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30 juin 2010 3 30 /06 /juin /2010 23:09
Chemin de vie sans Dieu.
Bernard Baudelet
LPC n° 10 / 2010

"Le temps d'apprendre à vivre, il est déjà trop tard !"

Louis Aragon

Vous avez échappé à un autre titre où « humanisme » occupait la place de « vie ». « Vie » est plus humble tant la mienne a été et est encore balbutiante, chaotique et peu altruiste pour mériter le qualificatif d'humanisme. Une vie comme tant d'autres ! C'est mon chemin.

En revanche, « chemin » et « sans Dieu » (1) appartenaient au titre depuis le début de mes réflexions. « Chemin » témoigne d'une lente évolution pour essayer d'apprendre à vivre ; comme dit le poète, « chemin » signifie aussi « sans fin », tant que la vie est présente. « Sans Dieu » car ma mort sera le point final de mon existence, sans éternité. Je ne crois pas non plus au cycle des renaissances, le samsara, élément important du Bouddhisme, après avoir cheminé quelque peu dans cette voie agnostique.

En effet, je crois que Dieu n'est pas. Ecrire « je ne crois pas en Dieu » aurait été interprété comme un refus de croire en Lui alors qu'Il est, ce qui n'est plus ma conviction. Certes, au cours du chemin de ma vie, j'ai eu des périodes de foi en Dieu et j'ai même assumé, au temps de mes études universitaires, des responsabilités dans un mouvement catholique, TALA comme on disait de ceux qui vont TALA messe. Alors, pourquoi « sans Dieu » ? « Certainement, sa foi n'était pas bien assurée », diront certains ; « il pèche par orgueil car c'est un scientifique » (2), penseront d'autres ; « en fait il croit en Dieu mais il ne veut pas le reconnaître », susurreront ceux qui récupèrent les brebis égarées.

Permettez-moi d'ajouter que je crois que Dieu n'est pas, hélas ! Moi aussi, je voudrais être convaincu que ma vie n'aura pas de fin (3), qu'un Dieu d'amour sera toujours présent à mes côtés, surtout lors de moments de profonde solitude, qu'il me pardonnera mes fautes si je me repens, que je peux l'aimer, le prier, l'adorer, le contempler, que … J'aimerais pouvoir dire comme un moine (4) "En présence, en silence, dans un regard d'amour partagé avec Dieu !".

Que j'aimerais pouvoir prendre mes désirs pour des réalités, avoir la foi du charbonnier ! Une vie sans cette foi est rugueuse car aucune compensation éternelle n'est offerte pour supporter les malheurs inévitables de toute vie. En revanche, cette vie peut aussi être sereine, dans la paix et la joie intérieures, à quelques encablures de mes 70 ans, le temps d'apprendre à vivre avant qu'il ne soit trop tard ! Nous en reparlerons.

Moi aussi, je revendique d'être croyant et non pas incroyant, car combien serait pauvre et désespérante une vie sans aucune foi, réduite à l'argent, aux honneurs et au sexe !

Certes, le doute m'envahit parfois, de moins en moins cependant au point que j'espère mourir dans la fidélité à ce que je crois maintenant, sans zapper au dernier moment dans un pari peu glorieux. Je sais aussi que les croyants en Dieu sont également assaillis par le doute. Un moine trappiste d'Aiguebelle à mi-vie consacrée en témoignait récemment. Finalement, la mort est notre seule certitude !

Douter prouve que la question abordée est complexe au point qu'aucune certitude ne peut émerger de l'esprit humain, qu'il soit purement rationnel ou totalement intuitif, voire émotionnel (5). Dieu est par essence complexe car jamais on n'appréhendera Dieu - à supposer qu'Il soit. En effet, selon saint Augustin (que je cite de mémoire) : "Si tu Le comprends, ce n'est plus Dieu" ou bien, selon saint Thomas d'Aquin, la proposition « Dieu est bon » devrait immédiatement être suivie par « Il n'est pas bon ». En effet, s'Il est, Il est forcément Tout Autre. Sont aussi complexes les faits naturels qu'aucune science ne pénètrera jamais en profondeur. Songeons par exemple à l'origine du cosmos, au développement du rétrovirus du sida, aux conditions de la naissance de la vie sur la Terre, à la conscience, à la mémoire, à l'imaginaire qui opèrent au tréfonds de notre cerveau. Sont également complexes les évolutions des cours boursiers, le déclenchement d'émeutes et de massacres hors de toute raison, une équipe qui gagne, la prévision du temps à longue échéance, …

Au cours du XXIème siècle, des progrès seront accomplis pour donner des réponses à ces questions. Aucune ne sera la vérité, au mieux on découvrira des représentations plus proches d'un réel qui demeurera à jamais inaccessible et ceci sans fin ! Adieu au scientisme et au rationalisme superbe ! "Un mystère n'est pas quelque chose qu'on ne comprendra jamais, mais c'est quelque chose qu'on n'aura jamais fini de comprendre". Saint Augustin le déclarait à propos des mystères de la foi ; ceci est vrai pour tous les domaines de la complexité.

