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14 avril 2018 6 14 /04 /avril /2018 08:00
André VerheyenJésus Fils de Dieu
André Verheyen

"EN EFFET, CEUX-LA SONT FILS DE DIEU QUI SONT CONDUITS PAR L'ESPRIT DE DIEU." (Rom 8,14)

LA DIFFICULTE

Qui ne souscrirait pas à cette affirmation de Saint Paul ?

Chez les enfants des hommes aussi, on se plaît à souligner les ressemblances: il a tout à fait les yeux de son père, ou bien, c'est son père tout craché !

Qui ne serait pas d'accord pour dire à propos de Jésus : C'est vraiment l'Esprit de Dieu qui vit en lui !

D'où vient alors la difficulté ?

Elle provient de notre "héritage", comme disait le Père DINGEMANS à Froidmont. Dans cet héritage, il y a un peu de tout; il faut faire un tri.

En vingt siècles, il est assez normal qu'on ait exprimé différents aspects de la foi dans des formulations marquées par les différentes époques et les différentes cultures. Et certaines de ces expressions ne nous conviennent plus dans notre contexte culturel d’aujourd’ hui, alors qu'elles sont toujours utilisées dans la liturgie ou le discours officiel du Magistère.

Nous voudrions faire une remarque à ce propos.

Pour être honnêtes, nous devons reconnaître que des expressions de la foi qui semblent devenues inacceptables pour beaucoup d'entre nous conviennent très bien à des chrétiens qui ont une sensibilité ou une culture plus traditionnelle.

Nous pouvons donc dire que la difficulté qu'éprouvent beaucoup de chrétiens à souscrire à l'affirmation que Jésus est le Fils de Dieu provient grandement du décalage de 15 siècles entre ce qu'ils vivent et le langage officiel de l'Eglise.

Mais là nous touchons un autre aspect de la difficulté : c'est que l’ affirmation que Jésus est Fils de Dieu, ou Messie, ou Roi, ou Prêtre, etc. est l'expression d'une expérience vécue avec Jésus. Autrement dit, dans le langage imagé de l'ascension ou de la montée, elle se situe au sommet; on la découvre après avoir fait l'escalade ! C'est ce que certains théologiens veulent dire en parlant de THEOLOGIE ASCENDANTE.

Or, dans l'enseignement traditionnel de l'Eglise, on fait à peu près le contraire: on proclame la foi dans des termes qui sont le sommet de l'expé­rience et les braves gens doivent se débrouiller pour essayer de voir à quoi cela peut bien correspondre dans leur vie concrète. Pour reprendre l'image ci­ dessus, il s'agit dans cet enseignement d'une THEOLOGIE DESCENDANTE.

Il est évident que celui qui dit ce qu'il voit au sommet peut difficilement être compris par celui qui est encore en bas ou en chemin.

C'est le problème que connaissent bien les catéchistes. Lorsqu'on a commencé cette catéchèse qui partait de la vie – on ne l'appelait pas ascendante mais existentielle – on a eu beaucoup de réclamations des parents qui disaient "on ne parle plus de Dieu" !

On ne parle que de la fraternité, des copains, etc. Quand il s'agissait des cours de religion dans les écoles, on disait : " Ce n'est plus de la religion; on ne parle plus que de la drogue, de la sexualité, de la société, etc."

Il est vrai que certains professeurs ou catéchistes sont tombés dans la difficulté bien connue de ne pas arriver à "la fin de la matière" Et dans le cas d'une ascension, cela veut dire qu'on rate le sommet !!

Mais il est indispensable de vivre quelque chose avec Jésus avant de pouvoir dire qu'il est ceci ou cela pour moi.

C'est tellement important que nous voudrions y consacrer encore quelques lignes :

"A travers ces expériences qui les (les Apôtres) on t fait passer de l'accablement, du silence et de la dispersion au dynamisme, à la parole et au rassemblem ent, ils ont fait une double découverte. La découverte, d'abord, qu'ils renouaient avec ce qu'ils avaient vécu en compagnie de Jésus avant sa mort, avec ce que Jésus avait déjà commencé de "susciter" en leurs vies avant sa mort. Et c'est à partir de là que, "reconnaissant" Jésus (Luc24-31,35), ils l’ ont proclamé Christ ressuscité. La découvert e, ensuite, qu e s'attestait dès lors en Jésus ressuscité ce dynamisme et cette Puissance suscitante et vivifiante qu'à travers toute l'histoire de leur peuple ils avaient appris à nommer Dieu. Et c'est à partir de là qu'ils en sont venus ( en plusieurs étapes cependant) à confesser l'appartenance de Jésus à la sphère de Dieu, sa qualité de "Seigneur" - au sens proprement divin de ce terme - et pour finir, expressément sa divinité ." (Dictionnaire de Théologie Chrétienne - Desclée 1979, p. 205)

Dans les témoignages des apôtres et des évangélistes, les témoins veulent exprimer leur expérience vécue : "ce que nous avons vu et entendu, nous vous l’annonçons, à vous aussi, afin que vous aussi, vous soyez en communion avec nous. (I Jea n, I, 3) Ils disent ce qu'ils ont vécu avec Jésus et ce que, par conséquent, Jésus est pour eux.

C’est d’ailleurs déjà ce qui se passe dans l’Ancien Testament. "Une fois encore, il faut rappeler ici qu’il ne s’agit nullement d’ une réflexion ou d’ un enseignement sur l'être m ême de Dieu, sur Dieu-en-soi, inconnaissable par définition: de telles spéculations, si chères aux Grecs, sont étrangères au peuple de la Bible. La théologie trinitaire repose sur les expériences religieuses vécues par Israël, elle prolonge la parole de Jésus et exprime finalement, d'une manière relativement heureuse, le mystère de Dieu-avec-nous.


(J.P. Charlier., dans "Je crois en un seul Dieu" Cahiers de Froidmont, n° 14, p. 59)

Et l’auteur termine ce petit ouvrage par la considération suivante : "Historiquement, c’est ainsi qu'est Dieu-pour-nous ; les gains que représenteront les spéculations de Nicée et de Constantinople avec leurs apports notionnels et leur arsenal conceptuel, paraissent minimes et déroutants en regard de cette révélation biblique." (p. 61)

C'est nous qui soulignons "déroutants "car c'est bien le premier aspect que nous avons évoqué, de cette difficulté qu'éprouvent beaucoup de chrétiens devant cette affirmation de "Fils de Dieu et tout son environnement dogmatique trinitaire. Mais revenons au deuxième aspect. Parmi tous les témoignages chrétiens sur Jésus, je ne pourrai souscrire qu'à ceux qui correspondent à mon expérience vécue, ne fût-ce que partiellement.

Voici une page intéressante de Hans Kung à ce sujet dans son livre ETRE CHRETIEN (Seuil 1978, p. 143).

"Le message chrétien vise à faire comprendre ce que Jésus-Christ signifie, ce qu’il est pour l'homme d’aujourd’hui. Or ce Christ deviendra-t-il réellement compréhensible aux h o mm e s d’aujourd’hui, si l’on se contente de partir, par dogmatisme, de la doctrine trinitaire établie ? Si l’ on suppose purement et simplement la divinité de Jésus, la préexistence du Fils ? Dans ce cas, la seule question qui se pose encore est de savoir c omment ce Fils de Dieu a pu assumer une nature humaine et s’y unir ; … Rendra- t-on la figure du Christ intelligible si l’on privilégie unilatéralement le titre de Fils de Dieu, si l'on refoule à l'extrême l'humanité de Jésus et lui dénie l'être personnel humain ?

Si l’on choisit plutôt d'adorer Jésus comme une divinité, au lieu de marcher sur les traces de son humanité terrestre ? Ne serait-il pas plus conforme aussi bien aux témoignages du Nouveau Testament qu'à l’ orientation historique de la pensée contemporaine de partir, comme les premiers disciples, de l'homme Jésus tel qu'il fut, de son message et de sa manifestation dans l'histoire , de sa vie et de son destin, de sa réalité et de son action historiques, pour s'interroger sur les relations de l'homme Jésus avec Dieu, sur son union avec le Père?

Bref, il s'agit moins d'une christologie spéculative ou dogmatique, d'une christologie qui tombe "d'en-haut" à la manière classique, que d'une christologie historique qui, sans contester la légitimité de l'ancienne christologie, réponde à davantage aux questions de l'homme d'aujourd'hui d'une christologie qui parte "d’ en - bas", du Jésus historique concret ."

L E CREDO DE NICEE – CONSTANTINOPLE

Il arrive que des gens nous demandent pourquoi nous récitons encore ce credo qui correspond si peu à notre sensibilité culturelle. Une comparaison très intéressante nous avait été suggérée par une très jolie lampe à pétrole qui se trouvait sur un meuble de la pièce où nous nous réunissions en comité de rédaction. Il ne viendrait à personne l’idée de nous en séparer : c’est une vénérable pièce de famille. Mais nous utilisons un autre moyen pour nous éclairer.

De même, ce credo de Nicée-Constantinople est une vénérable pièce de famille mais nous utilisons d’autres expressions pour notre témoignage et notre enseignement aujourd’hui. Il est vrai qu’on pourrait souhaiter un peu plus de variété dans les formules de profession de foi utilisées au moment du credo dans nos églises.

En parlant des Conciles de Nicée, d’Ephèse, de Constantinople, Hans Kung fait remarquer que

"Les sièges de ses conciles montrent qu’il s’agit, sans exception, de conciles grecs. Or, le Christ n’est pas né en Grèce. L’œuvre des conciles, tout comme sa théologie sous- jacente, représente donc un travail incessant de traduction. Tout ce qu’on appelle la doctrine des deux natures est une interprétation, formulée dans la langue et les concepts hellénistiques, de ce que Jésus signifie réellement. Ne minimisons pas l’importance de cette doctrine : elle a fait l’histoire. Elle exprime une authentique continuité de la foi chrétienne et fournit des lignes directrices importantes pour l’ensemble de la discussion et pour toute interprétation future. Mais d’un autre côté, il ne faudrait pas donner l’impression que le message relatif au Christ ne peut ou ne doit se formuler aujourd’hui que par le truchement des catégories grecques, inévitables à l’époque, mais désormais insuffisantes ; que par le moyen de la doctrine calcédonienne des deux natures ; que grâce, par conséquent, à la christologie dite classique. Qu’est-ce qu’un Juif, un Chinois, un Japonais ou un Africain, qu’est-ce qu’un Européen ou un Américain moyen de nos jours ont à faire de ce codage grec ? Déjà les recherches entreprises en notre siècle, tant par les catholiques que par les protestants, pour résoudre le problème christologique vont bien au-delà de Calcédoine. Et le Nouveau Testament lui-même est infiniment plus riche."

Quel langage pour aujourd’hui ?

Sûrement un langage varié et pluriforme selon les différentes cultures et situations vécues. C’est ce que pensait sans doute le Père A.M.Carré, de l’Académie française, en 1978, publiant un livre portant le titre : Pour vous qui est Jésus-Christ ?

Dans son introduction l’auteur dit : ""Qui dites-vous que je suis ?" Le Christ a posé cette question décisive à ses apôtres. La profession de foi que Pierre fit alors émut, émerveilla Jésus. En lisant les témoignages qui se trouvent ici rassemblés, j’avoue que bien souvent de tels sentiments s’imposèrent à moi. Beaucoup de ceux qui parcourront ces pages partageront cette émotion, voire cet émerveillement. Il y aura des moments, je crois, où leur lecture s’achèvera en prière"(o.c.page 7)

Mais avant de citer l’un ou l’autre extrait de ces témoignages, qui voudraient montrer qu’il ne faut pas être théologien ni dogmaticien pour s’exprimer convenablement sur "qui est Jésus pour l’homme d’aujourd’hui", nous voudrions, paradoxalement, rendre justice aux théologiens, en laissant la parole à l’un d’eux qui est tout à fait lucide et conscient du problème.

"…la façon dont le Nouveau Testament a décrit l’incarnation de fils de Dieu est liée à l’expérience qu’on a eue de Jésus de Nazareth. Seul celui qui l’a faite et qui sait comment elle lui a insufflé une vie nouvelle peut parler de la façon dont le Fils de Dieu a pris chair. Seul celui qui est lui-même rené en voyant son existence, d’elle -même vouée à la mort, échapper au ghetto du désespoir et déboucher sur un espace grand ouvert, pourra dire que l’homme grâce auquel il a pu faire cette expérience ne saurait être lui-même le fruit d’une œuvre humaine.

( E.Drewermann-"La parole qui guérit"-Cerf-1992 –page 321)

"La relation du chrétien à son sauveur, à Jésus de Nazareth, est personnelle et non pas intellectuelle. Il s’agit donc de rendre possibles et d’articuler des expériences. Il peut y avoir telle ou telle chose qu’on peut formuler de manière abstraite, comme une vérité universelle. Mais on doit personnellement toujours se rapporter à l’expérience concrète. Les notions théologiques n’ont à mes yeux de valeur que si elles renvoient à celle-ci. Il me semble que nous, théologiens, nous en sommes depuis longtemps arrivés à ne plus faire que discuter entre nous de problèmes notionnels. Notre parole, même nos notions les plus importantes, ne disent plus rien à nos proches. (o.c.page 323)

"Pour moi, catholique croyant, l’affirmation " Jésus est le fils de Dieu" est pleine de sens, mais il y a longtemps que j’hésite à l’employer dans les entretiens que je peux avoir avec les gens qui viennent consulter : je ne ferais que les faire se rétracter. Je vois que les enseignants ne peuvent plus le dire non plus à l’école. La seule chose qu’ils peuvent faire, c’est rendre possibles certaines expériences montrant que la personne de Jésus mérite de prendre une place centrale dans leur vie. Il vaut la peine de noter que les mots que nous avons empruntés à la Bible ou à l’hellénisme à travers la scolastique ne sont en soi que relatifs. Comme les notions rationnelles sont incapables d’engendrer une conviction, l’intellectualisation de foi n’a conduit qu’à une diminution de la croyance" (o.c.ibid.)

(Suite de cet article prochainement) A. Verheyen,

André Verheyen - LPC mai 1993

17 mars 2018 6 17 /03 /mars /2018 09:00
Christiane van den MeersschautLa deuxième naissance
Christiane van den Meersschaut

Ce qui est frappant dans la Bible, c'est le grand nombre de textes du Premier comme du Second Testament qui invitent l'homme à une deuxième naissance. Il lui est à chaque fois demandé de s'arracher à toutes les puissances d'esclavage, d'accepter de mourir à certaines habitudes qui induisent "des morts". C'est alors qu'il pourra re-naître pour continuer la création à l'image de Dieu, car, en laissant germer Dieu en lui, il divinisera l'humanité.

Cette renaissance, nous le savons bien, n’est est pas située dans le temps en un instant précis, mais est une attitude quotidienne de remise en question. Il me semble que toute personne qui est appelée à transmettre les récits bibliques, prêtre, enseignant, parent, ... doit relire les textes à la lumière de l'exégèse d'aujourd'hui. Ensuite, les faire re-naître pour qu'ils deviennent porteurs de sens, porteurs de vie pour l’homme du 21ème siècle.

Je voudrais partager avec vous une expérience vécue avec un groupe d'enfants de 11 ans.

J'avais raconté "Le sacrifice d'Isaac". Suite à ce récit, Alexandre m'explique que ce texte veut nous dire que Dieu met l'homme à l'épreuve pour voir jusqu'où va sa confiance en lui. A ma demande de savoir comment il a découvert ce message, il me répond que son professeur précédent l'avait expliqué ainsi. J'ai donc demandé que chacun s'interroge : "Et si, aujourd'hui votre papa ou votre maman entendait Dieu lui demander "Donne-moi ton fils", qu'est-ce que cela voudrait bien dire ?

Après quelques "je ne sais pas", Sébastien lance : "C'est lui faire aimer Dieu." Et d'autres réponses s'enchaînent : "C'est lui apprendre qui est Dieu." "C'est l'inscrire au cours de religion" ; "c'est le faire baptiser" ; "c'est lui lire la Bible".

Vanessa dit alors : "oui, mais aujourd'hui, les fils, c'est nous. Qu'est-ce que ce texte veut dire? Comment nous, on peut se donner à Dieu ? Car c'est nos parents qui décident.

Je leur propose alors de relire le chapitre 25 de St Matthieu et bien vite Michaël dit : "Si on veut se donner à Dieu, on doit se donner aux autres." "Comment ?" dis-je. "En consolant celui qui est triste à la récré, en m'occupant de ma petite sœur pour que ma maman soit moins nerveuse, en acceptant dans notre équipe le 'mauvais' élève de la classe…

Nous nous demandons alors si nous connaissons des gens qui se donnent à Dieu en se donnant aux autres. Des noms très populaires sont cités : Mère Térésa, Sœur Emmanuelle, l'abbé Pierre, le Père Damien... Nous observons aussi que parmi les gens qui nous entourent, il y en a qui essayent de vivre comme cela. Et chacun de donner des exemples.

