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1 juillet 2014 2 01 /07 /juillet /2014 13:32
Christian Biseau Le temps de Maryam.
Christian Biseau
LPC n° 26 / 2014

Esther était sa voisine, depuis toujours.

En réalité, bien plus qu'une voisine. Maryam la considérait comme sa tante.

Pas une journée ne se passait sans qu'elle vienne prendre des nouvelles, ou lui porter quelque gâterie. L'une et l'autre aimaient s'entretenir des petits riens de la vie, et se rappeler les souvenirs du temps d'avant. Parfois aussi, elles laissaient les grands 'pourquoi' de l'existence remplir de longs moments de silence.

Et puis, petit à petit, l'âge venant, Esther s'était enfoncée dans une sorte de brouillard, comme si, de plus en plus souvent, elle partait en voyage dans le temps de son enfance.

Mystère que la fin d'une vie, se disait Maryam qui, jour après jour, l'avait accompagnée, veillée, soignée, l'entourant jusqu'au bout d'attentions et de douceur.

L'enterrement d'Esther avait été tout simple.

L'officiant avait fait ce qu'il fallait. Sans plus.

Et pourtant cet adieu n'était que paix.

Peut-être à cause de la dignité silencieuse des voisins qui avaient tenu à venir.

Maryam était là, portant en elle tant de souvenirs.

Et le mystère, immense, de la vie ordinaire d'un homme ou d'une femme.

En rentrant du cimetière, elle s'étonnait aussi de ce mystère de Dieu dont elle pouvait de moins en moins parler, et qui pourtant l'habitait, et même grandissait en elle.

Et, pensant à ce qui était advenu après la mort de Ieschoua, la douce évidence était là : "Bien sûr que, par-delà sa mort, Esther s'est maintenant posée dans le secret de Dieu".

Il faut dire aussi que, peu à peu, Maryam se voyait vieillir.

Au village, elle voyait 'partir', les uns après les autres, ceux et celles de son âge.

Partir définitivement, ou se perdre dans les brumes si mystérieuses d'un monde différent, étrange, sur lequel on ne voyait plus guère de prise.

Il lui arrivait maintenant de se dire que pour elle aussi se rapprochait la fin du voyage.

Elle ne fut donc pas vraiment surprise quand la première alerte était arrivée sans crier gare, un matin de printemps.

En vieillissant, se disait-elle, la vigueur du corps se retire, et aussi tout ce qui encombre l'âme. Surtout les certitudes.

Mais d'où me vient que ma confiance demeure vaillante, elle qui, comme pour tout un chacun, aurait bien des raisons de baisser les bras ?

***

Le temps était venu où les compagnons devaient affronter bien des revers, des échecs.

L'impression de piétiner. Et la dure confrontation avec l'hostilité, le mépris, la calomnie ; ou pire, l'indifférence.

Durs moments que ceux où ils voyaient vaciller l'ardeur des groupes qu'ils avaient créés, et où ils se trouvaient impuissants à neutraliser les mesquines querelles des uns, ou l'envie des autres de tout régenter.

Durs moments, où se faisait si forte l'envie de tout laisser tomber.

Maryam les laissait parler. Devant elle, les vieux compagnons pouvaient laisser sortir les plus douloureux de leurs 'pourquoi ?'.

Comme si, ensemble, ils revivaient les dernières heures de Ieshoua, l'impensable de la déréliction de la fin.

Pourquoi toute cette dureté des choses, et ce vide, et leur solitude devant l'énormité de la tâche qui leur avait été confiée ? Pourquoi tant d'absence ?

- Ne t'arrive-t-il pas, à toi aussi, Maryam, de douter ?

- Des doutes ? Je ne sais pas, je ne crois pas. Des blessures plutôt. Et c'est pourquoi je n'ai guère de réponses à vous donner.

Mais ce n'étaient pas des réponses qu'ils étaient venus chercher. Plutôt se réchauffer à sa bienveillance silencieuse. Elle leur avait confié qu'au début, elle en avait voulu à Ieschoua : quand il avait vu comment les choses, autour de lui, se durcissaient, pourquoi ne s'était-il pas mis en retrait, comme, plus d'une fois, il l'avait fait ? Ce n'étaient pas les endroits discrets, ni les amis sûrs, qui manquaient.

Alors, pourquoi était-il resté ?

Et puis la vérité avait creusé son chemin en Maryam. Ieschoua avait dit ce qu'il avait à dire. Il était allé jusqu'au bout de ce qu'il avait à faire. Maintenant, les choses lui échappaient. Pourtant, au fond de son indicible détresse, sa confiance était restée debout. Et la suite lui avait donné raison.

De leur côté, les compagnons s'étaient redressés, laissant venir à nouveau la fragile certitude apportée par le matin de Pâques.

***

Souvent, on lui disait qu'elle devrait parler davantage – elle devait avoir encore tant de choses à dire ! – surtout aux jeunes, trop jeunes pour avoir connu Ieshoua.

Il ne fallait pas que ces choses disparaissent avec elle.

Mais Maryam, en souriant, répondait qu'en réalité elle était de moins en moins capable de parler.

- C'est qu'il faut beaucoup se taire, disait-elle, pour entendre le murmure des choses, et pour écouter le silence où Dieu se tient.

Moi aussi je marche souvent dans la nuit, et si vous saviez comme je me sens petite devant le Mystère ! Depuis mon enfance, j'invoque le nom du Très-Haut. Je croyais savoir qui se tient derrière ce nom. Mais aujourd'hui, que dire de l'insaisissable ?

Je ne peux pas m'habituer à ce silence, je n'ai pas honte de vous le dire.

Et en même temps, c'est vrai, il y a comme un secret au plus profond de moi, qui rend ma marche tellement plus légère. Et quand les phrases viennent à me manquer pour dire le Mystère, seuls les mots de 'tendresse' et de 'confiance' gardent toute leur lumière.

