Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
29 octobre 2016 6 29 /10 /octobre /2016 09:00
Guy Jacques de Dixmude Dieu, mais quel Dieu
Guy Jacques de Dixmude

Pour autant qu’il en ait une, l’histoire de Dieu pourrait comprendre quatre chapitres ; il y aurait ainsi le Dieu d’avant Jésus (Ancien Testament, principalement Pentateuque), celui de Jésus (évangiles, apocryphes inclus), celui d’après Jésus (l’Eglise, ses credo et dogmes) et, excusez du peu… le mien. Ce sera la trame de l’exposé qui suit.

Mais attention, c’est moins Dieu qui évolue dans son éternité que la perception, le ressenti et surtout l’image que l’homme en a fait et retenu au fil du temps.

1-Dieu Avant Jésus :

Aussi mythique et poétique soit le récit de la genèse, tout commence avec le Dieu d’Adam, celui qui le soumit à une irrésistible tentation dont le dit saint Augustin exploitera un péché originel décrété impardonnable et la punition subséquente de ce Dieu allant jusqu’à admettre la crucifixion de son fils pour enfin apaiser son courroux ; ce Dieu qui fit d’Eve une créature tardive faite le huitième jour, oubliée quand il fit Adam (les animaux ont été créés mâles et femelles !), dépendante et inférieure car faite d’Adam, responsable de sa chute, instaurant ainsi dès le début une humanité machiste dont encore aujourd’hui sa propre Eglise n’arrive pas à se dépêtrer. Quant à notre terre et ses animaux ils sont condamnés dès l’origine à être assujettis et dominés sans merci (Genèse I, 26 à 28).

Il y eu le Dieu de Noé, survivant privilégié du pire génocide jamais organisé connu, sacrifiant jusqu’à l’innocente gent animale dont les rares rescapés sont à nouveau voués à être terrorisés par les hommes qui les ont sauvés (Genèse IX, 2).

Il y eu le Dieu d’Abraham, père inespéré d’un peuple décrété élu, qui par obéissance aveugle admet sacrifier un fils désespérément attendu ; ce Dieu dont l’alliance est concrétisée par la circoncision, fatalement réservée aux seuls mâles…

Il y eu le Dieu de Loth, celui de la radiation totale de Sodome, Gomorrhe et leurs habitants, sans distinction ni rémission. Seule sa femme eu pitié, se retourna et fut statufiée en conséquence punitive pour faute de compassion…

Il eu le Dieu de Moïse qui, entre autres plaies, extermina tous les mâles premiers nés Egyptiens, noya une armée entière pour privilégier un peuple au détriment des autres, notamment celui qui occupait légalement et ancestralement une terre qu’il ignorait usurpée puisque promise à d’autres ; ce même Dieu qui arrête la course du soleil pour permettre à Josué d’achever tranquillement la conquête sanglante de cette terre promise en massacrant sur ordre les Amorrites jusqu’au dernier, à l’exclusion toutefois bien précisée des enfants en état d’être rendus esclaves et des jeunes femmes données en récompense (Josué 10,40).

Il y eu le Dieu de David, transfuge d’Israël et mercenaire philistin, habile organisateur du meurtre du mari de sa maîtresse, mais dont il semble capital que Jésus descendit par son père qui ne l’est par ailleurs que putativement ; ce même Dieu avalisé par Salomon qui entre deux visites à son temple en construction consacrait son temps libre à ses sept cents épouses et trois cents concubines…

Bref, en analysant les textes dits fondateurs, aussi mythiques soient-ils, écrits censés faire accepter Dieu par les hommes qu’il s’est choisi, on découvre un dieu bien installé dans la culture du temps ou « œil pour œil, dent pour dent » fait loi (Exode 21, de 23 à 25), un Dieu juge particulièrement dur au pardon, terrifiant pour ceux qui ne le craignent ou connaissent pas, vengeur, jaloux, contractuel, partial et impersonnel. Toutefois, aussi discutable et violent soit-il, ce Dieu réservé au seul Israël a aussi engendré maints personnages exemplaires et remarquables (dont pas mal de femmes !), et a le mérite d’exister, même s’il est par trop calqué sur notre triste image ; c’est un bon début, qui sera à l’origine de la démarche de Jésus.

2-Dieu et Jésus :

Car en fait, c’est ce Dieu qui a été présenté à Jésus dès sa prime enfance, celui dont il a hérité de par sa qualité de Juif circoncis ; pieux, il en connaîtra et lira sa Loi, se conformera dévotement à ses 613 préceptes. Toutefois, petit à petit, l’âge aidant, l’étude assidue des écrits fondateurs de référence fit que le Dieu de ses ancêtres lui devint improbable, peu conforme à celui qu’il priait, servait, qui l’habitait et l’interpellait. Un doute exigeant réponses s’est insinué, imposé : le Dieu professé par ses coreligionnaires et reçu d’eux était mal présenté, mal ressenti, mal imagé, et souvent mal vécu. Le messie très attendu, religieux certes, était d’ailleurs avant tout un libérateur ayant pour mission première si pas unique de rétablir la puissance, la grandeur politique écrasante pour le moins discutable du royaume de David.

Devenir authentiquement soi n’est pas évident. C’est une démarche longue, permanente, difficile et courageuse car elle engage. En se distanciant d’un conformisme grégaire tranquille et rassurant on s’isole et perd des amis… C’est toute la démarche de Jésus : ce Dieu qu’il pressentait, Jésus mis ainsi plus de trente ans pour oser le faire sien sans réserve, l’affirmer ouvertement, en préciser l’identité et l’offrir aux autres.

Son baptême en fut l’occasion et le séjour passé au désert qui le suivit déterminant.

Avec Jésus, on quitte un Dieu réservé jusque là aux seuls juifs, qui se manifeste surtout pour exprimer de temps à autre son courroux suite aux infidélités de ses sujets dont le ‘péché’ est partout omniprésent : un lépreux, un bossu, un paralytique sont tels parce qu’ils ont péché, ou, pire encore, un des leurs. Dieu était « celui qui est », sans attributs ni images, toutefois assurément mâle, sans plus. Jésus va personnifier Dieu à l’extrême, jusqu’à lui donner une image humaine, l’appeler Père, mieux, papa, très familièrement « petit papa », et il nous en fait tous les enfants : son Père est aussi le nôtre. Notre Père… Ce Dieu là aime et concerne tout le monde, sans restriction aucune, avec toutefois mention spéciale pour les petits, les obscurs, les exploités, les démunis et migrants de tous bords, bref, de tous ceux qui n’entrent généralement pas dans le catalogue des gens dits « normaux » (!?) et bien-pensants (re !?). Le Dieu de Jésus n’a pas plus besoin d’être embastillé dans un unique temple sacré que de sacrifices sanglants, de règles, obligations et interdits immuables, d’intermédiaires patentés incontournables, de dogmatique ni liturgie intangibles et ne tient pas de registres comptables. Il « est » toujours, mais cette fois son être est défini : il est amour, c'est-à-dire, en pratique, essentiellement miséricorde et pardon. Attributs radicalement capitaux ! Il est autant sinon plus dans les autres que dans un morceau de pain. Ces affirmations et leur vécu conduiront inexorablement Jésus à une mort infâme, son Dieu étant par trop non conforme à la tradition révélée et sacrée ayant cours à son époque ou la terre était encore plate et le centre de l’univers. Mais Jésus ne s’est pas contenté de vivre personnellement intensément une spiritualité et une humanité forte et novatrice ; avec un charisme peu commun, il les a partagés avec un petit groupe d’hommes et de femmes qui ont choisi de le suivre.

Le Dieu que nous révèle, confie et lègue Jésus n’est assurément plus le même que celui de ses pères ; grâce à lui il nous est devenu directement accessible, personnel, pardon inconditionnel et universel. Ce ne sera pas sans poser parfois problèmes à son Eglise à naître…

3-Dieu et l’Eglise :

Héritière de Jésus et bâtie sur lui, un bref rappel historique n’est sans doute pas inutile.

Jésus présent, tout allait de soi, même si tout n’était pas compris. Une fois mort, la référence désormais absente, en un premier temps le désarroi s’est installé. Après quelques hésitations et doutes, les accompagnateurs esseulés de Jésus ont décidé de prolonger ce qu’ils avaient vécu avec lui et ont naturellement fait de leur maître le fondement de leu vie et de leur foi.

Mais, le guide-Jésus définitivement absent, les questions restant sans interlocuteur pour y répondre, il s’est rapidement avéré utile sinon nécessaire d’organiser tant soit peu cette vie. Les disciples se dispersant et le succès allant s’amplifiant, pour éviter des divergences d’interprétations inévitables, il s’est très vite révélé impératif de se mettre d’accord sur le contenu du message de Jésus afin de le propager fidèlement et le vivre à l’unisson avec tous ceux qui ne l’ayant pas connu ou fréquenté désiraient cependant y adhérer. Une autorité minimale, collégiale et peu hiérarchisée s’est ainsi naturellement instaurée, garante de l’authenticité d’une bonne nouvelle jusqu’alors alors totalement orale ; de même, une liturgie élémentaire, centrée sur le partage du pain, fut instituée pour régir les assemblées et réunions de fidèles. On vivait très « chrétiennement » du Christ, dans le provisoire, attendant tous les jours la fin des temps annoncée par Jésus pour sa génération.

Vint Paul qui, bien que n’ayant pas connu Jésus, va implicitement mettre sur pied un embryon d’Eglise en mettant par écrit un genre nouveau qu’il appelle ‘évangile’ (voir épitre aux Romains) et, bien que Juif, se faire l’apôtre des Gentils, c'est-à-dire rendre Jésus et son message universels. Il est le premier à utiliser le terme chrétien.

La fin des temps n’advenant pas et la génération de Jésus passant, on ne peut plus s’en remettre à de rares témoignages verbaux disparates et évolutifs. Il devint urgent de les mettre par écrit pour les inscrire dans la durée sans trop de déformations : des ‘évangiles’ voient le jour et deviennent référence. Non fondée explicitement par Jésus, ce qui deviendra l’Eglise nait ainsi naturellement, inévitablement, nécessairement.

Le propos n’est pas d’en faire ici l’histoire et, à côté de merveilles indiscutables et remarquables, de s’appesantir sur les tragédies, dérapages et dérives bien connues commises au nom du Dieu de Jésus (croisades, inquisition, Saint Barthélémy, organisation d’un état temporel de droit divin…). La question est de savoir si l’Eglise-institution d’aujourd’hui est toujours dans le droit fil et le prolongement de celui auquel elle se réfère et si le Dieu dont elle se justifie et qu’elle annonce est toujours bien celui de Jésus. On peut en effet se poser des questions au vu de certaines prises de positions romaines concernant la famille (sexe, contraception, homosexualité), l’avortement, l’euthanasie, le sida (justice immanente !?), le refus d’eucharistie (divorcés remariés), le célibat des prêtres, le statut et l’ordination des femmes, la concussion, le Vatican (curie, administration, pouvoir, finances), la pédophilie… Force est de constater que nombre de ces sujets ont conduits à ouvrir un fossé entre l’Eglise-institution et une part de plus en plus importante de l’Eglise-assemblée, avec pour conséquence une diminution constante des fidèles et des vocations cléricales ; nombre de croyants sincères deviennent non pratiquants…

Dans ce monde en perpétuelle évolution, impassible, se référant à un Jésus ayant vécu et prêché il y a deux milles ans après nous avoir recommandé de faire des choses plus grandes que lui, force est de constater que l’Eglise reste bien souvent fermement assise, couvant un passé sacré une fois pour toutes, rebelle à des changements en profondeur attendus par beaucoup d’honnêtes chrétiens qui la ressentent invivable au XXI ième siècle, le leur.

Bien sûr et fort heureusement, il faut aussi prendre en compte les témoignages pleinement christiques donnés et vécus par les François d’Assise et sa sœur Claire, les Vincent de Paul, Las Casas, Thérèse de Lisieux, Charles de Foucault, Marcel Légaut, l’abbé Pierre, mère Thérésa, sœur Emmanuelle, Guy Gilbert et tant d’autres ouvriers anonymes de la bonne nouvelle originelle traduite très concrètement dans leur temps ; il ne faut pas oublier non plus une cohorte de théologiens, chercheurs, clercs et laïques novateurs, trop ignorés, voire trop vite déclarés irrecevables. On peut citer en vrac et entre autres les Musset, Feillet, Evely, Légaut, Drewermann, Verheyen, Kamp, de Duve, Spong, Lenoir, Basset…

Le Dieu de Jésus présenté par l’Eglise est trop souvent redevenu le Dieu du temps de Jésus, celui dont il a hérité plus que celui qu’il a professé. Parmi d’autres, je veux tenter d’y revenir.

Ne pas évoluer, c’est par définition… mourir, et je tiens à la vie ! La mienne en particulier.

4-Et mon Dieu ?

Car en effet, comme annoncé dans le titre, j’en ai un. Lequel ? C’est ici qu’on se mouille !… Fini de jouer à l’historien ou théologien d’occasion.

Bien que, comme le dit Jésus, personne ne connaisse Dieu, lequel Dieu de plus ne se fait pas explicitement connaître, malgré les preuves classiques invoquées de son existence, démonstrations rationnellement peu convaincantes, voire irrecevables aujourd’hui, je crois en Dieu, un seul Dieu, même si contrairement à André Frossard, je ne l’ai pas rencontré.

Je n’ai pas attendu Marcel Légaut pour professer expérimentalement que « il y a des choses qui sont de moi, mais pas que de moi ». J’assume pleinement les négatives car j’en suis le seul programmateur et que j’y recherche et trouve de l’intérêt. Il n’y a donc pas d’excuses ni place dans ce créneau pour un anti-Dieu quelconque, un Diable, un Malin régnant sur un royaume du bas parallèle à celui dit des cieux, un démon réminiscence et reliquat du polythéisme d’antan : ce n’est déjà pas évident d’admettre un Dieu, seul et unique, de plus en trois personnes. Par contre, il m’arrive de poser des actes gratuits et bons, de faire des choses belles non planifiées, pour lesquelles, analyse faite à postériori, je ne suis que l’outil inconscient ; il y a effectivement « quelque chose » qui me dépasse et m’anime positivement, une transcendance extérieure que je fais mienne et défini en l’appelant Dieu. Encore faut-il raisonnablement l’expliciter tant soit peu pour que ce Dieu me soit vivable, quelque peu palpable et ne reste un vague concept intellectuel : l’imaginer ne suffit donc pas. Ne serait-ce que par commodité, il est heureux de l’imager. C’est ici qu’il faut faire grandement attention : une image reste et doit rester une image, c'est-à-dire une représentation dans le temps, une figuration qui tente d’expliciter une réalité sans l’être. « Ceci n’est pas une pipe » disait Magritte en présentant un tableau qui imageait… une pipe. La réalité reste toujours derrière l’image, fut-elle une photo parfaitement précise et détaillée.

Il est sans doute plus facile de définir ce que Dieu n’est pas que ce qu’il est, mais ce n’est nullement un motif pour ne pas essayer. Il y a des questions sans réponses ; ce n’est pas une raison suffisante pour en faire l’impasse.

C’est ainsi que mon Dieu n’est pas le Dieu violent imagé par l’Ancien Testament. Ce Dieu correspond par trop à une époque résolument révolue ou la loi du talion avait le pas ou concurrençait celle de Moïse. Voir point 1 ci-dessus, ‘Dieu avant Jésus.’

Mon Dieu n’est pas non plus pleinement et sans réticences à l’image de celui au nom duquel une certaine Eglise-institution s’est parfois référée pour justifier des actes et décisions difficilement compatibles avec le message de Jésus à certaines périodes de son histoire, époque contemporaine inclus. Voir 3 ci-devant, ‘Dieu et l’Eglise.’ Mon Dieu est nécessairement dans mon siècle et la création à laquelle il me convie de contribuer n’est pas terminée. C’est il y a deux mille ans que Jésus nous a recommandé de faire des choses plus grandes que lui, notamment adaptées et conformes à notre temps.

Reste alors précisément le Dieu imagé par Jésus, image à laquelle j’adhère par ce que c’est celle qui pour moi exprime et reflète le mieux l’inexprimable mais aussi le vivable.

Mais, au fait, qui était ce Jésus ? Incontestablement un personnage historique, mais encore ?

Un homme, un homme qui a touché au plus près le divin ? Très certainement ; c’est ainsi que l’ont perçu ceux qui l’ont connu. C’est relativement longtemps après sa mort qu’on l’a fait homme devenu Dieu sur terre, fils de Dieu depuis toujours, Dieu lui-même dans la Trinité. Face à l’inexplicable, c’est ici qu’intervient le postulat de la foi. Mais, comme se le demandait Marcel Légaut, ne divinise-t-on pas Jésus trop vite au détriment de sa démarche spirituelle et vécu humains, ses rencontres et paraboles ? Le miraculeux dont son histoire est émaillée, aussi merveilleux soit-il, ne distrait-il pas en reléguant au second plan sa profonde et réelle humanité, un peu comme on l’a fait très tardivement d’une certaine mariologie exacerbée?

Par définition les mystères, dont ceux qui entourent Jésus, sont inaccessibles à la raison ; la foi seule permet d’y adhérer et il appartient à chacun de prendre position en toute conscience et confiance, en ne perdant pas de vue l’essentiel et surtout les conclusions concrètes à en tirer en ce qui concerne la vie pratique courante…

Au-delà de toutes les images, dont encore une fois l’utilité est indiscutable, Dieu reste pour moi la transcendance absolue, hors du temps, de l’espace et de la matière. Il n’est pas à notre image mais au-delà de toutes celles qu’on en fait. Il ne réside pas aux cieux, dans un Paradis pourtant très attractif et sympathique. Il est impératif de dépasser les images héritées de l’enfance et laisser raisonnablement libre cours à nos esprits rationnels et cartésiens du XXIième siècle. Saint Nicolas et le Père Noël ont un temps, aussi heureux soit-il. Une image n’est encore une fois qu’une image ; je préfère ainsi une croix nue, symbole significatif de la résurrection, à celle présentant un Christ sanguinolent et agonisant…

Mon Dieu n’a pas d’attributs, dans tous les sens du terme et à priori sexuels ou biologiques. Une concession toutefois, mais capitale, qui n’a nullement trait à une qualité-vertu mais à l’ essence même de Dieu : non seulement il « est », mais il est pardon, miséricorde et ce avant que d’être Amour. C’est pour moi fondamental ! Sans ce pardon qui lui est existentiel il ne serait pas vivable ni viable, ni pour lui, ni pour nous. Il ne serait pas…

Je partage sans réserve ce dit de notre pape François : « J’ai une certitude : Dieu est dans la vie de chaque personne. Ceux qui cherchent toujours des sanctions disciplinaires, ceux qui tiennent exagérément à la sécurité doctrinale, ceux qui cherchent obstinément à retrouver le passé perdu, ont une vision statique, non évolutive des choses. La foi se convertit ainsi en une idéologie parmi les autres. J’ai une certitude dogmatique : Dieu est dans la vie de chaque personne. Même si sa vie est un désastre, même si elle est détruite par les vices, Dieu est dans sa vie et nous devons le chercher dans chaque vie humaine. » Fin de citation.

Au cours d’une émission « Noms de dieux », Jacques Salomé, agnostique notoire, affirmait à Blatchen qu’en tout homme il y a du divin. Même dans Hitler fusa la question ? Assurément fut la réponse catégorique. L’avocat de Michèle Martin, catholique déclaré, disait la même chose à propos de sa cliente et de Marc Dutroux. C’est gros, c’est fort, mais au nom des paroles que les évangiles prêtent à Jésus, partie prenante de l’humanité que je fréquente quotidiennement, je veux le croire, même si je déplore ne pas toujours y correspondre et adhérer dans la pratique.

Je ne crois pas non plus mon Dieu tout puissant au sens courant du terme ; il est incapable d’empêcher la naissance d’enfants trisomiques, une éruption volcanique ou d’arrêter la guerre en Syrie. Il ne peut intervenir pour éviter les catastrophes naturelles ni les actes humains criminels. Il ne crée et n’admet pas la souffrance, mais il respecte sa création et l’évolution qui en découle, la liberté absolue des hommes et de la nature. Il n’a d’autres mains que les nôtres et n’intervient pas directement dans le processus qui depuis le ‘big-bang’ a conduit à la formation de l’univers, son univers, de notre terre et son évolution jusqu’à l’homme, ni dans la manière dont les hommes s’emploient à parachever sa création. Pour comprendre sa puissance, il faut partir de son contraire. Qu’est-ce qu’un impuissant ? Celui qui ne peut transmettre la vie. A contrario, le puissant est donc celui qui a la capacité de la transmettre. Le ‘Tout Puissant’ est ainsi créateur par excellence, celui qui, à l’origine de la vie, est toujours et de façon absolue de son côté, respectueux de celle-ci jusque dans les lois et dérives qu’elle engendre nécessairement et librement en évoluant.

Je me retrouve aussi pleinement dans l’homme-Jésus quand il lui arrive de douter, même de Dieu, de demander à son Père de ne pas le (nous) soumettre à la tentation, prérogative dépassée du Dieu d’Adam et d’Abraham ; quand il implore son Père qu’il sait pardon total et inconditionnel de pardonner nos offenses, comme lui, jusqu’à ceux qui sont les auteurs de son agonie, allant jusqu’à invoquer des circonstances atténuantes : « ils ne savent ce qu’ils font ».

Et nous, savons-nous toujours ce que nous faisons ? Les actes inhumains dont nous sommes tous les jours témoins, voire auteurs, sont-ils commis par des gens encore humains et donc responsables comme tels ? Je n’attends donc pas de jugement dit dernier au sens classique du terme : ce jugement ne peut être qu’un accueil libérateur exempt de toute condamnation. J’adhère à ceux qui, comme le Père Jean Radermakers, S.J., lisent et introduisent Mt 25,31-46 par « discernement d’amour » ou « éclairage décisif de miséricorde » à propos de ce jugement final. Tous, absolument tous, sont appelés à être divinisés, à entrer en fusion avec Dieu, à se fondre, s’éteindre en lui jusqu’à en perdre leur existence propre pour entrer dans la sienne, n’en faire plus qu’une dans une trinité infinie et devenir ainsi cocréateurs et cogérants dans ce qu’on appelle l’éternité ou il ne peut y avoir place que pour Dieu. Je ne m’attends donc pas à y rencontrer un jour Cléopâtre, Napoléon ou un quelconque parent, si cher me fut-il. Mais, cette éternité ne se situe pas à l’extrémité du temps ; c’est à chaque instant que s’accomplit notre destinée car c’est à chaque instant que l’homme se trouve déjà outil et face à Dieu en attendant de le devenir, dans la mesure où il en prend conscience. C’est déjà et surtout ici et maintenant qu’est le Royaume.

