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3 octobre 2015 6 03 /10 /octobre /2015 11:56
Patrice Rolin Les christianismes des premiers siècles
Patrice Rolin
Pasteur de l'Eglise Réformée de France, docteur en théologie et animateur biblique en région parisienne
LPC n° 31 / 2015

L'histoire du christianisme a longtemps été pensée comme un arbre dont le tronc se serait ramifié de schisme en schisme au cours des âges. La réalité est tout autre. Sur des terroirs aussi divers que l'étaient le judaïsme éclaté du 1er siècle, la mosaïque des philosophies et des cultes du monde païen, le christianisme est né dans des conflits d'interprétation dont témoigne notamment le Nouveau Testament. Si l'on veut conserver la métaphore végétale, c'est à un bosquet d'essences diverses qu'il convient de comparer le christianisme naissant.

Le panorama qui suit présente les hypothèses les plus communément admises concernant les origines du christianisme. Elles ont vocation à évoluer en recevant des compléments, des précisions, des falsifications et des hypothèses nouvelles.

Les mouvements de la première génération

Concernant les deux premières décennies après la mort de Jésus (vers 30), nous ne disposons pas de témoignage direct. Il faut donc remonter le temps à partir des épîtres de Paul (écrites entre 50 et 60), et à partir des évangiles et des Actes (écrits entre 70 et 90), pour comprendre les débats dont ils témoignent. On peut y repérer au moins quatre mouvements judéo-chrétiens différents composant le christianisme des années 30 à 50 : le radicalisme itinérant, des cercles sapientiaux, la communauté de Jérusalem, et les hellénistes. Ces "mouvements de Jésus" n'ont pas laissé des traces d'une même importance. Certains se sont maintenus longtemps, alors que d'autres ont rapidement disparu ; d'autres peut-être nous sont inconnus, faute de documentation. Ces mouvements évoluent au cours du premier siècle. Ils se déplacent géographiquement et sociologiquement, leurs théologies se modifient au gré des nouveaux défis rencontrés, des synthèses ou des scissions s'opèrent, de nouvelles interprétations apparaissent.

Le royaume de Dieu est proche !

Deux de ces mouvements vivent intensément leur temps comme celui de l'avènement décisif et définitif de Dieu dans le monde. Ce sont le radicalisme itinérant et les cercles sapientiaux.

Le radicalisme itinérant a compris le message de Jésus de manière radicale ; il se reconnaît dans les disciples que Jésus appelle et qui ont tout abandonné pour le suivre sur les chemins de Galilée (Mc 1,16-20).

Parmi eux et à leur tête, Pierre, figure emblématique (Mc 10,28s.). Ces gens viennent des petites villes de Galilée et appartiennent au milieu des petits entrepreneurs, des commerçants et artisans, des collecteurs d'impôts… C'est sur leur lieu de vie qu'ils ont connu Jésus. Ils se sont mis en route, trouvant un idéal dans la force libératrice de l'annonce du Royaume. Ils ont suivi Jésus sur les routes de Galilée et de Palestine. Après Pâques, ils ont poursuivi l'œuvre de celui qui les avait appelés et ils ont élargi leur mission bien au-delà (Ga 2,11).

L'adhésion à ce mouvement est vécue comme une rupture (Mc 3,34-35) : l'irruption du Royaume requiert une conversion immédiate (Mc 1,14-15). Le cœur de son message est l'annonce du Royaume comme une réalité existentielle présente ; les guérisons et les exorcismes qui accompagnent leur prédication en sont les signes (Mc 6,6b-13). La mort de Jésus n'a pas de signification théologique particulière, elle est le lot de ceux qui vivent et annoncent le Royaume (Mc 8,34-36). La Résurrection est le signe par excellence de la puissance thérapeutique et libératrice du Règne de Dieu (Mc 16,7).

Pour les cercles sapientiaux, Jésus est d'abord un maître de sagesse, voire la Sagesse même de Dieu. Nous leur devons beaucoup de paroles de Jésus recueillies par Matthieu et Luc (les logia de la source Q). On retrouve cette compréhension de Jésus, et des paroles parallèles, dans l'évangile apocryphe de Thomas.

Ce mouvement a aussi son origine en Galilée. Il est sédentaire et plutôt urbain. Après l'échec de leur témoignage auprès de leurs coreligionnaires (Lc 7,31-32), cette mouvance se verra marginalisée, voire persécutée, par les autorités religieuses et politiques juives (Lc 11,47-52 ; 12,11-12). Elle est donc conduite à une radicalisation apocalyptique : le Ressuscité est non seulement présent au travers de son enseignement sapientiel, mais il inspire les prophètes de la communauté. Ils ont la conviction de vivre la fin des temps.

Comme le précédent, ce mouvement se situe donc en rupture. Ses adeptes attendent désormais le retour prochain du Fils de l'Homme qui doit venir sur les nuées (Lc 21,5-36). Leur prédication place ses auditeurs devant le jugement imminent de Dieu (Lc 3,17), dans l'urgence d'un choix crucial entre la perdition et le salut (Lc 12,5-10). Ils invectivent l'Israël incrédule et se lamentent sur sa malédiction (Lc 19,41s.).

Ce mouvement investit peu théologiquement la mort de Jésus qui, après Jean-Baptiste (Lc 7,29-30 ; 16,16), meurt comme les prophètes (Lc 13,34). Cette mort éclaire le sens des persécutions dont il semble victime (Lc 6,22-23) comme elle éclaire les troubles politiques en Palestine et le sort funeste de Jérusalem (Lc 13,35).

Ces deux mouvements vont subir de plein fouet la crise causée par le retard de l'instauration du Royaume pour le premier ou, pour le second, le retard du retour glorieux du Fils de l'homme. L'avènement prochain sur lequel reposait leur espérance n'arrive pas, d'où un recadrage indispensable. Jésus n'avait-il pas dit "En vérité je vous le déclare, cette génération ne passera pas que tout cela n'arrive." (Mc 13,30) ? Plusieurs textes portent la trace d'une telle crise (1 Th 4,13 ; 5,11 ; Mt 24,3 s. & parallèles).

Entre tradition et nouveauté : les hébreux et les hellénistes

À côté des missionnaires galiléens autour de Pierre, et des cercles sapientiaux se radicalisant, les textes du Nouveau Testament nous permettent de connaître avec beaucoup plus de certitudes l'existence de deux autres mouvements. Le livre des Actes en effet nous les présente explicitement comme deux groupes distincts et en conflit parmi les disciples : "les hellénistes" et "les hébreux" (6,1s.). Contrairement aux précédents, ces mouvements ne se caractérisent ni par l'exaltation des temps de la fin, ni par une certaine marginalité. Ce sont des gens raisonnables et installés.

Les hébreux forment la communauté de Jérusalem ; judéens, ils parlent l'araméen et lisent la Torah en hébreu. Ils sont très attachés à leur identité juive et au Temple. Ils ont compris Jésus comme celui qui venait renouveler de l'intérieur le judaïsme (Mt 5,17-20). Jésus est pour eux le "nouveau Moïse", l'interprète ultime de la Torah qu'il vient accomplir ; il est le fondateur d'un rabbinisme chrétien. Ils vont donc se tourner vers le peuple d'Israël seulement (Mt 10,5b-6) pour promouvoir un renouveau de la foi juive en conservant ses deux marques identitaires essentielles : la circoncision et le sabbat (Ac 15,1-5). De fait, ces pratiques renvoient à l'ensemble des prescriptions de la loi de Moïse.

La communauté de Jérusalem se comprend elle-même comme le centre du mouvement de Jésus, et entend contrôler ce qui se passe hors de la Judée (Ac 8,14 ; 11-22), ce qui ne va pas sans créer de conflits (Ac 15,1s ; 21,20-21; Ga 2,11s) ! Sa figure de proue est Jacques, le frère du Seigneur (Ga 2,12 ; Mc 6,3 ; Ac 15,13). Il semble donc que la succession de Jésus ait été conçue de façon "dynastique", le frère du Seigneur, lui succédant.

L'évangile de Matthieu a reçu des traditions de ce "rabbinat chrétien". Mais quand il écrit (vers 80/85), la communauté de Jérusalem a été décimée, et ses membres sont en voie de marginalisation.

Les hellénistes, ainsi que les appellent les Actes, sont des chrétiens d'origine juive venant de la diaspora, et dont les ancêtres ont émigré de Palestine depuis longtemps. Ils sont de culture et de langue grecques. S'ils ne parlent plus l'araméen, ni ne lisent l'hébreu, ils restent cependant attachés à leur identité et à leurs racines juives, qu'ils maintiennent notamment à travers la lecture synagogale de la Septante (traduction grecque de la Bible hébraïque). Ils viennent à Jérusalem pour participer au pèlerinage de la Pâque, ou pour y terminer leur vie.

Les figures qui les représentent dans le Nouveau Testament sont Étienne et Philippe (Ac 6 ; 8). Leur histoire, et leur proximité avec les païens leur ont fait comprendre le message de Jésus de telle sorte qu'ils ne mettent plus l'accent sur le Temple et la Loi.

Ils donnent un rôle plus important aux lois morales (Mc 2,27) qu'aux lois rituelles. Cela provoque, avec les judéo-chrétiens du mouvement précédent, de nombreux débats qui transparaissent dans les récits de controverses entre Jésus et pharisiens. Les membres de ce mouvement sont plutôt des citadins bourgeois. Ils vivent leur christianisme en s'appliquant à une certaine rigueur morale (Mc 12, 28 s). À partir des Écritures, ils comprennent la mort de Jésus comme un acte salutaire de Dieu en faveur de l'humanité (Lc 24, 27 ; Ac 8, 32s ; 1Co15, 3).

Leurs bases de départ semblent être Antioche (Ac 11,19 s.). et Damas (9,10 s.). Actes 11,26 affirme en tout cas : "c'est d'Antioche que, pour la première fois, le nom de "chrétiens" fut donné aux disciples" (c'est-à-dire aux hellénistes qui avaient fuit la persécution de Jérusalem). Au sujet de cette persécution des chrétiens, d'après Actes 8, notons que seuls les hellénistes doivent fuir, les douze et les hébreux pouvant demeurer dans la ville …

Ces deux mouvements, hébreux et hellénistes, s'affrontent, dans un débat "tradition ou nouveauté", sur la compréhension de "l'événement Jésus" : appelle-t-il une simple réforme du judaïsme, ou la nouveauté de l'Évangile fait-elle éclater le cadre ethnique et traditionnel du Judaïsme pour donner naissance à une réalité nouvelle (Mc 2,21.2) ? Ce conflit d'interprétation porte sur deux points essentiels : la dimension ethnique du judaïsme / l'ouverture aux païens et le salut obtenu par l'observance de la loi de Moïse / salut acquis par la mort de Jésus.

Voilà donc quatre des mouvements de la première génération, mais ce tableau n'est pas exhaustif. Comment d'autres juifs, venant de milieux hétérodoxes, les baptistes, les samaritains ou d'autres, ont-ils interprété l'événement Jésus ? Nous l'évoquerons plus loin à propos des origines du johannisme.

Paul, un mouvement à lui tout seul

Avec Paul nous passons à la seconde génération. Si beaucoup de points restent obscurs, le paulinisme est néanmoins mieux connu. Les épîtres pauliniennes authentiques donnent accès à des informations de première main, et pour la suite les épîtres pseudépigraphes nous renseignent sur sa réception.

Voici quelques indications sur la trajectoire qui mène des premiers hellénistes au post-paulinisme de la grande Église en passant par Paul.

L'héritage reçu par Paul

Outre l'expérience fondatrice de sa rencontre spirituelle avec le Crucifié-Ressuscité, dont on ne peut pas dire grand-chose, il semble que Paul ait reçu ses rudiments de "christianisme" auprès des hellénistes de Damas ou d'Antioche. En termes théologiques, on peut résumer la contribution des hellénistes au christianisme par ces trois intuitions :

  • Ils ont été les premiers à lire la mort de Jésus comme un événement de salut. "Jésus est mort, selon les écritures, pour le pardon des péchés". (1 Co 15,1-5).
  • Dans leur mise en œuvre de la Loi de Moïse, ils s'attachaient plus à la dimension éthique qu'à la dimension rituelle des commandements.
  • Enfin, leur vie en diaspora au milieu d'une population à forte majorité non juive les disposait à plus d'ouverture vis-à-vis des païens que leurs coreligionnaires jérusalémites ou judéens. Paul hérite de ces orientations, mais va les radicaliser au point qu'il s'agit d'un changement de paradigme.

La radicalisation paulinienne

Paul reçoit des hellénistes une compréhension de la mort de Jésus comme acte salutaire de Dieu en vue du pardon des péchés (1 Co 15,3), mais avec "la parole de la Croix" il va beaucoup plus loin. L'apôtre est le créateur de cette expression originale qu'il n'utilise qu'une fois en 1 Co 1,18, mais qui fonde toute sa théologie. En effet, pour lui, la parole de la Croix ne désigne pas un élément du message chrétien parmi d'autres. Elle est le centre et le tout de l'Évangile (1 Co 2,2 ; Ga 3,1). Que signifie donc cette expression ?

  • La Croix est parole. Elle agit en tant que message, et non comme un acte de salut efficace en lui-même (comme dans les interprétations sacrificielles de la mort de Jésus).
  • La parole de la Croix est paradoxale par nature et par nécessité : seul le scandale de la faiblesse et de la folie de la Croix peut ébranler les logiques humaines de puissance et d'omniscience, figurées par "les juifs et les grecs".
  • La parole de la Croix renverse toutes les sécurités religieuses et autres que se construisent les hommes pour oublier leur finitude.

Les autres axes de la théologie de Paul découlent directement de la parole de la croix: là où les hellénistes relativisaient les lois rituelles en mettant l'accent sur les commandements éthiques, Paul disqualifie la Loi comme moyen de salut (Ga 2,16; 3,6-14). Il y a là un changement radical : le remplacement du régime de la Loi par le salut par grâce coupe court à toute tentative d'autojustification : "Car si c'est par la Loi qu'on atteint la justice, alors Christ est mort pour rien !" (Ga 2,21).

Il en va de même pour la place particulière que l'individu a chez Paul. Sans doute avait-il reçu des hellénistes une certaine ouverture aux païens, mais la parole de la Croix va transcender cette ouverture en la radicalisant en universalisme : " … vous avez revêtu Christ. Il n'y a plus ni juif, ni Grec ; il n'y a plus ni esclave, ni homme libre ; il n'y a plus l'homme et la femme ; car tous, vous n'êtes qu'un en Jésus-Christ …" (Ga 3,24.29).

Ainsi pour l'universalisme paulinien, l'individu reçoit son identité et sa dignité de Dieu seul, et non de sa naissance, de sa race, de son sexe, de son statut social, sa compétence, sa performance ou de toute autre détermination humaine (1 Co 15,10).

Cette compréhension de la mort de Jésus est donc radicalement nouvelle et donne toute sa force à la pensée de l'apôtre. D'interprétée qu'elle était, la Croix devient "interprétante". Elle est critique des logiques humaines, et subversive. Il n'est donc pas surprenant que du temps de Paul jusqu'à présent, on se soit méfié de l'audace de l'apôtre.

