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29 février 2020 6 29 /02 /février /2020 09:00
bateau lpc De la prêtrise à l’abandon des doctrines
Réactions
Pascal, Henri, J.M., Francis

Le livre de Roger a été classé "meilleure vente" sur le site AMAZON pendant une semaine (catégorie "théologie")

Réaction de Pascal Hubert dans Golias Hebdo n°533

« Mon livre va à contre-courant de la mentalité croyante ambiante, car il témoigne de mon abandon de l’Église Catholique et de mon cheminement vers l’incroyance religieuse avec sa justification. » Roger Sougnez

Je lis en ce moment De la prêtrise à l’abandon des doctrines. Un livre de déconditionnement salutaire, de Roger Sougnez. S’il n’a pas la forme du pamphlet, il n’en conserve pas moins le tranchant de l’épée. Venant d’un prêtre qui a quitté le sacerdoce en 1987, âgé aujourd’hui de 92 ans, c’est chose suffisamment rare et précieuse pour s’y arrêter un instant. En d’autres temps, à n’en pas douter, pareille audace aurait valu à son auteur la mise à l’Index et les bûchers de l’Inquisition. Mais, au XXIe siècle, comment croire encore à tant inepties religieuses ?

Ce livre, sans langue de bois et d’une parfaite cohérence, sera incontestablement apprécié des croyants qui sont mal à l’aise dans leur foi du fait des dogmes et des enseignements du Magistère qu’ils ressentent de plus en plus comme d’un autre temps. Disons-le sans détour : arguments à l’appui, ils seront confortés à les abandonner purement et simplement et à se faire enfin confiance. À l’inverse, ce livre sera honni par celles et ceux qui s’en tiennent encore à la Bible et à la Tradition comme « Parole de Dieu » donnée et interprétée infailliblement par la seule « Église une, sainte, catholique et apostolique ». Comment s’en étonner d’ailleurs ? Toute remise en question du Magistère a toujours été clivante (la « crise moderniste » est lourde d’enseignements à cet égard) : elle en libérera certains d’un joug devenu insupportable, en insécurisera d’autres qui pensaient vivre de certitudes et ne plus avoir à chercher ni à douter. Parce qu’il ne s’agit pas, en l’espèce, de proposer quelques réformes d’ordre pastorales, mais bien de saper l’autorité de l’Église Catholique comme étant définitivement inapte à guider – et à fortiori, à « sauver » ! – l’humanité. Jugez-en plutôt : exit le péché originel, clef de voûte de tout l’édifice religieux ; exit les dogmes aussi fondamentaux que la divinité de Jésus, la Trinité, Marie vierge et mère de Dieu, l’Enfer et la Résurrection ; exit les sacrements ; exit encore l’historicité de la Bible et de ses miracles, exit enfin le monumental catéchisme de l’Église catholique, promulgué par le pape Jean-Paul II en 1992 et qui s’avère totalement anachronique et non crédible…

Reprenant les mots d’Albert Einstein, la pensée de Roger Sougnez pourrait se résumer ainsi : « Le mot Dieu n’est pour moi rien de plus que l’expérience et le produit des faiblesses humaines, la Bible un recueil de légendes, certes honorables, mais primitives qui sont néanmoins assez puériles. Aucune interprétation, aussi subtile soit-elle ne peut selon moi changer cela. »

Mais, cela dit, vous ne trouverez aucune rancœur ni règlement de compte dans le propos. Roger Sougnez, désormais athée tranquille, s’est laissé guider par le seul souci de vérité, de fidélité à soi et d’honnêteté à l’égard de ses anciens paroissiens et étudiants qu’il regrette d’avoir involontairement induits en erreur. Ses propos sont, en effet, le fruit d’un long cheminement et de recherches rigoureuses qui l’ont amené à ne plus enseigner ce qu’il percevait peu à peu comme des chimères. Évoquant Albert Jacquard, éminent généticien et biologiste, il estime qu’ « il n’y a rien de pire que de ne pas s’autoriser à dire ce que l’on pense vraiment ». Et cette réalité vaut évidemment pour tant d’autres dans l’Église qui ne partagent plus les enseignements du Magistère, mais n’osent pas encore le dire, par crainte d’ébranler la foi des croyants, par obéissance à l’Institution ou par manque de courage. Exception faite de quelques-uns cités par Roger Sougnez, dont Jacques Musset (qui préface le livre), Gérard Fourez, Jean Kamp, Roger Lenaers ou encore Lytta Basset.

La question légitime que l’on se pose inévitablement face à pareil « retournement » : mais que reste-t-il de vrai alors ? Sur quoi ou sur qui encore s’appuyer ? Roger Sougnez croit en l’historicité de l’homme Jésus, un homme exceptionnel, mais qui, lui aussi, fut soumis à son temps et dont, en définitive, nous savons bien peu de choses. Ainsi, reprenant les propos de Gérard Mordillat : « Personne ne peut affirmer avec exactitude où les évangiles ont été écrits. Ni quand ni par qui ni pour qui ni contre qui. » Tout au plus peut-on considérer que « son message [de Jésus] et sa vie d’ouverture, de vérité, de paix et d’amour, dénonçant mauvaise foi, hypocrisie et suffisance ont permis à l’humanité de connaitre un progrès substantiel ». Mais, Roger Sougnez de nous mettre en garde : « Remarquons que deux dangers guettent celui qui a le souci de prendre Jésus comme modèle. Premièrement, le monde actuel est tellement différent, qu’il faut une grande prudence dans cette imitation. Ce qui était excellent à une certaine époque peut être contre-indiqué à une autre. Deuxièmement, l’important pour un être humain n’est pas d’imiter un autre, mais de découvrir son projet personnel de vie où il pourra développer au mieux ses propres potentialités. » Ce point me paraît fondamental : il ne s’agit plus de vivre sa vie par procuration, mais d’oser enfin la vivre pleinement par soi-même. C’est là une révolution copernicienne, un changement de paradigme, une véritable entreprise de libération intérieure. En conclusion du chapitre sur « La morale », Roger Sougnez entend d’ailleurs rencontrer l’objection selon laquelle son livre aboutirait à ôter tout « sens à la vie ». « Bien au contraire ! », affirme-t-il. « Ne plus adhérer à la morale catholique traditionnelle, dont beaucoup de points ne sont plus pertinents, ne signifie nullement vivre sans morale ! Ce serait ignorer la multitude des humains et singulièrement les athées et les agnostiques, qui ont choisi de vivre leur engagement autrement en osant le libre examen. Nous devrions nous efforcer de déployer notre énergie afin de promouvoir des valeurs, qu’elles soient individuelles et sociétales, authentiques même si elles sont exigeantes, qui donneront sens à notre existence : davantage de vérité, de justice, d’honnêteté, de souci de l’autre, etc. C’est là un programme exaltant. »

Nous le voyons, pareille prétention est à mille lieues du discours ecclésial qui entend soumettre la vie de tout croyant à la « Parole de Dieu » et à la « Sainte Tradition » comme seules « Vérité » de nature à nous conduire au Salut… Et comment ne pas s’apercevoir que la peur de l’enfer et la culpabilité de vivre sa vie auront permis à l’Église de maintenir leurs ouailles sous l’emprise de ses enseignements, y compris ceux que les sciences ont démentis depuis longtemps (à commencer par la Création de l’univers et de l’être humain, selon le livre de la Genèse…). Un livre de déconstruction méthodique donc, aux accents nietzschéens – « Et pourquoi n’irais-je pas jusqu’au bout ? J’aime à faire table rase » –, qui ravira les plus audacieux. Mais Roger Sougnez le sait parfaitement : malgré toutes les bonnes raisons d’abandonner des croyances illusoires, elles n’en restent pas moins profondément ancrées au point où les remettre en question peut se révéler impossible pour nombre de croyants.

Un livre captivant, à lire lentement, à méditer, à laisser descendre au fond de soi et à reprendre encore, tant nous avons été bercés par de douces illusions et tant les sujets révisés sont nombreux : la Révélation, quelques grands dogmes, les sacrements, la morale, l’élaboration du catholicisme, la religion, sans oublier le parcours lent et lucide qui amènera peu à peu Roger Sougnez à l’incroyance, ainsi que les raisons impérieuses d’un tel travail. Un livre qui fait du bien, mais qui invite à un décapage radical. C’est précisément, on l’aura compris, ce qui fait de ce livre un grand livre qui vient combler un vide « en passant au crible les positions fondamentales du catholicisme pour en dénoncer l’inconsistance ». Au fond, s’il fallait une justification à ce livre et une excellente raison de le lire, ce serait celle-ci : « Il n’est pas éthiquement défendable de dissimuler des faits pour la seule raison qu’ils pourraient entrer en conflit avec des croyances auxquelles on est attaché. Qui plus est, c’est une insulte à l’égard de nos semblables, qui sont ainsi traités comme des enfants trop immatures pour regarder la vérité en face. »

Le témoignage de Roger Sougnez me fait songer au Testament de Jean Meslier, autre prêtre devenu athée, qui au XVIIIe siècle déjà osait affirmer : « Pesez bien les raisons qu’il y a de croire ou de ne pas croire, ce que votre religion vous enseigne, et vous oblige si absolument de croire. Je m’assure que si vous suivez bien les lumières naturelles de votre esprit, vous verrez au moins aussi bien, et aussi certainement que moi, que toutes les religions du monde ne sont que des inventions humaines, et que tout ce que votre religion vous enseigne, et vous oblige de croire, comme surnaturel et divin, n’est dans le fond qu’erreur, que mensonge, qu’illusion et imposture. »

C’est précisément ce que refuse l’Église Catholique et que Roger Sougnez – avec quelques rares pionniers qu’il faut espérer de plus en plus nombreux – nous propose d’oser enfin : l’abandon des doctrines.

Et le livre de se refermer sur une urgence à vivre : « Il nous appartient d’inventer notre propre parcours de vie, avec lucidité sur nous-mêmes et sur nos croyances et avec empathie pour les humains, sans nous laisser enfermer dans d’anciens canevas de pensée. La vie est si précieuse et si courte, veillons à ne pas la gâcher. »

Pascal HUBERT, Golias Hebdo, n° 533

Réaction de Henri Huysegoms

J’apprécie hautement le livre « De la prêtrise à l’abandon des doctrines » que je possède et relis de temps en temps. Je suis totalement d’accord avec son contenu.

Sougnez a attendu le grand âge pour le faire publier. Comme je le comprends.

Je me trouve aussi parfois confronté à la pensée de gens qui acceptent totalement tout ce qu’a promulgué l’Église comme vérité absolue.

Si on faisait douter ces gens de la véracité des affirmations dogmatiques, de leurs « certitudes », cela n’aboutirait qu’à les déboussoler.

Je n’ai pas encore le franc parler de Spong et de beaucoup d’autres.

Amitiés,

Henri Huysegoms

Réactions personnelles à la lecture du livre de Roger Sougnez

Malgré quelques petits problèmes rencontrés pour me le procurer, j’ai reçu et lu le livre de Roger Sougnez recommandé par LPC.

Je le trouve très richement documenté. En quelque 200 pages, il rassemble de nombreuses citations du Catéchisme de 1992, un relevé de multiples contradictions entre les évangiles, des exemples de mauvaises traductions de l’hébreu ou du grec qui aboutissent à des dogmes contestables, des tas de remarques judicieuses sur l’abus de pouvoir de l’Eglise. Il reconnaît par ailleurs que les valeurs prônées et vécues par Jésus restent riches (p.62) et il exprime une certaine admiration pour le pape actuel.

Voilà pour les aspects positifs.

Néanmoins ce livre me déçoit profondément. D’abord parce qu’il ne m’apprend rien. Il y a bien longtemps que grâce à des livres qu’il cite (Lenaers, Musset, Kamp), grâce aussi à LPC, de nombreux chrétiens progressistes ont pu déjà faire un cheminement analogue sans tomber pour autant dans un nihilisme qui frôle le désespoir. L’auteur a beau se défendre d’être matérialiste, il ne laisse aucune place à un mystère, une transcendance, un au-delà de l’homme. S’il démolit l’Eglise catholique, il aurait peut-être pu laisser de la place pour un Christianisme libéré des dogmes (il le fait mais à peine). Il ne croit pas à la Résurrection de Jésus, moi non plus mais je crois qu’au matin de Pâques les apôtres se sont relevés et eux sont donc ressuscités d’une certaine manière et ont transmis un message extraordinaire même si son expression a pris quelques rides au fil du temps.

On dirait que l’auteur n’a pas réussi à dépasser la critique négative propre à l’adolescence pour arriver à reconstruire à partir des « mythes » anciens un questionnement nouveau qui dépasse le fondamentalisme tout en redonnant du sens.