Je crois que si Dieu s’est incarné, ce n’est nullement pour racheter quelque « péché » que ce soit, aussi originel soit-il. Que de dégâts cette notion du péché originel n’a-t-elle pas causé dans le christianisme depuis quinze siècles ! Lire à ce propos Lytta Basset (‘Oser la bienveillance’, Ed. Albin Michel, 2014). Exit ainsi la « faute originelle », le sacrifice de rachat expiatoire de Jésus, le jugement dernier et son cortège de verdicts pour l’éternité (Paradis, enfer, purgatoire et autres limbes). Faire le tri entre les bons et les méchants est un schéma répondant à un sens de la justice propre aux humains. Dieu-sauveur m’est difficilement compatible avec mon Dieu-pardon. La mort me libérera de commettre encore des « actes manqués » que je ne crois ni mortels, véniels ou capitaux ( !?) pour me fondre dans le pardon absolu de mon Dieu qui ignore le péché. Jésus nous est né par pure compassion, pour vivre sa création comme nous, avec nous, en nous, dérives, dérapages, souffrances et mort inclus. S’il nous sauve de quelque chose, c’est du non-sens que la vie aurait parfois tendance à nous inspirer pour nous montrer une vie sensément possible et exaltante, quels qu’en soient les aléas inévitables ; il est venu partager notre chemin, nous en tracer un pour nous donner une chance, une possibilité et des raisons d’être des vivants plus que des vécus.

Via Jésus, Dieu me reste en définitive un postulat, mais sans ce postulat et ce qu’il implique et permet, vivre me semblerait difficile, voire inacceptable. Je n’ai pas choisi d’être très modestement plutôt intellectuel que « charbonnier » ; c’est moins confortable, et plus je lis de livres, moins j’ai de certitudes, mais cela me paraît être préférable à ceux qui n’en lise qu’un, en l’occurrence la Bible, et ont des réponses catégoriques et définitives à tout…

Mon strip-tease théologique est terminé. J’espère avoir répondu au thème proposé, n’avoir heurté personne ni converti quiconque vu que telle n’était nullement l’intention ; j’espère surtout ne pas avoir trahi mon Dieu, celui auquel je confie ma foi et en qui je mets mon espérance. Puisse-t-Il me pousser à être charitable et à le rencontrer dans tous ceux qui croisent ma vie et portent la sienne, à me réconcilier avec mon frère avant que de fréquenter son temple, à exclure radicalement de ma vie l’indifférence, l’intolérance et tout ce qui conduit à la division pour être au minimum animé de compassion concernant les misères de ce bas-monde que je constate et suis impuissant à soulager concrètement. Tout le reste est son problème, et les miens sont suffisants à meubler une existence que j’essaye de calquer très modestement sur celle du « ravi » de la crèche provençale : étonné, admiratif, confiant, optimiste et social. Je crois en Dieu parce que je crois au bien, au beau et au bon…

Mon Dieu est résolument à l’image de celle présentée par Jésus, mais image vue, revue et essayée d’être vécue avec mes yeux et ma conscience qui sont résolument de ce siècle.

C’est peut-être simpliste ; c’est en tout cas personnel, a le mérite d’être concret et suffit à me rendre heureux.

Guy (Mars 2016) lecteur LPC.

Published by Libre pensée chrétienne - dans Dieu
commenter cet article
13 juin 2015 6 13 /06 /juin /2015 09:54
Alain Dupuis Dieu est-il violent ?
Alain Dupuis
LPC n° 30 / 2015

Pour nos contemporains, surtout parmi ceux qui disent "croire en Lui", la réponse semble aller de soi : il n'est même pas pensable que Dieu soit violent. N'est-il pas le Bien absolu, la Beauté parfaite, la Bonté accomplie, la Miséricorde totale, la Paix et, finalement, l'Amour sans limite ? En revanche, ceux qui nient son existence montreront volontiers, non sans arguments, qu'au fil de notre histoire, Dieu, entre autres utilités, semble avoir été inventé principalement pour servir d'alibi, de mobile ou de catalyseur aux plus lamentables violences qui entachent l'histoire de l'humanité et de notre planète.

L'opinion la plus répandue dans nos sociétés est que la violence serait un attribut divin propre au "monothéisme". La violence attribuée à Dieu, ou qui s'exerce en son nom, serait la spécialité des trois monothéismes, issus de la tradition biblique : le judaïsme, le christianisme et l'islam.

Le Dieu dont parle, ou que fait parler la Bible juive, est-il violent ?

La Bible, contrairement à ce que laisse entendre son appellation grecque (biblos), n'est pas un livre. C'est une véritable bibliothèque ambulante !

Collection d'une quarantaine de recueils, d'importance inégale, de genres littéraires très variés, elle propose des mythes de la création du monde et de l'origine de l'humanité, des mythes de l'origine du peuple hébreu, de grandes épopées relisant son histoire, sa conquête d'une "terre promise", sa constitution en "nation", en "royaume", ses défaites, ses exils, ses retours. Mais elle inclut aussi des volumes de législation, d'organisation politique, d'architecture sacrée, d'élaboration et de codification du culte, de psaumes et d'hymnes, des recueils de "sagesse", d'autres d'exhortations et d'actions prophétiques, d'autres encore de poésie amoureuse, d'autres aussi de contes et légendes édifiants. Dans ces milliers de pages, rédigées ou remaniées au fil des siècles, après l'exil à Babylone, parfois repiquées aux babyloniens et à d'autres cultures voisines, les visages du Dieu d'Israël peuvent se révéler très contrastés, voire contradictoires. Peut-on donc vraiment parler du "Dieu de la Bible" ?

Ceci étant bien établi, à la question posée, on peut, malheureusement, répondre honnêtement : OUI ! La Bible juive attribue souvent à Dieu de terribles violences.

Il convient ici de se souvenir que pour Israël, comme pour tous les peuples voisins, en ces temps-là, le "divin" était omniprésent : bonheur et malheur, vie et mort, santé et maladie, victoire ou défaite, exils et déportations, rien n'avait lieu sans le consentement ou même l'intervention directe du divin.

L'histoire et le monde sont violents. Il est donc logique que des livres de cette bibliothèque prêtent à Dieu une violence multiforme, en paroles et en actes, et que ce même Dieu semble octroyer aux hommes des droits (et même des devoirs) de violence contre certains de leurs congénères, voire à l'égard de la création entière.

- Un créateur à tendance exterminatrice. Le mythe de l'origine du monde (Gn 7, 21 et s.) nous montre, très vite, le Dieu créateur décidant l'" extermination" de tout ce qui vit, hommes compris, dans un déluge universel, pour repartir à zéro. La petite arche de Noé semble bien frêle pour faire oublier pareille politique de la "table rase" ! Mais comprenons bien que si cataclysmes il y a (et il y en a toujours eu), ils viennent forcément de Dieu, et non sans motif. Ici donc "Dieu" punit justement une humanité dévoyée…

- Un homme investi d'un statut dangereusement violent pour la création. Dans un autre récit, le même Dieu créateur aurait enjoint aux hommes : "Croissez et multipliez. Emplissez la terre et soumettez-là." (Gn 1,28). Certains voient, non sans raison, dans ce verset, le fondement de l'anthropocentrisme ravageur qui a conduit notre espèce, dans sa version occidentale particulièrement, à mettre en pièce la planète, ses richesses, sa faune et sa flore pour son seul profit. En fait, n'est-ce pas la justification "divine" a postériori d'un constat : l'homme, par sa fécondité et son intelligence, a "empli la terre" et établi, à tort ou à raison, sa domination sur toute chose et sur le reste du vivant.

- Un Dieu partial, exclusif et belliqueux. Le même Dieu, qui aurait choisi entre-temps, à travers la figure d'Abraham, de devenir le Dieu exclusif des Hébreux, est présenté comme, sinon le seul dieu, en tout cas le "plus grand" (Akbar en arabe), le plus fort de tous les dieux, ce qui, à l'époque, n'est pas très original. Il doit donc le prouver, par tous les moyens, y compris la violence et la mort !

Ses penchants à la jalousie irascible et à l'extermination sont mis en scène de mille manières dans divers livres censés célébrer l'"épopée" du peuple juif et de son Dieu, depuis la mythique "sortie d'Égypte", jusqu'à l'interminable et sanglante conquête de la "terre promise", au détriment de ses malheureux habitants d'origine…

Au livre de l'Exode (12, 21), par exemple : extermination générale de tous les nouveaux nés d'Egypte, histoire de convaincre une bonne fois Pharaon de laisser les Hébreux sortir… À noter que les familles des Hébreux échappent à l' "ange exterminateur" de Dieu grâce au "sang d'un agneau" marquant leurs portes. On retrouvera ce sang plus tard…

Jaloux et irascible ? Au livre du Deutéronome, par exemple, avec l'ordre de mise à mort de tout juif qui s'intéresserait à un autre dieu que Lui ! (13,6 et s.).

D'un récit épique à l'autre, par exemple Juges (21,10), Josué (6,21 ; 10,28), on n'en finit pas d'évoquer les méthodes expéditives de Dieu, pour la "purification" interne du peuple qu'il se serait choisi, et pour la purification "ethnique" de la "terre promise".

- Un Dieu au service d'une idéologie "nationale-théiste" ? À y regarder de plus près, cette interprétation "divine" de toutes les violences internes et externes qui affectent Israël dans son histoire réelle, ou réécrite, ne réside-t-elle pas moins dans la "nature" supposée de Dieu, que dans la nature de la relation que ce peuple prétend avoir avec Lui ?

Le problème n'est probablement pas tant le "monothéisme" spirituel naissant, tâtonnant et parfois lumineux dont témoigne toute la littérature biblique, que l'émergence, en parallèle, d'une sorte de "national-théisme", où le divin est instrumentalisé pour donner une "identité" et un ciment uniques à un rassemblement de tribus querelleuses et éparses.

En effet, la violence prêtée à Dieu n'est-elle pas d'abord au service du fameux mythe de l'"élection" qui lierait Israël à Dieu, et réciproquement (Ex 6,7 ; Lv 26,12 ; Dt 27,9) ? "Vous serez Mon peuple, je serai Votre Dieu !" (Jer 7,23). Ce Dieu censé l'avoir choisi devient, de récit en récit, le destin, l'honneur et l'identité de ce peuple. De même, le sort et l'honneur de Yahwé parmi les nations dépend de la survie et de la "pureté" d'Israël. La plupart des violences guerrières et la jalousie intransigeante attribuées à Dieu dans ces récits épiques ne sont-elles pas, plutôt, les violences et les fanatismes humains les plus ordinaires, mais ici sacralisés, "divinisés", au nom d'un mythe identitaire et du supposé "rôle" messianique dont ce peuple se dit "investi" parmi les nations ?

Ne sommes-nous pas en présence d'un dangereux glissement vers l'exaltation d'une entité ethnique (racisme) et nationale (nationalisme) qui se veut "choisie" et "pure", face aux autres "nations", pour être l'instrument (et le héros) du "triomphe" de Dieu, le jour venu ?

Le Dieu des chrétiens est-il violent ?

À la lecture des livres du Nouveau Testament, on aimerait pouvoir répondre sans hésiter que non !

Mais les premiers chrétiens étaient d'abord des juifs fervents. Leur culture religieuse exclusive était entièrement nourrie de cette fameuse "bibliothèque" biblique, des pratiques sacrificielles du Temple, sans compter toute une littérature messianique et apocalyptique qui florissait depuis quelques décennies annonçant le triomphe imminent de Dieu. Et, pour eux, aussi, les faits, même les plus brutaux (exécution de Jésus) devaient toujours pouvoir trouver leur explication en Dieu…

- Le mythe violent du "sang versé" pour le salut du monde. L'arrestation, la condamnation et l'exécution infamante de leur "messie" devaient donc être expliquées selon ce principe. Ce qui conduisit rapidement les disciples de Jésus à imaginer que ce qui était arrivé trouvait son sens "selon les Écritures" juives et les pratiques liturgiques du Temple : Jésus de Nazareth – en dépit des nombreux textes bibliques visant à éradiquer tout recours aux sacrifices sanglants – aurait été la victime consentante d'un "sacrifice rédempteur".

La mort infamante de Jésus fut mise en relation avec l'agneau immolé lors de la Pâque juive (souvenir de la sortie d'Égypte) ou le sang du sacrifice au Temple, le jour du Grand Pardon. Elle fut comprise comme LE sacrifice d'expiation et de substitution définitif ayant pour effet de "satisfaire" Dieu et d'obtenir ainsi la levée de la condamnation qui pesait sur Israël et une humanité égarée et insoumise… Cela supposait, bien sûr, un Dieu doublement violent : rancunier et vindicatif d'une part, et de plus, incapable de miséricorde envers les hommes autrement qu'au prix du sang versé (contre tous les enseignements de Jésus). Et quel sang ! Le "messie" sacrifié fut bientôt présenté comme le propre "fils" du Dieu destinataire de ce "sacrifice" ! Ici, Dieu est donc mêlé à une violence sacrée, classique certes, encore présente à l'époque dans le culte juif, et qui sert encore aujourd'hui de fondement aux christianismes officiels !

- Un nouveau messianisme universel. Mal reçu dans le monde juif de Palestine, le christianisme, sous l'impulsion de Paul de Tarse, se répandit plus vite dans l'Empire. Très vite aussi, il passa du statut de "croyance" marginale et persécutée à celui de "religion" officielle, proche du pouvoir politique. Dès lors, il puisa facilement dans l'Ancien Testament (et parfois le Nouveau), lus au premier degré, tout le matériel idéologique pour que l'Église, autoproclamée "nouvel Israël", se pense investie, au nom du même Dieu, du devoir d'incarner et de répandre le "salut" sur terre. Et elle crut trouver dans bien des passages bibliques les justifications divines d'un droit à exercer toutes formes de violence morale et physique contre ceux qui ne se soumettaient pas de bon gré à SA compréhension de la "volonté" de Dieu, à l'intérieur comme à l'extérieur de ses frontières !

- Les ravages guerriers du " Gott mit uns"… La chrétienté triomphante puise son origine légendaire, il y a quelques 1703 ans, dans la victoire militaire de Constantin, parti affronter les "barbares" derrière une bannière marquée de la croix du Christ. Le "Dieu avec nous !" de tant de batailles bibliques lointaines était de nouveau à l'œuvre pour 15 siècles d'histoire où se succéderont conquêtes, exterminations, conversions et baptêmes de masse, destructions de temples et d'"idoles", justice ecclésiastique avec droit de vie et de mort sur les "pécheurs", les récalcitrants, les juifs, les hérétiques, les sacrilèges et les blasphémateurs, les "libres penseurs", les renégats… et bientôt, les "infidèles" (lire : les mahométans). Schismes, croisades et guerres de religion se succédèrent, toutes au nom de Dieu, à coup de versets bibliques, de psaumes et de cantiques !

Comment ne pas constater que, de nouveau, "Dieu", fut comme dans la littérature de l'ancien Israël, instrumentalisé au service d'une double illusion : celle de l' "élection" où l'Église, ou telle église particulière, ou tel groupe de croyants, s'imaginant porteur de la seule véritable "onction" divine, identifie sa cause à celle même de Dieu ? Et cette autre illusion, naïve et perverse, que Dieu doive, en retour, s'identifier à la cause du groupe et donc lui "donner la victoire" sur "les autres", fût-ce par la violence et la mort. N'est-on pas, une fois de plus, en plein dans l'imaginaire "messianique", sorte de paranoïa sacrée, d'un nouveau "peuple élu" ?…

Le Dieu du Coran est-il violent ?

Chronologiquement et historiquement, l'islam est, sans conteste possible, l'héritier, assez approximatif, du judaïsme et d'un certain christianisme présents en Arabie au 7ème siècle de notre ère. C'est si vrai qu'au début du 8ème siècle, Jean Damascène, éminent intellectuel chrétien et "Père de l'Église" ne considérait l'islam que comme la 101ème des sectes chrétiennes répertoriées à l'époque ! L'hypothèse la plus fondée actuellement (1) est celle du contact de Mahomed et de ses tribus avec des juifs et les restes d'une secte judéo-chrétienne, les Nazôréens (2), établis dans la région depuis la fin du 1er siècle et la ruine de Jérusalem. Et de fait, à part le "prophète" Mahomed, la plupart des "personnages" du Coran, de l'ange Gabriel à Jésus, en passant par Abraham, Moïse et Marie, sont issus de la littérature hébraïque et de la tradition évangélique (et apocryphe), passablement remaniées.

On comprendra donc d'emblée que si le Dieu de ces deux traditions-mères n'a pas échappé à toutes les formes d'instrumentalisation violente liées au messianisme juif, puis chrétien, le Dieu qui parle et agit dans le Coran va lui ressembler très fort : certes, il est, comme lui, le Dieu "miséricordieux" omniprésent dans la Bible et les évangiles… mais il s'y exprime aussi comme l'inspirateur d'une guerre sainte impitoyable contre tous les "insoumis" et déviants.

- Une nouvelle dérive "messianique"? Aujourd'hui, beaucoup, y compris chez les musulmans, appellent à regarder les choses en face : oui, à cause de l'époque, à cause du contexte historique et politique de son élaboration, le Coran, comme la Bible, charrie les traces de toutes les rivalités géopolitiques, toutes les violences sectaires et fanatiques des hommes, de l'époque et des lieux où il fut élaboré : l'Arabie et le Proche-Orient des 7ème et 8ème siècles de notre ère, déchirés entre les ambitions perses, byzantines et arabes. Mais tout est affaire de proportion : la Bible, Nouveau Testament compris, constitue le conservatoire foisonnant de toute une culture étagée sur des siècles de maturation, dans la richesse duquel est noyée, parmi d'autres, une conception assez sectaire et violente du divin. Le Coran, en revanche, est comparativement un tout petit ouvrage, élaboré en quelques 30 années, et où la même violence divine irascible et intolérante s'exprime de manière récurrente dans quelques 650 de ses 6235 versets. Et le contexte historique de son élaboration fait que cette violence divine, parfois déléguée au "prophète" et à ses adeptes, se déchaîne particulièrement contre les "idolâtres", les incroyants, mais aussi les juifs, les chrétiens (en tout cas les "associateurs" (3)) et les renégats.

En conséquence, le Coran peut vite apparaître, aux yeux de lecteurs ignorants du contexte de son élaboration, comme le "manifeste" d'un nouveau "messianisme" radical, voire sectaire, qui se veut le dernier et le seul, supplantant ses aînés, et prétendant, à son tour, à l'universel…

- De vieilles blessures sans cesse ravivées, les unes d'origine mythique, les autres laissées par l'histoire.

Ismaël et Isaac : Un vieux mythe, partagé encore aujourd'hui avec les juifs, même les plus ouverts, prétend que les arabes (et donc, par une regrettable confusion, les musulmans) seraient le "grand peuple" promis, descendant d'Ismaël, le fils d'Agar, la servante égyptienne que Sarah fit chasser au désert. Tandis que les juifs, bien sûr, seraient les descendants d'Isaac, le fils légitime, mais né plus tard (Gn 21, 8 à 14). La Bible fonderait ainsi une immémoriale situation de "frères rivaux" entre juifs et arabes, se revendiquant tous deux d'Abraham, "père des croyants" pour les uns, et "notre père" pour les autres.

Le monde islamique témoignerait aussi d'une relation conflictuelle, cette fois-ci d'ordre historique, avec sa très encombrante "matrice" judéo-chrétienne (4).

Au début de son aventure, Mahomet et ses adeptes auraient été très proches, et militairement alliés, à des chrétiens et des juifs. Des alliances trahies, des retournements de situation et des affrontements ultérieurs semblent avoir conduit les adeptes du prophète à une attitude carrément hostile aux juifs et aux chrétiens, en tout cas ces chrétiens d'obédience byzantine, qui professent la filiation divine de Jésus (les "associateurs").

Mais il y a un autre drame historique : la nouvelle foi avait, sans doute un temps, pu se croire affranchie de ses encombrants et humiliants prédécesseurs judéo-chrétiens. Après avoir vécu au moins 5 siècles de conquête sans frein, d'un essor économique et culturel, littéraire et spirituel spectaculaire, elle s'est vue peu à peu confrontée à des défaites, des reconquêtes, des replis. Puis vint l'humiliation des colonisations et des protectorats, imposés par un Occident judéo-chrétien triomphant. D'empires dominateurs et prospères, où juifs et chrétiens devaient se contenter du statut humiliant de "protégés-tolérés" (moyennant finances), le monde musulman s'est retrouvé disloqué en un patchwork de nations asservies, marginalisées, appauvries et déculturées. Et Il y a là, de toute évidence, à l'aube du 21ème siècle, l'origine d'une blessure narcissique toujours ouverte, où peuvent aisément s'engouffrer toutes les rancœurs et les haines, avec la tentation d'en faire une nouvelle violence sacrée.

Pour certains, il s'agit, dès lors, de retrouver, dans le Coran et la "tradition" musulmane, dans l'histoire même fantasmée, fierté et identité. Éternel recours au "Dieu avec nous" des récits anciens, qui galvanisa longtemps le monde juif des temps bibliques, puis la chrétienté conquérante, et enfin l'islam rayonnant, face au reste du monde.

Pour conclure : des violences psychiques et idéologiques divinisées ?

La seule chose que nous sachions concernant la violence et concernant Dieu n'est-elle pas la suivante : il y a de la violence dans ce monde. Et il y a des flots de violence et de sang dans l'histoire lointaine, récente et actuelle de notre humanité. Mais les hommes n'ont absolument pas besoin de Dieu pour perpétrer, de siècles en siècles, exactement les mêmes violences que celles qu'on Lui attribue !

