien nous être parvenues intactes. Il faut donc croire que dans l'entourage immédiat de Jésus, à l'époque, dans le cercle des disciples ou en dehors, des femmes ou des hommes eurent des oreilles pour les entendre telles quelles et les garder précieusement. Mais, visiblement, ça n'a pas duré… En effet, les textes qui nous sont parvenus, rédigés une ou plusieurs générations après le passage de Jésus, semblent témoigner d'une évidente manipulation, aussi malhabile que tragique, probablement venue des "catéchistes" ou "pasteurs" de l'époque…

Il est clair que ce "royaume" qui pousse tout seul, sans qu'on s'en aperçoive, ce semeur qui sème à tout vent sans se soucier le moins du monde où tombe la semence, et ce champ de blé où il ne faut surtout pas enlever la mauvaise herbe, de peur d'arracher aussi les épis, ça n'avait ni queue ni tête pour motiver les jeunes communautés à persévérer dans la Voie, alors que le "royaume" se faisait attendre ! Et cet "homme ennemi de l'homme" qui sème la zizanie, n'était-ce pas décidément trop subtil pour les oreilles de "petites gens" qui formaient les communautés ?

Alors, au moment de mettre par écrit ces enseignements, pour asseoir leur autorité sur les communautés, les "évangélistes", ces nouveaux "scribes", expliquèrent confusément que Jésus ne parlait qu'en paraboles, précisément pour que le "vulgus pecum" ne comprenne rien, mais que ensuite et "en particulier à ses propres disciples, il expliquait tout." ! (Mt 13,13 ; Mc 4, 10-12 ; Lc 8, 9-10) - (Mt 13, 34-35 ; Mc 4 33-34). Eux donc, successeurs des premiers disciples, auraient reçu ce dépôt secret…

Et de mettre dans la bouche de Jésus des "commentaires" confiés prétendument en secret aux apôtres, bourrés de morale et de toutes les "croyances" populaires du temps.

Dans le cas de la parabole du semeur prodigue (Mt 13, 18-23 ; Mc 4, 13-20 ; Lc 8 13-15), le commentaire, attesté par les trois synoptiques, donc déjà ancien, témoigne de toute évidence du souci des évangélistes d'enrayer les défections de toutes sortes dans les communautés, face à un royaume qui ne "vient" toujours pas, et un "messie" qui ne revient toujours pas. Les oiseaux transformés en "Satan " peuvent faire sourire. Le reste est déjà du domaine du "prêche" moralisateur, ce que n'était pas la parabole, en soi.

Mais dans le cas de la parabole du bon grain et de l'ivraie (Mt 13,36-43), on tombe de haut :

  • Celui qui "sème" ne serait pas le Dieu-père, Source de la Vie, mais l'énigmatique "Fils de l'homme" de l'apocalyptique juive, appliqué sans doute à Jésus.
  • Le bon grain ne serait plus la "Vie abondante" offerte à tous, mais, sans qu'on puisse comprendre ni comment ni pourquoi, devient une sorte de nouveau "peuple élu", les "fils de lumière", les "gentils", des "fils de Dieu" semés sur le monde ???
  • L'ivraie serait donc, bien sûr, en contrepoint, les "fils des ténèbres", du même folklore dualiste : les "fils du Mauvais", les "méchants"…semés par qui ? Mais par le Diable, bien sûr… Il manquait au tableau, celui-là !
  • Et, bouquet final de ce feu d'artifice : la fin des temps, avec comme chef d'orchestre ce même Fils de l'homme, qui se solde par la grande fournaise à pécheurs, avec lamentations et grincement de dents, tandis que les "justes" resplendissent dans le Royaume de leur Père.

Et pour tenter d'authentifier ce pur délire "mythologico- moralo-théologique", le rédacteur ose reprendre la formule de Jésus : "Qui a des oreilles, qu'il entende !"…ce qui n'a plus ici aucun sens puisque, cette fois-ci, l'enseignement est censé être totalement explicite. Mais la formule, dans la bouche du Nazaréen et concernant SA vision du Royaume, était un appel à une écoute profonde et à une compréhension par le "coeur" de l'oeuvre silencieuse de Dieu en cours. Ici, sous la plume des nouveaux "scribes" des jeunes églises, elle prend la couleur d'une terrible menace.

La "pastorale de la peur" était déjà sur les rails et pour des siècles !

Alors, nous qui avons si souvent de l'"Évangile" plein la bouche (tout l'Évangile et rien que l'Évangile, n'est-ce pas ?), n'avons-nous pas, dans ces brefs exemples, l'indice qu'il nous faut être extrêmement prudents sur ce que nous entendons par là…et ce que nos contemporains pourraient bien en entendre. J'ai le sentiment profond que l'Évangile selon Jésus trouve souvent le chemin de leur écoute profonde et de leur coeur, même à travers d'autres approches…Mais l'évangile des "scribes" les fait fuir…

Et si nous nous contentions, d'abord en nous puis autour de nous, de tout faire pour permettre à "la terre, d'elle-même, produire son fruit" ?

Alain Dupuis alaindupuis@terra.com

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1 octobre 2013 2 01 /10 /octobre /2013 15:43
Edouard Mairlot Le Royaume selon Jésus : les leçons d'une histoire mouvementée ?
Edouard Mairlot
LPC n° 23 / 2013

Introduction

Nous sommes habitués par les exégètes à bien situer les divers courants émergents dans la société juive du temps de la vie publique de Jésus de Nazareth. On cite les pharisiens, les prêtres du temple, les saducéens, les zélotes … puis est venu le mouvement de Qumran. Cela nous permet de le situer dans son originalité parmi ceux-ci.

Nous reprenons ici l'essentiel d'un article publié en espagnol (1) qui nous ouvre à une autre dimension : celle du passé immédiat du peuple juif, et en particulier les événements qui ont eu lieu durant l'enfance et la jeunesse de Jésus.

L'attente du "royaume" était exacerbée par l'occupation romaine et ses conséquences. Les Ecritures ne promettaient-elles pas l'arrivée d'un messie qui instaurerait le vrai Royaume d'Israël ? Mais personne n'était d'accord sur le comment ni sur le moment où cela se produirait. La tension était extrême et les nerfs à vif. Il en était résulté divers mouvements rapidement étouffés dans le sang comme nous allons le voir.

L'homme-Jésus de Nazareth, dans son enfance et sa jeunesse, tout comme le milieu dans lequel il vivait, ne pouvait qu'en avoir été profondément marqué. Ce ne serait certainement pas sans influence sur ses orientations et ses choix quand il atteindrait l'âge adulte comme nous le verrons également plus bas.

Voici le texte d'Ariel Alvarez Valdés :

Une secousse politique à deux pas de la maison

Ariel Alvarez Valdes En l'an 4 av. J-C., mourut le roi Hérode alors que Jésus n'était qu'un enfant de deux - trois ans et qu'il vivait à Nazareth. Hérode avait gouverné le pays d'une main de fer durant près de quarante ans, si bien que sa mort provoqua un grand vide du pouvoir. De violentes manifestations explosèrent alors dans tout le pays.

La première eut lieu à Séforis, tout près de la maison de l'enfant Jésus. C'était une ville riche et puissante, à 6 km de Nazareth. Judas, un personnage issu des classes les plus populaires de Galilée, qui était à la tête d'un groupe de brigands depuis un moment, dirigeait la révolte. Profitant de la mort d'Hérode, il prit d'assaut le palais royal de Séforis et s'empara des armes qui y étaient entreposées. Il équipa ses hommes avec celles-ci, pilla les réserves qui se trouvaient là, et se proclama roi d'Israël. Fort du soutien de ceux qui le suivaient, il en vint à contrôler toute la région de Galilée, y inclus Nazareth où Jésus vivait avec ses parents.

Peu après, dans la province de Pérée, à l'est de Jérusalem, un homme appelé Simon, ancien esclave d'Hérode, se souleva lui aussi et, à la tête d'une horde nombreuse, mit le feu à un autre palais royal qu'Hérode avait à Jéricho et il s'y proclama roi.

Finalement au sud, dans la province de Judée, un berger d'une force physique énorme appelé Atronge, prit également la couronne royale et, avec ses quatre frères qu'il nomma généraux, il soumit toute la région.

Les leaders de ces révoltes furent appuyés par les gens et jouirent d'une grande popularité. D'abord parce qu'ils étaient tous juifs, et que cela faisait longtemps que le peuple avait la nostalgie d'un roi autochtone. Hérode, en effet, n'était pas juif mais iduméen. Tous ces dirigeants étaient de plus à la fois d'origine modeste et charismatiques, comme l'avait été le grand roi David. Tous ces leaders avaient donc, d'une certaine façon, réussi à raviver les espérances jamais oubliées d'un Roi Messie qui viendrait libérer le peuple de l'oppression étrangère.

Quand les rêves sont réduits à néant

La survenue de ces trois chefs, qui s'autoproclamaient Messie, suscita partout toute une agitation enthousiaste si bien que la Palestine se vit rapidement engagée dans la violence et les délires d'une libération.

Face à cette révolte généralisée, la réaction de Rome ne se fit pas attendre. Le général Publius Varus, installé à ce moment en Syrie, prit immédiatement trois légions et marcha contre les révoltés. Il alla d'abord en Pérée où il étouffa le mouvement de Simon. Il écrasa ensuite les rebelles d'Atronge en Judée et en crucifia plus de 2.000 près de Jérusalem. Mais le châtiment le plus dur fut pour la Galilée, la patrie de Jésus. Varus assiégea Séforis, fit prisonnier et exécuta Judas, mit le feu à la ville, réduisit en cendres tous ses édifices, et finalement, parce qu'ils avaient appuyé Judas, fit vendre comme esclaves tous ses habitants.

C'est ainsi que la brutale répression romaine mit fin à ces tentatives d'inspiration messianique qui avaient éveillé tant d'attentes parmi le peuple. L'importance des troupes que Varus dut utiliser pour les réduire montre bien l'énorme soutien populaire dont elles avaient profité. Le souvenir de la "guerre de Varus", comme on l'appela par la suite, resta à jamais gravé dans la mémoire juive comme un des épisodes les plus sanglants auquel le peuple juif eût été affronté.

Pendant ce temps, tout près de là, l'enfant Jésus vivait sans souci dans les bras de Marie, sans se préoccuper de ces terribles châtiments et crucifixions dont souffrait sa patrie, et sans encore rien comprendre de qui peut être ce Messie ou des causes sous-jacentes aux soulèvements en cours.

Seul Dieu pouvait le percevoir

En l'an 6 ap. J-C., Jésus étant déjà un adolescent d'environ 13 ans, une seconde vague de résistance à Rome se souleva dans le pays. Cette fois, les conséquences furent encore plus graves que les fois précédentes. A nouveau, le centre du soulèvement fut la Galilée où vivait Jésus. Il a donc dû connaitre tous les détails de ces troubles.

L'initiateur en fut un maitre religieux, appelé Judas le Galiléen. Il fut provoqué par un changement dans l'administration dans le sud du pays, c'est-à-dire les provinces de Judée, Samarie et Idumée qui, jusqu'alors, étaient dirigées par un gouverneur juif. En l'an 6, les Romains le destituèrent parce qu'il ne les satisfaisait pas, annexèrent le territoire à Rome et l'administrèrent directement par un Préfet. Ils créèrent en conséquence un nouvel impôt appelé tributum soli (impôt sur le sol).