Paul après Paul

Pour le paulinisme après la mort de l'apôtre (vers 64 ?), l'enjeu est d'adapter sa pensée aux nouveaux défis rencontrés par les communautés pauliniennes (ainsi les épîtres aux Éphésiens et aux Colossiens). Il s'agit de fixer l'interprétation de son œuvre en un système de convictions cohérent et plus universel que ses épîtres circonstancielles. Paul, comme d'autres apôtres, devient une figure d'autorité validant les écrits qui circulent sous son nom. Ceci suppose un réseau de communautés se réclamant de lui, ou en tout cas se reconnaissant dans sa filiation théologique.

Paul malgré Paul

À la fin du 1er s. et au début du 2ème, l'autorité de Paul est détournée pour justifier l'organisation hiérarchique de l'Église, une morale conservatrice, la constitution d'un corpus de doctrines réputées "orthodoxes" et, en conséquence, le rejet des "hérétiques". Le christianisme est devenu une "sainte doctrine" à préserver de toute déviation. On trouve ce thème nouveau dans les épîtres dites pastorales" (1Tim 1,9-10 ; 6,3 ; 2Tim 4,3 ; Tite 2,9). C'est peut-être à cette orthodoxie naissante qu'a eu affaire le johannisme évoqué maintenant.

Le johannisme

À l'origine de l'évangile et des trois épîtres johanniques, ce mouvement présente des différences importantes avec les traditions pauliniennes et synoptiques quant au langage et à la conceptualité. Il semble que les milieux porteurs de cette tradition aient eu peu de contacts avec les autres mouvements du christianisme. De plus, l'évangile de Jean est le résultat de plus de soixante années d'élaboration théologique. Nous avons donc affaire à une théologie de 3ème voire de 4ème génération. Avec les épîtres, c'est encore une ou plusieurs décennies de conflits d'interprétation qui s'ajoutent. Relevons quelques-unes des particularités de ce mouvement.

Rivalité polémique avec les baptistes

Si le ministère de Jean-Baptiste (JB) est un thème commun à l'évangile de Jean et aux synoptiques, Il y a plusieurs différences :

  • Les passages sur JB ou le baptême y sont plus nombreux que dans les synoptiques. Ces passages affirment systématiquement la supériorité de Jésus sur le Baptiste (3,23-30 ; 5,33-36 ; 10,40-42).
  • Chez Jean, le ministère de JB n'est pas d'appeler à un baptême de repentance, mais de témoigner de Jésus qui vient (1,6.8.15.19-39).
  • Pour le 4ème évangile, certains des premiers disciples de Jésus avaient été des disciples de JB (1,35-37).
  • Enfin, pour cet évangile, Jean-Baptiste a continué de baptiser de son côté, alors même que Jésus avait déjà commencé son ministère (3,22-24).

Autant d'indices que le judéo-christianisme johannique eut sans doute en ces origines une certaine proximité, voire une concurrence, avec les mouvements baptistes.

Les milieux samaritains

Une autre spécificité de l'évangile de Jean est son intérêt particulier pour la Samarie :

  • Le récit de la longue rencontre entre Jésus et la Samaritaine en Jn 4 contient à lui seul deux fois plus les mots Samarie/Samaritain que les trois autres évangiles réunis.
  • D'après Jean, cette rencontre provoque non seulement sa conversion, mais celle de son village où Jésus reste deux jours.
  • Plus loin, Jésus est accusé par les juifs d'être "un Samaritain et un possédé". (8,48)

Pourquoi cette insistance sur un milieu juif marginal et hétérodoxe ? D'autant que l'évangile de Jean présente des convergences avec la théologie samaritaine concernant la critique radicale du temple de Jérusalem (2,19 ; 4,21-23), les titres messianiques de prophète (4,19 ; 6,14 ; 7,40 ; 9,17) et de roi d'Israël (1,49 ; 12,13), ou la conception de Taheb (= celui qui revient ; 4,25), le "messie" samaritain.

Faute de documentation suffisante, il est difficile d'avoir des certitudes, mais les liens entre le mouvement johannique naissant et le terreau samaritain semblent profonds.

Le johannisme et la gnose

Par "gnose", on désigne une spiritualité qui voit dans la connaissance (gnosis en grec) de mystères célestes la voie du salut. La pensée gnostique est fondamentalement dualiste. Dans ce monde livré aux ténèbres, l'homme est aliéné de sa véritable nature qui le destinait au monde divin. Seule, la "connaissance de la lumière d'en-haut" peut libérer l'homme afin qu'il retrouve sa patrie divine.

Or le johannisme présente bien un certain dualisme : Dieu et le monde (cosmos dans un sens déprécié) ; lumière et ténèbres (1,5 ; 8,12 ; 1Jn 1,5) ; en haut et en bas / céleste et terrestre (3,12) ; vérité et mensonge (8,44 ; 1Jn 2,21.27) ; etc.

On trouve même chez Jean le thème de la "connaissance de la vérité d'en haut comme nouvelle naissance", un motif qui a de nombreux parallèles dans l'Évangile de vérité et d'autres textes de la bibliothèque gnostique de Nag Hammadi.

Ces différents thèmes se retrouvent ici ou là dans la littérature paulinienne et les évangiles synoptiques, mais Jean va bien plus loin dans l'utilisation de ces concepts pré-gnostiques : son Christ est un Christ cosmique et pré-existant qui a pour nom logos, et apporte vie, lumière et vérité aux hommes. C'est donc une représentation très proche de ce qui deviendra le mythe gnostique du révélateur divin qui sous-tend la christologie johannique. De même, comme dans la gnose, le Révélateur et le monde ne peuvent pas se comprendre. Ils parlent en effet un langage différent (1,5.9-10 ; 8,43)

L'utilisation de ces concepts permet au 4ème évangile de développer une Christologie originale (dite "haute") : Jésus est la manifestation du logos préexistant qui vient du Père et retourne au Père.

Pourtant, si l'évangile de Jean utilise le vocabulaire, et certains concepts gnostiques ou pré-gnostiques, il se distingue aussi radicalement de cette pensée sur plusieurs points essentiels :

  • Alors que le gnosticisme affirme que le monde est la création d'un démiurge mauvais, le prologue de Jean affirme au contraire que le logos rédempteur est aussi le logos créateur du monde (1,1-18), et que celui-ci aime le monde (3,16).
  • Bien que le prologue de Jean fasse penser à un discours de révélation gnostique, la notion d'incarnation du logos dans le monde (1.14 ; 6,42 s. 53 s.) est opposée à la gnose. C'est même, pour Jean, un événement essentiel de l'histoire du salut. L'évangile ne permet aucun docétisme : même s'il maîtrise sa Passion avant de retourner au Père, Jésus est bien un être de chair et de sang qui meurt crucifié.
  • Enfin, en Jean, toutes les dénominations gnostiques appliquées aux figures célestes censées donner accès à cette connaissance salvatrice qu'est la gnose, sont concentrées sur la seule personne de Jésus (1,18 ; 5,37 ; 6,46).

Ces remarques ont amené certains à voir dans le quatrième évangile un écrit anti-gnostique. Mais Jean ne polémique pas contre des mouvements gnostiques, il utilise simplement le matériel lexical et conceptuel de la gnose en gestation dans son milieu.

Trajectoire du johannisme

Après ce rapide examen des racines du judéo-christianisme johannique, constatons que nous sommes sans cesse renvoyés à des tendances juives hétérodoxes. C'est que le johannisme a connu un développement original au sein de la diversité des judaïsmes d'avant 70, séparé des autres grands courants du christianisme naissant. De fait, il semble bien que dans les années 80, les judéo-chrétiens johanniques vivaient encore leur foi dans le cadre de la synagogue. En effet, le Jésus de Jean est le seul à annoncer à ses disciples leur exclusion des synagogues. Ce thème revient 3 fois (9,22 ; 12,42 ; 16,2). Que s'est-il passé ?

  • En réaction à la destruction du temple de Jérusalem en 70, le judaïsme se structure autour de son pôle pharisien donnant naissance au Judaïsme rabbinique. Ce recentrage passe par l'exclusion de toutes les tendances hétérodoxes (du point de vue rabbinique). Avec d'autres, les judéo-chrétiens johanniques sont donc exclus. Ils se trouvent privés du réseau de solidarité que constituait la synagogue, et ils ne peuvent plus bénéficier du statut de religion licite accordé au judaïsme par Rome. Ils doivent donc se soumettre au culte de l'empereur. Cette exclusion est durement ressentie et explique largement les paroles très dures à l'égard des juifs que l'on trouve dans l'évangile de Jean. Il s'agit bien sûr d'un conflit entre judéo-chrétiens johanniques et juifs rabbiniques.
  • Une première version du quatrième évangile fut sans doute écrite dans les années 90, au lendemain de l'exclusion des chrétiens johanniques de la synagogue, pour conforter ces judéo-chrétiens johanniques désemparés en rassemblant leur patrimoine. Cette communauté déboussolée est aussi en proie à un conflit interne, comme le montre les appels constants à l'amour entre les disciples. L'évangile veut donc sceller l'unité de la foi de cette communauté johannique.
  • Cependant, la 1ère épître de Jean montre que ce but n'a pas été atteint et qu'il en est résulté une nouvelle crise. Elle porte sur l'interprétation de l'évangile de Jean, et l'épître vise à en contrer une lecture gnosticisante.
  • Les tentatives de 2 et 3 Jean montrent que 1 Jean n'a pas suffi à résoudre la crise. De même, 2 et 3 Jean ont aussi vraisemblablement été des échecs comme en témoignent les lectures gnostiques qui ont été faites de l'évangile. Lectures contre lesquelles, ou en faveur desquelles (?), 2 ou 3 Jean militent.
  • Toujours est-il qu'après cette seconde crise, c'est la tendance gnostique qui l'emporte au début du 2ème s. Plus tard, la grande Église se ressaisira de l'évangile de Jean pour l'utiliser contre la gnose. L'ensemble des traditions johanniques est alors recadré et labellisé par son insertion dans le canon qui vient domestiquer cette pensée originale. La théologie johannique survit ainsi à la disparition de sa communauté d'origine.

Questions ouvertes …

Ce rapide panorama de la variété des christianismes au 1er siècle propose un certain nombre d'hypothèses plus ou moins plausibles, mais il laisse dans l'ombre de nombreuses questions. Citons en quelques-unes pour relativiser une présentation qui pourrait paraître indûment exhaustive :

  • Si Pierre est bien mort martyr à Rome, comme l'affirme de façon vraisemblable la tradition ultérieure, comment et pourquoi est-il arrivé là ? Que faisait-il à Rome ?
  • Que se passe-t-il en Égypte ? Est-il imaginable que le judaïsme Alexandrin ait été tenu à l'écart de ces débats d'interprétation de "l'événement Jésus" ? Si c'était le cas, comment expliquer, dès le début du 2ème siècle, la présence d'un christianisme gnostique florissant. La même question pourrait être posée pour la Mésopotamie.
  • Quel est le devenir de la communauté de Jérusalem après la catastrophe de 70 ? Abandon de sa spécificité judaïque en intégrant le christianisme hellénistique, ou réintégration dans le judaïsme rabbinique ? Eusèbe parle d'un exode vers Pella (à l'est de la mer Morte), et dès le milieu du 2ème siècle, Justin Martyr atteste de l'existence de mouvements judéo-chrétiens appelés les Ébionites. Ceux que, plus tard, Irénée et Épiphane considéreront comme hérétiques, sont-ils les descendants de la communauté dispersée de Jérusalem ?

Cette diversité, sans doute encore incomplète du fait des lacunes de notre documentation, pose bien sûr la question essentielle de la définition du christianisme.

Patrice Rolin

Published by Libre pensée chrétienne - dans Christianisme
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1 juillet 2011 5 01 /07 /juillet /2011 19:43
Alain Dupuis Au-delà des illusions ?…
Alain Dupuis
LPC n° 14 / 2011

En 1977, Jean Sulivan sous-titrait son ouvrage Matinales II : "La traversée des illusions". Le fil rouge en était, globalement, que toute trajectoire humaine, toute maturation, depuis l'enfance jusqu'à l'âge adulte, est d'abord l'histoire d'une traversée des illusions. Ceci pouvant également s'appliquer aux civilisations et donc aux religions qu'elles produisent.

Tout le monde connaît l'égocentrisme et l'illusion de toute-puissance de l'enfant en bas âge, dont la maturation consiste à réaliser progressivement l'interdépendance de tous, à mettre en place une juste relation à autrui, et à composer avec les réalités d'un monde dont il n'est pas le centre et qui ne l'a pas attendu pour exister. On sait aujourd'hui les ravages psychosociaux du phénomène de l'"enfant-roi" immature, qui rêve indéfiniment, et souvent tragiquement, de plier le monde et les autres à ses fantasmes de toute-puissance, faute d'avoir appris à temps une juste relation au réel et à autrui. N'en va-t-il pas de même des cultures et des religions ?

On peut en effet se demander si la "culture/religion" que nous appelons globalement "christianisme" n'est pas aujourd'hui face à une formidable crise de maturation qui la met en demeure de traverser les illusions qui lui semblaient fonder sa toute-puissance depuis quelque 1600 ans, pour entrer dans un autre âge.

La genèse des illusions chrétiennes.

Avec la plupart des cultures, la nôtre s'est tout naturellement bercée d'une première illusion : le géocentrisme, selon lequel tous les phénomènes cosmiques observables (ou imaginaires), bénéfiques ou redoutés, ne sont envisagés qu'en fonction du sort de notre planète, pourtant microscopique poussière dans l'infini du Cosmos. La culture biblique, bien sûr, n'échappe pas à ce géocentrisme dans ce qu'elle appelle, et nous à sa suite, la "Création". Ce qui, à partir de nos connaissances actuelles, se révèle assez infantile.

Par ailleurs, contrairement à beaucoup d'autres cultures anciennes, la culture biblique telle qu'elle nous est parvenue, distingue radicalement le "divin" du "terrestre" et, dans le terrestre, le vivant en général, de l'humain en particulier. Cette distinction est à la base de l'anthropocentrisme qui domine la vision occidentale du monde : l'homme biblique naît, certes, de la boue de cette planète, mais aussi du souffle du dieu créateur, censé l'avoir institué ainsi gérant, sinon maître, d'une terre qui semble n'avoir été faite que pour lui : "croissez et multipliez, emplissez la terre et soumettez-la" (Gen 1, 28). Verset biblique qui a pesé lourd sur notre culture et notre histoire.

La prise de conscience écologique actuelle semble devoir remettre l'homme à sa place dans l'aventure de la vie sur cette planète. De plus, "…les concepts de Dieu, d'Humanité et de Monde, en tant qu'entités séparées, se décomposent de toutes parts". (Raimon Panikkar) (1)

Une autre, et non la moindre, des illusions dont a hérité notre civilisation est sans doute l'ethnocentrisme.

Les anthropologues ont observé que, dès l'origine des temps, tout groupe humain, pour mille raisons, tendait naturellement à se désigner comme les seuls vrais hommes, face aux groupes voisins, déroutants et inquiétants par leur aspect, leurs moeurs et leurs croyances. La Bible juive n'est-elle pas un cas spectaculaire d'illusion ethnocentrique ?

