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14 octobre 2017 6 14 /10 /octobre /2017 08:00
Herman Van den MeersschautDes mythes qui donnent à penser
Herman Van den Meersschaut

Lorsqu'on aborde certains textes comme la naissance de Jésus, l'annonciation ou la résurrection, on peut constater qu'ils ne manquent pas de créer un grand malaise chez certains, quant au "sens" à donner à ces récits.

On sait que le Premier Testament fourmille de récits symboliques et mythiques. Les récits de la Genèse ne constituent-ils pas le mythe fondateur du peuple juif qui s'installe en Canaan et se construit ainsi ses origines.

Si beaucoup acceptent assez facilement le caractère mythique des récits de la Genèse, dès que l'on ose parler de mythe à propos des Evangiles, ils crient au scandale.

Et pourtant !

DREWERMANN n'a-t-il pas raison de dire que :

"Il y a longtemps que le vieil argument de l'historicité du Christianisme, mis en avant depuis l'époque des Pères de l'Eglise, ne fait plus le poids face aux données de l'histoire des religions: ce qui dans les traditions des "païens" n'est que pieuse invention (ou aveuglement diabolique) devient réalité historique dans le Christianisme ...

Si l'exégèse historico-critique se justifie et s'impose, c'est bien précisément parce qu'elle a mis en lumière le caractère an-historique, symbolique, des récits bibliques, de ceux-là mêmes qui constituent le noyau religieux de sa tradition." 1

J'ajouterais qu'il ne faut pas rester à ce constat, mais découvrir alors l'extraordinaire richesse qui se dégage de ces textes, une fois évacué leur "réalisme", leur "historicité".

DREWERMANN pense donc que :

"Les temps devraient être révolus où l'on ne voulait voir dans le monde des représentations mythiques qu'une étape préparatoire à la pensée scientifique, des temps où ce qui était mythique était synonyme de chimérique ou de faux." 2

André WENIN dit que "les récits mythiques, c'est de la philosophie racontée. Au lieu d'utiliser des notions abstraites, des concepts, les anciens recouraient à des récits, des images, des symboles."

Pour DREWERMANN aussi le mythe peut exprimer toute conception de la vie et du monde, il est une forme d'expression incontournable de la foi religieuse.

Mais, poursuit-il :

"Aujourd'hui comme hier, l'Eglise est incapable d'admettre la réalité du mythe dans les textes de la tradition chrétienne. Cette attitude conduit à ériger une sorte de tabou de la pensée qui veut que toutes les affirmations de la foi chrétienne soient "Révélations", tandis que toutes représentations païennes ne seraient que "nostalgie" ou expression des "désirs" des hommes." 3

"Révélation" : le mot est lâché. A partir de là, plus de discussion possible, seul le magistère détient la vérité. Ne serait-il pas plus sage, plus honnête de considérer le trésor qu'est la Bible comme un recueil dans lequel des hommes d'époques différentes nous livrent leurs réflexions, leurs recherches de sens, leurs découvertes concernant l'homme, la vie, la société et ce Dieu indicible qu'ils devinent derrière cet univers. Un Dieu se laissant dévoiler, plutôt qu'un Dieu se révélant à l'un ou à l'autre selon son bon vouloir.

Ces hommes l'ont fait à travers des récits, de la poésie, des mythes. Les auteurs des Evangiles n'ont rien fait d'autre. Le passage bref et fulgurant de Jésus dans leur vie les a bouleversés et a provoqué une réflexion, une vision nouvelle qu'ils ont exprimée avec les techniques littéraires de leur époque, dans des récits qui parfois empruntent d'anciens mythes qu'ils transposent sur la personne historique de Jésus. Personnellement, cela ne me gêne absolument pas.

J'aime beaucoup la façon dont André WENIN aborde les textes bibliques :

"Si on lit encore ces récits, c'est plutôt parce qu'ils abordent à leur manière des questions que nous nous posons encore aujourd'hui et qui touchent au sens de la vie : qui est l'homme ? Comment réussir sa vie ? Pourquoi le mal et la mort ? Etc. Mais si ce sont ces questions que le texte pose, il est clair que nous avons aussi notre avis à donner.