Le Grand Prêtre de Jérusalem soutint la mesure pour éviter de plus grands maux et ordonna d'accepter cet impôt. Mais Judas n'en tint pas compte et réagit violemment contre ce dernier. Bien que né à Gamala, au nord de la Galaunitide, et qu'en conséquence le nouvel impôt ne le concernât pas, il vint à Jérusalem et de là commença à exhorter la population à ne pas le payer. L'argument qu'il donnait était clair : Dieu est l'unique propriétaire de la terre, et en conséquence, l'empereur n'a pas le droit de lever des impôts sur le sol d'Israël.

L'insurrection de Judas n'était pas militaire, comme les précédentes, mais pacifique. Judas ne prétendait pas se proclamer messie, mais il voulait la reconnaissance de Dieu comme roi du pays et de ses droits sur son sol. C'était donc un mouvement "théocratique", religieux, non violent, qui cherchait à imposer des idées et non pas des structures. Mais en mettant en question l'impôt de Rome il défiait l'autorité impériale et, avec elle, la présence romaine en Palestine. Les romains le considérèrent donc comme dangereux, d'autant plus qu'il était parvenu à ce que tout le pays soit de son avis. Ils le poursuivirent donc, le prirent et le tuèrent sans ménagements. (Ac.5, 37)

A ce moment, Jésus déjà adolescent avec ses treize ans, dans l'atelier de Nazareth, apprenait de son père comment devenir un bon artisan. […]

Plonger les gens dans l'eau

C'est en l'an 26, Jésus étant déjà un adulte, qu'un troisième mouvement apparut dans le pays. Son fondateur était Jean le Baptiste, un austère prédicateur de la province de Judée.

Jean avait vu comment tant la violence (celle des groupes messianiques) que l'affrontement aux autorités (dans le groupe théocratique) avaient fait échouer les essais de changement qui l'avaient précédé. C'est pourquoi il décida de fonder un autre courant, un mouvement prophétique, qui mettait plutôt en avant le ressourcement intérieur d'un chacun. Il s'installa dans le désert de Judas et se mit à y annoncer son message.

Ce que Jean enseignait était que le peuple d'Israël traversait une crise profonde, dont la cause était sa rébellion contre Dieu, c'est-à-dire son péché. Jean invitait en conséquence à cesser d'offenser Dieu, à confesser ses péchés, à se faire baptiser comme signe du changement, et ensuite à rentrer chez soi dans l'attente du jugement final qui était tout proche (Mt 3, 7-10). Qui ne le faisait pas courait le risque d'être annihilé quand viendrait le châtiment divin qui était imminent.

Le pouvoir d'attraction qu'exerçait Jean était impressionnant, et son annonce fut un choc dans la société de son temps si bien que l'on accourait de toute part pour l'écouter, se faire baptiser et se proclamer disciple du Baptiste.

Son message, bien qu'éminemment religieux, avait également des implications politiques. L'arrivée du Royaume de Dieu qu'il annonçait, signifiait en même temps la disparition des divers pouvoirs oppresseurs des juifs, entre autre les autorités civiles.

Pour s'être attaqué aux moeurs d'Hérode Antipas, celui-ci l'élimina. […]

A la recherche d'un autre péché

Quand, au début de l'an 27, Jésus sortit pour prêcher, et qu'il chercha à créer un mouvement de résistance, il connaissait divers modèles et pouvait s'en s'inspirer et choisir. Mais il avait appris la leçon que lui donnaient ses prédécesseurs. C'est pourquoi il ne fonda pas un mouvement messianico-militaire, comme celui de Simon ou d'Atronge, invitant les gens à l'insurrection armée. Il ne fonda pas non plus un mouvement théocratique, comme celui de Judas le Galiléen, pour changer la société grâce à la résistance passive à l'autorité. Et bien qu'il fût disciple de Jean Baptiste, il n'opta pas non plus pour un mouvement prophétique comme le sien, plus préoccupé de ne pas offenser Dieu que de changer intérieurement.

Jésus chercha une quatrième voie. Il avait compris que le Royaume de Dieu, la transformation sociale, la rénovation anxieuse pour laquelle chefs et mouvements révolutionnaires avaient lutté, n'aurait lieu que si les hommes s'occupaient avec amour de la souffrance de l'autre. Alors que Jean avait basé sa prédication sur l'élimination du péché du monde (Mc 1.4), c'est-à-dire sur le fait que l'on cesse d'offenser Dieu, Jésus avait compris les choses autrement. Pour lui, le péché n'était pas quelque chose qui offensait exclusivement Dieu, mais qui offensait, faisait du mal et humiliait avant tout l'homme (Mt 18.15-21; Lc 15.18; 17.3-4).

C'est pourquoi il montra une grande préoccupation pour la souffrance humaine, et il centra tout son effort pour guérir les malades (Mc 1.34), donner à manger aux affamés (Mc 6 30-34), guérir les possédés (Mc 5.1-20), ressusciter les morts (Mc 5.35-43) et mettre en place la justice sociale (Lc 19.1-10). […]

Une réflexion

Relevons d'abord qu'il y a eu une fameuse évolution dans l'esprit du peuple juif exacerbé par son désir de changement. Il s'est d'abord contenté d'un chef de brigands ou d'un Atronge, à la force physique phénoménale, pour y reconnaitre le messie. Puis c'est un argument théologique : "la terre appartient à Dieu seul" qui enflamma les esprits. Jean Baptiste va plus loin : il propose à chacun une conversion : cesser d'offenser Dieu, se faire baptiser… pour échapper au châtiment divin imminent.

"Le Royaume" que va proposer Jésus est tout autre chose comme on sait. Comment en est-il arrivé là ? Par la seule nécessité de ne pas refaire ce qui avait déjà échoué ? C'est sur quoi porte notre réflexion.

Les événements de la "guerre de Varus" n'ont pu que marquer profondément la famille de Jésus ainsi que - les gens du village fréquentant la synagogue avec celle-ci – son entourage immédiat. Pour vivre à proximité de Séforis, ils ont sans doute subi leur part de ces violences qui se terminèrent par la destruction de la ville ainsi que par la réduction à l'esclavage des survivants. Jésus encore bien petit - pour ne pas dire "le petit Jésus" tout sucré de notre enfance - s'il n'a sans doute pas de souvenirs personnels des violences vécues aura été abreuvé plus tard de récits sans fin sur tous ces événements. Tant de violence laisse des traces dans les mémoires et les consciences, et pas seulement dans le paysage. A vouloir changer quelque chose on risque sa vie !

A treize ans, devenu adolescent, comment aurait-il pu ne pas s'interroger sur cette résistance de tout ce peuple qui est le sien et qui s'embrase dans le refus de payer l'impôt romain ? Où cela mène-t-il ? Relever que "l'évangile de l'enfance" de Luc mentionne en tout cas un fait historique : le pèlerinage de la famille à Jérusalem pour les 12 ans de leur enfant. Ce pélerinage marquait en effet, à cette époque, l'entrée dans l'âge adulte de Jésus. C'est le moment où l'on considérait que le jeune commence à réfléchir, à se situer lui-même, à se donner ses propres valeurs, dirait-on aujourd'hui L'épisode de Jésus au milieu des docteurs (Luc 2.41-50), a priori non historique, marque cependant merveilleusement cette entrée dans sa propre intériorité qui le distancie désormais de ses parents. Que s'est-il passé dans cette tête de jeune adolescent face à ces événements ? Luc nous dit qu'il "croissait en âge et en sagesse"… En tout cas, il pratiquait sa religion, fréquentait la synagogue avec ses voisins ; et on verra plus tard qu'il avait appris à lire les textes sacrés en hébreu.

Toujours est-il que les années passent, qu'il poursuit ses réflexions, cherche son chemin, ne se marie pas semble-t-il… et on le retrouve auprès de Jean-Baptiste alors qu'il a déjà environ trente ans (Luc 4.7). Que s'est-il passé au juste lors de son baptême…? C'est en tout cas une étape essentielle dans ce lent cheminement vers la découverte de lui-même. Il partira ensuite au désert et les synoptiques nous font part de ses choix profonds. Et voilà qu'il se met à prêcher parcourant la Galilée. Son message est bien différent de celui de Jean Baptiste. Il est le sien. Le chemin qu'il propose ne se réduit pas au proprement "religieux": il parle d'amour du prochain, en particulier des "pauvres" parmi nous… Le Royaume qu'il annonce n'est pas politique mais intérieur ; même si les pouvoirs du moment – mais ce seront cette fois les pharisiens et les princes des prêtres qui, considérant bientôt Jésus comme dangereux pour eux… s'arrangeront pour l'éliminer.

Il y a certainement un fait marquant dans les Evangiles : la fréquence avec laquelle Jésus se retirait "pour prier". Ne peut-on penser que c'est là qu'il a, dès sa jeunesse, peu à peu découvert, s'étant progressivement situé par rapport aux événements qu'il avait vécus, quelle serait finalement sa mission dans sa propre originalité. Ainsi a-t-il peu à peu élaboré ce qu'il ferait pour aider à se libérer, à se mettre debout, les gens qui l'écoutaient et comment il allait exprimer ce qu'il avait découvert en lui-même pour parler du mystère de Dieu. (2) Luc lui prête ces mots face à ses parents qui le cherchaient partout à douze ans : "ne saviez-vous pas que je me dois aux affaires de mon Père ?". Un indice en tout cas qui nous met sur la piste de cette intériorité. Et c'est là encore qu'il aura trouvé la force de rester fidèle à sa mission - c'est-à-dire à lui-même - jusqu'au bout. Marc, le premier des évangélistes, choisit ce moment d'angoisse de son agonie pour nous apprendre finalement un essentiel : quand, en ce moment où il joue physiquement sa vie, Jésus priait, il disait "Abba, Père".

Pour qui - comme de plus en plus de gens d'aujourd'hui (3) - a découvert et vit que c'est dans le silence, là où nous percevons le mystère de notre fait d'exister tels que nous sommes et ce qui nous pousse à devenir nous-mêmes, que se joue notre essentiel, il y a sans doute là une façon de comprendre que l'homme-Jésus, tout comme nous, mais "avec une intensité d'exception" (4) a eu son propre cheminement vers le mystère de sa propre intériorité – "Dieu en lui" dirons-nous pour faire bref. (Ces courtes réflexions s'essaient à en témoigner.)