En effet, n'est-il pas très frappant de constater qu'au cours du seul 20ème siècle, les violences et les crimes de masse les plus spectaculaires et inouïs, furent le fait de sociétés et d'idéologies totalement hostiles à toute référence religieuse ou métaphysique : le matérialisme totalitaire stalinien et son rêve marxiste de "dictature du prolétariat", avec ses millions de sacrifiés aux "lendemains qui chantent"; le totalitarisme hitlérien et son rêve de "race pure" arienne, appelée à régénérer une humanité dégénérée ; les divers totalitarismes asiatiques (chinois, cambodgiens…) et leurs millions de martyrs et de victimes, rééduqués ou exterminés, pour créer un homme nouveau, pour une société "nouvelle"…

Si donc Dieu n'y était cette fois pour rien, quels étaient donc les moteurs de pareilles hécatombes ?

Un messianisme : c'est-à-dire la conviction qu'on est seul à détenir la clé d'un futur radieux et éternel pour toute l'humanité et qu'on est chargé de mission.

Une sorte de totalitarisme paranoïaque : La paranoïa peut impliquer à la fois la folie des grandeurs et une peur/haine maladive des autres.

On assiste donc, d'une part, à la mise en place, par un discours unique et répétitif (propagande et harangues), de tout un système de conditionnement et de galvanisation d'un groupe (nation entière, groupuscule, secte ou Église) prêt à se sacrifier en vue de son avenir radieux et de celui de toute l'humanité, qui repose entre leurs mains (folie des grandeurs).

On observe aussi une insistance sur la "pureté", parfois raciale ou ethnique, mais surtout idéologique, voire rituelle du groupe (sectarisme). D'où l'incontournable "rideau de fer" réel, virtuel ou purement "moral" visant à préserver "le peuple saint", les "fidèles", les "camarades" de tout "déviationnisme", de toute contamination venue de l'extérieur. Et, puisqu'on est seul porteur de LA vérité qui peut sauver le monde, on se fera éventuellement un devoir d'étendre la sphère d'influence de cette vérité (prosélytisme ou/et guerre sainte), par tous les moyens, sans exclure le "terrorisme" et la force.

On a parfois dit que tous les totalitarismes athées qui ont ravagé notre 20ème siècle avaient calqué plus ou moins leur diabolique mécanique sur les fonctionnements assez totalitaires des monothéismes religieux et de l'Église (romaine en particulier).

Il semble peu probable que les atrocités entre groupes humains rivaux et fanatisés aient attendu l'émergence de ces formes de "religion" pour sévir !

Il est donc sans doute plus juste de comprendre que chez cet animal social et collectif qu'est l'homme, la folie des messianismes sectaires et/ou totalitaires et des passions meurtrières sectaires est un phénomène psychique, personnel et collectif parfaitement naturel, hélas !

L'homme n'a probablement pas besoin du Dieu des monothéismes, ni d'aucun autre dieu, pour sombrer régulièrement dans toutes les formes de violences individuelles et collectives dont il se révèle capable depuis la nuit des temps. Un génocide commis avec ou sans prétexte "religieux" reste un pur et simple génocide !

En revanche, la vraie question est sans doute de savoir si sans "divin", c'est-à-dire sans aucun accès aux couches profondes de l'être, aux sources silencieuses de l'harmonie secrète du monde, et de la VIE, l'homme peut surmonter et guérir de sa violence maladive ? Or il est avéré que les grandes traditions spirituelles, mises en cause ici, judaïsme, christianismes et islam, au-delà de leurs dérives totalitaires et fanatiques possibles, ont TOUTES ouvert AUSSI la voie à de nombreux chemins de haute et profonde spiritualité. Chemins qui se révèlent aussi, bien souvent, ceux de la paix avec soi, et avec autrui.

Alain Dupuis

(1) Sur ce sujet et pour comprendre le contexte historique de la naissance de l'islam, on lira avec profit l'excellent petit livre (140 p.) de Michel Benoît : Naissance du Coran. L'Harmattan (2014). On pourra aussi lire utilement l'ouvrage d'un grand spécialiste du sujet : Timan Nagel : Mahomet, histoire d'un arabe, invention d'un prophète. (Labor et Fides-2012). Ou encore : Joachim Gnilka, autre spécialiste reconnu : Qui sont les chrétiens du Coran ? (Cerf 2008). (retour)
(2) Les Nazôréens, parfois assimilés aux ébionites, sont sans doute les descendants de juifs reconnaissant en Jésus le messie, mais continuant (comme la communauté de Jérusalem sous la direction de Jacques, "frère du Seigneur") à pratiquer le judaïsme, et n'ayant jamais adhéré à la divinité de Jésus. Leurs ancêtres judéo-chrétiens auraient quitté Jérusalem en 70, après la destruction du temple. (voir aussi : Michel Thieron : Petit lexique des hérésies chrétiennes. (Albin Michel 2005). (retour)
(3) Le Coran distingue deux sortes de chrétiens : les "nazaris", ces chrétiens non "trinitaires" qui ont certainement été à l'origine d'une grande partie de la "doctrine" coranique, et les "associateurs", violemment rejetés par l'islam pour associer à Dieu un "fils", en la personne de Jésus, par ailleurs reconnu comme "messie" par l'islam. (retour)
(4) Sur le caractère éminemment "psychanalytique" de la relation conflictuelle entre l'islam et le monde occidental judéo-chrétien, on lira avec grand profit "Islam, phobie et culpabilité" du juif sépharade Daniel Sibony (Odile Jacob 2013). (retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Dieu
commenter cet article
1 octobre 2014 3 01 /10 /octobre /2014 12:51
John Shelby Spong Prier… quand Dieu n'est plus aux Cieux.
John Shelby Spong
LPC n° 27 / 2014

La prière impossible (1)

J'ai toujours désiré être un homme de prière. Je voulais ressentir ce contact direct avec le divin. Cependant, pendant une période plus longue que je ne voulais le reconnaître, même à mes yeux, les prières adressées à un être suprême extérieur n'avaient que peu ou pas de signification pour moi. Ma première conclusion fut que cela venait de l'absence d'un aspect essentiel dans mon propre développement spirituel, et que tout ce que j'avais à faire, était de travailler de plus en plus dur pour pallier cette insuffisance. Donc, comme le Jacob de l'antiquité, j'ai combattu avec l'ange, c'est-à-dire la prière, pendant toute une vie et je n'étais pas disposé à le laisser partir avant qu'il m'ait exaucé (Gn 32, 22-32).

Au cours de ma vie, j'ai lu tous les manuels de prières ou livres sur la prière qui me tombaient sous la main. Ma bibliothèque personnelle comporte une étagère consacrée à des livres d'autrefois sur la prière, mais écartés maintenant. J'ai créé dans mon bureau un coin de prière. Je l'ai équipé d'un prie-Dieu pour me rappeler que c'est un lieu de prière et pour que je puisse m'agenouiller, au sens propre, devant Dieu, au-dessus de moi. J'ai trouvé dans plusieurs cycles de prières de quoi m'aider à organiser mes intercessions et mes intentions particulières. Durant ces temps de prière, je pensais toujours au clergé du diocèse de Newark, à leurs familles et leurs paroissiens. Il m'est arrivé une fois même de dessiner une croix sur le verre de ma montre, pour qu'à chaque fois que je regardais l'heure, je pense à adresser une prière vers les Cieux, pour me tenir toujours relié à ce Dieu qui, je l'espérais, serait une boussole qui guiderait ma vie. Ma grande ambition : être une personne vivant dans une conscience significative du divin et connaître ainsi la paix que donne l'union à ce Dieu céleste. Je croyais vraiment que la discipline et la persévérance me permettraient d'atteindre ce but. Mon Église encourageait cette ambition par son discours facile sur la place centrale de la prière dans la vie du peuple de Dieu.

Quand j'étais étudiant en théologie, au début des années cinquante, chaque étudiant de quatrième année se voyait offrir l'occasion de prêcher, une seule fois, devant la faculté et les condisciples réunis. Quand vint mon tour, je choisis, comme thème, la prière d'intercession et j'exprimai mes préoccupations et mes convictions, assez immatures je suppose, devant cet auditoire qui ne partageait pas toujours mes idées. Ce sermon représentait mes premiers efforts solennels mis par écrit, dans la lutte de toute une vie pour trouver un sens à cette tentative qu'on appelle prière.

Quand j'écrivis mon premier ouvrage, au début des années 70, il reflétait cette lutte intérieure incessante ; il était intitulé Prier honnêtement. Je cherchais toujours. Or, malgré cet effort, parfois frénétique, tout au moins incessant, je n'arrivais pas à trouver un sens à la prière telle qu'on l'entend traditionnellement.

La vraie raison, je le vois maintenant, ne venait pas de mon inaptitude spirituelle, mais plutôt de ce que le Dieu qu'on m'avait appris à prier disparaissait en fait de ma vue. Je suppose que je n'aurais pas pu l'admettre, même si j'en avais été conscient. C'était avant de me sentir prêt à entrer en exil (2). Peut-être sont-ils nombreux ceux qui reconnaîtront cette lutte en eux-mêmes et qui prendront conscience d'avoir partagé le même voyage.

Seigneur, apprends-nous à prier !

Avant de pouvoir soulever de nouvelles questions théologiques, il faut être suffisamment convaincu de la banqueroute des vieilles solutions théologiques. Moi, par exemple, j'ai dû en arriver à la conclusion que je ne pourrais jamais plus prier de la manière dont mes ancêtres dans la foi croyaient pouvoir le faire. "Pourtant, il doit y avoir une autre façon", ne cessais-je de me répéter.

"Seigneur, apprends-nous à prier ! " : ce n'est pas une requête nouvelle. Elle semble se poser à chaque génération. On est tenté de penser qu'il existe une méthode qui marchera toujours et que, tout ce qu'il reste à faire, c'est de la trouver. Il n'y en a pas, et les paroles de Jésus même le prouvent.

Il y a 2 000 ans, quand les disciples de Jésus lui demandèrent ; "Seigneur, apprends-nous à prier !" (Lc 11, 1) il répondit par ces mots : "Quand tu pries, dis : Notre Père, qui es aux Cieux, que ton nom soit sanctifié" (Mt 6,9 – Lc 11,2). C'est alors que devient manifeste la distance par rapport au Dieu du passé ; nous faisons cette étonnante constatation : nous ne pouvons plus, de nos jours, partir des mêmes points que Jésus jugeait possibles pour ses disciples.

La réponse de Jésus, par exemple, affirmait d'abord que Dieu était une personne à laquelle on pouvait dire "Père" ; ensuite que cette divinité masculine se complaisait à voir reconnaître le caractère sacré de son nom. C'étaient là toutes les caractéristiques d'un système théiste de croyance qui n'existe plus. Il est mort, ce concept d'une divinité personnelle dirigeant les affaires de l'histoire humaine, d'une position dominante, au-dessus de la terre, surveillant, intervenant, récompensant et punissant.

Abandonner l'idée du Dieu théiste

Nous sommes donc confrontés au fait que les hommes et les femmes de notre temps ne trouvent aucun secours dans leur quête actuelle de sens de la prière, dans les réponses que Jésus, croit-on, a données. Les balises, même celles de notre passé chrétien, ne sont d'aucune aide en exil. La définition de Dieu, implicite dans la prière du Seigneur, ne peut plus servir aujourd'hui.

Le monde postmoderne a dépassé largement les affirmations surnaturelles du théisme. Notre compréhension de la réalité a changé et nous avons une expérience différente de la vie, comme de l'univers. Nous nous posons des questions radicalement différentes. Quand nous nous écrions : "Seigneur, apprends-nous à prier ! ", nous le faisons dans un monde qui n'a aucune raison de croire que les prières des humains aient jamais écarté un danger, guéri un malade, conjuré une catastrophe naturelle ou gagné une guerre. Si nous continuons à pratiquer semblable activité, il faut apprendre à le faire dans un univers où l'idée théiste de Dieu est devenue, au mieux, naïve, au pire incroyable. Comment continuer à prier si, au plus profond de nous, nous savons que le ciel est vide, et qu'il n'existe aucun divin protecteur à qui adresser nos paroles ? Voilà les questions qui surgissent en exil.

La réponse d'un Dieu théiste à la prière

Je commence à essayer de reconstruire la prière des habitants de l'exil, en enfonçant un dernier clou dans le cercueil du théisme. Je le fais, convaincu que seule la mort irrévocable du théisme nous permettra d'adopter un nouveau modèle. Selon moi, aujourd'hui, il a fait faillite, non seulement intellectuellement et théologiquement, mais encore moralement. Il ne mérite donc pas que je lutte sans cesse pour être une personne qui prie, dans quelque sens traditionnel que ce soit.

Je ne l'ai perçu clairement, cependant, que lorsque j'ai traversé une période de ma vie profondément émouvante, et que j'ai fait l'expérience de la prière à un Dieu théiste, dans ce contexte.

En 1981, ma femme, Joan, apprit qu'elle était atteinte d'un cancer qui allait, très probablement, être fatal. Comme nous étions une famille très connue du New-Jersey, cette nouvelle se répandit presque aussitôt. Les ressources religieuses de notre région et de nos amis furent rapidement mobilisées. Des groupes de prières, dans tout le diocèse, et même dans un cadre œcuménique, ajoutèrent le nom de ma femme à leur liste d'intentions particulières. Dans presque toutes les églises, on prononçait régulièrement son nom, au cours des prières, pendant les offices religieux. Ces actes nous montraient, à tous deux, leur inquiétude, leur souci et leur amour, et nous avons apprécié profondément leurs sentiments pour nous. La maladie connut une véritable rémission et Joan vécut encore six ans et demi après ce diagnostic. C'était bien au-delà de ce que les médecins nous avaient laissé entendre. Lorsque la constatation d'une rémission prolongée commença à poindre, les gens les plus concernés et dont les prières avaient été les plus intenses, s'attribuèrent le mérite de sa longévité. "Nos prières sont exaucées" s'exclamaient-ils. "Dieu se sert de nos prières pour tenir en échec cette sale maladie." Peut-être, pensait-on encore, comme autrefois mais sans le dire, que la maladie était l'œuvre du diable et que son ouvrage était contrecarré par la puissance de Dieu qui s'écoulait dans les prières des fidèles.

Un Dieu inacceptable

Malgré ma gratitude pour cet amour immense que m'avaient témoigné ces personnes, ainsi qu'à ma femme, je ne pouvais m'empêcher de ressentir un trouble, face à leurs explications. Je m'interrogeais secrètement et je me disais : imaginons qu'un éboueur de Newark, sans doute la ville avec le plus bas revenu par personne des États-Unis, apprenne que sa femme est atteinte de la même maladie. Comme il n'appartient pas à la sphère des gens importants avec tout un réseau de relations, n'est pas bien en vue sur la scène sociale ni suivi par la presse, personne, officiellement, ne sera au courant de la maladie de sa femme. Supposons que ce ne soit pas un homme tourné vers la religion et que sa femme ne soit pas l'objet de prières en groupe et de demandes particulières. Est-ce que cela influerait sur le déroulement de sa maladie ? Vivrait-elle moins longtemps après le diagnostic, souffrirait-elle vraiment plus ou devrait-elle affronter une mort plus difficile ? S'il en est ainsi, ne serait-ce pas attribuer à Dieu, non seulement une nature capricieuse, mais aussi un système de valeurs modelé sur notre importance humaine et les critères mondains de l'élitisme social ? Quel intérêt trouverais-je à adorer un Dieu qui considérerait ma femme différemment parce que nous avons eu, au cours de notre vie, des facilités que l'employé à la voirie n'a pas eues ? Vais-je attribuer à la divinité un modèle de conduite fondé sur le statut ? La réponse à toutes ces questions, c'est non ! Non ! Mille fois non ! Si prier une divinité théiste aboutit à cela, alors révoquer un concept aussi tordu de la religion instituée ne serait pas une perte mais un gain.

Je m'étais enfin libéré de cette recherche de sens de la prière dans cette structure traditionnelle de référence. Je ne lutterais plus pour faire mien ce modèle. Ce fut un moment douloureux, mais aussi d'immense soulagement. C'est encore ma conviction aujourd'hui. Si la prière doit continuer à faire partie de ma vie, il me faut prendre un autre point de départ et définir, avant tout, une nouvelle façon d'envisager Dieu.

Rencontrer en soi une présence

Dans mon effort pour reconstruire et recréer l'expérience de la prière, j'ai commencé par affirmer qu'il y a, au fond de moi et je suppose, au fond de chacun, quelque chose qui a besoin de communier à la source de la vie. Peut-être est-ce ce que l'auteur d'un chant appelait "l'amour qui ne m'abandonnera pas". Peut-être est-ce une illusion mais illusion ou réalité, nous connaissons sa présence. C'est comme un centre mystique de vie qu'on ne peut décrire ni démentir. C'est quelque chose qui est au-delà de moi, mais qui cherche toujours à me rencontrer dans les profondeurs de mon être. C'est une présence qui m'invite à la plénitude. C'est quelque chose de puissant qui se heurte à ma conscience et semble m'inviter au-delà des frontières de ma sécurité, et même au-delà des frontières de mon humanité. C'est quelque chose qui m'incite à la solidarité et à l'amour des autres. Je dis Tu à cette présence, non parce que c'est un être personnel mais parce qu'elle semble toujours m'appeler à une plus profonde individualité. Si j'essaie de parler sensément de cette présence, les mots me font défaut, alors je reviens, une fois de plus, à la figure de Jésus dans l'Évangile ; je n'y cherche, cependant, pas ses instructions verbales sur la prière. Je cherche plutôt cet aspect de sa vie qui lui a donné ce sentiment de vivre avec le sacré. Je cherche à comprendre comment cette présence s'est exprimée en lui.

Je découvre dans ces textes que Jésus fut aussi une espèce d'exilé du premier siècle. Apparemment, lui aussi dépassa les formules liturgiques de son temps, ou, du moins, en sortit. Je l'entends annoncer au monde que, dans sa vie, le Royaume de Dieu vient ou est déjà là (Mc 1,15 – Mt 4,17 – Lc 4,43).

Plus loin, je l'entends suggérer que ce Royaume est peut-être en ceux d'entre nous qui incarnent les principes de ce Royaume (Lc 17, 21). Je le vois enseigner que les signes du Royaume ne sont pas la victoire sur le monde, ni l'établissement de la justice, mais plutôt la disparition des symptômes de notre humanité brisée.

Dans le Royaume de Dieu, a-t-il dit, les sourds entendront, les aveugles verront et les estropiés marcheront (Lc 7,18-23 – Es 35,5-7).

Prier c'est vivre et rencontrer

C'est un aspect de la présence de Dieu dans la vie humaine qui se manifeste en plénitude. " Voilà ce qu'est Dieu et la prière est cette expérience de rencontre avec Dieu", me semble-t-il.

Prier, c'est vouloir se rattacher aux profondeurs de la vie et de l'amour et, de ce fait, aider l'autre à atteindre la plénitude de l'être. Prier, c'est offrir sa vie et son amitié et son accueil.

La prière, c'est mon être rencontrant l'être d'un autre et lui donnant le courage d'oser, de risquer et d'être, d'une façon totalement nouvelle peut-être, dans une dimension nouvelle de vie.

La prière, c'est aussi mon opposition active à ces préjugés et stéréotypes qui diminuent l'individualité et l'être des autres. C'est choisir l'action politique propre à bâtir une société où les chances deviendront égales et où nul ne sera obligé d'accepter le statu quo comme destin. C'est reconnaître activement qu'il y a une essence sacrée dans toute personne et qu'elle est inviolable. C'est faire face aux exigences de la vie, ce qui implique que, tous, nous prenions conscience qu'elle est soumise à un éventail de circonstances sur lesquelles nous ne pouvons rien.

Prier, c'est ne pas trembler devant elles, mais se préparer à les affronter avec courage.

Prier, c'est pouvoir regarder en face la fragilité de la vie et la transformer, même lorsque nous en sommes victimes ou qu'elle nous détruit.

Prier, c'est se dépouiller de l'illusion que nous sommes le centre de l'univers et que notre vie compte tant pour une divinité extérieure, qu'elle interviendra pour nous protéger.

La prière est un appel à sortir d'une dépendance infantile pour entrer dans la maturité spirituelle.

J'en suis arrivé à confondre prier et vivre de manière riche, profonde et complète. Peut-être, pour conclure, est-ce ce que voulait dire l'apôtre Paul, quand il s'écriait : "Priez sans cesse" (1 Th 5,17) ou "constamment ". Il faut vivre comme si tout ce que nous disons ou faisons était une prière, invitant les autres à la vie, à l'amour et à l'être.

L'efficacité de cette prière

Je ne peux qu'imaginer, je ne pourrais jamais m'en porter garant, que lorsque l'on vit ainsi, une quantité énorme d'énergie spirituelle se déverse dans la société et l'humanité tout entière. J'imagine que cette énergie contribue à la plénitude et même à la guérison. Mais je ne fais confiance à aucune tentative d'explication de la façon dont cela fonctionne et ne pense pas qu'il faille se flatter de son efficacité.

Tout ce que je sais, c'est que lorsque j'exprime mon amour, mon souci et mon intérêt, en pensées, paroles et actions, cette expression peut changer quelque chose. J'ai vécu le pouvoir de l'amitié pour guérir des vies en miettes. J'ai même vu la peur de la mort, sinon la mort elle-même, disparaître quand le mourant peut recevoir l'amour de l'autre, dans cette terrible épreuve humaine. J'ai prié près de lits d'hôpital sans jamais m'adresser à Dieu, parce qu'il était partie intégrante de l'entretien ouvert, franc et vrai que j'avais avec ces mourants.

La prière, c'est être présent, partager l'amour, ouvrir la vie à la transcendance. Ce n'est pas nécessairement des paroles adressées aux cieux. Peut-être est-ce le fin mot de ce que nos pères croyaient être des prières spécifiques exaucées.

Nous sommes peut-être davantage reliés psychiquement que nous ne l'avons jamais imaginé. Des pensées positives et la libération de l'énergie dans le souci de l'autre circulent peut-être dans des réseaux incompréhensibles, et influent sur la vie d'autrui. Ces transformations semblent miraculeuses, seulement pour notre savoir limité. Tout ce que je sais, c'est qu'il est naturel de tendre la main, d'aimer, de se soucier des autres et nous ne pouvons faire autrement que donner, à ces aspects de notre vie, une expression verbale.