La rencontre de la complexité et de notre capacité à toujours mieux comprendre est, pour moi, un émerveillement. En effet, un monde non complexe, simplement compliqué, ne nous laisserait aucun espace pour imaginer, pour progresser, pour innover de nouvelles représentations. Un monde complexe, sans qu'on ait la capacité de l'explorer sans fin, serait étrange, hostile. Comme nos ancêtres les Gaulois, chacun craindrait que le ciel lui tombe sur la tête !

Dieu est représenté de mille façons dans nos églises et nos musées. Il est dénommé de 99 manières par les Musulmans (6). Il est incommensurable. Il ne sera jamais connu dans Sa Réalité (7). Il est la complexité absolue (8). Sa complexité est telle que la théologie négative ou apophatique permet de parler de Lui à défaut de pouvoir exprimer qui Il est. Des oxymores sont aussi des voies pour tenter de Le connaître (9). Cependant pour certains, Dieu est simple car Il est amour. Alors, ils prétendent que parler d'amour revient à parler de Dieu. Cette confiscation de l'amour est dangereuse en un temps où beaucoup croient qu'Il n'est pas (10). Ne risquent-ils pas de fermer à l'amour ceux qui n'ont pas foi en Dieu ? C'est peut-être pour cette raison que des prélats et des moines sont parmi les premiers damnés sur les représentations du Jugement dernier aux frontons de certaines cathédrales. On peut y voir aussi quelques facéties du sculpteur ! Finalement si on parlait d'amour sans parler de Dieu !

Comment perd-on la foi lorsqu'on l'a vécue à l'âge adulte ? Pour moi, ce fut comme l'effondrement d'un mur. Progressivement, des fissures l'ont lézardé et il s'est écroulé en quelques jours. Un autre (11) a rencontré Dieu derrière un pilier de Notre-Dame à Paris. Pour un autre, "il y eut un mystérieux retournement, dont l'heure et le lieu échappent au souvenir … Une conscience nouvelle à la foi émergea." (12). Tous ceux qui rencontrèrent Dieu alors qu'ils ne L'attendaient pas, y virent une expérience de la Grâce. Et pour moi, est-ce l'influence du Malin ? Il est vrai aussi que beaucoup demeurent toute leur vie dans une impossibilité de décider, ce sont alors des pratiquants tièdes ou des athées incertains.

A cette étape, il est temps que je tente de vous faire part des arguments qui m'ont conduit à croire que Dieu n'est pas. Ce n'est pas pour vous convaincre, surtout si vous vous sentez paisible dans votre foi. De plus, je sais que mes arguments peuvent être retournés et conduire à une conclusion contraire. Niels Bohr, un physicien danois mort en 1962, déclara un jour qu'il existait deux types de vérité : les vérités superficielles où le concept opposé est faux de manière évidente et les vérités plus profondes où le contraire peut aussi être juste" (13). Ou, ce qui revient au même, selon Blaise Pascal, (14) "l'erreur n'est pas le contraire de la vérité. Elle est l'oubli de la vérité contraire". Nous sommes en pleine complexité. Je vais développer maintenant quelques arguments qui me conduisent aujourd'hui à avoir la conviction que Dieu n'est pas.

Le premier argument repose sur un article (15) rédigé par un éminent jésuite (16), dans une position prestigieuse au Vatican. Il concerne la probabilité très grande qu'il y ait de nombreuses planètes habitables (17) au sein du cosmos, en raison des caractéristiques et des histoires de ces planètes très semblables à celles de la Terre. Les êtres extraterrestres, dénommés ETs, pourraient être semblables aux hommes. Cette hypothèse pose de difficiles questions au Christianisme, selon le Père Coyne. Ces questions sont considérablement plus ardues que celles qui sont apparues après la découverte de l'Amérique :

  • "Les ETs ont-ils péché de la même manière que nous ? » Sa réponse est "Oui, ils ont péché !".
  • "Dieu a choisi librement de sauver les hommes de leur péché. A-t-Il fait de même pour les ETs ?"
  • "Dieu a choisi un moyen très spécifique pour sauver les êtres humains. Il leur a envoyé Son Fils unique, Jésus, qui a donné sa vie pour qu'ils soient sauvés de leur péché. Dieu a-t-Il fait de même pour les ETs ? Ou bien a-t-Il choisi un autre moyen pour les sauver ?"
  • "Les problèmes théologiques deviennent encore plus graves. Il est certain que Dieu est complètement libre de choisir Ses méthodes, et qu'il n'était pas obligé de sauver les ETs de la même manière ?"

La réponse du Père Coyne est "Oui, Il a envoyé Son Fils unique pour sauver (également) les ETs". Et il ajoute : "Nous nous trouvons devant la grave responsabilité de devoir repenser quelques réalités fondamentales de la foi religieuse."