Personnellement il y a longtemps que je ne crois plus aux dogmes, que je trouve le langage de l’Eglise tout à fait inadéquat, même s’il y a une légère avancée, beaucoup trop lente sans doute. Je crois cependant l’institution nécessaire pour transmettre l’évangile qui ne peut se vivre que dans une communauté. Et je reste à l’intérieur avec l’espoir, illusoire peut-être, de contribuer à la faire évoluer un peu à la fois en collaborant avec d’autres chrétiens progressistes. J’essaie cependant de ne pas choquer ceux qui ne pensent pas comme moi afin de ne pas rompre à l’avance toute possibilité de dialogue.

D’autres lectures me semblent beaucoup plus judicieuses pour faire évoluer les mentalités. Je pense aux livres de Marie Balmary qui donnent des interprétations de passages de l’ancien et du nouveau testament qui les rendent parlants pour notre temps. Je pense aussi à un livre tout récent : Jésus selon Mathieu. Héritages et rupture par Colette et Jean-Paul Deremble qui propose verset après verset une relecture de Mathieu qui s’appuie sur tous les outils modernes de l’analyse de textes. Ces livres-là sont porteurs d’Espérance tout en dépassant l’obscurantisme.

J.M. 6 juin 2018

Réaction au livre de Roger Sougnez

Chères amies, chers amis,

Je reste tout de même un peu songeur devant ce programme et ce titre, car que reste-t-il finalement ?

Souvenons-nous de cette petite pointe de colère d'André Verheyen face à qui lui disait "je ne sais plus que croire" et, dès lors, estimait qu'on faisait du mauvais travail.

Autant je suis contre l'hyper-conservatisme (nous avons "souffert" récemment en assistant par hasard et sans nous y attendre, à une messe Lefèvriste à Saint-Brieuc qui nous a démoli le moral pour tout un moment), autant je me reconnais désarçonné ici par ce côté "tabula rasa" : c'est ainsi.

Bien amicalement,

Francis 7 février 2019

8 février 2020 6 08 /02 /février /2020 09:00
Jacques Musset Le « Dieu » inédit de Marcel Légaut III
« Nous avons des yeux pour voir. Pour croire, nous avons notre existence. »
Jacques Musset

3. La troisième voie d’approche du mystère de Dieu par Légaut est son compagnonnage avec Jésus de Nazareth

Pour Légaut à la recherche de sa propre humanité, Jésus est l’homme qui a vécu pleinement la sienne dans le contexte humain et religieux de son époque. Il découvre le cheminement intime du nazaréen non pas en partant d’affirmations dogmatiques, mais en s’intéressant avant tout à la manière dont il a misé sa vie autant qu’on puisse la connaître à partir des témoignages des premiers disciples. Ce qui passionne Légaut c’est, en méditant les évangiles, de percevoir comment Jésus s’est approprié de l’intérieur les événements de sa propre existence : ses rencontres avec des hommes et des femmes situées diversement, et dans bien des cas marginalisés socialement et religieusement, ses engagements à ses risques et périls en faveur de la dignité de l’homme bafoué pour toutes sortes de raisons, ses oppositions et ses conflits qui se sont accrus avec les tenants de la religion juive officielle : les grands-prêtres du Temple et les gardiens pointilleux de la Loi écrite et orale et finalement sa propre mort qu’il pressentait. Ainsi Légaut devine-t-il l’évolution intérieure de Jésus qui s’est faite d’étape en étape, de prise de conscience en prise de conscience, de choix en choix impliquant un certain nombre de refus et de tâtonnements.

Légaut constate en même temps qu’au cœur de son cheminement, Jésus se référait constamment à son Dieu comme à la source de ses engagements, de son enseignement et de sa pratique libératrice : Présence inspirante pour lui de ses choix et de ses refus. « Ce que Jésus a enseigné, il l’a d’abord découvert tout au long de sa vie. Il l’a vécu grâce à sa fidélité à correspondre aux événements, aux rencontres, mais aussi grâce à ce qui montait en lui en ces occasions, notamment pendant ses nuits de prières » (PP 77-78)

Légaut se sent ainsi en connivence avec la démarche de Jésus dans son rapport avec « son Dieu », car, pour lui aussi, Dieu est la source inspirante de son existence. En dépit de leurs différences de vocabulaire et de représentations, liées à leurs différences d’enracinement culturel, ce qui les unit, c’est le mouvement intérieur qui les lie à Celui que Jésus appelle son Père et que Légaut nomme autrement : « Action inséparable de l’être qu’elle visite, Discrète amorce au coeur des créations de l’homme, Source des exigence intimes qui s’élèvent du coeur, Origine des appels des profondeurs de l’homme, Eclairs qui illuminent le cheminement de l’homme, Réalité secrète au coeur même du réel... » Dans les deux cas cependant, en Jésus et chez Légaut, Dieu n’est pas perçu comme réalité extérieure, mais intérieure à l’homme ; dans les deux cas, l’action de Dieu en l’homme ne le déresponsabilise pas ; dans les deux cas, l’inspiration de Dieu ne se perçoit qu’à travers la recherche humaine de rectitude et d’authenticité dont l’homme fait preuve pour « vivre vrai et penser juste » ; dans les deux cas, c’est une démarche de foi qui engage tout l’être. A travers les vingt siècles qui les sépare, Légaut voit dans le cheminement de Jésus, vécu avec authenticité et courage, ce que peut être aujourd’hui pour son disciple la voie d’une relation juste avec Dieu. « C’est grâce à ce que Jésus a été, entrevu au cœur de son mystère, à travers le mystère que nous sommes en nous-mêmes que nous découvrons le mystère de Dieu. » (PP 78)

Mais compte tenu de la distance culturelle qui les distingue, Légaut a exprimée à sa manière le mystère de Dieu. A nous à leur suite de trouver les langages inédits pour exprimer l’expérience de la présence inspirante de Dieu dans notre quête d’humanisation. La vraie fidélité, en effet, n’est pas répétition, mais recréation.

Pour conclure, une invitation…

Il y a un petit livre de Légaut intitulé « Prières d’homme » dont les textes sont une formulation des plus concises de son approche existentielle du mystère de Dieu et de sa relation à Lui. C’est une pure merveille. Tous les mots portent, ils sont lourds de l’expérience vécue par Légaut, ils sonnent juste. On y perçoit comment son approche du mystère de Dieu est enraciné dans sa recherche du sens de sa propre vie en réponse aux exigences intimes qui le sollicitent à vivre vrai. Les lire, les relire, les méditer, se les approprier personnellement permet de rejoindre par le fond la démarche intime de Légaut et d’inventer la sienne propre. En voici un extrait :

  • Dieu d’Abraham, de Moïse et des prophètes d’Israël,
  • Dieu de Jésus,
  • Mon Dieu,
  • Présence propre à chacun de nous
  • de Celui qui n’est pas comme nous. […]
  • Nous sommes par vous.
  • Nous sommes pour vous.
  • En nous vous vous engendrez de nous.
  • En vous s’achève votre action en nous.
  • Vous êtes vous-même en nous donnant d’être.
  • Nous sommes en nous recevant de vous.
  • Nous sommes l’accomplissement de votre plénitude.
  • Vous êtes le maître d’oeuvre de notre achèvement.
  • Que votre être sans cesse à venir
  • s’accomplisse en nous comme en vous. (PH 41 et 43)

J’ai appris par cœur l’une de ses longues prières : « Infimes, éphémères, mais nécessaires... » et je ne cesse de m’en nourrir. Près de trente ans après la mort de Légaut, je me sens en communion très profonde avec lui, bien plus qu’avant qu’il ne meure, parce que j’ai moi-même maturé et que j’ai le sentiment d’avoir trouvé ma voie singulière.

Jacques Musset, le 1er décembre 2017

Abréviations des livres de Légaut cités ici avec la date de leur 1ère édition

  • HRH : L’homme à la recherche de son humanité, 1971
  • PP : Patience et Passion d’un croyant, 1976
  • PH : Prières d’hommes, 1978
  • LV2 Deux chrétiens en chemin : Marcel Légaut-François Varillon, 1978
  • DS : Devenir soi - Recherche le sens de sa propre vie, 1980
  • VSM : Vie spirituelle et modernité, 1992
25 janvier 2020 6 25 /01 /janvier /2020 09:00
Jacques Musset Le « Dieu » inédit de Marcel Légaut II
« Nous avons des yeux pour voir. Pour croire, nous avons notre existence. »
Jacques Musset

2. Le second chemin est celui d’une approche de Dieu crédible aujourd’hui

Légaut propose donc une inversion totale par rapport à l’approche traditionnelle. Il ne s’agit plus de partir d’une doctrine sur Dieu, posée comme postulat, le considérant comme le créateur de l’Univers, l’origine de la vie, le créateur de l’homme, le maître de l’histoire. Cette représentation de Dieu étant périmée, Légaut invite à faire l’approche du mystère de Dieu à partir du mystère de l’homme. C’est à ses yeux plus logique de partir « du plus connu » pour aller « vers le moins connu ».

« La modernité conduit l’homme à se poser le problème de l’existence de Dieu comme jamais celui-ci ne lui était venue à l’esprit jadis. Cette existence de Dieu, et d’une façon plus précise, la relation dans les deux sens entre Dieu et l’homme ne pouvait jadis faire l’ombre d’aucun doute tellement elle relevait de la réalité même de l’esprit, de sa santé.
Maintenant, le problème central des êtres qui réfléchissent sur la condition humaine n’est plus l’existence possible d’une relation de Dieu avec l’homme, comme si l’existence de Dieu était une donnée initiale, un point de départ de la pensée. Il est de savoir si la vie a un sens. » (VSM 187)

C’est par cette démarche de recherche du sens de sa vie que l’homme peut éventuellement – car rien ne s’impose - faire l’approche du mystère de Dieu.

Dans le chapitre 5 de « Devenir soi », Légaut décrit, avec une infinie finesse et une précision extrême, en quoi l’expérience que l’homme fait de son approfondissement intérieur peut être le point de départ et le point d’appui de son approche de Dieu. Cette description, exprimée en termes apparemment impersonnels (ainsi est-il question de « l’homme qui, de l’homme que ».), évoque en réalité son propre cheminement mais aussi, pense-t-il, celui de tout humain qui invente vaille que vaille, à longueur de vie et à ses risques et périls, son existence singulière dans un esprit de rectitude, d’intégrité, d’authenticité. Suivons Légaut dans les étapes de cette démarche existentielle qui consiste, selon ses propres mots, à aller du moins obscur (l’approche du mystère de l’homme) vers le plus obscur (l’approche du mystère de Dieu.)

2.1. Marcel Légaut part de constatations faites dans la relecture de son existence

Ainsi prend-il conscience du caractère capital des exigences intimes auxquelles il a répondu, du cheminement qui l’a conduit à découvrir sa mission, de sa liberté intérieure qui a maturé en lui malgré une foule de conditionnements, de la singularité de son propre itinéraire, de l’unité que révèle sa vie en dépit de tous ses méandres.

« Quelle révélation pour un homme de découvrir, après avoir suffisamment vécu, le caractère capital des exigences auxquelles il a répondu sans se rendre compte alors de ce qu’elles présentaient de personnel, de singulier, d’exceptionnel peut-être, d’irremplaçable sûrement ! Quelle révélation pour lui de comprendre que, sans le savoir, à mesure qu’il était fidèle à ces exigences, il inventait sa voie ».

[…] Ainsi d’exigences en fidélités et de fidélités en exigences, depuis qu’il était né à la vie spirituelle, il avait été en marche vers son humanité. […] Il découvre avec quelle sûreté il a été conduit à vivre tout autrement qu’il l’avait imaginé et projeté au début, combien de la sorte il a été amené au-delà de ce qu’il avait secrètement espéré. [...] Que son histoire lui paraît singulière jusqu’à l’improbable, vu les conditions du cheminement qu’il a été conduit à faire et l’étrangeté paradoxale des étapes qu’il a eu à connaître. » (DS 129-130 ; HRH 147-151)

« Ces constatations montre qu’un travail continu et persévérant de mise en œuvre et de reprise en sous-œuvre, de formation et de reformation, s’est poursuivi en lui en dépit des obstacles qu’y opposèrent ses raideurs et ses duplicités, ses fautes, ses infidélités. [...] Ainsi a-t-il progressé, pas à pas, et sans en avoir formé le projet, vers une vie unifiée, d’une originalité que nul autre ne saurait réaliser, d’une singularité sans faille mais aussi d’une solitude sans faille... Sous le souffle de quelle inspiration cela a-t-il pu se faire ?» (DS 131)

2.2. Ces constatations lui posent question :

Comment toute cette maturation a-t-elle pu se faire dans un être si infime, si improbable, si conditionné, si vulnérable ?

« Cela lui pose question : la naissance, la présence persévérante, le développement et le déploiement en lui, à travers des instabilités de surface, de ces exigences qui sont inséparablement et originalement liées à lui, mais qui cependant ne sont pas de lui comme des pulsions. [...]

Celui lui pose question : la vue du défilé sinueux et parfois périlleux où ces exigences l’ont conduit au long de sa vie... certain cependant qu’il se contredirait, qu’il se renierait s’il n’y correspondait pas...