Mais, c'était plus fort qu'eux, certains ne pouvaient s'empêcher de s'étonner de son retrait. Et même de le lui reprocher. A voix basse. Si tout le monde faisait comme elle, on ne transmettrait pas grand-chose aux plus jeunes !

Mais Maryam ne savait pas, ne savait plus, si les repères qui avaient balisé sa route étaient encore nécessaires aujourd'hui.

- Laissez-les, disait-elle, défricher d'autres chemins. De quoi avez-vous peur ?

***

Depuis qu'ils avaient compris que la fin approchait, les compagnons s'efforçaient de passer plus souvent. Ils guettaient ses paroles, acceptant de se laisser surprendre par elles, tout comme au premier jour.

Tout en elle respirait une paix, il est vrai douloureuse, mais indéfectiblement confiante.

Maryam aimait leur redire de ne pas parler trop vite, comme s'ils savaient ce qu'il en est de l'inconnu de Dieu.

- Certes, disait-elle, je n'ai plus beaucoup de mots pour parler de cela, mais, je vous en supplie, ne compliquez pas les choses, ne vous trompez pas de Dieu : vous savez bien maintenant qu'Il n'est pas celui que, d'habitude, on se plaît à imaginer. Et ne vous trompez pas non plus sur le lieu où Le chercher : dans l'infini du ciel sans doute; mais surtout au secret de l'humanité de chacun. Et rappelez-vous que son honneur, c'est que les humains se tiennent debout, et inventent le récit de leur vie. Et que chaque fois que nous devenons un peu plus frères les uns pour les autres, Il est là. A sa manière. Vous voyez, mes amis, les choses sont si simples au fond, puisque je sais où s'enracine ma confiance.

Ganaël était là, lui aussi.

Recueillant chaque mot, n'en perdant pas une miette.

Souvent, par la suite, quand Maryam ne serait plus, quand les nuages reviendraient, il ruminerait chacune de ses paroles.

- Mettre mes pas dans ceux de Maryam, se dirait-il alors, ça suffit bien.

Le reste ne m'appartient pas.

Christian Biseau

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1 avril 2014 2 01 /04 /avril /2014 16:26
Christian Biseau Le temps de Maryam.
Christian Biseau
LPC n° 25 / 2014

Les jeunes du village avaient leurs habitudes. Ils aimaient se retrouver, les soirs d'été, un peu à l'écart, bavardant inlassablement, riant, chantant jusque tard dans la nuit.

Evidemment, cela n'était pas du goût de tout le monde.

D'ailleurs, les anciens ne se privaient pas de leur reprocher de n'en faire qu'à leur tête. Et surtout de ne guère mettre les pieds à la synagogue.

Maryam, elle, se réjouissait de leurs rires et de leur insolente joie de vivre. Mine de rien, elle prenait plaisir à faire un détour pour croiser leur groupe, et leur adresser un discret sourire.

Elle avait remarqué que, depuis quelque temps, Micha aussi était des leurs. Ainsi, ils l'avaient adopté, et sa différence n'y faisait pas obstacle.

On avait rapporté aussi à Myriam qu'un soir l'un d'eux avait aperçu un Romain mal en point, blessé, perdu, incapable de retrouver son chemin. Ils lui avaient fait une petite place et donné à boire, avant de le raccompagner jusqu'à sa caserne.

Un jour, les compagnons s'étaient mis en tête d'aller rencontrer le groupe pour les enseigner ("leur apporter le Salut ", disaient-ils).

A vrai dire, sans beaucoup de succès.

Les jeunes avaient certes été polis, mais on voyait bien que leurs préoccupations, leur vie, étaient ailleurs.

Maryam constatait le désappointement des compagnons.

Et combien ils avaient été désarçonnés quand doucement elle leur avait dit :

- La belle Nouvelle dont vous parlez, et que vous voulez tant partager, ne voyez-vous pas qu'elle est déjà là ?

***

Souvent, Maryam repensait au comportement de son fils. Comme lui, elle aimait s’absenter, s’éloigner, pour de longs moments de solitude.

De plus en plus, ces moments de silence étaient respiration indispensable.

Au début, elle avait pu souffrir de ne pas savoir d’autres mots que ceux qu’elle avait appris, enfant, comme tout le monde.

Et puis, avec le temps, les mots s’étaient faits plus discrets. Elle pouvait s’en passer.

Sa prière s'était faite présence, accueil, gratuité.

Juste se tenir devant le Mystère.

Et apprendre à dire, comme Ieschoua, "Abba".

Maryam gardait toutes les choses dans son cœur, les petites, celles de tous les jours, et les grandes, les incroyables, celles que son fils, autrefois, lui avait donné de vivre.

Et aussi toutes celles qu'elle ne comprenait pas, ou qui la révoltaient. Qui restaient au fond d'elle comme d'inguérissables blessures.

Comme, tout récemment, la mort de sa jeune voisine, et l'inconsolable détresse des deux enfants qu'elle laissait.

Et tout ce qui, de la brutalité du monde, ne pouvait que la révulser.

Au début, au temps de l'évidence heureuse, les choses étaient si faciles.

Mais quand revenait le souvenir de la mort de son fils, résonnaient encore les terribles paroles "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi…? "

- Notre Dieu serait donc un Dieu démuni, sans force ni puissance ?

Comment comprendre ?

***

Quand les choses se faisaient trop lourdes à porter, quand la confiance se dérobait, quand même ce Royaume qui jadis illuminait le regard de son fils n'était plus que désert, Maryam savait ce qu'il lui restait à faire : monter sur la colline, s'asseoir longuement, laisser la nuit venir. Faire remonter à la surface tout ce que, depuis si longtemps, elle portait au fond d'elle. Accepter de ne pas comprendre davantage qu'autrefois, quand Il était encore là.

Renoncer à toute certitude.

Un seul mot, un seul cri : "Abba".

Abba, quoi qu'il arrive.

Les voisins, eux, s'étaient habitués à la voir revenir au petit matin.