Être si aliéné d'un autre qu'on le chasse de son esprit volontairement, ou être si insensible qu'on ne s'en occupe plus s'il est hors de l'orbite de notre vie, n'est donc rien moins que le contraire de la prière. C'est une attitude semblable qui nous rend incapables d'embrasser une plus grande perspective de vie. Dans chaque expérience de rejet ou d'insensibilité, notre vie se referme et notre être rétrécit, nous sommes brisés plutôt qu'entiers. Chacun d'entre nous a marché sur cette terre d'ombres.

La prière n'est pas un retrait du monde

Quand le théisme n'était pas remis en cause et que Dieu était perçu comme un être extérieur à la vie, la prière devenait, tout naturellement, une activité de retrait du monde, pour mieux se concentrer sur ce Dieu céleste. L'Église a parfois favorisé ces moments de repli, les appelant "des temps de silence", "pèlerinages" et "retraites". Finalement, ces pratiques ne représentent plus que les braises mourantes d'un point de vue théiste. Ces activités ne m'ont jamais tenté, même quand je ne savais pas pourquoi. Les temps de silence m'ennuyaient jusqu'à l'assoupissement. Les pèlerinages promettaient une hauteur spirituelle, presque toujours décevante. Le terme même de retraite me repoussait. J'ai toujours voulu que l'Église aille de l'avant. À mon avis, une retraite n'était pas un chemin de salut.

Temps de prière : un temps pour faire le point

Ce ne fut qu'au moment où j'ai rejeté le théisme que j'ai trouvé de la valeur à la recherche de Dieu, dans la solitude. Or, ce fut une valeur pratiquement contraire à la sagesse traditionnelle de l'Église.

Cela fait des années maintenant que je passe les deux premières heures de la matinée, dans mon bureau. Je les ai appelées mon temps de prière. Je suis alors, de façon très consciente, dans la présence de Dieu. J'étudie les Ecritures avec la fièvre d'un chercheur. Je lis tout le temps et j'écris quand je me sens incité à le faire. Je pense à ma journée, aux événements qui vont se présenter, aux gens que je vais rencontrer, aux questions que je vais traiter.

Ce temps a toujours été et est toujours particulièrement précieux pour moi. Il se transforma quand j'ai cessé de prétendre que c'était un temps de prière. Je ne le vois plus du tout ainsi. Ma vie et mon vocabulaire ont pris un virage à 180 degrés.

Ce temps, je l'appelle maintenant temps de mise au point ou de préparation. Il est toujours de la plus haute importance, mais je n'y cherche pas une communion avec Dieu. Mon temps sacré, mon engagement d'être une personne priante, viennent plus tard dans la journée. Ils viennent dans le fait de vivre et dans mes relations avec la vie des autres.

Prier, c'est ce processus d'ouverture de soi à tout ce qui peut être la vie et, ensuite, faire en sorte que cette plénitude se réalise.

Prier, c'est entrer dans la douleur ou la joie de l'autre ; c'est ce que je fais quand je vis en prodigalité, avec passion et émerveillement et que j'invite les autres à faire de même avec moi, ou même à cause de moi.

Prier c'est aussi agir

Prier, c'est aussi lutter pour plus de justice. C'est combattre pour éradiquer les stéréotypes meurtriers, repousser avec force les préjugés stupides, et protéger le caractère sacré de la création divine. Prier, c'est agir ensemble, dans le domaine politique, pour égaliser les chances, de sorte que les privilégiés et les défavorisés puissent avoir la même chance d'accéder à la splendeur de l'accomplissement total. Être conscient de ces réalités, c'est la condition première de la prière.

Je ne fais donc plus ma prière secrètement, en allant à l'assaut des portes des cieux, où Dieu est réputé habiter, et d'où il dirige les affaires privées du monde où je suis. Je ne commence pas par ces mots "Notre Père (3) qui es au cieux". Je ne pense pas qu'il y ait un être, une divinité surnaturelle, au-dessus du monde, et lui tenant tête, qui cherche à imprimer la volonté divine sur la vie de ce monde, par quelque moyen d'intervention. La divinité que j'adore est plutôt une partie de ce que je suis, individuellement et collectivement. La prière ne peut donc jamais être séparée de l'action.

S'ouvrir au sacré et aux profondeurs de la vie

C'est lorsque je voyage dans ces dimensions et ces activités de la vie, que je prie. Ainsi la prière ne doit jamais être une excuse qui me délivrerait de l'obligation d'être responsable de mon monde, d'être adulte, ou d'être messager de Dieu pour les autres. Prier, c'est reconnaître que le sacré se rencontre au centre de la vie, et que cela implique la décision délibérée de chercher à vivre dans le sacré, en prenant exemple sur lui et en le donnant. Aucune magie dans tout cela ! Il n'y a que l'appel à s'ouvrir de manière à révéler ces profondeurs.

Cela suffit-il à justifier mon identité d'homme de prière ? Je ne peux que répondre que c'est cela pour moi. J'invite les autres à l'essayer, en le vivant, en le risquant, car c'est la seule façon que je connaisse d'apprendre à prier. Je suis convaincu que c'est là qu'on trouve le sacré. Dieu est la présence qui me fait devenir vivant. Maintenant, ma prière est intègre et c'est une partie essentielle de ce que je suis.

John Shelby Spong

(1) Extraits d'un chapitre de "Why Christianity must change or die "de John Shelby Spong .Le chapitre a été publié dans " Evangile et Liberté "n°191 de septembre-octobre2005 et est publié ici avec l'aimable autorisation du directeur de la rédaction de la revue. (retour)
(2) Dans ce texte, l'auteur qualifie d' "exil" la situation du croyant amené à poursuivre sa quête spirituelle hors des schémas philosophiques et dogmatiques encore imposés par la religion officielle. (retour)
(3) Le Notre Père peut se transformer si l'on comprend les paroles symboliques, plutôt que de manière littérale. C'est ce que j'ai tenté de faire, il y a longtemps, quand j'ai écrit "Prier honnêtement " ( New York : Seabury Press,1973) (retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Dieu Prier - prières - méditations
commenter cet article
1 octobre 2014 3 01 /10 /octobre /2014 12:25
Harold S. Kushner Un homme appelé Job.
Harold S. Kushner
LPC n° 27 / 2014

Harold S. Kushner est né à Brooklyn en 1935. Eminent rabbin aligné avec l'aile progressiste du judaïsme conservateur. Diplômé de l'Université de Columbia et de l'Université hébraïque de Jérusalem, il a enseigné à l'Université Clark au Massachusetts et à l'école rabbinique de la Jewish Theological Seminary. Quand il a eu la douleur de perdre son fils de 14 ans, il a cherché des réponses à ses questions dans les livres de théologie, auprès de ses maîtres et amis. Son livre : "Pourquoi le malheur frappe ceux qui ne le méritent pas"(1981 Ed.Sand/Primeur) est le fruit de ses réflexions. En voici un extrait.

ll y a environ deux mille cinq cents ans, vivait un homme dont nous ne saurons jamais le nom, mais qui a depuis enrichi énormément la vie et l'esprit des humains. Cet homme sensible voyait de braves gens tomber malades et mourir partout autour de lui alors que des gens orgueilleux et égoïstes prospéraient. Il avait fait l'apprentissage de toutes les façons sages, pieuses et savantes de voir la vie, et il en était aussi insatisfait que nous le sommes aujourd'hui. Comme il était exceptionnellement doué et possédait une solide culture littéraire, il écrivit un long poème philosophique pour tenter d'expliquer pourquoi Dieu laisse survenir des malheurs aux braves gens. Ce poème apparaît dans la Bible sous le titre du Livre de Job.

J'ai toujours été fasciné par le Livre de Job ; je l'ai étudié, lu et relu, et je l'ai enseigné un grand nombre de fois. C'est un livre difficile à comprendre, un livre profond et magnifique sur le plus crucial des sujets : pourquoi Dieu laisse-t-il souffrir des personnes qui sont bonnes ? L'argumentation de l'auteur est difficile à suivre parce que, à travers certains personnages, il présente des vues qu'il n'accepte probablement pas lui-même, et parce que le texte est écrit dans un hébreu châtié qui, des milliers d'années plus tard, est souvent difficile à traduire. Si vous comparez deux traductions du Livre de Job, vous pouvez vous demander si ce sont des traductions du même livre. Un des vers les plus importants peut aussi bien vouloir dire "Je craindrai Dieu" que "Je ne craindrai pas Dieu", et il n'y a aucun moyen de déceler avec certitude l'intention de l'auteur. L'énoncé de foi : "Je sais que mon Sauveur est vivant", peut être aussi compris comme "Je serai sauvé pendant que je suis encore vivant". Mais, de façon générale, le livre est clair et plein de force, et nous pouvons tenter de l'interpréter.

Qui était Job et quel est ce livre qui porte son nom ?

Il y a très longtemps, selon les érudits, il devait exister une histoire traditionnelle très connue, sorte de fable morale portant sur un homme pieux nommé Job, que l'on racontait pour renforcer les sentiments religieux des gens. Job est si bon, si parfait, qu'on s'aperçoit vite qu'il ne s'agit pas d'une personne réelle. Il s'agit d'un conte, dans le style "Il était une fois", racontant la vie d'un brave homme qui a beaucoup souffert.

L'histoire veut qu'un jour Satan se présenta devant Dieu pour l'entretenir de tous les péchés des gens sur terre. Dieu répondit à Satan : "As-tu remarqué mon serviteur Job ? Il n'y en a aucun comme lui sur terre, c'est un homme tout à fait bon qui ne pèche jamais." Et Satan de rétorquer : "Naturellement, Job est pieux et obéissant. Ce n'est pas difficile pour lui, tu l'as comblé de grâces et de richesses. Enlève-lui tout cela et tu verras s'il demeurera encore longtemps ton serviteur obéissant." Dieu accepte de relever le défi de Satan. Sans avertir Job de ses intentions, Dieu détruit sa maison et son bétail, et fait mourir ses enfants. Job est affligé de furoncles par tout le corps et chaque instant devient pour lui une torture physique. Sa femme l'incite à maudire Dieu, même si Dieu doit pour cela le frapper à mort. Il ne peut pas faire pire que ce qu'il lui a déjà fait. Trois amis viennent consoler Job et le pressent aussi d'abandonner sa piété si c'est là toute la récompense qu'elle lui apporte. Mais Job demeure inébranlable dans sa foi. Finalement, Dieu apparaît : Il réprimande les amis pour leurs conseils et récompense Job de sa fidélité. Il lui donne une nouvelle maison, une nouvelle fortune et de nouveaux enfants. Voici la morale de l'histoire : lorsque des temps difficiles surviennent, n'ayez pas la tentation d'abandonner votre foi en Dieu, car il a ses raisons d'agir comme il le fait, et si vous gardez votre foi assez longtemps, il vous dédommagera de vos souffrances.

A travers les générations, bien des gens ont dû entendre cette histoire ; sans doute certains en ont-ils été réconfortés. D'autres en revanche devaient se sentir mortifiés devant leurs doutes et leur apitoiement sur eux-mêmes après avoir entendu l'exemple de Job.

Pour l'auteur c'était un dilemme. En quel Dieu voulait donc nous faire croire cette histoire ? En un Dieu qui tuerait des enfants innocents et imposerait une angoisse insupportable à son serviteur le plus fidèle, afin d'affirmer son point de vue, afin, en avons-nous presque le sentiment, de gagner une gageure contre Satan ? Quelle sorte de religion cette histoire nous impose-t-elle ? Une religion qui se réjouit d'une obéissance aveugle et qui fait un péché de la protestation devant l'injustice ?

L'auteur était tellement perturbé par cette vieille fable pieuse qu'il l'a prise, l'a intervertie et en a fabriqué un poème philosophique où les comportements des personnages sont inversés.

Le Poème de Job dans la Bible

Dans le poème, Job se plaint de Dieu et ce sont ses amis qui soutiennent la théologie conventionnelle : l'idée que "Au juste ne peut échoir aucun malheur." S'efforçant de réconforter Job, ses trois amis lui servent toutes les paroles pieuses traditionnelles. Essentiellement, ils prêchent le point de vue de la fable originale : "Ne perds pas la foi malgré ces calamités !" Nous avons un Père aimant au ciel et il veillera à ce que les bons prospèrent et à ce que les méchants soient punis.

Job, qui a probablement dit ces mêmes paroles un grand nombre de fois à d'autres affligés, se rend compte pour la première fois combien elles sont vides de sens et choquantes. Que voulez-vous dire par : "Il veillera à ce que les bons prospèrent et à ce que les méchants soient punis" ? Dites-vous que je suis méchant et que c'est pour cette raison que ceci m'arrive ? En quoi étais-je si terrible ? Qu'est-ce que j'ai fait de pire que tout ce que vous avez pu faire vous-mêmes pour que je doive subir une telle fatalité ?

Ses amis sont effrayés par ce déchaînement. Ils répondent que personne ne peut s'attendre à ce que Dieu lui dise pourquoi il est puni. Ils affirment que nous pouvons seulement supposer que personne n'est parfait et que Dieu sait ce qu'il fait ; que si nous n'assumons pas cela, le monde devient chaotique et invivable.

Ainsi se poursuit la discussion. Job ne prétend pas être parfait, mais dit avoir essayé, plus que la plupart des gens, de vivre une vie bonne et décente. Comment Dieu peut-il être un Dieu d'amour s'il épie constamment les gens, prêt à sauter sur la moindre imperfection et à l'utiliser pour justifier sa punition ? Comment Dieu peut-il être un Dieu juste si tant de méchants ne sont pas punis aussi sévèrement que Job ?

Le ton monte. Job devient agressif. Ses amis lui disent : "Job, tu nous as trompés. Tu nous as donné l'impression que tu étais aussi religieux et pieux que nous le sommes. Mais maintenant, nous voyons comment tu jettes la religion par-dessus bord aussitôt que quelque chose de désagréable t'arrive. Tu es orgueilleux, arrogant, impatient et blasphématoire. Pas besoin de se demander pourquoi Dieu te fait cela. Cela prouve seulement notre point de vue : les humains peuvent se tromper en se demandant qui est un saint et qui est un pécheur, mais tu ne peux pas tromper Dieu."

Après trois cycles de dialogues où nous entendons alternativement Job énumérer ses plaintes et ses amis défendre Dieu, le livre atteint son paroxysme.

L'auteur permet à Job de faire appel à un principe du droit criminel biblique : si un homme est accusé sans preuve d'avoir mal agi, il peut prêter serment en jurant de son innocence. A ce moment, l'accusateur doit en arriver à une preuve évidente contre lui ou abandonner les charges. Dans un long et éloquent énoncé aux chapitres 29 et 30 Job jure qu'il est innocent. Il affirme qu'il n'a jamais négligé les pauvres, jamais pris quelque chose qui ne lui appartienne, ne s'est jamais vanté de sa fortune ou réjoui du malheur de son ennemi. Il met Dieu au défi d'apparaître avec une preuve contre lui ou d'admettre qu'il est juste et qu'il a souffert à tort. Et Dieu apparaît. (Ch. 38 à 41)

S'élève ensuite un terrible coup de vent venant du désert, et Dieu répond à Job dans cette tornade. Le cas de Job est si violent, son défi est si grand, que Dieu arrive sur terre pour lui répondre. Mais la réponse de Dieu est difficile à comprendre. Il ne parle pas du tout du cas de Job et il ne détaille pas ses péchés pour expliquer sa souffrance.

Au lieu de cela, il demande à Job, en fait, ce qu'il sait sur la façon de gouverner le monde :

  • Parle si ton savoir est éclairé, où étais-tu quand je fondais la terre ?
  • Qui en fixa les mesures, le sais-tu ? Et qui tendit sur elle le cordeau ?…
  • Qui enferma la mer à deux battants… quand je découpai pour elle sa limite…
  • Tu n'iras pas plus loin, lui dis-je…
  • Es-tu parvenu jusqu'aux dépôts de neige ? As-tu vu les réserves de grêle ? …
  • Sais-tu comment les bouquetins font leurs petits ?… Donnes-tu au cheval la bravoure ?
  • Est-ce sur ton conseil que le faucon prend son vol ? (Job, 38-39)

Et alors, un Job très différent répond : "Je ne suis rien. Que puis-je te répondre. Je mets ma main dans ma bouche. J'ai déjà trop parlé ; je vais maintenant me taire." (Job 40,4-5)

Le Livre de Job est probablement la discussion la plus extraordinaire, la plus complète, la plus profonde jamais écrite sur la souffrance survenant aux honnêtes gens. Une partie de sa grandeur réside dans le fait que l'auteur relate scrupuleusement tous les points de vue, même ceux avec lesquels il n'est manifestement pas d'accord. Même si ses sympathies vont clairement à Job, il s'assure que le discours des amis est aussi soigneusement rendu que les paroles de Job. Le tout forme un morceau de grande littérature, mais dont le message reste difficile à comprendre. Quand Dieu dit : "Comment oses-tu me défier sur ma façon de mener le monde ? ", est-ce le dernier mot sur la question ou n'est-ce qu'une paraphrase de plus sur la piété conventionnelle de l'époque ?

Pour essayer de comprendre le livre et la réponse qu'il propose, considérons trois propositions que chacun voudrait bien être capable de croire :

  • A. Dieu est tout-puissant, et il est la cause de tout ce qui arrive dans le monde. Rien n'arrive qu'il n'ait pas voulu.
  • B. Dieu est juste et loyal, et il veut que les gens obtiennent ce qu'ils méritent, de sorte que les bons prospèrent et que les méchants soient punis.
  • C. Job est une bonne personne.

Aussi longtemps que Job est fortuné et en bonne santé, nous pouvons croire aux trois propositions en même temps, sans difficulté. Lorsque Job commence à souffrir, lorsqu'il perd ses biens, sa famille et sa santé, nous avons un problème. Nous ne pouvons plus donner un sens aux trois propositions ensemble. Nous ne pouvons plus en accepter que deux et nous devons nier la troisième.

Si Dieu est à la fois juste et puissant, Job doit alors être un pêcheur qui mérite ce qui lui arrive. Si Job est bon, mais que Dieu le fait néanmoins souffrir, alors Dieu n'est pas juste.

Si Job méritait mieux et que Dieu ne met pas fin à sa souffrance, alors Dieu n'est pas tout-puissant. Nous pouvons voir l'argument du Livre de Job comme une incitation à nous montrer prêts, à sacrifier une des trois propositions, afin de pouvoir conserver notre croyance dans les deux autres.

Quel est le choix des amis de Job ?

Les amis de Job sont prêts à arrêter de croire en la proposition C, voulant que Job soit une bonne personne. Ils veulent croire au Dieu qu'on leur a enseigné. Ils veulent croire que Dieu est bon et qu'Il contrôle tout. Et la seule façon d'y parvenir, c'est de se convaincre que Job mérite ce qui lui arrive. Au départ, ils veulent vraiment réconforter Job et l'aider à se sentir mieux. Ils essayent de le rassurer en citant tous les dogmes religieux que, comme Job, ils ont acceptés. Ils essaient de convaincre Job que le monde a un sens, qu'il n'est pas un lieu chaotique et insignifiant. Là où le bât blesse, c'est qu'ils ne peuvent donner un sens au monde et à la souffrance de Job qu'en décidant qu'il mérite ce qui lui arrive. Dire que tout fonctionne dans le monde de Dieu peut s'avérer réconfortant pour un spectateur ordinaire, mais c'est une insulte pour l'affligé et l'infortuné.

"Courage, Job, personne n'a jamais que ce qui doit lui arriver ! ", voilà un message pour le moins décourageant pour quelqu'un se trouvant dans la situation de Job.

Pourtant, il est difficile à ses amis de dire autre chose. Ils croient et veulent continuer de croire en la bonté et au pouvoir de Dieu. Mais si Job est innocent, Dieu doit alors être coupable de faire souffrir un innocent. Devant cette hypothèse, ils trouvent plus facile de croire en la responsabilité de Job que de croire en l'imperfection de Dieu.

Il se peut aussi qu'ils n'aient pu être objectifs quant à ce qui était arrivé à Job. Leur pensée peut avoir été embrouillée par leurs propres réactions de culpabilité et de soulagement à l'idée que ces infortunes soient tombées sur Job et non sur eux.

Il y a un terme psychologique allemand, Schadenfreude, qui désigne cette réaction embarrassante de soulagement que nous ressentons quand un événement pénible arrive à quelqu'un d'autre plutôt qu'à nous-même. Le soldat au combat qui voit tomber son ami à vingt mètres de lui alors que lui-même n'est pas touché ; l'élève qui voit un autre enfant avoir des problèmes pour avoir copié à l'examen. Ces personnes ne souhaitent pas que leur ami soit dans une situation difficile, mais ils ne peuvent s'empêcher d'avoir un soupir de soulagement parce que le malheur n'est pas tombé sur eux. Ils entendent une voix intérieure leur disant : "Ça aurait tout aussi bien pu être moi", et ils essaient de réduire cette voix au silence en se répétant : "Non, ce n'est pas vrai. Il y a une raison pour laquelle c'est arrivé à lui, et non à moi."

Cette attitude psychologique se produit aussi lorsque nous blâmons la victime d'un malheur afin que sa douleur ne nous semble pas si irrationnelle ou menaçante. Si les juifs s'étaient comportés différemment, Hitler n'aurait pas été amené à les exterminer. Si telle jeune femme n'avait pas été habillée de façon si provocante, cet homme ne l'aurait pas violée. Si les gens travaillaient davantage, ils ne resteraient pas confinés dans leur pauvreté. Si la société n'accablait pas les gens de messages publicitaires proposant des produits de consommation qu'ils ne peuvent se permettre d'acquérir, ils ne voleraient pas. Blâmer la victime, c'est une façon de se rassurer, de croire que le monde n'est pas un endroit aussi mauvais qu'il peut le paraître et qu'il y a de bonnes raisons à la souffrance des gens. Cela permet à ceux qui ont de la chance de croire que leur bonne fortune est méritée et que ce n'est pas qu'une question de hasard. Cette manière de penser aide chacun à se sentir meilleur – sauf la victime qui souffre maintenant de la condamnation sociale en plus de son malheur. C'est l'approche des amis de Job, et si cette approche peut résoudre leur problème, elle ne facilite en rien celui de Job ou le nôtre.