Ma réponse est plus simple : Dieu n'est pas et il n'est pas nécessaire de se torturer l'esprit pour rendre compatible ce qui ne l'est manifestement pas.

Le deuxième argument repose sur la question de l'âme. En effet, l'existence supposée d'une âme en chaque homme de notre Terre semble incohérente avec la théorie de l'évolution. En effet, si cette âme est le fruit d'une évolution, qu'était-elle dans les stades intermédiaires ? Si, a contrario, elle est apparue brusquement par création divine, lors de l'évolution des hommes en un temps compris entre 2 millions d'années, période où sont apparus les premiers humains, et 18 mille ans lors de la naissance de l'homo sapiens, est-ce lorsque Dieu a estimé que cet homme devenait à Son image ? Ces deux hypothèses conduisant à des interrogations complètement farfelues, mieux vaut, selon moi, ne pas croire à l'existence d'une âme en chaque homme ou femme !

Le troisième argument concerne la souffrance et la mort. En notre temps, la mort est cachée et pourtant elle est irrémédiable. C'est notre seule certitude. Ceux que nous aimons et nous-mêmes deviendrons poussière, de jeunes enfants n'échapperont pas à la mort, pur non-sens à leur âge. Alors, "il s'agit toujours de conférer du sens – et donc de la valeur - à la souffrance, ce qui implique que la maladie soit pensée sur le modèle d'un défaut, d'une faute qui puisse être palliée, expiée et pardonnée ; que la mort soit envisagée sur fond de salut et de rédemption, de façon à ce qu'au bout du compte puisse être prononcée une parole de guérison et d'acceptation par laquelle tout rentre dans l'ordre nécessaire et bienveillant du monde" (18). Toutes les religions (19), les plus primitives comme celles que nous connaissons aujourd'hui, ont toujours apporté cette espérance. Elles masquent le drame de la mort de ceux que nous aimons et apaisent l'horreur de notre propre fin précédée souvent d'états dégradants. Les religions seraient-elles si la mort n'existait pas ou si nous ignorions qu'elle est, toujours prête à frapper ?

Ma réponse est : je crois que de tout temps, elles ont été inventées par les hommes. Dieu est alors une nécessité pour justifier ces religions, Il n'a pas été révélé. Il n'est pas. Quant au Bouddhisme, étant une voie agnostique, le cycle des renaissances, donne sens aux différentes vies tant que l'état de Bouddha n'est pas atteint.

Le quatrième argument repose sur l'impossibilité pour Dieu d'être bon, juste et tout puissant (20). En effet, après l'horreur de la Shoah - on sait hélas que ce n'est pas le seul drame de notre humanité - Dieu est soit bon et pas tout puissant, soit l'inverse (21). Dieu demeure sourd aussi à l'enfant qui nait difforme, à tous les scandales de notre condition humaine. Il a été sourd au cri de Jésus abandonné sur la croix. Quel Père bon et tout puissant tolèrerait une telle souffrance pour Son fils bien-aimé ? A moins que, de tout temps, Son fils ait dû mourir pour ressusciter le troisième jour afin, par sa mort, de sauver les hommes et, par sa résurrection, de permettre à chacun de croire en Dieu ? Jésus ne pouvait pas mourir dans son lit, vieux et grabataire. Cruel et invraisemblable déterminisme ! Ne prétendez pas qu'Il respecte notre liberté, qu'Il nous a confié la responsabilité d'être présents à sa place, qu'Il ne veut pas notre souffrance ! Les ex-voto de reconnaissance à la Providence divine ne prouvent rien, ils sont plutôt des effets du hasard. Nul ne se vante de ne pas avoir été exaucé, d'avoir prié en vain, les contre-exemples ne sont pas affichés. N'ajoutez pas que Dieu veut nous faire progresser, nous soumettre à l'épreuve, lorsqu'Il ne répond pas à nos prières !

Ma réponse est : soit Dieu n'est pas et tout s'éclaire, ou bien Il est mais Il nous laisse tomber. Je préfère la première hypothèse, c'est moins avilissant pour Son image.

J'admire la foi du bénédictin allemand, Anselm Grün, lorsqu'il dit à ses moines à propos du silence à la rencontre de Dieu "Nous ne savons pas si Dieu viendra et s'il nous saisira. Nous savons dans la foi qu'Il est là, même si nous n'en faisons pas l'expérience" (22). Je vous témoigne également mon admiration si vous vivez de la même foi.

Les miracles sont souvent présentés pour soutenir une foi en Dieu défaillante. Non pas par lâcheté mais surtout par incompétence, je laisserai un point d'interrogation, d'autant plus que, dans l'analyse de l'argument suivant sur la non divinité de Jésus, je vais parler des miracles de Jésus et des autres.