Et c'est la gravité lumineuse de son sourire qu'ils guettaient.

Et qui, chaque fois, les surprenait.

***

Il arrivait qu’elle se demande :

- Est-ce que, parfois, les compagnons n’en font pas un peu trop ?

Elle savait bien, elle, que les choses ne s’étaient pas toujours passées comme ils se plaisaient à le raconter.

Et ce Paul, voyageur infatigable, prodigieux combattant, si brillant orateur ?

Oui certes, il savait dire des choses magnifiques, mais elle n'aimait pas que ses discours enflammés puissent s'envoler loin de l'humble réalité de l’aventure dont elle, elle avait été témoin, et qu’elle continuait à porter dans son cœur.

Elle ne se privait pas de le lui dire, chaque fois qu'elle le voyait.

Mais elle lui disait aussi d'aller jusqu'au bout de lui-même, qu'elle était fière de lui, que la fulgurance de ses intuitions les aidait à avancer dans le mystère.

A lui, ainsi qu'aux autres, elle recommandait de ne pas être impatients, de ne pas chercher à mettre la main sur Dieu, de quelque façon que ce soit. De mettre de la douceur dans leurs affirmations.

Pourquoi se précipiter pour expliquer, pour trouver des mots définitifs, comme si les questions ne continuaient pas à grandir en chacun ?

Et un jour, malicieusement, elle n'avait pu s'empêcher d'ajouter :

- Rappelez-vous ce que disait un vieux sage : "Dieu parle succinctement"…

***

Longue conversation avec Hayim. Dures paroles, mais tant de sincérité.

A la différence des zélotes, Hayim en était arrivé à croire que non, rien ne changerait. Il n’y avait qu’à voir tant de luttes échouer lamentablement. Et qu’était-il arrivé dans les régions où l’occupant avait pu être chassé ? Il n’avait pas fallu longtemps pour que de nouveaux maîtres prennent la place, et le sort des petits n’avait en rien été modifié; peut-être même avait-il empiré.

Mais le plus terrible, c’était les doutes qui avaient envahi le plus profond de ses convictions :

- Je continue à aller à la synagogue comme tout le monde, mais je ne m’y retrouve plus…. Je ne sais plus ce que prier veut dire… Il me semble que tout ce qu’on dit de l’au-delà n’est qu’imagination…. Moi, je ne connais que l’absence…

Plus d’un s’était essayé à faire revenir Hayim à de meilleurs sentiments. Il ne manquait pas d’esprits savants sachant argumenter, discuter, prouver. D’autres expliquaient doctement en quoi s’écarter de la tradition ne pouvait être qu’impasse.

Pour d'autres enfin, tout était simple. Leur Dieu s'occupait de tout. Ils aimaient dire que pas un cheveu ne pouvait pousser de travers sans que l'Eternel en ait décidé ainsi.

- Laisse-toi guider, répétaient-ils, et tu ne manqueras de rien.

Mais ces belles paroles n'avaient guère d'effet sur Hayim. Elles ne le touchaient pas, bien incapables d'atteindre les profondeurs où il se débattait.

Maryam, elle, se taisait.

Elle accueillait toute la détresse de Hayim, et elle aurait voulu savoir lui dire que le silence n'est pas l'absence. Mais elle ne trouvait pas les mots qui, peut-être, auraient consolé, parlant par exemple d’un autre monde, bienveillant, rassurant, qui existerait au-dessus de nous.

Elle savait bien que ce n’était pas ça que son fils était venu dire.

- Mon Dieu, soupirait-elle, mais qui es-Tu donc ?

La confiance, parfois, est bien nue

Alors elle partageait avec Hayim un fruit ou un verre de thé, et l’écoutait aussi longtemps qu’il fallait.

Bonheur quand, au moment de partir, l’ombre d’un fugace, fragile, sourire, traversait le visage de Hayim.

(… à suivre)

Christian Biseau

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1 janvier 2014 3 01 /01 /janvier /2014 23:27
Christian Biseau Le temps de Maryam.
Christian Biseau
LPC n° 24 / 2013

Un matin, Ganaël s'était précipité chez Maryam.

- Tu sais la nouvelle ? demanda-t-il, tout excité. Ils disent qu' Ieshoua est le fils de Dieu.

Ganaël, un brin narquois, s'attendait à voir Maryam partager son sourire.

Mais elle se taisait. Puis :

- Bien sûr, je suis bien placée pour savoir de qui est mon fils. Mais, ami Ganaël, il ne faut pas écouter seulement la surface des choses.

Ganaël n'en revenait pas.

- Mais que veux-tu dire ? Fils de Dieu… quand même !

Elle fit asseoir Ganaël, et se mit à lui parler, comme jamais encore elle ne l'avait fait, elle qui, d'habitude, préférait se taire, ou se contenter de hocher la tête.

- Ecoute-moi, dit-elle.

Et elle raconta, depuis le début.

Le jour où son fils lui avait annoncé qu'il partait. Elle se souvenait si bien, si précisément, de chacun des mots qu'il avait dits ce jour-là, et surtout de son ton grave, mais paisible, et totalement déterminé... Elle, tétanisée, comprenant d'instinct que c'était un départ sans retour.

Par la suite, par les uns ou par les autres, elle avait eu des nouvelles. Elle avait appris qu'il s'était rendu auprès du Baptiseur. Et puis qu'il s'en était séparé. Et qu'il était parti au désert. Seul.

- Quelle idée d'aller s'enterrer au désert !, disaient certains.

- Mais c'est justement à ce moment, disait-elle, que mon esprit avait commencé à s'ouvrir, à entrevoir qu'il s'agissait bien d'un destin hors du commun.

Si bien qu'elle n'avait pas été tellement étonnée quand, ensuite, elle avait appris les guérisons, et les rassemblements de plus en plus importants quand son fils prenait la parole.