Cela lui pose question : l’intelligence globale de l’unité dans laquelle sa vie s’est constituée... en cheminant dans la fidélité à soi autant qu’il lui était possible... pas à pas et en dépit de toutes sortes d’avatars...

Cela lui pose question : Cette réussite intime, paradoxale, dans une histoire où tout paraît changeant, instable, improbable...

Cela lui pose question : la fécondité de sa vie qui l’a souvent étonné, émerveillé, tant elle a dépassé ce qu’il avait espéré, tant elle continue à le faire. » (DS 132-133)

« Toutes ces réalités qui désormais font partie intégrante de ce que cet homme est, mais dont il ne peut pas comprendre complètement pourquoi et comment elles ont pu se développer en lui… […] tout cela ne serait-ce pas les traces en lui d’une action liée à lui, mais qui, si inséparable qu’elle ait été de lui n’était pas que de lui ? Ne serait-ce pas les traces en lui d’une action qu’il lui a fallu accueillir pour qu’elle agisse en lui ? » (DS 133 ; HRH 151-152, 155-156)

2.3. Pour Légaut, cette « action qui n’est pas que de lui… », inspiratrice de son accomplissement humain, il l’attribue à la Réalité impensable que depuis les temps les plus reculés on nomme « Dieu ».

« A la suite de millénaires de croyants balbutiant leur foi comme ils le pouvaient, comme l’époque le leur permettait, on peut appeler cette action qui opère en soi l’action de Dieu sans nullement se donner de Dieu – et même en s’y refusant – une représentation bien définie comme celles dont par le passé les hommes ont usé si spontanément et si puérilement. [...] Aussi bien cette affirmation ne peut-elle en aucune manière être appelée une connaissance. La reconnaissance du caractère radical de cette ignorance est l’unique et l’ultime connaissance que nous puissions atteindre de Dieu... » (DS 135-136 ; HRH 156-157, 160-161)

Là se situe pour Légaut sa foi en Dieu ( une prise de position singulière à partir d’une expérience d’humanisation possible à tous les humains) par rapport aux croyances en Dieu ( adhésion à une doctrine sur Dieu). Voir HRH, chapitre IX : La foi et la croyance idéologique en Dieu.

"Dieu, pour moi, est le Réel, sous-jacent à la réalité que, directement ou indirectement, je puis atteindre par mes sens et ma raison. Il m’est radicalement impensable, et je ne puis en faire une approche, toujours insatisfaisante pour ma raison, qu’à travers l’approche que je puis faire de moi-même ; l'une et l'autre approche sans cesse à reprendre, sans cesse à développer, sans cesse à dépasser... [...]. Les uns, [...], usent de l'idée a priori qu'ils se font de Dieu ; idée plus ou moins fondée sur des considérations philosophiques générales et abstraites que soutient et peut-être valorise notre instinct religieux. Au contraire, d'autres, dont je suis, s'efforcent d'entrevoir à travers ce qu'ils sont personnellement ce qui, sans être Dieu en eux, le révèle en action chez eux... [...]. [...] La tentation est grande d'en rester trop uniquement sur le plan intellectuel, de court-circuiter les démarches, fort exigeantes au niveau personnel, de l'intériorité et de se borner à seulement vivre de ce qu'on pense. » ( LV2, pages 136,137 et 139)

2.4. Comment Légaut se représente-t-il la relation de l’homme et de Dieu sans tomber dans le non-sens ou céder à l’illusion infantile ?

Pour lui, l’expérience de l’action de Dieu en lui et la représentation qu’il s’en donne ne peuvent se superposer. L’expérience est d’ordre existentiel et d’une certaine façon indicible. La représentation est subjective, relative et ne prétend absolument pas épuiser l’expérience qu’il fait de l’action de Dieu en lui. Pourtant issue de l’expérience innommable, elle n’est pas sans valeur à condition de ne jamais se détacher de l’expérience (HRH 164 ; VSM 188).

Pour se représenter la relation de Dieu avec lui et sa propre relation avec Dieu, Légaut procède par analogie : elles sont semblables aux relations qu’entretiennent deux êtres qui s’aiment lorsqu’ils communiquent au niveau de l’essentiel, quand ils s’accueillent mutuellement au niveau où ils sont eux-mêmes (DS 138-139). Dans ce type de relation, chacun crée en lui la présence d’autrui à partir de ce qu’il est lui-même. Par exemple, la présence que je porte en moi de mon épouse est ce que perçois de ce qui l’anime intérieurement, en lien avec ma propre recherche spirituelle. Cette présence évolue au gré de nos propres maturations intérieures.

« Ainsi, écrit Légaut, je crée en moi d’une façon analogue une présence de Dieu qui se trouve de plain-pied avec ce que je suis et avec ce que je saisis de l’action de Dieu en moi. Cette présence est en moi le Dieu que je peux atteindre, elle est proprement « mon Dieu ». [...] Dieu « établit » en moi sa demeure d’une façon qui s’adapte exactement à ce que je suis[...] » et moi « je « suis » en Dieu, je participe à son Acte de façon unique. » (DS 138)

Comment, à partir de là, Légaut conçoit-il la communication avec « son » Dieu ? D’une part, « quand je me dis à « mon » Dieu par les paroles vraies que sa présence en moi me permet et me presse de prononcer, je me trouve » ;« ces paroles sont créatrices de ce que je deviens ». D’autre part, « ce que me dit « mon » Dieu par la voie des pensées justes qui montent en moi m’appellent au-delà des limites de mon écoute et me conduit au-delà des horizons de mon regard. » (DS 139 ; HRH 161-162 ; PH 31-32, 166-167)

De cette représentation, Légaut conclut que « tout ce qui se communique entre moi et « mon » Dieu œuvre pour mon achèvement d’homme... et pour l’accomplissement de Dieu. » (DS 139). Nous avons ici une vision très originale de Dieu et de l’homme. Si « Dieu » est l’inspirateur de tout accomplissement humain, en revanche « Dieu » s’accomplit lui-même de la réponse que l’homme crée sous son action inspiratrice. Dieu et l’homme participent, chacun selon son mode, à l’accomplissement l’un de l’autre. Tout ce qui aura été accompli humainement en l’homme durant sa vie (et seulement cela) demeurera en Dieu au -delà de sa mort et donc s’éternisera. (DS 139)

2.5. En énonçant tout cela, Légaut se met en garde contre certaines déviations :

  • - affirmer avec trop d’assurance ce qui ne relève ni de l’évidence ni d’une expérience constante,
  • - généraliser son propre cheminement,
  • - s’illusionner,
  • - sombrer dans le verbalisme : prendre les mots pour la réalité,
  • - manquer de discrétion vis à vis d’une expérience intérieure si intime.

Pour éviter ces dérapages, Légaut se donne deux repères fondamentaux (DS 144).

D’une part, la relecture de son existence passée pour en percevoir le fil secret. « Combien il m’est nécessaire de m’en tenir à l’intelligence de ce que j’ai vécu en profondeur humaine tout le long de mes jours, de m’enraciner dans ce passé qui ne peut plus désormais ne pas avoir été, de m’attacher sans jamais en perdre conscience au point de les méconnaître, aux manières dont Dieu agit en moi et dont je vis en Dieu ! » (DS 144)

Par ailleurs, la communion avec les spirituels de tous les temps. « Combien il m’est nécessaire d’être aidé et fortifié par la communion invisible mais bien réelle des spirituels de tous les temps et de tous les lieux, qui, chacun le faisant et le disant à sa manière, ont atteint l’intelligence de la même action essentielle en eux » (DS 145)

Jacques Musset, le 1er décembre 2017

Abréviations des livres de Légaut cités ici avec la date de leur 1ère édition

  • HRH : L’homme à la recherche de son humanité, 1971
  • PP : Patience et Passion d’un croyant, 1976
  • PH : Prières d’hommes, 1978
  • LV2 Deux chrétiens en chemin : Marcel Légaut-François Varillon, 1978
  • DS : Devenir soi - Recherche le sens de sa propre vie, 1980
  • VSM : Vie spirituelle et modernité, 1992
11 janvier 2020 6 11 /01 /janvier /2020 09:00
Jacques Musset Le « Dieu » inédit de Marcel Légaut
« Nous avons des yeux pour voir. Pour croire, nous avons notre existence. »
Jacques Musset

Introduction

Si j'ai intitulé mon propos « Le « Dieu » inédit de Marcel Légaut », c'est que son approche du Mystère de Dieu m'apparaît une révolution copernicienne par rapport à l’approche traditionnelle des Églises, notamment de l'Église catholique, mais aussi plus largement par rapport à une conception populaire de Dieu qui demeure dans bien des esprits. Par « révolution copernicienne », j'entends un changement radical de perspective qui selon Légaut s'impose en raison de la faillite des représentations traditionnelles de Dieu dans notre monde actuel marqué par le progrès des sciences en tous domaines. C’est ma propre démarche et je suis infiniment reconnaissant à Légaut de m’avoir fait découvrir cette voie dans les années 1970 au cours desquelles l’approche traditionnelle de mon éducation chrétienne a cessé pour moi d’être crédible.

Comment caractériser en quelques mots l’approche du mystère de Dieu par Légaut avant de la développer ?

Son approche originale du mystère de Dieu est, me semble-t-il, au confluant de trois voies, trois chemins singuliers qu’il expérimente concomitamment. Les découvertes qu’il y fait se rejoignent et se conjuguent pour constituer sa foi personnelle en Dieu.

- Première voie : c’est le regard critique et décapant que Légaut porte sur le langage traditionnel sur Dieu qui est celui de son Église. Pour lui, ce langage n’est plus crédible pour l’homme contemporain marqué par les découvertes scientifiques.

- Seconde voie : C’est sa démarche spirituelle fondamentale à la recherche de son humanité. Au cœur de ce travail d’humanisation, il perçoit à l’œuvre en lui une action inspiratrice de ses choix qu’il réfère à Dieu.

- Troisième voie : C’est dans son compagnonnage de plus en plus intime avec Jésus de Nazareth – pour lui, l’homme accompli - qu’il entrevoit le « visage » de son Dieu, inspirateurs de ses paroles et de ses actes, de ses engagements et de ses combats.

Vous le remarquez d’entrée de jeu : l’approche du mystère de Dieu par Légaut est existentielle. Elle n’est pas déconnectée de la recherche du sens de son existence qui est l’affaire de sa vie ; elle lui est intérieure. Pour lui, sa foi en Dieu ne sera jamais un ornement plaqué sur son existence, un héritage qu’il s’est contenté d’endosser de l’extérieur, une doctrine bien ficelée prête à consommer et à réciter.

Voyons donc en détail les trois chemins que Légaut a parcourus pour en arriver à une foi en Dieu qui soit crédible et inspirante pour lui.

1. Le premier chemin est celui de la décantation

Légaut démontre que pour l’homme moderne les représentations traditionnelles sur Dieu - toujours en vigueur - ont fait faillite. Il ne peut plus y adhérer.

1.1.

Ces représentations, nous les connaissons si nous sommes allées au catéchisme autrefois. Elles ont été élaborées durant les cinq premiers siècles de l'Église et définies comme dogmes, c'est à dire Vérités divines par les conciles des IVème et Vème siècles de notre ère. L'Église chrétienne devenant à partir de la fin du Vème siècle la religion officielle et exclusive de l'empire romain puis des régimes politiques occidentaux qui lui ont succédé, elles ont été imposées au peuple chrétien du Vème au XVIème siècle, y compris par le recours à la force.

Avec l'avènement de la modernité à partir du XVIIème siècle qui fut de la part de nombre de penseurs la revendication de soumettre à la raison les héritages reçus – jusqu’alors l’autonomie de celle-ci n’était pas reconnue -, les croyances religieuses traditionnelles commencèrent à être interrogées et remises en question par les découvertes des sciences. Mais l'Église catholique, sans entendre les questionnements pourtant pertinents, a maintenu telle quelle sa doctrine sur Dieu comme ses autres croyances. Elle continue aujourd’hui de professer les mêmes affirmations, selon elle immuables parce que révélées par Dieu, alors qu’un travail historique montre leur relativité : elles ont été élaborées dans une culture donnée et elles sont tributaires des représentations du monde, de Dieu, de l’homme de ce temps-là.

Ces affirmations sur Dieu sur lesquelles continuent de camper l’Église catholique sont rappelées solennellement dans le Catéchisme de l'Eglise catholique (CEC) publié par Jean-Paul II en 1992 et présenté comme la norme de la foi catholique. Énumérons-les pour l’essentiel :

- l’existence d'un Dieu omniscient et tout puissant s'impose pour expliquer le mystère de l'univers et celui de l'homme.

- ce Dieu est le créateur du vaste univers : « Dieu tout puissant a créé le ciel et la terre » (CEC 293) ; « de rien » (296), « par sagesse et par amour » (295), d'une manière « ordonnée et bonne » (299).