Nous relisons le texte dans la Bible et je le situe alors dans l'histoire culturelle de l'époque. Ceci afin de pouvoir expliquer pourquoi Abraham croit que Dieu lui demande de lui sacrifier son fils. Nous constatons qu'Abraham est marqué par les religions naturelles et leurs coutumes, qu'il vit au milieu des Cananéens qui, comme ses propres ancêtres, sacrifiaient des humains pour obtenir des faveurs ou apaiser la colère des dieux. Nous découvrons que cette prise de conscience d'Abraham est un grand progrès pour l'histoire de l'humanité : toute une descendance qui, au milieu d'autres peuples, va abandonner cette coutume de donner la mort, au profit d'un dieu de vie.

Sans aucun jugement de ma part sur le professeur précédent, en mon for intérieur, je m'interroge sur l'événement. Je me demande si cette personne transmet simplement l'explication qu'elle-même a reçue, parce que c'est comme cela qu'on l'explique d'habitude, ou si c'est une explication qui la comble ? Cette explication peut-elle la faire re-naître? Peut-on aimer un Dieu qui, nous dit-on, nous aime comme un père, et qui pousserait le sadisme jusqu'à mesurer notre amour en nous demandant de donner la mort ? Juste pour voir jusqu'où on peut aller ? Faut-il continuer à véhiculer cela ?

Abraham Segal, interrogé par M. Dubertret à propos de son livre "Enquête sur un patriarche", nous fait remarquer ceci : En Israël, aujourd’hui, le sacrifice des jeunes générations par les pères dans des guerres à répétition est associé à l'épisode biblique du "sacrifice d'Isaac" ("aqedah", en hébreu) .(1)

La référence est consciente, clairement formulée et débattue par les intellectuels comme dans la rue. De guerre en guerre, la société israélienne est passée, par rapport à l'aqedah", du conformisme à la contestation. Le mythe a d'abord justifié le sacrifice des jeunes soldats. Puis, des écrivains, des poètes, des politiciens se sont révoltés, ont osé dire que cette référence était nocive. Assez de sacrifices ! Ce mouvement est né après la guerre de 1967 et n'a cessé de se renforcer par la suite. ("La Vie " 11° 2640 du 04.04.96)

Nous croyons en un Dieu d'amour, en un Dieu qui veut la Vie, en un Dieu qui nous demande de ne pas scandaliser un seul de "ses petits". Nous ne pouvons plus présenter un Dieu qui jouerait avec "ses petits" à faire semblant.

Christiane van den Meersschaut

(1) N. d. l. r. : Etant donné qu'il s'agit d'une citation, nous n'y changeons rien ; il est cependant intéressant de savoir que l'hébreu aqeda signifie ligature ou ligotage, du verbe aqad, lier (Gn 22,9 : il lia Isaac, son fils) .Comme le dit notamment A. Abecassis, il s'agit de la ligature d'Isaac. (retour)
10 mars 2018 6 10 /03 /mars /2018 09:00
Herman Van den MeersschautLe Buisson ardent
Herman Van den Meersschaut

La Bible est un monde parfois bien difficile à pénétrer. Comme dans une forêt plantée de variétés différentes et très anciennes il n'est pas simple de distinguer les espèces ; dans la Bible il n'est pas toujours facile d'identifier le genre littéraire de certains récits, même dans le Nouveau Testament. Est-ce historique, un mythe, une légende, un conte, une chronique ? Comment ces textes très anciens, issus d'une culture qui nous est devenue étrangère, peuvent-ils encore parler aux hommes du troisième millénaire ?

J'aime comparer la Bible à une forêt, une magnifique pépinière, une pépinière de paroles d'hommes très variées mais traitant toutes des rapports qu'ils entretiennent avec le mystère insondable du divin. Les récits mythiques et poétiques racontent cela magistralement.

Nous savons qu'une lecture littérale, fondamentaliste, ne mène qu'à des incohérences et des contradictions ôtant au texte toute crédibilité pour le lecteur d'aujourd'hui.

Il n'y a, en effet, qu'une clé pour exprimer l'indicible, c'est la poésie, qu'elle soit image, musique ou parole. Le mythe comme la poésie utilisent largement le symbole. Seul le langage symbolique permet de dévoiler un petit peu ce que l'homme vit dans l'intimité de son expérience spirituelle. Notre société scientiste ne se soucie malheureusement pas beaucoup de poésie qui est de l'ordre de l'être et de l'intériorité, alors qu'elle ne prône que l'avoir et le paraître. Dommage. !

La science a cependant beaucoup contribué à mieux connaître la culture dans laquelle est née la Bible. Il est évident que toute la recherche exégétique, archéologique, historique, philologique, etc. nous aide à mieux comprendre certains symboles.

Je vous propose donc un petit essai, une très libre interprétation d'un passage du Premier Testament.

Arrêtons-nous au récit du buisson ardent en EXODE chap. III, les versets 1 à 10.

On peut se rappeler que ce texte a été écrit par plusieurs auteurs et que le début de sa rédaction date, pense-t-on, du neuvième siècle av.J.C. Les auteurs mettent en scène un personnage qui aurait vécu 250 ans plus tôt !! Je vous propose, donc, de le relire comme un mythe en évacuant toute recherche de vraisemblance scientifique ou historique, mais en portant toute l'attention sur les images utilisées.

Rappelons que Moïse, devenu fugitif suite au meurtre d'un soldat égyptien, se réfugie chez Jéthro au pays de Madian. Il y épouse une de ses filles qui lui donnera un fils qu'il nommera Gershom , car dit- il "je suis un immigré en terre étrangère". Personnage divisé entre son origine hébraïque et son éducation de prince égyptien, on pourrait dire qu'il se sent étranger à lui-même, dans une sorte de "noman's land" spirituel. Dans ce qui précède, Dieu ne s'est pas encore révélé à lui. Moïse va donc vivre une expérience intérieure qui va déterminer toute sa vie.

Dès le début du chapitre III, les éléments symboliques sont en place. Si l'on veut bien considérer que le décor décrit par l'auteur n'est pas simplement le lieu dans lequel le personnage se déplace, mais la représentation symbolique de ce qui se passe en lui au plus intime de son être, le récit prend alors toute sa profondeur.

«... il les avait menés par-delà le DESERT, et parvint à la MONTAGNE de Dieu»

Moïse a tout perdu : titre, palais, richesse, respectabilité, identité... Il n'est plus égyptien, mais pas hébreux non plus. Prince exilé devenu berger, nomade, il n’est plus personne, il va vivre sa traversée du désert. La marche dans le désert est évidemment symbole d'un cheminement spirituel douloureux comme tous nous avons pu en vivre. Moments de solitude, de dépouillement, de doute, de choix aussi. C'est le lieu des grandes décisions. Le désert c'est le vide où tout est possible. Il n'y a pas de chemins tracés, à chacun de tracer sa propre route.

Mais dans le désert on ne peut plus tricher, il s'agit d'être vrai. On se trouve face à l'essentiel. C'est là qu'on peut renaître. La méditation de Moïse, son face à face avec lui- même, va le mener ainsi par-delà le désert à l a montagne de Dieu.

Gravir la montagne, monter, s'élever vers le sommet, est un symbole universel de l'élévation spirituelle, de la proximité avec la divinité, de la recherche personnelle de ce que l'homme a de meilleur en lui, de ses valeurs essentielles. C'est, sans doute, dans ces moments privilégiés que la lumière jaillit.

"L'ANGE du Seigneur se manifesta sous la forme d'une FLAM M E jaillissant du milieu du buisson"

Comment interpréter ce passage ?

L'ange, le messager est , pour moi, celui qui exprime le lien invisible et indicible entre l'humain et le divin. Moïse va vivre ici une expérience toute nouvelle, parce que personnelle.

La religion égyptienne dans laquelle il avait été élevé était, en effet, basée entièrement sur des rites à accomplir avec une grande précision par des prêtres, mais interpellait peu l’individu.

Ainsi, c'est au plus profond de son être qu'il va sentir jaillir la flamme. Le buisson, comme l'arbre, n'est-il pas une merveilleuse image de l'homme planté les pieds dans la terre et la tête dans le ciel ? Le feu exprimant, bien sûr, la présence mystérieuse de Dieu.

Il est intéressant de voir comment dans sa méditation Moïse est surpris, attiré par cette lumière qui se présente d'une façon inattendue.

« Je vais M'AVANCER POUR CONSIDERER .... et VOIR POURQUOI.... »

Il est attentif à ce qui se passe en lui, il s'interroge.

C'est quelque chose de chaleureux, de bon qui lui arrive, qui l'embrase et ne le consume pas comme le ferait le feu de la haine ou de la jalousie.

Et "Le Seigneur le vit s'avancer pour mieux voir".

Il y a ici comme un subtil jeu d'approche, avec de petits signes discrets pour attirer l'attention. Moïse aurait pu rester indifférent à tout cela et passer son chemin mais il a fait le détour pour mieux voir. Le divin ne s'impose pas à l'homme, mais ne se révèle qu'à celui qui le cherche. Ce n'est que lorsque Dieu voit Moïse s'avancer qu'il l'appelle par son nom.

« MOÏSE, MOÏSE!....ME VOICI, répondit-il.. »

Une voix qui est de lui, qui ne pourrait être sans lui et qui n'est pas que de lui. (Marcel Légaut). Une voix venue "de l'ailleurs qui se cache dans nos yeux". C'est au cœur de l'homme que l'humain et le divin se rejoignent et se mêlent.

Moïse, meurtrier en fuite, vivait replié sur lui-même, centré sur son échec. En le nommant, la voix le reconnaît en tant que personne, malgré son indignité. Moïse peut être à nouveau, il peut renaître. Avant de savoir ce que la voix va lui dire il répond: "Me voici", l'esprit disponible à ce qui se présente.

« N'APPROCHE PAS ....OTE TES SANDALES....cette TERRE est SAINTE»

L'expérience spirituelle a ses limites, il faut l'accepter, il n'y a pas d'accès direct au divin. Quant à la terre sainte elle n'est pas, ici, un lieu géographique mais un instant de vie qui , lui, est sacré parce que fondateur dans la vie de Moïse. Cet appel va, en effet, déterminer tout son avenir.

Et que dit cette voix ?

" C'est moi LE DIEU DE TON PERE... » Moïse a lors SE VOILA LA FACE... »

Dieu lui rappelle ainsi ses origines.

Moïse voit soudain resurgir le souvenir de ses frères hébreux. Il supporte difficilement la vérité du face à face, comme Adam, dans la Genèse, qui se sent nu et se cache de Dieu après la faute. Il n'y a pas de reproche, mais une interpellation, comme, quand Dieu appelle Adam en disant: Où es-tu? Certains rabbins traduisent : Où en es-tu?

Evidemment, Moïse a vu la misère, entendu les clameurs, connu les angoisses des hébreux, mais que pouvait-il y changer? En lui montrant à nouveau la situation des Israélites dans toute sa cruelle réalité la voix lui fait reprendre conscience de l'existence de l'autre. Ayant repris confiance, s'impose alors à lui, comme une exigence, sa résolution de délivrer de l'injustice les Hébreux dont il se sent maintenant solidaire.

« Maintenant, VA, JE T'ENVOIE pour FAIRE SORTIR mon peuple»

Dieu ne dit pas : "Viens" mais "Va". Le divin le renvoie vers les autres, le pousse à le délivrer de son enfermement. Ce « va » est un appel au dépassement, à l'engagement de tout son être au service des autres. Dieu est présenté, dans ces quelques versets, comme une réalité intérieure dont la présence est ressentie, avant tout, comme un appel à être. Serait-il le fondement de l'être lui- même? L'appel du divin en nous est toujours un appel à "être pour les autres", un appel à aimer, à pardonner, à partager. C'est, pour moi, le seul critère de discernement de nos voix intérieures. L'homme ne peut être pour Dieu, s'il n'est pas pour l'homme.

Voilà, nous nous arrêterons au verset 10, il serait trop long de développer ici les différentes excuses que Moïse va se trouver pour échapper à sa mission. Je pense que nous les connaissons d'ailleurs très bien nous-mêmes.

Laissons à un autre poète, Jacques Brel, le soin de conclure en nous parlant, à sa façon, de cette flamme qui se présente, tôt ou tard, à chacun de nous qu'il soit croyant, agnostique ou athée.

Ainsi certains jours paraît une flamme à nos yeux

A l'église où j'allais on l'appelait le Bon Dieu

L'amoureux l'appelle l'amour

le mendiant la charité

Le soleil l'appelle le jour

et le brave homme la bonté

Ainsi certains jours paraît

une flamme en nos cœurs

Mais nous ne voulons jamais laisser luire sa lueur

Nous nous bouchons les oreilles

et nous nous voilons les yeux

Nous n'aimons point les réveils

De notre cœur déjà vieux

(Extrait de: Sur la place.1955)

Et nous, où en sommes-nous ?

Herman Van den Meersschaut - LPC février 2007

27 janvier 2018 6 27 /01 /janvier /2018 09:00
André VerheyenFoi et raison épistémologie de deux certitudes
André Verheyen

A ceux de nos lecteurs qui font connaissance avec L.P.C. depuis fort peu de temps, il peut être utile de dire que c'est un de nos objectifs principaux d'étudier les relations entre la foi et la raison parce que nous avons toujours considéré comme une "erreur historique" cette opposition séculaire entre les conceptions traditionnelles de la foi et de la raison. Cette conviction est évidemment à l'origine de ce que nous appelons l'œcuménisme du quatrième cercle et qui vise le dialogue avec ceux qui ne se réfèrent pas à une institution religieuse mais adhèrent aux valeurs de vérité, d'amour, de justice, de paix.

Par contre, à ceux qui nous connaissent depuis plus longtemps, j'aimerais dire que c'est aussi grâce à Adolphe Gesché que nous y revenons une fois de plus.

Il a, en effet, une participation importante dans le livre "La foi dans le temps du risque" – Cerf-1997.

Voici comment ce livre présente le théologien: "Adolphe Gesché, prêtre du diocèse de Malines et Bruxelles, docteur et maître en théologie (Louvain), licencié en philosophie et lettres (Louvain), professeur à l'université catholique de Louvain (faculté de théologie), membre correspondant de l'Académie royale des lettres, des sciences et des beaux-arts de Belgique, auteur notamment de "Dieu pour penser" (5 vol. parus)".

Je voudrais ajouter à cette présentation qu'en lisant A. Gesché même sur des sujets très classiques, on risque toujours d'être agréablement surpris par un point de vue nouveau ou original. J'ai beaucoup aimé sa participation dans le livre cité ci-dessus. C'est lui qui posait l'affirmation - et finalement l'intuition initiale qui est à la base du colloque dont le livre est le compte-rendu - : "Si la foi est un acte d'homme (elle doit l'être et elle l'est), et qu'une part de risque et d'incertitude est une dimension constitutive de l'être de l'homme, la foi ne peut échapper, de quelque manière, à cette dimension. Pas plus, d'ailleurs, qu'elle ne peut échapper à toute requête de la raison et, là aussi, pour rester acte d'homme.") (o.c p.118)

L'auteur développe ce qu'il appelle une confusion épistémologique (1).

Il fait l'hypothèse suivante : " que s'est introduite en nous une confusion épistémologique où nous embrouillons deux types de certitude. "... "La foi est une certitude... mais cette certitude est­ elle du même type (je ne dis pas moins grand ou plus grand) que d'autres certitudes, en particulier la certitude rationnelle avec laquelle nous avons tort de la confondre de part en part?"

"Un fait de culture ici pourrait bien être en cause. La théologie, en toute légitimité, a développé une approche philosophique de Dieu, approche devant aboutir en principe, par les chemins de la rationalité philosophique, à la preuve de l'existence de Dieu et à la détermination de ce qu'il est. En soi, cette exigence de la raison est sans discussion. Il s'agit de prévenir la foi contre le fidéisme et l'irrationalisme. Mais cette démarche, en quelque sorte préalable ou parallèle, a fini par s'emmêler dans tout le parcours de la foi."

"Or, on peut et on doit alors se poser une question. Se demander si le rapport à Dieu qu'est la foi n'est pas d'un autre ordre que celui de la rationalité philosophique. Et s'il en est ainsi, se demander si l'on n'a pas tort, en voulant éloigner toute idée de risque, de vouloir pour la foi le même type de certitude que celui qu'on attend de la philosophie. N'y a-t-il pas lieu ici de respecter deux ordres? On aurait envie d'appliquer la fameuse distinction: rendez à César (rendez à la philosophie), ce qui lui revient; à Dieu (à la foi), ce qui lui revient."

"La foi, que jamais la raison ne remplace, ne relève-t-elle pas en effet d'une autre épistémologie de la certitude? Celle d'une confiance qu'on donne ("Je mets ma confiance dans le Seigneur", Ps. 30, 15) et d'une certitude qu'on reçoit d’un autre ("Je suis sûr de ta Parole", Ps.118, 42) . Et non pas, comme en philosophie, d’une certitude que l'on acquiert, et que l'on acquiert à partir de soi-même. Croire suppose certes une adhésion libre, personnelle et sensée, mais elle repose sur ceci que l'on s'en remet à quelqu'un (certes, parce que digne de foi) non à un raisonnement abstrait. On ne dira pas: j'ai (Je possède) ma certitude; mais: quelqu'un m'a d'abord donné sa promesse et j'y ai mis (et trouvé) mon assurance."