Le dernier argument, en me limitant à ceux qui sont majeurs, repose sur la non divinité de Jésus, selon moi évidemment. Afin de dissiper tout malentendu, je tiens à préciser que je crois en l'homme Jésus car il est pour moi un phare de notre humanité. Puis-je ajouter que j'aime cet homme ? Afin d'aller un peu vite pour aborder mon chemin de vie sans Dieu, je vais seulement énoncer ce qui m'a conduit à croire que Jésus n'est pas Dieu, ce qui, a priori, n'exclurait pas l'existence d'un Dieu créateur :

  • L'Evangile primitif rédigé en 40-50 a été perdu. Il est souvent dénommé Evangile Quelle (« source » en langue allemande) ou plus simplement Evangile Q. Celui-ci aurait inspiré fortement les trois Evangiles synoptiques postérieurs de Marc en 65, Luc et Mathieu en 85 et expliquerait les coïncidences nombreuses. De nombreux travaux ont été menés pour tenter de retrouver le contenu de cet Evangile. L'un d'entre eux, l'oeuvre critique d'un historien, Pierre Nautin (23), me paraît convaincante. Elle montre que Jésus n'est pas Dieu et que beaucoup de faits qui lui ont été attribués visaient à établir des correspondances avec l'Ancien Testament : en particulier, ses miracles étaient destinés à prouver qu'il était Fils de Dieu et plus qu'un prophète. En effet, il était traditionnel d'attribuer des miracles dans l'antiquité et au temps de Jésus aux personnages hors du commun. Ainsi, "la littérature juive du temps de Jésus connaît des thaumaturges" … et même dans l'antiquité, on attribue au philosophe Apollonius de Tyane, un disciple de Pythagore, "un récit de résurrection, cinq récits de guérison, …" (24).
  • L'éventuelle résurrection de Jésus requiert un acte de foi, car aucune preuve indiscutable ne l'assure et paradoxalement c'est également, pour certains, une raison de croire en la divinité de Jésus. En effet, comme l'a dit saint Paul "si le Christ n'est pas ressuscité, vide alors est notre message, vide aussi votre foi" (25). Ainsi, sa résurrection est à la fois une conséquence et une cause de la foi de ceux qui croient en la divinité de Jésus. Rien n'est prouvé.
  • La complexité de Dieu et la complexité de l'homme me semblant incompatibles, il est inconcevable de croire, à la suite du Concile de Calcédoine en 451, en Jésus à la fois vérité de Dieu et vérité de l'homme (26).

Sans Dieu, sans éternité, quel chemin de vie pour moi ? Lorsque le mur de ma foi s'est effondré, j'avais 27 ans, j'ai pensé que je devais quérir le bonheur malgré tout, sur cette terre. Il m'arrivait alors de dire mon admiration pour une femme affreusement laide qui peut se regarder dans un miroir en souriant paisiblement. Moi aussi, je devais supporter la laideur d'une vie sans éternité !

Mes propos vont devenir plus intimes, tout en demeurant suffisamment discrets. Je voudrais me tenir au plus près de ce qu'ont été mes aspirations, mes chemins de traverses, mes impasses et dire ce que je vis ici et maintenant, au crépuscule de ma vie, à l'aube peut-être d'une nouvelle vie. Ce que j'ai cru essentiel, indispensable pour être heureux, m'est souvent apparu après coup, illusion. J'ai cru être un surhomme ou espéré le devenir alors que … Mais qu'importe, il fallait passer par toutes ces errances et il est probable que dans dix années, si je suis encore en vie, mes propos seront autres. Chacun de nous explore, façonne et innove son être complexe sans fin en espérant, mais en vain, atteindre son sommet avant qu'il ne soit trop tard ! Mais ce sommet change souvent au cours d'une vie ! Alors, il faut redescendre dans la vallée, escalader de nouveau à travers de pénibles "bavantes".

Commençons par une boutade de Woody Allen, citée de mémoire "Qui suis-je ? D'où viens-je ? Où vais-je ? Mais, au fait, qu'est-ce qu'on mange ce soir ?" Elle traduit avec humour nos besoins matériels et notre envie de tout ce qui nous fait du bien au premier degré, de ce qui nous fait jouir à fleur de peau, sans oublier les honneurs qui font de nous des paons majestueux. Au diable cependant, les rabat-joie, les pisse-froid ! Même les moines qui ont fait des voeux exigeants ne sombrent pas dans cette morosité. Je suis moins persuadé que certains mystiques chrétiens ou appartenant à d'autres traditions religieuses n'aient pas exacerbé leur ascétisme, voire porté le cilice par mortification. Mais au diable aussi, ceux pour qui la vie est luxe, "ma prochaine voiture sera plus belle, plus confortable, plus grande, plus classe", fric toujours plus, orgueil de son moi exhibé, carrière vers des niveaux inaccessibles, consommation de produits, de loisirs, de sexe, sans raison et avec l'illusion d'un bonheur jamais atteint. "Fais-moi confiance, me disait-on il y a peu, une piscine, ça change la vie !". Mais quelle vie ? Je suis passé par cette étape de conquête du surhomme m'as-tu-vu. Je voulais me venger d'une enfance douloureuse, moi, le fils de pauvres, de très pauvres, moi qui allait ramasser des croûtes de gruyère jetées par les commerçants pour en tirer du râpé rance, moi … Ces blessures et bien d'autres ont marqué les débuts de ma vie d'adulte. Alors, j'ai eu comme point de mire unique, "ma réussite" à tout prix. Puis, j'ai ressenti combien tout ceci était vain et alors j'ai cru au pouvoir de "mon" intelligence.