- Dieu est aussi le créateur de l'homme. Si l'Église accepte depuis une trentaine d'années la théorie de l'évolution des espèces, elle maintient que « L'homme est la seule créature sur terre que Dieu a voulue pour lui-même » (CEC 356) ; Il est d’ailleurs intervenu lors de son apparition pour lui créer une âme immortelle, ce qu'il continue de faire à la conception de chaque l'enfant (CEC 306).

- Dieu est encore le maître de l'histoire humaine et de chacune des histoires individuelles. Il « garde et gouverne par sa providence tout ce qu'Il a créé. » (CEC 302).

- ce Dieu prend l’initiative de se révéler spécialement dans le cadre de la religion juive (CEC 1961-1964) puis définitivement en Jésus en qui il s'incarne. Sur plusieurs siècles, il dévoile explicitement sa volonté en indiquant à l’homme le chemin de la vraie vie (la morale naturelle) (CEC 1950-1960).

- enfin, l'histoire humaine aura un terme à l’heure voulue par Dieu ; il coïncidera avec la résurrection de tous les humains, les uns promis à un bonheur éternel, les autres à un malheur éternel selon qu'ils auront suivi ou non la loi de Dieu (CEC 668-682).

1.2. Pourquoi, selon Marcel Légaut, ces représentations traditionnelles de Dieu ont-elles fait faillite ?

« De telles conceptions... sont légitimement contestées, écrit-il

- non seulement par la connaissance des lois qui règnent sur le monde de la matière et de la vie,

- des lois non moins puissantes qui régissent les groupes humains, au niveau des réalités sociales, économiques et politiques,

- mais aussi par la connaissance de ce qui dans l'intime de l'homme relève des disciplines scientifiques. » (DS 12)

1.2.1. La première objection de Légaut découle de « la connaissance des lois qui règnent sur le monde de la matière et de la vie »

- Marcel Légaut est au fait des prodigieuses découvertes en astrophysique qui ont eu lieu depuis Copernic et qui se sont accélérées au cours du XXème siècle. Il sait que les conceptions de l'univers à partir desquelles on a élaboré autrefois les représentations d'un Dieu créateur d'un monde bon et ordonné ont été révolutionnées de telle sorte qu’elles ne sont plus recevables par ceux de nos contemporains qui réfléchissent.

« Dieu n'est pas à proprement parler la cause des phénomènes que nous pouvons observer par les sens ni de ceux qui débordent les horizons des sens que la raison, grâce aux sens, sait encore détecter. Dieu n'est pas la première des causes dont la science peut parler avec autorité quand cette notion a encore valeur à ses yeux dans la zone du réel où elle a accès. Cette première cause, sans nul doute, n'existe pas. Ainsi son définitivement dépassées les conceptions sur l'action de Dieu dans le Monde qui ont prévalu dans toutes les religions depuis un passé des plus lointains. » (DS 14 -15)

« Depuis que l'Univers se découvre à l'homme dans des dimensions que celui-ci ne peut plus dire que d'une façon abstraite, et qu'il se montre d'une complexité qui sans doute ne relève pas seulement de l'inadéquation des concepts utilisés, tout essai de pensée sur Dieu mené exclusivement à partir du Monde de la matière et de la vie afin d'en expliquer l'origine, de rendre compte de son ordonnance et de son évolution à l'inimaginable histoire, paraît par nature irrémédiablement sans commune mesure avec son objet. » (DS 15 ; VSM 189)

- Quant à l'affirmation professant que Dieu a « tout créé pour l'homme » et que « L'homme est la seule créature sur terre que Dieu a voulue pour lui-même », Marcel Légaut ne peut y adhérer en raison de la connaissance actuelle de l'immensité et de la complexité de l'Univers.

« Plus l'homme accroît ses connaissances sur le Monde de la matière et de la vie dont il est issu, d'un Monde qui se révèle à lui d'une immensité sans bornes dans le temps et l'espace, plus il se découvre infime et éphémère... Ne serait-il pas simplement un phénomène accidentel de conscience de la plus extrême improbabilité, un phénomène en lui-même privé de sens dans un univers dont la seule raison d'être est d'exister ?

Et de même qu'à travers les années-lumière, nous voyons les astres naître puis s'éteindre, continuant à suivre immuablement leurs trajectoire d'errance dans un espace démesuré de silence et de vide, notre humanité ne va-t-elle pas elle aussi, après une émergence relativement récente, disparaître à son tour et laisser la terre, après une brève présence de quelques activités de vie puis de conscience, redevenir une matière de nouveau inerte, jusqu'au moment où une autre émergence de vie et peut-être de conscience apparaisse ailleurs pour enfin disparaître à son tour ? Tel est le doute que tout homme doit affronter s'il a le courage de regarder le réel tel que maintenant celui-ci se manifeste objectivement à lui grâce à ce que les sciences lui en montrent... un réel d'une radicale inhumanité, soumis à une loi de fer qui semble lui être consubstantielle et être la condition même de son existence. » (DS 13-14)

Un peu plus loin : « Désormais on ne peut plus, comme jadis, à partir de Dieu justifier la présence des hommes. » (DS 15).

1.2.2. La seconde objection découle de la connaissance « des lois ... qui régissent les groupes humains, au niveau des réalités sociales, économiques et politiques ».

Ici, Légaut fait référence aux travaux de la sociologie, de l’ethnologie, de l’histoire...

Ainsi conteste-t-il la doctrine traditionnelle sur Dieu professant qu'en l'homme créé est écrite « la loi naturelle immuable (qui) exprime le sens moral originel permettant à l'homme de discerner par la raison ce que sont le bien et le mal, la vérité et le mensonge. » (CEC)

De plus, face à la diversité constatée des modes de vie et des valeurs des humains à travers le monde, Légaut ne craint pas d’affirmer : « On ne peut plus donner à la vie humaine un sens tout à fait général et exhaustif tant, depuis les millénaires perdus dans le passé où sur la terre l'espèce humaine a émergé du Monde de la matière et de la vie, les êtres se manifestent d'une extrême diversité... dans les moyens dont ils disposent et dans les exigences personnelles dont ils prennent conscience... » (DS 15)

1.2.3. La troisième objection relève de « la connaissance de ce qui dans l'intime de l'homme relève des disciplines scientifiques. » (DS 12)

Ici Légaut se réfère à la psychologie, à la psychanalyse... En fonction de ce que ces sciences humaines nous découvrent de la nature et du fonctionnement de l’homme, de ses fragilités natives comme de ses possibilités, la description de l’homme sorti des mains de Dieu, dans un état « de sainteté et de justice originelle » et dispensé de souffrance et de mort, est de l’ordre du mythe. Il en est de même de la faute originelle de l’homme contre Dieu qui l’aurait privé de tous ces avantages et plongé dans la souffrance et la mort. Il n’est plus possible de parler ainsi pour rendre compte du mal présent dans l’histoire humaine. La croyance dans la transmission de la faute originelle à tous les humains est une hypothèse totalement périmée.

La position de Légaut est sans appel : « Jadis, la question du sens de sa vie ne se posait pas à l'homme comme maintenant... La réponse en était donnée par la religion tant celle-ci avait encore de puissance sur lui et précisait par sa doctrine, d'une façon assurée qui paraissait suffisante à tous, ce qu'était l'homme à partir de ce qu'elle affirmait de Dieu. Dieu n'était-il pas le créateur, la cause des phénomènes qui émerveillaient l'homme ou le terrorisaient, de tous les événements heureux ou malheureux ?... Elle a besoin d'être profondément révisée de nos jours... en raison du développement extraordinaire des connaissances du réel que l'homme acquiert là où ses sens et sa raison lui en permettent l'accès » (DS 11)

1.2.4. En conclusion de sa cascade d’objections et de réfutations de la doctrine traditionnelle sur Dieu, Légaut enfonce le clou :

« Les bases sur lesquelles, dans la chrétienté d'hier, on fondait solidement et on bâtissait avec minutie l'édifice théologique qui expliquait la raison d'être du Monde et la présence des hommes... sont maintenant ébranlés sans remèdes... » (DS 16)

« Sont définitivement périmées les facilités qu'on pouvait jadis se permettre d'utiliser pour fonder en raison, d'une façon irréfutable, une croyance en Dieu qui, de ce fait, s'imposait à tout homme quel que soit son état spirituel. Sont définitivement périmées aussi les facilités qu’autorisait une vue humanisée du Monde où l'homme était installé de droit divin, où il trouvait sa place et connaissait sa raison d'être sans avoir à en faire personnellement une véritable découverte. » (DS16)

Cependant, tout en affirmant que « les sciences exactes ont chassé Dieu du monde de la matière et de la vie » (DS 18), il ne rejoint pas les prétentions de ceux pour qui les sciences humaines, en manifestant l’extrême complexité du fonctionnement humain, expriment la totalité de l’homme. Si nécessaire que soit leur lucidité pour mettre en lumière les conditionnements de toutes sortes qui pèsent sur l’homme, elles ne peuvent déduire que celui-ci n’en est que la résultante passive. En dépit des pressions internes et externes qui pèsent sur lui, l’être humain a la capacité de s’interroger sur le sens de sa vie, de reconnaître le mystère qu’il est en lui-même, de s’engager dans l’accomplissement de sa propre existence. (DS 18 à 20) « Désormais la critique qu'exercent les sciences humaines conduit au moins à relativiser, en l'inscrivant dans le temps et le lieu de son origine, ce qui, dans le passé, était regardé comme vérité absolue ». (DS 16)

Jacques Musset - décembre 2017

Abréviations des livres de Légaut cités ici avec la date de leur 1ère édition

  • HRH : L’homme à la recherche de son humanité, 1971
  • PP : Patience et Passion d’un croyant, 1976
  • PH : Prières d’hommes, 1978
  • LV2 Deux chrétiens en chemin : Marcel Légaut-François Varillon, 1978
  • DS : Devenir soi - Recherche le sens de sa propre vie, 1980
  • VSM : Vie spirituelle et modernité, 1992
15 août 2019 4 15 /08 /août /2019 08:00
André Verheyen Le XXIème siècle sera-t-il moderne?
André Verheyen

En novembre 1995, André Verheyen écrivait :

Au fur et à mesure que nous nous approchons de la fin de ce siècle, nous entendons de plus en plus de considérations sur le siècle suivant.

Beaucoup de gens s'essayent au rôle de Madame Soleil et y vont de leur prédiction. Une phrase d’André Malraux joue un certain rôle également. Mais comme elle n'est pas immédiatement évidente, on comprend qu'elle ait été quelque peu déformée. La voici citée par Edmond Blattchen dans son émission "Nom de dieux" :

"Je pense que la tâche du prochain siècle, en face de la plus terrible menace qu'ait connue l'humanité, va être d'y réintégrer les dieux" (André Malraux en 1955)

Certains l'ont simplifiée comme suit : "Le 21ème siècle sera religieux ou ne sera pas." Et c'est cette formule simplifiée qui a fait fortune et qu'on entend un peu à toutes les sauces: le 21ème siècle sera… ou ne sera pas.

L'hebdomadaire Dimanche (15/10/95) publie une brève interview du théologien Adolphe Gesché qui dit: "Je ne pense pas que le 21ème siècle sera religieux, mais je crois qu'il sera "théologique…" Voilà qui est surprenant si on ne replace pas cette phrase dans son contexte.

Voici donc le paragraphe en question: "On parle aujourd'hui de l'oubli de Dieu. Ce n'est plus la négation ou le refus, à la manière de Sartre. Le mot lui-même disparaît. On ne sait plus ce que cela veut dire. Dieu s'en va sur la pointe des pieds. C'est peut-être une chance. Cela permet de renouveler les choses. Je crois que le monde est prêt à écouter la foi à frais nouveaux. Il ne s'agit pas de prouver, mais de rendre intelligibles et lisibles les mots de la foi. Ils ne sont pas vides de sens. Mais tous ces mots sont devenus inintelligibles, usés. Il faut les rendre à nouveau lisibles à l'intelligence et au cœur. Je ne pense pas que le 21ème siècle sera religieux, mais je crois qu'il sera théologique, pour préparer de nouvelles voies à Dieu."

Je ne sais pas si le 21ème siècle sera moderne ou non ; je pense qu'il aura ses modernistes et ses traditionalistes. Ce que je sais c'est que si LPC a la joie d'entrer dans le prochain siècle, c'est avec le même enthousiasme et avec la même conviction que nous continuerons notre effort pour "rendre intelligibles et lisibles les mots de la foi".

Cette conviction et cet enthousiasme ont encore été confirmés le 15 août dernier, lorsque nous avons entendu dans les médias ce qu'"on" dit toujours de l’Assomption de Marie.

Le matin c'était sur les ondes de la RTBF que le commentateur attitré des questions religieuses expliquait qu'il y a deux traditions, l'orientale qui parle de 'dormition' (Marie n'est pas morte, elle s'est endormie) et l'occidentale qui parle d'Assomption (Marie a été élevée au ciel sans connaître la corruption du corps).

J'espérais un petit mot d'explication ou d'actualisation mais non, rien !!!