De fait, les récits de la Genèse, mythe hébreu des origines du monde et de l'humanité, tournent insidieusement et rapidement au mythe des origines du seul peuple hébreu : d'une histoire de l'humanité, avec ses mille péripéties riches d'une symbolique souvent subtile, tout à coup, on ne s'intéresse plus qu'à la descendance de Sem (Gen. 11-10), puis d'Abraham. L' alliance de l'ancêtre mythique avec un dieu, habilement confondu avec le dieu créateur des débuts du monde, fonde un peuple à part. Seul interlocuteur du dieu, il devient désormais le héros exclusif d'une exubérante tradition littéraire politico-religieuse. Son dieu devient le Dieu unique, et lui, le Peuple élu. À lui, l'"Histoire sainte" et, au reste de l'humanité, une sous-histoire de second rôle et de faire-valoir de l'élu !

Enfin, s'il est un trait commun à toute l'humanité, c'est de mal vivre la précarité de sa situation présente et son insupportable finitude. Toutes les cultures ont imaginé un remède, une issue à ce "manque" viscéral : un salut conforme à la représentation qu'elles se font du monde, de l'homme et de leur mystère.

Les Hébreux, encore de culture nomade, furent les premiers (2) et les seuls à imaginer la solution dans une "marche en avant". Le récit biblique suggère un temps linéaire partant d'une origine, pour progresser vers un accomplissement, "Terre promise" concrète, bientôt supplantée par l'espérance d'un hypothétique "Règne de Dieu" à venir, fin des temps en forme d' apothéose pour le peuple hébreu et la création entière.

Messianisme juif, puis "espérance" chrétienne sont sans doute à la source du nouveau mythe typiquement occidental du progrès. L'Occident chrétien d'abord, avec sa parousie, puis ensuite l'Occident sécularisé, rationnel, matérialiste, a cru, et croit toujours, pouvoir imposer au reste du monde sa vision progressiste de l'aventure humaine, avec ses "lendemains qui chantent".

Pourtant, malgré l'indiscutable évolution matérielle, scientifique et technique de notre humanité, rien ne permet de conclure à un progrès moral équivalent. Aucune croissance linéaire du "taux de bonheur brut" par habitant ne saute aux yeux ! Par ailleurs, aucune culture non abrahamique ne partage cette vision linéaire de l'histoire. Certaines la voient cyclique, d'autres à la fois cyclique et en spirale ascendante. Quant à la science, si elle propose une vision évolutive de la réalité depuis le big-bang, elle se garde bien de confondre évolution et progrès historique. Expansion, complexification, performance, mais aussi contraction, dégradation (entropie) et "recyclage" permanent serait plutôt son langage.

De l'ethnocentrisme au rêve d'une théocratie universelle.

Nourris d'imaginaire biblique depuis deux millénaires, il nous faut un effort considérable pour réaliser à quel point peut paraître aujourd'hui totalement ingénue et incongrue aux non juifs et aux non chrétiens, cette confusion entre la "mythistoire" (S. Sand) (3) inventée par les tribus d'Israël il y a quelque 3000 ans et l'aventure réelle de l'humanité entière.

Dans la mondialisation actuelle et le brassage des cultures, apparaît de plus en plus comme une dangereuse illusion le fait de soutenir qu'il y ait dans l'aventure humaine, intellectuelle, spirituelle et mystique véhiculée là , l'unique clé du Mystère de ce monde et de notre relation au Tout.

Or il semble que le peuple hébreu, mais surtout, à sa suite, les disciples du Rabbi Jésus de Nazareth, soient bien tombés dans ce piège : croire à l'universalisme d'un particularisme.

Du temps de Jésus, dans la Palestine asservie et humiliée, sévissait un "nationalisme" exacerbé par la "souillure" de l'occupation païenne. Nationalisme mystique, lié à cette " idéologie" (encore vivante aujourd'hui) qui sous-tend toute la tradition biblique : l'espérance d'une future fédération théocratique de toutes les tribus hébraïques en un seul "peuple saint" sur sa "terre sainte", autour de Jérusalem et de son Temple, foyer d'attraction final pour la terre entière. On attendait l'établissement, d'une manière ou d'une autre, du Règne de Dieu sur Israël et les nations.

En revanche, "le fait est bien connu que de nombreuses communautés juives aux populations très denses existaient longtemps avant l'an 70, en dehors de Judée" et ceci dans tout l'empire (4). Elles pratiquaient librement leur foi. Or, cette foi et son dieu unique exerçaient, pour des raisons sociales, philosophiques et religieuses, une fascination certaine sur les populations locales. Les "craignants Dieu" et les prosélytes se multipliaient, ouvrant ainsi, presque malgré lui, le judaïsme à une dimension universaliste. L'obstacle à l'adhésion pleine de ces sympathisants restant la circoncision, inacceptable pour des mentalités gréco-romaines, on comprend le succès, dans ces milieux, du christianisme sans circoncision prôné par Paul de Tarse.

Si bien que la rencontre de l'empire et du particularisme religieux juif, relayé bientôt par sa version judéo-chrétienne, va permettre cette nouvelle illusion d'optique : les croyances, la vision du monde, du temps et de l' histoire, de l'homme et du divin, qu'une ethnie particulière, venue des confins désertiques de l'empire, prétendait avoir reçues en révélation exclusive de son dieu, vont bientôt s'imposer en Occident, par églises chrétiennes interposées, comme l'unique réponse vraie à l'énigme du "sens" de toutes choses !

Universalisation d'une lecture très particulière du Judaïsme.

À vrai dire, ce n'est plus le judaïsme, strictement monothéiste, lui, ethnocentrique, mais doctrinalement, philosophiquement et spirituellement complexe, nuancé, pluriel et tolérant, qui prétendit à l'universalisme. Ce fut un mythe nouveau, une lecture marginale de cette tradition, construite autour d'un seul homme, le Rabbi galiléen Jésus de Nazareth, par ses sectateurs d'abord palestiniens ou juifs hellénisés, puis d'origine païenne. Cette lecture, mise par écrit au cours du siècle qui suivit la mort du héros, resta un temps, malgré une exploitation très orientée de la Bible juive, dans les limites de l'"imaginaire juif" disponible.

Mais avec Paul de Tarse, puis, plus tard, les communautés et la littérature johanniques, la rupture avec le judaïsme s'opéra : on relut bientôt la tradition hébraïque et le destin de Jésus à travers les concepts philosophiques et l'imaginaire grec : de "nouvel Adam" et "messie" cosmique, il devint "Fils unique" de Dieu, puis Logos divin pré-existant, "descendu" parmi nous pour, par sa parole, sa mort/résurrection et son retour au Père, arracher l'homme à ce monde déchu et le ramener vers le divin, selon une vision qui doit plus à Platon qu'au Galiléen.

Ainsi l'ethnocentrisme hébraïque se vit peu à peu annexé, récupéré, puis détourné au profit d'une nouvelle version: le Rabbi galiléen et ses disciples devenaient à leur tour le centre d'une histoire promue "Histoire du salut", christocentrique et ecclésiocentrique. Le nouveau peuple, devenu celui des "rachetés", prend le relai de l'ancien Israël, avec mission divine de faire entrer l'humanité entière dans un "salut" dont Jésus serait le seul dispensateur, via son église !

Le "sens de l'histoire" et le rêve théocratique du Règne de Dieu avaient changé de mains….

La fausse piste des "royaumes" de tous poils…

En fait, les trois traditions dites abrahamiques - judaïsme, christianisme et enfin islam - n'ont cessé de décliner au fil du temps au moins un, sinon deux rêves, plus ou moins compatibles, d'un mythique royaume "à venir" dont chacune se veut le seul hérault et héritier légitime.

Israël perpétue, d'une part, le mythe plus ou moins sécularisé d'un "retour" au pays et à Jérusalem et, d'autre part, le rêve messianique qu'après jugement universel, le Royaume de Dieu s'établira, marquant la fin de l'Histoire.

Les chrétiens, à la suite sinon de Jésus, en tout cas des apôtres, ont un temps cru fermement au retour imminent du Maître crucifié/ressucité pour établir, après jugement "des vivants et des morts" (Credo), le Royaume de Dieu ici-bas. Mais, lassés d'attendre, avant la fin du 1er siècle déjà, ils l'imaginèrent céleste.

Quant à l'islam, que Mahomet reçut du judaïsme et du christianisme (5), tels qu'ils s'exprimaient en Arabie au 6ème siècle, il n'est pas en reste : ses courants officiels persévèrent dans la double illusion d'une théocratie islamique sur cette terre et, pour les fidèles observants et les martyrs de la foi, du voluptueux paradis céleste d'Allâh.

A noter que certaines tentatives tragiques récentes de "paradis terrestre" d'inspiration marxiste, puis maoïste, ne se voulurent que la version moderne, libre de toute religion, d'un rêve d'origine judéo-chrétienne.

Aujourd'hui, les chrétiens qui prétendent à la "modernité" de leur foi s'agacent d'un discours officiel qui, sous prétexte que le royaume dont parlait Jésus ne serait pas de ce monde, le relèguerait dans un futur céleste.

Mais ne serait-il pas tout aussi pertinent de s'interroger sur cette autre illusion, typique d'une modernité qui se veut "les pieds sur terre", selon laquelle le Royaume de Dieu serait à construire sur cette terre ?

À bien y regarder, peut-on seulement attribuer à Jésus de Nazareth une seule phrase, un seul mot, un seul geste où il serait question, de près ou de loin, d'un Royaume qui serait à bâtir ici ou même ailleurs ?

Un "présent" de l'indicatif qui change tout.

En effet, le Rabbi Jésus fut, c'est désormais établi, disciple du prophète Jean-le-baptiseur . À ce titre, on doit convenir qu'avant de se lancer dans un témoignage très personnel, Jésus partagea avec Jean et ses disciples la vision d'un "jugement" imminent, dont on ne peut espérer se sauver que par la repentance, c'est-à-dire le retour à la stricte observance de la Loi divine. Peut-être même adhérait-il aux scenarii eschatologiques que lui prêtent les évangélistes, où les pleurs, les grincements de dents, la géhène de feu sanctionneraient les injustes , tandis que les justes entreraient dans le séjour lumineux de Dieu…

En tout cas, une chose semble désormais établie aussi pour les spécialistes : le témoignage central, le discours et l'agir les plus authentiques prêtés à Jésus dans les synoptiques ont trait au seul "Royaume de Dieu" : "Jésus prêchait la bonne nouvelle du royaume" (Mc 1-39 ;6-6 ; 6-33 ; Lc 4-44 ; 8-1 ; Mt 4-23 ; 9-35 ; 8-22 ; 14-13, etc…) Mais pas n'importe quel "royaume".

En effet : ce royaume, quand il cherche par tous les moyens (Écritures, actes, sentences et paraboles…) à y éveiller ses contemporains, Jésus n'en parle généralement qu'au présent : ce n'est pas "le Royaume sera… ", mais "le Royaume est…" (6)

"Le royaume est semblable à….un homme qui a semé (Mt 13-24 & par.), à un grain de moutarde (13-31 & par.), à du levain (13-33), à un trésor enfoui (13-44), une perle incomparable ( 13-45), du grain qui pousse tout seul (Mc 4-26,29), etc…

"Les pharisiens lui ayant demandé quand arriverait le royaume de Dieu, il leur répondit : inutile de spéculer sur la venue du royaume de Dieu. Personne ne doit dire " le voici" ou " le voilà", car le royaume de Dieu est déjà là, parmi vous". (Lc 17-21).

Ce royaume n'est donc pas à attendre. Il est là !

Il n'est pas à bâtir. Il suffirait de l'habiter.

Tout se passe comme si le juif Jésus avait découvert, et voulait dévoiler à ses contemporains, ce royaume comme une réalité présente, dont on prend conscience, qu'on accueille, et où l'on choisit de vivre… ou non.

On a le sentiment que ce que Jésus appelle royaume, c'est en fait une nouvelle manière de voir ce qui est. Nouveau regard qui nous permet de nous situer au point où une éternelle "Présence" coïncide avec notre réalité temporelle. Le "lieu" et le "moment" où notre réel se révèle sacré, le point de rencontre, ici et maintenant, de la vie avec la Vie

Mais, lui fait-on dire, en Mt 7-14, "étroite est la porte, et resserré le chemin qui mène à la Vie …et il en est peu qui le trouvent".

Qu'est-ce à dire ?

Vivre "autrement" ce monde-ci ?

Le juif galiléen Jésus n'a pas le goût de la métaphysique. Il ne remet guère en question les croyances religieuses de sa tradition. Il ne propose aucun chamboulement sociopolitique. Il n'a pas, que l'on sache, dit un mot contre l'occupation romaine, ni sur l'ordre social régnant, comme tel. Jésus n'a ni doctrine, ni programme. C'est dans leur monde tel qu'il est qu'il appelle des personnes à s'éveiller au Royaume…

Il transmet et appelle à une "expérience intérieure". En ce sens, il est la définition même du "spirituel" ou du "mystique". C'est pourquoi, comme tous ses semblables, il se heurte à la méfiance, voire à la haine des institutions. C'est pourquoi aussi, de son vivant, dans un monde de formalisme et d'observances, ni sa personne, ni son propos ne furent vraiment compris, même de ses plus proches disciples, peu éveillés à ce qu'aujourd'hui nous appelons la "vie intérieure" ou la spiritualité. C'est sans doute aussi pourquoi dans le milieu gréco-romain, avide de doctrines, on passa à côté du témoignage humain d'une expérience intérieure exceptionnelle, au profit des spéculations métaphysiques les plus échevelées le concernant.

Or Jésus, même quand il se perçoit comme "fils" de la Source, ne parle que d'une expérience d'homme qui fut la sienne, qui est la sienne au moment où il parle, et dont il pense qu'elle est potentiellement celle de tout homme…

En ce sens, Henry Le Saux (7) a pu écrire : "Le message évangélique n'est pas lié au monde juif où il se dévoila. Sa valeur universelle(…)brûle les alvéoles de cire du monde judéo-grec où ce miel est déposé. Il est l'écho des profondeurs du coeur humain : le message de l'amour, du don mutuel, de la Relation. Le message de la condition divine de l'homme."

Le "chemin resserré" et la "porte étroite" évoqués par Jésus ne sont-ils pas simplement l'attention à une « métanoïa » intérieure de chaque instant, ce changement de regard qui seul permet de vivre ce monde, ici et maintenant, à partir du divin qui habite l'homme ?

La relecture des évangiles synoptiques dans cette perspecrive ne permet-elle pas de découvrir que, malgré les parasitages nombreux, liés aux croyances persistantes des auteurs et de leurs lecteurs/auditeurs, tout le témoignage et l'enseignement de Jésus rejoignent, au-delà de son langage sémitique, les enseignements et témoignages de tous les grands spirituels d'hier et d'aujourd'hui ?

La prière silencieuse "dans le secret du coeur", le dépouillement matériel, mental et spirituel, un coeur libéré , désencombré, purifié de toute convoitise, de tout goût du pouvoir, adouci, pacifié, et transmettant la paix. Une attention active à la préservation et l'épanouissement de toute vie… et la confiance dans le fait que, pour ceux qui, d'instant en instant, cherchent, en tout, "d'abord" le Royaume de Dieu et ses "valeurs", "demain s'occupera de demain" et "à chaque jour suffit sa peine.". (Mt 6 33,34)

Et si le Rabbi de Nazareth n'avait jamais proposé finalement que le chemin pour "purifier l'intérieur de la coupe" (Mt 23,25) et pour nous libérer intérieurement de tout ce qui, voire de tous ceux qui, ne font que "fermer" ce Royaume "devant les hommes" (Mt 23-13) ?