Edouard Mairlot

(1) Les révoltes politiques que Jésus a connues et son message du Royaume, par Ariel Alvarez Valdés Théologien. Dans EXODO (trimestriel de langue espagnole) N° 106, décembre 2010. (retour)
(2) Ainsi ces merveilleux textes des paraboles, dont les exégètes pensent qu'elles sont fondamentalement de lui. Quelle finesse dans l'observation de la vie quotidienne et quelles leçons il est capable d'en tirer faisant appel à l'intériorité d'un chacun : "que celui qui a des oreilles pour entendre comprenne ". (retour)
(3) Ainsi le cheminement dont témoigne Marcel Légaut, par exemple dans : "L'homme à la recherche de son humanité " (1971) ou "Devenir soi et rechercher le sens de sa propre vie" (1980), qui a pu aider tant d'entre nous à nous libérer d'un christianisme figé. (retour)
(4) Expression chère à notre collaborateur bien connu Jacques Musset. (retour)
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1 juillet 2013 1 01 /07 /juillet /2013 20:12
Henri Persoz Enquête sur Paul et Jésus.
Henri Persoz (1)
LPC n° 22 / 2013

Une véritable énigme

L'apôtre Paul a puissamment contribué à répandre le christianisme hors de Palestine et il a apporté des formulations théologiques solides et subtiles à un message et une proclamation lancés à l'origine par Jésus de Nazareth. Dans ses lettres, il parle de la mort du Christ sur la croix et de sa résurrection, mais pratiquement pas de ses paroles, ni de ses polémiques avec les hommes de son temps, ni de ses compassions et compromissions vis-à-vis des souffrants et des petits de ce monde ; et encore moins des fameux miracles.

Curieusement, alors que les théologiens reconnaissent volontiers cet état de fait, bien peu l'expliquent de façon satisfaisante. Nous nous proposons, dans cet article, d'essayer d'apporter quelques réponses à cette énigme. Nous commencerons par rappeler rapidement que Paul n'a pratiquement rien écrit sur les "dire" et les "faire" de Jésus ; et ensuite nous nous poserons la question de savoir pourquoi : ne savait-il que très peu de choses ? Et alors pourquoi n'est-il pas allé aux renseignements ? Et comment peut-on prêcher un Jésus que l'on ne connaît pas ? Ou bien en savait-il beaucoup plus ? Mais alors pourquoi n'a-t-il rien écrit de ce qu'il savait ? Pourquoi les paroles et les actes de Jésus n'entrent-ils pas dans son argumentaire pour convaincre ses interlocuteurs qu'il faut faire confiance à cet homme ?

Voilà donc ce que nous allons essayer d'élucider. Evidemment nous ne ferons que des hypothèses. Et nous attendons que quelqu'un d'autre en fasse de meilleures, de plus plausibles.

Paul ne se réfère pas aux paroles de Jésus ni à ce qu'il a fait

L'ensemble des lettres authentiques de Paul ne contient que six références explicites à une parole du Seigneur. Trois fois (I Co 7,10 ; I Co 9,14 ; Ro 14,14), on retrouve effectivement des phrases approchantes dans les évangiles, mais avec un sens différent. Et le Jésus des évangiles est probablement plus authentique que celui de Paul parce qu'il répond à des problèmes juifs ou qui se sont posés avant Pâques, alors que celui de Paul répond à des problèmes gréco-romains ou qui se sont posés après Pâques. Prenons un seul exemple : en I Co 7, l'apôtre ordonne à la femme de ne pas quitter son mari. Alors que le Jésus des évangiles recommande à l'homme de ne pas répudier sa femme. Or, dans le monde juif, l'idée que la femme puisse quitter son mari est totalement exclue mais pas dans le monde gréco-romain. Sur cet exemple, donc, nous voyons que le Jésus de Paul répond à une question qui ne se posait pas parmi les interlocuteurs directs de Jésus.

Une autre citation (I Th 4,2) est extrêmement vague : elle recommande de vivre dans la sainteté. Une autre ( I Th 4,15) est complètement étrangère au Jésus des évangiles ; elle précise que les morts ressusciteront avant les vivants.

Enfin, le récit du repas du Seigneur (I Co 11,23-25) est le seul vraiment proche de celui des évangiles, mais beaucoup d'experts pensent que ce serait bien plutôt les évangiles synoptiques qui auraient transcrit une tradition paulinienne. Enfin, les formes littéraires adoptées, toujours ambiguës ("les instructions que nous vous donnons de la part du Seigneur ; j'ordonne, non pas moi, mais le Seigneur"…), montrent bien que l'apôtre s'exprime au nom du Christ, plus qu'il ne rapporte ses paroles.

En dehors de ces phrases, on trouve chez Paul des sentences éthiques proches des paroles de Jésus, sur l'amour mutuel, sur le souci et le respect des autres. Car l'un et l'autre sont de grands moralistes. Mais dans ce cas, il n'y a jamais de référence à Jésus, mais plutôt à la Septante. (2)

En conclusion, lorsque Paul pourrait s'appuyer sur des paroles de Jésus, il ne le fait pas. Et les rares fois où il le fait, le sens qu'il donne à ces paroles, est en général assez différent du sens évangélique. Aucune allusion non plus à la vie de Jésus, à ses rencontres avec les malades, les rejetés, les marginaux. Paul défend le Jésus Messie à partir d'une réinterprétation de la Bible hébraïque, ce qui est bien paradoxal, puisqu'il cherche à convertir les païens qui ne la connaissent pas. Mais il ne se soucie pas du tout de retracer ce qu'a été la vie, l'enseignement et les engagements de Jésus.

Nous sommes donc dans une situation curieuse : Jésus a formé des disciples, fait parler de lui jusqu'à alerter les autorités romaines et juives en raison de son enseignement et de son engagement personnel. Au point que certains ont reconnu en lui le Messie. Alors que l'apôtre défend la messianité de Jésus seulement à partir des Ecritures, qui justement n'en parlent pas.

Trois types de littérature

Mais l'apôtre n'est pas tout seul à prêcher Jésus Christ sans parler de sa vie et de son enseignement. Si nous regardons l'ensemble de la littérature chrétienne du 1° siècle, nous pouvons la classer en trois catégories :

Celle qui provient des milieux judéo-chrétiens hellénistiques. Ce sont tous les écrits du Nouveau Testament, à l'exception des Evangiles, la lettre de Clément de Rome aux Corinthiens (3) et les 7 lettres d'Ignace d'Antioche (4). L'ensemble de ces écrits ne parle à peu près pas du Jésus historique ni de ses paroles, mais reprend abondamment le kérygme de l'église primitive : Christ est mort et ressuscité pour le rachat des pécheurs. Toutefois, lorsque l'on regarde attentivement les dates d'écriture de ces textes, on sent très bien, vers la fin du siècle, un léger frémissement : les paroles de Jésus commencent à être évoquées, on en trouve quelques bribes. Par exemple on lit en I Tm 6,3 : "Si quelqu'un ne s'attache pas aux saines paroles du Seigneur". Ou Clément de Rome, qui inonde sa lettre de citations du premier Testament, mais cite cependant quelques parcelles du sermon sur la montagne en précisant qu'elles furent dites par le Seigneur Jésus.

Celle qui provient des milieux syro-palestiniens. Ce sont l'Evangile de Thomas (5), la Didachè (6) et l'hypothétique Source Q (7). Ces textes, retrouvés tardivement (sauf évidemment la source Q, pas encore retrouvée !), mais très anciens, citent abondamment les paroles de Jésus. Ils ne contiennent pas de récit de la passion et de la mort de Jésus et pour eux Jésus n'est pas Messie, mais maître de sagesse ou Fils de l'homme. Il sauve par son enseignement et non pas par sa mort sur la croix.

Enfin les évangiles canoniques qui combinent intelligemment ces deux littératures si différentes.

Nous retrouvons ici ce que les théologiens disent depuis un certain temps : il existait, au premier siècle, plusieurs christianismes bien différents. L'un, hellénisé, n'avait retenu que l'évangile de la croix; un autre, plus palestinien, était centré sur l'évangile de la parole. Sans compter encore bien d'autres, dont principalement le christianisme jérusalémite, resté très juif, et celui de la tradition johannique. Le premier avait sans doute été porté par des pèlerins juifs de la diaspora qui se trouvaient à Jérusalem au moment de la passion et sont ensuite retournés chez eux, marqués par cette injuste condamnation à mort et par les bruits de résurrection qui commençaient à se répandre. Le second s'est d'abord installé en Galilée parce que les disciples, en majorité galiléens, sont retournés chez eux après Pâques et de toute façon c'est dans cette contrée que Jésus prêchait.

Deux christianismes qui commencent par ne pas se rencontrer

La grande question est donc de savoir à quel moment et à quelle vitesse ces deux christianismes se sont recomposés entre eux et comment se situait Paul par rapport à cette recomposition. Le regard que nous avons porté sur la littérature du premier type montre que cette rencontre ne s'est pas faite facilement ni rapidement. Nous avons beaucoup de mal, en effet, à imaginer qu'en Asie Mineure, on parlait beaucoup du Jésus de l'histoire oralement et que, dès qu'on se mettait à écrire, on ne disait plus rien. Et pourtant, dans ce monde de la diaspora juive, les informations circulaient bien, malgré les distances. Il faut donc imaginer des obstacles à la communication. Le principal a certainement été d'origine sociologique.

Le message de Jésus était radical : dépossédez-vous de tout, y compris de vous-mêmes, et vous gagnerez le ciel. Ce message a été entendu et porté par le petit peuple des campagnes qui n'avait pas grand-chose à perdre. Mais il était inadapté aux riches villes d'Asie Mineure et d'Europe qui l'ont donc repoussé. Car ce qui n'est pas recevable n'est pas transmis et tombe dans un oubli de circonstance. Le message radical de Jésus est donc transformé, arrivant dans ces villes, et a évolué vers deux directions. L'une est christologique : ce n'est plus le message qui est porté aux nues, mais le Messager. L'autre est éthique : ce n'est plus la radicalité de la dépossession qui est prêchée, mais une certaine paix sociale. Les riches doivent soutenir les pauvres et les pauvres doivent en être reconnaissants. L'important, c'est la cohésion sociale qui doit être construite sur la base de l'amour mutuel.

Deux périodes chez Paul

Après sa conversion, Paul fréquente donc, à Damas puis à Antioche, des églises qui connaissent essentiellement de Jésus sa mort et sa résurrection et qui l'ont fait Messie. Il hérite de ces idées ; il les prolonge et en pousse le contenu théologique. Et, s'il ne peut pas se renseigner davantage, c'est tout simplement parce que les églises d'Asie Mineure n'en savent pas tellement plus que lui. Tout ce qu'il savait de Jésus, il le tenait principalement de la polémique pharisienne dans laquelle il baignait avant sa conversion. Car, pour persécuter les chrétiens avec une telle détermination, il fallait bien avoir des raisons. La principale était probablement la distance qu'avait prise Jésus par rapport à une application stricte de la loi. Il est normal que cette position de Jésus ait été à la fois la raison des persécutions que Paul exerçait et la raison de sa conversion ultérieure. Car l'apôtre a toujours été perturbé par la loi, avant, comme après sa conversion.

On s'entend souvent rétorquer que Paul devait en savoir beaucoup plus sur Jésus que ce qu'il en a écrit, mais qu'il considérait cette connaissance comme peu importante. D'après ce que nous avons vu, cet argument devrait être également étendu à l'ensemble des auteurs de la littérature du premier type, c'est-à-dire aux églises d'Asie Mineure. Mais, si un ensemble de faits est si peu important qu'on n'en parle pas, il tombe forcément dans l'oubli. On ne peut pas transmettre une connaissance dont on ne parle pas. D'ailleurs, l'apôtre précise bien lui-même, en Ga 1,16, qu'il n'a rien appris des hommes sur Jésus, mais qu'il a tout reçu par révélation. Une révélation peut apporter quelques idées fortes, comme la libération de la loi et le salut par la grâce qui s'en suit. Mais elle ne peut pas raconter dans le détail les paraboles, le sermon sur la montagne et les nombreuses rencontres de Jésus avec le peuple juif. Donc Paul se forge une théologie qui n'a pas besoin de s'appuyer sur la connaissance du Jésus de l'histoire, mais plonge ses racines dans sa propre culture, juive et grecque.