L'essai de Joël de Rosnay "L'homme symbiotique" (27) va me permettre d'explorer cette étape de mon chemin de vie, de 35 à 50 ans environ. Cet auteur pense que le IIIè millénaire sera dominé par l'homme symbiotique, "un être de chair et de sentiments, associé dans une étroite symbiose à un organisme planétaire qu'il contribue à faire naître" (28). Il imagine même "une éventuelle connexion avec d'autres cybiontes, dans d'autres galaxies, créant un univers pensant fait de cerveaux planétaires interconnectés" (29). Et, dans sa conclusion, l'auteur écrit "Tout ce qui donne à l'homme la possibilité d'innover le rend maître de son avenir." (30) Ainsi, comme l'espérait au XVIIè siècle Descartes, l'homme deviendra "maître et possesseur de la nature" ! Un surhomme, étymologiquement au-delà de l'homme, proche de celui imaginé au XIXè siècle par Friedrich Nietzsche qui écrivit "L'homme est une corde tendue entre la bête et le surhomme, une corde au-dessus d'un abîme" et "J'aime ceux qui ne cherchent pas par-delà les étoiles une raison de périr ou de se sacrifier, qui au contraire se sacrifient à la Terre, pour qu'un jour sur Terre vienne le règne du surhomme. (31) J'ai espéré ardemment devenir ce surhomme aux sens de Joël de Rosnay et de Friedrich Nietzsche, ce n'est plus ma conquête actuelle.

J'ai cru aussi aux voies du New Age ! En fait j'étais à la recherche d'un autre surhomme. Comme on le sait, le New Age "est une métaphysique prônant la vision globale, holistique, du monde. C'est … une invitation adressée aux individus à changer sans retard leur rapport aux êtres et aux choses, en rompant avec les habitudes séparatistes au profit du paradigme holistique, grâce à des techniques appropriées, dans la voie de l'élargissement de la conscience qui est la grande affaire du New Age. Il s'agit de sortir de son ego, de franchir les frontières d'un moi étriqué pour vivre des expériences fusionnelles de dissolution du moi dans le tout" (32). Quel beau programme auquel j'ai cru pour évoluer sans faire appel à Dieu ! Ici encore illusion de croire que je pouvais explorer le surnaturel par une spiritualité (33) venant de l'Inde à "la sauce californienne (34)". J'ai fréquenté des petits mecs qui se prenaient pour des gourous car ils connaissaient quelques ficelles pour dominer des paumés de l'existence en leur piquant un maximum d'argent. Etrange marécage du XXè siècle !

Je n'exprimerais nullement de telles critiques vis-à-vis du Bouddhisme. J'ai effleuré cette tradition philosophique, plus que religion, autour de mes 60 ans, car "Dieu n'est pas une question", selon le Bouddha lui-même et cet agnosticisme me convenait. Je ne parlerai pas de cette expérience de ma vie car, trop petit dans cette voie immense et profonde, j'aurais peur de la travestir. Le choc culturel que représentait pour moi un engagement lourd m'a fait abandonner ce chemin. Je reste néanmoins admiratif de cette sagesse de plusieurs millénaires qui a forgé des hommes extraordinaires. Citons le martyr de Päldèn Gyatso, un moine tibétain, qui a vécu l'horreur des prisons chinoises pendant 32 années de sa vie. Son témoignage (35) est l'un des récits de souffrances et d'endurance les plus extraordinaires qui soient. Il n'a jamais renoncé à sa foi en Bouddha et, mieux encore, il n'a jamais maudit ses bourreaux. D'autres ont subi dans la même paix intérieure la cruauté d'hommes et de femmes convaincus de la nécessité d'écraser ceux et celles qui croient différemment ou ont une origine autre. Je pense en particulier au martyr d'Etty Hillesum (36), souvent cité dans les milieux catholiques. On pourrait aussi parler avec un égal respect des communistes qui ont donné leur vie après avoir été torturés, sans trahir leurs compagnons du maquis, lors de la dernière guerre mondiale. Et puis, pourquoi ne pas penser aux Algériens torturés par les Français lors de la guerre d'indépendance ainsi qu'aux Français sacrifiés par les Algériens, aux moines de Tibhirine, aux Afghans et aux Irakiens aujourd'hui, la liste est infinie ! Plaute avait déjà raison au 1er siècle avant JC" (37)

