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1 janvier 2013 2 01 /01 /janvier /2013 13:19
Jacques Musset Extraits de la conférence de Jacques Musset
"Etre chrétien dans la modernité - Pourquoi j'ai écrit ce livre" (1)
 
LPC n° 20 / 2012

Une nécessité vitale pour moi depuis quarante ans

J'ai reçu dans les années 1940-1950 une éducation chrétienne tout à fait classique sur la base du catéchisme et d'une adhésion sans questionnement à la doctrine et à la morale reçues. Puis je suis entré au petit, puis au grand séminaire : je n'ai vécu aucune remise en question […]

J'ai été ordonné prêtre en 1962, professant les dogmes et la morale catholique.

Survient dans ma vie une date charnière : mai 68. Je suis aumônier de lycée. Dans l'ambiance de remise en question qui régnait alors, j'ai de longues conversations avec l'un de mes confrères aumônier de lycée, qui a beaucoup réfléchi sur les enjeux intellectuels de la crise du moment. Il fréquente Paul Ricoeur. Il me fait découvrir les questions redoutables que les sciences humaines posent aux conceptions traditionnelles sur le monde, l'homme et Dieu que j'ai héritées de mon éducation et de l'enseignement des séminaires. Je n'oublierai jamais cette phrase énigmatique qu'il prononça un jour avec gravité : "Le socle épistémologique est ébranlé". Il s'expliqua sur la formule. L'épistémè est l'ensemble des connaissances réglées (conception du monde, sciences, philosophies, théologies) propre à un groupe social, à une époque. Mon ami voulait dire que la modernité présente, amorcée dès le 16ème siècle, remettait en cause les représentations traditionnelles qu'on m'avait enseignées sur le monde, l'homme, Dieu, Jésus.

Ce fut pour moi le point de départ d'un regard critique sur mon héritage catholique. J'avais ouvert une porte que je ne pouvais plus refermer. Mon identité humaine, chrétienne et sacerdotale se fissura et finit par s'effondrer comme château de cartes en quelques brèves années. Je me retrouvai dans les ruines. Plus rien ne me paraissait assuré.[…] Ma formation biblique plus qu'indigente au séminaire ne m'avait fourni aucune méthode d'interprétation. La conception traditionnelle de la liberté et du péché volait de même en éclats ; la notion de vérité, comme absolu venant en droite ligne du ciel, ne tenait plus la route et en conséquence la notion classique de révélation. Les affirmations dogmatiques concernant la trinité, la divinité de Jésus, sa résurrection, le péché originel, la présence du Christ dans l'Eucharistie, la sacralisation du prêtre, la conception "ex opere operato" des sacrements, etc…tout cela n'avait plus de crédibilité pour moi. J'aurais pu tout envoyer par-dessus bord. Je ne l'ai pas fait, car je pressentais que, dans les décombres où j'étais, il y avait des sources. C'est cette intuition qui m'a mis au travail personnellement et avec d'autres collègues habités par les mêmes questionnements que les miens. Sur ces entrefaites, en 1970, je fis la découverte des grands livres de Marcel Légaut dont la pensée m'encouragea et ne cessa de m'inspirer et de me soutenir sur mon chemin.

La reconstruction de mon identité a duré des années. Stimulé par une forte motivation, je me suis peu à peu réapproprié mon héritage chrétien. Du fait que mes représentations du monde et de l'homme avaient changé, je ne pouvais l'exprimer qu'en d'autres termes que ceux de la doctrine officielle.

Le livre que je viens de publier "Être chrétien dans la modernité ; réinterpréter l'héritage pour qu'il soit crédible" est le résultat de ma recherche. C'est de ce thème essentiel que nous allons parler au long de la journée, même s'il fallait passer une semaine ensemble pour le creuser. Mes propos seront donc apéritifs, donnant goût, je l'espère, à un approfondissement.

Réinterpréter l'héritage pour qu'il soit crédible, qu'est-ce à dire ?

Il faut d'abord partir d'une constatation évidente que l'on peut observer en tous domaines de la vie, de génération en génération : un héritage ne demeure vivant et fécond pour ses héritiers que s'ils se l'approprient, ce qui suppose de leur part un droit d'inventaire, une évaluation, la possibilité de retenir ce qu'ils jugent bon, la nécessaire réinterprétation de l'héritage due aux conditions nouvelles dans lesquelles les héritiers vivent, conditions d'ordre culturel, économique, politique, social, technique. Il en découle que la fidélité à un quelconque héritage n'est pas la simple répétition (c'est souvent la pire des infidélités), mais une recréation. […]

Il en a toujours été ainsi dans la tradition religieuse judéo-chrétienne. On peut lire toute la Bible juive comme un incessant travail de réinterprétation de l'héritage reçu. Pourquoi ce travail s'est-il imposé à nos devanciers ? Tout simplement parce que les conditions nouvelles de vie remettaient sans cesse en question les croyances héritées ou suscitaient des interrogations inédites (2)