Cependant, les paroles de Jésus ont leur propre force interne et elles pénètrent quand même en Asie Mineure et ailleurs, lentement, difficilement et ponctuellement. On peut situer cette pénétration vers les années 50, soit une vingtaine d'années après la conversion de Paul. C'est aussi le moment où l'apôtre commence à écrire. On voit bien, dans ses lettres, son opposition à ces super-apôtres qui prêchent un autre Jésus que le sien (II Co 11,4) et qui sont ennemis de la croix du Christ (Ph 3,18) ; non pas ennemis du Christ, mais ennemis de sa croix. Il s'agit sans doute d'émissaires judaïsants venus dans les églises que Paul avait créées, mais après son passage. Selon toute vraisemblance, ils parlent du Jésus d'avant Pâques que Paul ne veut pas connaître. Ils évoquent largement l'enseignement et les paroles de Jésus et Paul s'oppose assez violemment à eux parce qu'ils perturbent son propre enseignement qui faisait complètement l'économie de ces paroles.

On rétorquera que Paul était passé plusieurs fois à Jérusalem et qu'il aurait dû y apprendre des choses sur Jésus. Selon ses lettres, le premier voyage avait pour but de faire la connaissance de Pierre et de Jacques (Ga 1,18). Il ne dit pas que c'était pour mieux connaître Jésus. Les Actes (9,26-29) disent bien que Paul cherchait à s'agréger aux disciples, mais que ceux-ci cherchaient plutôt à le faire périr. Cette atmosphère de méfiance réciproque ne favorisait certainement pas les longues conversations rappelant les discours de Jésus. Quant au deuxième passage de Paul à Jérusalem, pour le fameux concile destiné à discuter de la possibilité de permettre aux païens de ne pas suivre la loi, il se situe vers les années 50. Nous sommes donc au début de la deuxième période et l'apôtre ne s'intéressait plus au Jésus historique. Il n'en avait plus besoin, d'autant moins que les paroles rapportées s'opposaient parfois à sa propre pensée. Par exemple les évangiles établissent très nettement une relation entre l'éthique personnelle et le salut.

Comment l'évangile de la croix peut-il se transmettre, amputé de celui de la parole ?

On doit se demander, en effet, comment le culte de Jésus-Messie peut se répandre, dans ce christianisme hellénisé, sans rien dire des raisons historiques qui ont conduit ses partisans à le vénérer. Si Jésus a été déclaré Messie et Sauveur, c'est bien en raison de ce qu'ont été sa vie, son enseignement et ses manifestations concrètes d'amour du prochain. Comment peut-on donc lui attribuer ces titres sans dire un mot de ce qu'a été cette vie ?

Pour bien comprendre ce paradoxe, il faut se rappeler que l'apôtre s'adressait essentiellement à des gens venus du paganisme et que celui-ci était dominé par les cultes à mystères. Ces cultes, divers et variés, d'origines orientales, étaient d'assez redoutables concurrents du judéo-christianisme et le sont restés pendant plusieurs siècles. Ils promettaient tous le salut individuel par une communion sacramentaire avec le dieu dont on célébrait chaque année la mort et la résurrection. L'adepte était invité, au cours d'une cérémonie spéciale et assez traumatisante, à mourir puis à ressusciter avec son dieu. Et il gagnait ainsi la vie éternelle pour toujours.

Paul s'oppose à ces religions païennes, mais il en emprunte la logique, pour bien se faire comprendre et sans doute aussi pour bien se comprendre lui-même. Pour ses auditeurs et ses lecteurs, l'important, c'est cette mort-résurrection du dieu a laquelle ils peuvent s'identifier.

Notons toutefois que pour Paul, qui reste juif et continue à faire la synthèse entre l'hellénisme et le judaïsme, Jésus n'est jamais Dieu, mais Messie, envoyé de Dieu. Le Messie juif, comme le dieu des religions orientales, vient pour sauver. Il ne vient pas pour raconter des paraboles ou s'occuper des laissés pour compte. Nous avons là une raison supplémentaire qui explique le peu d'intérêt de Paul pour ce qu'a fait et dit Jésus. Le Messie juif vient changer le monde, dans la gloire du Royaume qui doit survenir. Il ne vient pas faire la morale aux foules rencontrées au hasard de ses déplacements. On voit donc que l'application du titre de Messie à Jésus est un facteur qui a fait passer au second plan son enseignement.

Il faut noter aussi que, si l'apôtre reprend le schéma logique salvateur des religions à mystères, il le transforme profondément. Car le rituel, très important dans les religions païennes et destiné à frapper les imaginations, est pour lui tout à fait secondaire. Ce qui compte, c'est la transformation intérieure et spirituelle, en vue d'accomplir les œuvres de Dieu. La mort avec le Christ, par le baptême, fait resurgir l'homme nouveau, l'homme spirituel, qui doit vivre pour faire triompher la justice. Il n'y avait rien de tel dans les religions orientales. Paul tire la religion vers son véritable rôle, rendre l'homme meilleur.

Ces deux hommes qui ne se connaissaient pas

Le christianisme a hérité de ces deux traditions. Celle, prophétique, qui venait de Jésus, et qui voyait le salut dans la perfection de l'amour du prochain. Elle conduisait à une exigence éthique radicale qui allait jusqu'à demander l'impossible à l'homme. Et puis celle, plus institutionnelle, portée par Paul, qui voyait davantage le salut dans une communion avec la mort du Christ sur la croix et qui insistait sur l'unité de la communauté, corps du Christ. L'Eglise n'aurait sans doute pas tenu longtemps sans la combinaison bienfaisante de ces deux traditions. Car Jésus était peut-être trop révolutionnaire et exigeant pour que son message puisse sortir tout cru de son époque et de son milieu. Et Paul tout seul était trop ignorant de la pensée profonde de Jésus pour pouvoir impressionner pendant de nombreux siècles des générations qui s'éloignaient peu à peu de la logique des mystères. Nous avons donc bénéficié d'une heureuse conjonction. Mais il n'en demeure pas moins que le Jésus authentique est celui des paroles ; et qu'après lui, l'Eglise est partie, avec Paul, sur une christologie qui n'était pas d'origine. Heureusement qu'après l'apôtre nous avons eu les évangiles.

Henri Persoz

(1) Prédicateur laïc de l'Eglise protestante. Maîtrise en théologie. Vice- président de l'association " Evangile et Liberté". Membre du comité de rédaction du journal du même nom. (retour)
(2) La Septante est une version de la Bible hébraïque en langue grecque. Selon une tradition rapportée dans la Lettre d'Aristée (IIe s. av. J.-C.), la traduction de la Torah aurait été réalisée par septante-deux traducteurs à Alexandrie, vers 270 av. J.-C., à la demande de Ptolémée II. Par extension, on appelle Septante la version grecque ancienne de la totalité des Écritures bibliques (l'A.T.). Le judaïsme n'a pas adopté la Septante, restant fidèle au texte hébreu et à des traductions grecques ou araméennes plus proches dudit texte. (retour)
(3) L'évêque Clément de Rome écrit ses lettres aux romains, sans doute entre l'an 92/93 et 101. (retour)
(4) Ignace, deuxième évêque d'Antioche vers l'an 110. (retour)
(5) L'évangile de Thomas rédigé entre le 1er et 2e siècle fut découvert en Haute Egypte en 1945. (retour)
(6) Didaché du grec didakè "enseignement" La date du manuscrit est débattue et se situerait au tournant des 1er et 2e siècle. (retour)
(7) voir LPC 20 / 2012 page 18-20. (retour)
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1 avril 2013 1 01 /04 /avril /2013 18:26
Jacques Musset Ce qui juge nos vies.
Jacques Musset
LPC n° 21 / 2013

Si la lecture incessante des évangiles a pour but d'entretenir en nous la vigilance spirituelle sur ce qui donne sens à notre vie, le texte de l'évangile selon Matthieu, chapitre 25, 31- 46, est à coup sûr une référence essentielle. Tout est dit dans ces quelques lignes sur ce qui fonde la valeur de nos existences, de toute existence. C'est en effet notre disponibilité à servir autrui et notamment nos semblables éprouvés par la vie qui détermine de quel poids pèsent nos existences. Selon notre texte, aucune excuse n'est recevable, tout humain est concerné, chrétien ou non, puisque les critères sont identiques. Voilà donc un texte salutaire pour nous demander chacune et chacun où nous en sommes.

Replaçons-le d'abord dans son contexte pour en percevoir tout le sens. Notre passage est une grande mise en scène imaginée par l'évangéliste Matthieu qui se situe en fin du 5ème et dernier grand discours de son évangile. Le thème de ce discours, c'est l'avènement du monde nouveau qu'inaugure Jésus et la question sous-jacente peut se résumer ainsi : où la présence de Dieu se manifeste-t-elle désormais au milieu des hommes ?

Assurément, ce n'est plus au coeur du temple de Jérusalem, considéré jusque là comme le lieu très saint de la Présence de Dieu au milieu de son peuple et des nations. "Il n'en restera pas pierre sur pierre" dit le Jésus de Matthieu au début du 5ème discours. La réponse est finalement donnée dans le récit de la passion qui suit. Au moment de la mort de Jésus, les ténèbres couvrent la terre, celle-ci tremble et le voile du Temple se déchire de haut en bas. Cette mise en scène de l'évangéliste reprend les images bien connues exprimant à travers la Bible la fin du vieux monde et l'apparition du monde nouveau. Le message est clair : c'est en Jésus de Nazareth, apparemment mort comme un réprouvé de Dieu (Celui qui pend au bois, dit le Deutéronome, est maudit de Dieu), c'est en lui, à travers ses paroles et ses actions, et nulle part ailleurs qu'on trouve désormais la Présence du Dieu vivant.

Mais une autre question surgit aussitôt pour les chrétiens de la communauté de Matthieu : comment accueillir Jésus présence de Dieu, puisqu'il n'est plus visiblement de ce monde ? La réponse de Matthieu est double : c'est d'une part dans le service des frères humains souffrants – et cette exigence s'adresse à tout homme. D'autre part – et cela vaut spécifiquement pour les chrétiens - c'est dans l'écoute de la Parole (MT 18, 19-20) et la célébration de la cène en mémoire de Jésus ( MT 26, 26-29).

Notre texte rappelle donc l'un des deux critères fondamentaux de l'accueil de Dieu qui vient vers nous. Et ceci concerne autant nos églises en ce début du 21ème siècle que les chrétiens de la communauté de Matthieu.