L'auteur insiste sur le fait qu'il nous faudrait une épistémologie "de la promesse (le dieu de la philosophie ne promet pas) et de la confiance (la raison ne fait pas appel à la confiance). Et donc une épistémologie du risque... En sorte qu'on puisse alors cesser de confondre, de part en part en tout cas, le Dieu pensé philosophiquement et le même Dieu confessé religieusement. Le même Dieu, certes, mais vécu dans une relation différente. Une chose est de savoir que quelqu'un existe, autre chose est de croire en lui." (o.c. pages 124-126)

Si j'ai voulu citer largement l'auteur lui-même, c'est pour ne pas risquer de trahir sa pensée. Car on est étonné - et en même temps émerveillé - de la richesse d'un sujet qui suscite sans cesse de nouvelles questions et des approches complémentaires.

Ainsi par exemple, si une certitude provenant de la confiance que je donne à quelqu'un correspond bien à mon expérience, à côté d'une certitude plus rationnellement conquise, les problèmes rebondissent au niveau des intermédiaires. En effet, la relation personnelle qui est offerte à ma confiance passe par une longue chaîne d'intermédiaires : apôtres, évangélistes, disciples d'évangélistes et Pères de l'Eglise, rédacteurs de symboles de foi et de catéchismes officiels, magistère, etc. Et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'entre le début de la chaîne et l'autre bout qui m'est présenté aujourd'hui il y a une sérieuse distorsion. Pour employer un terme qui a été à la mode ces derniers temps, je dirais qu'il y a, tout au long de la chaîne de transmission, un certain nombre de "dysfonctionnements" qu'il faut tenter de repérer.

Il est assez clair que dans ce travail de repérage nous allons devoir jouer sur de nombreux registres; nous aurons besoin d'un nombre important "d'épistémologies", pour reprendre le terme du professeur Gesché. Car il serait dommage, en les classant sous la seule rubrique "raison", de gommer la spécificité d'approches aussi différentes que la philosophie, l'histoire, l'analyse littéraire; sans oublier des domaines plus spécifiques encore tels que la sacralisation ou le fondamentalisme religieux.

C'est ce travail "pluri-épistémologique" qui nous passionne car il est essentiel à tout dialogue œcuménique, surtout évidemment à celui du "quatrième cercle".

Qu'il me soit permis de terminer par un petit "clin d'œil" au sujet d'une "bienheureuse confusion épistémologique". Je songe à quelqu'un qui est parvenu à susciter mon adhésion d ans un délicieux mélange de confiance et d'exigence de rigueur intellectuelle: l'exégète Jean-Pierre C harlier o. p. dont je garde le souvenir reconnaissant.

André Verheyen - LPC mars 1999

(1) Epistémologie : du grec épistèmè = connaissance, savoir...L'épistémologie est donc l'étude des différents types de connaissance et de savoir. Elle peut, elle­ même, utiliser des approches différentes : scientifiques, philosophiques ou autres. (retour)
13 janvier 2018 6 13 /01 /janvier /2018 09:00
André VerheyenAvons-nous besoin de Dieu ?
André Verheyen

C'est le titre du livre que Roger GARAUDY publiait en 1993 chez Desclée de Brouwer à Paris.

Voici la présentation de l'auteur, telle qu'elle figure en page couverture:

"Roger GARAUDY agrégé de philosophie et Docteur es Lettres est né en 1913. Il passe trois ans en déportation au temps de l'occupation nazie. Membre du Bureau politique du Parti communiste, il en est exclu en 1970. Auteur de nombreux ouvrages sur le marxisme, le christianisme et l'islam, il est l'artisan du dialogue international entre chrétiens et marxistes.

Traduite en vingt-sept langues, son œuvre a fait l’objet de nombreuses thèses, dans des pays aussi divers que les Etats-Unis, les pays de l'Est, l'Allemagne, l'Espagne, le Zaïre et l'Egypte."

Plusieurs d'entre nous se rappelleront sans doute le livre "APPEL AUX VIVANTS" que Roger Garaudy publia en 1979 aux Editions du Seuil et dont Dom Helder CAMARA disait dans "Le Monde" : "Roger Garaudy fait bien plus que secouer nos consciences et ébranler nos vies : il nous aide à déclencher les mutations dont le monde a besoin".

Effectivement, dans "AVONS-NOUS BESOIN DE DIEU?" c'est encore une de ces mutations qui est évoquée : rien moins que le passage de la domination au service.

Même si le propos est vigoureux et sans compromissions on ne peut que se sentir en communion évangélique avec l'auteur, à condition d'avoir compris comme les apôtres - mais l'ont-ils vraiment tous compris ? - qu'il faut passer du Dieu tout-puissant à celui qu'Adolphe Gesché appelle "Le Dieu de la Semaine Sainte" (La Libre Belgique, 31/03/94). Adolphe Gesché, prêtre et professeur de Théologie, termine son article par cette phrase : "Que chacun bien plutôt, nous dit-il (n.d. l. : Dieu), homme ou femme, vienne de Cyrène aider son prochain à porter sa croix ou se glisse tendrement vers lui avec son voile de Véronique. Alors apparaitra le vrai Visage."

Dans son "introduction" - qui est précédée, rappelons-le, d'une lettre très fraternelle de l'Abbé PIERRE à Roger Garaudy - l'auteur justifie la question à laquelle il consacre son ouvrage. "Le présent ouvrage constitue un effort pour fermer cette "parenthèse prétentieuse de la suffisance" occidentale, cette "suffisance" qui est le contraire à la fois du dialogue et de la transcendance" (o. c. page 12).

Ce que l'auteur appelle la "parenthèse prétentieuse de la suffisance", c'est la période qui commence à la "Renaissance" où "les maîtres à penser… exigeaient que l'homme règne à la place de Dieu".

Mais après avoir vécu pendant quatre siècles du mythe du progrès, notre société constate sa faillite et passe, en moins d'un demi-siècle, au mythe du non-sens: les philosophes de l'absurde (l'auteur cite e. a. Heidegger et Sartre) et puis au mythe de l'ordinanthrope.

Par ce néologisme amusant, il entend cette conception selon laquelle "le monde était désormais trop complexe pour être piloté par l'homme et qu'il fallait s'en remettre à l'ordinateur pour résoudre tous nos problèmes" (o. c. page 12).

Toute cette évolution a conduit notre société à ce que Roger Garaudy appelle "l'actuel monothéisme du marché". Et, dans son introduction, il précise que nous nous trouvons aujourd'hui devant le "choix entre le mercantile et le sacerdotal, ce choix du sens de notre vie" (p. 21) qu'aucune machine ni aucune technique ne peut faire à notre place.

Il ne faudrait pas comprendre le "sacerdotal" comme le "clérical" ou "l’institutionnel" mais bien plutôt comme le "religieux" ou le "spirituel". En effet, "Quant aux religions, dans ce maëlstrom des rapacités, et des performances techniques pour les satisfaire, elles semblent toutes entrer dans l'avenir à reculons, en regardant vers le passé. Elles identifient la foi avec la forme culturelle ou institutionnelle qu'elle a pu prendre à telle ou telle phase antérieure de l'histoire" (o. c. page 22).

Alors, quelle est la réponse ?

"Avec Jésus, pour la première fois, la transcendance divine se révèle dans le dépouillement de toute puissance chez un homme partageant la vie des hommes et d'abord celle des plus démunis, et révélant, par sa vie et sa mort, la divinité de la vie et de la mort" (p. 23).

On ne s'étonnera donc pas que la piste choisie par l'auteur est celle qu'il exprime, de manière condensée, dans la dernière ligne de son introduction : "Théologie de la domination ou théologie de la libération?" Et les deux parties de l'ouvrage correspondront aux deux termes de cette alternative :

  • I. Une théologie de la domination est-elle une réponse ?
  • II. Quel Dieu ? Quelle libération ?

Dans la première partie, Roger Garaudy montre que c'est la théologie de Saint Paul qui est la plus ancienne et qui est à la base des quatre évangiles. Et cette vision de Saint Paul, l'auteur l'appelle "théologie de la domination!".

Les titres des cinq chapitres de la première partie donnent une idée assez nette de son propos:

  • 1. Au commencement était Paul
  • 2. L'Evangile de Paul
  • 3. La théologie de Paul dans les Evangiles
  • 4. De Jésus à Paul
  • 5. Le passé : le "paulinisme politique"

Voici quelques passages que nous aimons souligner à titre d'illustration :

"... les épîtres de Paul ne contiennent que deux allusions à la vie de Jésus, mais plus de deux cents citations de l'Ancien Testament."

"Dans cette "Bonne Nouvelle" pas un mot sur la vie de Jésus, comme s'il s'agissait d'une parenthèse inutile : ce qui importe c'est ce qui est avant sa vie, sa lignée, celle de David, et après sa mort : le miracle de sa résurrection par la puissance du Dieu des Pères. Ce n'est pas l'Evangile de Jésus qui est prêché par lui mais 'le plan de Dieu tout entier que je vous ai annoncé" (Ac 20, 27).

"Ce credo paulinien est caractérisé par l'absence de toute référence à la vie de Jésus" (o. c. pages 39-40).

"Avec Paul Jésus est devenu le Christ, le Messie. Il a la puissance des anciens envoyés de Dieu, comme David. Sa vie, lors de sa première venue, son humble et pauvre vie, sa vie propre, est effacée" (p. 43).

"N'y a-t-il pas contradiction, pour ceux qui croient que Jésus, par sa vie et sa parole, nous a rendu visible le Dieu invisible, et qui croient aussi qu'avoir foi en Jésus c'est jouer sa vie sur les valeurs dont sa vie et sa parole ont porté témoignage, de considérer comme fidèle au message une œuvre, celle de Paul, dont cette vie et ces paroles sont totalement absentes" (p. 44).

"Pour illustrer cette victoire du paulinisme politique et de sa théologie de la domination, dans le christianisme historique, institutionnel, nous retiendrons seulement cinq exemples :

  • - celui de l'augustinisme politique ;
  • - celui de Luther ;
  • - celui du colonialisme ;
  • - celui de la lutte actuelle contre les théologies de la libération ;
  • - celui du Catéchisme catholique de 1992 (p. 90)."

Dans les limites que nous imposons à notre revue L P.C., nous ne pouvons pas en dire plus. Nous espérons avoir pu donner envie à nos lecteurs de lire le livre en entier. Il en sera de même pour la deuxième partie, dont les titres des quatre chapitres sont suffisamment éloquents :

  • - 1. L'avenir : quel Royaume annonce Jésus ?
  • - 2. Un dialogue Nord-Sud est-il possible? "Nouvelle évangélisation" et "application de la sharia"
  • - 3. L'athéisme, moment nécessaire de la foi : Kierkegaard, Marx, Nietzsche.
  • - 4. Comment parler de la foi à un homme irréligieux?

C'est presque une souffrance de devoir se limiter à l'une ou l'autre citation, tant la matière traitée par Roger Garaudy est riche. Nous n'aurons donc pas l'intention de donner un aperçu complet du livre, simplement de mettre l'eau à la bouche.

"Qu'importe ce qu'un homme dit de sa foi. Ce qui importe est ce que cette foi fait de cet homme. Si l'on se dégage des œillères de l’Occident l'on s'aperçoit qu'en d'autres civilisations et à travers d'autres cultures, des "porte-Dieu" ont formulé autrement le même message."

"Le Royaume, en rupture radicale avec la tradition du m essianisme juif ne s'inscrit plus dans l'espace et le temps. Jésus affirme sans équivoque possible que le Royaume est "en nous" et "déjà là autour de nous" parce qu'il n'est pas la récompense d'une conquête, à la manière du Royaume de David, ni même l'avènement d'un autre Messie descendu du ciel.

Il est le fruit d'abord de notre libération intérieure, de notre totale dépossession, non seulement de toute richesse, mais de tous les autres conditionnements de nos désirs, de nos préjugés, de toutes les aliénations de l'avoir, du savoir et du pouvoir" (o. c. page 132).

"Une "nouvelle évangélisation", après une nécessaire autocritique de l'ancienne, exige autre chose qu'un habillage folklorique de la théologie occidentale par les cultures autochtones sous le nom d "'inculturation". La reconnaissance de l'unité de Dieu et de sa présence, qui ne peut se manifester nulle part ailleurs que partout, implique d'abord qu'il ne peut y avoir de "peuple élu", hébreu ou occidental, dont la médiation serait préalable et nécessaire pour rencontrer Dieu" (p. 146).

"Il n'y a de dialogue véritable que lorsque chacun, au départ, admet qu'il a quelque chose â apprendre de l'autre, qu'il est donc prêt à remettre en cause telle ou telle de ses certitudes. C'est pourquoi celui qui s'engage dans cet authentique dialogue apparaît parfois comme un dissident en puissance à l'égard de sa propre communauté" (p. 155).

En six pages de "conclusion", l'auteur résume son ouvrage. Encore une fois, nous nous limiterons à quelques citations :

"... le besoin de Dieu est le besoin majeur de notre époque. Il y va de la survie de l'humanité et de son sens. Encore faut-il dire (comme nous l'avons fait pour la messianité de Jésus et pour la résurrection) de quel Dieu il s'agit.

Que Jésus soit le Messie par lequel notre vie personnelle et notre commune histoire prennent leur sens plénier, c'est une certitude. Mais ce Messie n'est pas celui qu'attendaient ses contemporains ...

... De même le Dieu dont nous avons besoin n'est pas cet être extérieur et supérieur à nous, régnant " d’en haut", dans on ne sait quel "ciel" à la manière d'un monarque plus puissant que tous les autres. Moins encore ce Dieu dont notre communauté seule détiendrait la véritable image. Ni ce Dieu partial et tribal qui nous aurait élus et nous donnerait mission et pouvoir d'exclure et de massacrer d'autres peuples" (o. c. page 202).

"Cette évocation de la pluralité des religions du monde, des perspectives différentes de l'expérience du transcendant que nul ne peut prétendre saisir dans sa totalité, n'implique aucun éclectisme ou syncrétisme, mais l'humble et indispensable reconnaissance de la relativité non de la foi, mais des cultures à travers lesquelles elle s'exprime, et de la richesse de l'approche des autres cultures" (p. 204).

Ce livre n'a d'autre but que d'appeler chacun à prendre conscience qu'il est personnellement responsable - sans délégation possible à un parti, un Etat ou une Eglise - de l'avènement possible de ce "Royaume", et à se lever, contre les dérives de la décadence, pour passer du non-sens au sens, de la mort à la résurrection." (p. 207).

Il y a quelques années ayant appris que Roger Garaudy était passé à l'Islam nous avions ressenti une déception en ce sens que cela nous semblait le passage d'un p articularisme à un autre. C'était mal connaitre celui qui se révèle dans "AVONS-NOUS BESOIN DE DIEU?" comme un homme qui est au-dessus de tout particularisme et en qui nous sentons un ardent défenseur d'une libre pensée chrétienne. C'était déjà cette dimension-là qui lui avait valu son exclusion du parti communiste.

Lecture à conseiller à tous les amis de LPC.

André Verheyen - LPC décembre 1994

23 décembre 2017 6 23 /12 /décembre /2017 09:00
Christiane van den MeersschautUn Dieu proche et discret
Christiane van den Meersschaut

Durant l'exode d'Egypte, alors que le peuple d'Israël traversait le désert du Sinaï, Yahvé se fit connaître, nous dit l'Ecriture, par la tempête, le tremblement de terre et le feu.

Quoi de plus naturel, pour un peuple qui vit (et écrit son histoire) parmi d'autres qui, eux croient tous, avec crainte d'ailleurs, aux dieux de la nature ?

Il faudra attendre Elie pour avoir une autre image de Dieu. Le prophète luttant contre les prêtres de Baal provoqua un jour leur massacre. Menacé, il s'enfuit pour échapper à la colère et la persécution de la reine Jézabel. Il se rendit alors au Sinaï, revivant le chemin spirituel de son peuple. C'est ainsi qu'il entre au creux d'une caverne pour y passer la nuit. C'était aussi la nuit dans le coeur d'Elie. Son coeur était lourd comme un jour d'orage, agité comme un vent violent, brisé comme après un tremblement de terre, anéanti comme après le passage du feu du ciel. Au terme d'une véritable agonie spirituelle, il fait une toute nouvelle expérience de Dieu, découvrant Yahvé dans le souffle léger d’une brise . Notons cependant, qu'Elie a encore peur de Dieu, puisqu'il se couvre le visage avec son manteau avant de se présenter à lui.

Avec ce récit, une nouvelle image de Dieu apparaît dans le Premier Testament ; un Dieu de discrétion. Une nouvelle proposition est faite à l'homme biblique: être à l'écoute de la discrétion de Dieu.