Comment Job comprend-t-il sa souffrance ?

Pour sa part, Job ne veut pas soutenir une croyance religieuse qui fait de lui un malfaiteur. Job est absolument certain de n'être pas mauvais. Il n'est pas parfait, soit, mais il n'est pas pire que les autres, selon les normes morales courantes, en tout cas pas au point de mériter de perdre sa maison, ses enfants, sa richesse et sa santé pendant que d'autres conservent les leurs. Et il n'est pas prêt à mentir pour préserver la réputation de Dieu.

La solution était de rejeter la proposition B qui affirme la bonté de Dieu. Job est en fait un homme juste, mais Dieu est si puissant qu'il ne s'attarde pas à des considérations de justice et de loyauté.

Un philosophe pourrait formuler le dilemme de la façon suivante : Dieu peut choisir d'être juste et donner à quelqu'un ce qu'il mérite, en punissant le méchant et en récompensant le juste. Mais pouvons-nous dire en toute logique qu'un Dieu tout-puissant doit être juste ? Serait-il toujours tout-puissant si nous, grâce à nos vies vertueuses, pouvions le contraindre à nous protéger et à nous récompenser ? Ou bien en serait-il réduit à être une sorte de machine distributrice cosmique dans laquelle nous n'aurions qu'à insérer le bon nombre de pièces pour obtenir ce que nous voulons (avec l'option de frapper et de maudire la machine si elle ne donne pas ce pour quoi nous avons payé) ?

On dit qu'un ancien sage s'était réjoui de l'injustice dans le monde en ces termes : "Maintenant, je peux faire la volonté de Dieu par amour pour lui et non par intérêt personnel. " C'est-à-dire qu'il pouvait être une personne morale et obéissante par amour véritable pour Dieu, sans calculer que les gens moralement obéissants seront récompensés par la chance. Il pouvait aimer Dieu, même si Dieu ne l'aimait pas en retour. Le problème avec cette réponse, c'est qu'elle essaie de prôner la justice et la loyauté de Dieu tout en suggérant que Dieu est si grand qu'il est au-delà des limites de la justice et de la loyauté.

Job voit Dieu au-dessus des notions de justice, il le voit si puissant qu'aucune règle morale ne s'applique à lui. Dieu est vu comme une sorte de potentat oriental doué d'un droit absolu de propriété, de vie et de mort sur ses sujets. Et, en fait, la vieille fable de Job dépeint Dieu exactement de cette façon : comme une divinité qui afflige Job sans aucun scrupule moral afin d'éprouver sa loyauté et qui croit qu'elle a "réparé " le mal fait à Job en le récompensant ensuite avec prodigalité. Le Dieu de la fable, proposé comme modèle à vénérer pendant tant de générations, ressemble à un vieux roi fragile récompensant ses sujets non pas pour leur bonté, mais pour leur loyauté.

Ainsi Job souhaite constamment qu'il y ait un arbitre comme médiateur entre lui et Dieu, quelqu'un devant qui Dieu aurait à s'expliquer. Mais lorsqu'il s'agit de Dieu, il admet tristement qu'il n'y a pas de règle. "S'il ravit une proie, qui l'en empêchera et qui osera lui dire : "Que fais-tu ?" (9,12)

Comment Job comprend-il sa souffrance ? Nous vivons dans un monde injuste, dit-il, sans espoir de justice. Il y a un Dieu, mais il est libre quant aux limites de la justice et de la droiture.

Et l'auteur anonyme du livre, quelle est sa réponse à l'énigme de l'injustice de la vie ?

Comme on l'a déjà dit, il est difficile de savoir exactement ce qu'il pensait et quelle solution il avait à l'esprit quand il a décidé d'écrire son livre. Il semble clair qu'il ait mis sa propre réponse dans la bouche de Dieu au moment du discours dans la tempête, point culminant du livre.

Mais qu'est-ce que cela signifie ? Job est-il simplement réduit au silence en découvrant qu'il existe un Dieu en charge de tout, là-haut ? De cela, Job n'avait jamais douté. C'était la sympathie de Dieu, sa justice, sa loyauté, qui étaient en question, non son existence.

La réponse est-elle que Dieu est si puissant qu'il n'a pas à s'expliquer à Job ? C'est précisément ce que Job a prétendu dans tout le livre : il y a un Dieu, et il est si puissant qu'il n'a pas à être équitable. Quelle est, alors, l'intention de l'auteur, lorsqu'il fait apparaître Dieu et le fait parler si c'est tout ce qu'il lui fait dire ? Et pourquoi Job en fait-il un tel cas s'il advient que Dieu est d'accord avec lui ?

Dieu signifie-t-il (comme certains commentateurs le suggèrent) qu'il doit s'occuper d'autres considérations, dépassant le bien-être d'un individu particulier, lorsqu'il prend une décision qui affecte notre vie ? Dit-il que, de notre point de vue, nos maladies et nos échecs en affaires sont les choses les plus importantes qu'on puisse imaginer, mais que lui a bien davantage de préoccupations à l'esprit ?

L'interpréter de cette manière serait affirmer que la morale de la Bible, mettant l'accent sur la vertu humaine et sur la sainteté individuelle, n'a aucun sens pour Dieu. Que la charité, la justice et la dignité de l'être humain prennent leur origine ailleurs qu'en Dieu. Si nous adhérions à cette croyance, beaucoup d'entre nous seraient tentés de quitter Dieu et de chercher à vénérer dans l'être humain cette source de charité, de justice et de dignité.

Je me permets de suggérer que l'auteur du Livre de Job prend une position qui n'est ni celle de Job ni celle de ses amis. L'auteur croit en la bonté de Dieu et en celle de Job. Il est prêt à abandonner sa croyance en la proposition A, c'est-à-dire, en l'affirmation selon laquelle Dieu est tout-puissant. En ce monde, des malheurs arrivent à des gens qui sont bons, mais ce n'est pas Dieu qui le veut. Dieu aimerait que les gens obtiennent ce qu'ils méritent de la vie, mais il ne peut pas remédier à tout. Obligé de choisir entre un Dieu tout-puissant et un Dieu bon qui n'est pas tout à fait bon, l'auteur du Livre de Job choisit de croire en la bonté de Dieu.

Les lignes les plus importantes du livre sont, peut-être, celles prononcées par Dieu dans la seconde moitié du discours dans la tempête, chapitre 40, versets 9 à 14 :

  • Ton bras a-t-il une vigueur divine, ta voix peut-elle tonner pareillement ?…
  • D'un regard, ravale l'homme superbe, écrase sur place les méchants.
  • Enfouis-les ensemble dans le sol…
  • Et moi-même je te rendrai hommage, de pouvoir triompher par ta dextre.

Je cite ces lignes pour montrer ce qu'elles signifient : "Si vous pensez qu'il est si facile de garder le monde droit et vrai, et d'empêcher les choses injustes d'arriver aux gens, essayez donc."

Dieu veut que le juste vive heureux et en paix, mais il lui est impossible d'apporter ce bonheur et cette paix. Il est trop difficile, même pour Dieu, d'empêcher la cruauté et le chaos d'atteindre des victimes innocentes. Mais, sans Dieu, l'homme ferait- il mieux ?

Le discours se poursuit au chapitre 41 où on décrit le combat de Dieu contre Léviathan, le serpent de la mer. Grâce à ses efforts, Dieu peut l'attraper dans un filet et le transpercer avec des harpons, mais ce n'est pas chose facile. Si le serpent est un symbole du chaos et du mal, un symbole de tout ce qui est incontrôlable dans le monde (comme c'est le cas dans l'ancienne mythologie), l'auteur dit que même là, Dieu a de la difficulté à mettre le chaos en échec et à limiter les dommages que le mal peut faire.

Des personnes innocentes souffrent ici-bas. Il leur arrive des infortunes pires que ce qu'elles méritent, elles perdent leur emploi, elles tombent malades, leurs enfants souffrent ou les font souffrir. Mais ces tourments qui arrivent ne représentent pas la punition de Dieu pour quelque mal qu'ils ont fait. Les malheurs ne viennent pas de Dieu.

Cette conclusion peut nous rendre inquiets. D'une certaine façon, il était réconfortant de croire en un Dieu sage et tout-puissant qui garantissait un traitement juste et des fins heureuses, qui nous assurait que rien n'arrivait sans raison ; d'une manière analogue, la vie était plus facile quand nous pouvions croire que nos parents étaient assez sages pour savoir quoi faire et assez forts pour que tout tourne bien dans notre existence.

La religion des amis de Job pouvait aussi être réconfortante pour autant que nous ne prenions pas les problèmes des victimes innocentes trop au sérieux. Quand nous avons rencontré Job, quand nous avons été Job, nous ne pouvons plus croire en cette sorte de Dieu sans abandonner notre droit de nous sentir en colère, de sentir que nous avons été maltraités par la vie.

Donc, nous devons ressentir un soulagement à l'idée que Dieu n'est pas la cause de ce mal. Si Dieu est un Dieu de justice et non de pouvoir, alors il peut toujours être de notre côté lorsque des malheurs nous arrivent. Il peut savoir que nous sommes des personnes bonnes et honnêtes qui méritons mieux. Nos infortunes ne sont pas causées par lui ; ainsi, nous pouvons nous tourner vers lui pour lui demander de l'aide. Notre question ne sera pas celle de Job : "Dieu, pourquoi me fais-tu cela à moi ?" Elle sera plutôt : "Dieu, vois ce qui m'arrive ; peux-tu m'aider ? " Nous nous tournerons alors vers Dieu non pour être jugés ou pardonnés, non pour être récompensés ou punis, mais pour être renforcés et réconfortés.

Si nous avons grandi, comme Job et ses amis, en croyant en un Dieu qui ne soit que sagesse, que toute puissance, que connaissance, il sera difficile pour nous, comme cela l'était pour eux, de changer notre vision de Dieu (tout comme il était difficile pour nous, lorsque nous étions enfants, de constater que nos parents n'étaient pas tout-puissants, qu'un jouet brisé devait être jeté parce qu'ils ne pouvaient pas le réparer et non parce qu'ils ne le voulaient pas).

Si nous pouvons arriver à comprendre que Dieu ne contrôle pas tout, alors la vie devient beaucoup plus facile.

Nous serons capables de nous tourner vers Dieu pour qu'Il nous aide au lieu de nous en tenir à des attentes irréalistes vis-à-vis de lui qui ne se réaliseront jamais. Après tout, la Bible parle à plusieurs reprises de Dieu comme étant le protecteur du pauvre, de la veuve et de l'orphelin, sans jamais dire pourquoi on devient pauvre, veuve ou orphelin.

Nous pourrons conserver notre fierté et notre sens de la bonté sans nous croire jugés et condamnés par Dieu. Nous pourrons être en colère contre ce qui nous est arrivé sans éprouver de colère contre Dieu. Qui plus est, nous pourrons reconnaître, dans notre colère contre les injustices de la vie et dans notre compassion instinctive en voyant des gens souffrir, l'inspiration de Dieu qui nous enseigne à nous révolter contre les injustices et à éprouver de la compassion envers les affligés. Plutôt que de nous croire en conflit avec Dieu, nous interpréterons notre indignation comme la colère de Dieu contre l'injustice qui s'exprime à travers nous ; nous pouvons alors être certains que lorsque nous hurlons de douleur, nous sommes encore du côté de Dieu, et qu'il est encore de notre côté.

Harold S. Kushner

1 juillet 2013 1 01 /07 /juillet /2013 20:54
Guy Jacques de Dixmude Dieu. Pardon ? Amour ?
Guy Jacques de Dixmude
LPC n° 22 / 2013

Il y eut le Dieu d'Abraham, celui d'Isaac et de Jacob, repris par Moïse et avalisé par David. Un Dieu capable d'un amour pour le moins mitigé et sélectif mais particulièrement dur au pardon. Advint enfin le Dieu de Jésus. On est ainsi passé lentement, progressivement, du polythéisme à l'hénothéisme (polythéisme avec préséance d'un dieu sur les autres), pour déboucher sur le monothéisme, le Dieu unique, d'abord réservé à ceux qu'Il s'est choisis (ancien testament) pour arriver, avec Jésus, à un Dieu universel, offert à toute l'humanité, et donc aussi à chaque individu à titre personnel.

Ce Dieu de Jésus est radicalement différent du Dieu de ses ancêtres juifs et de la foi dans laquelle Il a été élevé. Il Lui a du reste fallu plus de trente ans pour oser ouvertement s'en distancer, se prononcer. Avec Jésus on quitte un Dieu terrifiant pour ceux qui ne le craignent pas, vengeur, jaloux et contractuel qui se manifeste surtout pour exprimer de temps à autre son courroux suite aux 'infidélités' de ses 'sujets'. Pour le reste, Il se contente d'être. Il se définit lui-même comme tel, "celui qui est", sans début ni fin, sans plus de précisions, sans images ni attributs. Jésus va personnifier et humaniser Dieu à l'extrême, jusqu'à lui donner figure humaine, l'appeler Père, mieux, papa, petit papa. Ce Dieu-là aime tout le monde, avec toutefois mention spéciale pour les "petits", les obscurs, les exploités, les démunis et la cohorte de ceux qui n'entrent pas dans nos catalogues de gens "normaux" (?) et bien-pensants (?). Il n'a pas plus besoin d'être embastillé dans un lieu sacré du temple que de sacrifices sanglants, de règles et d'interdits, d'intermédiaires patentés, de dogmes ni de liturgie et ne tient pas de registres comptables. Il "est" toujours, mais cette fois son être est défini : Il est amour, l'Amour est son essence, mais Il reste toujours sans attributs. Il suffit de jeter un rapide coup d'oeil autour de soi pour Lui dénier d'être, par exemple, bon et à la fois tout puissant…

Cet Amour total, intégral, l'est tellement qu'il ne saurait s'offenser, être offensé, se sentir offensé par un quelconque de ses enfants, aussi prodigue soit-il ; il n'a donc aucunement l'occasion ni le besoin de pardonner : le pardon est chez Lui existentiel, antérieur à l'Amour, lequel n'en est que le fruit. Pour aimer, il faut au préalable être capable de pardonner. Le "péché" est par conséquent une notion strictement, tristement humaine, ignorée du divin. Le temps est venu de re-naître, d'en finir avec toute culpabilisation due au péché, lequel n'est à tout prendre qu'un manque de maturité, un acte manqué, un état de fragilité et d'imperfection temporaire dans notre histoire, notre développement, notre évolution.

Cet Amour-Dieu est accueil ; il ne saurait donc condamner puisque, au nom de l'Amour, juger lui est inconnu, interdit par définition. Dieu étant Amour, de ce fait tout est à priori implicitement et d'avance pardonné avant même d'être accompli. Il est donc urgent de faire ce que Jésus nous a recommandé et prédit : faire des choses plus grandes que Lui, qui fassent corps avec notre temps, notre culture et le savoir de notre siècle, lequel n'a plus rien de commun avec le sien. Il est temps d'aller au-delà de vérités professées éternelles et intangibles qui en définitive font trop souvent obstacle entre Lui et nous.

Comment des catholiques peuvent-ils se prétendre chrétiens alors qu'ils refusent le corps du Christ à des frères sous prétexte qu'ils sont divorcés et que Jésus a simplement renvoyé sans plus chez elle la samaritaine qui a eu cinq maris et vit en concubinage ?

Il faut oser dire qu'il y a un salut hors de l'Eglise institutionnelle, que le destin de l'humanité est d'être debout et responsable, en vérité avec elle-même, que nos imperfections et turpitudes ne sont pas des péchés accablants mais des actes ratés, imputables à notre finitude et à notre fragilité, pardonnables puisque à priori pardonnés, avalés, gommés par l'amour de la transcendance absolue qu'on nomme Dieu, lequel n'a cure de nos subtiles et puériles distinctions entre péchés véniels et mortels …

Exit ainsi la "faute originelle" si chère à St. Augustin, le sacrifice expiatoire et le rachat sanglant de -et par- Jésus, le jugement dernier avec son cortège de verdicts pour l'éternité (paradis, enfer, purgatoire et autres limbes), les indulgences rédemptrices, les pèlerinages salvateurs, les confessions gommantes… Nous avons presque éradiqué la peine de mort ; imagine-t-on le Dieu de Jésus condamner à perpétuité, dans son cas pour l'éternité ?…

Sur la croix, torturé, martyrisé, sanglant, agonisant dans des souffrances atroces, après l'avoir fait lui-même, Jésus supplie son Père de pardonner et ceci, avec circonstances atténuantes : 'ils ne savent ce qu'ils font…' Cette dernière supplique attribuée à Jésus me semble la synthèse, le coeur de trois ans de prêche et de vie. Aimer jusqu'à ses ennemis, pardonner jusqu'à septante sept fois sept fois… Il est urgent de relire l'épisode de la femme adultère, celui du fils prodigue et ce programme édifiant : plutôt que de remplir ton 'devoir' ( ?!) dominical, n'irais-tu pas d'abord te réconcilier avec ton frère ?…

Au cours d'une émission 'Noms de dieux', Jacques Salomé, agnostique notoire, affirmait à Edmond Blatchen qu'en tout homme il y a une parcelle de divin. "Même dans Hitler?" fusa la question. "Assurément" fut la réponse. Dans une interview-radio récente, l'avocat de Michèle Martin, catholique déclaré, disait la même chose à propos de sa cliente et de Marc Dutroux. C'est gros, c'est fort, mais au nom des paroles que les évangiles prêtent à Jésus, partie prenante de l'humanité que je fréquente quotidiennement, je veux le croire, même si je déplore ne pas toujours y adhérer dans la pratique. Mais ne vaut-il pas mieux être croyant non-pratiquant que pratiquant non-croyant car en fait soumis à l'éducation, l'habitude, le quand dira-t-on…?

Pourquoi nombre de chrétiens déduisent-ils de la parole 'ceci est mon corps' que Jésus est réellement présent dans le pain consacré alors que de cette autre parole 'ce que vous faites au plus petit de mes frères, c'est à moi que vous l'aurez fait' ils ne déduisent qu'une présence symbolique ? Dieu dans l'hostie serait-il plus présent que dans nos frères ?

Si on peut éventuellement aimer sans pardonner (?), pardonner, c'est à coup sûr aimer ; ne proférons-nous pas dans la prière de Jésus qu'il nous soit pardonné comme nous pardonnons, avant même que d'aimer ? Mais attention ! "comme" ne veut pas dire "de la même manière" (pauvre de nous !) mais "parce que".

C'est ainsi que le "Notre Père" est une prière à la fois un peu de demande mais surtout d'espoir, mieux, de confiance.

Dieu est l'arbre du pardon ; la pomme, l'amour, en est le fruit et notre destin, le dessein de Dieu, est que nous la croquions à pleines dents, sans arrière ni avant-pensées, ici et maintenant. On est très loin de la pomme d'Adam (sans jeu de mots !)…

Dieu-Pardon-Amour n'entraîne ni jugement(s) ni condamnation(s) ; prenons-le donc pour ce qu'Il "est" et soyons simplement ce que nous avons à être, sans peur, culpabilisation ni reproches. Bornons-nous à Le laisser s'installer en nous en Lui laissant le maximum de champ libre pour faire des choses qui sont certes de nous, mais pas que de nous, dans l'espérance et l'attente d'une fusion finale intime plus que d'une résurrection imprécise : Il ne s'est fait homme que pour que nous devenions Dieu et ce, ici, maintenant, dès ce monde. Et réservons sans restrictions ni réserves le pardon pour nos semblables, en les engageant très humblement mais fermement à… la réciproque.

Guy Jacques de Dixmude

Published by Libre pensée chrétienne - dans Dieu
commenter cet article
1 juillet 2013 1 01 /07 /juillet /2013 20:18
Michel Fontaine De Dieu à Jésus … itinéraire d'un croyant extraits du chapitre V : Dieu. (1)
Michel Fontaine
LPC n° 22 / 2013

"Il y a, quant à Dieu, une proposition incontestable et une seule :"Dieu" est un mot de la langue française.
Mais si moi-même, ou qui que ce soit d'autre, dit "Dieu", en vérité que dit-il ?
On ne sait pas.
Pourtant le croyant croit qu'il sait ; l'athée aussi : pour nier, il faut savoir ce qu'on nie.
Là-dessus, l'athée et le croyant sont frères."
Le mot "Dieu" pris sans préjugé, renvoie à un confusion prodigieuse"

Maurice Bellet. Dieu, personne ne l'a jamais vu

Croyez-vous en Dieu ?
"Dites-moi d'abord ce que vous entendez par Dieu ; je vous dirai ensuite si j'y crois."

Albert Einstein

"Dieu, personne ne l'a jamais vu", nous dit St Jean

Alors, nous avons créé Dieu à notre image …

Nous avons dit : au commencement était la parole … après que la parole nous soit venue et que nous ayons pris conscience de la force créatrice de la relation.

Nous avons dit : il est éternel … parce que nous avons pris conscience de notre finitude et que nous n'en voulons pas.

Nous avons dit : il est amour, tant nous avons besoin d'être aimés.

Nous avons dit : il est tout-puissant, du fond de notre grande faiblesse et de notre souffrance.

Nous avons dit …

Dans la réussite et la santé, nous le savons bien, l'homme n'a pas besoin de Dieu et l'ignore le plus souvent : il est comblé par le plaisir, le pouvoir, l'argent ou préoccupé par sa réalisation personnelle. C'est dans la souffrance que l'homme 'se tourne vers Dieu' suivant l'expression consacrée. Alors, il le recrée à sa convenance, selon ce qu'il en attend : réussite, guérison, amour.

"Dieu a créé l'homme à son image et l'homme le lui a bien rendu". (Voltaire)

Ainsi avons-nous créé Dieu à l'image de l'homme que nous rêvons d'être, ainsi avons-nous créé le Dieu dont nous avions besoin. […]

La question de Dieu reste ouverte : Dieu, 'c'est qui' ? Ou plutôt, 'c'est quoi' ? Car il m'est impossible, à moi, dans l'ignorance totale où je suis, de dire que Dieu est 'quelqu'un'.

De plus, la question : "Dieu c'est qui ? " est mal posée. La vraie question est : " Dieu, c'est qui, pour moi ? " A cette question, il n'y a que moi qui puisse répondre.