Reprenons maintenant en détail notre passage et voyons ce qu'il dit et ne dit pas, ce que parfois on lui fait dire et qui va à contre-sens de la parole évangélique. Dans la mise en scène grandiose de Matthieu, Jésus s'adresse d'abord à une première catégorie de personnes. Rien ne précise qu'ils sont chrétiens. En fait les destinataires de ses paroles sont tout simplement des humains, croyants, disciples ou non du galiléen, agnostiques ou athées : Venez les bénis de mon Père, leur dit-il ; traduisons : Je vous l'assure, aux yeux de Dieu, vous avez réussi votre vie. Puis Jésus en décline la cause: J'ai eu faim et vous m'avez donné à manger, j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire, j'étais un étranger et vous m'avez accueilli, nu et vous m'avez vêtu, malade et vous m'avez visité, ; en prison et vous êtes venus à moi. Ses interlocuteurs, interloqués, lui disent que jamais ils ne l'ont vu dans ces situations mais Jésus d'ajouter cette précision décisive : Chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces plus petits, c'est à moi que vous l'avez fait.

Le message est clair. D'abord, la valeur d'une vie humaine réside dans le service rendu à autrui souffrant. L'appartenance à une religion, la fréquentation de la catéchèse et du culte, les temps de prière, la participation active à la vie paroissiale, tout cela ne semble pas compter ou du moins cela n'a d'importance qu'orienté vers le service d'autrui le plus démuni. Remarquons encore que Jésus ne dit pas à chacun : tu as réussi ta vie parce que tu m'as reconnu dans la personne de ton frère souffrant, mais : parce que tu as aimé ton frère souffrant pour lui-même tu m'as accueilli et donc tu as accueilli Dieu. Il y a de quoi dérouter ceux qui prétendent n'aimer leur prochain que pour l'amour de Dieu. Cette conception est le contraire du message évangélique. L'accueil de Dieu dans nos existences et dans la vie sociale se vit d'une manière non-religieuse, sur des enjeux humains essentiels. Cette perspective est une révolution en christianisme. Dieu ne peut être qu'en ce qui aide les êtres humains à s'humaniser ; c'est là qu'on le rencontre réellement sans s'illusionner.

Il y a mille façons d'être au service de notre prochain qui a faim et soif, est étranger, nu, malade et en prison. Ne réduisons pas ces mots à leur sens premier, si essentiel soit-il : on peut avoir à sa porte, dans son milieu de travail et dans sa propre maison, des gens qui ont faim de sens, de dignité, de reconnaissance, de vraies relations ; on peut côtoyer des gens qui ont soif de vie spirituelle, d'espaces fraternels, de lieux de ressourcement ; on peut découvrir dans sa vie quotidienne des gens qui nous sont étrangers spirituellement, religieusement, politiquement, socialement, idéologiquement ; on peut croiser des gens qui sont nus, accablés par des deuils, dépouillés de leurs certitudes à la suite d'épreuves, plongés dans les ruines d'un passé mal assumé ; on peut connaître des gens malades de leurs attachements, de leurs possessions, de leur refus de voir la réalité comme elle est ; on peut trouver sur sa route des gens emprisonnés dans leurs préjugés, leurs fausses sécurités, leur histoire malaisée dont ils n'arrivent pas à émerger. A chacun de nous d'ouvrir ses yeux et son coeur : le service d'autrui est à la portée de tous et les grandes misères ne sont pas toujours les plus spectaculaires. Regardons Jésus : sa pratique est toujours inspiratrice.

Je n'insiste pas sur la seconde catégorie de personnes auxquelles le Jésus de Matthieu s'adresse : vous l'avez compris, leur fermeture systématique à autrui démuni et souffrant, quelles qu'en soient les raisons, est synonyme de vie ratée dès maintenant, en dépit des apparences. Cette situation existe-t-elle dans la réalité ? En tout cas, l'essentiel du texte est de nous rappeler sur quels enjeux se joue la valeur de nos existences.

Nous voilà donc encouragés dans cette belle aventure de la fraternité, la seule qui vaille, que nous partageons avec tous les humains, au-delà des chapelles et des appartenances particulières. Chacun y participe selon ses propres dons, là où la vie l'a placé. La contribution de tous est indispensable, irremplaçable.

Si l'évangile d'aujourd'hui dit vrai, comment ne pas nous émerveiller devant les actes de fraternité qui irriguent notre monde et dont nous sommes témoins, d'où qu'ils viennent et quelles qu'en soient les formes ! Le mystère de Dieu est là présent et nous l'ignorons parfois. Comment ne pas nous sentir encore davantage mobilisés là où nous vivons quotidiennement pour la tâche immense d'humanisation d'un monde si douloureux ! L'Evangile nous convie à ce rendez-vous. Puissions-nous ne pas le manquer !

Jacques Musset

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1 avril 2013 1 01 /04 /avril /2013 17:54
Luc BOSSUS "Les femmes et les enfants d'abord !" (1)
Luc Bossus
LPC n° 21 / 2013

Cette phrase, ô combien célèbre, me replonge dans le naufrage du Titanic survenu dans la nuit du 14 au 15 avril 1912 au large de Terre-Neuve (Atlantique Nord). Une priorité, en principe absolue, était accordée aux femmes et aux enfants pour l'embarquement dans les canots de sauvetage.

En Palestine, au début de l'ère chrétienne, les choses étaient bien différentes…

Une fois mariée, la femme (2) devait obéir à son mari qui devenait son maître en toutes choses. Cette obéissance faisait partie de ses devoirs religieux. Son rôle se réduisait pratiquement à celui d'une servante. Ce qui valorisait la femme, aux yeux de son mari, c'était sa fécondité, particulièrement lorsqu'elle donnait naissance à des garçons.

Au plan religieux, la situation de la femme était encore plus dégradante. Elle était sur le même pied que les enfants et les esclaves. Les droits et les devoirs religieux de la femme étaient limités :

  • elle n'est pas tenue d'étudier la loi (la Torah) : les écoles sont réservées aux garçons ;
  • l'intérieur du Temple lui est interdit ;
  • dans les Synagogues, on lui assigne un emplacement spécial, derrière des barrières ;
  • dans le service liturgique, un seul rôle lui est confié : écouter ;
  • à la maison, elle ne compte pas parmi les personnes invitées à prononcer la bénédiction après le repas.

Toujours dans le même domaine et à titre d'exemples, voici la prière du matin prescrite par des "enseignants du temps", c'est-à-dire les rabbins :

  • « Loué soit celui qui ne m'a pas créé païen ; loué soit celui qui ne m'a pas créé femme, loué soit celui qui ne m'a pas créé esclave. »
  • « Heureux celui dont les enfants sont mâles, mais malheur à celui dont les enfants sont femelles. »

Ainsi, autant dans le monde civil que religieux, la femme occupait un rôle de soumission.

Dans ce contexte, Jésus de Nazareth, tel que le présentent les évangiles, a eu une attitude révolutionnaire à l'égard des femmes, précisément parce que les tabous du temps les maintenaient dans une situation de mépris.

Pensons aux exemples suivants décrits dans les évangiles :

  • Dans ses paraboles, il évoque avec tendresse la vie quotidienne de la femme, avec ses anxiétés et ses joies (Mt 13, 33).
  • Pour offrir à tous le trésor du Royaume, il ne craint pas d'enfreindre les traditions rigides du temps:
    • il parle en public avec la Samaritaine, une étrangère de surcroît (Jn 4, 7) ;
    • il enseigne publiquement à une femme (Lc 10, 39) ;
    • il permet même à des femmes de le suivre et, de fait, elles lui seront fidèles jusqu'à sa mort sur la croix (Mc 15, 40) ;
    • il ne se gêne pas pour parler en faveur des femmes (Mc 12, 40-44 ; 14, 6-9) ;
    • il leur porte secours dans leur détresse (Mc 1, 29-31 ; 5, 21-43).

Compte tenu de la mentalité de l'époque, l'attitude de Jésus était inacceptable pour les bien-pensants du temps et, de ce fait, l'exposait même à la mort. C'est dire les risques que Jésus a pris en posant des gestes libérateurs à l'égard des femmes !

Quant à la prise de position de Jésus face au mariage, il s'agit d'un fait sans précédent car il constitue une reconnaissance de l'égalité entre la femme et l'homme :

  • il rejette la polygamie (Mc 10, 7-9) alors que l'épouse se devait parfois de tolérer que son mari ait des concubines ;
  • il dénonce l'adultère (Lc 16, 18) et remet en question le droit de répudiation trop facilement utilisé par les hommes. (Mt 5, 31-31 et Mc 10, 2-12)

Ces deux institutions permises par la loi ne favorisaient que les hommes. En les rejetant, Jésus restaure l'égalité entre les époux au sein même du couple.

Son attitude vis-à-vis de la femme s'inscrit dans la même ligne que son attitude face aux opprimés, aux méprisés, aux pécheurs bannis de la société de l'époque.

A propos de la naissance d'un enfant (3), on sait qu'elle était toujours considérée comme un événement heureux et que la stérilité de la femme passait pour un opprobre. Elle pouvait même être un motif suffisant de divorce. On se réjouissait moins de la naissance d'une fille que de celle d'un garçon.

En conclusion de cette brève description des rôles des femmes et des enfants, on peut dire que, à l'époque de Jésus, ils se réduisent à presque rien. Les femmes et les enfants n'avaient pas de "priorité" ! Ils n'avaient qu'à "obéir" aux hommes… !

Dans l'évangile selon St Marc, l'auteur fait, à deux reprises, allusion aux enfants (4) :

1) Dans Mc 10, 13-16, "Jésus bénit des enfants". (5)

Il est très important d'aller au coeur du sens du texte et de ne pas se focaliser sur l'image "d'enfants", c'est-à-dire des "petits en âge" ! Car, si Marc met ici des enfants en scène, c'est parce qu'ils symbolisent tous ceux qui ne comptent pas. Dans l'Antiquité, les sociétés estimaient que les enfants étaient insignifiants. Les enfants du récit de Marc symbolisent en réalité tous les "insignifiants" : les exclus (dont les femmes), les pauvres et petits (dont les enfants) dans la société, les étrangers malvenus, les différents de tous genres qui dérangent, …

On perçoit immédiatement l'étonnante modernité de ce passage d'évangile car, des exclus, des pauvres, des malvenus…, il y en a beaucoup dans notre société moderne… !

Cet extrait d'évangile met aussi en scène deux types de personnes dans leurs rapports à ces insignifiants.

On voit, d'une part, ceux qui favorisent le lien avec eux, qui mettent en contact, qui les acceptent, qui veulent favoriser leur insertion. Jésus fait partie de ce type de personnes.

Et on voit, d'autre part, ceux qui reprochent une telle attitude, qui ne favorisent pas le lien, qui ne permettent pas le contact et l'insertion. Les disciples de Jésus, du moins dans ce récit et donc à ce moment-là, font partie de ce type de personnes.

Il est donc possible d'être disciple de Jésus et pourtant, à un moment, choisir d'être et de faire l'inverse de ce que Jésus vit et prône.

Cela amène, aussi et surtout pour aujourd'hui, à une triple réflexion :

  • La première : Il arrive parfois ou souvent, chez certains (peut-être nous-mêmes), que ce soient les disciples qui font écran entre Jésus et les êtres humains. Ce sont ceux qui, du moins à ce moment-là et dans des circonstances précises, n'ont rien compris au message du Nazaréen.