"Avoir des oreilles pour entendre" …

Aujourd'hui, la planète bleue n'est plus le centre du cosmos. L'homme, comme forme la plus évoluée de la vie sur cette poussière cosmique, n'est pas forcément l'enjeu final de ce monde. L'idée d'un "peuple élu", dans l'étroite surface que nous nous partageons, semble relever plus de l'affabulation ethnocentrique que de la réalité. L'idée de ce "dieu" qui, longtemps, parle abondamment à certains, puis se tait soudain, semble pour le moins suspecte. La construction mentale judéo-occidentale d'une histoire qui marcherait vers des "lendemains qui chantent" ne semble plus qu' une hypothèse parmi d'autres tout aussi crédibles. Enfin, notre Jésus, loin de s'imposer comme "sauveur universel", pourrait bien devoir humblement se contenter d'avoir été, dans un contexte vieux de 2000 ans, une version hébraïque du grand mystique, du saint, de l'homme spirituellement accompli, dévoilant, à ses risques et périls, la voie de cet accomplissement, mais dans les schémas mentaux de son temps. Alors, l' "impact est violent !" dit Raimon Panikkar : "Nous ne pouvons plus continuer à accepter ou à croire de façon confiante ou ingénue les enseignements de nos anciens. Mais nous ne pouvons pas non plus, ne pas coire à quelque chose".

Selon lui, toutes les traditions y passent. Un "nombre croissant de nos contemporains (…) tant au Nord qu'au Sud, tant en Orient qu'en Occident, paraissent avoir perdu, ou du moins perdu de vue, le mythe unificateur de leur vie. Des hommes qui (…) se voient contraints de soumettre l'héritage de leur culture traditionnelle à une critique radicale". (8)

La question n'est-elle pas précisément aujourd'hui de passer de l'adhésion à des "mythes unificateurs", le plus souvent liés à des conceptions de la réalité très circonstanciées, discutées et incompatibles entre elles, à une authentique écoute des "expériences spirituelles unificatrices" personnelles qu'ils recouvrent.

"Tous les hommes, d'une façon ou d'une autre, sont ouverts à la transcendance. L'homme a une certaine conscience que, dans la réalité, il y a quelque chose de plus grand que ce que mon regard peut capter (…)Mais quelque chose de cette transcendance descend au plus intime de l'homme. On parle alors d'immanence du divin". (9)

N'est-ce pas à ce niveau d'expérience que se situe ce que Jésus de Nazareth décrivait comme le Royaume de Dieu, expérimenté ici et maintenant, et qui le fit "témoin" parmi ses contemporains de cet "autre chose", à la fois "plus grand" et immanent à tout homme ?

De l'enfant buté dans son égocentrisme immature, les parents et les proches ne disent-ils pas "il ne veut rien entendre !" ou encore "il n'écoute personne !" ?

Le temps n'est-il pas venu, pour un christianisme enfin mature, libéré du mirage d'une auto-célébration arrogante et infantile, d'apprendre à se taire pour se mettre respectueusement à l'écoute de tout ce qui est monté hier, et monte encore, au coeur des saints, des mystiques et des spirituels de tous temps et de toutes cultures, pour dire le Mystère qui nous fait vivre ?

Cette écoute humble et fraternelle de tous n'est-elle pas l'unique chemin possible vers une authentique "communion" à l'échelle de notre minuscule planète, de notre fragile espèce, dans l'insondable concert cosmique ?

Il s'agit là, pour nous occidentaux, d'une véritable "conversion" qui réclame d'être sérieusement approfondie.

Alain Dupuis

Certaines illusions nous sont nécessaires à certains moments de notre vie plus qu'à d'autres.
Nous croyons en avoir plus ou moins besoin pour affronter l'imprévisible de notre existence.
D'autres nous font le plus grand tort, sans que nous puissions y renoncer, car elles nous semblent essentielles pour maintenir le statu quo, c'est-à-dire le non changement

Jacques Salomé "A qui ferais-je de la peine si j'étais moi-même ?"

(1) Raimon Panikkar : "Le silence du Bouddha – Introduction à l'athéisme religieux" (Actes sud, 2006) P. 38
L'auteur, récemment décédé, prêtre, fils d'un Indien hindouiste et d'une Catalane catholique, fut sans doute un des plus brillants connaisseurs des trois traditions chrétienne, hindouiste et bouddhiste, et un des pionniers les plus passionnés du dialogue inter- religieux.
L'ouvrage cité ici (400 pages hors notes et appendices) montre comment le "silence" obstiné du Bouddha sur la "Réalité Ultime" est plus de l'ordre d'un strict apophatisme que d'une négation, comme on le croit encore trop souvent en milieu chrétien. (retour)
(2) Cité par Jacques Dupuis in : "Vers une théologie chrétienne du pluralisme religieux" (Cerf 1997 – 600 p.) (retour)
(3) Shlomo Sand, dans : "Comment le peuple juif fut inventé" ( Ed Champs, 2010). « Mythistoire » est le néologisme qui constitue le titre du chapitre 2 de l'ouvrage. L'auteur,israëlien et professeur d'histoire à l'Université de Tel Aviv, fait partie de cette génération d'historiens et archéologues juifs qui s'efforcent, à leurs risques et périls, de faire la part des choses entre réalité et mythologie dans le récit biblique instrumentalisé à la fois par le sionisme et les religieux radicaux dans le conflit israëlo-palestinien.
Sur ce sujet, on lira aussi avec grand intérêt "La bible dévoilée" (Bayard 2002) des archéologues israëliens Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman. (retour)
(4) Shlomo Sand, Op, cit, p.275 à 280 : l'auteur montre qu'après l'édit de Cyrus (538 av. J.C.) qui autorisait le retour des élites éxilées à Babylone, "la majorité choisit de rester et de prospérer dans les centres de culture juive en pleine effervescence qui s'épanouirent en Orient, et où les élites intellectuelles développèrent de riches traditions religieuses diffusées dans tout le monde antique." - " En 59 avant J.C., Cicéron (…) se plaignait déjà du grand nombre de juifs à Rome : "…cette foule de gens que voilà ; tu sais quelle force ils représentent, combien ils son unis et quel rôle ils jouent dans nos assemblées." (pro Flaccus) On notera le ton "antisémite" avant l'heure de ces remarques… (retour)
(5) Sur le sujet, on se reportera avec profit à deux petits ouvrages : de Joachim Gnilka : "Qui sont les chrétiens du Coran ?" (Cerf 2008) , où l'on découvrira le type de communautés chrétiennes qui peuplaient l'Arabie à l'époque et la relation insoupçonnée de l'Islam avec ce christianisme-là. Et, d'Ahmed Youssef : "Le moine de Mahomet – L'entourage judéo-chrétien à la Mecque au 6ème siècle" (ed. du Rocher , 2008) où l'on apprendra les liens sociaux, familiaux, affectifs et spirituels de Mahomet avec divers chrétien(ne)s (dont sa 1ère épouse), et leur influence sur lui. (retour)
(6) Sur ce sujet, on se reportera avec profit, entre autres, à l'ouvrage de Jean-Marc Babut : "L'actualité de Marc" (Cerf 2002. 330 pages) où l'auteur démontre la centralité du " Royaume" dans le témoignage de Jésus. "Dans le langage de nos Églises", écrit-il (p. 198), "on appelle souvent Royaume de Dieu un monde à venir, qui doit succéder à notre monde actuel, et où doivent se retrouver, après leur mort, ceux et celles qui y auront été admis. Mais dans la bouche de Jésus la même expression Règne ou Royaume de Dieu désigne le plus souvent tout autre chose, un monde fort différent du nôtre, en quelque sorte parallèle au nôtre, un monde différent, tout en étant parfaitement actuel…" (retour)
(7) Bénédictin breton qui rejoignit le Père Montchanin dans l'expérience d'une immersion spirituelle totale en milieu hindouiste. Cité ici par Jean Mouttapa dans "Dieu et la révolution du dialogue – L'ère des échanges entre religions" (Albin Michel 1996), page 282. (retour)
(8) R. Panikkar – Op. cit. p. 34 (retour)
(9) R. Panikkar in "La plénitude de l'homme" (Actes Sud – 2007) p. 47 (retour)
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1 juillet 2011 5 01 /07 /juillet /2011 09:27
Edouard Mairlot Un autre christianisme est possible. La fin d'une église moyenâgeuse. (1)
Edouard Mairlot
LPC n° 14 / 2011

Le titre était prometteur. Tiendrait-il ses promesses ? Il le fit. Aussi est-ce un livre que l'on ne peut que chaudement conseiller à tout qui se sent concerné par cette question. Si ce n'est pas le cas, ne l'ouvrez pas, conseille l'auteur ; il ne vous servira à rien et ne fera que vous mettre hors de vous.

En Europe, une majorité des baptisés est devenue indifférente à ce que dit ou fait l'Institution Église. Les églises n'ont cessé de se vider depuis longtemps. Certains, toujours concernés par le message de Jésus de Nazareth, prennent leur autonomie pour vivre leur foi en référence à l'Évangile davantage qu'à l'Institution. Il aurait fallu, à leurs yeux, des réformes radicales, mais ils ne trouvent qu'un immobilisme institutionnalisé, tant au niveau romain qu'à celui des 5.000 évêques de la planète, nommés directement par Rome – une première dans l'histoire de l'Église, notons-le – précisément pour être des inconditionnels du statu quo. Oui, cette institution comme telle se meurt ; n'en déplaise à tous ces groupes de chrétiens qui s'en sont faits les soutiens inconditionnels. Serait-ce par sécurité ? Par peur du changement ?

Mais vaut-il encore la peine de ressasser tous ces problèmes ? Non sans doute ! Roger Lenaers s'en garde d'ailleurs bien. Il nous offre tout autre chose : comment comprendre cette distance qui s'est creusée entre croyants modernes et cette Église qui eut une telle importance durant tant de siècles ? Si nous pouvions saisir quels sont les mécanismes sous-jacents, quels sont les processus en cours, cela nous rendrait la situation plus compréhensible. Ce qui nous manque c'est une clé de compréhension de la situation qui nous permettrait d'aller de l'avant tout en sachant, en connaissance de cause, abandonner au bord du chemin ce qui relève d'un passé définitivement mort. Pour nous situer face au déclin devenu tellement évident et pour savoir quoi faire, il nous faudrait avant tout un diagnostic. C'est ce que l'auteur nous propose en fait.

Il a enchanté son traducteur, pourtant assez connaisseur de la question, grâce à des apports nouveaux et originaux et à la synthèse globale qu'il nous présente. Ce livre, à ses yeux, justifie pleinement son sous-titre ; nous en sommes bien à la fin d'une église moyenâgeuse.

***

Aux premiers siècles de l'Église, le langage chrétien se constitua et s'épanouit en réponse aux interrogations de personnes qui pensaient tout autrement que nous, car vivant dans un tout autre contexte. Ce langage utilisait les concepts concrètement disponibles à ce moment dans la culture gréco-latine des premiers siècles. L'empire romain finit par reconnaître le christianisme et en fit sa religion officielle. De persécutée, elle accéda au pouvoir avec les conséquences que l'on sait.

Cependant cet empire, avec la quasi-totalité de sa culture, allait bientôt disparaître, débordé de toute part par les invasions barbares. L'Église devint alors l'unique force cohérente et porteuse de sens dans une Europe qui était retournée au chaos et qui mettra plusieurs siècles pour pouvoir se donner un visage nouveau. Ce sera la "Chrétienté" : une société féodale imprégnée de ce christianisme qui l'avait aidée à naître. L'Église subira le choc de la Renaissance. Le protestantisme ensuite va mettre en cause certains de ses abus et va la diviser.

Pourtant le lent développement du savoir, une croissance à peine perceptible au plan de l'agriculture puis de l'économie, l'accès d'un plus grand nombre à la lecture et l'écriture qui en résulta, donneront naissance à la modernité. C'est le fruit de celle-ci : la Révolution Française, qui portera un coup fatal à la pyramide du pouvoir royal. Ainsi le pouvoir cessait de se justifier par en-haut. Il émanera désormais de tous dans une société démocratique. La pyramide du pouvoir religieux, toute intriquée qu'elle était avec celle du pouvoir civil, en fut ébranlée mais n'en continua pas moins. On put croire que Vatican II, il y a déjà 50 ans, marquerait enfin la sortie de "Chrétienté" pour la foi chrétienne ; il n'en fut rien.

Roger Lenaers a mis en exergue de son livre le texte du prophète Daniel qui interprète le rêve du roi Nabuchodonosor. On y voit une pierre atteindre sa statue aux pieds et la réduire en cendres (Dan 2, 28b-35). Et si cette pierre n'était autre que la modernité atteignant l'Église moyenâgeuse ?

***

Dès le chapitre deux, celui-ci va éveiller notre attention sur un fait passé quasi inaperçu jusqu'à ce jour et dont les conséquences se feront capitales pour nous. "Dans toutes les cultures du passé, et jusqu'au 16ème siècle aussi dans l'occident chrétien, comme encore aujourd'hui pour la grande majorité des chrétiens, vit la conviction que notre monde dépend totalement d'un autre monde, que l'on pense et se représente selon le modèle du nôtre…. Il est dirigé par un Souverain divin omniscient et tout-puissant, entouré d'une cour céleste de saints et d'anges. Ce Seigneur édicte lois et prescriptions, veille à ce qu'elles soient observées exactement, menace, récompense, châtie et, à l'occasion, pardonne… Ce monde d'en haut sait et connaît tout, jusqu'au plus caché".

Ce ciel chrétien où Dieu réside n'est guère différent de celui de la conception juive. En fait cette structure de l'univers en deux étages est le propre des religions du Proche et du Moyen Orient depuis que les villes existent, et sans doute aussi de toutes les religions archaïques. Il y a donc un monde proprement terrestre et un monde d'en haut. L'univers est fait de deux parties ; il est "hétéronome". C'est à partir de cette conception que les grandes religions agraires, que nous connaissons encore à ce jour, comprirent et interprétèrent le monde. Jésus lui-même, en son temps, puis les premières communautés n'avaient pas non plus d'autres représentations possibles à leur disposition pour se représenter Dieu et le monde. Et quand le christianisme devint religion, il s'exprima tout autant selon cette représentation hétéronome, en double étage, de l'univers.

Quoi de plus typique que ces textes de Credo qui parlent tous du Fils de Dieu qui descend du ciel, qui s'incarne – et ce dans le sein d'une vierge – évangélise, est rejeté et mis à mort, puis ressuscite pour remonter au ciel. Il en reviendra d'ailleurs pour "juger les vivants et les morts". Et à ce moment, les bons monteront au paradis pour y jouir éternellement de leur "récompense". L'Institution Église, à travers le clergé, sert d'intermédiaire entre ces deux mondes : "Tout ce que vous lierez sur terre sera lié dans les cieux… " Quoi de plus clair.