Jésus faisait partie, au sein du judaïsme de son époque, de ce mouvement d'ouverture et d'incessante réinterprétation. Dans son combat contre le moralisme étroit et le ritualisme de sa religion, il prône en paroles et en actes un retour au fondement de la foi juive : le rapport à Dieu s'évalue à l'aune de la justice et de l'amour pratiqués envers les autres humains ; en même temps il approfondit et élargit les perspectives : on vous a dit et moi je vous dis… Si vous n'aimez que ceux qui vous aiment… pardonnez…les vrais adorateurs de Dieu adorent en esprit et vérité…

On pourrait multiplier les exemples de cette culture de réinterprétation dans le christianisme sur les vingt siècles passés. […] De toutes ces présentations, on peut déduire que la véritable fidélité est une recréation aux antipodes d'un courant dogmatique qui n'a cessé de s'affirmer depuis vingt siècles, courant se fondant sur les doctrines passées et les considérant comme la Vérité divine. Telle a été le plus souvent la position officielle de l'Église catholique [..] Vatican II a entrouvert des portes, mais a gardé de fortes traces d'un passé révolu et a verrouillé des ouvertures possibles en maintenant le pouvoir absolu du pape. Le catéchisme de l'Église catholique de Jean-Paul II, promulgué en 1992, est un monument doctrinal qui se situe dans la ligne de la répétition des doctrines passées, aussi bien des contenus que des langages.

Aujourd'hui, la tâche de réinterprétation est plus que jamais nécessaire. Les églises se vident. Les jeunes sont indifférents. Le discours de l'Église officielle n'est plus crédible pour beaucoup de chrétiens et de non chrétiens vivant dans la modernité de notre temps1. D'où la question : comment conduire cette réinterprétation pour que le message et la pratique de Jésus, origine de l'Église, puissent être bonne nouvelle pour nos contemporains ? À quelles conditions ?

Conditions pour réinterpréter l'héritage évangélique

Voyons maintenant les présupposés nécessaires pour que soit possible une réinterprétation de l'héritage chrétien. Ils sont d'ordre psychologique (la conviction que l'héritage reçu ne demeure vivant que si on se l'approprie à nouveaux frais), d'ordre spirituel (Marcel Légaut les énumère : se donner à cette tâche et non se prêter, le faire à ses risques et périls, progresser avec persévérance sans se décourager, se situer dans la ligne des devanciers qui ont tenté pareille entreprise, dont Jésus). Enfin ces présupposés, ces exigences concernent l'objet même du travail à entreprendre. J'en ai, pour ma part, noté six.

  • Abandonner la prétention à détenir la Vérité.

    Chaque religion ou approche spirituelle devrait reconnaître qu'elle n'est qu'un chemin, une voie d'exploration du mystère […]

  • Concevoir la transmission comme dynamique

    La fidélité à un héritage spirituel est toujours créative et inventive, sinon cet héritage se fossilise et devient un objet de musée qui intéresse les historiens mais qui ne fait plus vivre les humains. […]

  • Consentir à la relativité des discours religieux

    Cette position n'a rien à voir, bien qu'on les confonde, avec le relativisme religieux. […]

    Par relativité, il faut entendre le caractère de ce qui n'est pas en soi un absolu, même si on lui donne son adhésion et que l'on considère cette réalité comme sa vérité personnelle. […]

    Celle-ci est en effet relative par rapport à la Réalité qu'elle désigne, marquée par le temps et la culture dans lesquels elle a pris naissance.[…]

  • Identifier les questions essentielles sur lesquelles doit porter l'exercice de réinterprétation

    J'en ai relevé seize mais la liste n'est pas exhaustive. […]

  • Comme méthode, le débat ouvert

    On ne peut pas rechercher sans débat ni confrontation. Camper sur des positions passées est mortifère. À ce compte, le christianisme devient une secte.

    À l'intérieur de l'Église catholique mais aussi entre les diverses Églises chrétiennes, toutes débarrassées de la prétention de détenir l'ultime vérité, les chrétiens doivent pouvoir discuter des questions cruciales et se questionner réciproquement avec bienveillance mais sans concession. Ces interrogations mutuelles permettraient au christianisme, sans abolir la diversité des églises et leurs traditions légitimes, de s'approfondir, de se purifier, d'opérer sa nécessaire réinterprétation et mutation dans le contexte culturel du moment. La pire des choses serait d'aboutir à une stricte orthodoxie valable pour les siècles des siècles. Le catholicisme n'a pas évité cette impasse dans le passé et c'est la raison pour laquelle il est enkysté actuellement dans une doctrine figée. Les Églises protestantes ont toujours gardé une grande souplesse, en tout cas ne sont jamais tombées dans le piège de l'uniformité. À l'intérieur d'une même Église protestante, la fidélité à Jésus de Nazareth n'est pas synonyme d'alignement sur une même pensée doctrinale. Sans doute, en cela, les protestants sont plus fidèles que les catholiques à la grande tradition biblique qui s'est poursuivie, renouvelée, approfondie et affinée de siècle en siècle.