Lire le texte biblique, ce n'est pas y rechercher le sens. C'est entrer en dialogue avec lui, confronter notre point de vue au sien pour tenter d'aller plus loin dans la recherche de la vérité."

"Il faut bien se dire que, de toute manière, on interprète toujours. C'est vrai pour tout texte, biblique ou non. Lire, c'est interpréter; c'est-à-dire entrer en dialogue avec un texte. Et chacune, chacun dialogue avec tout ce qu'il ou elle est. Aussi, deux personnes ne feront jamais exactement la même lecture, ne comprendront jamais un même texte de manière identique. C'est encore plus vrai pour les mythes ou les récits mythiques, puisque non seulement ils parlent des réalités essentielles de la vie humaine, mais encore ils le font en racontant des histoires et en recourant à une symbolique particulièrement riche. Comme disent les philosophes, le mythe donne à penser, c'est-à-dire provoque la réflexion et demande qu'on s’y investisse, non seulement avec son intelligence, mais aussi avec toute son expérience de vie. Il ne s'agit donc pas uniquement de comprendre le mythe, mais aussi de se comprendre en dialogue avec lui.

Dans ces conditions, il n'est ni étonnant ni scandaleux que les interprétations varient. D'ailleurs, si l'interprétation était évidente et s'imposait, où serait encore la liberté du lecteur, sa part d'engagement, de responsabilité ? Du reste, ceci est vrai pour toute la Bible. Et si le livre est enfermant, il faut le fermer... De plus, les différentes interprétations sont une richesse. Car, quand elles entrent en dialogue, elles permettent d'aller plus loin dans la compréhension du texte et de ce dont il parle : il n'y a plus seulement dialogue entre un lecteur et le texte, mais aussi entre les lecteurs à propos du texte. C'est ainsi qu'on peut comprendre l'affirmation selon laquelle l'Ecriture se lit en Eglise.

Ceci dit, il faut ajouter que si la lecture est un dialogue, elle doit faire en sorte que les deux parties en dialogue puissent être vraiment elles-mêmes. D'une part, le lecteur ne doit pas avoir peur de rester lui-même, de garder ses questions et ses convictions face au texte. Ce n'est pas parce que la Bible est un texte que l'on dit sacré ("parole de Dieu") qu'il faut renoncer à ce qu'on est en face d'elle. Au contraire même : dans un dialogue vrai, c'est faire honneur à l'autre que de lui résister et de rester soi-même en face de lui. C'est ainsi qu'on lui ouvre un espace pour qu'il puisse être lui-même en vérité, lui aussi." 4

Voilà, c'est bien dit et je ne puis qu'approuver.

Et vous, qu'en pensez-vous ?

La personne qui m'a dactylographié ce texte, avait été frappée par cette phrase "rester soi-même en face de lui". C'était pour elle comme une découverte. Cela montre bien à quel point le "tabou" dont parle Drewermann est encore profondément ancré dans l'éducation de beaucoup de chrétiens. Etre soi-même en vérité ! Nous voilà bien dans l'esprit L.P.C.

Herman Van den Meersschaut - octobre1998

(1) E. DREWERMANN: "De la naissance des dieux à la naissance du Christ", p. 34 (retour)
(2) idem p. 34 (retour)
(3) idem p. 34 (retour)
(4) André WENIN: "Actualité des mythes" p. 9 et pp. 133-134 (retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Bible Lecture symbolique biblique
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4 février 2017 6 04 /02 /février /2017 09:00
André VerheyenLes spécialistes
André Verheyen
A l’aube du christianisme – La naissance des dogmes - Marie Emile Boismard - Edition du Cerf 1998 Marie Emile Boismard

Quand on parle de spécialistes, l’appréciation est généralement favorable. En effet, si je dis que tel historien est un spécialiste de la période gallo-romaine, je peux supposer qu’il connaît beaucoup de choses sur cette période, probablement beaucoup plus que les autres historiens. Je pense donc que je trouverai plus facilement chez lui ce que je cherche en cette matière. Cependant, dans le domaine médical circule la boutade : "un spécialiste, c’est quelqu’un qui sait de plus en plus sur de moins en moins et un généraliste, c’est quelqu’un qui sait de moins en moins sur de plus en plus…"

La théologie a aussi ses spécialistes. Et là aussi on peut faire des expériences étonnantes. C’est ainsi que dernièrement un théologien spécialisé en théologie dogmatique avait répondu- avec quelque suffisance, semble-t-il - à un spécialiste en exégèse biblique : "Oui mais ça, c’est de l’archéologie."