On peut comprendre que l'impuissance humaine face à la maladie et à la mort, sa dépendance des saisons qui entraînera la mort de faim des plus pauvres si la moisson est mauvaise, n'ayant aucune maîtrise sur son environnement, se retourne pleine d'espoir vers les puissances d'en haut qui peuvent, si elles le veulent, intervenir ici-bas. Les saints y sont puissants car ils sont proches du pouvoir et peuvent y intervenir en notre faveur. Parmi eux se trouve la Vierge Marie, dont on pense très tôt qu'après sa mort elle est montée corps et âme au ciel (le dogme de l'Assomption en 1950). Le concile d'Ephèse, en 431, va lui reconnaître le titre de "Mère de Dieu". Comment ne pas la prier et la vénérer plus que tout autre car, étant mère, elle ne peut que mieux comprendre nos besoins. Elle a, de plus, tout pouvoir sur son fils, qui n'est autre que Dieu lui-même. On comprend l'importance que prit ce culte dès le moyen âge jusqu'il y a bien peu.

Mais l'homme moderne commence à découvrir que le monde possède ses propres lois, que celles-ci peu à peu lui donnent la maîtrise du monde qui l'entoure, et qu'une intervention du monde d'en haut n'a plus sa place, par exemple pour expliquer la régularité du mouvement des astres, alors que ceux-ci sont soumis à une loi toute naturelle : la gravitation. Les maladies relèvent davantage du savoir des médecins que de l'intervention des saints guérisseurs. Le climat s'explique par une compréhension d'ensemble des forces en jeu et la responsabilité de son changement, dont on a pris conscience, est entre nos mains… peu à peu Dieu s'est fait absent de notre vie sur terre. De même, l'ordre social qui était autrefois considéré comme voulu par Dieu, et donc considéré comme immuable, est également entre nos mains. Depuis 1789, il se régule désormais de façon démocratique. Et il ne dépend que de nous humains que notre monde soit plus juste et plus fraternel.

On n'attend donc plus aucune intervention directe de Dieu sur terre. "Dieu est mort" dira Nietzsche ; en tout cas ce Dieu-là ! Oui un "Dieu bouche-trou de nos ignorances" est bien mort, écrira Bonhoeffer de sa prison en 1944. Dieu a cessé d'être évident pour nous. Tout est-il donc dit : de tout ce passé hérité du Moyen âge ne resterait-il donc rien ?

Avant de répondre, il nous faut, au préalable, comprendre la nature de ce changement, de cette mutation. Quel en est l'essentiel ? La conception de l'univers que l'homme a pu se donner était, depuis des millénaires, hétéronome ; il était composé des deux éléments que sont la terre des hommes et le ciel, lieu du sacré, demeure du divin. Et voilà que, sans bien s'en rendre compte d'ailleurs, l'homme moderne vit comme si celui-ci n'existait pas. Et il lui faudra un moment de réflexion pour reconnaître que, de fait, l'existence de ce ciel au-dessus de lui n'est plus crédible.

A ne pas entrer réellement dans la compréhension du monde, des conceptions, du langage de la modernité, le langage chrétien traditionnel n'est pas seulement inactuel, il est devenu incompréhensible car il continue à fonctionner en se basant sur la mythologie d'un ciel, dont on sait désormais qu'il n'existe pas. On ne peut plus penser que l'autorité du pape lui vient de Dieu, au travers de son Fils descendu du ciel, lequel l'a conférée à Pierre puis à ses successeurs. Sa structure pyramidale ne tient plus. Ses structures sont devenues inacceptables au regard de la modernité. Et, en particulier, son langage moral qui entend nous interdire des comportements au nom d'une volonté divine, que l'on appellera "loi naturelle", ne nous concerne pas. Tel est pour R. Lenaers la clé de compréhension – le diagnostic - de la perte de crédibilité de l'Eglise.

Cet "axiome" de l'existence du ciel, cette base indiscutée car perçue comme allant de soi, est désormais fausse. En son temps, durant des millénaires, le langage religieux basé sur cet axiome était plein de sens, il avait sa cohérence propre, il était intelligent et subtil, il a nourri toute une civilisation et a pu lui donner ce que sa conception de la vie et de l'homme avait de plus riche et de plus complet. Mais l'axiome sur lequel tout reposait ne tient plus. Nous ne pouvons plus le faire nôtre. Ne critiquons donc pas ce langage ; ne le jugeons pas avec nos critères… Il ne vaut plus pour nous car il est évident pour nous que notre monde est autonome : tel est désormais le nouvel axiome ! C'est tout.

***

Bref, comme l'écrit l'auteur : "pour l'homme occidental du troisième millénaire, le langage de la tradition chrétienne est devenu une langue étrangère". Mais alors, en serait-ce fini de l'Église si son langage, compris dans la plus large acception du terme, n'est plus compréhensible ni acceptable ? Peut-il encore être porteur de vérité pour l'homme moderne que nous sommes ? C'est là qu'en effet, selon R. Lenaers, "un autre christianisme est possible". L'ensemble du livre entend nous le montrer.

Pour cela, il nous faudra passer au crible tout le langage, les gestes, les symboles, les manières de comprendre - les structures aussi - que nous avons reçues du passé pour les dépouiller de tout langage hétéronome et en dégager ce qui reste pour nous essentiel. Elles véhiculent un trésor qu'il nous faut dégager. Ce que les premières générations chrétiennes ont vécu au contact de Jésus de Nazareth continue à nous concerner, à nous interpeller. Mais il nous faudra retrouver dans notre vécu personnel la richesse de ce que celui-ci a éveillé en eux et qui s'est transmis jusqu'à nous, pour le redire dans un langage qui soit pleinement nôtre, et qui soit compréhensible pour l'homme d'aujourd'hui.

Relevons en particulier que, s'il ne nous est plus possible de nous adresser comme les humains qui nous ont précédés à un Dieu qui serait hors de ce monde, ils n'en exprimaient pas moins, par ce langage, la conscience d'une expérience de quelque chose – d'un mystère - qui les dépassait, d'une dimension de leur être qui leur échappait et était cependant essentielle pour eux. Sommes-nous si différents d'eux ?

Si pour nous il n'y a pas de Dieu à chercher hors de ce monde, ne partageons-nous pas avec eux un essentiel de notre propre vécu ? Nous pouvons exprimer qu'en nous habite une Confiance dans la Vie qui s'appuie sur un tout autre que nous-mêmes. C'est au cœur de nous-mêmes que nous découvrons un Intime tout autre que nous en notre plus intime. Si nous savons faire taire les bruits du dehors et notre agitation superficielle, nous pouvons percevoir un Silence qui nous habite, nous inspire, se fait lumière et peut orienter notre vie si nous l'acceptons. Ce vécu que nous pouvons reconnaître en nous, nous le percevons comme bien proche du leur quand ils s'adressaient à Dieu. Les mystiques d'autrefois utilisaient déjà ce type de langage.

S'il en est ainsi, ce ne seront plus des devoirs, ni des interdits, imposés du dehors par les religions qui pourront nous inspirer. Mais, nous sachant désormais "autonomes" c'est-à-dire libres, c'est à nous de nous diriger et de prendre en mains notre monde avec tous ses drames, ses structures injustes et inhumaines, la planète qui nous porte et que notre agir collectif met en péril. Nous ne sommes plus sous la loi, répète saint Paul, mais, animés par l'esprit de Jésus, nous reconnaissons la présence d'un Abba au cœur de nous-mêmes. Et celui-ci nous appelle à la liberté, à la liberté pour aimer. Tel est l'essentiel de sa lettre aux Galates, reprise d'ailleurs dans celle aux Romains. Ce n'est pas peu. Dans l'héritage que la "Chrétienté" nous a transmis, il y a tout cela. Sachons le reconnaître, le retrouver, l'exprimer. Bien des choses sont à laisser, à abandonner, mais ne jetons pas le bébé avec l'eau du bain.

***

L'auteur reconnaît que ce passage "d'un monde à l'autre", de l'hétéronome à l'autonome, n'a rien de facile. Il nous faut quitter tout un ensemble qui a pu assurer notre sécurité, et partir vers un autre horizon : une marche dans le désert sans savoir où nous arriverons.

De chapitre en chapitre il reprend donc les grands thèmes de notre christianisme. Ce texte en a déjà abordé plusieurs. Citons encore l'Écriture, la tradition, le monde des signes, chacun des sacrements, l'ascèse, la prière de demande… Il fait le tri entre ce qui ne vaut plus pour nous et ce qui s'en dégage comme essentiel : un essentiel qui peut faire sens pour l'homme moderne, et qu'il peut exprimer dans un nouveau langage. L'auteur a aussi recours à cet outil que la modernité a développé : la critique historique. Elle nous est particulièrement utile pour deux chapitres essentiels : "La pierre angulaire de notre foi ; Jésus-Christ vrai homme et vrai Dieu ?" ainsi que "Croire que Jésus est ressuscité ? Ou croire en Jésus le vivant ?".

Il termine par une synthèse qui n'est autre que le "Symbole des apôtres", le credo tout simple de nos célébrations, tel qu'il est possible de le dire aujourd'hui.

Au terme de ce livre, on peut se découvrir libéré. On a enfin compris ce qui est en jeu et on sait ce que l'on peut oublier sans regrets ni scrupules. Une page est tournée. Vivons librement et avançons. Exprimons dans notre propre langage la foi de toujours: "un autre christianisme est possible".

Edouard Mairlot

(1) à propos de l'ouvrage de Roger LENAERS (né le 4 janvier 1925 à Ostende entra dans la Compagnie de Jésus en 1942) - ( Ed Golias 2011) - traduction de l'espagnol en français et préface de Edouard Mairlot. (retour)
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1 juillet 2011 5 01 /07 /juillet /2011 08:44
Devenir disciple de Jésus est bien plus difficile qu'être "chrétien".
Roger Parmentier
LPC n° 14 / 2011

Découvrir un jour qu'on est né chrétien, qu'on nous a baptisés sans nous demander notre avis ; nous soumettre passivement aux rites et aux "rites de passage" prévus au programme ; accepter qu'on nous attribue un credo comme s'il exprimait réellement notre foi et qui n'engage pas à grand-chose ; être chrétien ainsi, on s'en tire à bon compte (même s'il arrive parfois, par "miracle" qu'une authentique fidélité à l'évangile de Jésus puisse surgir dans ces conditions…)

Mais être disciple de Jésus c'est généralement tout autre chose. Il faut savoir de quoi il s'agit, ce qui est rare, il faut le vouloir et donc prendre des décisions courageuses ; mais surtout, il faut ensuite le réaliser, s'engager à corps perdu dans l'entreprise de sauvetage du monde que propose Jésus ; et l'adapter à notre temps, à notre culture, aux circonstances particulières que nous vivons, aux détresses de nos contemporains, aux menaces provoquées par nos inconsciences et celles des autres et par nos folies… Il faut s'engager comme dans une aventure où l'on court de gros risques, mais où l'on connaît une étrange sorte de bonheur, sans commune mesure avec tous les autres bonheurs. Dans cette aventure, on est motivé, mis en mouvement par l'esprit qui a inspiré Jésus lui-même et tant d'autres avant et après lui, et par l'amour pour l'humanité, pour ces humains parfois merveilleux, mais souvent, comme nous-mêmes, si peu aimables…

Suivre Jésus, c'est l'écouter, l'entendre, deviner où il veut en venir, se laisser bouleverser par son projet grandiose, agir comme lui et forcément parfois de façon différente de lui, "car le monde et les temps changent" ; c'est entrer dans cette entente inouïe, ce secret prodigieux qui ose espérer la transformation radicale des mentalités et des comportements ; c'est rester lucides en sachant que nous serons rarement à la hauteur de cette immense ambition et que nous connaîtrons mille oppositions ; c'est contester les pouvoirs politiques abusifs, les hypocrisies religieuses, les puissances d'argent, les fanatismes et les indifférences, les propagandes mensongères, les ruses, les jalousies, et les rancunes que nous sommes menacés de ressentir nous-mêmes.

Oui, être disciple de Jésus c'est tout autre chose qu'être chrétien. C'est un si grand risque à courir et c'est une si grande allégresse invisible et secrète, qui comble plus que tout au monde !

Roger Parmentier

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1 octobre 2010 5 01 /10 /octobre /2010 08:59
Quitter Nicée et revenir à Nazareth.
André Costabel
LPC n° 11 / 2010

Les religions chrétiennes sont frappées d'un doute sur leur avenir dans l'évolution du monde. C'est pourquoi surgit cette question : Est-il opportun de penser qu'un retour aux sources soit de nature à effacer ce doute ? Une étude d'Etienne Verougstraete, il y a une trentaine d'années, traitait de l'évolution du Christianisme au cours des trois premiers siècles. Elle montrait de façon claire comment, au concile de Nicée, l'aboutissement avait été de faire du fils de Dieu, Le Dieu, le fils de la Trinité divine.

Tout était parti du Nazaréen avec son message qui bousculait sur bien des points les lois du Judaïsme. Comme le décrit J.M.Muller dans son livre Désarmer les Dieux, Jésus a concrétisé les prophéties d'Isaïe et de Michée qui, en contradiction avec la majeure partie du Premier Testament, prévoyaient le temps de la fraternité universelle, un temps désiré par Dieu où le fer des épées servirait uniquement à cultiver la terre. Au jardin des oliviers, le symbole de cette concrétisation est le désarmement de Pierre par Jésus.

Pour soulager et éteindre les souffrances de l'humanité, il fallait proscrire le désir de vengeance, le dogme du mal rendu contre le mal. C'est ainsi que le bassin méditerranéen fut secoué par un vaste mouvement issu de l'enseignement évangélique, rassemblant tous ceux qui souffraient de la brutalité de l'Empire romain. L'attitude des martyrs symbolise cette adhésion massive.

Mais Rome veillait à conserver l'unité de l'Empire. Les chrétiens, de leur côté, se dispersèrent dans des discussions de plus en plus violentes pour définir qui était Jésus. Constantin, devenu empereur, soucieux d'assurer la pérennité de Rome, annexa le Christianisme et, pour être sûr de l'unité politique, légiféra à travers différents conciles dont Nicée sur les fondements de la religion instrument du pouvoir. Ses successeurs, Théodose en particulier, allèrent encore plus loin en utilisant la répression de l'Etat pour obtenir l'adhésion des peuples aux conceptions de la religion émises par les conciles.

Les dogmes ont été proclamés ainsi que l'obligation absolue d'y adhérer sous peine de sanctions. Le magnifique élan des premiers siècles vers le règne de l'amour du prochain fut rompu au profit de structures organisées en vue d'assurer la possession d'une vérité indiscutable. Mais cette dernière est de plus en plus en porte-à-faux par rapport aux connaissances acquises, et le mal continue à secouer le monde.

Revenir à Nazareth, c'est faire retour vers le Christ authentique, celui de l'histoire. Il ne s'agit pas de tout retenir de la période de Jésus au contexte totalement différent du nôtre, où régnait l'illusion que l'homme était le centre d'intérêt du monde et le centre d'intérêt de Dieu. Il s'agit simplement de redonner la place essentielle aux valeurs qui étaient la base de l'enseignement de Jésus : l'amour, le refus de toute justification de la violence, l'effort permanent vers la perfection. C'était de ces valeurs qu'était née l'espérance d'un monde meilleur qui avait enflammé l'enthousiasme des premiers chrétiens.