Le midi, c'était sur France 2, à l'occasion de la messe télévisée. Le journaliste présentait son micro aux personnes en leur demandant "Et pour vous, monsieur, madame, c'est quoi, l'Assomption?" Et, invariablement, c'était le même discours, appris par cœur, "Marie a été élevée au ciel avec son âme et avec son corps" !

C'est le dernier témoignage qui m'a le plus dérangé : un monsieur très gentil s'adresse à une petite fille de 11 ou 12 ans. Même question: "et pour toi, qu'est-ce que c'est, l’'Assomption?"

  • ???
  • Tu ne sais pas ça ?
  • ???
  • On ne vous apprend pas ça au catéchisme ? (Là, je me suis demandé si ce n'était pas le curé de la paroisse.)
  • ???
  • Eh bien, moi je vais te le dire : c'est que Marie a été élevée au ciel avec son âme et avec son corps" !

Et je me demandais ce que cela pouvait bien signifier pour cette enfant de 12 ans ! Alors que n'importe quel enfant de 12 ans peut comprendre, si on le lui explique de manière intelligible, que la clé de lecture de l’ Assomption de Marie est l'Ascension de Jésus et que la clé de lecture de l'Ascension de Jésus est l'ascension du prophète Elie (voir le deuxième chapitre du deuxième Livre des Rois).

Si une théologie peut se dire moderne dans la mesure où elle tente d'actualiser, pour les rendre intelligibles, les images, les symboles, les mythes ou les procédés littéraires de la tradition, alors le moins qu'on puisse dire, c'est que le 21ème siècle - dont le Professeur Gesché disait qu'il serait théologique- devra être moderne.

Je pourrais utiliser la formule à succès et ajouter : "ou bien il ne sera pas" mais ce ne serait pas pertinent. Le 21ème siècle sera de toute manière. Mais la question est de savoir ce que sera la foi ou la spiritualité au siècle prochain.

Une dernière réflexion à l'intention de ceux et celles que le mot "théologie" effraye.

Nous faisons tous de la théologie: quand "monsieur tout-le-monde" dit qu'il a difficile à croire en un Dieu tout-puissant en voyant le mal et la souffrance dans le monde, il fait de la théologie!

Alors, tant qu'à faire, faisons-la de la manière la plus intelligible possible !

André Verheyen - novembre 1995

18 mai 2019 6 18 /05 /mai /2019 08:00
André Verheyen Aspects de le Foi
André Verheyen

En partant d'une phrase de Paul Valadier dans les "Etats Généraux de l'Espérance", à la page 31 : "Nous ne mettons pas notre confiance en nous-mêmes… Certes nous essayons d'avoir des idées et perspectives audacieuses ; nous souhaitons être des femmes et des hommes déterminés, mais nous mettons notre espoir en Celui qui est maître de l'avenir…" je suis amené à une interrogation sur ma possibilité de souscrire sincèrement à cette affirmation.

Où est le problème ?

Ma nature optimiste et mon tempérament entreprenant me procurent une expérience qui semble dire au contraire : lorsque je fais ce qu'il faut avec compétence, il se passe quelque chose mais si je prie sans faire moi­ même ce qu'il faut, il ne se passe rien.

Pour l'exprimer avec humour, j'aime bien cette anecdote d'un évêque qui disait à un prêtre de paroisse nommé depuis un an dans une situation paroissiale déplorable : "Eh bien, monsieur le curé, c'est merveilleux ce que le Saint Esprit a réalisé dans cette paroisse depuis un an !"

Et puis, sentant bien qu'il y avait quelque chose qui n'allait pas, l'évêque ajouta après quelques secondes: "… avec vous évidemment." Et le curé de répondre avec quelque malice: "Ah oui, Monseigneur, surtout que vous auriez dû voir comment c'était lorsque le Saint Esprit était tout seul !"

Ne serait-ce pas toujours l'association subconsciente entre "Celui qui est maître de l'avenir" et les images et le langage qui lui ont souvent été attachés?

Lorsque ces associations remontent au niveau de la conscience, il devient possible de dire : Evidemment , je ne réussirai rien du tout si je ne me laisse pas guider par l'Esprit de Vérité, de Justice, d'Amour, de persévérance, … Et cet Esprit, c'est bien Lui qui est le "Maître de l'avenir".

Y a-t-il une autre image de Dieu qui puisse tenir aujourd'hui?

Je ne le crois pas. Sauf, bien sûr, à usage interne pour des groupes qui vivent une expression plus émotionnelle, naïve ou lyrique de leur foi. Mais dans le dialogue avec le monde sécularisé qui est celui dans lequel nous vivons aujourd'hui, il faut plus de rigueur intellectuelle. Et c'est dans ce sens également que j'interprète ce que Jacques Scheuer écrit dans "En diirect" (n° 156, p. 12) :

"Un rééquilibrage significatif suppose, entre autres choses, une profonde mutation des perceptions que les diverses cultures et religions ont les unes des autres. Ce ne serait, dira-t-on, que stricte justice. Mais il s'agit d'une véritable conversion. Cela requiert une critique et une déconstruction des mythes de puissance et de domination, à commencer par eux qui s'appuient sur un langage, des arguments et des images de type religieux."

Je sais bien que l'optique de Jacques Scheuer, dans l'article cité, n'est pas tant philosophique ou théologique que socio-politique dans le problème de la paix et que les rééquilibrages dont il parle sont avant tout des "rééquilibrages entre continents, notamment le Nord et le Sud".

Mais si i nous admettons que la paix est une réalité plus riche et plus profonde que l’absence de guerre, nous serons sans doute convaincus également de l'intérêt d'une analyse sérieuse des comportements des "croyants" (les religions) en particulier vis-à-vis des "incroyants".

N'est-il pas significatif que l'usage a consacré pour désigner les interlocuteurs des religions un terme négatif: "incroyant"? Et n’est-il pas difficile pour les croyants, même lorsqu'ils font de merveilleux efforts, d’'ouverture et de dialogue, d'échapper à une conviction de supériorité de celui qui a la foi que l'autre n'a pas, qui perçoit ce que l'autre ne perçoit pas, comprend ce que l'autre ne comprend pas?

Attardons-nous un instant à un aspect caractéristique de cette conviction de supériorité, qui s'exprime d'ailleurs aussi à l’intérieur des milieux croyants, et qui prend la forme d'une méfiance, voire d'un certain mépris, vis-à-vis de l'intelligence, de la science, de la critique, etc.

Une manière dont beaucoup de chrétiens pensent faire confiance à Dieu - et donc vivre une foi intense - est de dire à propos de beaucoup de points de la doctrine chrétienne : "Il ne faut pas essayer d'expliquer ou de comprendre; il faut avoir l'humilité des "petits" et l'on cite volontiers la parole de Jésus rapportée en Saint Matthieu : "Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d'avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l'avoir révélé aux tout-petits." (XI, 25)

Il est évident qu'il y a assez de passages dans la Bible pour valoriser aussi la sagesse, l'intelligence, la perspicacité et la recherche de sens. (1) "Heureux l'homme qui médite sur la Sagesse et qui raisonne avec son intelligence, qui réfléchit dans son cœur sur les voies de la sagesse et qui s'applique à ses secrets."(Ecclésiastique, XIV, 20)

C’est pour cette raison que j’aime la parole du père Charlier : "La parole de Dieu mérite l’hommage de notre intelligence"

Cette sagesse, cette intelligence, cette honnêteté intellectuelle, ne m'empêchent pas d'estimer à leur juste valeur toutes les autres approches de la réalité : affective, intuitive, volontaire, etc. Mais il ne semble vraiment pas y avoir de raison valable de reléguer l'approche intellectuelle à un rang inférieur par rapport à l'approche intuitive ou émotionnelle. Toutes ces facultés sont au même titre dons du Créateur.

Le C. de L.P.C. indique bien que nous sommes de la famille chrétienne et nous connaissons notre famille ; nous comprenons les différentes composantes de notre famille, y compris la composante charismatique. Ce sera donc probablement une tâche de L.P.C. d'attirer l'attention des croyants de type charismatique sur la valeur et l'importance de ce don du Créateur, de cette faculté qui veille à la rigueur intellectuelle, à la pertinence critique, à la vérification de la conformité au réel.

Et, comme un plaisir vaut l'autre, les chrétiens qui ont reçu le don d'une affectivité très riche auront à cœur de nous éclairer fraternellement si nous devions passer à côté de richesses et de beautés émotionnelles.

André Verheyen - septembre 1992

(1) Ex. 31,3 et 35, 31 - I Rois, 5,9 - Judith, 8,29 - Proverbes, 2,3,6,11 - Proverbes, 4, 5 et 7 - Proverbes, 16,16; 19,8; 23,23 -tout le livre de la Sagesse, par exemple : 7,7 et ssvv. ; 7,17 – Tout le livre de l’ Ecclésiastique, par exemple : 1,19 ; 6,32 ; 10,3 ; 14,20 (voir ci-dessus) ; 17,7; en particulier 39,1-11 - Isaïe, 11,2 - I Jean, 15,20 - II Pierre, 3,1 - Col., 2,2 et 1,9 - Gal., 3,3 - Luc, 24,45. Marc, 12,33 et surtout peut-être I Corinthiens, 14, 15 et 19. (retour)
20 avril 2019 6 20 /04 /avril /2019 08:00
Jacques Musset La vraie vie selon Jésus - Actualiser « la vraie vie » selon Jésus (suite et fin)
Jacques Musset

Des formes problématiques

- Suffit-il de proclamer à grands renforts de voix et de lumières « Jésus est ressuscité... » pour que le coeur du message évangélique manifeste sa fécondité ? Durant la nuit pascale, des foules scandent ce refrain, soutenues par les musiques des trompettes et des orgues. Mais qu’en reste-t-il au fond des consciences une fois que tout le monde est rentré chez soi ? Que change l’effervescence d’une célébration dans le for intérieur de ses participants? A quelles prises de conscience éveille-t-elle ? A quelle conversion invite-t-elle ? On peut et on doit s’interroger.

- Suffit-il également pour actualiser « la vraie vie » selon Jésus de participer chaque dimanche à l’Eucharistie qui, selon le Catéchisme de l’Eglise catholique de Jean-Paul II (CEC), est « source et sommet de toute la vie chrétienne » parce qu’ « actualisant l’unique sacrifice du Christ sauveur » (CEC 1324) ? Mais que vaut cette affirmation quand on se rappelle que pour Jésus la venue du règne de Dieu et de son royaume ( donc « la vraie vie ») se manifeste d’abord dans ce qui contribue à humaniser l’homme en toutes ses dimensions ? A ses yeux, amour de Dieu et amour du prochain ne font qu’un, au point que c’est l’amour du prochain qui est le critère de l’amour de Dieu. Pour les premiers chrétiens, cela ne fait aucun doute. La grande mise en scène du jugement dernier en Mathieu 25,31-46 ( relisez-la) rappelle que la valeur des vies humaines aux yeux de Dieu ne dépend pas de leur accomplissement ou non de gestes religieux mais essentiellement de la manière dont elles se mettent au service de leur prochain, de celui qui a faim et soif, est malade, nu, étranger, en prison ( et il y a mille façons d’être en ces situations). Là est « la vraie vie ». Dans cette perspective, la célébration de l’Eucharistie ( de la Cène ) est importante si les participants en faisant mémoire du témoin par excellence de « la vraie vie » sont stimulés à en être eux-mêmes acteurs.

- Suffit-il enfin, pour actualiser « la vraie vie » selon Jésus de respecter les normes de l’Eglise catholique sur le plan de la morale ? Certains chrétiens ( évêques, prêtres et laïcs) l’affirment à grand bruit. Ils se font un devoir de proclamer que Dieu a donné une loi naturelle aux hommes et que les responsables de l’Eglise en sont les interprètes autorisés. « Cette loi est immuable et permanente à travers les variations de l’histoire ; elle subsiste sous les flots des idées et des moeurs et en soutient le progrès (CEC,1967). » Ainsi selon cette loi naturelle, le divorce est « une grave offense à la loi naturelle... et le conjoint remarié se trouve dans une situation d’adultère public et permament » (CEC 2384). Il en va de même pour la contraception, l’avortement et l’homosexualité, « intrinsèquement désordonnée » ( CEC, 2357), à fortiori, pour le mariage entre deux personnes du même sexe, ainsi que pour l’euthanasie « moralement inacceptable ».

L’insistance à promouvoir cette morale intransigeante et tatillonne dont on sait maintenant qu’elle a une origine tout à fait humaine et non divine n’est pas dans l’esprit de Jésus. Tout dans ses paroles et ses actes montre au contraire qu’il appelle chaque personne à conduire sa vie en conjuguant liberté et responsabilité.

Des critères incontournables

Arrivons-en à ce qui pourrait être considéré comme critères évangéliques d’actualisation de la « vraie vie » selon Jésus. Je les tire de quelques phrases des évangiles et de la 1ère l’épître de St Jean. Elles sont nées de la méditation des premiers chrétiens sur la pratique de Jésus. Elles résument l’expérience chrétienne valable en tout temps et en tout lieu, à charge cependant aux disciples de Jésus de l’incarner d’une façon inédite dans les contextes qui sont les leurs à longueur de siècles.

- « Nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie, parce que nous aimons nos frères. (I Jn 3 14 )

Voilà le premier critère. Tout est dit là en quelques mots, simplement mais avec quelle force ! « Nous savons » est une profession d’expérience non de foi. Il n’est pas dit « nous croyons » mais nous avons la certitude intérieure. De quoi ? De cette vérité expérimentale que « nous sommes passés de la mort à la vie », ici et maintenant, pas au terme de notre existence, mais au cours même de notre itinéraire humain, à l’intérieur même de ce que nous vivons chaque jour, dans l’épaisseur et l’ordinaire de nos vies. Nous sommes déjà des ressuscités, nous éprouvons et vérifions, tout bancals et tordus que nous sommes, ce qu’est « la vraie vie », non pas en sortant du monde mais au coeur du monde, de ses aléas, de ses tourments, de ses incertitudes. Et qu’est-ce qui nous donne cette conviction si assurée dont rien ne peut nous faire douter ? C’est « parce que nous aimons nos frères », ce n’est que cela mais c’est tout cela ! C’est parce que nous nous efforçons de les aimer à la façon dont Jésus a aimé celles et ceux qu’il a rencontrés : en les accueillant, en les écoutant, en ayant foi en eux, en les accompagnant sur leurs sentiers éprouvants, en leur redonnant confiance en eux-mêmes, en les aidant à trouver leur propre voie. Il n’est pas nécessaire d’être chrétien pour expérimenter et témoigner que l’amour véritable rend pleinement vivant. Mais on ne peut être chrétien sans emprunter ce chemin. La phrase de la lettre de St Jean pourrait être un mantra que nous nous redisons à longueur de jour pour nous stimuler, nous encourager, nous secouer aussi.

- Celui qui fait la vérité vient à la lumière

Voilà un second critère qui nous assure que nous sommes sur le chemin de « la vraie vie ». Mais qu’est-ce que « faire la vérité », et d’abord qu’est-ce que « la vérité » ? La vérité au sens évangélique est existentielle, c’est la réalisation concrète de ce que les évangiles appellent le royaume, c’est à dire le monde nouveau dont Jésus n’a cessé de faire les travaux pratiques. « Je suis né et je suis venu dans ce monde pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix », telles sont les dernières paroles du Jésus de l’évangile de Jean devant Pilate, à quelques heures de sa condamnation et de son exécution. Pour lui, témoigner de la vérité a été son engagement à combattre sans concession ce qui était source de déshumanisation pour les humains de son temps. Faire la vérité s’est exprimé de sa part en paroles et en actes libérateurs. Pour lui la cause de Dieu était celle de l’homme et inversement. A nous de rendre le relais.

- La loi est faite pour l’homme et non le contraire

Ce troisième critère est aussi déterminant pour apprécier si nos choix vont dans le sens de « la vraie vie » selon Jésus. Si les lois sont nécessaires pour baliser les chemins humains, elles doivent être interprétées en fonction des situations concrètes dans lesquelles se trouvent les personnes et des besoins qui sont les leurs. Jésus a lutté contre le légalisme strict de la religion juive de son temps, selon lequel le bon croyant devait obtempérer au doigt et à l’oeil aux 613 prescriptions de la loi orale. Moyenant quoi, puisqu’il était formellement interdit de travailler durant tout le sabbat, il fallait en attendre la fin pour retirer le pauvre boeuf tombé malencontreusement dans un trou ou pour venir au secours d’un estropié mal en point. Ou encore on ne devait en aucun cas le jour du sabbat arracher des épis de blés et les manger (Mt 12,1-8). Jésus remet les choses à l’endroit : c’est le bien de l’homme qui importe en toute occasion et non le respect littéral de la Loi. Aussi l’a-t-il transgressée à maintes reprises au grand dam de ses gardiens sourcilleux. Aujourd’hui, il est maints domaines de la vie où les choix qui ressortent d’un discernement responsable peuvent contrevenir aux valeurs reconnues ou aux lois en vigueur. Seules la ou les personnes concernées savent, après mûre réflexion, ce qui est humainement bon pour elles. Les responsables de l’Eglise catholique font encore trop souvent la sourde oreille à la pratique libératrice de Jésus en ce domaine.

- La lampe du corps c’est l’oeil. Si donc ton oeil est sain, ton corps tout entier sera dans la lumière. Mt 6, 22

Ce dernier critère renvoie chacun à l’esprit qui l’anime, aux intentions qui le mobilisent. Il appelle à la lucidité sur soi, aux motivations intimes de ses engagements dans tous les domaines de son existence, personnel, familial, professionnel, associatif, social et politique. Jésus n’a cessé de dénoncer le souci des façades, l’égocentrisme, l’instinct de domination déguisés en générosité et en bonnes actions. Il a invité sans discontinuer à agir sans arrière-pensée dans la relation avec son prochain et d’une manière générale dans toutes ses actions, car tout prend de la valeur ou au contraire tout est perverti selon qu’on est ou pas animé par une démarche intérieure de droiture et de désintéressement. Il est bon de temps en temps de faire le point sur nos motivations.

Une fécondité sans frontière, aux visages inédits

Jésus parti, l’avènement de « la vraie vie » se poursuit sous toutes les latitudes. Elle advient mystérieusement mais réellement en toutes les terres humaines, comme une semence qui germe et grandit on ne sait comment ( Mc 4,26-29), comme un levain qui fait monter la pâte, (Mt 13,33) comme du blé qui pousse mêlé à l’ivraie sans être étouffé par lui (Mt 13,24-26). Elle ne se cantonne pas dans les enclos religieux ; elle les déborde largement et on la trouve là où on ne l’imaginerait pas. Ses promoteurs sont légion, avec ou sans étiquette chrétienne. Comment expliquer cette fécondité indéfiniment renouvelée, alors même que le christianisme est en déperdition sociologique, du moins en occident ?

C’est qu’au coeur de chaque humain il est une force d’inspiration qui l’invite et même le presse, s’il y est fidèle, à créer de « la vraie vie ». En langage chrétien, on parle de Souffle intérieur. Jésus était persuadé qu’après lui le relais serait pris : C’est votre avantage que je m’en aille, en effet, si je ne pars pas, le Souffle ne viendra pas à vous (Jn 16,7). Sommes-nous convaincus que, quelles que soient les vicissitudes actuelles des religions et du monde, le Souffle n’a pas déserté les consciences humaines et qu’il est toujours à l’oeuvre ? Sommes-nous attentifs à ses manifestations d’humanité ici et là, dans notre environnement aussi bien immédiat que lointain ? Nous réjouissons-nous de cette « vraie vie » qui affleure partout et prend corps selon des formes tout à fait inédites ?

Jésus, dans l’évangile de Jean, nous a pourtant prévenus : « En vérité je vous le dis, celui qui croit en moi fera lui aussi les oeuvres que je fais ; il en fera même de plus grandes » (Jn14, 12). La réalité est là sous nos yeux. La voyons-nous ? Et croyons-nous que cette parole s’adresse aussi à chacun de nous ? Là où nous vivons, dans l’épaisseur de nos existences, comment faisons-nous advenir cette promesse ?

Au terme de cette méditation sur « la vraie vie » selon Jésus, on pourrait dire : la barre est bien haute. C’est vrai, vivre de l’Evangile n’est pas une sinécure mais ce n’est pas non plus un parcours du combattant. A chacun est confiée la responsabilité de faire fructifier « la vraie vie » selon ses possibilités. A personne n’est demandé de réaliser des prouesses, mais seulement de faire valoir au mieux ce qui lui est confié. La parabole des talents met en scène deux attitudes possibles : celle qui ose et en accepte le risque ; celle qui fait le mort par peur du risque. La première est féconde, la seconde est stérile. Le choix est entre nos mains ; si l’aventure est exigeante, c’est une belle et heureuse aventure !

Jacques Musset

13 avril 2019 6 13 /04 /avril /2019 08:00
Jacques Musset La vraie vie selon Jésus - Jésus le vivant dans les récits évangéliques de la résurrection
Jacques Musset

L’exigence du décryptage

A lire d’une manière littérale les récits évangéliques concernant la résurrection de Jésus, on pourrait les prendre pour des reportages palpitants. Cette lecture fondamentaliste serait une impasse. Ces textes écrits il y a vingt siècles dans des formes littéraires et avec des représentations qui ne sont plus les nôtres appellent de notre part un décryptage, si nous voulons en recueillir les messages. C’est le travail de ce qu’on appelle l’exégèse et il doit s’exercer sur tous les textes des évangiles, sous peine de contre-sens ou de non-sens. Il ne concerne pas seulement les spécialistes, mais n’importe quel lecteur et à fortiori les chrétiens, ce qui, hélas, n’est pas la pratique la plus répandue. Ceux-ci ont besoin d’un minimum de clés pour lire intelligemment les témoignages de foi des premiers chrétiens sur Jésus ressuscité et, à travers eux, percevoir qui fut le Jésus historique et ce sur quoi il a misé sa vie.

Relation de faits historiques ou témoignages de foi ?

Faisons l’exercice sur les récits évangéliques concernant la résurrection de Jésus. Une simple comparaison de leurs contenus fait apparaître quelques points communs mais beaucoup de différences, dont certaines sont même contradictoires. Par ailleurs, ces récits sont remplis de manifestations surnaturelles qui tiennent du prodigieux. Ce sont déjà des indications signalant que ces textes n’ont pas de prétention historique, même s’ils en ont l’air.

Regardons-y de près pour confirmation et décodage. Examinons d’abord les récits autour du tombeau vide, puis ceux relatifs aux apparitions du ressuscité (je ne tiens pas compte de textes ajoutés après coup en Marc (16, 9-20) et Jean (21).

Que lit-on ? Chez les trois synoptiques uniquement (Marc, Matthieu et Luc), le premier jour de la semaine (le dimanche), des femmes (dont Marie de Magdala) vont au tombeau pour rendre les derniers hommages au crucifié ; la pierre d’entrée en est roulée, le corps de Jésus a disparu, et un ou deux anges resplendissant de lumière leur annoncent solennellement que le crucifié est vivant, qu’il s’est éveillé des morts. Ajout corsé en St Matthieu : les gardes des grand-prêtres qui ont été postés près du tombeau pour le surveiller et empêcher tout vol du corps partent à la renverse face à la manifestation angélique très spectaculaire ! Les apôtres avertis par les femmes crient cependant au radotage.

En Saint Jean uniquement, Marie de Magdala va seule au tombeau pour honorer son ami défunt, elle constate que la pierre est roulée et, faisant l’hypothèse que le corps a été dérobé, court avertir Pierre et Jean qui en concluent que Jésus est ressuscité. Marie restée sur place ne semble pas convaincue. Elle se lamente et voilà que, sans le reconnaître, elle est interpellée par Jésus en chair et en os qu’elle prend pour le jardinier du cimetière. Lorsque Jésus l’appelle par son nom, elle le reconnaît, et veut le toucher mais Jésus l’envoie transmettre la bonne nouvelle aux disciples.

Chez Luc, la nouvelle leur est confirmée en soirée par les deux disciples qui découragés et rentrant chez eux ont reconnu Jésus sur la route de Jérusalem vers Emmaüs.

Les récits concernant les rencontres du ressuscité avec ses apôtres et disciples posent également bien des problèmes. D’une part, ces rencontres divergent grandement quant au calendrier et aux lieux. Chez Matthieu, elles durent au moins plusieurs jours ; chez Luc tout est bouclé en une seule journée qui se termine par l’ascension au ciel de Jésus ( pourtant le même Luc, auteur des Actes des apôtres, parle de rencontres qui ont lieu pendant quarante jours à l’issue desquelles se situe l’ascension) ; chez Jean, Jésus s’attarde huit jours pour retrouver Thomas absent lors de la première apparition ; lors du premier rendez-vous, Jésus donne l’Esprit à ses apôtres ( la Pentecôte a lieu dans les Actes des apôtres cinquante jours après Pâques). Quant aux lieux de rendez-vous, c’est également très contrasté. Chez Luc et Jean, c’est à Jérusalem ; Jésus en a donné la consigne. Chez Matthieu, c’est en Galilée que Jésus leur a expressément ordonné de se rendre pour l’ultime adieu. D’autre part, la manière dont celui qui a franchi les barrières de la mort se manifeste sont étranges et même invraisemblables : il traverse les murs, surgit à l’improviste, n’est pas reconnaissable par ses amis dans un premier temps, puis se laisse identifier, donne ses instructions, disparaît comme il est venu et réapparaît à son gré tantôt à Jérusalem, tantôt sur les routes de Judée et en Galilée avant de monter vers le ciel. Il est de nombreux chrétiens aujourd’hui qui entendant ces récits mais n’ayant pas les clés pour les interpréter, les prennent pour de belles histoires merveilleuses, comme on en trouve dans les contes. C’est trop beau pour être vrai ! Et quand ils pensent et disent « vrai », ils pensent spontanément vérité historique.