    La tentation existe de se faire juge d'autrui ! De nombreux chrétiens connus ou inconnus, ou du moins discrets, ont de tout temps, dans les écoles, les familles, les quartiers, les hôpitaux, les syndicats, les associations… vécu des engagements et des luttes dans l'esprit de l'évangile. Ils ont parfois payé très cher (devenant eux-mêmes exclus, méprisés, parfois torturés, parfois assassinés) leur combat pour et aux côtés des exclus de tout genre.

    Bien sûr ces mêmes personnes, de même que tous ceux qui se disent "chrétiens", ont pu aussi, à un moment ou un autre de leur vie, faire preuve de faiblesse par rapport au message de Jésus ou même rendre un contre-témoignage.

    Il ne nous appartient pas de les juger ! En plus d'un "jugement" d'autrui, ce serait aussi faire peu de cas de la connaissance des limites de la condition humaine ! Et finalement, ne sommes-nous pas tous aussi de "ceux-là"… ?

  • La deuxième : Etre disciple de Jésus ou vouloir le devenir, le rester, c'est vouloir être capable de gestes d'accueil, de solidarité, de restauration des liens, d'insertion…, c'est promouvoir la lutte contre toutes les exclusions.

    Nous sommes donc, en tant que femmes et hommes modernes, appelés (interpellés) à toujours nous interroger sur notre volonté et capacité d'accueil des exclus. Chacun dans sa vie personnelle ainsi que dans sa vie sociale et collective contemporaine peut entrevoir les multiples occasions très concrètes d'agir à la manière de Jésus (en disciple de Jésus).

  • La troisième : De très nombreux hommes et femmes qui ne se réclament pas de Jésus vivent les mêmes engagements. Il n'appartient à personne de dire qu'ils sont des disciples de Jésus qui ignorent l'être, de leur coller cette horrible étiquette récupératrice : "C'est un chrétien qui s'ignore !" On peut se savoir tout simplement et même profondément en phase avec tous ces humanistes, travailler ensemble à un monde meilleur, plus juste, plus fraternel et accueillant.

Etonnante modernité et force d'un évangile qui s'est dégagé d'un mignon petit récit où Jésus est gentil avec des petits enfants de son époque… !

2) A la lumière de ce qui vient d'être dit, on peut mieux aborder maintenant l'autre récit de Marc, celui de la discussion entre disciples interrogés par Jésus (Mc 9, 33-37) portant le titre "Qui est le plus grand ?"

Comme chacun d'entre nous sans doute, d'une façon ou d'une autre, les disciples rêvent non seulement de grandeur, mais aussi de comparaison : "Je suis le plus grand". C'est-à-dire, "plus grand" (important, intelligent, riche, cultivé, lettré, compétent…) qu'un autre ou que les autres en général.

Là encore, quelle modernité, tant pour les autres que pour nous !

Jésus invite à un changement radical de perspective. Il invite à une véritable révolution humaine. Il invite à adopter, comme signe de la grandeur humaine, celui du service mutuel. Mettre ses compétences, sa notoriété, son intelligence, sa culture… tout simplement au service d'autrui, voilà, pour Jésus, la grandeur de l'homme.

Il prend alors un petit enfant et inverse tout ! C'est cet enfant qu'il place au centre (non seulement du cercle des disciples, mais, par là, de ses et de nos préoccupations). Le grand est le serviteur ! L'important est le petit, le faible. Celui qui n'a aucune valeur dans la société antique (les enfants, les esclaves, les femmes, les sans-grades…) en a énormément aux yeux de Jésus et doit donc en avoir aux yeux des hommes.

Ah, si tous les "dirigeants" pouvaient considérer les autres comme cela…! Attention, les dirigeants sont tous ceux qui, à un certain moment, ont ou se donnent un pouvoir : les parents, les enseignants, les politiciens, les présidents, les patrons, les syndicalistes, le chef de bande, le gamin qui en choisit d'autres pour constituer une équipe lors d'un jeu, etc.

Et Jésus va encore plus loin. Il s'adresse à des croyants et leur dit : "Celui qui accueille un petit par amour pour moi, me reçoit moi-même." Autrement dit : accueillir et servir quelqu'un, c'est accueillir Jésus lui-même.

Voilà une manière claire de se rendre compte de la présence de Jésus parmi nous : il est en l'autre ! Cela ressemble étonnamment au verset 40 du chapitre 25 de Matthieu : "Tout ce que vous faites au moindre des miens, c'est à moi que vous le faites."

Pour Jésus, chacun a donc la même importance que lui-même. En cela, une fois de plus, il sert tous les êtres humains, y compris les plus humbles. Il se met au niveau de chacun pour dire d'eux leur extrême dignité : chaque être humain a valeur de Dieu !

Suite à cette analyse invitant à la réflexion, le mot d'ordre maritime faisant office de titre "Les femmes et les enfants d'abord" pourrait donc devenir "En avant toutes !" au service des autres et, en priorité, de tous les "insignifiants" aux yeux de notre société.

Bon vent à nous tous !

Luc Bossus

(1) Titre et thème empruntés à un article du feuillet paroissial du 7 octobre 2012 écrit par Henri SOLE, prêtre à la paroisse du St Curé d'Ars à Forest (1190 Bruxelles). (retour)
(2) Extraits de http://www.catechese.viateurs.ca/bible/attitude-revolutionnaire/index.cfm. (retour)
(3) Court paragraphe extrait de http://www.regard.eu.org/Livres.6/Palestine.au.temps.de.JC/14.html. (retour)
(4) Partie rédigée d'après les données d'analyse et d'interprétation évangéliques transmises par Luc AERENS, Inspecteur diocésain principal et professeur à l'Institut Supérieur de Catéchèse Lumen Vitae. (retour)
(5) Tous ces titres, dans les évangiles, ne font pas partie du texte biblique. Ce sont les traducteurs et/ou les éditeurs qui les ont ajoutés pour que le lecteur s'y retrouve dans le texte qui, sinon, serait trop long et manquerait de repères. Ces titres sont donc utiles, mais ils donnent parfois au texte qui suit une signification partielle ou même une tendance qui écarte du sens profond voulu par l'auteur (les auteurs). (retour)
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1 janvier 2013 2 01 /01 /janvier /2013 23:32
Une clé de lecture pour construire notre spiritualité. (1)
Antoine Harmant
LPC n° 20 / 2012

Cette clé de lecture est née d'un long chemin au cœur de la vie. Aujourd'hui, ces découvertes m'aident à faire la différence entre, d'une part, l'essentiel et le durable et, d'autre part, l'accessoire et l'éphémère. Il m'apparaît de plus en plus que l'essentiel et le durable résident en ce qui est source et porteur de vie, dans la solidarité et l'approfondissement du lien entre l'humain et le divin inscrit en chacun de nous. C'est en ce sens que je comprends les trois axes évoqués par le prophète Michée, ainsi que par bien d'autres prophètes : "s'engager pour la justice, aimer avec tendresse et marcher humblement avec notre Dieu".

Face à cela, l'accessoire et l'éphémère sont, pour moi, les mécanismes humains de pouvoir, les mécanismes institutionnels visant à conserver le pouvoir et à tuer l'histoire en imposant un modèle unique, et tous les mécanismes d'enrichissement (une maxime allemande à méditer dit 'La dernière chemise n'a pas de poche'). Ces mécanismes sont porteurs de mort.

Ce chemin reste, pour moi, passionnant.

L'histoire humaine permet d'observer, dans la plupart des civilisations, d'un côté le peuple, absorbé par les besoins urgents et les difficultés de la vie, mais aussi ouvert à ce qui le dépasse et, de l'autre côté, celui (plus rarement celle) qui mène le peuple, notion assez neutre évoquant une fonction de service.

Une cle de lecture pour construire notre spiritualite - ima

Cette fonction de service est cependant souvent détournée en pouvoir et, en réalité, ce pouvoir est très présent dans l'imaginaire du peuple qui se sent en position de non-pouvoir.

1. Dans le passé, autour du bassin méditerranéen, et progressivement dans la civilisation occidentale, ceux qui mènent le peuple, pour affirmer une autorité qui ne vient pas d'une conformité entre leur dire et leur agir (2), vont renforcer ce pouvoir en faisant appel à la divinité :

  • soit en étant eux-mêmes divinisés,
  • soit en étant choisis par le dieu (3),
  • soit en ayant une origine divine (4),
  • soit en bénéficiant d'un rapport très proche à la divinité, par l'intermédiaire d'un grand prêtre.
Une cle de lecture pour construire notre spiritual-copie-1

Quelques exemples : Les Pharaons, Alexandre le Grand (5), certains rois d'israël durant la période hellénistique (6) des empereurs romains tels que César, Auguste, Caligula, Néron… Dans l'histoire de la papauté, la fameuse tiare à trois couronnes, offerte au pape Clément V par le roi de France Philippe le Bel, en dit long sur l'implication du temporel et du spirituel (7) ! Enfin, plus proches de nous, n'oublions pas le roi (ou la reine) d'Angleterre, chef de l'Eglise anglicane, ou encore les très ‘catholiques' dictateurs Salazar, Franco ou Pinochet !

Le pouvoir qui prend possession de la divinité la définit, la limite, la dogmatise ; il parle et agit en son nom, en employant des termes qui expriment l'opposé des limites humaines (Éternel, Tout-Puissant, Très-Haut, Sauveur…). Le dieu évoqué est cerné, objectivé (8), condition essentielle pour le posséder et agir en son nom. Dans le schéma, nous le représenterons enfermé dans un cercle.

Pour légitimer le lien entre ceux qui mènent le peuple et la divinité, pour le situer dans le quotidien des administrés et, en même temps, pour rencontrer l'aspiration du peuple à un au-delà d'une vie sans grand espoir terrestre, des prêtres - grands et petits - vont être installés. Selon M. Liverani (9) "Le temple syro-palestinien ne jouait aucun rôle politique : c'était une sorte d'annexe du palais royal et, dans l'organisation complexe du palais royal, il gérait uniquement les cérémonies du culte que la cité offrait à sa ou ses divinité(s). Les prêtres constituaient une des catégories de fonctionnaires du palais et recevaient du roi leur subsistance. Cela n'empêche évidemment pas que la gestion du culte pouvait avoir des retombées politiques, et même d'importance : il s'agissait de garantir au roi l'adhésion du peuple et, au peuple, la certitude d'un bon rapport entre ses dirigeants humains et ses dieux".

Une cle de lecture pour construire notre spiritual-copie-2

Dans ce système, les prêtres sont:

  • médiateurs entre le peuple et le dieu ;
  • sanctificateurs (ils côtoient le sacré) ;
  • probablement aussi sacrificateurs.

Ces prêtres vont être le passage obligé (cf. Nb.18, 1-7 ; 1Sam 2, 28) et reconnu comme tel entre le peuple et le divin, entre la réalité quotidienne et ce qui la dépasse. Dans la tradition biblique, c'est à eux qu'incombait la tâche de distinguer le sacré du profane, le pur de l'impur (10).