L'affirmation par le concile de Nicée de la toute-puissance de Dieu le Fils a permis à des forces d'intolérance d'assombrir l'histoire. En quittant Nicée et ses dogmes imposés, une nouvelle espérance est possible touchant à la fraternité des peuples, à la convergence des religions du monde, à une nouvelle approche dans la façon de penser Dieu et Jésus.

Quitter Nicée c'est semer les germes d'un puissant regain de vie du Christianisme.

André Costabel

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1 janvier 2010 5 01 /01 /janvier /2010 22:24
Jacques Titeca Darwinisme et Christianisme. III
Jacques Titeca
LPC n° 8 / 2009

Un nouveau cadre de références pour écouter Jésus

Un enseignement est nécessairement donné et compris, un témoignage est nécessairement porté et accueilli dans le cadre d'un contexte culturel donné. Pour Jésus, ce contexte était celui de la Palestine profondément imprégnée des écrits bibliques qui étaient pris à la lettre. Aussi, pour ceux qui ont suivi Jésus pendant sa vie publique, se convertir à la foi au Christ ressuscité, c'était entrer dans un mouvement juif qui reconnaissait le Crucifié comme le Messie attendu par Israël.

Pour Paul par contre, Juif hellénisé qui n'a pas connu Jésus, l'évangile fondé sur l'amour s'adresse à tous les hommes. C'est lui qui jettera les bases d'une nouvelle religion au travers d'une abondante correspondance avec les églises qu'il a fondées un peu partout dans l'empire romain, religion qui prendra définitivement corps avec le Credo de Nicée.

Pendant plus d'un millénaire dans un monde post-romain évoluant peu, l'Eglise régira, sur base de sa doctrine, non seulement la vie spirituelle des chrétiens, mais aussi tout ce qui touche à leur savoir. Concernant le monde vivant, le sujet qui nous occupe, elle se rangera à une conception théologique et anthropocentrique : les animaux existent dans leur diversité et occupent une place définie sur la scène planétaire conformément à la volonté du Créateur ; l'Homme est un être à part spécialement conçu à l'image de Dieu. Cette conception ne sera pas fondamentalement remise en cause avant Darwin.

La Renaissance

Le nouveau savoir scientifique issu de la Renaissance va profondément bouleverser l'ordre intellectuel sur lequel fut établie la doctrine chrétienne. Les découvertes en matière de géologie et de biologie s'avérèrent incompatibles avec les récits du premier livre de l'Ancien Testament, mais aussi avec des écrits fondateurs du christianisme comme par exemple les propos que tient Paul dans son épître aux Corinthiens : "La mort étant venue par un homme, c'est par un homme aussi que vient la résurrection des morts."

Le cataclysme culturel provoqué par Darwin provient de ce qu'il aborde le monde des êtres vivants, jusqu'alors chasse gardée des philosophes et des religieux, comme un objet d'étude scientifique, avec pour conséquence l'intégration de l'homme dans la famille des Primates.

L'Origine des espèces fut certainement, plus que tout autre facteur, à la base du déclin du christianisme traditionnel en Occident et de l'évolution de la société vers une culture laïque et matérialiste. La théorie darwinienne est devenue notre toile de fond culturelle au point que tout débat, que ce soit dans une enceinte académique ou médiatique, ou plus simplement au café du commerce, en présuppose l'évidence. Il se trouve bien peu de monde pour mettre en doute la pertinence d'une Systématique qui place côte à côte , dans la même famille, le macaque et Homo Sapiens qui a marché sur la Lune, a percé les secrets de la matière, de l'énergie, du code génétique… Il est vrai que la science n'a jamais considéré l'esprit comme un phénomène en soi.

Les années 1920 et Teilhard de Chardin

Une série de résultats expérimentaux étranges dans divers domaines de la Physique a remis en cause les bases de la science classique dans le cadre de laquelle a évolué Darwin, et a entraîné un bouillonnement intellectuel extraordinaire qui a atteint son apogée dans les années 1920 : Einstein propose sa théorie du champ unitaire, Heisenberg expose son principe d'incertitude, Lemaître énonce sa théorie de l'expansion de l'univers, le congrès de Copenhague marque la fondation officielle de la théorie quantique… Il en est ressorti des perspectives qu'il est toujours difficile d'assimiler aujourd'hui et qui, hormis le Big Bang, ne sont pas vraiment connues du grand public : c'est l'Univers tout entier qui est en évolution, et pas seulement la vie sur Terre ; le caractère absolu des notions d'espace et de temps qui nous est si évident est remis en question ; la théorie quantique postule que l'observateur (la conscience de celui qui observe) et la chose observée forment un seul et même système : tout se passe comme si l'esprit humain, dans ses tentatives pour percer les secrets du Réel, découvrait que ces secrets ont quelque chose de commun avec lui-même.

La physique quantique donne du Réel une interprétation qui abolit toute distinction fondamentale entre matière et esprit au profit d'une interaction mystérieuse entre ces deux éléments. Le champ de conscience pourrait appartenir au même continuum que le champ quantique… Ce tourbillon d'idées nouvelles débouche sur des perspectives à ce point révolutionnaires qu'il a fait dire au physicien Eddington : "On pourra dire, peut-être, que la conclusion à tirer de ces arguments de la science moderne est que la religion est devenue possible, pour un scientifique raisonnable, aux alentours de l'année 1927."

C'est à ce moment que Teilhard publie (ou plus exactement fait circuler sous le manteau : il est interdit de publication par Rome…) les premiers éléments de son oeuvre.

On peut y lire "Esprit et matière se contredisent si on les isole ou les symbolise sous forme de notions abstraites. (…) Dans l'expérience concrète, l'un est inséparable de l'autre ; l'un ne va pas sans l'autre ; et ceci pour la bonne raison que l'un apparaît essentiellement à la suite d'une synthèse de l'autre."

Ou encore "Il existe, se propageant à contre-courant à travers l'Entropie (1), une dérive cosmique de la Matière vers des états d'arrangement de plus en plus centro-compliqués, ceci en direction d'un troisième « infini », l'Infini de Complexité. La conscience se présente expérimentalement comme l'effet spécifique de cette Complexité poussée à des valeurs extrêmes. Laissée assez longtemps à elle-même, sous le jeu prolongé et universel des chances, la matière manifeste la propriété de s'arranger en groupements de plus en plus complexes, et en même temps de plus en plus sous-tendus de conscience. Ce double mouvement conjugué d'enroulement physique et d'intériorisation psychique se poursuit, s'accélère et se pousse aussi loin que possible, une fois amorcé."

Teilhard rend ainsi compte de l'évolution de l'Univers, dont l'évolution de la Vie sur Terre est une manifestation, non par le hasard, non par quelque forme de néocréationnisme, mais par une loi naturelle qui lui donne sens. L'Homme, qui est historiquement et structurellement, dans le champ de notre expérience, le dernier formé, le plus hautement complexe et simultanément le plus profondément intérieurement centré de toutes les "molécules" cosmiques, retrouve dans le Monde une place tout à fait spécifique : il est aux avant-postes de l'onde évolutive qui, depuis le Big Bang, emporte le Cosmos vers toujours plus de complexité et de conscience.

L'Amour et le Royaume

Un processus d'union est clairement à l'œuvre dans l'évolution de l'Univers. C'est l'union de particules qui fait l'atome, l'union d'atomes qui fait la molécule, l'union de molécules qui fait vivre la cellule, l'union de cellules qui fait éclore la pensée. Avec l'accession de l'Homme à la pensée réfléchie, le culturel prend le pas sur le physiologique et l'évolution devient celle des idées et des affects plutôt que celle des formes. Grâce aux moyens toujours plus rapides et plus diversifiés de communication, les hommes sont de plus en plus à même de s'interpénétrer et de s'influencer mentalement. Le ciment de leur union devient psychique.

Dans cette optique d'évolution générale du Cosmos par union, l'Amour, pierre angulaire du message de Jésus, apparaît à Teilhard comme le prolongement "hominisé" de la propension universelle et naturelle des molécules cosmiques à l'union, qui se manifestait déjà dans cette "intersympathie" obscure des premiers atomes ou des premiers vivants. L'Amour, dit Teilhard, "est une propriété générale de toute vie, et comme telle il épouse, en variétés et en degrés, toutes les formes successivement prises par la matière organisée. Il est la plus fondamentale des énergies cosmiques."

Cette vision d'une évolution par union qui devient progressivement "psychique" ouvre aussi une étonnante perspective sur l'avenir. On s'accorde encore très généralement, tant dans les sphères agnostiques que chrétiennes, pour considérer l'Humanité comme une juxtaposition plus ou moins harmonieuse de personnes, chacune étant une fin en soi. Les "Droits de l'Homme" en sont la consécration. Une telle conception de la société humaine ne permet d'envisager d'autre avenir pour l'homme qu'une cohabitation de plus longue durée, plus harmonieuse, plus prospère avec ses semblables. Et puis, un beau (?) jour, tout le monde s'accorde également à le prédire, l'aventure prendra fin soit dans une catastrophe cosmique, soit dans une forme de dépérissement, qui est le destin de toute civilisation ou plus généralement de toute espèce vivante. De toute façon, nous dit la science, l'Entropie ou un Big Crunch (2) se chargeront de tout annihiler.

Teilhard remarque que depuis plus de quatre milliards d'années sur notre Terre, depuis toujours dans l'Univers, l'immense masse des êtres dont nous faisons partie s'élève tenacement vers plus de complexité, donc vers plus de vision intérieure, plus de sensibilité, plus de liberté. Or cette courbe universelle de "moléculisation" n'est théoriquement pas fermée vers l'avant. Rien n'indique que l'Homme-individu en soit l'aboutissement. Au contraire, soutient Teilhard, le processus de "socialisation" de l'espèce humaine que nous vivons actuellement se situe dans le droit fil de la dérive universelle de complexité-conscience. Après la vitalisation de la matière, liée à un groupement de molécules, après l'hominisation de la vie, liée à un super-groupement de cellules, Teilhard voit se profiler un point supérieur et critique de réflexion collective : l'Humanité, groupement fermé de personnes ne formant plus, peu à peu, qu'une seule unité organique majeure hypercomplexe centrée sur un "super Moi" hyperconscient.

On voit ainsi apparaître aux limites expérimentales de notre futur, à l'opposé du Big Bang qui se situe aux limites expérimentales de notre passé, un possible centre d'hyperréflexion, une "hyperpersonne" qui totaliserait en elle l'essence de nos personnalités psychiquement unies.

N'est-ce pas là ce que, dans le cadre de références qui était le sien, Jésus a appelé le Royaume ? Teilhard aimait à le rappeler : cette hypothèse (car c'est évidemment une hypothèse) ne contrevient à aucun acquis de la Science. Elle est même "la seule entre toutes les suppositions que nous pouvons faire sur la fin de la Terre qui nous ouvre une perspective cohérente où convergent et culminent, dans l'avenir, les deux courants les plus fondamentaux et les plus puissants de la conscience humaine : celui de l'intelligence et celui de l'action". Extrapolation osée ? Toujours est-il que Teilhard rejoint ainsi, dans un contexte de modernité scientifique, une vieille intuition chrétienne selon laquelle l'individu ne s'achève pleinement que dans une unification de tous les Hommes en Dieu. Il est certes bien difficile d'imaginer que nous puissions transcender les limites insulaires de notre personne et devenir un élément constitutif d'une encore plus haute synthèse dans le Cosmos, les liens entre "molécules" étant cette fois de nature psychique. Mais, après tout, n'est-ce pas d'une société organisée de neurones qu'a émergé un niveau supérieur de l'être : Mozart, Einstein, ou plus modestement vous ou moi ?…

Je conclus :

Je suis de ceux qui ressentent l'impérieux besoin de pouvoir mettre en concordance ce qu'ils sentent, ce qu'ils croient avec ce qu'ils savent. Ce que je sais aujourd'hui, c'est que l'Homme-individu ne peut plus se comprendre que dans le cadre de l'humanité, l'humanité dans le cadre de la Vie, la Vie dans le cadre de l'Univers. Tout se tient dans notre Monde en évolution. Si projet il y a nous concernant, ce projet doit pouvoir se lire ailleurs qu'en nous-mêmes. C'est depuis que, grâce à Teilhard, j'ai réalisé que nous étions les ouvriers d'un instant d'une entreprise universelle menant "des profondeurs de la matière vers les sommets attendus de l'Esprit" que je peux vraiment intégrer le message de Jésus comme une Bonne Nouvelle.

Jacques Titeca

(1) Entropie : grandeur qui permet d'évaluer la dégradation de l'énergie du système solaire. (retour)
(2) Big Crunch : grande implosion, grand effondrement. (retour)
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1 octobre 2009 4 01 /10 /octobre /2009 20:57
Jacques Titeca Darwinisme et Christianisme. II
Jacques Titeca
LPC n° 7 / 2009

Science et conscience

J'ai lu avec intérêt dans LPC la citation d'Albert Einstein, bienvenue à la cause "l'idée que l'ordre et la précision de l'univers, dans ses aspects innombrables, serait le résultat d'un hasard aveugle est aussi peu crédible que si, après l'explosion d'une imprimerie, tous les caractères retombaient par terre dans l'ordre d'un dictionnaire". L'être vivant est l'un de ces aspects d'ordre et de précision qui a fait dire à Hubert Reeves : "La vie, l'Univers, l'art, l'intelligence, tout cela ne serait que le fruit du « pur hasard » ? Quand j'écoute du Mozart ou du Bach, ça ne colle pas. C'est tout à fait personnel et donc très limité (…) mais mon intime conviction est qu'il y a autre chose. Autre chose qui nous échappe". Je pense que cet "autre chose qui nous échappe" dans la compréhension de l'évolution des êtres vivants en particulier, de l'Univers en général, provient de ce que nous sommes aujourd'hui si profondément imprégnés de culture scientifique que nous en oublions que, pour des raisons méthodologiques liées à un souci d'objectivité, la science ne prend pas en considération dans ses constructions l' "intériorité" des phénomènes qu'elle étudie. Elle perd ainsi une information essentielle sur le déroulement des phénomènes naturels. Penfield, pionnier de la neurochirurgie, en a apporté un éclairage saisissant. Au travers de techniques d'expérimentation strictement indolores sur des cerveaux exposés en cours d'opération, avec le consentement des opérés qui demeuraient conscients, il a appliqué des courants électriques à basse tension sur des points choisis à la surface du cortex. Le patient ne perçoit rien, mais il se rend compte des gestes que le courant lui fait exécuter. Penfield écrit : "Quand le chirurgien applique une électrode sur la zone motrice du cortex qui fait bouger la main du côté opposé et qu'il demande au malade pourquoi il a remué la main, la réponse est : « Ce n'est pas moi, c'est vous qui me l'avez fait faire »". Penfield poursuit : "Un jour, comme j'avais annoncé au malade mon intention de stimuler les zones motrices de son cortex en lui demandant d'empêcher sa main de bouger, il la saisit de l'autre main et lutta pour la maintenir en place. Ainsi une main, sous le contrôle de l'hémisphère droit stimulé par l'électrode, et l'autre main, que le sujet contrôlait par son hémisphère gauche, étaient poussées à se battre. Derrière l'activité d'un hémisphère, il y avait l'électrode, derrière l'activité de l'autre, l'esprit du malade." Penfield conclut : "Déclarer que ces deux choses n'en font qu'une ne les rend pas telles, mais arrête le progrès de la recherche"

Retenons de ceci que, dans l'étude d'un système naturel, une information essentielle peut échapper à l'investigation objective de la science. Pour celle-ci, dans l'un comme dans l'autre hémisphère, l'activité cérébrale se décline en enchaînements de phénomènes électro-chimiques, point à la ligne. Rien ne permet de déceler, sur base de ce type d'investigation, que l'activité de l'hémisphère gauche a été initiée par le "Moi" qui, mystérieusement mais indiscutablement (nous en avons chacun l'intuition immédiate), "habite" le cerveau. De plus, alors que l'activité cérébrale se décline en termes de causalité, l'activité "mentale" du "Moi" est finalisée : elle poursuit des fins, agence des moyens pour y parvenir, et ce en rapport avec des préoccupations affectives, éthiques, esthétiques, logiques… En d'autres termes, ce qui à l'examen scientifique du système cérébral apparaît comme un enchaînement de causalités physico-chimiques est, en fait, la traduction de l'activité "mentale" finalisée "intérieure" au système. C'est ce qui fonde la pertinence de la question que le juge pose au psychiatre : "Le prévenu avait-il, au moment des faits, le contrôle de ses actes ?"