Chaque 25 décembre, des chercheurs de Dieu tentent de quitter leur agitation intérieure, pour partir comme des voyageurs dans la nuit pour une marche pleine d'espérance vers Jésus, leur point de repère. Sentant le besoin de retrouver leur route, ils font le calme en eux et, contemplant cet enfant fragile couché dans une mangeoire, ils laissent leur coeur se remplir de ce souffle léger qui leur dit que Dieu est avec eux. La discrétion et le dénuement symbolique de la naissance de Jésus leur rappellent sa vie, ses actes, ses paroles. Ils découvrent ainsi que Dieu est chez nous chaque fois que l'on s'aime.

Les premiers chrétiens, il y a 2000 ans déjà, avaient compris que c'était là le seul chemin: "Ils s'appliquaient à vivre dans la communion fraternelle, à partager le pain, à participer aux prières, à partager ce qu'ils possédaient." (Actes, 2, 42-47)

Car Noël,

  • ... c'est Jésus qui proclame "les temps sont accomplis, le Royaume de Dieu est là".
  • ... c'est Jésus qui met l'homme debout.
  • ... c'est Jésus qui dénonce les conventions oppressantes et les faux semblants.
  • ... c'est Jésus qui relève la tête des écrasés pour qu'ils regardent avec confiance l'avenir au lieu de s'enfermer dans la culpabilité.
  • ... c'est Jésus qui tend la main à l'exclu et le rejoint dans sa misère morale et sa solitude.
  • ... c'est Jésus…

Non, Jésus ne souffle pas le vent et la tempête. Non, Jésus ne se présente pas comme un révolutionnaire politique, ni comme un chef religieux, ni comme un prince de ce monde. Jésus nous parle de Dieu d'une faç.on incroyablement neuve. Il nous dit la discrétion de Dieu qui, comme un père qui a donné la vie, veut le bonheur de son enfant. Jésus, par ses paroles lui prodigue ses conseils, par ses actes lui montre le chemin du Royaume ici-bas, mais lui laisse la liberté de son devenir. En nous disant : "Celui qui me voit, voit mon Père", il enlève à Dieu cette image vengeresse, cette apparence effrayante à travers laquelle l'homme le percevait si souvent. C'est donc bien à travers la vie de Jésus que nous pouvons discerner un Dieu d'une immense miséricorde, un Dieu dont il ne faut plus avoir peur.

La vie de chacun est un long cheminement qui peut déboucher soudain sur cette réalité. Elle permet à nos peurs de disparaître et fait voler en éclats les murs qui nous enfermaient. Ce peut être Noël alors chaque jour. Bonne fête à tous !

Christiane van den Meersschaut - décembre 1998

26 août 2017 6 26 /08 /août /2017 08:00
Herman Van den MeersschautLa troisième mort de Dieu
Herman Van den Meersschaut

Décidément, Dieu n'en finit pas de mourir en ce début de millénaire!

N’est-ce pas "la troisième mort de Dieu" qu'annonce le philosophe André Glucksmann dans un de ses livres. (1) Trois fois ? Cela me semble fort peu ! Il a certainement dû mourir bien plus souvent que cela!

Mais que cachent donc ces formules quelque peu iconoclastes comme: la mort de Dieu, Dieu est mort ? Lorsqu'on parle, ici, de Dieu, il ne peut évidemment s'agir que du concept de Dieu, c'est-à-dire de l'idée que s'en font les hommes et non de Dieu lui-même.

Bernard FEILLET nous rappelle que "la révélation de Dieu n'est jamais Dieu lui-même, mais la révélation dans le temps d'un mystère de Dieu indéfiniment exploré par l'humanité qui poursuit sa quête de l'absolu". On voit déjà combien le mot "Dieu" est piégé ! Ils croient en Dieu, disons-nous, en fourrant tout le monde dans le même sac. Mais de quel dieu s'agit-il ?

Ainsi, dans cette quête, Dieu n'arrête pas de mourir et de renaître chaque fois que maladroitement, les hommes se forgent une conception de Dieu, souvent à leur image, pour ensuite la remettre en chantier et la remodeler. Les auteurs de la Bible s'inscrivent dans cette quête. Ils l'ont élaborée à une époque et dans une culture particulières. On peut y observer de nombreuses morts de Dieu à travers l'évolution de la conception qu'Israël a eue de son Dieu: en partant des Elohim guerriers et protecteurs d'un petit peuple particulier, pour en arriver à un Dieu tout-puissant, créateur de l'univers. C'est à partir de ces conceptions différentes que vont naître des systèmes religieux; des religions qui imposeront leur image de Dieu.

A. GLUCKSMANN, lui, ne situe la première mort de Dieu qu'à la mort de Jésus sur la croix. Regrettable confusion, puisque ce n'est évidemment pas Dieu qui meurt. Confusion encore très répandue malheureusement. Et pourtant, il semble clair que "en Jésus-Christ nous ne connaissons pas Dieu lui-même, directement, comme s'il parlait par sa voix, mais nous tentons d'être attentifs à l'interrogation sur Dieu dont il était habité"(2)

Celui qui meurt sur la croix, c'est Jésus, l’homme de Nazareth qui nous a révélé par sa vie cette présence mystérieuse qui nous habite, nous traverse et nous rend capables de partager avec nos frères humains l'Amour et la Miséricorde. C'est cela que nous nommons parfois Dieu.

Alors oui, si Jésus incarnait cela, en le crucifiant les autorités religieuses de son temps ont tué l'Amour et la Miséricorde: révélations d'un Dieu qui n'allait, hélas, pas dans le sens de leurs conceptions et de leurs intérêts. C'est ce que nous continuons à faire chaque jour à travers nos trahisons, nos mensonges et nos compromissions. Chaque fois que nous tuons l'innocent nous tuons aussi Dieu en nous.

Pour DOSTOIEWSKY, rapporte A. GLUCKSMANN, le cadavre du Christ n'est pas celui d'un homme mais celui de l’humanité. Or, "l'humanité est la sauvegarde de la présence de Dieu dans le temps. C'est par elle qu'il est présent au monde et qu'il se révèle à chaque instant". (3)

Nous portons donc l'existence de Dieu à bout de bras !

D'après notre philosophe, la deuxième mort de Dieu, perpétrée par l'élite intellectuelle du 19e siècle a été surtout livresque. (NIETZSCHE) Ce fut le combat du positivisme et du scientisme contre le cléricalisme et l'obscurantisme de l'Eglise. L'intolérance des uns s'opposant à celle des autres, le Dieu clérical a été quelque peu malmené, mais s'en est très bien tiré, car pour la grande masse des fidèles sa poigne ne s'est pas desserrée.

C'est au 20e siècle que, d'après l'auteur, la troisième mort de Dieu semble être plus radicale en Europe surtout. Ce qui est nouveau, dit-il, c'est que l'Europe, capable de vivre dans la démocratie, la tolérance, la prospérité vit désormais sans la volonté de s'unir à Dieu. L'Europe vit l'expérience religieuse d'une absence de religions.

Est-ce si étonnant ? Les grandes valeurs dont vivent nos démocraties ne sont-elles pas le fruit de siècles de recherches et de tâtonnements de l'humanité pour trouver des réponses aux problèmes que pose la vie communautaire ? N'est-ce pas à travers la réflexion éthique, philosophique, politique que tout cela a pris corps ? Certaines valeurs évangéliques comme la solidarité, la compassion ne sont plus la chasse gardée d'institutions religieuses, mais se sont complètement sécularisées. Par contre, certaines valeurs laïques comme la démocratie et la tolérance semblent avoir quelques difficultés à trouver une place dans les religions.

L'indépendance que nous prenons, par rapport aux religions, ne serait-elle pas un signe de maturité ? L'homme ne sortirait-il pas lentement de son enfance? Ne sommes-nous pas, enfin, entrain de quitter le dieu béquille, le dieu magicien, le dieu marionnettiste, le dieu tout­ puissant ?

Si Dieu est père, comme nous le disons, ne se réjouit-il pas de voir ses enfants, enfin, sortir de leurs attitudes d'assistés et devenir autonomes, avec tous les risques que cela suppose ?

Le Pape, lui, semble déplorer ce phénomène, puisqu'il constate avec tristesse, que l'Européen vit désormais "comme si Dieu n'existait pas". Mais, est-ce bien certain? Ne faudrait-il pas lire plutôt : "comme si l'Eglise n'existait pas" ? Car, pour beaucoup, l'image souvent trop médiatisée de l'institution romaine n'est plus révélatrice du "Dieu très-bas" de Jésus. (Chr. BOBIN)

Mais, si le Dieu de Rome est porteur de toutes ces grandes valeurs qui rendent l'homme plus humain, plus libre et autonome, oui, alors, on peut s'inquiéter de ce que trop de gens restent indifférents ou vivent comme s'il n'existait pas.

Mais la grande révélation du 20e siècle, fait remarquer A. G., c'est la révélation de l'inhumanité de l'homme, en l'homme. Au terme de ce siècle, avec ses guerres mondiales, ses armements monstrueux, ses génocides planifiés, ses attentats barbares, ses pollutions, ses destructions... l'homme se découvre, en fin de compte, aussi meurtrier que mortel.

Il est vrai que notre 20e siècle a battu des records d'horreurs et que pour la première fois dans notre histoire, nous nous découvrons capables de détruire irrémédiablement notre planète. C'est un constat assez effrayant. Nous faisons l'expérience du "mal absolu" et cela change toute notre façon de considérer l'homme et sa relation avec Dieu.

Comme le fait observer l'auteur, la repentance admirable qu'a entreprise le Pape procède de ce constat. Je le cite : "Pour la première fois l'Eglise, qui juge de tout parce qu'elle représente la justice divine, accepte de se laisser interpeller comme de l'extérieur. Jusqu'ici, elle n'était jugée que par Dieu. Désormais, elle est interrogée à partir de fautes qui relèvent du domaine public."

Personnellement, je dirais, qu'enfin elle se laisse interpeller par l'Evangile qu'elle prétendait diffuser. On ne peut que s'en réjouir.

L'homme nous apparaît donc comme un être divisé, écartelé. Le philosophe français "garde cependant foi en la capacité de l'homme de s'apercevoir du mal qu'il fait et en sa capacité de bâtir une nouvelle éthique, non plus à partir du bien commun, mais à partir du mal absolu".

Cette vision me semble bien pessimiste. Il est vrai que l'échec est générateur de progrès et que nous devons tirer des leçons des erreurs du passé pour éviter de les répéter. Il ne faut pas minimiser ce potentiel d'inhumanité qui est en nous. Nous devons être conscients qu'un dieu barbare sommeille au fond de nous et que donc, nous avons plus que jamais besoin d'être "délivrés du mal".

Mais, construire un humanisme à partir du mal absolu, c'est-à-dire uniquement sur la peur du chaos et de la barbarie, me semble peu enthousiasmant. La peur n'a-t- elle pas toujours été mauvaise conseillère ?

Le 20e siècle a, tout de même, aussi été témoin des plus belles réalisations humaines. Pour nous, chrétiens, la foi en Dieu est indissociable de la foi en l'homme.

C'est avec cette foi, cette confiance en l'intelligence de l'homme, sa capacité de dialogue, de discernement et d'adaptation que l'on pourra construire, en Europe, un nouvel humanisme considérant les différences, non pas comme des obstacles, mais comme une richesse. Ce ne sera pas facile, certes. Il faudra sans doute partir du "fonds commun" que représente déjà la déclaration des droits de l'homme. Ce qui, on peut l'espérer, provoquerait peut-être la mort lente du dieu dictateur, intégriste, terroriste, tous ces dieux geôliers qui nous enferment dans leurs dogmes et leurs préjugés meurtriers.

Vous voyez, nous n'en avons pas fini de voir mourir Dieu !

Herman Van den Meersschaut

(1) "La troisième mort de Dieu" NIL éditions - Entretien avec André GLUCKSMANN dans "La Vie" du 30/03/2000 (retour)
(2) "L'ERRANCE" de Bernard FEILLET - éditions D.D.B. (retour)
(3) "La troisième mort de Dieu" NIL éditions - Entretien avec André GLUCKSMANN dans "La Vie" du 30/03/2000 (retour)
29 octobre 2016 6 29 /10 /octobre /2016 09:00
Guy Jacques de Dixmude Dieu, mais quel Dieu
Guy Jacques de Dixmude

Pour autant qu’il en ait une, l’histoire de Dieu pourrait comprendre quatre chapitres ; il y aurait ainsi le Dieu d’avant Jésus (Ancien Testament, principalement Pentateuque), celui de Jésus (évangiles, apocryphes inclus), celui d’après Jésus (l’Eglise, ses credo et dogmes) et, excusez du peu… le mien. Ce sera la trame de l’exposé qui suit.

Mais attention, c’est moins Dieu qui évolue dans son éternité que la perception, le ressenti et surtout l’image que l’homme en a fait et retenu au fil du temps.

1-Dieu Avant Jésus :

Aussi mythique et poétique soit le récit de la genèse, tout commence avec le Dieu d’Adam, celui qui le soumit à une irrésistible tentation dont le dit saint Augustin exploitera un péché originel décrété impardonnable et la punition subséquente de ce Dieu allant jusqu’à admettre la crucifixion de son fils pour enfin apaiser son courroux ; ce Dieu qui fit d’Eve une créature tardive faite le huitième jour, oubliée quand il fit Adam (les animaux ont été créés mâles et femelles !), dépendante et inférieure car faite d’Adam, responsable de sa chute, instaurant ainsi dès le début une humanité machiste dont encore aujourd’hui sa propre Eglise n’arrive pas à se dépêtrer. Quant à notre terre et ses animaux ils sont condamnés dès l’origine à être assujettis et dominés sans merci (Genèse I, 26 à 28).

Il y eu le Dieu de Noé, survivant privilégié du pire génocide jamais organisé connu, sacrifiant jusqu’à l’innocente gent animale dont les rares rescapés sont à nouveau voués à être terrorisés par les hommes qui les ont sauvés (Genèse IX, 2).

Il y eu le Dieu d’Abraham, père inespéré d’un peuple décrété élu, qui par obéissance aveugle admet sacrifier un fils désespérément attendu ; ce Dieu dont l’alliance est concrétisée par la circoncision, fatalement réservée aux seuls mâles…

Il y eu le Dieu de Loth, celui de la radiation totale de Sodome, Gomorrhe et leurs habitants, sans distinction ni rémission. Seule sa femme eu pitié, se retourna et fut statufiée en conséquence punitive pour faute de compassion…

Il eu le Dieu de Moïse qui, entre autres plaies, extermina tous les mâles premiers nés Egyptiens, noya une armée entière pour privilégier un peuple au détriment des autres, notamment celui qui occupait légalement et ancestralement une terre qu’il ignorait usurpée puisque promise à d’autres ; ce même Dieu qui arrête la course du soleil pour permettre à Josué d’achever tranquillement la conquête sanglante de cette terre promise en massacrant sur ordre les Amorrites jusqu’au dernier, à l’exclusion toutefois bien précisée des enfants en état d’être rendus esclaves et des jeunes femmes données en récompense (Josué 10,40).

Il y eu le Dieu de David, transfuge d’Israël et mercenaire philistin, habile organisateur du meurtre du mari de sa maîtresse, mais dont il semble capital que Jésus descendit par son père qui ne l’est par ailleurs que putativement ; ce même Dieu avalisé par Salomon qui entre deux visites à son temple en construction consacrait son temps libre à ses sept cents épouses et trois cents concubines…

Bref, en analysant les textes dits fondateurs, aussi mythiques soient-ils, écrits censés faire accepter Dieu par les hommes qu’il s’est choisi, on découvre un dieu bien installé dans la culture du temps ou « œil pour œil, dent pour dent » fait loi (Exode 21, de 23 à 25), un Dieu juge particulièrement dur au pardon, terrifiant pour ceux qui ne le craignent ou connaissent pas, vengeur, jaloux, contractuel, partial et impersonnel. Toutefois, aussi discutable et violent soit-il, ce Dieu réservé au seul Israël a aussi engendré maints personnages exemplaires et remarquables (dont pas mal de femmes !), et a le mérite d’exister, même s’il est par trop calqué sur notre triste image ; c’est un bon début, qui sera à l’origine de la démarche de Jésus.

2-Dieu et Jésus :

Car en fait, c’est ce Dieu qui a été présenté à Jésus dès sa prime enfance, celui dont il a hérité de par sa qualité de Juif circoncis ; pieux, il en connaîtra et lira sa Loi, se conformera dévotement à ses 613 préceptes. Toutefois, petit à petit, l’âge aidant, l’étude assidue des écrits fondateurs de référence fit que le Dieu de ses ancêtres lui devint improbable, peu conforme à celui qu’il priait, servait, qui l’habitait et l’interpellait. Un doute exigeant réponses s’est insinué, imposé : le Dieu professé par ses coreligionnaires et reçu d’eux était mal présenté, mal ressenti, mal imagé, et souvent mal vécu. Le messie très attendu, religieux certes, était d’ailleurs avant tout un libérateur ayant pour mission première si pas unique de rétablir la puissance, la grandeur politique écrasante pour le moins discutable du royaume de David.