Et puis il y avait eu cette affreuse période, si sombre, où elle avait douté. Les miracles, oui. Les discours, oui. Mais pourquoi ces fréquentations ? Et pourquoi s'opposer à la synagogue, tenir tête aux prêtres, dire ce qu'il osait dire de la Loi…. Comment était-ce possible ? Comment avait-il pu en arriver là ? Est-ce qu'il oubliait d'où il venait ?

L'entourage disait qu'il avait perdu la raison, que ses succès lui avaient tourné la tête. Et que tout ça finirait mal. Et ne pourrait que déshonorer la famille.

Alors, elle avait cédé, elle les avait accompagnés quand ils avaient décidé d'aller le chercher pour le ramener au village.

Quand ils l'avaient retrouvé, et se tenaient devant lui, c'est elle qu'il avait regardée en premier. Et elle avait lu l'incompréhension dans son regard. Et une immense tristesse.

C'en était trop pour elle. Elle avait délaissé le groupe, était partie à l'écart, et s'était mise à pleurer.

Et lui l'avait cherchée.

Maintenant il se tenait auprès d'elle, et lui souriait.

- Mère…

Mais elle s'était redressée, l'avait pris dans ses bras.

- Tais-toi, mon fils, ne dis rien… Je te demande pardon… Va, mon fils, fais ce que tu dois faire. Tu es ma lumière, quoi qu'il arrive.

Et au travers de ses larmes, le sourire était revenu.

- Oh Mère, si tu savais comme j'ai besoin de savoir que tu es auprès de moi ! …

Ensuite, elle était allée chercher les uns et les autres.

- Nous rentrons, avait-elle dit, avec une autorité qu'ils ne lui connaissaient pas. Ils ne comprenaient pas grand-chose à ce qui se passait. Mais vraiment personne n'aurait songé à lui résister.

- C'est ce jour-là, dit-elle à Ganaël, que je me suis éveillée.

A partir de ce jour, elle était prête. Prête à entendre les choses les plus extraordinaires, comme les plus humbles. C'était comme si elle savait, avant même qu'on lui rapporte les faits.

Et quand on lui disait, sans trop comprendre, que, chaque fois qu'il le pouvait, il partait seul, à l'écart, au désert quand c'était possible, et qu'on ne savait trop pourquoi, ni ce qu'il y faisait, elle, elle savait.

Sans doute était-elle la seule à ‘entendre' la vérité des choses, celle d'une intimité qui, de plus en plus, prenait possession de son fils.

Et devant laquelle, de toute son âme, elle s'effaçait.

***

Ganaël essayait de comprendre. Il voulait en avoir le coeur net.

Il retourna donc chez Maryam.

- Il faut que tu m'expliques encore, Maryam, pour "Fils de Dieu".

- D'abord, mon ami, de quel Dieu parles-tu ?

- Mais nous savons bien, nous, qui est Dieu. N'est-ce pas toute la fierté de notre peuple et de toute notre histoire ? C'est bien à nous qu'il a été donné de connaître le vrai Dieu.

- Oui, je sais. Nous pensions, en toute bonne foi, comme tu le dis, savoir qui est Dieu. Comme s'il n'y avait pas de mystère. Et mon fils, lui, a montré un autre chemin, selon ce qui l'habitait de plus en plus.

Et c'est, je crois, ce qu'il avait de plus important à nous dire : qu'à sa manière, Dieu est du côté des plus petits d'entre nous, ceux que la vie a brutalisés, ceux qu'on dit impurs et qu'on met à l'écart à cause de ça.

Rappelle-toi comme il les aimait ! Et comme il était fier quand il les voyait, malgré tout, se remettre debout !

C'est que notre Dieu n'a que faire de la docilité de serviles sujets.

Et qu'Il n'aime rien tant que voir un vent de liberté venir caresser le visage des humains.

Et tu te souviens comment Ieshoua aimait dire : 'Abba' ?

- Peut-être, dit Ganaël, mais il a quand même été abandonné à la fin.

- Qui te dit, mon ami, qu'il a été abandonné ?

***

Au bord du chemin, une femme de son âge, portant sur son visage la plus totale des désespérances.

Maryam l'avait tout de suite reconnue : la mère de Judas.

Elle savait qu'elle aurait un jour à affronter ce regard. Elle savait que cela devait arriver tôt ou tard. Et, depuis des années, elle appréhendait ce moment.

Maryam attendait, comme pétrifiée. La femme, elle, sanglotait.

Et puis elle se mit à parler.

Elle dit ce jour maudit où on l'avait conduite auprès du corps convulsionné de son fils. On venait de le détacher de la branche et on avait jeté, par-dessus, un bout d'étoffe blanche.

- Mon fils avait pourtant été un vrai compagnon. Il aimait Ieshoua autant que les autres. Qu'est-ce qui s'est passé ? Quel désespoir s'est saisi de mon petit ? Pourquoi ?

Et maintenant tous l'ont renié, ils l'ont chargé de tout comme un bouc émissaire. Pour toujours il va rester celui qui a trahi. Et de moi on dit, et on dira : c'est la mère du traître.

La femme pleurait. Longuement, Maryam avait pleuré avec elle, silencieusement, sachant bien qu'il n'était pas en son pouvoir de mettre fin à toute cette douleur.

Et puis elle avait pris ses mains dans les siennes.

Et l'avait embrassée.

***

Ilane habitait le même village. Elle l'avait connu enfant, et elle avait remarqué depuis toujours sa façon de ne jamais baisser la tête, même quand on le réprimandait ; et surtout sa façon de prendre la défense des uns ou des autres en difficulté, surtout les plus faibles, ou ceux dont on se moquait trop facilement.

Elle l'avait vu grandir, la même fierté dans son regard, assoiffé de justice.

Certains même haussaient les épaules, le traitant d''idéaliste'.

Mais maintenant, Ilane ne faisait plus que de brèves apparitions au village. Nul n'aurait pu dire où il se cachait. Tout le monde savait qu'il était devenu un zélote.