L'Eglise m'a légué une perspective d'humanité tout à fait faussée.

Au centre de cette perspective - dans l'espace comme dans le temps - il y a Dieu, le dieu catho, créateur du ciel et de la terre et grand contrôleur général et particulier jusqu'au moindre cheveu. Il est notre maître, il est tout-puissant, il a un projet pour chacun d'entre nous et nous nous rassemblons tous les dimanches pour l'implorer de 'prendre pitié', de nous 'sauver', d'aider les pauvres à notre place … Dieu est notre 'salut'.

Il me semble qu'au contraire de cette vision 'deo-centriste', c'est l'homme, l'humanité de l'homme qui est première. Il me faut bien partir de la réalité que je perçois et qui me pose question et en faire le centre, la base, le point de départ de mon chemin. Sinon, je décolle tout à fait.

Ma réalité en l'occurrence, c'est moi, ici, maintenant.

A partir de ce centre perceptible et compréhensible qui est moi, qui est mon humanité, je perçois autre chose qui me dépasse et qui me paraît profondément lié au sens même de ma présence sur cette terre, quelque chose qui est en moi, en chacun de nous et autour de nous…

Mais quoi ? Je n'en sais rien.

C'est pour moi une question sans réponse.

Partir de moi m'oblige également à constater que je ne suis pas sauvé. Je ne me sens pas du tout 'sauvé' du mal. Il est là, bien là autour de moi, en moi. Et je ne vois pas non plus que les enfants qui meurent toutes les cinq secondes de la faim soient sauvés.

Et je vois bien aussi l'égoïsme en moi et autour de moi.

Qui peut me tirer de là ?

Il me semble que je ne peux être sauvé que par les hommes et les femmes que je rencontre et qui me permettent de trouver le sens de tout cela, en moi-même.

Le salut, pour moi, c'est de se reconnaître aimable sans avoir à le mériter, sans avoir rien à prouver.

Ce n'est pas de la suffisance ni de la prétention : c'est la certitude d'être aimé tout en étant totalement 'visible', sans avoir rien à cacher de soi.

Ce n'est pas non plus l'indifférence de ce que les autres en pensent : c'est un état de confiance, d'ouverture, de non-peur qui fait qu'on dit de quelqu'un qu'il ou elle est 'bien dans sa peau'.

Cet état de grâce peut advenir très tôt dans une vie humaine, lorsqu'on a la chance d'être 'bien' aimé par ses parents. On le reçoit alors comme un cadeau, sans même s'en rendre compte. On a naturellement cette confiance en soi, ce contact facile avec les autres, cette absence de peurs … Quel cadeau, quelle chance !

Je pense souvent aux parents de Jésus qui lui ont donné cela : quels gens extraordinaires ce devaient être ! Qu'il devait être bon de franchir le seuil de cette maison !

Mais le plus souvent, cette confiance en soi, ce 'salut' intérieur est le résultat d'une conquête difficile, d'une découverte progressive de moi et des mécanismes que j'utilise inconsciemment pour me cacher, du 'lâcher prise' difficile et douloureux de ces paravents, de l'apprentissage de l'amour de soi par la relation à l'autre, bref, de tout un cheminement, du travail de toute une vie.

Certains n'y arrivent jamais.

Ce salut, je peux l'apporter aux autres par le regard que je pose sur eux à partir du moment où je suis moi-même libéré.

De la même manière, je le reçois toujours des autres et surtout dans les relations privilégiées et libératrices que sont l'amour du couple, l'amour des parents ou l'amitié.

Je crois que je ne suis sauvé que par la découverte de la bonté chez l'autre, chez les autres. C'est cette découverte qui éveille la bonté en moi. A ce titre, Jésus - et tous les hommes et les femmes compatissants et aimants - me montrent un chemin de sens et d'unité : ils me sauvent.

Le salut n'est pas quelque chose à espérer pour une vie future. Le salut, c'est ce qui me sauve du non-sens, ici et maintenant. Ainsi le sens, le salut, pour celui qui meurt de faim, c'est la nourriture, pour celui qui meurt de soif, c'est l'eau, pour le voisin qui meurt de solitude, une heure de compagnie.

Dans tous ces cas, le salut n'a rien à voir avec Dieu, ou du moins avec le Dieu qu'on m'a enseigné. Il relève plutôt de ce qu'il y a de plus élevé dans l'homme, de ce que Bernard Feillet appelle 'le divin', cette compassion, cette humanité qui est en moi, en nous.

Qu'on l'appelle Dieu ne me dérange pas.

Mais ma question est toujours là : Dieu pour moi, (c'est qui ?) c'est quoi ?

Je suis sur ce chemin insécurisant et responsabilisant tout à la fois : au début, pour moi, Dieu était 'là-haut'. A cette époque, il a été parfois, mais rarement, une certitude.

Il me semble aujourd'hui qu'Il ne le sera plus jamais.

Dieu est devenu pour moi parfois intuition, souvent question, le plus souvent doute et recherche. L'intuition de Dieu, ce sont pour moi les moments de grâce, ceux où je 'perçois' le Divin. […]

Ainsi en est-il du divin : pressentir la transcendance en moi nécessite un certain vide, un certain temps, une certaine attention sans lesquels je n'entendrai, ne verrai, ne reconnaîtrai pas l'essentiel.

Le Divin est ainsi absent à tous ceux qui courent, s'agitent, font du bruit, à tous ceux qui se pré-occupent …

Hélas, l'Eglise a voulu nommer le Divin. Elle a voulu le dire, elle a voulu être l'intermédiaire incontournable entre le Divin et nous. Ce faisant, elle a éteint les étoiles et je n'entends plus rien de la transcendance ni du Divin dans toutes ces affirmations, ces dogmes, ces rites, cette agitation sans fin qui fait littéralement écran entre le Divin et moi. L'Eglise fait tellement de bruit qu'il me faut bien m'en éloigner un peu pour retrouver le contact, rallumer mes étoiles.

Revenons à Dieu.

Pour mon esprit, mon intelligence, ma faculté de raisonner et de comprendre, Dieu - selon la définition 'nominale' du début -est une aberration. Cela n'existe pas.

Et surtout pas celui qu'on m'a enseigné, celui du Credo.

Mais, comme Obélix, je suis tombé dans la potion magique quand j'étais petit et parfois, je me surprends à y croire, à avoir envie de lui parler et, encore plus vexant, à lui demander des choses… Et alors, paradoxalement, parfois quand ça va très mal ou parfois quand ça va très bien, je me surprends à le prier.

Il existe en moi quelquefois le sentiment puissant d'être devant quelque chose qui me bouleverse et me remplit d'une émotion que je ne puis nommer.

Ce peut être dû à la splendeur d'un coucher de soleil, à l'écoute d'un passage particulièrement émouvant de Bach ou de Beethoven, à un acte d'humanité pure qui se passe devant moi et, tout-à-coup c'est là, en moi, émotion pure, poignante, qui me fait monter les larmes aux yeux.

Présence…

Dieu ? …

En tout cas, si c'est Dieu, c'est du domaine de l'irrationnel, une intuition qui me laisse, non sur ma faim - car à ces moments-là je suis plutôt comblé, meilleur - mais en état de surprise et de questionnement. Dans un état de question fondamental : Qu'est-ce que c'est ? Qui es-tu ? Que me veux-tu ?

Plénitude. Contemplation. Question sans réponse.

Et ce n'est pas le coucher de soleil en lui-même qui me fait question, mais l'émotion qu'il suscite en moi. Et pourquoi un jour et l'autre pas ? Est-ce mon écoute seulement qui est insuffisante ?

En y réfléchissant, je crois bien qu' 'intuition' est le meilleur mot que je trouve pour dire Dieu, parce que c'est quelque chose que je ressens, en dehors de toute démarche intellectuelle, une présence, une émotion en moi que je ne peux définir et qui me dépasse tout à fait.

Je pense que cette intuition est fondamentale, première, à la base même de la question de Dieu en moi. Elle est la source de mon désir, le moteur de ma recherche.

Une autre dimension de cette intuition, c'est que je ne suis pas seul à la ressentir. Une autre dimension de cette question, c'est que je ne suis pas seul à me la poser.

Par elle, je me sens 'relié', partie prenante de la grande aventure humaine qui se joue sur notre terre, ici et maintenant : des millions d'hommes et de femmes font la même expérience, se posent les mêmes questions. C'est bien cette expérience-là qui met les hommes sans cesse en recherche et en route. C'est bien de cela que témoignent les mystiques. C'est bien à cette question-là que les religions se proposent malheureusement de répondre.

Cette expérience-là devrait- me semble-t-il - être le fondement de la fraternité humaine. Reconnaître en l'autre la présence de Dieu, n'est-ce pas reconnaître son humanité, reconnaître en lui un frère ?

Mais les ennuis commencent dès qu'on veut mettre un nom sur ce qui nous arrive, donner des réponses, codifier… alors, de la fraternité que cela devrait susciter, nous en arrivons si vite aux guerres dites 'de religion' que c'est à n'y rien comprendre.

Dieu … question.

Dieu … problème.

Dieu, au coeur de l'homme, au coeur de la guerre.

Croire en l'homme dans cette espérance que l'accomplissement de l'homme sera la révélation de Dieu. Et ne rien prétendre d'autre que de devenir un homme pour que vienne le temps d'éternité où il nous sera enfin possible, en Dieu, de nous aimer nous-mêmes et d'aimer Dieu (2)

Que c'est difficile !

J'ai beaucoup aimé cette définition de Dieu, très féminine, que nous a faite dernièrement Geneviève, une amie : pour elle, comme elle le dit elle-même, "Dieu, c'est l'Amour en moi".

Il me semble que la femme - faite pour accoucher, nourrir, materner - voit plus facilement, plus globalement, plus physiquement Dieu en son sein que l'homme, plus orienté vers l'extérieur, les 'idées' et l'action.

Mais quel apaisement de percevoir Dieu comme cela ! Quelle libération de la peur, quelle ouverture à la confiance et à la liberté ! Quelle force !

Par ailleurs, si Dieu n'existe pas en dehors de cet 'amour en moi', de cette humanité qui est en moi et que je reconnais en chacun de nous, alors, je ne peux plus l'appeler à l'aide. Il ne me reste plus qu'à retrousser mes manches pour le faire vivre et grandir.

Vertige de ma responsabilité !

Michel Fontaine

(1) Extrait du livre "de Dieu à Jésus … itinéraire d'un croyant" de Michel Fontaine. Ed. Shop my Book mars 2013. 200 pages
E-mail : fontaine_bonhomme@scarlet.be Michel Fontaine Thier du Hornay, 31B2 – 4140 Sprimont
Vous pouvez obtenir ce livre en versant directement au compte BE71 7506 5444 0469 de Michel Fontaine 15€ +3€ de port soit 18 € pour la Belgique ou 15€ + 7€ de port = 22€ pour l'Europe, en spécifiant bien l'adresse complète d'expédition. (retour)
(2) Bernard Feillet . L'arbre dans la mer. - p.60 (retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Dieu
commenter cet article
1 avril 2013 1 01 /04 /avril /2013 13:50
Bernard Feillet Le destin de Dieu est-il entre les mains de l'homme. (1)
Bernard Feillet
LPC n° 21 / 2013

Quand nous parlons de Dieu, nous parlons toujours de l'homme qui se questionne sur Dieu.

Le Dieu dont il s'agit est le Dieu saisi dans le devenir temporel de notre humanité. Evoquer Dieu c'est tenter de saisir le déroulement de ce Dieu dans le temps et dans l'histoire des civilisations, c'est à dire dans le seul domaine qui nous est accessible qui est celui de la temporalité. On peut aller jusqu'à dire que nous n'avons aucun accès au Dieu éternel, ni aucune possibilité d'évoquer ce Dieu éternel. Notre Dieu est saisi ou du moins évoqué dans la compréhension du temps des civilisations humaines, seul lieu dans lequel nous pouvons nous tenir. En ce sens nous ne disons jamais Dieu en soi, mais nous tentons d'évoquer Dieu en nous et entre nous, dans le secret de notre être, dans la vision de notre histoire humaine, habités peut-être par la nostalgie de n'être pas des dieux.

Le Dieu de notre humanité

Le Dieu dont nous parlons entre nous ou que nous évoquons dans le secret de notre interrogation n'est jamais Dieu saisi dans la plénitude et l'isolement de son mystère, mais le Dieu de notre humanité. Parler du Dieu éternel est un concept insaisissable. Il s'agit toujours dans notre silence comme dans notre discours ou dans notre prière du Dieu évoqué dans le devenir du temps de notre humanité. (…)

Quand je dis Dieu je ne parle que de moi : de mon désir que j'appelle ma foi, de mon attente que j'appelle mon espérance, de ma présence inventive dans le devenir de l'humanité que j'appelle l'amour. Il n'y a pas de théologie qui puisse échapper au champ clos de notre connaissance humaine. On peut même traduire cette expérience fondatrice en quelques mots décisifs : il ne s'agit pas de Dieu quand je prononce le nom de dieu, mais de mon humanité traversée par le désir de l'infini insaisissable.

L'intuition fondatrice de toutes les religions est d'avoir tenté d'établir un discours sur Dieu – c'est à dire une "doctrine" - qui donne le sentiment d'atteindre Dieu, alors que le discours des religions ne parle que de l'homme s'interrogeant sur cette évocation rien qu'humaine de Dieu. De ce Dieu qui n'a rien dit. L'invention géniale du christianisme est d'avoir tenté de replacer l'expérience insaisissable de Dieu dans l'humanité saisissable de Jésus. Cette intuition est superbe, mais il y a lieu d'en faire modestement usage afin qu'elle ne s'évanouisse pas dans une théologie qui prétendrait posséder la connaissance et qui du même mouvement épuiserait le désir d'approcher le mystère de Dieu et se détournerait de l'attente infinie.

En ce sens, la théologie devra se contenter d'élaborer un système de pensée et de formulation qui sera l'expression d'une étape de la pensée liée à la culture d'une époque et à la sensibilité – combien variée – des peuples et des cultures. (…)

Nous entrons ainsi dans le dynamisme créateur de la foi. Et nous rejoignons l'entreprise des passionnés de l'aventure spirituelle, créatrice de présence et de communion entre les êtres. (…)

Nous tentons de rejoindre dans notre existence les signes qui nous permettent de dire que l'évocation de l'infini nous permet de mieux traverser l'itinéraire de nos limites. Les limites nous gardent modeste et l'infini est une annonce de ce que nous ne sommes pas encore. C'est ici une prise de conscience radicale que de reconnaître dans la modestie de notre parcours que l'infini nous parle y compris dans le champ limité de notre petite existence. Et il n'est pas ridicule de penser que nous n'avons que l'expérience morcelée et bien courte du temps et que cependant l'évocation de l'infini ne nous paraît pas étrangère à notre désir d'être et de vivre.

Révéler l'homme à lui-même

L'entreprise de la recherche de l'infini à travers l'intensité d'un regard vers l'ultime se vit dans le paradoxe d'aller vers Dieu sans Dieu et de maintenir non pas sa présence active dans l'histoire de notre humanité, mais l'évocation libératrice de son nom pour permettre à notre humanité d'être créatrice de son destin. Notre histoire d'hommes est une entreprise non pas pour révéler Dieu au monde, mais pour révéler l'homme à lui-même. C'est ici que la relation entre la théologie qui parle de Dieu et de son histoire insérée dans l'histoire des hommes d'une part et l'anthropologie qui parle de l'homme dans son devenir humain d'autre part, sont une même histoire et un seul champ d'investigation de l'étonnement d'être au monde.

Mettre Dieu à distance

Si nous mettons ainsi Dieu à distance, serait-il paradoxal d'explorer la voie du devenir divin dans le déroulement historique d'une humanité toujours humaine et qui ne craindra pas de se dire trop humaine ? Mettre Dieu à distance serait alors une tentative pour créer un espace de créativité pour l'histoire du devenir humain. Il ne s'agirait pas de camper dans le champ clos d'une humanité sans dieu, mais de maintenir le champ ouvert d'une humanité capable d'assumer l'interrogation du devenir du divin, comme une réalité inséparable du devenir humain. En somme l'évocation du divin comme champ ouvert et sans limite du devenir humain. Nous ne serons jamais trop humains pour évoquer le dynamisme du divin.

Cette tension entre l'humain et le divin ne permet pas de désigner un vainqueur dans la dialectique du divin et de l'humain. Comme pour une pièce de monnaie le côté pile et le côté face sont inséparables. Les philosophes athées n'ont pas été les moins bons défenseurs de l'évocation de Dieu, ils ont même contribué à ne pas infantiliser l'humanité en évoquant vulgairement le nom divin. (…)

Ainsi sommes-nous invités (…) à nous demander comme des enfants de chœur : « Qu'est ce que je dis quand je me dis croyant ? »

Ou même en poussant plus loin l'interrogation : "Qu'est-ce que je fais là ?". Et d'entrer ainsi dans l'étonnement du devenir de la foi, de ma foi.

S'agit-il de la foi comme adhésion à une doctrine sur Dieu, ou sur la structure théologique d'une religion, ou sur Jésus comme mystère de Dieu, ou sur une vision de l'homme trouvant son accomplissement en Dieu, ou en épuisant toutes les descriptions de quelque chose sur Dieu ?…

Ou sur un peu de toutes ces questions selon les âges de la vie et les circonstances de bonheur et de malheur de l'itinéraire singulier de chacun ? (…)

Le vertige de l'inconnaissable

Et si au fond la question était tellement plus simple, confrontée à toutes les vicissitudes de l'existence, et pourrait se formuler ainsi : qui suis-je devant Dieu et qui est Dieu pour moi ? Il s'agit d'une confrontation entre ce que nous pouvons saisir de notre condition humaine à l'univers pressenti mais inconnu de l'ultime annoncé et qui demeure inexploré. Le paradoxe est que nous ne pouvons atteindre l'inconnaissable par définition et que nous ne pouvons nous satisfaire de ce qu'il nous est possible de connaître. Pascal ainsi s'est tenu dans le vertige de l'inconnaissable. Mais de l'inconnaissable il n' a connu que le vertige. La puissance de sa pensée est d'avoir saisi le vertige de l'inconnaissable sans prétendre en avoir la science.

Tel est le paradoxe qui à notre connaissance est le propre du vertige humain. Nous ne pouvons pas vivre sans évoquer l'infini et nous ne pouvons en saisir la connaissance. De cette connaissance nous n'avons pas la science et il ne nous reste que la fascination du vertige. Plus nous avançons vers l'inconnu de cette espace sans limite, plus nous sommes convaincus de notre ignorance.

Bien loin d'être désespérés du constat de l'insaisissable, plus cela que nous nommons Dieu nous échappe, plus nous sommes émerveillés d'être confrontés à l'évocation de l'ultime. Et nous trouvons même une certaine paix, sans renoncer à l'évocation du Dieu comme l'ultime inconnu, à reconnaître que "Dieu est au delà de Dieu" et qu'il nous est possible de nous réjouir d'être invités – invités par Qui ?– à "aller vers Dieu sans Dieu".

Pour être justes il faudrait que les théologiens ne publient que des pages blanches, à moins de renoncer à toute connaissance sur Dieu pour se livrer à l'exploration de l'inconnaissance de ceux qui s'inquiètent du Grand Inconnu Insaisissable. Ces écrits de la nuit des mystiques existent, ils ne nous enseignent pas sur Dieu, mais sur l'homme passionné de Dieu. (…) Il est nécessaire à ceux qui se livrent à cette tentative de n'en tirer aucun pouvoir et surtout aucun profit, sous peine de falsifier l'expérience de l'inconnu. Cette attitude est rude. Elle s'inscrit dans la plénitude du vide, calmement, le regard porté plus loin que le chemin. On est surpris de trouver ici une correspondance avec la devise des cavaliers de dressage : "Calme, droit et en avant". (…)

Témoins de notre propre foi

Nous nous tenons ici assez loin de la culture du credo : la foi définie et contrôlée comme la seule expression possible de "l'être chrétien". L'exacerbation de cette foi labellisée et dominante s'est exercée avec l'Inquisition et les bûchers pour les hérétiques. A l'opposé de ce système se tient la reconnaissance spirituelle de chacun comme "témoin de sa propre foi" . Il serait souhaitable que tout croyant puisse être humblement croyant et contemplatif de la foi de tous les autres croyants. La foi d'une église serait alors la dynamique de la communion dans le partage de la foi de chacun. Je redoute les gardiens de la foi comme système de contrôle et d'exclusion et je serais tolérant à l'égard des intégristes dans la mesure "où ils ne mordent pas". De toute manière l'expression de la foi définie et formulée ne peut rendre compte de la singularité de la foi de chacun. Seule la mort, sans doute. (…)

Prend sens ici dans la rencontre de notre être limité et de l'immense, cette prière de Marcel Légaut, prière qui témoigne du mûrissement de toute une vie :

"O Toi qui es Toi-même dans le fond de mon être, donne-moi d'être attentif dans le fond de mon être, reçois de moi l'accueil de mon attente, dans mon silence." Prières d'homme – Aubier – 1978

Habité du désir de Dieu

Le mystère de Dieu et le mystère de l'homme sont un seul et unique mystère. Je ne peux reconnaître l'un sans être confronté à l'autre. Ils sont en moi indissociables, ce qui ne veut pas dire confondus dans l'approche et la présence que je leur reconnais dans l'invention de mon humanité. Ainsi je maintiens l'altérité de Dieu et je ne cède pas à la facilité du panthéisme. Je me reconnais habité du désir de Dieu et j'avance vers Dieu dans l'ignorance de Dieu, conforté justement par cette ignorance. Je n'ai même aucune certitude sur Dieu, mais je ne doute pas du désir que j'entretiens d'avancer dans la découverte de ce qu'il est ou plutôt de cela qu'il n'est pas. Ce désir entretient en moi la passion de l'impossible.

Beaucoup d'êtres ont perdu le désir de Dieu parce qu'ils se sont contentés de leur croyance en Dieu. Les religions ont encadré leurs fidèles pour en faire des croyants. Elles leur ont transmis le code de la croyance et ils n'ont pas été invités à découvrir au plus profond de leur être quel est ce mystère qui les habite, alors que le mystère de Dieu est au delà du Dieu de la croyance. L'adhésion de la foi est initiatique.