Devenir authentiquement soi n’est pas évident. C’est une démarche longue, permanente, difficile et courageuse car elle engage. En se distanciant d’un conformisme grégaire tranquille et rassurant on s’isole et perd des amis… C’est toute la démarche de Jésus : ce Dieu qu’il pressentait, Jésus mis ainsi plus de trente ans pour oser le faire sien sans réserve, l’affirmer ouvertement, en préciser l’identité et l’offrir aux autres.

Son baptême en fut l’occasion et le séjour passé au désert qui le suivit déterminant.

Avec Jésus, on quitte un Dieu réservé jusque là aux seuls juifs, qui se manifeste surtout pour exprimer de temps à autre son courroux suite aux infidélités de ses sujets dont le ‘péché’ est partout omniprésent : un lépreux, un bossu, un paralytique sont tels parce qu’ils ont péché, ou, pire encore, un des leurs. Dieu était « celui qui est », sans attributs ni images, toutefois assurément mâle, sans plus. Jésus va personnifier Dieu à l’extrême, jusqu’à lui donner une image humaine, l’appeler Père, mieux, papa, très familièrement « petit papa », et il nous en fait tous les enfants : son Père est aussi le nôtre. Notre Père… Ce Dieu là aime et concerne tout le monde, sans restriction aucune, avec toutefois mention spéciale pour les petits, les obscurs, les exploités, les démunis et migrants de tous bords, bref, de tous ceux qui n’entrent généralement pas dans le catalogue des gens dits « normaux » (!?) et bien-pensants (re !?). Le Dieu de Jésus n’a pas plus besoin d’être embastillé dans un unique temple sacré que de sacrifices sanglants, de règles, obligations et interdits immuables, d’intermédiaires patentés incontournables, de dogmatique ni liturgie intangibles et ne tient pas de registres comptables. Il « est » toujours, mais cette fois son être est défini : il est amour, c'est-à-dire, en pratique, essentiellement miséricorde et pardon. Attributs radicalement capitaux ! Il est autant sinon plus dans les autres que dans un morceau de pain. Ces affirmations et leur vécu conduiront inexorablement Jésus à une mort infâme, son Dieu étant par trop non conforme à la tradition révélée et sacrée ayant cours à son époque ou la terre était encore plate et le centre de l’univers. Mais Jésus ne s’est pas contenté de vivre personnellement intensément une spiritualité et une humanité forte et novatrice ; avec un charisme peu commun, il les a partagés avec un petit groupe d’hommes et de femmes qui ont choisi de le suivre.

Le Dieu que nous révèle, confie et lègue Jésus n’est assurément plus le même que celui de ses pères ; grâce à lui il nous est devenu directement accessible, personnel, pardon inconditionnel et universel. Ce ne sera pas sans poser parfois problèmes à son Eglise à naître…

3-Dieu et l’Eglise :

Héritière de Jésus et bâtie sur lui, un bref rappel historique n’est sans doute pas inutile.

Jésus présent, tout allait de soi, même si tout n’était pas compris. Une fois mort, la référence désormais absente, en un premier temps le désarroi s’est installé. Après quelques hésitations et doutes, les accompagnateurs esseulés de Jésus ont décidé de prolonger ce qu’ils avaient vécu avec lui et ont naturellement fait de leur maître le fondement de leu vie et de leur foi.

Mais, le guide-Jésus définitivement absent, les questions restant sans interlocuteur pour y répondre, il s’est rapidement avéré utile sinon nécessaire d’organiser tant soit peu cette vie. Les disciples se dispersant et le succès allant s’amplifiant, pour éviter des divergences d’interprétations inévitables, il s’est très vite révélé impératif de se mettre d’accord sur le contenu du message de Jésus afin de le propager fidèlement et le vivre à l’unisson avec tous ceux qui ne l’ayant pas connu ou fréquenté désiraient cependant y adhérer. Une autorité minimale, collégiale et peu hiérarchisée s’est ainsi naturellement instaurée, garante de l’authenticité d’une bonne nouvelle jusqu’alors alors totalement orale ; de même, une liturgie élémentaire, centrée sur le partage du pain, fut instituée pour régir les assemblées et réunions de fidèles. On vivait très « chrétiennement » du Christ, dans le provisoire, attendant tous les jours la fin des temps annoncée par Jésus pour sa génération.

Vint Paul qui, bien que n’ayant pas connu Jésus, va implicitement mettre sur pied un embryon d’Eglise en mettant par écrit un genre nouveau qu’il appelle ‘évangile’ (voir épitre aux Romains) et, bien que Juif, se faire l’apôtre des Gentils, c'est-à-dire rendre Jésus et son message universels. Il est le premier à utiliser le terme chrétien.

La fin des temps n’advenant pas et la génération de Jésus passant, on ne peut plus s’en remettre à de rares témoignages verbaux disparates et évolutifs. Il devint urgent de les mettre par écrit pour les inscrire dans la durée sans trop de déformations : des ‘évangiles’ voient le jour et deviennent référence. Non fondée explicitement par Jésus, ce qui deviendra l’Eglise nait ainsi naturellement, inévitablement, nécessairement.

Le propos n’est pas d’en faire ici l’histoire et, à côté de merveilles indiscutables et remarquables, de s’appesantir sur les tragédies, dérapages et dérives bien connues commises au nom du Dieu de Jésus (croisades, inquisition, Saint Barthélémy, organisation d’un état temporel de droit divin…). La question est de savoir si l’Eglise-institution d’aujourd’hui est toujours dans le droit fil et le prolongement de celui auquel elle se réfère et si le Dieu dont elle se justifie et qu’elle annonce est toujours bien celui de Jésus. On peut en effet se poser des questions au vu de certaines prises de positions romaines concernant la famille (sexe, contraception, homosexualité), l’avortement, l’euthanasie, le sida (justice immanente !?), le refus d’eucharistie (divorcés remariés), le célibat des prêtres, le statut et l’ordination des femmes, la concussion, le Vatican (curie, administration, pouvoir, finances), la pédophilie… Force est de constater que nombre de ces sujets ont conduits à ouvrir un fossé entre l’Eglise-institution et une part de plus en plus importante de l’Eglise-assemblée, avec pour conséquence une diminution constante des fidèles et des vocations cléricales ; nombre de croyants sincères deviennent non pratiquants…

Dans ce monde en perpétuelle évolution, impassible, se référant à un Jésus ayant vécu et prêché il y a deux milles ans après nous avoir recommandé de faire des choses plus grandes que lui, force est de constater que l’Eglise reste bien souvent fermement assise, couvant un passé sacré une fois pour toutes, rebelle à des changements en profondeur attendus par beaucoup d’honnêtes chrétiens qui la ressentent invivable au XXI ième siècle, le leur.

Bien sûr et fort heureusement, il faut aussi prendre en compte les témoignages pleinement christiques donnés et vécus par les François d’Assise et sa sœur Claire, les Vincent de Paul, Las Casas, Thérèse de Lisieux, Charles de Foucault, Marcel Légaut, l’abbé Pierre, mère Thérésa, sœur Emmanuelle, Guy Gilbert et tant d’autres ouvriers anonymes de la bonne nouvelle originelle traduite très concrètement dans leur temps ; il ne faut pas oublier non plus une cohorte de théologiens, chercheurs, clercs et laïques novateurs, trop ignorés, voire trop vite déclarés irrecevables. On peut citer en vrac et entre autres les Musset, Feillet, Evely, Légaut, Drewermann, Verheyen, Kamp, de Duve, Spong, Lenoir, Basset…

Le Dieu de Jésus présenté par l’Eglise est trop souvent redevenu le Dieu du temps de Jésus, celui dont il a hérité plus que celui qu’il a professé. Parmi d’autres, je veux tenter d’y revenir.

Ne pas évoluer, c’est par définition… mourir, et je tiens à la vie ! La mienne en particulier.

4-Et mon Dieu ?

Car en effet, comme annoncé dans le titre, j’en ai un. Lequel ? C’est ici qu’on se mouille !… Fini de jouer à l’historien ou théologien d’occasion.

Bien que, comme le dit Jésus, personne ne connaisse Dieu, lequel Dieu de plus ne se fait pas explicitement connaître, malgré les preuves classiques invoquées de son existence, démonstrations rationnellement peu convaincantes, voire irrecevables aujourd’hui, je crois en Dieu, un seul Dieu, même si contrairement à André Frossard, je ne l’ai pas rencontré.

Je n’ai pas attendu Marcel Légaut pour professer expérimentalement que « il y a des choses qui sont de moi, mais pas que de moi ». J’assume pleinement les négatives car j’en suis le seul programmateur et que j’y recherche et trouve de l’intérêt. Il n’y a donc pas d’excuses ni place dans ce créneau pour un anti-Dieu quelconque, un Diable, un Malin régnant sur un royaume du bas parallèle à celui dit des cieux, un démon réminiscence et reliquat du polythéisme d’antan : ce n’est déjà pas évident d’admettre un Dieu, seul et unique, de plus en trois personnes. Par contre, il m’arrive de poser des actes gratuits et bons, de faire des choses belles non planifiées, pour lesquelles, analyse faite à postériori, je ne suis que l’outil inconscient ; il y a effectivement « quelque chose » qui me dépasse et m’anime positivement, une transcendance extérieure que je fais mienne et défini en l’appelant Dieu. Encore faut-il raisonnablement l’expliciter tant soit peu pour que ce Dieu me soit vivable, quelque peu palpable et ne reste un vague concept intellectuel : l’imaginer ne suffit donc pas. Ne serait-ce que par commodité, il est heureux de l’imager. C’est ici qu’il faut faire grandement attention : une image reste et doit rester une image, c'est-à-dire une représentation dans le temps, une figuration qui tente d’expliciter une réalité sans l’être. « Ceci n’est pas une pipe » disait Magritte en présentant un tableau qui imageait… une pipe. La réalité reste toujours derrière l’image, fut-elle une photo parfaitement précise et détaillée.

Il est sans doute plus facile de définir ce que Dieu n’est pas que ce qu’il est, mais ce n’est nullement un motif pour ne pas essayer. Il y a des questions sans réponses ; ce n’est pas une raison suffisante pour en faire l’impasse.

C’est ainsi que mon Dieu n’est pas le Dieu violent imagé par l’Ancien Testament. Ce Dieu correspond par trop à une époque résolument révolue ou la loi du talion avait le pas ou concurrençait celle de Moïse. Voir point 1 ci-dessus, ‘Dieu avant Jésus.’

Mon Dieu n’est pas non plus pleinement et sans réticences à l’image de celui au nom duquel une certaine Eglise-institution s’est parfois référée pour justifier des actes et décisions difficilement compatibles avec le message de Jésus à certaines périodes de son histoire, époque contemporaine inclus. Voir 3 ci-devant, ‘Dieu et l’Eglise.’ Mon Dieu est nécessairement dans mon siècle et la création à laquelle il me convie de contribuer n’est pas terminée. C’est il y a deux mille ans que Jésus nous a recommandé de faire des choses plus grandes que lui, notamment adaptées et conformes à notre temps.

Reste alors précisément le Dieu imagé par Jésus, image à laquelle j’adhère par ce que c’est celle qui pour moi exprime et reflète le mieux l’inexprimable mais aussi le vivable.

Mais, au fait, qui était ce Jésus ? Incontestablement un personnage historique, mais encore ?

Un homme, un homme qui a touché au plus près le divin ? Très certainement ; c’est ainsi que l’ont perçu ceux qui l’ont connu. C’est relativement longtemps après sa mort qu’on l’a fait homme devenu Dieu sur terre, fils de Dieu depuis toujours, Dieu lui-même dans la Trinité. Face à l’inexplicable, c’est ici qu’intervient le postulat de la foi. Mais, comme se le demandait Marcel Légaut, ne divinise-t-on pas Jésus trop vite au détriment de sa démarche spirituelle et vécu humains, ses rencontres et paraboles ? Le miraculeux dont son histoire est émaillée, aussi merveilleux soit-il, ne distrait-il pas en reléguant au second plan sa profonde et réelle humanité, un peu comme on l’a fait très tardivement d’une certaine mariologie exacerbée?

Par définition les mystères, dont ceux qui entourent Jésus, sont inaccessibles à la raison ; la foi seule permet d’y adhérer et il appartient à chacun de prendre position en toute conscience et confiance, en ne perdant pas de vue l’essentiel et surtout les conclusions concrètes à en tirer en ce qui concerne la vie pratique courante…

Au-delà de toutes les images, dont encore une fois l’utilité est indiscutable, Dieu reste pour moi la transcendance absolue, hors du temps, de l’espace et de la matière. Il n’est pas à notre image mais au-delà de toutes celles qu’on en fait. Il ne réside pas aux cieux, dans un Paradis pourtant très attractif et sympathique. Il est impératif de dépasser les images héritées de l’enfance et laisser raisonnablement libre cours à nos esprits rationnels et cartésiens du XXIième siècle. Saint Nicolas et le Père Noël ont un temps, aussi heureux soit-il. Une image n’est encore une fois qu’une image ; je préfère ainsi une croix nue, symbole significatif de la résurrection, à celle présentant un Christ sanguinolent et agonisant…

Mon Dieu n’a pas d’attributs, dans tous les sens du terme et à priori sexuels ou biologiques. Une concession toutefois, mais capitale, qui n’a nullement trait à une qualité-vertu mais à l’ essence même de Dieu : non seulement il « est », mais il est pardon, miséricorde et ce avant que d’être Amour. C’est pour moi fondamental ! Sans ce pardon qui lui est existentiel il ne serait pas vivable ni viable, ni pour lui, ni pour nous. Il ne serait pas…

Je partage sans réserve ce dit de notre pape François : « J’ai une certitude : Dieu est dans la vie de chaque personne. Ceux qui cherchent toujours des sanctions disciplinaires, ceux qui tiennent exagérément à la sécurité doctrinale, ceux qui cherchent obstinément à retrouver le passé perdu, ont une vision statique, non évolutive des choses. La foi se convertit ainsi en une idéologie parmi les autres. J’ai une certitude dogmatique : Dieu est dans la vie de chaque personne. Même si sa vie est un désastre, même si elle est détruite par les vices, Dieu est dans sa vie et nous devons le chercher dans chaque vie humaine. » Fin de citation.

Au cours d’une émission « Noms de dieux », Jacques Salomé, agnostique notoire, affirmait à Blatchen qu’en tout homme il y a du divin. Même dans Hitler fusa la question ? Assurément fut la réponse catégorique. L’avocat de Michèle Martin, catholique déclaré, disait la même chose à propos de sa cliente et de Marc Dutroux. C’est gros, c’est fort, mais au nom des paroles que les évangiles prêtent à Jésus, partie prenante de l’humanité que je fréquente quotidiennement, je veux le croire, même si je déplore ne pas toujours y correspondre et adhérer dans la pratique.

Je ne crois pas non plus mon Dieu tout puissant au sens courant du terme ; il est incapable d’empêcher la naissance d’enfants trisomiques, une éruption volcanique ou d’arrêter la guerre en Syrie. Il ne peut intervenir pour éviter les catastrophes naturelles ni les actes humains criminels. Il ne crée et n’admet pas la souffrance, mais il respecte sa création et l’évolution qui en découle, la liberté absolue des hommes et de la nature. Il n’a d’autres mains que les nôtres et n’intervient pas directement dans le processus qui depuis le ‘big-bang’ a conduit à la formation de l’univers, son univers, de notre terre et son évolution jusqu’à l’homme, ni dans la manière dont les hommes s’emploient à parachever sa création. Pour comprendre sa puissance, il faut partir de son contraire. Qu’est-ce qu’un impuissant ? Celui qui ne peut transmettre la vie. A contrario, le puissant est donc celui qui a la capacité de la transmettre. Le ‘Tout Puissant’ est ainsi créateur par excellence, celui qui, à l’origine de la vie, est toujours et de façon absolue de son côté, respectueux de celle-ci jusque dans les lois et dérives qu’elle engendre nécessairement et librement en évoluant.

Je me retrouve aussi pleinement dans l’homme-Jésus quand il lui arrive de douter, même de Dieu, de demander à son Père de ne pas le (nous) soumettre à la tentation, prérogative dépassée du Dieu d’Adam et d’Abraham ; quand il implore son Père qu’il sait pardon total et inconditionnel de pardonner nos offenses, comme lui, jusqu’à ceux qui sont les auteurs de son agonie, allant jusqu’à invoquer des circonstances atténuantes : « ils ne savent ce qu’ils font ».