Maryam admirait le total dévouement d'Ilane à la cause à laquelle il s'était donné. Elle approuvait, oh combien, son désir passionné d'un monde moins injuste, en commençant par la libération du joug romain. Elle-même avait assez dit que les trônes des puissants seraient renversés tandis que les petits, les humbles, seraient élevés.

Mais, plus d'une fois, elle avait mis Ilane en garde, pensant au chagrin de sa mère si les Romains parvenaient à lui mettre la main dessus. Chaque fois, Ilane répondait qu'il ne pouvait être question de pactiser avec l'ennemi, qu'il ne fallait pas lui demander de se résigner, ou de se contenter de petits compromis.

Maryam opinait, mais elle disait aussi que tous les moyens ne permettent pas de construire, que la brutalité ne s'accorde pas avec la recherche de la justice, et qu'en aucun cas, la plus belle des causes ne saurait avancer à coup d'assassinats.

Et qu'au creux de chacun des pires oppresseurs se cache aussi une lueur d'humanité.

Ilane secouait la tête, répondant que si tout le monde se retire, ou baisse les bras, l'occupation avait encore de beaux jours devant elle.

Mais Maryam ne parlait pas de baisser les bras, mais d'une autre façon de peser sur le cours des choses.

Et elle pensait à tant de paroles de son fils.

Et pas seulement à ses paroles.

***

Incroyable gentillesse de son jeune voisin Micha. Désireux, toujours, de rendre service.

C'était sur lui que Maryam se reposait pour les petits travaux de la maison qui, maintenant, excédaient ses forces.

Et Micha se sentait bien dans cette maison.

Il savait qu'il pouvait épancher, librement, son coeur. Même s'il n'avait encore jamais osé parler de certaines choses qui secrètement le tenaillaient.

Maryam n'ignorait rien de ce qui se disait dans le quartier, à voix basse, très basse, au sujet des attirances de Micha.

- Tu ne devrais pas le recevoir ainsi, lui disait-on. N'as-tu pas compris ce qu'il était ? Ne sais-tu pas ce que disent nos livres de ceux dont les penchants sont dévoyés ?

- Je connais nos livres tout autant que vous. Et les menaces de mort écrites dans notre Loi. Mais, voyez-vous, il y a longtemps que je ne me sens plus liée par des textes qui appellent au meurtre. Et que j'ai pris ma liberté par rapport à eux.

Et vous, auriez-vous oublié le chemin que nous a montré Ieshoua ? Comme si ce n'était pas un chemin de liberté ! Et comme si son Dieu était un Dieu de menace et de colère !

Un jour, Micha avait dit combien il regrettait de n'avoir été qu'un enfant quand Ieshoua était là.

- J'aurais tellement aimé le connaître 'en vrai'.

- Je le regrette, moi aussi. Je le regrette pour toi, Micha, et aussi pour lui. Je sais le bonheur qu'il aurait eu à te connaître.

Il y aurait eu tant de confiance entre vous.

Ce soir-là, personne, dans le quartier, n'avait compris pourquoi Micha était rentré chez lui en chantant et en dansant.

***

Il arrivait à Maryam de retourner à la synagogue, comme avant. N'y avait-il pas là toutes ses racines ? Et pourtant elle n'ignorait rien des distances qui s'étaient creusées. Elle savait que maintenant, elle était aussi ailleurs.

Souvent, elle y croisait Hillel.

Maryam avait toujours admiré son érudition. Plus d'une fois, ses prises de parole la dépassaient, mais c'était un homme droit, et Maryam n'avait jamais renoncé à comprendre et à aimer leur histoire commune.

De son côté, Hillel était sincèrement curieux de l'itinéraire de Maryam. Ils étaient restés amis, et avaient goût à se parler, même si parfois, Hillel ne pouvait s'empêcher de s'enflammer, et de partir dans des considérations échevelées sur tel ou tel verset de la Torah.

Ou bien, car il n'était pas à une contradiction près, il arrivait qu'il traverse des périodes de noir pessimisme. "Que peut-on bien dire de Dieu ?", "Peut-on vraiment en parler comme de Quelqu'un ?".

Ou encore, il partait dans d'interminables et fumeuses considérations, à la mode chez certains de ses amis, à propos du "divin".

Et puis, quand il voyait Maryam relâcher son attention, il s'arrêtait net, s'excusait de s'être ainsi emporté, et demandait doucement ce que elle, elle pensait.

Un jour, alors qu'il la faisait parler de son fils, Maryam avait eu ces quelques mots :

- Au fond, tout ce qui est arrivé, c'est comme une histoire d'amour.

Hillel avait mollement protesté, pour la forme, disant savamment que le mot 'aimer' était bien flou, risquant de s'enliser dans un sentimentalisme plus ou moins infantile.

- Tes amis, Maryam, n'échappent pas toujours à ce risque, tu le sais.

Elle le savait. Mais ne pouvait s'empêcher de continuer :

Quand je parle d' "aimer", je veux juste dire quelque chose comme : s'émerveiller de l'autre, de ce qu'il est.

Malgré tout ce qui crie le contraire.

Malgré toutes les questions sans réponse.

Ieshoua savait si bien dire que l'amour est le seul lieu où l'humanité peut devenir semence d'éternité, que rien d'autre ne peut tenir tête à l'abîme.

Et que chaque homme, chaque femme, est un secret, disposé à l'immense.

***

Un autre jour, Hillel, toujours curieux, lui avait demandé des nouvelles de la religion naissante qui, chacun le voyait, se répandait dans tout le pays, et même au-delà.

- Franchement, avait dit Maryam, l'important est-il d'appartenir à tel ou tel groupe ? Et mon fils a-t-il vraiment voulu inaugurer une religion ou fonder un nouveau temple ?

Elle expliquait comment ça avait été plutôt l'affaire des compagnons qui, après son départ, avaient repris le flambeau. Et leur façon à eux de continuer à mettre leurs pas dans la trace qui avait si définitivement illuminé leur paysage.