Complexité

La notion de complexité, que je ne peux aborder que brièvement, est le lien entre conscience et évolution. Elle se comprend intuitivement, encore que, grâce aux progrès de la biochimie et de la cybernétique, on puisse mieux la définir par le biais de la quantité d'informations nécessaires pour la décrire. C'est la qualité que possède une stucture d'être formée :

  • d'un plus grand nombre d'éléments
  • plus étroitement organisés entre eux

La notion de complexité est associée à celle d'émergence. On parle d'émergence lorsqu'un système manifeste des propriétés collectives qui sont absentes dans l'ensemble de ses éléments constitutifs considérés isolément. C'est donc un cas de figure où le Tout est plus que la somme de ses parties. La science classique, très imprégnée de la méthode analytique héritée de Descartes, pense au contraire que la compréhension du Tout découle de la connaissance de ses parties. Depuis quelques années toutefois, un éveil à la notion d'émergence est perceptible dans la communauté scientifique. Un numéro spécial de la revue américaine "Science" intitulé "Au-delà du réductionnisme" y a été entièrement consacré en 1999. La conscience peut être considérée comme une propriété émergente de la complexité. Ses manifestations s'imposent progressivement tout au long du développement de l'organe le plus complexe que nous connaissions : le système nerveux. Je me borne à deux exemples. Le premier concerne la phylogenèse : l'évolution de la capacité crânienne de l'homme primitif va de pair avec le développement de la culture, de l'élevage et de l'art. L'autre concerne l'ontogenèse : Piaget a montré que dans l'expérience du nouveau-né, il n'y a encore aucune frontière précise entre moi et non-moi et que l'établissement de cette frontière suit un processus graduel qui va de pair avec la maturation du cerveau.

Par ailleurs, la notion de complexité permet de classer tous les corps qui composent l'Univers par ordre de complexité croissante : le noyau atomique est plus complexe que les particules qui le constituent ; la molécule est plus complexe que les atomes qui la constituent ; la cellule vivante est plus complexe que les agrégations moléculaires qu'elle renferme ; l'organe est plus complexe que les cellules qui le constituent. Il se fait que classer les éléments naturels par ordre de complexité revient aussi à les classer par ordre d'apparition, ce qui nous amène à l'Evolution.

L'Evolution

Lorsque Darwin a introduit le concept d'évolution, il n'imaginait pas, et personne ne pouvait imaginer, que ce concept allait avoir pour champ d'application l'Univers lui-même. Il aura fallu pour cela un extraordinaire et récent concours de circonstances que je ne résiste pas à vous conter. En 1925, grâce au télescope géant du mont Wilson, l'astronome américain Hubble observe que les galaxies s'éloignent de nous et les unes des autres à une vitesse proportionnelle à la distance qui les sépare. Il en conclut que l'Univers est en expansion. Cinq ans auparavant, Einstein était déjà arrivé à cette conclusion sur base de déductions liées à sa théorie de la Relativité Générale, mais il avait trouvé l'idée tellement saugrenue qu'il modifia ses équations pour la faire disparaître. Il reconnaîtra par la suite que ce fut sa plus grande erreur. Et pour cause. En 1931, le chanoine Lemaître a l'idée de dérouler le film de l'expansion universelle à l'envers, c'est-à-dire de remonter le temps, ce qui l'amène à postuler l'existence dans le passé d'un point singulier, sorte d'atome primitif hyperdense d'où a jailli l'Univers. Un physicien américain d'origine russe, George Gamow, est séduit par l'idée et calcule que, si les choses se sont passées comme le pense Lemaître, un rayonnement vestige de ce jaillissement initial doit toujours être perceptible et baigner uniformément l'ensemble de la voûte céleste. Il en calcule même les caractéristiques théoriques. L'affaire en reste là. Trente ans plus tard, en 1965, deux ingénieurs de la Bell Telephone, Arno Penzias et Robert Wilson, suivent le premier satellite de télécommunication Telstar sur l'écran du radar qu'ils ont conçu à cet effet. Outre les signaux du satellite qu'ils reçoivent parfaitement, ils détectent un étrange rayonnement parasite persistant quelle que soit la direction de l'antenne. Un an avant la mort de Lemaître, nos deux ingénieurs réaliseront que ce rayonnement a exactement toutes les caractéristiques calculées par Gamow. Ils entendaient bel et bien une musique remontant aux premiers moments de l'Univers ! Depuis, plusieurs satellites ont été lancés pour mesurer ce rayonnement avec une incroyable précision, confirmant la réalité de l'instant initial et le situant à quelques 14 milliards d'années dans le passé.

A partir des connaissances acquises en physique nucléaire et intranucléaire grâce notamment aux accélérateurs de particules, les physiciens peuvent aujourd'hui se faire une idée assez précise de ce qui advint après le Big Bang, alors que l'Univers était totalement énergétique. Sa température, phénoménale, diminue progressivement tandis qu'une partie de l'énergie se condense en matière. Commence alors l'expansion spatiale qui se double, ce qui nous intéresse davantage, d'une montée de complexité. Apparaissent ainsi successivement les particules élémentaires, les noyaux atomiques par union de particules élémentaires, les atomes, par union de noyaux et d'électrons, les molécules, par union d'atomes. Les physiciens attribuent cette montée de complexité non à des causes accidentelles, mais aux propriétés mêmes de la matière. Si, par exemple, les noyaux d'hélium se rencontrent bien au hasard de l'agitation thermique au coeur des étoiles, ils forment du carbone parce que des propriétés bien déterminées de la matière en rendent la synthèse probable. Ces propriétés résultent de calibrages très précis des constantes fondamentales de l'Univers. La science ne peut dire pourquoi ces calibrages sont ce qu'ils sont, elle ne peut que constater qu'ils sont ce qu'ils sont. Mais, parce qu'ils sont ce qu'ils sont, la montée de la complexité est inscrite dans le destin de l'Univers.

L'apparition de la vie sur Terre se situe dans l'exact prolongement de la montée cosmique de complexité. Les bactéries, les premiers apparus et les moins complexes des systèmes que l'on peut considérer comme vivants, sont de gigantesques associations de macromolécules diverses. Les cellules « eucaryotes » sont probablement nées de la symbiose de plusieurs bactéries. Elles vont s'associer en des systèmes mégacomplexes que sont les végétaux et les animaux. Ces derniers, à leur tour, vont, au cours du temps, connaître une considérable augmentation de complexité. Des éponges, simples agrégats cellulaires très peu différenciés, on passe aux méduses, composées de cellules déjà plus différenciées et possédant un canal digestif, puis aux mollusques et aux vers, qui ont un embryon d'un système particulièrement complexe et donc, sans surprise, plus particulièrement "porteur" de conscience : le système nerveux. Et, phénomène tout à fait remarquable, une fois celui-ci apparu, il va constituer un axe de développement privilégié dans l'évolution des animaux, évolution qui, à première vue, peut paraître fuser en désordre dans mille directions diverses. Une cérébralisation croissante est lisible dans tous les embranchements de la Vie. On peut la suivre chez les insectes comme chez les invertébrés, et chez les vertébrés de classe en classe, d'ordre en ordre, de famille en famille. Il y a un stade amphibien du cerveau, un stade reptile, un stade mammifère, et, à l'intérieur de ces derniers, le cerveau grossit et se complique avec une rapidité croissante qui devient littéralement explosive chez les Primates. Homo Sapiens en est le terme actuel, doté de l'organe le plus complexe que nous connaissions. Sa position dans le Cosmos est donc tout sauf quelconque.

Epilogue

Il n'y a pas lieu de douter de ce que nous a enseigné Darwin, à savoir que l'Homme est né de la Terre et qu'il appartient au monde des vivants. Mais il faut aller au bout de la proposition. L'homme est né tout entier de l'Evolution, non seulement son corps mais aussi son esprit. L'Evolution n'est pas seulement affaire de modifications morphologiques ou physiologiques, elle est aussi éveil progressif à la subjectivité de la conscience, à la responsabilité et la finalité des comportements, aux valeurs morales, sociales, esthétiques. Nous ne pouvons malheureusement suivre l'évolution par le "dedans" des choses ; seule notre propre intériorité nous est accessible et, dans une certaine mesure, celle des autres hommes par équivalence immédiate grâce au langage… Mais, de ce que nous pouvons apprendre de l'Evolution en cherchant au plus profond de notre être conscient, les lignes de force qui le traversent et l'animent, et en considérant sur le plan objectif les structures de complexité croissante qui se sont succédées depuis l'origine des temps, il ne me paraît pas que ce soit faire injure à la Raison ou à la Science que de penser que c'est au niveau du "dedans" des choses qu'il faut chercher le ressort de l'Evolution. Plutôt que d'être "le produit d'une énorme loterie tirant au hasard des numéros parmi lesquels la sélection aveugle a désigné de rares gagnants" (Monod), l'Evolution pourrait bien être une montée de "sève intérieure". L'éveil à la conscience, la volonté d'être pourrait bien être l'"âme permanente" de l'Evolution.

Jacques Titeca

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1 avril 2009 3 01 /04 /avril /2009 20:24
Jacques Titeca Darwinisme et Christianisme. (1)
Jacques Titeca
LPC n° 5 / 2009

En décembre 1831, un bateau, le "Beagle", quitte l'Angleterre pour un voyage qui allait durer plusieurs années et qui avait pour but de dresser un relevé des terres de Patagonie. Pour une tout autre raison que cartographique, ce voyage allait être à l'origine d'un séisme culturel majeur et d'un nouvel affrontement entre savoir profane et doctrine officielle de l'Eglise : le "Beagle" avait à son bord un jeune biologiste anglais du nom de Charles Darwin. Les observations menées par ce jeune savant tout au long de son voyage, d'abord sur le plan géologique, puis sur le plan biologique, en particulier dans l'archipel des Galapagos, vont être à l'origine d'un cheminement intellectuel révolutionnaire qui aboutira, en 1859, il y a exactement 150 ans, à la publication de "L'Origine des Espèces". Cet ouvrage aura, plus que tout autre ouvrage scientifique antérieur ou postérieur, des répercussions indélébiles sur les rapports entre science et foi. Il est vrai qu'il met le chrétien, même libre penseur, dans une position inconfortable. D'une part, défendre le créationnisme biblique revient à faire fi d'un faisceau d'arguments convergents émanant de toutes les disciplines scientifiques. De plus, si les êtres vivants furent réellement et ponctuellement créés à dessein dans leur diversité pour occuper une place prédéfinie sur la scène planétaire, il faut bien reconnaître que la volonté du Créateur apparaît souvent inconstante ou velléitaire, voire incohérente. D'autre part, admettre avec Darwin que l'apparition des êtres vivants sur Terre, y compris celle de l'homme, un animal parmi les autres, est le résultat d'un processus strictement aléatoire revient à dire que l'homme est "le produit d’une énorme loterie, tirant au hasard des numéros parmi lesquels la sélection aveugle a désigné de rares gagnants" (Monod dans "Le Hasard et la Nécessité"). L'homme ne peut donc plus aucunement se définir comme l'accomplissement de quelque projet. Le lien entre l'homme et Dieu est rompu.

Charles Darwin a jeté un fameux pavé dans la mare…

Mais le choix se limite-t-il à ces deux hypothèses antinomiques ?

Pour éviter toute méprise dans l'interprétation de ce qui suit, je précise d'emblée que je suis moi même acquis à la notion d'évolution depuis mes études universitaires, et je rends volontiers à César ce qui lui revient : c'est bien à Charles Darwin que nous devons ce concept essentiel et l'intégration de l'homme dans celui-ci. Il convient de le saluer. Mais adhérer à l'évolution n'implique aucunement d'adhérer à la théorie développée par Darwin pour rendre compte de ce qui sous-tend le changement évolutif. Selon Darwin, le changement évolutif serait dû à des mutations aléatoires du patrimoine héréditaire sanctionnées par la sélection naturelle. Ce type de processus évolutif lui a été suggéré par les observations qu'il a pu faire pendant son long voyage et, depuis, il a été incontestablement vérifié, de même que le rôle joué par la sélection, mais uniquement dans des cas de changements morphologiques de portée restreinte. Darwin en déduit par pure extrapolation que ce processus a présidé au passage progressif des êtres vivants les plus simples vers les organismes les plus complexes. La démarche est très osée et relève plutôt de l'acte de foi. On peut expliquer le fait qu'une variété de papillon s'est avérée moins exposée à ses prédateurs grâce au changement fortuit de couleur de ses ailes, et a ainsi évincé ses congénères. Peut-on pour autant rendre compte par le même procédé de la constitution progressive et coordonnée du réseau des milliards de milliards de connexions subtiles entre neurones qui ont permis à la pensée humaine d'émerger ? Peut-on considérer, sans faire insulte à la Raison, que les programmes génétiques des organismes supérieurs, qui contiennent sous forme codée des milliers d'algorithmes qui commandent la croissance spécifique et le développement coordonné des millions de milliards de cellules qui constituent ces organismes complexes, ont été progressivement élaborés par un processus aléatoire ? Darwin lui-même, qui était loin d'être un savant dogmatique, mesurait pleinement le caractère hautement spéculatif de la généralisation de sa théorie. Dans une lettre écrite en 1861, il faisait même part du doute qui l'étreignait sur la capacité du hasard à engendrer des organismes d'une perfection extrême : "Encore aujourd'hui, l'oeil me donne des sueurs froides…", confessait-il…

Mais alors, direz-vous, comment expliquer que l'immense majorité des biologistes, qui sont a priori des gens sérieux, soient des adeptes du darwinisme ? La réponse est double. Il y a tout d'abord une question de principe. Contrairement au religieux, auquel la quête du savoir l'a si souvent opposé, le scientifique croit au caractère naturel des phénomènes et veut par principe leur accorder des causes naturelles. Malgré ses invraisemblances, le modèle darwinien est le seul modèle biologique jamais proposé qui n'invoque que des processus naturels en tant qu'agents du changement évolutif. Abandonner ce modèle reviendrait à admettre que l'évolution reste sans réponse scientifique, ce qui, pour le scientifique, serait d'autant plus difficile à accepter que l' "ennemi" idéologique occupe toujours le terrain et guette. Ne parle-t-on pas de nouveau ces temps-ci de "dessein intelligent" en biologie ? D'autre part, l'histoire de la connaissance montre à suffisance qu'on s'accommode d'une théorie alors même qu'on en admet les lacunes aussi longtemps qu'une théorie concurrente n'est pas prête à prendre le relais. Ainsi, bien que, au Moyen-Âge, de nombreuses observations avaient déjà ébranlé le système géocentrique de Ptolémée, celui-ci ne sera abandonné qu'après que Copernic ait énoncé une théorie héliocentrique concurrente. De même, les chimistes ne se résoudront à abandonner le phlogistique (2) que lorsque Lavoisier proposera une théorie concurrente de la combustion basée sur l'oxygène. Et, bien que les expériences de Morley et Michelson aient pris en défaut la conception newtonienne de l'espace-temps, il faudra attendre Einstein et sa théorie de la Relativité pour que le monde scientifique tourne la page.