Et nous, savons-nous toujours ce que nous faisons ? Les actes inhumains dont nous sommes tous les jours témoins, voire auteurs, sont-ils commis par des gens encore humains et donc responsables comme tels ? Je n’attends donc pas de jugement dit dernier au sens classique du terme : ce jugement ne peut être qu’un accueil libérateur exempt de toute condamnation. J’adhère à ceux qui, comme le Père Jean Radermakers, S.J., lisent et introduisent Mt 25,31-46 par « discernement d’amour » ou « éclairage décisif de miséricorde » à propos de ce jugement final. Tous, absolument tous, sont appelés à être divinisés, à entrer en fusion avec Dieu, à se fondre, s’éteindre en lui jusqu’à en perdre leur existence propre pour entrer dans la sienne, n’en faire plus qu’une dans une trinité infinie et devenir ainsi cocréateurs et cogérants dans ce qu’on appelle l’éternité ou il ne peut y avoir place que pour Dieu. Je ne m’attends donc pas à y rencontrer un jour Cléopâtre, Napoléon ou un quelconque parent, si cher me fut-il. Mais, cette éternité ne se situe pas à l’extrémité du temps ; c’est à chaque instant que s’accomplit notre destinée car c’est à chaque instant que l’homme se trouve déjà outil et face à Dieu en attendant de le devenir, dans la mesure où il en prend conscience. C’est déjà et surtout ici et maintenant qu’est le Royaume.

Je crois que si Dieu s’est incarné, ce n’est nullement pour racheter quelque « péché » que ce soit, aussi originel soit-il. Que de dégâts cette notion du péché originel n’a-t-elle pas causé dans le christianisme depuis quinze siècles ! Lire à ce propos Lytta Basset (‘Oser la bienveillance’, Ed. Albin Michel, 2014). Exit ainsi la « faute originelle », le sacrifice de rachat expiatoire de Jésus, le jugement dernier et son cortège de verdicts pour l’éternité (Paradis, enfer, purgatoire et autres limbes). Faire le tri entre les bons et les méchants est un schéma répondant à un sens de la justice propre aux humains. Dieu-sauveur m’est difficilement compatible avec mon Dieu-pardon. La mort me libérera de commettre encore des « actes manqués » que je ne crois ni mortels, véniels ou capitaux ( !?) pour me fondre dans le pardon absolu de mon Dieu qui ignore le péché. Jésus nous est né par pure compassion, pour vivre sa création comme nous, avec nous, en nous, dérives, dérapages, souffrances et mort inclus. S’il nous sauve de quelque chose, c’est du non-sens que la vie aurait parfois tendance à nous inspirer pour nous montrer une vie sensément possible et exaltante, quels qu’en soient les aléas inévitables ; il est venu partager notre chemin, nous en tracer un pour nous donner une chance, une possibilité et des raisons d’être des vivants plus que des vécus.

Via Jésus, Dieu me reste en définitive un postulat, mais sans ce postulat et ce qu’il implique et permet, vivre me semblerait difficile, voire inacceptable. Je n’ai pas choisi d’être très modestement plutôt intellectuel que « charbonnier » ; c’est moins confortable, et plus je lis de livres, moins j’ai de certitudes, mais cela me paraît être préférable à ceux qui n’en lise qu’un, en l’occurrence la Bible, et ont des réponses catégoriques et définitives à tout…

Mon strip-tease théologique est terminé. J’espère avoir répondu au thème proposé, n’avoir heurté personne ni converti quiconque vu que telle n’était nullement l’intention ; j’espère surtout ne pas avoir trahi mon Dieu, celui auquel je confie ma foi et en qui je mets mon espérance. Puisse-t-Il me pousser à être charitable et à le rencontrer dans tous ceux qui croisent ma vie et portent la sienne, à me réconcilier avec mon frère avant que de fréquenter son temple, à exclure radicalement de ma vie l’indifférence, l’intolérance et tout ce qui conduit à la division pour être au minimum animé de compassion concernant les misères de ce bas-monde que je constate et suis impuissant à soulager concrètement. Tout le reste est son problème, et les miens sont suffisants à meubler une existence que j’essaye de calquer très modestement sur celle du « ravi » de la crèche provençale : étonné, admiratif, confiant, optimiste et social. Je crois en Dieu parce que je crois au bien, au beau et au bon…

Mon Dieu est résolument à l’image de celle présentée par Jésus, mais image vue, revue et essayée d’être vécue avec mes yeux et ma conscience qui sont résolument de ce siècle.

C’est peut-être simpliste ; c’est en tout cas personnel, a le mérite d’être concret et suffit à me rendre heureux.

Guy (Mars 2016) lecteur LPC.

13 juin 2015 6 13 /06 /juin /2015 09:54
Alain Dupuis Dieu est-il violent ?
Alain Dupuis
LPC n° 30 / 2015

Pour nos contemporains, surtout parmi ceux qui disent "croire en Lui", la réponse semble aller de soi : il n'est même pas pensable que Dieu soit violent. N'est-il pas le Bien absolu, la Beauté parfaite, la Bonté accomplie, la Miséricorde totale, la Paix et, finalement, l'Amour sans limite ? En revanche, ceux qui nient son existence montreront volontiers, non sans arguments, qu'au fil de notre histoire, Dieu, entre autres utilités, semble avoir été inventé principalement pour servir d'alibi, de mobile ou de catalyseur aux plus lamentables violences qui entachent l'histoire de l'humanité et de notre planète.

L'opinion la plus répandue dans nos sociétés est que la violence serait un attribut divin propre au "monothéisme". La violence attribuée à Dieu, ou qui s'exerce en son nom, serait la spécialité des trois monothéismes, issus de la tradition biblique : le judaïsme, le christianisme et l'islam.

Le Dieu dont parle, ou que fait parler la Bible juive, est-il violent ?

La Bible, contrairement à ce que laisse entendre son appellation grecque (biblos), n'est pas un livre. C'est une véritable bibliothèque ambulante !

Collection d'une quarantaine de recueils, d'importance inégale, de genres littéraires très variés, elle propose des mythes de la création du monde et de l'origine de l'humanité, des mythes de l'origine du peuple hébreu, de grandes épopées relisant son histoire, sa conquête d'une "terre promise", sa constitution en "nation", en "royaume", ses défaites, ses exils, ses retours. Mais elle inclut aussi des volumes de législation, d'organisation politique, d'architecture sacrée, d'élaboration et de codification du culte, de psaumes et d'hymnes, des recueils de "sagesse", d'autres d'exhortations et d'actions prophétiques, d'autres encore de poésie amoureuse, d'autres aussi de contes et légendes édifiants. Dans ces milliers de pages, rédigées ou remaniées au fil des siècles, après l'exil à Babylone, parfois repiquées aux babyloniens et à d'autres cultures voisines, les visages du Dieu d'Israël peuvent se révéler très contrastés, voire contradictoires. Peut-on donc vraiment parler du "Dieu de la Bible" ?

Ceci étant bien établi, à la question posée, on peut, malheureusement, répondre honnêtement : OUI ! La Bible juive attribue souvent à Dieu de terribles violences.

Il convient ici de se souvenir que pour Israël, comme pour tous les peuples voisins, en ces temps-là, le "divin" était omniprésent : bonheur et malheur, vie et mort, santé et maladie, victoire ou défaite, exils et déportations, rien n'avait lieu sans le consentement ou même l'intervention directe du divin.

L'histoire et le monde sont violents. Il est donc logique que des livres de cette bibliothèque prêtent à Dieu une violence multiforme, en paroles et en actes, et que ce même Dieu semble octroyer aux hommes des droits (et même des devoirs) de violence contre certains de leurs congénères, voire à l'égard de la création entière.

- Un créateur à tendance exterminatrice. Le mythe de l'origine du monde (Gn 7, 21 et s.) nous montre, très vite, le Dieu créateur décidant l'" extermination" de tout ce qui vit, hommes compris, dans un déluge universel, pour repartir à zéro. La petite arche de Noé semble bien frêle pour faire oublier pareille politique de la "table rase" ! Mais comprenons bien que si cataclysmes il y a (et il y en a toujours eu), ils viennent forcément de Dieu, et non sans motif. Ici donc "Dieu" punit justement une humanité dévoyée…

- Un homme investi d'un statut dangereusement violent pour la création. Dans un autre récit, le même Dieu créateur aurait enjoint aux hommes : "Croissez et multipliez. Emplissez la terre et soumettez-là." (Gn 1,28). Certains voient, non sans raison, dans ce verset, le fondement de l'anthropocentrisme ravageur qui a conduit notre espèce, dans sa version occidentale particulièrement, à mettre en pièce la planète, ses richesses, sa faune et sa flore pour son seul profit. En fait, n'est-ce pas la justification "divine" a postériori d'un constat : l'homme, par sa fécondité et son intelligence, a "empli la terre" et établi, à tort ou à raison, sa domination sur toute chose et sur le reste du vivant.

- Un Dieu partial, exclusif et belliqueux. Le même Dieu, qui aurait choisi entre-temps, à travers la figure d'Abraham, de devenir le Dieu exclusif des Hébreux, est présenté comme, sinon le seul dieu, en tout cas le "plus grand" (Akbar en arabe), le plus fort de tous les dieux, ce qui, à l'époque, n'est pas très original. Il doit donc le prouver, par tous les moyens, y compris la violence et la mort !

Ses penchants à la jalousie irascible et à l'extermination sont mis en scène de mille manières dans divers livres censés célébrer l'"épopée" du peuple juif et de son Dieu, depuis la mythique "sortie d'Égypte", jusqu'à l'interminable et sanglante conquête de la "terre promise", au détriment de ses malheureux habitants d'origine…

Au livre de l'Exode (12, 21), par exemple : extermination générale de tous les nouveaux nés d'Egypte, histoire de convaincre une bonne fois Pharaon de laisser les Hébreux sortir… À noter que les familles des Hébreux échappent à l' "ange exterminateur" de Dieu grâce au "sang d'un agneau" marquant leurs portes. On retrouvera ce sang plus tard…

Jaloux et irascible ? Au livre du Deutéronome, par exemple, avec l'ordre de mise à mort de tout juif qui s'intéresserait à un autre dieu que Lui ! (13,6 et s.).

D'un récit épique à l'autre, par exemple Juges (21,10), Josué (6,21 ; 10,28), on n'en finit pas d'évoquer les méthodes expéditives de Dieu, pour la "purification" interne du peuple qu'il se serait choisi, et pour la purification "ethnique" de la "terre promise".

- Un Dieu au service d'une idéologie "nationale-théiste" ? À y regarder de plus près, cette interprétation "divine" de toutes les violences internes et externes qui affectent Israël dans son histoire réelle, ou réécrite, ne réside-t-elle pas moins dans la "nature" supposée de Dieu, que dans la nature de la relation que ce peuple prétend avoir avec Lui ?

Le problème n'est probablement pas tant le "monothéisme" spirituel naissant, tâtonnant et parfois lumineux dont témoigne toute la littérature biblique, que l'émergence, en parallèle, d'une sorte de "national-théisme", où le divin est instrumentalisé pour donner une "identité" et un ciment uniques à un rassemblement de tribus querelleuses et éparses.

En effet, la violence prêtée à Dieu n'est-elle pas d'abord au service du fameux mythe de l'"élection" qui lierait Israël à Dieu, et réciproquement (Ex 6,7 ; Lv 26,12 ; Dt 27,9) ? "Vous serez Mon peuple, je serai Votre Dieu !" (Jer 7,23). Ce Dieu censé l'avoir choisi devient, de récit en récit, le destin, l'honneur et l'identité de ce peuple. De même, le sort et l'honneur de Yahwé parmi les nations dépend de la survie et de la "pureté" d'Israël. La plupart des violences guerrières et la jalousie intransigeante attribuées à Dieu dans ces récits épiques ne sont-elles pas, plutôt, les violences et les fanatismes humains les plus ordinaires, mais ici sacralisés, "divinisés", au nom d'un mythe identitaire et du supposé "rôle" messianique dont ce peuple se dit "investi" parmi les nations ?

Ne sommes-nous pas en présence d'un dangereux glissement vers l'exaltation d'une entité ethnique (racisme) et nationale (nationalisme) qui se veut "choisie" et "pure", face aux autres "nations", pour être l'instrument (et le héros) du "triomphe" de Dieu, le jour venu ?

Le Dieu des chrétiens est-il violent ?

À la lecture des livres du Nouveau Testament, on aimerait pouvoir répondre sans hésiter que non !

Mais les premiers chrétiens étaient d'abord des juifs fervents. Leur culture religieuse exclusive était entièrement nourrie de cette fameuse "bibliothèque" biblique, des pratiques sacrificielles du Temple, sans compter toute une littérature messianique et apocalyptique qui florissait depuis quelques décennies annonçant le triomphe imminent de Dieu. Et, pour eux, aussi, les faits, même les plus brutaux (exécution de Jésus) devaient toujours pouvoir trouver leur explication en Dieu…

- Le mythe violent du "sang versé" pour le salut du monde. L'arrestation, la condamnation et l'exécution infamante de leur "messie" devaient donc être expliquées selon ce principe. Ce qui conduisit rapidement les disciples de Jésus à imaginer que ce qui était arrivé trouvait son sens "selon les Écritures" juives et les pratiques liturgiques du Temple : Jésus de Nazareth – en dépit des nombreux textes bibliques visant à éradiquer tout recours aux sacrifices sanglants – aurait été la victime consentante d'un "sacrifice rédempteur".

La mort infamante de Jésus fut mise en relation avec l'agneau immolé lors de la Pâque juive (souvenir de la sortie d'Égypte) ou le sang du sacrifice au Temple, le jour du Grand Pardon. Elle fut comprise comme LE sacrifice d'expiation et de substitution définitif ayant pour effet de "satisfaire" Dieu et d'obtenir ainsi la levée de la condamnation qui pesait sur Israël et une humanité égarée et insoumise… Cela supposait, bien sûr, un Dieu doublement violent : rancunier et vindicatif d'une part, et de plus, incapable de miséricorde envers les hommes autrement qu'au prix du sang versé (contre tous les enseignements de Jésus). Et quel sang ! Le "messie" sacrifié fut bientôt présenté comme le propre "fils" du Dieu destinataire de ce "sacrifice" ! Ici, Dieu est donc mêlé à une violence sacrée, classique certes, encore présente à l'époque dans le culte juif, et qui sert encore aujourd'hui de fondement aux christianismes officiels !

- Un nouveau messianisme universel. Mal reçu dans le monde juif de Palestine, le christianisme, sous l'impulsion de Paul de Tarse, se répandit plus vite dans l'Empire. Très vite aussi, il passa du statut de "croyance" marginale et persécutée à celui de "religion" officielle, proche du pouvoir politique. Dès lors, il puisa facilement dans l'Ancien Testament (et parfois le Nouveau), lus au premier degré, tout le matériel idéologique pour que l'Église, autoproclamée "nouvel Israël", se pense investie, au nom du même Dieu, du devoir d'incarner et de répandre le "salut" sur terre. Et elle crut trouver dans bien des passages bibliques les justifications divines d'un droit à exercer toutes formes de violence morale et physique contre ceux qui ne se soumettaient pas de bon gré à SA compréhension de la "volonté" de Dieu, à l'intérieur comme à l'extérieur de ses frontières !

- Les ravages guerriers du " Gott mit uns"… La chrétienté triomphante puise son origine légendaire, il y a quelques 1703 ans, dans la victoire militaire de Constantin, parti affronter les "barbares" derrière une bannière marquée de la croix du Christ. Le "Dieu avec nous !" de tant de batailles bibliques lointaines était de nouveau à l'œuvre pour 15 siècles d'histoire où se succéderont conquêtes, exterminations, conversions et baptêmes de masse, destructions de temples et d'"idoles", justice ecclésiastique avec droit de vie et de mort sur les "pécheurs", les récalcitrants, les juifs, les hérétiques, les sacrilèges et les blasphémateurs, les "libres penseurs", les renégats… et bientôt, les "infidèles" (lire : les mahométans). Schismes, croisades et guerres de religion se succédèrent, toutes au nom de Dieu, à coup de versets bibliques, de psaumes et de cantiques !

Comment ne pas constater que, de nouveau, "Dieu", fut comme dans la littérature de l'ancien Israël, instrumentalisé au service d'une double illusion : celle de l' "élection" où l'Église, ou telle église particulière, ou tel groupe de croyants, s'imaginant porteur de la seule véritable "onction" divine, identifie sa cause à celle même de Dieu ? Et cette autre illusion, naïve et perverse, que Dieu doive, en retour, s'identifier à la cause du groupe et donc lui "donner la victoire" sur "les autres", fût-ce par la violence et la mort. N'est-on pas, une fois de plus, en plein dans l'imaginaire "messianique", sorte de paranoïa sacrée, d'un nouveau "peuple élu" ?…

Le Dieu du Coran est-il violent ?

Chronologiquement et historiquement, l'islam est, sans conteste possible, l'héritier, assez approximatif, du judaïsme et d'un certain christianisme présents en Arabie au 7ème siècle de notre ère. C'est si vrai qu'au début du 8ème siècle, Jean Damascène, éminent intellectuel chrétien et "Père de l'Église" ne considérait l'islam que comme la 101ème des sectes chrétiennes répertoriées à l'époque ! L'hypothèse la plus fondée actuellement (1) est celle du contact de Mahomed et de ses tribus avec des juifs et les restes d'une secte judéo-chrétienne, les Nazôréens (2), établis dans la région depuis la fin du 1er siècle et la ruine de Jérusalem. Et de fait, à part le "prophète" Mahomed, la plupart des "personnages" du Coran, de l'ange Gabriel à Jésus, en passant par Abraham, Moïse et Marie, sont issus de la littérature hébraïque et de la tradition évangélique (et apocryphe), passablement remaniées.