Fréquemment, pour contrer toute éventuelle subversion, ils n'hésiteront pas à utiliser comme antidotes, la pression morale, la peur, et le sentiment de culpabilité. Finalement, en servant le dieu, ils vont servir les autorités qui les utiliseront pour canaliser le peuple, ce dernier n'ayant plus d'accès direct au dieu.

Reste cependant la question : où situer, dans ce schéma, des êtres de lumière comme Amos, Jean-Baptiste, Jésus, François et Claire d'Assise, certains réformateurs, le Père Damien… et tant d'autres femmes et hommes qui, en leur temps, ont interpellé et aujourd'hui encore interpellent ? Elles et ils ouvrent sur ce qui nous dépasse et que l'humain nomme Dieu (11), l'Autre, l'Origine, Celui qui nous précède, Allah, Yahvé… ce Tout Autre que personne ne peut ni saisir, ni cerner, ni délimiter, ni posséder et encore moins insérer ou inscrire dans un schéma (12). Seul le prophète peut être inscrit face à ce schéma. Au temps où il vit, là où il vit, se faisant proche de cet Infini, il interpelle ceux qui mènent le peuple, il interpelle le peuple, il interpelle les prêtres. Ses interpellations dérangent au point d'amener le pouvoir, le peuple et les prêtres à susciter de faux prophètes, des "diseurs" de ce que ces trois catégories souhaitent entendre. Les paroles du prophète atteignent la profondeur de l'humain et du divin et, en ce sens, elles dépassent très souvent l'époque et le lieu où elles ont été prononcées (13) .

Une cle de lecture pour construire notre spiritual-copie-3

2. Aujourd'hui en Occident (14), certains diront que le pouvoir est devenu démocratique et que la religion y joue un rôle de plus en plus mineur (15). Et pourtant, les mêmes mécanismes de pouvoir - accaparés fréquemment par des "dynasties familiales" - fonctionnent toujours, suscitant résignation ou dégoût chez pas mal de gens. Le pouvoir théocratique, éliminé grâce au siècle des Lumières, est remplacé aujourd'hui par le pouvoir de la Finance (16), régi par des lois réputées inexorables selon les chantres du néo-libéralisme et imposées par les nouveaux prêtres que sont les agences de notation, les indices boursiers, l'organisation mondiale du Commerce, la Banque Centrale Européenne… À noter que, dans certains pays, le Parti Unique constitue la nouvelle religion avec ses rites et ses prêtres.

La même question persiste de nos jours : où situer les prophètes contemporains, ces femmes et ces hommes qui, souvent au péril de leur vie, défendent les sans-droit et les sans-parole ? Je songe à Gandhi, Etty Hillesum, Jean Ziegler, Martin Luther King, aux Mères courages de la place de mai en Argentine, au chanteur et compositeur populaire chilien Victor Jara, à la journaliste Anna Politkovskaïa, à Mandela, aux moines de Tibhirine… et à tant d'autres femmes et hommes qui aujourd'hui, dans la lignée de celles et ceux qui les ont précédés, continuent à nous interpeller et à nous ouvrir une Voie qui nous dépasse.

Mais le chemin du prophète est un chemin de crête où le vertige reste une menace et chacun(e), dans sa propre tradition, a pu hélas constater que des prophètes se sont compromis avec le pouvoir, soit en le prenant, soit en s'y appuyant ! Le prophète Elie en a fait les frais avant de se reprendre. (17) Mais nous avons aussi pu constater que des prêtres se sont faits prophètes et porteurs de liberté ; je songe au Père Damien, à Mgr Romero, au pasteur Bonhoeffer, à Helder Camara…

Nous avons besoin d'elles et d'eux.

Antoine Harmant

(1) Une clé de lecture n'est pas un exposé et ne veut pas s'imposer aux lecteurs(trices) par des démonstrations,mais au contraire, au départ de leurs connaissances et de leurs intuitions, fonctionner comme un outil qu'ils(elles) restent libres d'utiliser, si cela peut leur permettre de discerner. (retour)
(2) cf. Év. de Marc (1, 22) Ils étaient ébahis de l’enseignement de Jésus car il enseignait comme quelqu’un qui a de l’autorité et non comme les scribes. (retour)
(3) cf. Moïse, choisi par Yahvé au buisson ardent et le fréquentant régulièrement au Sinaï, de même que la désignation d’Aaron (Ex. 4, 10-31). (retour)
(4) cf. Les pharaons égyptiens, considérés comme engendrés par le dieu Amon-Re. (retour)
(5) Après sa conquête de l’Égypte, Alexandre fut salué par les prêtres d’Amon comme ‘Fils de Zeus ou de Poséidon’. (retour)
(6) cf. (entre autres) Antiochus IV Epiphane, manifestation de Dieu sur terre. (retour)
(7) cf. Canossa, ou le pouvoir du pape d’excommunier l’empereur du Saint Empire Germanique ! (retour)
(8) Loin du Dieu Infini, signe de l’Altérité, qui ne peut être délimité. (retour)
(9) cf. M. Liverani, "La Bible et l’invention de l’histoire" coll. folio histoire, éd. Gallimard, Paris, 2010, p. 444. (retour)
(10) Lv 10, 10 ; Ez 44, 23 ; Marc 1, 44 ; Luc 17, 14. (retour)
(11) Dieu, écrit avec majuscule, que nous distinguons du dieu objectivé. (retour)
(12) Nous n’inscrirons pas Dieu dans le schéma IV, une clé de lecture de l’histoire humaine. Ce Dieu dont le prophète se sent proche, ce Dieu incernable, indicible et qui marche avec son peuple. (retour)
(13) cf. LPC n° 15, A. Harmant, "Du côté des prophètes". (retour)
(14) Je n’aborderai pas la situation au Moyen-Orient ou en Orient, mais elle est très similaire. En Russie, la lourde condamnation des Pussy Riots, après leur protestation dans une cathédrale orthodoxe, est révélatrice de la collusion entre pouvoir temporel et pouvoir spirituel. Au Japon, l’empereur ne perdra ses prérogatives divines qu’en 1946. (retour)
(15) Nous gardons toutefois des traces persistantes du passé ! Songeons au président américain prêtant serment sur la Bible ou à Sarkozy nommé, durant sa présidence, chanoine de Latran. (retour)
(16) La finance, c’est l’argent coupé de la réalité pour laquelle il a été créé. (retour)
(17) 1Rois, chap. 18-19. (retour)
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1 janvier 2013 2 01 /01 /janvier /2013 22:01
Trouver Dieu en tâtonnant (Ac17,27).
Christian Bassine
LPC n° 20 / 2012

C'est bien l'apôtre Paul qui emploie cette expression rapportée par l'évangéliste Luc, auteur des Actes des Apôtres !

Trouver Dieu "en tâtonnant" ! Lisant cela dans la traduction de Crampon, je fus tellement étonné que je consultai aussitôt les deux autres traductions à ma disposition : la Bible de Jérusalem et la Traduction œcuménique de la Bible, la TOB. Si les termes sont analogues dans les trois textes, ma préférence va vers celui de Crampon qui écrit : …afin qu'ils (les hommes) cherchent Dieu, si toutefois ils le peuvent trouver en tâtonnant, et vraiment il n'est pas loin de nous.

Plus d'un chrétien sincère sera encouragé par cette parole tellement vraie, la plupart d'entre nous tâtonnant en effet en sa foi, comme plus d'un aussi est agacé d'entendre des prédicateurs bienveillants clamer leurs certitudes, en disciples de la méthode Coué qui veulent qu'on affirme quelque chose avec vigueur, même quand on doute, et d'autant plus vigoureusement que l'on doute…

On ne peut s'en remettre à l'autosuggestion en matière de foi. Il importe de progresser vers la vérité avec persévérance, humilité, par d'inévitables allers–retours, bref en tâtonnant en effet. Pour la plupart d'entre nous la foi prend rarement le chemin le plus court du "coup de foudre", se trouvant être plus souvent au bout du chemin de la fidélité. Avoir foi en l'homme - malgré ses turpitudes – est sans doute la voie la plus naturelle pour aboutir à quelque espérance qui nous permette d'entrevoir un rayon de clarté.

Christian Bassine

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1 janvier 2013 2 01 /01 /janvier /2013 21:25
Jacques Musset La généalogie de Jésus en Matthieu, quel message ?
Jacques Musset
LPC n° 20 / 2012

Longtemps cette litanie de noms m'a été rébarbative. Quelle importance pour une approche de Jésus de remonter sinon à Mathusalem du moins à Abraham ! Et quand on sait que cette carte d'identité a été fabriquée de toutes pièces pour les besoins de la cause - aux yeux des premiers chrétiens, le fils de Joseph et de Marie étant le messie, il fallait qu'il fût le descendant d'Abraham et de David - on peut se demander quel intérêt elle représente pour un disciple de Jésus et à fortiori pour un lecteur des évangiles incroyant mais curieux de l'aventure qu'on y raconte.

Eh bien, si j'ai négligé durant des dizaines d'années cette ouverture de l'évangile de Matthieu, je dois dire qu'aujourd'hui, passé mes soixante-seize ans, elle me parle avec intensité, non seulement de Jésus mais de mes propres origines. C'est en effet en découvrant, sur le tard et avec émotion, mes propres généalogies des côtés paternel et maternel que le texte évangélique a pris une étonnante valeur à mes yeux. Au vrai, les évangiles peuvent-ils avoir un écho chez le lecteur si lui-même n'est pas déjà en secrète connivence avec eux ? C'est pourquoi on n'a jamais fini de découvrir et de se laisser inspirer par tel ou tel passage, au rythme de sa propre maturation intérieure.

Tous les noms qui se suivent dans la généalogie de Matthieu, en rien historique mais hautement symbolique, évoquent une longue aventure. Le nazaréen n'est pas un aérolite descendu du ciel, comme nous le laissent entendre les titres glorieux qu'on lui a décernés par la suite. Enraciné dans la terre et le peuple juifs, il s'inscrit dans une histoire mouvementée, souvent malaisée, incertaine, pleine de rebondissements, progressant à travers mille dangers.