Ce que je demande aux religions c'est de me rendre contemplatif de la spiritualité de l'humanité entière et de ne pas m'enfermer dans un enseignement sur Dieu qui se résume en un Credo obligatoire. Certes la contemplation du mystère de Dieu s'enracine dans la culture des religions. J'attends de la tradition chrétienne qu'elle me donne cette assise. Et j'aime ainsi m'asseoir dans la tradition chrétienne pour devenir contemplatif de la spiritualité du monde. Aussi je demande aux religions de ne pas rendre par intransigeance la foi impossible et de maintenir les cieux ouverts.

Contemplatifs du mystère de Dieu en l'autre

Je retrouve dans ce qu'a été Jésus ce regard contemplatif du mystère de l'autre comme il a été contemplatif de la vie de la Samaritaine. Jésus n'a pas prétendu imposer sa foi. Sa vision propre l'a rendu attentif au secret de l'autre. Il n'est pas grave que Jésus soit mort, qu'il soit absent. Dans le cadre de l'expérience chrétienne, ce qui est grave c'est que nous ne vivions pas de son absence, que son absence ne nous alerte pas sur la nécessité d'être, nous aujourd'hui, les contemplatifs du mystère de Dieu en l'autre, à la suite de ce que Jésus a été. Jésus ne s'est pas incrusté. Il est passé et cela a suffi pour révéler la présence de Dieu au monde. Ainsi ce qui s'accomplit dans l'humanité est plus décisif que ce qui s'accomplit dans les structures des religions. Etonnés d'être croyants de foi et non croyants de doctrine, provisoires nous aussi et nécessaires, présents au monde et porteurs d'infini, nous serons portés par l'instant d'éternité qui fait du temps humain le sacrement de l'éternité. Chaque instant qui passe nous donne, jours après jours, d'être les visionnaires de l'infini.

Jésus en son temps. Et nous dans le nôtre.

Cette relation du temps et de la vision vers l'infini est à la fois lumineuse et profondément déstabilisante pour la référence permanente dans la culture chrétienne à Jésus.

Je ne sais s'il est bien prudent d'aborder la question de la place de Jésus dans la culture chrétienne et même de remettre en cause son statut dans l'élaboration du credo et de la théologie des églises chrétiennes.

Mais après tout ne sommes-nous pas sur terre pour nous inquiéter de la recherche de la vérité vivante. Je ne peux ici qu'être iconoclaste, mais je tente de l'être humblement ou plutôt de tenter de partager non pas une nouvelle doctrine mais une ouverture vers une recherche qui pourrait annoncer un dépassement des formulations de la foi et rejoindre les interrogations contemporaines sur la « divinité » de l'homme Jésus. L'enjeu est fantastique car il déplace la doctrine traditionnelle de l'histoire de l'Eglise et rejoint les exigences critiques de la pensée contemporaine. Le saisir permettrait peut-être de ne pas rendre impossible la foi en Jésus témoin du mystère du Dieu infini.

Mais Jésus qui ne serait que le Jésus que ses contemporains connaissaient : un prophète du devenir du mystère de Dieu dans l'accomplissement de l'humanité.

Une image peut éclairer cette hypothèse en déplaçant une autre conviction : Jésus, comme tout homme, a connu la mort et son corps n'est pas sorti vivant du tombeau. Il n'est pas miraculeusement ressuscité, mais par la mort, ainsi que tout homme peut l'espérer, il est entré dans le mystère de Dieu, après avoir accompli sa mission parmi ses contemporains. Daniel Rops n'aurait pas accepté que je fasse ici usage de son titre, mais il me convient : "Jésus en son temps". Et nous dans le nôtre. Et les générations futures dans le temps de leur avenir. Ceci n'est pas une provocation, mais une acceptation que chaque siècle – et même chaque génération – soit créateur de sa propre foi.

Ainsi, Jésus investi du mystère de Dieu était un homme de son temps comme il nous revient d'être de l'humanité de notre temps. Et la répétition du "credo" ne nous dispense pas d'être les créateurs de notre foi. Beaucoup de nos contemporains – sans la formuler – partagent cette interrogation ? Marcel Légaut – et après lui le cardinal Ratzinger – disait d'une manière profonde et heureuse : "Jésus était de Dieu". Nous est-il possible d'explorer cette évocation ? En tous cas elle nous invite à ne pas matraquer la foi de nos contemporains par des affirmations trop brutales afin de laisser ouvert le champ de la découverte infinie dans l'accomplissement de chaque destin. Si nous sommes contemplatifs de ce qu'a été Jésus, il nous faut aussi être contemplatif du devenir spirituel de l'humanité contemporaine.

Bernard Feillet

(1) Extraits d'une conférence de juin 2012, à St Jacut – France. Les sous-titres sont de la rédaction. (retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Dieu
commenter cet article
1 juillet 2012 7 01 /07 /juillet /2012 12:50
Christian Biseau Je doute… du "divin".
Christian Biseau
LPC n° 18 / 2012

Les étapes d'un questionnement

Pour nombre de personnes qui se réfèrent, ou se sont référées, au message de l'Évangile, trois étapes sont souvent rencontrées dans leur cheminement.

Ou plutôt trois niveaux de questions, schématisés ici à gros traits :

Le premier niveau concerne le malaise par rapport à un fonctionnement désuet de l'institution-Église : la façon de travailler de la Curie, l'absence globale de démocratie, la coupure sacerdoce/laïcat, la place des femmes dans l'Église, tout ce qui touche à l'état clérical, etc.

Ceci étant une question de ҅structures҆ , l'essentiel de la foi n'étant pas concerné.

Ce niveau va de pair, bien sûr, avec un désaccord fréquent, croissant, avec tant d'affirmations romaines, notamment dans le domaine de la morale.

Le deuxième niveau porte sur le contenu de la foi.

La question arrive un jour : "Au fond, qu'est-ce que je crois ?" Cela concerne des affirmations, des expressions déjà présentes dans les textes fondateurs, notamment chez Jean et chez Paul (l'identité de Jésus, la nature du Salut, etc.). Elles seront formalisées plus tard, en particulier avec les grands conciles des 4ème-5ème siècles, puis reprises dans nos ҅Credo҆.

On rencontre là tout un appareil conceptuel hérité d'une autre culture. Et un langage de la foi devenu "in-signifiant" pour aujourd'hui.

Donc, nécessité de ҅revisiter҆ les grandes affirmations chrétiennes : entreprise ambitieuse, qui n'est pas à l'abri de dérapages (jeter le bébé avec l'eau du bain) et pourtant absolument inévitable, indispensable.

Et puis, et puis…. arrive le troisième niveau.

Voilà que la quête se fait plus radicale, portant sur 'Dieu' même.

Parce qu'il devient impossible de 'penser Dieu' comme un Être suprême que certes nous affirmons plein de 'bonté' et de 'miséricorde', mais au-dessus de nous, extérieur au monde, un Souverain régnant sur la 'Création' et sur l'Histoire. Certes un 'Père', mais comme une figure patriarcale, dirigeant le monde, ayant un 'plan' pour lui, et dont les humains ne peuvent être autre chose que des obligés. Un Dieu que l'on prie, que l'on implore, dont on cherche à faire la 'volonté', ce qui n'empêche pas de vouloir l'aimer aussi.

Et, prenant acte du vide qui a englouti les représentations 'religieuses' héritées, l'on se retrouve écrasé par l'impossibilité de penser un 'autre monde', un Dieu du ciel, de l'au-delà, extérieur à notre monde.

L'enjeu

La question est devenue  : comment aujourd'hui parler de Dieu ?

Comment dire l'altérité du Tout-Autre sans tomber dans l'extériorité d'un Tout-Puissant ?

Peut-on parler de Dieu comme de "Quelqu'un" ? Cela a-t-il un sens ?

Ces questions apparaissent vertigineuses pour quelqu'un qui continue à se dire chrétien. Parce que c'est l'Évangile même qui est en cause.

Comment douter en effet que, pour Jésus, Dieu soit Quelqu'un ? N'est-ce pas être amené à prendre une bien grande distance par rapport à l'Évangile ?

Et pourquoi pas, diront certains ?

Et on va rappeler que Jésus est – évidemment – un homme de son temps, avec les concepts, les représentations de son époque.

Au fond, dira-t-on, de même que nous avons été amenés à prendre radicalement nos distances par rapport à des récits de nature symbolique, parfois emprunts de mythologie, tels que les récits de création, de même l'immense fossé culturel qui nous sépare des rédacteurs des évangiles nous incite à réinterpréter, là aussi de façon radicale, les récits évangéliques.

Et d'ailleurs, n'est-ce pas la fidélité même à Jésus qui nous pousse à poursuivre la quête, à continuer le chemin, à être nous-mêmes, à tenter de dire les choses avec notre culture à nous, à être libres ? Exigence de vérité et d'authenticité.

Donc, ce n'est pas parce que Jésus restait attaché à la transcendance d'un Dieu personnel, que nous aujourd'hui nous devrions suivre la même voie.

Le premier impératif pour nous reste de nous libérer des conceptions d'il y a 2.000 ans.

D'où, sans doute, la préférence pour un mot tel que "le divin", afin de contourner les ambiguïtés qui accompagnent le discours habituel sur Dieu.

Le doute

Certes, mais il m'arrive quand même de douter de la pertinence de la voie indiquée par ce mot de "divin".

Et de pressentir comme une contradiction.

En effet, d'un côté, on va valoriser les textes qui montrent l'être exceptionnel qu'a été Jésus, l'audace avec laquelle il dénonce les impostures et hypocrisies des puissants, abroge la loi du talion, etc., donne la première place aux 'petits' et aux exclus, retournant complètement les évidences et l'éthique de son temps, et ceci aussi bien par ses actes que par ses paroles ; ou bien osant affirmer, seul contre tous, que Dieu n'est pas tel qu'on l'enseigne depuis des siècles. Et que son Règne naît dès aujourd'hui au creux de l'humanité de chacun, et non pas dans la domination fracassante des peuples.

Mais ce qui fait question, me semble-t-il, c'est que, dans le même temps, on va récuser les textes où Jésus parle de son 'Père', expliquant qu'il reste finalement bien prisonnier du 'matériel culturel' de son époque puisqu'il ne peut s'empêcher de se référer à un 'Dieu' 'personnel'.

Comme si les deux choses n'étaient pas liées : l'autorité de Jésus et sa relation confiante, y compris dans l'extrême de la déréliction, avec celui qu'il appelait son 'Père'.

Et pourtant, où s'enracine la fulgurance des invectives à l'adresse des scribes et pharisiens ? D'où surgit la lumineuse intuition d'un Dieu qui n'est plus ni puissant ni justicier mais seulement un 'Père' n'ayant rien d'autre à proposer que la gratuité d'un inépuisable amour ?

Où ? Sinon dans les longues nuits de silence et de face à face avec son Dieu, se nourrissant de l'intimité avec Lui que Jésus découvre petit à petit et qui illumine sa vie : cheminement manifeste dans la discrétion même des textes.

Nécessaires guillemets

Il me semble qu'on peut dire que, dans les textes fondateurs du nouveau testament, l'antique figure d'un Dieu extérieur, maître du monde, etc., héritage de nombreux siècles, continue à rôder, mais qu'il y a aussi – comment le nier ? - l'émergence d'une Parole neuve, celle d'un Dieu tout autre, un 'Abba' qui n'est que relation aimante.

Et il me semble que notre tâche aujourd'hui, dans la fidélité à ce qu'a initié Jésus, est de continuer à explorer l'horizon qu'il a ouvert et à essayer d'en rendre compte avec nos mots.

Et que ces mots seront toujours encadrés de guillemets :

'Dieu' pour rappeler que la réalité visée restera toujours tellement insaisissable et mystérieuse !

'Personne' puisqu'on ose l'appliquer à cette réalité mystérieuse.

'Père' parce que c'est un mot tellement connoté culturellement !

'Amour', parce qu'on sait tous les pièges que ce mot peut transporter.

'Présence', parce que cela pourrait désigner quelque chose de bien éthéré, etc.

Il est bon que nous ayons appris à nous défaire des discours sur Dieu.

Et qu'à aucun moment nous n'oubliions les limites et les fragilités de nos mots humains. Mais les guillemets qui encadrent ces mots sont là pour libérer toutes les richesses symboliques, analogiques, voire poétiques, bien présentes au plus profond de ces mots.

Ces richesses qui, bien mieux que les mots sages et bien rangés des savants, disent aussi bien la puissance de vie au coeur du cosmos que la tendresse d'un regard enveloppant le plus intime de l'humanité de l'homme.

Et qui autorisent une parole modeste, humble, balbutiante, mêlée de beaucoup, beaucoup de silence, sur le 'mystère de Dieu'.

J'ai dit douter de l'expression "le divin".

Je la trouve bien timide pour rendre compte d'une réalité que seul le mot 'amour' permet de viser. Bien timide, et surtout tristement, tragiquement, impersonnelle.

Car qu'est-ce qu'une relation aimante sans vis-à-vis ? Qu'est-ce qu'un amour sans Sujet ?

Mais ce doute est aussi un appel à me nourrir des questions et de la réflexion des uns et des autres.

Christian Biseau

Published by Libre pensée chrétienne - dans Dieu
commenter cet article
1 octobre 2011 6 01 /10 /octobre /2011 19:47
Comment concevoir Dieu ? Théisme ou panenthéisme. (1)
Marcus Borg (2)
LPC n° 15 / 2011

Question :

Du début jusqu'à la fin, la Bible est l'histoire de Dieu. Elle n'est bien sûr pas écrite par Dieu. La Bible hébraïque est l'histoire de Dieu écrite par l'ancien Israël, et le Nouveau Testament est l'histoire de Dieu écrite par la communauté des premiers chrétiens, notamment telle que Jésus l'avait révélée.

Comment ces deux anciennes communautés ont-elles compris le personnage central de leurs récits ? Comment ont-elles conçu Dieu et sa relation au monde ?

Réponse :

La Bible donne à ces questions une réponse double.

D'une part, la Bible emploie un langage imagé qui présente Dieu comme une personne humaine, un roi, un seigneur, un père, une mère, un guerrier, un berger, un potier pour ne citer que certaines de ces images anthropomorphiques. Le seul fait que ces images soient nombreuses et diverses indique qu'il s'agit de métaphores. Dieu n'est littéralement aucune d'elles, il est comme un roi, comme un père ou une mère, comme un guerrier, un berger etc. Prendre ces métaphores anthropomorphiques à la lettre entraîne une notion de Dieu appelée "théisme surnaturel".

Dieu est considéré comme demeurant "là-haut", comme ayant créé il y a longtemps l'univers comme une entité séparée de Dieu. C'est donc de l'extérieur que Dieu intervient lorsqu'il le veut, notamment dans les événements les plus dramatiques rapportés par la Bible. La plupart du temps, Dieu n'est donc pas "ici" mais "là-haut". C'est ainsi que l'on dit : "Notre Père qui es aux cieux".

D'autre part, la Bible dit aussi que Dieu est "ici parmi nous" et plus proche même : Dieu est alors considéré comme l'Esprit immatériel enveloppant l'humanité et toute chose.

- Dans le livre des Actes, Paul dit de Dieu : "En lui nous avons la vie, le mouvement, et l'être" (17.28)

Ceci implique que Dieu n'est pas ailleurs, mais qu'il nous entoure : nous vivons et nous nous mouvons "en Dieu".

- Dans le Psaume 139 on trouve la même idée qu'on ne peut jamais être en dehors de Dieu. (7-11)

Où irais-je loin de ton esprit, où fuirais-je loin de ta face ?
Si je monte aux cieux, tu y es, si je me couche au séjour des morts, t'y voilà.
Si je prends les ailes de l'aurore, et que j'aille habiter à l'extrémité de la mer,
Là aussi ta main me conduira, et ta droite me saisira.
Si je dis : Au moins les ténèbres me couvriront, la nuit devient lumière autour de moi.

Dans l'hébreu de l'Ancien Testament, comme dans le grec du Nouveau Testament, le mot que nous traduisons par "esprit" signifie aussi "vent" et "respiration". Dieu est comme un vent, comme une respiration. À l'époque on ne concevait pas le vent comme une réalité matérielle, des molécules d'air en mouvement, mais comme une force invisible mais puissante. La respiration aussi est, en nous, comme une force invisible de vie.

Dieu est comme le vent qui souffle à l'extérieur de nous et comme la respiration qui est en nous.

Nous sommes en Dieu et Dieu est aussi en nous. Cette manière de comprendre Dieu se nomme en théologie le "Panenthéisme" dont le nom signifie en grec "tout est en Dieu". Dieu est à l'intérieur, dans nos âmes comme le Dieu du panthéisme, plutôt que dans le ciel. Il est le sang qui circule dans nos veines, le souffle qui monte en nous, le dynamisme créateur, le Saint-Esprit. Mais il est plus que nos âmes, il est aussi l'extérieur. Il nous entraîne à sortir de nous-mêmes, de nos sentiers battus et de nos habitudes, comme les Hébreux ont quitté l'Égypte pour marcher à travers la mer Rouge vers la Terre promise.

Ceci est fort différent de la conception théiste selon laquelle Dieu fait ce qu'il veut, à sa guise, comme un despote. Nous sommes en Dieu, nous vivons et nous nous mouvons en Dieu. Dieu n'est pas un être là-bas mais une présence en nous et autour de nous.

Dieu est en nous, il n'est pas sans nous, mais il est plus que nous. (3)

Il est normal de personnifier Dieu et de nous adresser à lui, dans la méditation et la prière, comme s'il était une personne, en lui disant "tu". Mais, si l'on prend cette personnification littéralement, on tombe dans le théisme surnaturel, Dieu devient un être à côté et en plus des autres êtres de l'univers et il s'éloigne de nous.

Il est d'ailleurs peu crédible dans le monde moderne, qu'un tel être existe là-haut. La conception du théisme surnaturel me semble responsable du refus de Dieu par l'athéisme moderne.

Par contre, la conception panenthéiste de Dieu ne génère pas de telles difficultés : un Dieu présent en nous et autour de nous, aussi proche de nous que notre propre souffle. Une religion qui ne consiste pas à croire en un Dieu qui existe ou qui peut-être n'existe pas, mais qui nous fait prendre conscience du Dieu qui est présent en nous.

Marcus Borg

(1) Sur le site "Protestant dans la ville" - traduction Gilles Castelnau (retour)
(2) Professeur de théologie à l'université de l’État d'Oregon, Etats-Unis (retour)
(3) NDLR : rejoint la réflexion bien connue de Marcel Légaut (retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Dieu
commenter cet article
1 octobre 2011 6 01 /10 /octobre /2011 15:49
Jacques Musset Une autre approche de Dieu. (1)
Jacques Musset
LPC n° 15 / 2011

La question est vitale

Pour un certain nombre de chrétiens vivant dans la modernité et s'interrogeant d'une manière critique sur l'héritage religieux qu'ils ont reçu, le discours officiel de l'Église sur Dieu ne va plus de soi. Leur sont en effet inacceptables des représentations toujours en vigueur, qui datent d'un autre temps et d'une autre culture que la leur. Ils se renieraient eux-mêmes en y adhérant. À plus forte raison, ces conceptions sont incompréhensibles pour des agnostiques et des athées. Pour les chrétiens insatisfaits, une autre approche de Dieu s'impose. Il en va de leur intégrité morale et intellectuelle. Ils ont un besoin irrépressible de chercher à exprimer, à nouveaux frais, la réalité mystérieuse que, depuis des millénaires, on appelle Dieu. C'est mon cas. Y arriverons-nous jamais ? Je ne sais mais nous devons, par honnêteté envers nous-mêmes, tenter l'expérience.

Il ne s'agit pas d'une simple démarche intellectuelle où nous nous contenterions de remuer des idées. En effet, c'est une entreprise vitale qui engage le sens même de notre propre existence. Cependant, c'est aussi avec notre intelligence et notre capacité de réflexion qu'il convient d'aborder la question. Cette démarche découle de la grandeur de l'homme. C'est une exigence à laquelle il n'est pas possible de se dérober. Pour ma part, ne pas y répondre serait une grave esquive, une sérieuse entorse au devoir de vérité et d'authenticité que je me suis donné comme règle de vie en tous domaines, en sachant par ailleurs qu'honorer cette exigence conduit à un cheminement sans fin et non à la prétention d'arriver un jour à une conclusion définitive et intangible. Il y a dans ce cheminement une sorte de défi impossible, comme le dit si bien René Char : "l'impossible, nous ne l'atteignons jamais ; il nous sert de lanterne".

Des discours qui ne sont plus crédibles

Comment dire Dieu aujourd'hui ? Nombre de chrétiens qui s'efforcent de réfléchir sont lassés d'entendre ou de lire des propos que l'on peut appeler surplombants, c'est-à-dire qui posent Dieu comme un postulat indiscutable, à partir de quoi tout s'organise et prend sens. On parle de Dieu comme si son existence était évidente, comme si l'on vivait dans son intimité, comme si l'on connaissait ses intentions. Ainsi retrouve-t-on très souvent le mot "Dieu" comme sujet grammatical de phrases comme celles-ci : Dieu a créé le monde, Il a établi l'ordre de l'univers, Il gouverne les coeurs et les événements, Il a pris l'initiative de se révéler, Il est amour, Il a un projet sur le monde et sur l'homme, Il souffre de la souffrance des hommes, Il a envoyé son Fils pour nous sauver, Il est unique et pourtant trinité de personnes, Il nous parle, Il a défini pour l'homme une manière de vivre qui doit le conduire au bonheur, Il a ressuscité Jésus et nous ressuscitera à la fin des temps, Il veut rassembler les hommes dans l'Église, etc… Comme ils en savent des choses ceux qui proclament ces affirmations sans l'ombre d'un doute ou du moindre questionnement !

Cette manière de parler de Dieu est celle du catéchisme officiel de l'Église catholique publié en 1997 et de bien des livres religieux. C'est également celle de la liturgie et de beaucoup de prédications. Il n'est pas étonnant que les gens s'ennuient aux messes. Dieu est mis à toutes les sauces et au service de toutes les idéologies et des pouvoirs religieux. Ces discours sont insignifiants pour ceux qui ont des exigences critiques. Poser comme a priori des affirmations dogmatiques indémontrables leur apparaît comme une facilité et elle l'est en réalité. Elle aboutit à camper sur des positions de défense intransigeantes ou permet de s'endormir dans un ronronnement confortable. Ces deux attitudes dispensent de chercher, de s'interroger, de douter, de remettre en cause les certitudes héritées.