On comprendra donc d'emblée que si le Dieu de ces deux traditions-mères n'a pas échappé à toutes les formes d'instrumentalisation violente liées au messianisme juif, puis chrétien, le Dieu qui parle et agit dans le Coran va lui ressembler très fort : certes, il est, comme lui, le Dieu "miséricordieux" omniprésent dans la Bible et les évangiles… mais il s'y exprime aussi comme l'inspirateur d'une guerre sainte impitoyable contre tous les "insoumis" et déviants.

- Une nouvelle dérive "messianique"? Aujourd'hui, beaucoup, y compris chez les musulmans, appellent à regarder les choses en face : oui, à cause de l'époque, à cause du contexte historique et politique de son élaboration, le Coran, comme la Bible, charrie les traces de toutes les rivalités géopolitiques, toutes les violences sectaires et fanatiques des hommes, de l'époque et des lieux où il fut élaboré : l'Arabie et le Proche-Orient des 7ème et 8ème siècles de notre ère, déchirés entre les ambitions perses, byzantines et arabes. Mais tout est affaire de proportion : la Bible, Nouveau Testament compris, constitue le conservatoire foisonnant de toute une culture étagée sur des siècles de maturation, dans la richesse duquel est noyée, parmi d'autres, une conception assez sectaire et violente du divin. Le Coran, en revanche, est comparativement un tout petit ouvrage, élaboré en quelques 30 années, et où la même violence divine irascible et intolérante s'exprime de manière récurrente dans quelques 650 de ses 6235 versets. Et le contexte historique de son élaboration fait que cette violence divine, parfois déléguée au "prophète" et à ses adeptes, se déchaîne particulièrement contre les "idolâtres", les incroyants, mais aussi les juifs, les chrétiens (en tout cas les "associateurs" (3)) et les renégats.

En conséquence, le Coran peut vite apparaître, aux yeux de lecteurs ignorants du contexte de son élaboration, comme le "manifeste" d'un nouveau "messianisme" radical, voire sectaire, qui se veut le dernier et le seul, supplantant ses aînés, et prétendant, à son tour, à l'universel…

- De vieilles blessures sans cesse ravivées, les unes d'origine mythique, les autres laissées par l'histoire.

Ismaël et Isaac : Un vieux mythe, partagé encore aujourd'hui avec les juifs, même les plus ouverts, prétend que les arabes (et donc, par une regrettable confusion, les musulmans) seraient le "grand peuple" promis, descendant d'Ismaël, le fils d'Agar, la servante égyptienne que Sarah fit chasser au désert. Tandis que les juifs, bien sûr, seraient les descendants d'Isaac, le fils légitime, mais né plus tard (Gn 21, 8 à 14). La Bible fonderait ainsi une immémoriale situation de "frères rivaux" entre juifs et arabes, se revendiquant tous deux d'Abraham, "père des croyants" pour les uns, et "notre père" pour les autres.

Le monde islamique témoignerait aussi d'une relation conflictuelle, cette fois-ci d'ordre historique, avec sa très encombrante "matrice" judéo-chrétienne (4).

Au début de son aventure, Mahomet et ses adeptes auraient été très proches, et militairement alliés, à des chrétiens et des juifs. Des alliances trahies, des retournements de situation et des affrontements ultérieurs semblent avoir conduit les adeptes du prophète à une attitude carrément hostile aux juifs et aux chrétiens, en tout cas ces chrétiens d'obédience byzantine, qui professent la filiation divine de Jésus (les "associateurs").

Mais il y a un autre drame historique : la nouvelle foi avait, sans doute un temps, pu se croire affranchie de ses encombrants et humiliants prédécesseurs judéo-chrétiens. Après avoir vécu au moins 5 siècles de conquête sans frein, d'un essor économique et culturel, littéraire et spirituel spectaculaire, elle s'est vue peu à peu confrontée à des défaites, des reconquêtes, des replis. Puis vint l'humiliation des colonisations et des protectorats, imposés par un Occident judéo-chrétien triomphant. D'empires dominateurs et prospères, où juifs et chrétiens devaient se contenter du statut humiliant de "protégés-tolérés" (moyennant finances), le monde musulman s'est retrouvé disloqué en un patchwork de nations asservies, marginalisées, appauvries et déculturées. Et Il y a là, de toute évidence, à l'aube du 21ème siècle, l'origine d'une blessure narcissique toujours ouverte, où peuvent aisément s'engouffrer toutes les rancœurs et les haines, avec la tentation d'en faire une nouvelle violence sacrée.

Pour certains, il s'agit, dès lors, de retrouver, dans le Coran et la "tradition" musulmane, dans l'histoire même fantasmée, fierté et identité. Éternel recours au "Dieu avec nous" des récits anciens, qui galvanisa longtemps le monde juif des temps bibliques, puis la chrétienté conquérante, et enfin l'islam rayonnant, face au reste du monde.

Pour conclure : des violences psychiques et idéologiques divinisées ?

La seule chose que nous sachions concernant la violence et concernant Dieu n'est-elle pas la suivante : il y a de la violence dans ce monde. Et il y a des flots de violence et de sang dans l'histoire lointaine, récente et actuelle de notre humanité. Mais les hommes n'ont absolument pas besoin de Dieu pour perpétrer, de siècles en siècles, exactement les mêmes violences que celles qu'on Lui attribue !

En effet, n'est-il pas très frappant de constater qu'au cours du seul 20ème siècle, les violences et les crimes de masse les plus spectaculaires et inouïs, furent le fait de sociétés et d'idéologies totalement hostiles à toute référence religieuse ou métaphysique : le matérialisme totalitaire stalinien et son rêve marxiste de "dictature du prolétariat", avec ses millions de sacrifiés aux "lendemains qui chantent"; le totalitarisme hitlérien et son rêve de "race pure" arienne, appelée à régénérer une humanité dégénérée ; les divers totalitarismes asiatiques (chinois, cambodgiens…) et leurs millions de martyrs et de victimes, rééduqués ou exterminés, pour créer un homme nouveau, pour une société "nouvelle"…

Si donc Dieu n'y était cette fois pour rien, quels étaient donc les moteurs de pareilles hécatombes ?

Un messianisme : c'est-à-dire la conviction qu'on est seul à détenir la clé d'un futur radieux et éternel pour toute l'humanité et qu'on est chargé de mission.

Une sorte de totalitarisme paranoïaque : La paranoïa peut impliquer à la fois la folie des grandeurs et une peur/haine maladive des autres.

On assiste donc, d'une part, à la mise en place, par un discours unique et répétitif (propagande et harangues), de tout un système de conditionnement et de galvanisation d'un groupe (nation entière, groupuscule, secte ou Église) prêt à se sacrifier en vue de son avenir radieux et de celui de toute l'humanité, qui repose entre leurs mains (folie des grandeurs).

On observe aussi une insistance sur la "pureté", parfois raciale ou ethnique, mais surtout idéologique, voire rituelle du groupe (sectarisme). D'où l'incontournable "rideau de fer" réel, virtuel ou purement "moral" visant à préserver "le peuple saint", les "fidèles", les "camarades" de tout "déviationnisme", de toute contamination venue de l'extérieur. Et, puisqu'on est seul porteur de LA vérité qui peut sauver le monde, on se fera éventuellement un devoir d'étendre la sphère d'influence de cette vérité (prosélytisme ou/et guerre sainte), par tous les moyens, sans exclure le "terrorisme" et la force.

On a parfois dit que tous les totalitarismes athées qui ont ravagé notre 20ème siècle avaient calqué plus ou moins leur diabolique mécanique sur les fonctionnements assez totalitaires des monothéismes religieux et de l'Église (romaine en particulier).

Il semble peu probable que les atrocités entre groupes humains rivaux et fanatisés aient attendu l'émergence de ces formes de "religion" pour sévir !

Il est donc sans doute plus juste de comprendre que chez cet animal social et collectif qu'est l'homme, la folie des messianismes sectaires et/ou totalitaires et des passions meurtrières sectaires est un phénomène psychique, personnel et collectif parfaitement naturel, hélas !

L'homme n'a probablement pas besoin du Dieu des monothéismes, ni d'aucun autre dieu, pour sombrer régulièrement dans toutes les formes de violences individuelles et collectives dont il se révèle capable depuis la nuit des temps. Un génocide commis avec ou sans prétexte "religieux" reste un pur et simple génocide !

En revanche, la vraie question est sans doute de savoir si sans "divin", c'est-à-dire sans aucun accès aux couches profondes de l'être, aux sources silencieuses de l'harmonie secrète du monde, et de la VIE, l'homme peut surmonter et guérir de sa violence maladive ? Or il est avéré que les grandes traditions spirituelles, mises en cause ici, judaïsme, christianismes et islam, au-delà de leurs dérives totalitaires et fanatiques possibles, ont TOUTES ouvert AUSSI la voie à de nombreux chemins de haute et profonde spiritualité. Chemins qui se révèlent aussi, bien souvent, ceux de la paix avec soi, et avec autrui.

Alain Dupuis

(1) Sur ce sujet et pour comprendre le contexte historique de la naissance de l'islam, on lira avec profit l'excellent petit livre (140 p.) de Michel Benoît : Naissance du Coran. L'Harmattan (2014). On pourra aussi lire utilement l'ouvrage d'un grand spécialiste du sujet : Timan Nagel : Mahomet, histoire d'un arabe, invention d'un prophète. (Labor et Fides-2012). Ou encore : Joachim Gnilka, autre spécialiste reconnu : Qui sont les chrétiens du Coran ? (Cerf 2008). (retour)
(2) Les Nazôréens, parfois assimilés aux ébionites, sont sans doute les descendants de juifs reconnaissant en Jésus le messie, mais continuant (comme la communauté de Jérusalem sous la direction de Jacques, "frère du Seigneur") à pratiquer le judaïsme, et n'ayant jamais adhéré à la divinité de Jésus. Leurs ancêtres judéo-chrétiens auraient quitté Jérusalem en 70, après la destruction du temple. (voir aussi : Michel Thieron : Petit lexique des hérésies chrétiennes. (Albin Michel 2005). (retour)
(3) Le Coran distingue deux sortes de chrétiens : les "nazaris", ces chrétiens non "trinitaires" qui ont certainement été à l'origine d'une grande partie de la "doctrine" coranique, et les "associateurs", violemment rejetés par l'islam pour associer à Dieu un "fils", en la personne de Jésus, par ailleurs reconnu comme "messie" par l'islam. (retour)
(4) Sur le caractère éminemment "psychanalytique" de la relation conflictuelle entre l'islam et le monde occidental judéo-chrétien, on lira avec grand profit "Islam, phobie et culpabilité" du juif sépharade Daniel Sibony (Odile Jacob 2013). (retour)
1 octobre 2014 3 01 /10 /octobre /2014 12:51
John Shelby Spong Prier… quand Dieu n'est plus aux Cieux.
John Shelby Spong
LPC n° 27 / 2014

La prière impossible (1)

J'ai toujours désiré être un homme de prière. Je voulais ressentir ce contact direct avec le divin. Cependant, pendant une période plus longue que je ne voulais le reconnaître, même à mes yeux, les prières adressées à un être suprême extérieur n'avaient que peu ou pas de signification pour moi. Ma première conclusion fut que cela venait de l'absence d'un aspect essentiel dans mon propre développement spirituel, et que tout ce que j'avais à faire, était de travailler de plus en plus dur pour pallier cette insuffisance. Donc, comme le Jacob de l'antiquité, j'ai combattu avec l'ange, c'est-à-dire la prière, pendant toute une vie et je n'étais pas disposé à le laisser partir avant qu'il m'ait exaucé (Gn 32, 22-32).

Au cours de ma vie, j'ai lu tous les manuels de prières ou livres sur la prière qui me tombaient sous la main. Ma bibliothèque personnelle comporte une étagère consacrée à des livres d'autrefois sur la prière, mais écartés maintenant. J'ai créé dans mon bureau un coin de prière. Je l'ai équipé d'un prie-Dieu pour me rappeler que c'est un lieu de prière et pour que je puisse m'agenouiller, au sens propre, devant Dieu, au-dessus de moi. J'ai trouvé dans plusieurs cycles de prières de quoi m'aider à organiser mes intercessions et mes intentions particulières. Durant ces temps de prière, je pensais toujours au clergé du diocèse de Newark, à leurs familles et leurs paroissiens. Il m'est arrivé une fois même de dessiner une croix sur le verre de ma montre, pour qu'à chaque fois que je regardais l'heure, je pense à adresser une prière vers les Cieux, pour me tenir toujours relié à ce Dieu qui, je l'espérais, serait une boussole qui guiderait ma vie. Ma grande ambition : être une personne vivant dans une conscience significative du divin et connaître ainsi la paix que donne l'union à ce Dieu céleste. Je croyais vraiment que la discipline et la persévérance me permettraient d'atteindre ce but. Mon Église encourageait cette ambition par son discours facile sur la place centrale de la prière dans la vie du peuple de Dieu.

Quand j'étais étudiant en théologie, au début des années cinquante, chaque étudiant de quatrième année se voyait offrir l'occasion de prêcher, une seule fois, devant la faculté et les condisciples réunis. Quand vint mon tour, je choisis, comme thème, la prière d'intercession et j'exprimai mes préoccupations et mes convictions, assez immatures je suppose, devant cet auditoire qui ne partageait pas toujours mes idées. Ce sermon représentait mes premiers efforts solennels mis par écrit, dans la lutte de toute une vie pour trouver un sens à cette tentative qu'on appelle prière.

Quand j'écrivis mon premier ouvrage, au début des années 70, il reflétait cette lutte intérieure incessante ; il était intitulé Prier honnêtement. Je cherchais toujours. Or, malgré cet effort, parfois frénétique, tout au moins incessant, je n'arrivais pas à trouver un sens à la prière telle qu'on l'entend traditionnellement.

La vraie raison, je le vois maintenant, ne venait pas de mon inaptitude spirituelle, mais plutôt de ce que le Dieu qu'on m'avait appris à prier disparaissait en fait de ma vue. Je suppose que je n'aurais pas pu l'admettre, même si j'en avais été conscient. C'était avant de me sentir prêt à entrer en exil (2). Peut-être sont-ils nombreux ceux qui reconnaîtront cette lutte en eux-mêmes et qui prendront conscience d'avoir partagé le même voyage.

Seigneur, apprends-nous à prier !

Avant de pouvoir soulever de nouvelles questions théologiques, il faut être suffisamment convaincu de la banqueroute des vieilles solutions théologiques. Moi, par exemple, j'ai dû en arriver à la conclusion que je ne pourrais jamais plus prier de la manière dont mes ancêtres dans la foi croyaient pouvoir le faire. "Pourtant, il doit y avoir une autre façon", ne cessais-je de me répéter.

"Seigneur, apprends-nous à prier ! " : ce n'est pas une requête nouvelle. Elle semble se poser à chaque génération. On est tenté de penser qu'il existe une méthode qui marchera toujours et que, tout ce qu'il reste à faire, c'est de la trouver. Il n'y en a pas, et les paroles de Jésus même le prouvent.

Il y a 2 000 ans, quand les disciples de Jésus lui demandèrent ; "Seigneur, apprends-nous à prier !" (Lc 11, 1) il répondit par ces mots : "Quand tu pries, dis : Notre Père, qui es aux Cieux, que ton nom soit sanctifié" (Mt 6,9 – Lc 11,2). C'est alors que devient manifeste la distance par rapport au Dieu du passé ; nous faisons cette étonnante constatation : nous ne pouvons plus, de nos jours, partir des mêmes points que Jésus jugeait possibles pour ses disciples.

La réponse de Jésus, par exemple, affirmait d'abord que Dieu était une personne à laquelle on pouvait dire "Père" ; ensuite que cette divinité masculine se complaisait à voir reconnaître le caractère sacré de son nom. C'étaient là toutes les caractéristiques d'un système théiste de croyance qui n'existe plus. Il est mort, ce concept d'une divinité personnelle dirigeant les affaires de l'histoire humaine, d'une position dominante, au-dessus de la terre, surveillant, intervenant, récompensant et punissant.

Abandonner l'idée du Dieu théiste

Nous sommes donc confrontés au fait que les hommes et les femmes de notre temps ne trouvent aucun secours dans leur quête actuelle de sens de la prière, dans les réponses que Jésus, croit-on, a données. Les balises, même celles de notre passé chrétien, ne sont d'aucune aide en exil. La définition de Dieu, implicite dans la prière du Seigneur, ne peut plus servir aujourd'hui.