    Actuellement il n'y a pas de véritable débat dans l'Église catholique, la recherche est sous le contrôle sourcilleux de la hiérarchie romaine et ne peut s'opérer que dans des champs définis, à l'exclusion des sujets tabous. […]

    Faire preuve d'intelligence critique, d'intégrité intellectuelle, consentir à ce que la recherche n'ait pas de limites imposées au point de départ.

    Il est essentiel que "l'aventure" de la réinterprétation du christianisme se passe dans une atmosphère de liberté intellectuelle. Ce n'est pas une voie de facilité comme certains peuvent le penser, mais un chemin exigeant. […] Les données de la foi chrétienne ne font pas exception : elles ne sont que des représentations humaines d'un mystère indicible qui ne peut être enfermé dans aucun langage adéquat et que cependant, dans un temps et une culture donnés, les croyants tentent de balbutier dans des langages relatifs qui n'ont qu'une ambition : rendre compte du souffle qui les fait vivre au plus intime. En s'adonnant à ce travail, les générations chrétiennes sont fidèles à la grande tradition biblique qui est allée de réinterprétation en réinterprétation pour rendre crédible le message initial et en tirer des harmoniques nouvelles.

    Il ne faut donc pas redouter de réinterpréter le christianisme dans notre culture marquée par les sciences dites "exactes" et les sciences humaines, et aussi par la recherche philosophique et historique du temps présent. L'exigence d'être rigoureux s'impose, ce qui n'a rien à voir avec ce que d'aucuns appellent le nouveau péril scientiste. C'est d'ailleurs en étant rigoureux que l'on sera créateur de nouvelles significations de l'antique héritage.

  • Partir de l'homme et de son expérience

    La réinterprétation du christianisme ne peut plus procéder par voie descendante comme par le passé. On partait alors de postulats, réputés intangibles, de vérités révélées par Dieu. À partir de là , l'intelligence humaine intervenait pour tenter de sonder le mystère et le présenter d'une manière logique, ce qui aboutissait à des systèmes de pensée théologique puissants, balayant toutes les données de la foi chrétienne et recherchant un cohérence d'ensemble. […]

    Aujourd'hui, les postulats de départ sont soumis au discernement critique. Que valent aujourd'hui les présentations de la foi traditionnelle dont le point de départ et la clé de voûte sont Dieu, alors que, pour les gens de la modernité, Dieu n'est plus une évidence ? Que signifient, pour un contemporain, les termes du credo défini au 4ème siècle par des évêques de culture grecque, imprégnés de la philosophie du temps et s'exprimant dans des termes dont la signification nous est étrangère ?

    Pour redonner sens à l'héritage évangélique, il convient donc de prendre un autre point de départ, non plus un discours sur Dieu mais une réflexion sur l'expérience humaine dans toutes ses dimensions, non plus les titres divins attribués à Jésus mais son message et sa pratique que les travaux d'exégèse des évangiles nous permettent de mettre en relief. Sinon on risque de continuer à remuer des concepts sur Dieu détachés de la recherche des humains concernant le sens à donner à leur vie. De même qu'on persistera à faire de savantes théologies de l'incarnation et de la rédemption, déconnectées des enjeux majeurs sur lesquels Jésus a risqué sa vie et sans prise sur la quête spirituelle de beaucoup de nos contemporains. […]

    À quelles expériences le mot Dieu renvoie-t-il pour un disciple de Jésus aujourd'hui ? Que garder de l'identité de Jésus élaborée au cours des siècles qui lui ont donné des titres fameux, tous plus glorieux les uns que les autres ? Les affirmations sur l'après-mort, qu'en retenir ? Et ainsi de suite.

On pourra qualifier cette entreprise de témérité et de traîtrise. Le même soupçon s'est toujours porté au long des siècles sur ceux qui ont tenté pareille entreprise. St Thomas d'Aquin a frôlé la condamnation. Le rival de St Bernard au 12ème siècle, Abélard, a vu sa pensée malmenée par le moine de Clairvaux et dénoncée à Rome ; finalement ses ouvrages ont été mis à l'index et, pour une part, brûlés. La liste est longue avant et après ces illustres personnages, jusqu'aux temps récents. Aujourd'hui encore, des théologiens, biblistes et philosophes sont inquiétés. L'idéologie de la conservation l'emporte en effet sur la nécessité vitale de réinterpréter "la foi des anciens jours". Raison de plus pour y résister aujourd'hui d'une manière inventive.

 

(1) Nous étions 69 personnes à Jette, le 20 octobre, venues des quatre coins du pays et même de France pour écouter la Conférence de J. Musset, suivie d'un questions-réponses. Voici quelques passages de son intervention et une photo de Jean Ghisdal. Le texte intégral peut vous être envoyé par mail sur demande. (retour)
(2) NDLR : suivent quelques exemples de la réécriture en temps d'exil : le livre de Job (retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Conférence
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