- Mais, de toute manière, c'est bien une immense aventure qui avait pris son élan…

Bien plus, bien mieux, que ce qu'on appelle une religion.

Et comme Hillel ne semblait pas convaincu, Maryam avait continué :

- De tout ça, il est vrai que beaucoup pensent qu'il ne va bientôt plus rien rester.

Et il est vrai aussi que nous n'avons rien de plus, que nous ne savons rien de plus, que le commun des gens.

Et que le mystère reste le mystère.

Sauf que, ami Hillel, sur notre chemin d'humanité, nous savons maintenant que même quand la nuit nous envahit, elle reste habitée par le secret d'une Présence, veillant à sa façon sur nous, et sur l'immensité du monde.

(…à suivre)

Christian Biseau

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1 octobre 2013 2 01 /10 /octobre /2013 21:57
Christian Biseau Le temps de Maryam.(1)
Christian Biseau
LPC n° 23 / 2013

Les événements de Pâques étaient loin maintenant.

Au tout début, Maryam avait trouvé refuge chez l'ami de son fils. On le lui avait vivement conseillé, le temps, disaient ses proches, de surmonter le traumatisme, de se consoler, de laisser le deuil commencer à faire son travail.

Et d'ailleurs n'était-ce pas ce qui avait été convenu avec son fils ?

Maryam s'était laissé faire, sachant bien, au plus profond de sa chair, qu'il est des douleurs que rien ne saurait atténuer.

Et puis il y avait eu l'incroyable façon dont les choses avaient été bousculées.

Au début vraiment, autour d'elle, il n'y avait guère eu de place pour la nostalgie, tant était grande l'enthousiasmante attente de ce qui, sûrement, n'allait pas tarder à arriver. Maryam était comme les compagnons. Comme eux, elle se préparait à l'imminence du dénouement.

Mais le temps avait passé, et rien n'était venu.

Petit à petit, les uns et les autres s'étaient fait une raison, bien obligés d'admettre qu'il en irait autrement que ce qu'ils avaient imaginé, et espéré. Comprenant qu'il leur fallait voir les choses autrement.

Alors Maryam s'en était retournée chez elle, heureuse de retrouver son village, et tous les souvenirs qui hantaient chaque ruelle. Impatiente d'habiter à nouveau sa maison, cette maison où Ieshoua avait été enfant, avait grandi, jusqu'au jour où….

Et elle continuait à porter dans son coeur, comme un trésor enfoui, toutes ces choses si étonnantes qu'il lui avait été donné de vivre.

***

Pourtant, difficile de ne vivre que de souvenirs, ou de longues méditations solitaires.

Les journées de Maryam étaient pleines d'abord des simples choses de la vie, des petites rencontres qu'elle aimait tant.

Elle qui savait goûter l'humble bonheur des jours, et qui aimait dire que l'ordinaire du quotidien l'éclaboussait de lumière.

***

La petite Sarah, croisée à la fontaine, timidement lui avait demandé :

- C'est vrai ce qu'on dit, que tu penses tout le temps à Dieu ?

Maryam avait ri.

- Tout le temps, non, je ne peux pas dire ça ; mais souvent, oui ; oui, bien sûr.

Sarah avait baissé tristement la tête, disant que, elle, elle n'y arrivait pas…

Maryam l'avait consolée d'une caresse.

- Je vais te dire un secret, petite Sarah : ce qui compte, c'est que Lui, il pense à toi…

Allez, va vite jouer maintenant…

Ou bien le jeune Malkiel, si brillant dans ses études.

A Maryam qui l'interrogeait sur la façon dont il voyait son avenir, il avait confié :

- Je ne chercherai pas à devenir important comme un prince, je veux juste aider les gens à se sentir mieux dans leur vie.

Et il avait demandé :

- Et Ieshoua, à mon âge, est-ce qu'il savait qu'il serait célèbre ?, est-ce qu'il savait ce qu'il ferait plus tard ?

- Non, il n'en parlait pas ; en tout cas, pas à la maison. Mais c'est moi qui me posais la question, surtout quand je le voyais perdu dans ses pensées, comme s'il était ailleurs, et comme si c'était tellement important.

- Il ne jouait pas ?

- Oh si ! Exactement comme toi, aux mêmes jeux, aux mêmes endroits. Et je suis sûre qu'il aurait aimé jouer avec toi.

Il était si gai, tu sais.

Si gai, et par moments si grave aussi, ajouta Maryam pensivement…

***

Les images familières d'autrefois ne la quittaient pas.

L'enfance de son fils, les premiers pas, les premiers mots, les premières bêtises…,

Plus tard, adolescent, la façon dont Rebecca, Hana et les autres, cherchaient à se faire remarquer de lui…

Et, depuis tout petit, le temps qu'il aimait passer dans l'atelier d'Iosef, son père.

- Quel malheur que la maladie ait emporté Iosef si tôt ! Quel bon père et bon compagnon il avait été ! Comme il me manque, mon Iosef !

Est-ce qu'il aurait partagé les mêmes réticences qu'elle quand Ieshoua avait quitté le village et adopté son étrange mode de vie ?

Ce qui est sûr, c'est qu'il aurait été tellement fier, lui aussi, de la notoriété grandissante de leur fils. Même si, pas plus qu'elle, il n'aurait pu deviner pareil itinéraire.

Ce qui est sûr aussi, c'est qu'il aurait été si réconfortant d'affronter ensemble les regards de travers qui étaient ensuite apparu, et l'hostilité de plus en plus manifeste des puissants et des savants… jusqu'au rabbin du village qui depuis longtemps changeait de trottoir quand il apercevait Maryam au bout de la rue.

Et comme elle aurait aimé pouvoir s'appuyer sur Iosef à la fin quand tout s'écroulait.