C'est l'absence de toute autre hypothèse scientifique satisfaisante qui est la grande force du darwinisme depuis 1859. On peut dire qu'il règne sur la biologie depuis 150 ans plus par absence de concurrence que par mérite. Ce qui nous amène à un questionnement fondamental : pourquoi cette absence persistante de concurrence alors que les progrès des sciences, et en particulier des sciences de la vie, sont exponentiels ?

L'absence d'autre explication scientifique de l'évolution que le darwinisme trouve son origine dans la conception même que nous nous faisons de la science, héritée de l'esprit de la Renaissance et du siècle des Lumières. Le principe fondateur de la science a été de ne prendre en compte, pour étudier les phénomènes, que ce qui est constatable et mesurable dans l'espace-temps. Le scrupuleux respect de cette consigne n'a causé à la méthode scientifique aucun handicap dans ce qui fut son premier champ d'application : l'étude du monde inanimé. Bien au contraire, les lois de la Physique et de la Chimie ont heureusement supplanté les dieux, et grâce à elles nous avons acquis, pour le meilleur comme pour le pire, un extraordinaire pouvoir sur les choses : nous avons posé le pied sur un autre astre, nous avons percé les secrets de la matière, de l'énergie et de la vie, nous pouvons manipuler le code génétique des vivants, y compris le nôtre ! Mais, parce qu'elle fait l'impasse sur tout recours à l' "esprit" et à ses attributs, parce qu'elle cherche des causalités et non des finalités, la méthode scientifique a montré ses limites dès lors qu'elle s'est attaquée à l'étude des êtres vivants et plus encore à celle des êtres pensants. Schrödinger, Prix Nobel de physique et fondateur de la mécanique quantique, en avait bien conscience : "Rappelez-vous les yeux brillants et joyeux avec lesquels votre enfant vous éclaire quand vous lui apportez un nouveau jouet, puis laissez le physicien vous dire qu'en réalité rien n'émerge de ces yeux ; en réalité leur seule fonction objectivement décelable est d'être continuellement frappés par des quantas de lumière. Etrange réalité ! Quelque chose semble manquer en elle." Un autre Prix Nobel, Penrose, a consacré un ouvrage à ce qui "semble manquer" à notre conception du monde : "Shadows of the Mind : A search for the Missing Science of Consciousness."

Nous sommes au coeur du problème.

La méthode scientifique est une merveilleuse et fructueuse conquête de la pensée humaine. Mais, peut-être parce que je suis un neuropsychiatre qui n'a cessé de s'interroger sur les deux aspects contradictoires de sa profession, j'ai toujours considéré l'ambition de la science de parvenir à une explication globale de la réalité sur une base purement objectiviste et matérialiste comme un mythe inaccessible dans la mesure où elle implique de faire l'impasse sur le sujet pensant, celui-là même qui énonce la théorie de la pure objectivité matérialiste…

C'est à la fin de mes études qu'un ami de promotion m'a mis entre les mains le "Phénomène Humain" de Teilhard de Chardin. J'y ai découvert ce qui fut et demeure pour moi la clé de lecture du Monde : "L’apparente restriction du phénomène de conscience aux formes supérieures de la Vie a servi longtemps de prétexte à la Science pour l'éliminer de ses constructions de l'Univers. Exception bizarre, fonction aberrante, épiphénomène : sous quelqu'un de ces mots on rangeait la Pensée pour s'en débarrasser. Mais que fût-il advenu de la Physique moderne si on avait classé, sans plus, le Radium parmi les corps « anormaux » ?… Evidemment, l'activité du Radium n'a pas été, ne pouvait pas être négligée parce que, étant mesurable, elle forçait son chemin dans le tissu extérieur de la matière, tandis que la conscience, elle, pour être intégrée dans un système du Monde, oblige à envisager l'existence d'une face ou dimension nouvelle dans l'étoffe de l'Univers. Nous reculons devant l'effort. Mais qui ne voit, ici et là, un problème identique se poser aux chercheurs, et qui doit être résolu par la même méthode : « Découvrir l'universel sous l'exceptionnel ». Au fond de nous-mêmes, sans discussion possible, un intérieur apparaît (…). Puisque, en un point d'elle-même, l'étoffe de l’Univers a une face interne, c'est forcément qu'elle est biface par nature (…)".

Sur le conseil de Teilhard et en suivant ses pas, je propose, dans un prochain article, de ne pas reculer devant l'effort et de montrer que la prise en compte d'une "Missing Science of Consciousness" ouvre, dans un cadre évolutionniste, des perspectives inattendues.

Jacques Titeca

(1) Au moment où le darwinisme est remis en question par les créationnistes qui prolifèrent un peu partout dans le monde, Jacques Titeca, nous envoie cet article à l'occasion des 150 ans de la parution du fameux brûlot de Darwin sur l'origine des espèces. (retour)
(2) La théorie du phlogistique est une théorie scientifique obsolète concernant la combustion. Elle a été développée par J. J. Becher à la fin du XVIIème siècle et fut prolongée et développée par Georg Ernst Stahl. La théorie phlogistique est devenue caduque après la découverte de l'implication de l'oxygène de l'air dans le processus de combustion par Antoine Laurent de Lavoisier au XVIIIème siècle. (retour)
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15 mars 2008 6 15 /03 /mars /2008 11:06
Sur l'avenir du christianisme… et le nôtre.
Edouard Mairlot
LPC n° 1 / 2008

Libre Pensée Chrétienne reprend son cheminement; c'est certainement ce qu'André aurait le plus aimé. Où situons-nous notre démarche ? Avec tant d'autres, en ce monde en voie de globalisation, au-delà des religions d'un chacun, nous adhérons évidemment aux grandes valeurs qui constituent l'homme : Justice, Amour, Liberté, Vérité. Nous nous sommes découvert « homme moderne » qui avons appris à penser par nous-mêmes, rejetant tout dogmatisme. Notre liberté de pensée s'exerce dans une société démocratique qui se fonde elle-même sur le libre choix de chacun.

Notre démarche est cependant spécifique. En effet, nous ne renonçons pas, comme tant d'autres, à nos racines chrétiennes. Nous persistons à penser – et, surtout, à vivre - qu'une source d'eau vive s'y trouve qui nous désaltère. Nous l'avons découvert par la lecture personnelle de l'Ecriture. Nous y avons rencontré la personne de Jésus de Nazareth. Ainsi se résumerait notre ligne de pensée.

Mais où en sommes-nous face à l'Eglise-Institution ? Ses propres pratiques religieuses - qu'elles utilisent notre langue maternelle, ou que l'on puisse revenir au latin - nous nourrissent-elles encore assez? Ses préceptes, et surtout ses interdits moraux, nous éclairent-ils dans nos choix ? Les dogmes qu'elle proclame nous aident-ils à comprendre notre vécu intérieur ? Son Credo correspond-il encore à ce à quoi nous adhérons ? Et nous en arrivons à nous poser finalement la question : mais quel est encore l'avenir du christianisme ?

A ce sujet, Maurice Bellet, en 2001 déjà, avait formulé plusieurs hypothèses. Il y en avait une qu'il faisait sienne, d'où le titre de son livre : la quatrième hypothèse (1). Rappelons-les brièvement. Ne serait-elle pas aussi celle de la plupart d'entre nous ? La nôtre comme Libre Pensée Chrétienne ?

1. Première hypothèse : le christianisme disparait, et avec lui, le Christ de la foi. L'événement a été souvent annoncé, aux XVIIIe et XIXe siècles déjà. Eh bien, il s'accomplit. Ce n'est même plus l'effet d'un conflit, d'une lutte anti-chrétienne. Cela s'en va. Cela s'évacue. C'est indolore. On n'y songe même plus. Disparition.
Il en reste, évidemment, les monuments, les oeuvres d'art, ce que disent les travaux des historiens. Comme pour Isis et Osiris ou les dieux de Babylone…

2. Deuxième hypothèse : le christianisme se dissout. Il n'est pas à proprement parler, détruit. Mais ce qu'il a pu apporter à l'humanité devient le bien commun et lui échappe. Ainsi ces « valeurs chrétiennes » de respect de la personne, soin des souffrants, dignité des pauvres, etc., si fortement méconnues dans les « âges chrétiens » et qui s'imposent davantage aujourd’hui… Jésus peut trouver place là dedans, comme dans le panthéon hindou. Maître spirituel admirable, un des chaînons de la grande tradition, mais pas plus.

3. Troisième hypothèse : le christianisme continue. On conserve, on restaure, on rétablit… Tout reste… fondamentalement inchangé : un pas à droite, un pas à gauche, pour pouvoir durer dans les cahots de l'âge moderne.

4. La quatrième hypothèse, c'est qu'il y a bien quelque chose qui finit, inexorablement : et c'est précisément ce système religieux, lié en fait à l'âge moderne d'Occident et beaucoup plus dépendant de lui qu'il ne l'imagine… c'est bien d'une fin du christianisme, s'il s'agit d'un de ces –ismes qui caractérisaient la modernité (idéalisme, marxisme, matérialisme…). Quelque chose meurt : et nous ne savons pas jusqu'où cette mort descend en nous.
Aussi bien, cette crise chrétienne est indissociable d'une crise beaucoup plus générale… Ce qui est en cause est comme la fin d'un monde, au moment même où il peut paraître à son apogée. Quelque chose s'annonce, et nous ne savons ce que ce sera. Mais c'est comme si nous étions sur la ligne de départ, à l'orée d'un nouvel âge d'humanité. Pour le pire ? Pour le meilleur ? Nous ne savons pas ; mais c'est largement entre nos mains.
La question est : en ce lieu inaugural, est-ce que l'Evangile peut paraître comme Evangile, c'est-à-dire la parole précisément inaugurale qui ouvre l'espace de vie ? Le paradoxe est grand, puisque l’Evangile… c'est vieux ! Mais peut-être que le temps des choses capitales n'est pas régi par la chronologie ; peut-être que la répétition peut être répétition de l'inouï, comme après tout chaque naissance d'homme est une répétition banale – et, à chaque fois, l'inouï.
Si l'Evangile est, ici et maintenant, cette parole-là, tout le reste nous nous en arrangerons…
Je choisis la quatrième hypothèse.

C'est la troisième hypothèse qui prend actuellement le plus de relief. Le précédent pontificat avait arrêté toute évolution au sein de l'Eglise grâce à la nomination d'évêques recrutés parmi ceux qui étaient prêts à soutenir de toute façon les positions romaines, et par la mise au pas des théologiens susceptibles d'apporter du neuf à la réflexion et la vie chrétienne ; ainsi l'ensemble de la théologie de la libération. Nous en sommes maintenant à un retour au passé, à une restauration qui voudrait faire oublier les quelques acquis de Vatican II.

Plus fondamentalement, c'est la capacité de l'homme moderne à « penser par lui-même » qui est désormais mise en cause à Rome. On n'y discerne plus que du relativisme. Car il n'est rien de bon qui puisse émaner de l'homme laissé à lui-même, ni d'une société qui ne reconnaitrait pas l'autorité divine pour la guider, c’est-à-dire d'une société réellement démocratique et laïque. (2) D'ailleurs la révolution française, la première grande concrétisation des aspirations de l'homme moderne, a fait le plus grand tort à l'histoire humaine, ne se prive pas de dire le pape actuel.

Il faut vivre hors de Belgique, et des pays du nord en général, pour se rendre compte de l'importance prise dans l'ensemble de l'Eglise par des mouvements tel l'Opus Dei, Communion et Libération, les Légionnaires du Christ… Ils se retrouvent partout dans les dicastères romains et constituent désormais un vivier dans lequel se recrutent la plupart des nouveaux évêques de la planète. La troisième hypothèse prend actuellement le visage d'une dérive sectaire.

La quatrième hypothèse, en contrepoint, nous dit qu'autre chose est en train de naître. Un ancien monde s'en est allé, celui de la chrétienté, propre à une « société agraire » qui n'est plus la nôtre. Notre nourriture essentielle, nous la cherchons ailleurs que dans cette hiérarchie romaine et ses inconditionnels qui continue à parler la langue d'une autre civilisation, d'une autre culture. Nous sommes revenus aux origines, à la source : la personne de Jésus rencontrée dans l'Ecriture. C’est là que la vie reprend et crée autre chose, du neuf. Nous sommes en route vers autre chose que nous ne connaissons pas et dont nous ne savons quels traits aura son visage. Etre parti sans savoir où nous allons, peut effrayer. Mais c'est par là que nous mène notre chemin de fidélité au meilleur de nous-mêmes. Il est pour nous chemin de Vie et source de Joie.

C’est ici que Libre Pensée Chrétienne peut nous réunir. Le fait de pouvoir partager notre cheminement avec d'autres qui vivent la même expérience est essentiel. Reconnaissant que ce que découvrons comme vrai et juste l'est aussi pour d'autres, nous osons chacun faire le pas suivant et avancer. Nous y découvrons que « Nous sommes Eglise » ; nous n'avons à en rejeter personne, ni à nous en exclure nous-mêmes. Nous Vivons !

Faisons nôtre ce qu’écrivait Saint Paul aux Galates :

« Vous, mes frères, c'est à la liberté que vous avez été appelés. Donc tenez bon et ne retombez pas sous le joug de l'esclavage - celui de la loi à respecter, imposée d'en haut comme venant de Dieu - ; mais, par l’amour, mettez-vous au service les uns des autres, car un seul précepte contient toute la loi en sa plénitude : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » (Galates 5 13-14)

Edouard Mairlot (20.12.2007)

(1) Maurice Bellet, LA QUATRIEME HYPOTHESE sur l'avenir du christianisme : Desclée de Brouwer 2001. (retour)
(2) On retrouve ici une pensée augustinienne : L'homme a été tellement abimé par le péché originel qu'il ne peut rien de positif sans la grâce divine. Et celle-ci ne peut lui parvenir qu'à travers l'église. (retour)
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