On objectera que je fais fi sans précaution des nombreuses et diverses voies spirituelles qui, depuis la nuit des temps, affirment Dieu tranquillement sans avoir rencontré d'opposition. À cette objection, on peut avancer une double réponse :

D'une part, le mot Dieu n'a pas toujours existé ; c'est une création de l'homme (2). Il a émergé très progressivement à la conscience des humains pour désigner, dans leur quête de sens, la cause de phénomènes qui leur échappaient : la foudre, la sécheresse, la pluie, les inondations, les épidémies, les infirmités, la souffrance, la gestation des animaux et des humains, etc. Dieu ou les dieux étaient, croyait-on, à l'origine de ces réalités sur lesquelles on n'avait pas prise. On y voyait une récompense ou une punition. Peu à peu, avec les progrès des sciences, de la réflexion philosophique et de l'affinement du sens religieux, certaines représentations de Dieu sont devenues caduques. Beaucoup de choses dans le monde et le fonctionnement humain se sont ainsi expliquées sans qu'on ait recours à une cause divine extérieure. Le concept de Dieu s'est petit à petit décanté, purifié, approfondi, spiritualisé. Mais le langage officiel de l'Église reste empêtré dans des représentations d'antan.

Cette "naissance de Dieu" dans les consciences humaines s'est donc faite par étapes sur des dizaines de siècles, au gré des événements, des crises, des questionnements, des débats, des intuitions, des vérifications. En étudiant la Bible, nous pouvons observer l'évolution de la conscience religieuse du peuple juif sur Dieu au cours des sept à huit siècles qui ont précédé notre ère. Il est facile de démontrer que ses représentations se sont transformées et affinées en se confrontant à des événements critiques qui remettaient en cause les convictions traditionnelles (3). À travers les nombreuses voies spirituelles qui jalonnent l'histoire de l'humanité, des millions de gens ont été associés à cette aventure de la "naissance de Dieu" dont nous sommes les héritiers. Ces devanciers, chercheurs de sens, nous indiquent par là que la voie de recherche qu'ils ont suivie a été de partir de leur expérience humaine interrogée par le souci de vivre en vérité au plus intime. Les mystiques de tous les temps et de toutes les religions en sont une illustration. Leurs écrits en témoignent, telles ces quelques lignes d'un poème de Jean de la Croix (1542-1591), écrites en prison :

  • Je sais une source qui jaillit et qui fuit,
  • Mais c'est de nuit.
  • Éternelle source qui demeure cachée ;
  • Pourtant je connais sa demeure,
  • Mais c'est la nuit.
  • Sa clarté jamais n'est obscure,
  • Et je sais que d'elle toute lumière vient, Mais c'est de nuit.(4)

D'autre part, l'histoire des religions montre qu'après l'émergence des messages fondateurs issus de l'expérience intérieure de leurs auteurs, on les a transformés très vite en doctrines coupées de la démarche existentielle qui les avait fait naître. On s'est attaché à définir des contenus plutôt qu'à encourager une recherche personnelle et à entretenir un débat toujours ouvert. "Dieu" qui était une manière d'exprimer l'exigence appelant du plus profond de la conscience à l'authenticité avec soi-même et autrui, à l'ouverture de son être, à la recherche de l'essentiel, au dépouillement des illusions, au consentement à la réalité pour en faire une occasion de maturation, est devenu un enseignement didactique sur Dieu, sa volonté, ses préceptes.

Le dernier avatar en est le très épais Catéchisme de l'Église catholique de 1997, comptant 835 pages et présenté par le pape Jean-Paul II comme "une norme sûre pour l'enseignement de la foi". L'ambition de ce livre est de fournir une synthèse de la foi catholique qui se prétend la véritable foi en Dieu, reçue de Dieu lui-même. Aucune question n'est laissée sans réponse. On présente empilées les unes sur les autres les doctrines qui se sont ajoutées au cours des siècles, adossées aux précédentes et marquées par les cultures des temps. En le parcourant, on a l'impression de visiter un musée où est rangé soigneusement, dans de multiples salles, le "dépôt" du passé. On visite mais on ne se nourrit pas intérieurement. Comme on est loin du souffle qui émane de la Bible et des évangiles, invitant à oser vivre personnellement, communautairement et socialement dans l'authenticité, la justice et la fraternité ! C'est pourquoi s'interroger sur l'héritage reçu et remettre sur le métier l'approche du mystère Dieu dans le contexte de notre temps non seulement n'est pas impertinent ni iconoclaste mais essentiel. Tâche exigeante et risquée cependant, car ceux qui se sont essayés au long de l'histoire à revenir aux intuitions originelles et à les délester de multiples interprétations datant d'époques révolues, pour les actualiser et leur donner corps, ont été souvent réprimés, condamnés, voire exterminés.

Une approche qui part de l'humain

Si la voie "surplombante" de l'approche de Dieu que l'on peut aussi qualifier de "descendante" se révèle difficilement crédible dans le contexte de la modernité actuelle, face aux exigences critiques qui s'imposent consciemment ou inconsciemment à beaucoup de contemporains, que vaut la voie "ascendante" qui consiste à partir de l'expérience d'humanisation à laquelle se livrent les hommes et les femmes qui ont le souci de vivre vrai et de penser juste ? Cette voie empruntée avec la préoccupation de ne pas tricher avec soi-même – chemin fort exigeant – peut-elle être une approche actuelle du mystère de Dieu ? Si oui, de quel Dieu et à quelles conditions ? Si cette approche du mystère de Dieu n'est pas de l'ordre d'un simple sentiment intérieur trop lié à la subjectivité, à l'émotion, à la spontanéité, à la sincérité du moment, alors de quoi s'agit-il donc ?

Allons au coeur de ce que vivent les hommes dans leur aventure d'humanisation quand ils s'efforcent vaille que vaille de conduire leur existence dans une démarche d'authenticité, attentifs à débusquer les illusions, à se remettre en cause, à lier travail intérieur d'approfondissement personnel et ouverture à autrui dans l'épaisseur de leur vie quotidienne ? Qu'observent-t-ils ? Ce que chacun expérimente au tréfonds de son être, quelle que soit son histoire singulière, n'est-ce pas avant tout une exigence de vivre en vérité dans toutes les dimensions de son existence ?

Exigence de lucidité sur sa manière d'exister, sur la cohérence entre son dire et son faire, sur les héritages qui le conditionnent, sur ses ambiguïtés, ses limites, ses peurs, ses attachements, ses répulsions, ses illusions, son histoire passée…

Exigence de vivre vrai dans sa relation à autrui, exigence qui invite à l'écoute, à la compréhension, au soutien, au respect, au pardon, à la remise en cause personnelle…

Exigence de probité intellectuelle dans sa recherche spirituelle, dans l'appropriation, si l'on est croyant, de sa tradition religieuse, ce qui a pour conséquence de ne pas mettre de limites à ses questionnements ni au chemin à parcourir…

Exigence de recueillement pour se ressourcer, pour ne pas céder à l'activisme, aux illusions…

Exigence de consentir à la réalité telle qu'elle est pour en faire un tremplin de maturation, d'affinement, d'approfondissement, ce qui implique détachement et renoncement…

Cette exigence, sorte de voix intime, qui se murmure dans le silence ou s'impose parfois avec insistance et d'une manière récurrente, rejoint ce que Marcel Légaut appelait motion intérieure. À travers cette inspiration venant des profondeurs de son être et l'appelant à vivre en vérité, il lisait les traces en lui d'une "action qui n'est pas que de lui mais qui ne saurait être menée sans lui". Il en concluait qu'on pouvait "appeler cette action qui opère en soi l'action de Dieu sans nullement se donner de Dieu – et même en s'y refusant – une représentation bien définie".(5)

Démarche crédible ?

Que vaut cette démarche ? Certes, dans l'expérience de cette exigence, accueillie et mise en pratique, l'homme atteint l'humain le plus humain de lui-même, avec la conscience d'être aux limites de ce dont il est capable et aussi avec l'étonnement de pouvoir atteindre cette qualité d'humanité. Il éprouve alors la vérité de la parole de Pascal : "L'homme passe infiniment l'homme".

Mais ce sentiment de dépassement n'est-il pas que l'expérience fugitive de son propre accomplissement ? Autrement dit, le sentiment d'être, à certains moments, en situation de justesse intime avec soi-même, le monde et autrui, situation vécue dans une grande joie intérieure et une impression de plénitude, ne serait-il pas seulement la révélation de ce dont l'homme est capable et l'invitation pressante à marcher sur cette voie pour s'accomplir réellement ? Qu'est-ce qui autorise à postuler une Source extérieure à soi, bien qu'intimement liée à soi, pour rendre compte du sentiment de dépassement, de "transcendance", de plénitude, expérimenté aux heures de vérité si pleinement humaines de son existence ? Cette capacité qu'a l'homme de vivre à ce niveau éminent de profondeur, d'authenticité, d'ouverture à autrui, de don de lui-même, ne s'explique-t-elle pas par ses propres ressources, ressources cachées et si souvent méconnues auxquelles il a peine à croire tant elles sont peu exploitées ?

Trois positions possibles

La réponse à donner dans un sens ou l'autre ne peut être évidente. La perception de l'insondable au plus intime de chacun, à certaines heures de son cheminement, le laisse ouvert sur un mystère qu'il n'est pas facile d'identifier.

Trois positions sont possibles. Une première est de conclure par la négation de Dieu : dans l'expérience de dépassement vécue par l'homme, il n'est que de l'humain et rien d'autre.(6)

Une seconde position est d'affirmer, comme Marcel Légaut le fait, qu'au coeur même du mystère humain existent les traces d'une action qui n'est pas que de l'homme et qu'on peut référer à Dieu "sans nullement se donner de Dieu – et même en s'y refusant - une représentation bien définie comme celles dont par le passé les hommes ont usé si spontanément et si puérilement" (7). Ces deux manières de se situer sont des actes de foi, car l'une et l'autre ne sont pas démontrables par des arguments qui emportent d'emblée l'assentiment. Il y a, de la part de ceux qui professent pareilles assertions, un engagement de leur personne, ce qui ne signifie pas que cet engagement se pratique d'une manière aveugle. Chacun a des raisons qui lui sont propres de pencher d'un côté plutôt que de l'autre. Mais dans les deux cas, les démarches ne sont sérieuses et dignes de considération que si leurs auteurs s'impliquent dans l'approfondissement de leur propre humanité. Sinon, elles ne seraient que formelles ou purement cérébrales.

La troisième position possible est l'agnosticisme qui n'affirme ni ne refuse l'existence d'une action de Dieu au coeur de l'homme. Elle est aussi respectable que les deux autres si elle se situe dans une conduite questionnante au coeur d'un souci de vivre vrai et de penser juste, sinon elle n'est qu'une façon commode d'éluder l'interrogation.

Nommer n'est pas secondaire mais second

Nous venons de voir que les façons de nommer la source intime d'humanisation au coeur de l'être humain sont diverses et respectables. Il faut ajouter qu'elles sont relatives, car l'essentiel est d'abord pour chaque humain de répondre en vérité à l'exigence intérieure qui le sollicite. C'est là le terrain de l'expérience spirituelle par excellence. Nommer n'est donc pas secondaire mais second. En conséquence, les différentes voies spirituelles, religieuses ou laïques, ne sont pas des buts en soi mais des moyens au service de l'humanisation des êtres et du monde. Aucune n'est la voie royale par excellence, chacune n'est qu'un chemin singulier. L'oublier et prétendre détenir la vérité ultime, c'est aller vers le totalitarisme. L'histoire passée et présente le démontre. Si le critère d'authenticité des voies spirituelles est donc leur capacité à aider des humains à s'humaniser, celles-ci doivent sans cesse se ressourcer à leur message originel mais en le réinterprétant dans la modernité du temps. Ce message, né dans des conditions culturelles, religieuses, politiques, sociales singulières, a sans cesse besoin d'être actualisé et donc recréé en quelque sorte. Se contenter de le répéter, de même qu'absolutiser les ajouts postérieurs, est la plus grave des infidélités. De toutes façons, le simple ressassement de doctrines héritées d'un passé révolu a peu de chances d'avoir un écho chez les hommes et les femmes en attente spirituelle qui n'ont pas abdiqué leurs exigences critiques.

Qu'on soit croyant ou non, où gît l'essentiel ?

Que conclure en constatant les diverses positions possibles, chacune interprétant à sa manière la même expérience fondamentale d'humanisation vécue avec authenticité ? Pour moi, il est évident que ce qui unit fondamentalement les hommes ne se joue pas au niveau de leurs convictions philosophiques ou religieuses, mais dans la manière dont chacun s'humanise et contribue avec les autres à humaniser la société dans laquelle il vit. À sa mesure et selon ses limites. Tel est le terrain où se vérifie réellement la qualité d'existence des humains, qu'ils soient croyants, agnostiques ou athées. Quelles que soient les références spirituelles singulières auxquelles ils se ressourcent, c'est dans ce travail commun d'humanisation à dimension personnelle, communautaire et collective qu'ils se rencontrent vraiment, qu'ils communient, entretiennent leur vigilance pour rester en éveil et s'entraident à édifier des sociétés de justice et de fraternité. D'où l'importance capitale pour eux d'entretenir un débat ouvert, permanent et sans a priori afin de s'accorder sur des valeurs identiques et de les mettre effectivement en pratique. Ainsi, ceux qui croient au ciel et ceux qui n'y croient pas font-ils ensemble l'expérience du mystère humain qui suscite à la fois vertige et émerveillement.

Qu'on soit croyant ou non, la question fondamentale est donc pour tout humain : que fais-je de ma propre existence, comment la vivre en vérité ? (8) Personne n'y échappe à moins de se blinder intérieurement. Les exigences intimes dont j'ai parlé le sollicitent à un moment ou à un autre de son itinéraire. Les événements, les crises, la vie avec autrui, les responsabilités sont autant de lieux de questionnements et de choix.

Où je me situe personnellement ?

Finalement, où me situé-je ? Sans doute quelque part entre un agnosticisme ouvert et la profession de foi en un Dieu intérieur tel que l'évoque Marcel Légaut : (9)


Dieu,
Question nouée à l'homme qui prend conscience de soi.
Question, porche du mystère que l'homme est en lui-même.
Question née d'une "absence" qui se creuse avec elle.
Question que porte l'"attente" et qui se nourrit d'elle
et qui meurt avec elle quand l'homme se renie.
Question qui ne supporte aucune réponse vraie
mais sans cesse en suggère quand elle reste vivante.
Base mystérieuse entre les hommes ;
elle les oppose entre eux quand ils se l'approprient.

En définitive, le mot "Dieu" peut avoir deux significations différentes qui me semblent l'une et l'autre crédibles. D'une part, il désigne la Source d'exigences intimes qui s'élèvent du coeur, l'Origine des appels des profondeurs de l'homme, la Poussée des intuitions dans la recherche de l'homme (10). En ce cas, Dieu est une Réalité qui ne se confond pas avec l'homme tout en lui étant consubstantielle. D'autre part, le mot "Dieu" peut évoquer l'expérience spirituelle qu'à certaines heures l'homme fait de sa grandeur qui lui paraît "sur-humaine", tant elle est profondément humaine. On parlerait alors plutôt d'émergence du divin dans l'homme, sans que le mot divin renvoie à une transcendance distincte de l'homme. Mais, quelle que soit la signification qu'on donne au mot "Dieu", ce qui me paraît clair – je le répète - c'est que, pour ne pas être purement formelle, elle s'enracine dans une pratique effective d'humanisation à tous les niveaux.

Au chrétien que je suis, élevé dans le christianisme, qui s'affirme disciple de Jésus de Nazareth mais qui, en raison de ses exigences critiques, n'adhère plus aux représentations d'un Dieu tout-puissant, omniscient, maître du monde et de l'histoire, et hésite à nommer "Dieu" la Source intérieure inspirante de sa recherche d'humanité, on ne manquera pas de faire l'objection suivante : n'oublies-tu pas que Jésus, héritier de sa tradition juive, se référait très explicitement à Dieu, un Dieu à la fois tout autre et impliqué activement dans l'histoire des hommes ? L'objection ne m'effraie pas. Que Jésus se soit référé à son Dieu comme à Celui qui était l'origine des exigences qui montaient de ses profondeurs, qu'il se soit exprimé sur Lui avec les langages et les représentations de ses compatriotes, comment aurait-il pu en être autrement dans le contexte où il vivait il y a vingt siècles ? J'ai une infinie reconnaissance pour la tradition chrétienne d'où je suis issu, mais, dans le travail de réappropriation critique auquel je me suis soumis, je ne me sens plus tenu par un certain nombre de représentations et de langages de mon héritage, y compris ceux de Jésus. Je ne vis pas dans le même siècle, la même culture, la même situation religieuse que lui. Comme pour beaucoup de mes contemporains, Dieu n'est plus pour moi une évidence comme il pouvait l'être pour un juif du 1er siècle de notre ère et, s'Il existe, on ne peut plus en parler avec les mêmes termes.

Cela ne m'empêche pas de me sentir en connivence profonde avec le nazaréen qui a misé et risqué son existence, il y a vingt siècles, en délivrant un message de libération et en le mettant en pratique au grand dam des responsables de sa religion. Ce combat pour restaurer la dignité de ses compatriotes marginalisés et leur redonner confiance en eux-mêmes et en autrui, il l'a mené en réponse aux exigences intimes qui le poussaient à réformer sa religion pervertie par le moralisme et le ritualisme. Elles lui étaient inspirées, disait-il, par son Dieu, qu'il appelait familièrement "abba", "papa", ce qui suggère une extrême intériorité de sa part. Sans reprendre ses mots et ses expressions – le langage, si nécessaire soit-il, est toujours relatif - je me laisse inspirer à mon tour par son témoignage, mais je prends la liberté de dire à ma façon et dans ma culture ce qu'est la source mystérieuse que j'expérimente à la racine de mon être. Cette source est à l'oeuvre aujourd'hui comme hier dans la vie des humains, c'est ce qui les rend proches par delà les siècles. Mais, parce que les conditions culturelles changent, ils ne peuvent plus l'évoquer de la même manière qu'il y a vingt siècles. La fidélité n'est pas la répétition. Il y a en effet des formes apparentes de fidélité qui sont de véritables trahisons. Les Églises, comme chacun de leurs membres, n'ont jamais fini de se rappeler cette redoutable vérité qui, certes, dérange, remet en cause, appelle à faire le deuil de ce qui est mort, mais est par ailleurs à la source d'une créativité et d'un renouvellement aussi bien dans le langage que dans les pratiques.

Pour terminer, à titre d'exemple, je partage un texte que j'ai écrit récemment et qui est inspiré du Notre Père. Il s'abstient d'employer le mot Dieu, ascèse que je m'impose désormais, tellement ce mot a été galvaudé – saturé, dit une de mes amies - et demeure employé avec une légèreté et une insouciance qui me scandalisent. On lui fait endosser tout et son contraire. Je m'en tiens à un autre vocabulaire qui tente d'exprimer l'aventure intérieure d'humanisation dont je fais l'expérience et dont je suis témoin. Cette retranscription du Notre Père, peut-être aura-t-elle aussi du sens non seulement pour des croyants de foi religieuse, mais aussi pour des agnostiques et athées qui expérimentent cette "transcendance" intérieure où s'alimente le meilleur d'eux-mêmes lorsqu'ils s'efforcent de vivre avec authenticité.


Ô Source inépuisable
enfouie en notre tréfonds humain,
d'où naît le goût et le souci de vivre vrai !

Que nous soyons attentifs
à ta présence discrète
sans cesse à l'oeuvre en chacun de nous
Quel que soit le nom qu'on te donne.

Qu'à ton inspiration
s'éveillent et s'ouvrent largement les coeurs.

Que tes appels perçus au plus intime
soient notre pain quotidien.

Que, suscités inlassablement à la foi en nous-mêmes,
nous croyions en notre prochain,
en dépit de nos médiocrités et de nos manques de fraternité.

Et qu'ainsi nous évitions, autant que possible, les impasses.
Que, nous y étant fourvoyés,
nous puisions en toi la force
de nous relever et de poursuivre le chemin.

Au terme de ces paroles balbutiantes, la question de Dieu reste ouverte. L'essentiel est de la poser le plus correctement possible. Je m'y suis efforcé et je livre mes réflexions au débat. Si la querelle théorique des concepts ne m'intéresse pas, par contre toute tentative qui se saisit de l'interrogation à partir de la recherche de son humanité me passionne.

Jacques Musset

(1) Tiré du livre "Un christianisme pour le 21ème siècle", "Réinterpréter l'héritage pour qu'il soit crédible" à paraître à l'automne 2012. - Pour obtenir le livre : Jacques Musset, 12 rue du Ballon, 44680 Ste Pazanne France. E-mail: jma.musset@orange.fr (retour)
(2) Naissance de Dieu de Jean Bottéro (La Bible et l'historien), - Folio, 1992 (retour)
(3) Une démonstration remarquable est faite dans le livre de Francis Dumortier : La fin d'une foi tranquille - (Éd. Ouvrières 1997) (retour)
(4) Petite vie de St Jean de la Croix par Bernard Sésé - (DDB), p.74 (retour)
(5) Devenir soi ou recherche le sens de sa propre vie - Marcel Légaut - Cerf, pages 135-136 (retour)
(6) L'esprit de l'athéisme (introduction à une spiritualité sans Dieu) - André Comte-Sponville - Albin Michel (retour)
(7) Devenir soi et rechercher le sens de sa propre vie - Marcel Légaut - Cerf, 130-137 (retour)
(8) C'est de cette question essentielle que part toute la démarche spirituelle de Marcel Légaut, telle qu'il l'exprime dans son livre majeur : L'homme à la recherche de son humanité, Aubier, et aussi dans Devenir soi - Cerf (retour)
(9) Prières d'homme, Marcel Légaut, Aubier, 49-50 (retour)
(10) Id, 40-41 (retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Dieu
commenter cet article