Il lui avait tant manqué, son Iosef, quand elle était là, impuissante, ne pouvant rien faire pour atténuer, ne serait-ce qu'un peu, l'horreur des tourments de leur fils, et le vide de son abandon.

Et comme ça aurait été bon aussi d'être ensemble après, quand l'inimaginable était devenu lumineuse évidence.

***

Ganaël ne faisait pas partie des compagnons du début. Ce n'est que vers la fin qu'il avait rencontré Ieshoua. Il se rappelait chaque minute de cette rencontre. A vrai dire, en une seconde, il avait su que c'était la rencontre de sa vie.

Plus tard, après les évènements, Ganaël avait pris l'habitude de venir voir Maryam, de la questionner, de l'écouter.

Bonheur quand elle racontait son fils. Et tout ce qui, au fil du temps, continuait à être lumière.

Et quand les questions se faisaient trop insistantes, fascinante aussi était sa façon de répondre paisiblement "Je ne sais pas", et même parfois "Je sais de moins en moins".

Petites paroles, qui pourtant n'étaient que des paroles de confiance.

***

Une des histoires que Ganaël ne se lassait pas d'écouter, de ré-écouter, c'était l'histoire de celle qu'on appelait ‘la grecque'. Une femme d'un autre pays, d'une autre culture. D'une autre religion. Ou peut-être de pas de religion du tout.

Maryam se souvenait très bien du jour où cette femme était allée trouver son fils, parce que sa petite fille était malade, dans un état désespéré. Maryam partageait si fort la détresse de la femme. Et elle avait aussi tout de suite senti la confiance qui l'habitait. Inconditionnelle, comme une humble absolue certitude.

Quand il avait remis la femme à sa place, disant avec brusquerie qu'il ne convient pas de donner le pain des enfants aux chiens, Maryam voyait encore la grecque se redresser de toute sa taille.

- Oui certes, avait-elle dit, refoulant ses larmes, mais est-ce que les chiens ne mangent pas les miettes qui tombent sous la table ?

Le grand silence qui avait suivi.

Maryam avait vu Ieshoua s'immobiliser, comme statufié, et regarder la femme avec stupéfaction.

Et il avait souri, étonné d'admiration.

Comme si cette femme étrangère déchirait un horizon trop étriqué. Devant tant de douleur et tant d'amour, quelle clôture pourrait subsister ?

Maryam racontait comment, à la stupeur de tous, il avait pris la main de la grecque, lui avait dit merci et de vite rentrer à la maison.

- Fais vite, ta petite fille t'attend. Ne perds pas de temps, mon amie.

***

On lui rapportait, bien sûr, les faits et gestes des premiers compagnons.

Maryam avait pour chacun d'eux une tendresse particulière.

Combien de fois avait-elle admiré leur courage inattendu, et applaudi leurs succès ! Pleinement solidaire.

Et eux, quand ils le pouvaient, ils aimaient venir frapper à sa porte, s'asseoir près d'elle, lui raconter.

Auprès d'elle, leurs petits côtés qu'elle connaissait bien, leurs maladresses, leurs petites querelles de pouvoir, leur envie de se mettre en avant etc…. c'est comme si tout se remettait à sa juste place.

Et pourtant elle ne proférait ni reproche ni semonce ni conseil, préférant écouter. Présente simplement. Sa place était en retrait. C'est son silence qui parlait.

Ainsi, d'habitude, elle ne disait presque rien, se contentant de quelques questions, de ces questions qui guident vers les réponses.

Mais il y avait aussi les moments où elle leur disait : rappelez-vous ce jour où …, rappelez-vous ce paysan qui lui avait dit …, rappelez-vous quand il avait tenu tête à …, rappelez-vous….. Oui, maintenant ils se rappelaient, mais avec elle ces souvenirs éclataient de lumière toute neuve.

Ils auraient voulu qu'elle continue à parler, qu'elle ne s'arrête jamais.

Puis venait le moment tout simple où ils partageaient un peu de pain et de vin, se souvenant de tout, laissant descendre en eux l'essentiel, l'insaisissable présence.

Ensuite, ils pouvaient repartir, se sachant plus forts, dans leur confiance raffermie.

***

Il y avait eu ce soir où quelques-uns étaient venus lui raconter ce qui venait d'arriver avec un certain Corneille.

Les compagnons étaient vaguement inquiets : était-ce bien ça qu'il fallait faire ? Est-ce qu'on n'allait pas trop loin en laissant adhérer un militaire romain ?

C'est vrai qu'il y avait déjà eu le baptême d'un Samaritain. Mais ça, on pouvait le comprendre : les Samaritains sont certes bizarres, mais ils font partie de la famille juive. Mais un Romain ! En quoi pouvait-il être concerné par leur aventure ?

En fait, ils étaient venus demander à Maryam ce qu'elle en pensait.

Quel étonnement quand elle, elle n'avait pu cacher son bonheur.

Comme si, secrètement, elle attendait ce moment.

Alors, ce soir-là, elle, si silencieuse d'habitude, leur avait parlé, longuement. Elle leur avait parlé du Dieu de son fils. Bien sûr qu'il n'est pas le Dieu d'un clan. Mais le Dieu de tous. Le Dieu de chacun.

Le baptême d'un païen, c'était une nouveauté ? Certes, mais cette nouveauté, elle l'espérait, elle l'attendait. Pour elle, c'était une évidence. Depuis longtemps elle savait que la bonne nouvelle qui habitait Ieshoua n'était pas réservée à un peuple particulier, mais concernait l'humanité de chacun, de par le monde. Et qu'il n'y avait plus de frontière entre le peuple élu et le monde des impies.

- Mais la Torah ?, interrogeaient-ils.

- C'est vrai qu'elle est belle, notre Torah.

Mais qu'en avons-nous fait ? Peut-être que, si nous savions regarder plus profond que la surface, nous comprendrions que c'est justement elle qui nous a conduits à ce qui arrive aujourd'hui, qui nous indique cette direction nouvelle.