Dans ce contexte, il hérite d'une religion qui n'a cessé de s'approfondir à travers des crises. Si, à maintes reprises, elle a couru le risque de disparaître et a été tentée de se durcir, de se refermer sur elle-même, allant même jusqu'à se fourvoyer, jamais elle n'a sombré. Au long des siècles il s'est heureusement toujours trouvé des artisans lucides et courageux pour la renouveler, la purifier et l'élargir à des dimensions inattendues. Jésus est le fils spirituel de ces grands devanciers, les prophètes et les sages…

Dans la liste des ascendants qu'on lui prête, il y a de tout : le meilleur et le pire, la frontière entre l'ombre et la lumière ne passant pas entre les personnes mais à travers chacune d'elle. Abraham, le croyant par excellence, n'a pas hésité, de passage en Égypte, à livrer sa femme au pharaon pour sauver sa peau (Gn 12, 10-16). Jacob, avec la complicité de sa mère et au moyen d'un stratagème malhonnête, soutira à son père Isaac son unique bénédiction réservée à son frère (Gn 27). Juda, jaloux de son frère Joseph, le précipita dans une citerne pour s'en débarrasser avant de le vendre à des marchands en route vers l'Égypte (Gn 37, 12-28). Thamar était prostituée (Gn 38, 24). Le grand roi David si vénéré fit exécuter froidement Urie, son général en chef, pour épouser sa femme Bethsabée (II Sam 11). Salomon s'est laissé prendre au piège du luxe indécent en gaspillant l'argent public (1 R 10,14-11,1-14). Les rois Achaz, Manassé et Amon rétablirent les cultes païens. Au retour de l'exil de Babylone, Zorobabel contribua à mettre en place un judaïsme replié sur lui-même dans la crainte d'une contamination étrangère…

Chaque voie spirituelle charrie ainsi inévitablement des scories mêlées à l'or le plus pur. De la même façon, chacun de nous est pétri d'un héritage contrasté où l'on trouve pêle-mêle tout ce qui habite les bas-fonds de l'homme et ce qui l'élève en humanité. Notre inconscient en est le dépositaire. Il faut parfois des années pour découvrir les conditionnements comme les richesses enfouies en nos profondeurs depuis notre conception. Mais l'œuvre de nos vies ne se crée qu'à partir de l'héritage reçu de ceux qui nous ont appelés à l'existence…

Jésus héritier et créateur de sa Tradition spirituelle, il l'a été d'une manière sublime. Né dans une religion qui en son temps avait fortement dégénéré en formalisme et ritualisme, il a pris peu à peu conscience de cette déviation fondamentale et n'a eu de cesse de vouloir la réformer, en revenant à ses sources, en l'approfondissant, en l'ouvrant sur des horizons jusque-là insoupçonnés. Il n'avait pas l'intention de se séparer de sa voie spirituelle ni l'ambition d'en créer une nouvelle. Son seul combat - et avec quelle énergie et intelligence il l'a mené à ses risques et périls ! - fut de redonner vie à son héritage sclérosé et, ce faisant, de l'enrichir de dimensions inconnues. Ce qui a conduit par la suite à la naissance au christianisme.

Il en va ainsi pour chaque itinéraire humain. Reproduire simplement ce qu'on a reçu par peur de le faire fructifier - car cette démarche est toujours risquée - cette attitude est condamnée au sur-place, à la régression, à l'infantilisation. La pure répétition n'est jamais novatrice. Les chemins qui ouvrent sur un avenir prometteur, tant individuellement que socialement, sont ceux qui s'autorisent à pratiquer l'inventaire de l'héritage reçu, laissent tomber ce qui est caduc et s'emploient à prolonger les intuitions fécondes, dont on ignore au point de départ quelles inventions elles susciteront. "Laisse les morts enterrer les morts", dit un jour Jésus à un homme qui regardait vers le passé plutôt qu'en avant, "viens et suis-moi". L'invitation est permanente pour les communautés humaines, les religions et chaque personne. Elle dépasse infiniment les frontières religieuses.

Pour ne considérer que l'histoire du christianisme durant les vingt siècles écoulés, en dépit des gâchis spirituels qui les jalonnent, l'appel de Jésus a été entendu et mis en pratique par des hommes et des femmes qui eux aussi se sont risqués à donner corps d'une manière inédite à l'héritage évangélique. Les fruits sont innombrables - et nous les recueillons aujourd'hui - de ces valeureux devanciers, les uns célèbres, les autres moins renommés.

Ainsi, depuis Jésus, une nouvelle généalogie spirituelle s'écrit que nul ne peut dénombrer. On y trouve des chrétiens, des croyants d'autres religions, des libres penseurs anticléricaux, des agnostiques et des athées. Étonnante famille bigarrée, au regard des classifications habituelles. Leur point commun, ce n'est ni leurs croyances ni leurs incroyances mais leur ardente recherche de vérité et d'intégrité, ainsi que leur service désintéressé d'autrui, et notamment du plus démuni. À la fin de l'évangile de Matthieu le fameux texte dit "du jugement dernier" (Mt 25, 1-46) ne connaît pas d'autre référence pour définir la valeur d'une vie aux yeux de Dieu et on remarquera que cette référence n'est pas religieuse.

Quel que soit leur enracinement humain et spirituel - on est toujours situé quelque part - ceux qui, depuis toujours et aujourd'hui encore, orientent délibérément leur vie en ce sens appartiennent à un mouvement infiniment plus profond qui les met en communion avec une infinité d'êtres s'efforçant chaque jour de faire advenir la vérité là où règnent le mensonge et les illusions, la justice là où sévit l'exploitation, la solidarité là où s'étale l'égoïsme. Ce sont tous ces êtres qui sont les descendants spirituels de Jésus et des autres grands éveilleurs qui l'ont précédé ou suivi. Fais-je partie de cette généalogie ? La réponse dépend de ma disponibilité à entrer concrètement dans la vieille histoire du talent reçu. L'enfouir pour le rendre intact, c'est la mort. Prendre le risque de le faire prospérer, c'est la seule voie pour le multiplier. Jésus a eu cette audace.

Et toi lecteur et moi le scripteur, où en sommes-nous dans cette aventure ?

Jacques Musset

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1 juillet 2012 7 01 /07 /juillet /2012 20:50
Jacques Musset Pentecôte. - Livre des Actes des apôtres, 2, 1-13
Jacques Musset
LPC n° 18 / 2012

La vérité de cet étonnant récit n'est pas d'ordre historique mais symbolique. Il résume, sous la forme littéraire d'une belle histoire, comme il y en a tant dans la Bible, ce qui peut arriver dans les communautés chrétiennes lorsqu'elles se laissent bouleverser par le Souffle qui animait Jésus au plus intime. Ce qui peut advenir aussi à chaque être humain lorsqu'il est disponible au Souffle intérieur qui ne cesse de l'inspirer.

De la richesse du texte des Actes des apôtres, je retiens trois expressions : "Tout à coup", "sur chacun d'eux", "dans nos langues, les merveilles de Dieu".

Tout à coup

Combien de fois n'ai-je pas été surpris, étonné, émerveillé mais aussi décontenancé, dérouté par des événements qui survenaient à l'improviste et me poussaient en avant, m'obligeaient à sortir de moi-même, à ouvrir les yeux, à élargir mes horizons, à me remettre en cause, à découvrir la richesse d'autrui à laquelle je n'avais pas jusqu'alors porté attention ! Sans ces  "tout à coup", que serais-je devenu ? Ils m'ont poussé hors de mes enclos, hors de mes œillères, hors de mes préjugés.

Sur chacun d'eux

L'une de mes plus grandes joies est de percevoir en ceux et en celles que je croise sur mon chemin, à commencer par les êtres qui me sont les plus proches, quelque chose du mystère intérieur qui les habite, du souffle qui les anime, du feu qui brûle en leurs profondeurs, au cœur et au-delà de leurs limites et de leurs failles. Cette attention à l'être profond d'autrui n'est ni évidente ni facile. Il faut creuser au-delà des apparences pour découvrir cette richesse intérieure. L'autre est porteur de souffle comme je le suis moi-même, mais nous ne le sommes pas de la même manière. L'autre est porteur de lumière comme je le suis également, mais chacun éclaire et réchauffe de façon singulière.

Dans nos langues, les merveilles de Dieu

Depuis Jésus, puisque sa mémoire est parvenue jusqu'à nous, chacun doit pouvoir entendre la Bonne Nouvelle dans sa propre langue. Aujourd'hui, cette Bonne Nouvelle, je me la formule, je m'efforce d'en vivre et d'en témoigner en paroles et en actes, à travers ma culture et ma façon d'exister d'homme du 21e siècle, qui sont toutes différentes de celles d'un homme du 1er ou du 13e siècle de notre ère. Le miracle, la merveille, c'est que, tout au long des générations de croyants, des êtres très divers n'ont cessé de traduire la même inspiration première en des représentations et des modes d'existence d'une étonnante diversité.

Aujourd'hui comme hier, des chrétiens dont les conditions d'existence sont inédites par rapport à celles de leurs devanciers expriment à nouveaux frais le message initial afin d'y trouver du sens. Cela suppose de ne pas confondre fidélité et répétition, ce qui fut, au fil des siècles, une tentation permanente et mortifère à laquelle il a été si facile de céder. Rénovateurs et réformateurs en ont fait les frais, encaissant condamnations, exclusions et excommunications. Immense gâchis de forces vives réduites au silence et discréditées par les tenants de l'orthodoxie, qui se croyaient les détenteurs de la vérité ! La fidélité créatrice implique que les Églises, chaque communauté et chaque chrétien prennent la responsabilité d'inventer à leurs risques et périls, à partir de l'héritage reçu, des manières de confesser leur foi qui donnent sens au vécu de leurs membres.

Je suis pour ma part infiniment heureux d'entendre la voix lointaine de l'Évangile résonner dans ma vie d'aujourd'hui et y produire des fruits. Pour cela, j'ai dû m'autoriser à traduire son message dans un langage qui soit crédible pour moi. Œuvre de réinterprétation nécessaire, d'une nécessité vitale au moment où la lecture traditionnelle des textes bibliques et évangéliques n'avait plus de sens pour moi. Œuvre de longue haleine qui m'a demandé beaucoup de travail mais à laquelle je n'ai jamais rechigné puisque cette recherche était une question fondamentale de survie personnelle. Œuvre parfois incomprise et soupçonnée d'intellectualisme et d'individualisme alors qu'elle touchait au plus profond de mon identité spirituelle. Oui, je suis profondément heureux de m'être livré à cette démarche de libération qui s'est révélée féconde pour moi et, je le crois, pour un certain nombre de gens que j'ai croisés sur ma route. De même je suis comblé de joie quand je constate le même mouvement chez d'autres êtres. Depuis que j'ai commencé à naître à moi-même, j'ai eu la chance formidable de trouver sur mon chemin des hommes et des femmes en quête d'une foi intelligente et exigeante. Avec eux s'est établie une communion en profondeur qui ne s'est jamais démentie.

Par contre, combien je déplore les discours répétitifs, dogmatiques et moralisants, qui invitent sans relâche à l'obéissance, à la conformité, à la reproduction pure et simple du passé ! Est-ce cela la Pentecôte ? Accepter personnellement d'être surpris, décontenancé, dérouté par la parole vive de l'Évangile, permettre à chacun de recevoir la Bonne Nouvelle dans son propre cheminement, quels que soient les sentiers qu'il emprunte, ne pas craindre, pour soi, pour les autres et pour les Églises, le grand vent qui bouscule les habitudes frileuses et les fausses sécurités, ne pas redouter de s'exposer au feu qui brûle impitoyablement les masques et pulvérise les faux-semblants, ne serait-ce pas plutôt cela la Pentecôte pour chacun et pour chaque communauté qui se veut chrétienne ?

Le Souffle de Dieu est au plus intime de tous les humains. Notre responsabilité n'est pas de prier qu'il vienne mais bien plutôt de nous rendre disponible quotidiennement à son inspiration à travers les événements. Pour cette œuvre essentielle, existe-t-il d'autre chemin que de nous approprier ces événements, à travers les rencontres qui nous sollicitent à l'écoute et à la solidarité, à travers les choix qui nous mettent en demeure de faire la vérité ? Si nous nous aventurons sur cette voie, pourquoi le reste ne nous serait-il pas donné par surcroît et peut-être bien au centuple ?

Jacques Musset

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