La spécialité de Jacques Duquesne, c’est le journalisme. Dans un article du Vif/l’express il dénonçait "une conspiration du silence" autour du livre "A l’aube du christianisme – La naissance des dogmes" de Marie-Emile Boismard. (Edition du Cerf 1998)

Dans son "Avant-propos", Marie Emile Boismard dit : "Ce volume donne le résultat de nos réflexions après quarante-cinq ans d’enseignement." Et il formule son propos comme suit : " …les dogmes auxquels nous croyons maintenant ne sont pas nés du jour au lendemain avec le christianisme. Aussitôt après la résurrection du Christ, les apôtres ne croyaient pas encore que Jésus était Dieu, ils n’avaient aucune notion du mystère de la Trinité, ils ne soupçonnaient même pas que la mort de leur maître eût une valeur rédemptrice. Ce fait est admis par la quasi-totalité des théologiens modernes. La question se pose alors inévitablement : à quel moment sont nés les principaux dogmes de l’Eglise, et comment se sont-ils progressivement formés ? C’est à cette double question que voudrait répondre le présent volume." (o.c.p7)

Ce qui est remarquable – et amusant à la fois – c’est qu’au fil de la lecture du livre de Marie Emile Boismard on se sent devenir spécialiste avec lui.

Je voudrais donner un exemple.

Pour le commun des mortels – dans ce cas-ci, pour l’immense majorité des catholiques pratiquants – cela ne pose aucun problème d’entendre à l’office la lecture d’un extrait de la lettre de Paul à Tite (2,11à14) et plus tard dans l’année un extrait de la lettre de Paul à Timothée (2,1à8). Il faut être spécialiste de l’exégèse biblique pour remarquer que ces deux textes sont contradictoires.

"Tt2, 13-14 : Nous attendons la bienheureuse espérance et l’apparition de la gloire de notre grand Dieu et sauveur, Jésus-Christ, qui s’est livré pour nous afin de nous racheter de toute iniquité et de purifier un peuple qui lui appartienne en propre, zélé pour le bien."

"Tm2, 5-6 : Car unique est Dieu, unique aussi le médiateur entre Dieu et les hommes, un homme, le Christ Jésus, qui s’est livré en rançon pour tous."

"Ces deux textes sont liés par le thème du rachat par le Christ. Mais tandis que le premier affirme que Jésus est Dieu, le second commence par rappeler la croyance juive en un dieu unique, pour noter ensuite que Jésus n’est qu’un homme, ce mot étant bien mis en évidence " (o.c.page 97) "Nous voici en présence de deux textes qui sont incompatibles. Ils ne peuvent pas être du même auteur. Nous avons vu que le second est le plus ancien. Peut-il remonter à Paul lui-même ? (o.c.99)"

Il n’est pas possible de donner un aperçu valable d’un problème aussi important en quelques lignes, mon but est ailleurs. Je voudrais montrer que, contrairement à ce que disait le théologien spécialisé en dogmatique cité ci-avant, c’est l’exégèse des textes de référence qui conditionne le dogme et pas l’inverse. Mais ce n’est pas aux théologiens ou aux spécialistes que je m’adresse : j’ai plusieurs amis qui sont déçus, ou même choqués quand on met en doute la pertinence d’une citation biblique. Et qui s’étonnerait que cela vaille surtout pour l’évangile de Jean ?

Et pourtant !...Peut-on encore, en 1999, brandir une citation de l’évangile en lui attribuant une valeur d’ "inspiration" ou de "révélation" au sens traditionnel ?

André Verheyen - LPC 90/1999

Dubitando ad veritatem pervernimus
En doutant on parvient à la vérité

Cicéron

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