- Ce qui compte n'est plus de savoir si vous êtes du côté du pur ou de l'impur. Le salut n'est plus une question de tradition, de tribu, de rites.

Et rappelez-vous que vous êtes libérés de toute soumission.

Ni esclaves, ni même enfants, mais amis.

Libres puisque regardés dans votre dimension d'infini, avec tant d'estime et de respect.

Les compagnons étaient quelque peu abasourdis.

C'est exactement comme du temps de Ieshoua, murmuraient-ils. Comme toutes les fois où ses paroles dérangeantes nous ont bousculés.

Ils sentaient bien que, à nouveau, quoi qu'il leur en coûte, ils étaient acculés à changer de regard et d'horizon.

***

Une patrouille romaine venait de tomber dans une embuscade.

Le village voisin avait été aussitôt cerné, et les représailles ne s'étaient pas fait attendre.

Maryam connaissait bien le jeune Amiel. Il n'avait rien à voir avec cette histoire, mais avait eu le tort de passer non loin de là. Les Romains l'avaient cueilli.

Torturé tout un jour et toute une nuit. Et, au petit matin, les villageois avaient retrouvé son pauvre corps disloqué, dans un fossé.

Maryam s'était rendue chez les parents d'Amiel.

Elle n'avait rien pu leur dire. Seulement pleurer avec eux.

Puis elle avait aidé à préparer thé et gâteaux pour tous ceux qui étaient là, ou qui allaient défiler.

Mais son coeur était en colère, contre le monde entier. Et aussi, pourquoi le cacher ?, contre le Ciel.

- Comment des hommes peuvent-ils faire ça à d'autres humains ? Comment de telles choses sont-elles possibles ?

Et toi, Ieshoua, comme j'aurais aimé que tu sois là !

Qu'est-ce que tu aurais dit, mon fils ?

(… à suivre)

Christian Biseau

(1) Nous avons publié "Histoires de Galilée" de Christian Biseau (LPC 3 / 2008 - 8 / 2009) en plusieurs épisodes, comme des petits temps de respirations qui nous semblaient pleins de fraicheur, entre des articles souvent plus corsés.
L'auteur nous envoie une nouvelle fiction et à nouveau nous sommes tombés sous le charme de son écriture. Il nous livre, à chaque instant, une petite perle d'humanité toute illuminée d'évangile profond que nous voulons vous partager. (retour)
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1 janvier 2013 2 01 /01 /janvier /2013 19:42
La nuit est douce.
Ivan Vanham
LPC n° 20 / 2012

Joseph fut réveillé par les pleurs de Jésus. Il se leva, se précipita vers la paillasse de l’enfant. Le corps secoué de sanglots étouffés, Jésus s’agitait sur sa couche et marmonnait, encore égaré dans un demi-sommeil : "Non, je ne veux pas, ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai… Il l’est, il l’est !"
Joseph lui passa tendrement la main dans les cheveux.
- Calme, gamin, calme… Me voilà, n’aie plus peur…
Lentement, le petit bout d’homme émergea de son cauchemar, ouvrit les yeux, saisit la main de Joseph et la pressa avec force contre sa joue couverte de longs filets de larmes.
- Toi, tu viens de faire un vilain rêve…
- Oui, soupira l’enfant, un sale cauchemar…
- Ne pleure plus, tout va bien maintenant. Je suis là. Viens… viens donc avec moi, respirer l’air du dehors. Cela t’apaisera. La nuit est douce…
Devant la maisonnette du charpentier, était un olivier sous lequel Joseph et l’enfant s’assirent, flanc contre flanc.
La nuit était douce, en effet.
Joseph sentit vibrer jusque dans son propre corps les sanglots du gosse, qui s’espaçaient lentement, au fil des minutes.
Soudain, un bouquet d’étoiles filantes illumina la voûte céleste.
- Oh ! Tu as vu ? fit Jésus, apeuré.
- Oui… Ce sont des étoiles qui, comme toi, sans doute, viennent de faire un mauvais rêve. Alors, leurs larmes éclaboussent le ciel !
Un moment passa. L’homme se pencha vers l’enfant :
- Dis-moi, ton cauchemar était-il donc encore plus terrible que celui des étoiles, là-haut, dans le firmament ?
Pour toute réponse, Jésus se pelotonna contre Joseph.
- Tu ne désires pas me raconter ton méchant rêve ?
L’enfant se redressa, le corps encore secoué d’un reste de sanglot, et planta son regard mouillé dans les yeux de l’homme :
- Non, je n’ose pas, je ne veux pas. Tu aurais trop de peine.
- Moi, de la peine ? Que vas-tu imaginer là ? De toute façon, qu’il soit songe agréable ou terrible cauchemar, un rêve n’est que rarement le reflet de la réalité… Alors, raconte-moi…
Le petit bonhomme ne répondit pas.
Il leva les yeux vers la voûte céleste, toujours rayée par de longues traînées luminescentes.
- Elles pleurent vraiment beaucoup, tes étoiles !
- Parce qu’elles n’ont sans doute personne à qui raconter leur cauchemar, rétorqua Joseph. Toi, tu as plus de chance qu’elles : tu peux te confier à moi… Je suis là, prêt à t’écouter…
Mais l’enfant resta muet.
Il y eut un long silence, sous les étoiles filantes.
Soudain, Jésus frissonna :
- J’ai froid…
- Rentrons, lui dit Joseph.
Ils se levèrent. L’enfant marchait devant, l’homme le suivait, la main sur son épaule. Ils s’apprêtaient à franchir le seuil de la maisonnette lorsque Jésus s’arrêta :
- Attends… fit-il.
Il se tourna vers Joseph :
- Je vais tout de même te raconter mon sale rêve…
L’homme mit un genou à terre. Leurs visages se faisaient face.
- Je t’écoute.
Alors, Jésus posa sa joue contre celle de Joseph et murmura :
- J’ai rêvé que tu n’étais pas mon papa…

Ivan Vanham

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