Des clés pour comprendre

Or la vérité de ces récits n’est pas d’ordre historique mais de l’ordre de la foi. Ils visent à exprimer la conviction qui s’est imposée aux apôtres et disciples après la mise à mort violente de leur maître : Celui-ci, loin d’être un imposteur comme on le disait, est en réalité l’initiateur du Royaume tant attendu, la mort n’a pas eu raison de lui, Dieu l’a réhabilité en le ressuscitant (1) et la Voie qu’il a inaugurée est chemin de « la vraie vie ».

Cette certitude toute intérieure, les disciples l’ont proclamée au point de départ en quelques phrases lapidaires que l’on trouve dans les Actes des apôtres (Actes 2, 22-24). Puis au fur et à mesure, les premières générations chrétiennes du premier siècle l’ont exprimée à travers des récits, en reprenant l’imagerie et les mises en scènes littéraires utilisées dans des textes de l’Ancien Testament, pratiques courantes chez les auteurs bibliques. Par exemple, les interventions des anges signifient (pour le croyant) que Dieu est impliqué positivement dans les événements dont on parle. De même, la soudaineté avec laquelle se produit l’inattendu et l’impossibilité de le maîtriser signifie que Dieu est à l’œuvre. De même encore, l’expérience du doute signifie que la reconnaissance de la présence de Dieu ne va pas de soi ; la peur, la sidération, le silence manifestent aussi la présence du divin qui submerge. Tous ces langages sont codés. Ainsi les auteurs des récits évangéliques les ont construits en employant pour une part leurs matériaux dans la littérature biblique, mais ils les ont agencés avec originalité pour signifier le message qu’ils souhaitaient transmettre.

Signification des lieux : Galilée et Jérusalem

Faute de place pour une démonstration précise des contenus des textes, j’attire l’attention sur la signification des deux lieux où le ressuscité donne rendez-vous à ses disciples en Luc (Jérusalem) et Matthieu (la Galilée). Une lecture littérale n’en voit pas l’importance. Pourtant à travers cette présentation deux messages essentiels mais différents sont délivrés. Ils ne sont pas contradictoires, mais chacun a son originalité qui met en relief une dimension particulière du message évangélique.

Chez Matthieu, le thème de la Galilée est capital. Le ministère de Jésus commence en cette région (4, 12-17) et s’y achève (28, 16-28). Quelle signification faut-il y lire ? La Galilée est appelée en 4,15 « la Galilée des nations », expression qu’on trouve dans le prophète Isaïe. C’est une terre de frontières bordée par des nations païennes, en contact direct avec le monde non-juif, une terre soupçonnée par les gens de Jérusalem de professer une foi peu orthodoxe, pas « très catholique ». Isaïe annonçait qu’à la fin des temps, c’est là que Dieu se manifesterait aux nations. Relisant ce passage biblique, Matthieu présente Jésus dès les premiers chapitres comme lumière pour ceux qui sont au pays de la nuit (4, 12-17) et à la fin, si le ressuscité se manifeste d’une manière ultime en Galilée et pas ailleurs, c’est pour signifier que la bonne nouvelle de Pâques n’est pas confinée dans les clôtures de la stricte observance juive mais qu’elle est offerte à tous les humains sans préalable et sans distinction, qu’elle est appelée à franchir les frontières, prête à s’enraciner en n’importe quelle terre, à commencer par celles auxquelles on ne songerait pas. En écrivant pour des chrétiens d’origine juive, Matthieu souligne que le terrain du Ressuscité ce n’est plus le domaine juif, c’est le vaste monde des hommes. En Jésus, Dieu n’est plus assigné à résidence, il ne connaît pas de frontières. Le thème « Galilée » chez Matthieu exprime l’universalisme du monde nouveau, mis en relief d’une façon singulière par Jésus durant sa vie publique (Mt 28,16-20). « La vraie vie » est offerte à tous.

La perspective de Luc est très différente : le lieu de rendez-vous du ressuscité avec ses disciples est Jérusalem. Que signifie ce thème ? Pour le découvrir, il faut considérer ensemble les deux livres de Luc : son évangile (autour de l’événement Jésus) et les Actes des apôtres qui en est la suite (autour de la diffusion dans le monde de la Bonne Nouvelle évangélique). Jérusalem est au centre de la composition : tout converge vers Jérusalem dans l’évangile de Luc, tout part de Jérusalem dans les Actes.

En effet, l’évangile de Luc est construit comme une marche de l’envoyé de Dieu de Galilée vers Jérusalem (9,51), la ville sainte, lieu traditionnel de la Présence de Dieu au cœur du Temple. Son but : signifier que Jésus est le point d’aboutissement de toute l’aventure spirituelle d’Israël. Son témoignage culmine sur la croix du Golgotha, une des collines de Jérusalem ; là, Jésus révèle, à qui voit au- delà des apparences, le visage d’un Dieu qui s’offre à tous les hommes et les appelle à expérimenter « la vraie vie ».

Dans les Actes des apôtres de Luc, la diffusion de « la vraie vie » part de Jérusalem pour rayonner dans toutes les villes de l’empire romain, grâce à l’action des apôtres et des disciples et notamment à Paul, particulièrement actif et créatif. Jérusalem n’est désormais plus la demeure de Dieu par excellence, puisque Dieu a émigré partout où vivent des humainss ; le Temple est caduque, puisque le culte véritable se vit au plus intime de soi et dans le service des humains, chrétiens ou non ; nombre de prescriptions légalistes de la loi de Moïse n’ont plus de raison d’être, ce qui compte c’est la droiture du cœur et l’engagement sur les traces de Jésus.

En définitive, le thème de Jérusalem en Luc souligne d’une part (dans son évangile) l’enracinement juif de l’événement Jésus et l’accomplissement en lui de la vocation d’Israël. Il manifeste d’autre part (dans les Actes) la fécondité du témoignage de Jésus se répandant et s’incarnant dans une multitude de nation et de cultures, et y faisant fleurir partout « la vraie vie » de manière inédite.

Jésus, est et sera toujours Jésus selon...

Matthieu et Luc, deux présentations de Jésus ressuscité, deux interprétations liées aux auteurs et aux communautés auxquelles ils appartenaient. Il en va ainsi chez les deux autres évangélistes et aussi dans les autres textes qui constituent le Nouveau Testament. Il y a autant de visages de Jésus que d’auteurs. Chacun met l’accent sur telle ou telle dimension du message et de la pratique du nazaréen en fonction des questions et situations des auteurs et de leurs communautés et chacun l’exprime à sa manière et dans sa culture. Il ne peut en être autrement aujourd’hui : actualiser « la vraie vie » selon Jésus en paroles et en actes est une responsabilité qui ne consiste pas à répéter l’héritage reçu mais à le recréer dans les conditions présentes. C’est le sujet du dernier article.

(à suivre)

Jacques Musset

(1) Evidemment, reste à comprendre ce qu’ils entendent par « ressusciter »dans leurs représentations et comment comprendre aujourd’hui ce mot dans notre culture. Voir mon livre : Etre chrétien dans la modernité, Ed . Golias, Chapitre 6 (retour)
6 avril 2019 6 06 /04 /avril /2019 08:00
Jacques Musset "La vraie vie" selon Jésus - Pâques : la révélation de la vraie vie
Jacques Musset

Les apôtres et disciples de Jésus fuient lors de son arrestation et se retrouvent anéantis par l’extermination brutale et infamante de leur maître. Pour eux, l’aventure avec Jésus semble terminée. Ils retournent à la profession qu’ils exerçaient avant l’appel reçu auquel ils avaient répondu avec enthousiasme. Pierre, André, Jacques, Jean rentrent en Galilée et retrouvent leurs filets sur les bords du lac de Tibériade.

Comment comprendre qu’ils puissent proclamer, quelque temps après, la détonnante nouvelle, scandaleuse pour beaucoup de juifs : celui qui est mort comme un renégat ( 21, 22-23) est, en dépit des apparences, le véritable messie de Dieu qui inaugure son Royaume ; et Dieu, en raison de sa fidélité exemplaire, l’a ressuscité d’entre les morts. Que se passe-t-il pour que s’opère en eux ce revirement copernicien à contre-sens de l’opinion commune pour qui l’affaire de Jésus, dangereux novateur, imposteur et séditieux est définitivement classée ?

Le travail fécond de la mémoire vive

En fait, l’expérience exceptionnelle qu’ils ont vécue dans l’intimité de Jésus durant une année ou deux non seulement ne s’est pas dissipée après la mort de leur maître. Elle demeure fortement présente à leurs esprits et leurs cœurs et les travaillent intérieurement. Comment oublieraient-ils ce compagnonnage extraordinaire ? Ainsi en se le remémorant, découvrent-ils mieux qu’au temps où ils étaient aux côtés de Jésus le secret de son être qui à la fois les étonnait, les scandalisait mais aussi les fascinait par sa liberté intérieure, sa droiture, son courage tranquille face aux pouvoirs politiques et religieux, sa dénonciation de l’hypocrisie, son souci des exclus et sa manière de les réhabiliter, son refus du compromis et du mensonge, sa parole incisive, son intériorité ressourcée dans les nuits de silence à « l’écoute » de son Dieu.

Ils ne peuvent pas ne pas s’interroger sur son identité, sa mission et son rapport avec l’avènement du règne de Dieu au service duquel il s’est tant engagé. Ils ont été les témoins privilégiés de la façon originale dont Jésus en parlait et qui était aux antipodes de la conception des autres groupes religieux du temps. Si Jésus n’a jamais revendiqué d’être le messie ni le mystérieux Fils de l’homme, ces deux figures emblématiques de l’imaginaire juif considérées comme les promoteurs du règne de Dieu, il avait une vive conscience que son action et ses paroles participaient d’une manière active et décisive à la venue de ce règne. Comment la proximité vécue avec Jésus de jour et de nuit, dans les bons et les mauvais jours, au temps des enthousiasmes populaires et des affrontements sans merci avec les tenants d’une religion sclérosée, ne les aurait-il pas marqués profondément ? La meilleure preuve, c’est qu’en dépit de l’abandon progressif des foules et de l’hostilité croissante de ses ennemis, ils sont restés attachés à la personne de leur maître jusqu’au bout, le dernier repas partagé avec lui la veille de sa mort revêtant une gravité et une intensité exceptionnelle. S’ils ont fui au moment de son arrestation, peuvent-ils oublier l’intense compagnonnage partagé avec lui ? Leur lâchage au moment critique dont ils ne sont pas fiers n’est pas un abandon de leurs convictions mais un moment de faiblesse due à la peur d’être eux-mêmes liquidés. Lorsque le danger se manifeste, qui peut être assuré de ne pas défaillir ?

Est-il étonnant dès lors qu’après un temps de déroute ils se ressaisissent. Il leur paraît évident que Jésus n’était pas un imposteur ni un fossoyeur de la religion comme on le disait. Tout ce qu’il a dit au sujet de l’avènement du Royaume ; ce n’était pas de belles paroles, il en a fait d’ailleurs « les travaux pratiques » à ses risques et périls. Devant eux, les boiteux se sont mis à marcher, les sourds à entendre, le aveugles à voir, les marginalisés à retrouver leur dignité, les désespérés à recouvrer des raisons de vivre. Il n’est pas possible à leurs yeux que ce mouvement de vie soit inspiré par les forces du mal, comme l’insinuaient et même le criaient rageusement ses adversaires. C’était bien au contraire le signe que Dieu était à l’œuvre et que le monde nouveau avait commencé d’advenir.

La relecture des Ecritures

Ils relisent les Ecritures pour trouver sens à l’aventure de Jésus. Elles affirment que le règne de Dieu sera inauguré par son messie (son délégué en quelque sorte), ou encore par « le Fils de l’homme » (personnage mystérieux mandaté par Dieu). Ils en viennent à la conviction que Jésus est bien ce messie, ce Fils de l’homme. Cette conviction, certes, contrecarre les représentations grandioses de l’avènement du règne de Dieu et de l’intervention spectaculaire de son envoyé, telles qu’elles circulaient dans le peuple et dont les apôtres et disciples eux-mêmes n’ont pas été indemnes. Mais la rumination intérieure de leur expérience passée les conduit à cette certitude : sous des apparences imprévues, inattendues, voire provocantes, Jésus est sans nul doute le messie et le Fils de l’homme inaugurant le Royaume. De plus, sa mort injuste et cruelle, à regarder de près les textes bibliques, est dans la ligne des persécutions qu’ont subies avant lui les nombreux justes qui ont consenti à sacrifier leur vie par fidélité à Dieu. Dans maints psaumes (22,par exemple), on proclame la fécondité de leur existence. Pour ses disciples, Jésus devient, aux yeux de ses disciples, le juste persécuté par excellence. Le recours aux Ecritures leur assure en même temps que la fin des temps coïncide avec la venue du règne de Dieu. Commencée avec Jésus mais non achevée, cette fin des temps s’achèvera par la résurrection de tous les humains. Moment ultime et décisif pour chaque existence qui verra révélée sa valeur véritable. Pour les apôtres et disciples, il va de soi que Jésus qui a inauguré à ses risques et périls le Royaume devient « le premier né d’entre les morts », comme dira St Paul. Dieu le ressuscite avant tout le monde en raison de la fidélité exemplaire à sa mission.