J'aspire depuis plusieurs années à être au plus profond de moi, "au fond sans fond", comme disait Maître Eckhart (38). Il apporte une autre vision évidemment proche de ma culture chrétienne. Selon Nietsche repris par G. Morel, "Le surhomme n'est donc rien d'autre que le oui, délivré de tout mauvais négatif, dans ce monde fini qui est le nôtre. Si on veut le distinguer de l'enfant, on ne pourra le faire qu'en le déterminant comme l'épanouissement de cet enfant : l'innocence créatrice et donatrice à de très hauts degrés. Ce surhomme – qui est le seul homme concevable - ne sera évidemment jamais achevé, puisque l'essence du oui est inépuisable." (39) Evidemment, pour Maître Eckhart, cet homme ne trouve sens à sa vie et ne peut devenir un surhomme, "un homme au-delà de l'homme", qu'en puisant sans fin dans "le fleuve de la grâce", un don de Dieu, afin de rencontrer "Dieu au-delà de Dieu" (40). Ceci m'éloigne de ce Maître prestigieux du XIIIè siècle puisque je demeure convaincu que Dieu n'est pas. Je crois, au sens fort de "credo" que je ne dirai jamais plus cette belle prière commune aux Eglises protestantes du Canada citée en bas de page (41). Il me faut alors imaginer un autre homme, certainement plus un surhomme.

Avec Protagoras (42), je pense que "l'homme est la mesure de toutes choses" et non pas Dieu, comme le prétendait Platon. Cette sentence oppose, à l'idée d'une vérité absolue venant de Dieu, une multiplicité de points de vue. Je crois à l'homme multidirectionnel, a priori sans limite dans toutes les voies qu'il peut explorer au cours de sa vie, la meilleure comme la pire. La meilleure ne peut évidemment pas venir de Dieu pas plus que la pire du Malin. Certes, peu sont prodigieux comme Mozart, savants comme Einstein, sages comme Socrate, forts comme Douillet, peu ont une voix étonnante comme La Callas, peu sont des êtres d'amour comme Gandhi, peu heureusement sont cruels comme Saddam Hussein, dangereux comme Hitler, ambitieux comme Napoléon. Mais chacun a la possibilité plus modestement d'avancer à l'étape de sa vie dans quelques voies qui correspondent à ses désirs (43). Nos désirs confèrent de la valeur à nos choix et donnent sens à notre vie. Ainsi, les valeurs ne sont pas des vérités (44). Elles appartiennent aussi aux mondes de la complexité.

"Le ciel est vide, il reste l'amour" (45). C'est aujourd'hui ma vérité, après de nombreux détours et des blessures accumulées. Les manques de ma vie pourraient aisément justifier ce choix. Mais ceci est situé au plus intime de moi-même, je n'en dirai rien ! Ce chemin est certainement le plus aride de ceux que j'ai suivis. Comment se détacher de bien des pouvoirs, se départir de nombre de ses défauts ou au moins les reconnaître, laisser aux autres leur place sans les étouffer, les aimer dans leurs différences, comment s'ouvrir à tous les hommes ? "L'amour n'est pas un lien, c'est une révélation" (46). Ce lien nous effraie car il perturbe notre individualisme alors que, si nous étions plus ouverts à l'amour, la révélation exalterait notre humanité. Inaccessible amour !

A un très bon ami, j'écrivais récemment un projet possible pour son chemin de vie, car je le sentais tellement dans l'apparence et dans l'agression. Ce projet moins ambitieux est aussi le mien, vous l'avez compris. "Permets-moi de te suggérer d'essayer de t'accepter tel que tu es, avec humilité, d'accueillir les autres avec la générosité du coeur en pardonnant et en sollicitant leur pardon (47), de mettre progressivement au plus profond de ton Être intérieur de la douceur, puis de la tendresse lors de montées d'adrénaline, sans renoncer à tes convictions, à tes désirs, à tes valeurs. Progressivement et après de nombreux mois et bien des échecs, tu seras envahi par la Paix et la Joie intérieures, plus ressourçantes que des bonheurs, trop souvent éphémères. Tu découvriras la sérénité, au-delà de ce que tu imagines, toujours sans renoncer à ce que tu crois. Alors, tu deviendras plus convaincant puisque tu dialogueras de coeur à coeur et non plus d'épiderme à épiderme."

Mon chemin de vie est aujourd'hui devenu spirituel. Ce n'est pas une spiritualité puisque non relié à une tradition religieuse (48), judéo-chrétienne dans ma culture. Dieu n'est pas. J'espère néanmoins devenir plus humain et pouvoir semer dans le présent quelques graines d'éternité (49). "Il faut vivre maintenant" (50), enfin !

Bernard Baudelet (51) - Bernard-baudelet@orange.fr et baudelet@pt.lu

A défaut de sainteté, pourrai-je atteindre la "saineté" avant qu'il ne soit trop tard ?