Le monde postmoderne a dépassé largement les affirmations surnaturelles du théisme. Notre compréhension de la réalité a changé et nous avons une expérience différente de la vie, comme de l'univers. Nous nous posons des questions radicalement différentes. Quand nous nous écrions : "Seigneur, apprends-nous à prier ! ", nous le faisons dans un monde qui n'a aucune raison de croire que les prières des humains aient jamais écarté un danger, guéri un malade, conjuré une catastrophe naturelle ou gagné une guerre. Si nous continuons à pratiquer semblable activité, il faut apprendre à le faire dans un univers où l'idée théiste de Dieu est devenue, au mieux, naïve, au pire incroyable. Comment continuer à prier si, au plus profond de nous, nous savons que le ciel est vide, et qu'il n'existe aucun divin protecteur à qui adresser nos paroles ? Voilà les questions qui surgissent en exil.

La réponse d'un Dieu théiste à la prière

Je commence à essayer de reconstruire la prière des habitants de l'exil, en enfonçant un dernier clou dans le cercueil du théisme. Je le fais, convaincu que seule la mort irrévocable du théisme nous permettra d'adopter un nouveau modèle. Selon moi, aujourd'hui, il a fait faillite, non seulement intellectuellement et théologiquement, mais encore moralement. Il ne mérite donc pas que je lutte sans cesse pour être une personne qui prie, dans quelque sens traditionnel que ce soit.

Je ne l'ai perçu clairement, cependant, que lorsque j'ai traversé une période de ma vie profondément émouvante, et que j'ai fait l'expérience de la prière à un Dieu théiste, dans ce contexte.

En 1981, ma femme, Joan, apprit qu'elle était atteinte d'un cancer qui allait, très probablement, être fatal. Comme nous étions une famille très connue du New-Jersey, cette nouvelle se répandit presque aussitôt. Les ressources religieuses de notre région et de nos amis furent rapidement mobilisées. Des groupes de prières, dans tout le diocèse, et même dans un cadre œcuménique, ajoutèrent le nom de ma femme à leur liste d'intentions particulières. Dans presque toutes les églises, on prononçait régulièrement son nom, au cours des prières, pendant les offices religieux. Ces actes nous montraient, à tous deux, leur inquiétude, leur souci et leur amour, et nous avons apprécié profondément leurs sentiments pour nous. La maladie connut une véritable rémission et Joan vécut encore six ans et demi après ce diagnostic. C'était bien au-delà de ce que les médecins nous avaient laissé entendre. Lorsque la constatation d'une rémission prolongée commença à poindre, les gens les plus concernés et dont les prières avaient été les plus intenses, s'attribuèrent le mérite de sa longévité. "Nos prières sont exaucées" s'exclamaient-ils. "Dieu se sert de nos prières pour tenir en échec cette sale maladie." Peut-être, pensait-on encore, comme autrefois mais sans le dire, que la maladie était l'œuvre du diable et que son ouvrage était contrecarré par la puissance de Dieu qui s'écoulait dans les prières des fidèles.

Un Dieu inacceptable

Malgré ma gratitude pour cet amour immense que m'avaient témoigné ces personnes, ainsi qu'à ma femme, je ne pouvais m'empêcher de ressentir un trouble, face à leurs explications. Je m'interrogeais secrètement et je me disais : imaginons qu'un éboueur de Newark, sans doute la ville avec le plus bas revenu par personne des États-Unis, apprenne que sa femme est atteinte de la même maladie. Comme il n'appartient pas à la sphère des gens importants avec tout un réseau de relations, n'est pas bien en vue sur la scène sociale ni suivi par la presse, personne, officiellement, ne sera au courant de la maladie de sa femme. Supposons que ce ne soit pas un homme tourné vers la religion et que sa femme ne soit pas l'objet de prières en groupe et de demandes particulières. Est-ce que cela influerait sur le déroulement de sa maladie ? Vivrait-elle moins longtemps après le diagnostic, souffrirait-elle vraiment plus ou devrait-elle affronter une mort plus difficile ? S'il en est ainsi, ne serait-ce pas attribuer à Dieu, non seulement une nature capricieuse, mais aussi un système de valeurs modelé sur notre importance humaine et les critères mondains de l'élitisme social ? Quel intérêt trouverais-je à adorer un Dieu qui considérerait ma femme différemment parce que nous avons eu, au cours de notre vie, des facilités que l'employé à la voirie n'a pas eues ? Vais-je attribuer à la divinité un modèle de conduite fondé sur le statut ? La réponse à toutes ces questions, c'est non ! Non ! Mille fois non ! Si prier une divinité théiste aboutit à cela, alors révoquer un concept aussi tordu de la religion instituée ne serait pas une perte mais un gain.

Je m'étais enfin libéré de cette recherche de sens de la prière dans cette structure traditionnelle de référence. Je ne lutterais plus pour faire mien ce modèle. Ce fut un moment douloureux, mais aussi d'immense soulagement. C'est encore ma conviction aujourd'hui. Si la prière doit continuer à faire partie de ma vie, il me faut prendre un autre point de départ et définir, avant tout, une nouvelle façon d'envisager Dieu.

Rencontrer en soi une présence

Dans mon effort pour reconstruire et recréer l'expérience de la prière, j'ai commencé par affirmer qu'il y a, au fond de moi et je suppose, au fond de chacun, quelque chose qui a besoin de communier à la source de la vie. Peut-être est-ce ce que l'auteur d'un chant appelait "l'amour qui ne m'abandonnera pas". Peut-être est-ce une illusion mais illusion ou réalité, nous connaissons sa présence. C'est comme un centre mystique de vie qu'on ne peut décrire ni démentir. C'est quelque chose qui est au-delà de moi, mais qui cherche toujours à me rencontrer dans les profondeurs de mon être. C'est une présence qui m'invite à la plénitude. C'est quelque chose de puissant qui se heurte à ma conscience et semble m'inviter au-delà des frontières de ma sécurité, et même au-delà des frontières de mon humanité. C'est quelque chose qui m'incite à la solidarité et à l'amour des autres. Je dis Tu à cette présence, non parce que c'est un être personnel mais parce qu'elle semble toujours m'appeler à une plus profonde individualité. Si j'essaie de parler sensément de cette présence, les mots me font défaut, alors je reviens, une fois de plus, à la figure de Jésus dans l'Évangile ; je n'y cherche, cependant, pas ses instructions verbales sur la prière. Je cherche plutôt cet aspect de sa vie qui lui a donné ce sentiment de vivre avec le sacré. Je cherche à comprendre comment cette présence s'est exprimée en lui.

Je découvre dans ces textes que Jésus fut aussi une espèce d'exilé du premier siècle. Apparemment, lui aussi dépassa les formules liturgiques de son temps, ou, du moins, en sortit. Je l'entends annoncer au monde que, dans sa vie, le Royaume de Dieu vient ou est déjà là (Mc 1,15 – Mt 4,17 – Lc 4,43).

Plus loin, je l'entends suggérer que ce Royaume est peut-être en ceux d'entre nous qui incarnent les principes de ce Royaume (Lc 17, 21). Je le vois enseigner que les signes du Royaume ne sont pas la victoire sur le monde, ni l'établissement de la justice, mais plutôt la disparition des symptômes de notre humanité brisée.

Dans le Royaume de Dieu, a-t-il dit, les sourds entendront, les aveugles verront et les estropiés marcheront (Lc 7,18-23 – Es 35,5-7).

Prier c'est vivre et rencontrer

C'est un aspect de la présence de Dieu dans la vie humaine qui se manifeste en plénitude. " Voilà ce qu'est Dieu et la prière est cette expérience de rencontre avec Dieu", me semble-t-il.

Prier, c'est vouloir se rattacher aux profondeurs de la vie et de l'amour et, de ce fait, aider l'autre à atteindre la plénitude de l'être. Prier, c'est offrir sa vie et son amitié et son accueil.

La prière, c'est mon être rencontrant l'être d'un autre et lui donnant le courage d'oser, de risquer et d'être, d'une façon totalement nouvelle peut-être, dans une dimension nouvelle de vie.

La prière, c'est aussi mon opposition active à ces préjugés et stéréotypes qui diminuent l'individualité et l'être des autres. C'est choisir l'action politique propre à bâtir une société où les chances deviendront égales et où nul ne sera obligé d'accepter le statu quo comme destin. C'est reconnaître activement qu'il y a une essence sacrée dans toute personne et qu'elle est inviolable. C'est faire face aux exigences de la vie, ce qui implique que, tous, nous prenions conscience qu'elle est soumise à un éventail de circonstances sur lesquelles nous ne pouvons rien.

Prier, c'est ne pas trembler devant elles, mais se préparer à les affronter avec courage.

Prier, c'est pouvoir regarder en face la fragilité de la vie et la transformer, même lorsque nous en sommes victimes ou qu'elle nous détruit.

Prier, c'est se dépouiller de l'illusion que nous sommes le centre de l'univers et que notre vie compte tant pour une divinité extérieure, qu'elle interviendra pour nous protéger.

La prière est un appel à sortir d'une dépendance infantile pour entrer dans la maturité spirituelle.

J'en suis arrivé à confondre prier et vivre de manière riche, profonde et complète. Peut-être, pour conclure, est-ce ce que voulait dire l'apôtre Paul, quand il s'écriait : "Priez sans cesse" (1 Th 5,17) ou "constamment ". Il faut vivre comme si tout ce que nous disons ou faisons était une prière, invitant les autres à la vie, à l'amour et à l'être.

L'efficacité de cette prière

Je ne peux qu'imaginer, je ne pourrais jamais m'en porter garant, que lorsque l'on vit ainsi, une quantité énorme d'énergie spirituelle se déverse dans la société et l'humanité tout entière. J'imagine que cette énergie contribue à la plénitude et même à la guérison. Mais je ne fais confiance à aucune tentative d'explication de la façon dont cela fonctionne et ne pense pas qu'il faille se flatter de son efficacité.

Tout ce que je sais, c'est que lorsque j'exprime mon amour, mon souci et mon intérêt, en pensées, paroles et actions, cette expression peut changer quelque chose. J'ai vécu le pouvoir de l'amitié pour guérir des vies en miettes. J'ai même vu la peur de la mort, sinon la mort elle-même, disparaître quand le mourant peut recevoir l'amour de l'autre, dans cette terrible épreuve humaine. J'ai prié près de lits d'hôpital sans jamais m'adresser à Dieu, parce qu'il était partie intégrante de l'entretien ouvert, franc et vrai que j'avais avec ces mourants.

La prière, c'est être présent, partager l'amour, ouvrir la vie à la transcendance. Ce n'est pas nécessairement des paroles adressées aux cieux. Peut-être est-ce le fin mot de ce que nos pères croyaient être des prières spécifiques exaucées.

Nous sommes peut-être davantage reliés psychiquement que nous ne l'avons jamais imaginé. Des pensées positives et la libération de l'énergie dans le souci de l'autre circulent peut-être dans des réseaux incompréhensibles, et influent sur la vie d'autrui. Ces transformations semblent miraculeuses, seulement pour notre savoir limité. Tout ce que je sais, c'est qu'il est naturel de tendre la main, d'aimer, de se soucier des autres et nous ne pouvons faire autrement que donner, à ces aspects de notre vie, une expression verbale.

Être si aliéné d'un autre qu'on le chasse de son esprit volontairement, ou être si insensible qu'on ne s'en occupe plus s'il est hors de l'orbite de notre vie, n'est donc rien moins que le contraire de la prière. C'est une attitude semblable qui nous rend incapables d'embrasser une plus grande perspective de vie. Dans chaque expérience de rejet ou d'insensibilité, notre vie se referme et notre être rétrécit, nous sommes brisés plutôt qu'entiers. Chacun d'entre nous a marché sur cette terre d'ombres.

La prière n'est pas un retrait du monde

Quand le théisme n'était pas remis en cause et que Dieu était perçu comme un être extérieur à la vie, la prière devenait, tout naturellement, une activité de retrait du monde, pour mieux se concentrer sur ce Dieu céleste. L'Église a parfois favorisé ces moments de repli, les appelant "des temps de silence", "pèlerinages" et "retraites". Finalement, ces pratiques ne représentent plus que les braises mourantes d'un point de vue théiste. Ces activités ne m'ont jamais tenté, même quand je ne savais pas pourquoi. Les temps de silence m'ennuyaient jusqu'à l'assoupissement. Les pèlerinages promettaient une hauteur spirituelle, presque toujours décevante. Le terme même de retraite me repoussait. J'ai toujours voulu que l'Église aille de l'avant. À mon avis, une retraite n'était pas un chemin de salut.

Temps de prière : un temps pour faire le point

Ce ne fut qu'au moment où j'ai rejeté le théisme que j'ai trouvé de la valeur à la recherche de Dieu, dans la solitude. Or, ce fut une valeur pratiquement contraire à la sagesse traditionnelle de l'Église.

Cela fait des années maintenant que je passe les deux premières heures de la matinée, dans mon bureau. Je les ai appelées mon temps de prière. Je suis alors, de façon très consciente, dans la présence de Dieu. J'étudie les Ecritures avec la fièvre d'un chercheur. Je lis tout le temps et j'écris quand je me sens incité à le faire. Je pense à ma journée, aux événements qui vont se présenter, aux gens que je vais rencontrer, aux questions que je vais traiter.

Ce temps a toujours été et est toujours particulièrement précieux pour moi. Il se transforma quand j'ai cessé de prétendre que c'était un temps de prière. Je ne le vois plus du tout ainsi. Ma vie et mon vocabulaire ont pris un virage à 180 degrés.

Ce temps, je l'appelle maintenant temps de mise au point ou de préparation. Il est toujours de la plus haute importance, mais je n'y cherche pas une communion avec Dieu. Mon temps sacré, mon engagement d'être une personne priante, viennent plus tard dans la journée. Ils viennent dans le fait de vivre et dans mes relations avec la vie des autres.

Prier, c'est ce processus d'ouverture de soi à tout ce qui peut être la vie et, ensuite, faire en sorte que cette plénitude se réalise.

Prier, c'est entrer dans la douleur ou la joie de l'autre ; c'est ce que je fais quand je vis en prodigalité, avec passion et émerveillement et que j'invite les autres à faire de même avec moi, ou même à cause de moi.

Prier c'est aussi agir

Prier, c'est aussi lutter pour plus de justice. C'est combattre pour éradiquer les stéréotypes meurtriers, repousser avec force les préjugés stupides, et protéger le caractère sacré de la création divine. Prier, c'est agir ensemble, dans le domaine politique, pour égaliser les chances, de sorte que les privilégiés et les défavorisés puissent avoir la même chance d'accéder à la splendeur de l'accomplissement total. Être conscient de ces réalités, c'est la condition première de la prière.

Je ne fais donc plus ma prière secrètement, en allant à l'assaut des portes des cieux, où Dieu est réputé habiter, et d'où il dirige les affaires privées du monde où je suis. Je ne commence pas par ces mots "Notre Père (3) qui es au cieux". Je ne pense pas qu'il y ait un être, une divinité surnaturelle, au-dessus du monde, et lui tenant tête, qui cherche à imprimer la volonté divine sur la vie de ce monde, par quelque moyen d'intervention. La divinité que j'adore est plutôt une partie de ce que je suis, individuellement et collectivement. La prière ne peut donc jamais être séparée de l'action.

S'ouvrir au sacré et aux profondeurs de la vie

C'est lorsque je voyage dans ces dimensions et ces activités de la vie, que je prie. Ainsi la prière ne doit jamais être une excuse qui me délivrerait de l'obligation d'être responsable de mon monde, d'être adulte, ou d'être messager de Dieu pour les autres. Prier, c'est reconnaître que le sacré se rencontre au centre de la vie, et que cela implique la décision délibérée de chercher à vivre dans le sacré, en prenant exemple sur lui et en le donnant. Aucune magie dans tout cela ! Il n'y a que l'appel à s'ouvrir de manière à révéler ces profondeurs.

Cela suffit-il à justifier mon identité d'homme de prière ? Je ne peux que répondre que c'est cela pour moi. J'invite les autres à l'essayer, en le vivant, en le risquant, car c'est la seule façon que je connaisse d'apprendre à prier. Je suis convaincu que c'est là qu'on trouve le sacré. Dieu est la présence qui me fait devenir vivant. Maintenant, ma prière est intègre et c'est une partie essentielle de ce que je suis.

John Shelby Spong

(1) Extraits d'un chapitre de "Why Christianity must change or die "de John Shelby Spong .Le chapitre a été publié dans " Evangile et Liberté "n°191 de septembre-octobre2005 et est publié ici avec l'aimable autorisation du directeur de la rédaction de la revue. (retour)
(2) Dans ce texte, l'auteur qualifie d' "exil" la situation du croyant amené à poursuivre sa quête spirituelle hors des schémas philosophiques et dogmatiques encore imposés par la religion officielle. (retour)
(3) Le Notre Père peut se transformer si l'on comprend les paroles symboliques, plutôt que de manière littérale. C'est ce que j'ai tenté de faire, il y a longtemps, quand j'ai écrit "Prier honnêtement " ( New York : Seabury Press,1973) (retour)