L’unité du message pascal

Ainsi les apôtres et les disciples proclament-ils tout à la fois : Jésus est bien le « messie » et le « Fils de l’homme » attendu, révélant la couleur véritable du Royaume de Dieu ; il l’a été à la manière des justes souffrants qui pour défendre la cause de Dieu ont enduré incompréhensions et mauvais traitements ; enfin Dieu l’a tiré de la mort en le ressuscitant, il est vivant de la Vie même de Dieu. C’est là le triple message de Pâques qui n’en fait qu’un en réalité. Pour le dire d’une autre façon, la foi des disciples en la résurrection de Jésus dépend intrinsèquement de leur conviction qu’il est le messie attendu, inaugurant simultanément et le règne de Dieu et la fin des temps dont la réalisation plénière reste à venir.

La résurrection de Jésus, révélation de la valeur de ses engagements

Comme on le voit, la résurrection de Jésus n’est pas présentée comme une simple victoire sur la mort, en tant que réalité naturelle de la vie, comme on la décrit parfois à tort. Là n’est pas le cœur du message évangélique. Les disciples de Jésus disent tout autre chose. La résurrection de leur maître est, selon eux, comme la solennelle approbation divine de son engagement en paroles et actes libérateurs pour la manifestation du Règne de Dieu et de son royaume, la croix étant l’ultime témoignage de sa fidélité. Au plus intime de leur conscience croyante, la résurrection de Jésus, œuvre de Dieu, signifie que la manière d’être et de vivre du nazaréen est solennellement reconnue.

Les récits évangéliques sur la résurrection de Jésus : vérité historique ou vérité de foi ?

Mais objectera-t-on, les textes de nos quatre évangiles ne parlent pas de cette prise de conscience des apôtres et disciples après la mort de Jésus. Ils font état de rencontres avec Jésus ressuscité. Celui-ci leur apparaît sans crier gare, ils le voient, le touchent, mangent avec lui (1) ; ils l’entendent et reçoivent de lui des consignes, parlent avec lui, avant qu’il ne s’élève vers le ciel. C’est vrai : les choses sont bien racontées ainsi. Mais gardons-nous de lire ces textes magnifiques d’une manière littérale et fondamentaliste. Un peu de décodage des textes s’impose. Nous verrons dans le prochain article comment décrypter ces récits qui ne sont pas des reportages en direct avec le ressuscité, mais des récits, comme tant d’autres dans la Bible et les évangiles, dont la vérité n’est pas historique mais de l’ordre de la foi.

(à suivre)

Jacques Musset

(1) Ainsi lors de l’émission de France Culture du 25 février animée par Alain Finkelkraut sur le thème « Etre catholique aujourd’hui », les deux invités, les philosophes Denis Moreau et Rémy Brague n’ont évoqué la résurrection du Christ que comme la promesse pour tout homme d’une vie future après la mort, en faisant l’impasse sur ce fut la mort violente de Jésus ; infligée par ses ennemis, elle visait à faire taire un fieffé hérétique ; pour Jésus elle fut le dernier acte de fidélité à sa mission d’inaugurer le Royaume. Comment peut-on évoquer la résurrection de Jésus en omettant son engagement pour la cause de Dieu qui se confond avec la cause de l’homme. En ressuscitant Jésus, Dieu donne raison à son témoignage en paroles et en actes. C’est là l’originalité de l’affirmation.(retour)
30 mars 2019 6 30 /03 /mars /2019 09:00
Jacques Musset "La vraie vie" selon Jésus - Jésus crucifié, un échec ?
Jacques Musset

Oui, socialement et religieusement selon la religion établie de son temps.

Le contexte : l’attente fiévreuse du règne de Dieu dans de brefs délais.

Rappelons-nous l’ambition de Jésus : non seulement annoncer le règne de Dieu qui vient mais être le témoin et l’agent actif de ce monde nouveau. Le règne de Dieu est le grand thème qui traverse à quelques exceptions près le judaïsme au temps de Jésus. C'est en réalité une vieille idée récurrente qui court à travers toute l'histoire biblique, surtout dans les temps de crises. On attend au début de notre ère une intervention décisive de Dieu qui mettra fin à la situation de tension que vit le peuple juif. La Palestine est en effet sous domination politique de Rome qui réprime sans ménagement toute opposition. La majeure partie du peuple est par ailleurs dans un état de pauvreté et de précarité matérielle qui le fait aspirer à des changements sociaux : bon nombre de gens sont employés à la journée dans des grandes exploitations agricoles et vivent dans l’insécurité quotidienne. De plus ces mêmes gens, lors de la levée des impôts pour Rome et pour l’administration juive, se font gruger par les percepteurs qui les raquettent et s’en mettent dans leurs poches.

Tous les groupes religieux ont leur idée pour hâter l’avènement du règne de Dieu. Pour les pharisiens et les scribes, c’est l’observance scrupuleuse de la loi écrite et orale qui va déclencher la fin du vieux monde et l’avènement du monde nouveau. Seuls seront sauvés ceux qui observent la lettre de la Loi orale et écrite (dont les fameux 618 commandements qui régissent avec précision les actes de la vie quotidienne). Pour les esséniens, plus radicaux encore que les précédents, obsédés par le souci de la pureté rituelle et la préoccupation d'éviter les occasions d’impureté légale, Dieu choisira son messie (son lieutenant) dans leur communauté et sans doute en la personne de leur responsable. Pour les Zélotes, il ne suffit pas d’observer la Loi, il faut ouvrir à Dieu le chemin de la libération en faisant le coup de main contre l’ennemi dans des embuscades, des guet-apens, des assassinats. Pour les baptistes, dont Jean est un illustre représentant, c’est la conversion du cœur qui donne accès au monde nouveau. Il n’y a guère que l’aristocratie sacerdotale et sociale juive qui, à cause de ses intérêts économiques liés au Temple et d’une entente cordiale avec les occupants, n’attendent rien d’un bouleversement divin qui mettrait en péril leurs privilèges.

L’avènement du règne de Dieu selon Jésus

Dans l’atmosphère enfiévrée de son temps, Jésus annonce, lui aussi, la venue du Règne de Dieu et du monde nouveau qui en résulte (le Royaume) mais prend à contre-pied les positions ambiantes. Ce royaume n’est pas à mériter ni à conquérir. Il advient comme un don gratuit et donc est offert à tous ; seule importe la disponibilité intérieure du cœur pour en devenir membre. Ce royaume n’est pas un royaume matériel mais une manière d’être et de vivre qui se manifeste dans toutes les dimensions d’existence personnelle et sociale. « Le Royaume est au-dedans de vous », proclame Jésus. La formule est plus forte que « au milieu de vous ». Ce Royaume n’est pas seulement pour demain, il est déjà là aujourd’hui : tout homme et toute femme, absolument tous les humains sans distinction sont conviés. Les barrières de pureté et d’impureté légale, définies par la Loi juive comme critères du bon et du mauvais croyant, sont pulvérisées. S’il y a pureté ou impureté, selon Jésus, ce n’est pas en fonction de l’observation des rites religieux ou de l’appartenance à tel ou tel métier (il y en a qui rendent impurs !), c’est au niveau du cœur et des dispositions intimes. Dans ce royaume, la loi n'est pas dépassée mais elle est faite pour l’homme et non le contraire. C’est l’esprit qui compte, non la lettre. Ce qui prime, c'est la justice, l'attention à autrui et notamment à ceux qui souffrent. Dans ce royaume, le Temple est une institution bien relative. Les vrais adorateurs de Dieu adorent en esprit et vérité. Jésus va jusqu’à affirmer que le grandiose monument de pierre n’est pas éternel. Pour promouvoir ce royaume, la violence et les armes guerrières sont périmées car dans le monde nouveau les conflits ne se règlent pas par la violence mais par la parole et le débat ; la résistance légitime utilise les moyens de la non-violence active (pour employer une expression moderne) qui n’a rien d’une démission.

Où Jésus puise-t-il ces convictions qui font que pour lui la cause de Dieu et l'humanisation de l'homme dans toutes dimensions de son être ne font qu'un ? C'est que loin du légalisme et du ritualisme qui corrompent sa religion, il se ressource au cœur de sa foi juive, celle qu'ont rappelée au long des siècles les prophètes et qu'on peut résumer ainsi : on ne peut honorer Dieu si l'on bafoue son frère, autrement dit : le seul critère du véritable culte rendu à Dieu, c'est de vivre une relation juste avec son prochain.

Sa manière de s'impliquer dans la venue du règne :

Ayant la conviction que le royaume, le monde nouveau, est déjà là, Jésus s'en fait le témoin. Puisque ce royaume est offert à tous sans préalable et sans distinction, il se fait proche de tous les hommes et de toutes les femmes qu'il rencontre et notamment de ceux qui sont marginalisés, méprisés et ignorés pour quelque raison que ce soit. Il leur redonne dignité et confiance en eux-mêmes. Il prend parti en paroles et en actes contre les discriminations et les injustices fondées sur le légalisme et le ritualisme ambiant. Il condamne les perversions que sont la religion de façade, l'hypocrisie, l'addiction aux richesses, aux honneurs, l'oppression de son semblable. Toutefois, il ne condamne pas les personnes qui peuvent toujours changer et se convertir. Il va même jusqu'au pardon des ennemis. Il fait indéfiniment appel aux consciences, y compris à celles de ses adversaires: il invite sans cesse chacun à faire des choix qui l'humanisent dans le respect des autres.

Par ses manières de réagir, Jésus n'est pas un « révolutionnaire » à la manière des zélotes dont le but est de bouleverser les structures politiques et religieuses injustes. Il l’est autrement; son souci est d'abord de dénoncer en paroles et en actes ce qui doit l'être, de défendre les personnes injustement traitées, de rappeler que tout engagement doit provenir d'un cœur droit et que tout changement de structures, si nécessaire soit-il, est insuffisant s'il n'est pas animé de l'intérieur par des motivations de justice, sans esprit revanchard ni volonté de domination.

Ses engagements déclenchent des conflits mortels

Il était inévitable que sa conception du règne de Dieu et ses engagements en paroles et en actes pour en révéler la venue suscitent des oppositions dans le judaïsme de son temps. Sa famille (Mc 3,20-21) ne le comprend pas et ses disciples ont par moments bien de la peine à adhérer à sa démarche. A fortiori les responsables et membres des différents groupes religieux sont-ils remontés contre lui et notamment les tenants de la Loi écrite et orale, transformée en légalisme ainsi que les responsables du Temple, devenu une puissante machine ritualiste, financièrement très rentable. Pour eux Jésus est insupportable, il est un fossoyeur de la religion officielle. Jésus, lui, en dépit des incompréhensions qui l’affectent, ne dévie pas de ses choix et de sa pratique, avec comme seule boussole le constant souci d’être fidèle aux exigences qui naissent de ses profondeurs. C’est là que son Dieu lui « parle ». Il constate d’ailleurs que son action est libératrice.

Jésus est finalement arrêté par les gens du Temple, condamné selon une procédure expéditive par le conseil des juifs (le sanhédrin) et livré au pouvoir romain pour être exécuté. On remarquera la fourberie de ses accusateurs : si Jésus est à leurs yeux un dangereux déviant religieux, ils le présentent à Pilate comme un agitateur politique en rébellion contre le pouvoir de l’empereur Romain. La fin justifie les moyens ! Jésus meurt donc sur une croix, supplice des esclaves et des meneurs séditieux contre César. Il meurt dans la solitude, abandonné de ses disciples et dans le silence de son Dieu qui semble approuver ses opposants et lui donner tort. Un verset de la Loi (Dt 21,22-23) ne dit-il pas que ceux qui sont pendus au bois sont réprouvés de Dieu ?

Apparemment, l’aventure de Jésus se termine aux yeux de tous comme un cuisant échec. Les responsables juifs peuvent être rassurés. La religion telle qu’elle fonctionne est sauvée. On comprend que les disciples de Jésus aient pu être déboussolés ! Et pourtant, on les retrouve quelque temps plus tard affirmant que leur maître loin d’être fossoyeur de la religion est le témoin même du règne de Dieu, et vit désormais de sa Vie. Son aventure se poursuit en tous ceux et celles qui, mettant leurs pas dans les siens, font advenir le monde nouveau en eux et autour d’eux. Que s’est-il passé ? Quel est l’étonnant message qu’ils proclament et qui n’en finit pas d’être levain dans la pâte humaine ? De quelle manière ? C’est l’objet du prochain article. : « Jésus ressuscité, la révélation d’une vie réussie et féconde, la vraie »

(à suivre)

Jacques Musset