(1) Dans cet article, je mettrai une majuscule à Dieu, à Jésus et à tous les noms propres évidemment. Lorsque j'évoquerai Dieu par un article ou un pronom, j'utiliserai également une lettre majuscule afin de respecter ceux qui croient en Lui, mais pas pour Jésus, ce sera ma différence ! (retour)
(2) Cet argument ne tient pas car je connais de nombreux scientifiques de haut niveau qui croient que Dieu est. Permettez-moi de citer un ami, Thierry Magnin, prêtre catholique et professeur des Universités à Saint-Etienne. Je vous recommande la lecture de trois de ses livres "Quel Dieu pour un monde scientifique" publié aux Editions Nouvelle Cité en 1993, " Entre science et religion" aux Editions du Rocher en 1998 et "A la lumière de la science et de la Bible" aux Editions des Presses de la Renaissance en 2004. Le deuxième ouvrage s'appuie sur sa Thèse de Doctorat en Théologie qui a fait suite à sa Thèse de Doctorat en science. (retour)
(3) "Oh ! comment n'aspirerais-je pas à l'éternité … car je t'aime, ô éternité". Surprenante déclaration du créateur de l'expression "La mort de Dieu", Friedrich Nietzsche dans "Ainsi parlait Zarathoustra, Les sept sceaux". (retour)
(4) Frère Jacques, un moine trappiste de l'abbaye Sainte-Marie du Désert près de Toulouse. (retour)
(5) Antonio R. Damasio, spécialiste de renommée internationale du cerveau humain, a bien montré qu'aucune décision ne peut être prise sans une part d'émotion, elle-même souvent déterminante dans toute situation complexe, contrairement à ce que prétendent les rationalistes purs et durs. On lira avec intérêt son livre "L'Erreur de Descartes" publié aux Editions Odile Jacob en 2001. Toute décision forte serait-elle à ce point influencée par nos émotions et partiellement justifiée ensuite par des arguments plus rationnels ? Nos émotions étant largement marquées par notre passé, notre culture et nos racines, notre prétention d'être libre serait alors bien utopique, voire prétentieuse ! (retour)
(6) Ces noms sont ceux directement révélés par le Coran, d'autres sont formés indirectement à partir de certains passages du Coran, d'autres enfin sont traditionnels et indépendants du Coran. Dictionnaire Encyclopédique de l'Islam par Jacques Berque aux Editions Bordas en 1991. (retour)
(7) "Les regards des hommes ne l'atteignent pas …" Sourate VI 103. (retour)
(8) C'est pourquoi, Il est indicible. "Nous devons apprendre à ne donner aucun nom à Dieu … car Dieu est par-delà les noms" selon Maître Eckhart dans le sermon 53 dans "Dieu au-delà de Dieu » aux Editions Albin Michel page 164. (retour)
(9) Ainsi, on attribue à Denys l'Aéropagite l'expression "Ténèbres lumineuses" pour parler de Dieu. Semblablement Maître Eckhart dans "La prière du grain de sénevé" utilise l'expression : "C'est lumière, c'est clarté, c'est la ténèbre". Le langage poétique et métaphorique permet également d'approcher Dieu dans Son essence. (retour)
(10) Lire à ce sujet par exemple "Vers une France païenne ?" par Hippolyte Simon, actuellement évêque du diocèse de Clermont-Ferrand, publié aux Editions Cana en 1999. (retour)
(11) Paul Claudel (retour)
(12) "Que m'est-il donc arrivé ? Un trajet vers la foi" de Guy Coq aux Editions Le Seuil 1993 page 17. (retour)
(13) Dans "Le Monde de Sophie" de Jostein Gaarder publié aux Editions Le Seuil en 1995 page 388. (retour)
(14) "Les Pensées" (retour)
(15) "Preuves scientifiques de l'existence de planètes habitables hors du système solaire. Un défi pour la pensée religieuse" publié en 2000 dans "Question de » n°122 pages 28-46. (retour)
(16) George V. Coyne, membre de l'Académie pontificale des sciences et directeur de l'observatoire du Vatican. (retour)
(17) 10 à la puissance 17, soit le chiffre 1 suivi de 17 zéros. (retour)
(18) Philippe Forest , écrivain. 5è Colloque de Pédiatrie et Psychanalyse, Avignon 15-16 novembre 2002 page 87. (retour)
(19) "Le fait religieux" publié sous la direction de Jean Delumeau aux Editions Fayard en 1993. (retour)
(20) Hans Jonas dans "Le concept de Dieu après Auschwitz" publié en 1994 chez l'Editeur Payot Rivages. (retour)
(21) A ce sujet, Hans Kûng déclare à la page 118 de son livre "Credo" publié aux Editions du Seuil en 1996, "Si Dieu existe, Dieu était également à Auschwitz ! … ». Mais, en même temps, on est bien obligé de reconnaître qu'il n'y a pas de réponse à la question : « Comment Dieu pouvait-il être à Auschwitz sans empêcher Auschwitz ? (retour) »
(22) Ansetm Grün est prieur de l'abbaye bavaroise de Münsterschwarzach. Il est l'auteur d'une vingtaine de livres en Français dont "Apprendre à faire silence" publié en 2001 aux Editions Desclée de Brouwer. La référence citée est à la page 93. Son audience est considérable auprès des jeunes allemands. (retour)
(23) "L'Evangile retrouvé. Jésus et l'Evangile primitif" publié aux Editions Beauchesne en 1998, un an après la mort de l'auteur. (retour)
(24) "Croire. Invitation à la foi catholique pour les femmes et les hommes du XXIè siècle" publié aux Editions Droguet et Ardant par Bernard Sesboüé, un Jésuite théologien page 239. On trouve également des récits extraordinaires dans le livre "La Bible et sa culture. Jésus et le Nouveau Testament" publié sous la direction de Michel Quesnel et Philippe Gruson de l'Institut catholique de Paris aux Editions Desclée de Brouwer en 2000, par exemple pages 62, 118, 119, 120. (retour)
(25) Première Epître aux Corinthiens 15 13-14. (retour)
(26) Pour se convaincre du contraire, lire par exemple de Bernard Sesboüé, un Jésuite théologien, "Jésus-Christ dans la tradition de l'Eglise" au chapitre VI. Pour suivre ma conclusion se référer à deux livres : celui d'un autre Jésuite, Georges Morel, aujourd'hui décédé et qui a été contraint de quitter la Compagnie de Jésus, "Question d'homme : l'autre" publié aux Editions Aubier en 1977 et celui du philosophe Manuel de Diéguez "Et l'homme créa son Dieu" publié aux Editions Fayard en 1984. Ce livre m'a été offert par un autre Jésuite très récemment décédé, un disciple de Georges Morel, Jean Moussé, lui-même auteur d'ouvrages sur la même thématique. (retour)
(27) "L'homme symbiotique. Regards sur le troisième millénaire" publié par Joël de Rosnay aux Editions du Seuil en 1995. (retour)
(28) Idem sur la 4è page de couverture (retour)
(29) idem page 325. (retour)
(30) idem page 330. (retour)
(31) Dans le prologue de "Ainsi parlait Zarathoustra" de (retour)
(32) "Entre New Age et développement personnel" par Michel Lacroix, philosophe, article (pages 26-29) de la revue dirigée par Guy Coq "Panoramiques du 3è trimestre 2003 n° 64 , ayant pour titre "A la fin, qu'appelez-vous spiritualité". (retour)
(33) Spiritualité car liée en Inde à une ou plusieurs religions. (retour)
(34) Alors sans aucun lien religieux. (retour)
(35) "Le feu sous la neige. Mémoires d'un moine tibétain" préfacé par le Dalaï-Lama et publié aux Editions Acte Sud en 1997. (retour)
(36) "Une vie bouleversée. Journal 1941-1943" publié aux Editions du Seuil en 1985. (retour)
(37) "L'homme est un loup pour l'homme". Cette expression vient originalement du poète romain Plaute qui vécu au premier siècle avant JC. L'homme est le prédateur de l'homme ! Pire, son prédateur le plus étonnant, c'est lui-même. (retour)
(38) "Prière du grain de sénevé" de Maître Eckhart. (retour)
(39) "Introduction à une première lecture. Nietzsche" par Georges Morel, livre publié en 1985 aux Editions Aubier page 774-776. (retour)
(40) "Dieu au-delà de Dieu" Sermons de XXXI à LX de Maître Eckhart publié aux Editions Albin Michel en 1999. (retour)
(41) Nous ne sommes pas seuls, nous vivons dans le monde que Dieu a créé. Nous croyons en Dieu qui a créé et qui continue à créer, qui est venu en Jésus, Parole faite chair pour réconcilier et renouveler, qui travaille en nous et parmi nous par son Esprit. Nous avons confiance en Lui. Nous sommes appelés à constituer l’Église pour célébrer la présence de Dieu, pour vivre avec respect dans la création, pour aimer et servir les autres, pour rechercher la justice et résister au mal, pour proclamer Jésus, crucifié et ressuscité, notre juge et notre espérance. Dans la vie, dans la mort, dans la vie au-delà de la mort, Dieu est avec nous. Nous ne sommes pas seuls. Grâce soit rendue à Dieu. Amen. (retour)
(42) Sophiste grec né environ en 485 avant Jésus-Christ et mort vers 411. (retour)
(43) Nos désirs sont, selon moi, des pulsions puisant leur origine dans nos manques et ils sont nombreux. (retour)
(44) "Valeur et vérité. Etudes cyniques" par André Comte Sponville publié en 1994 aux Editions PUF. (retour)
(45) Un article récent d'André Comte Sponville. (retour)
(46) On lira avec intérêt le livre "Sous le signe du lien" et plus particulièrement le chapitre "De l'empreinte amoureuse au tranquille attachement" de l'éthologue Boris Cyrulnik publié en 1989 aux Editions Hachette. La citation est page 177. (retour)
(47) Selon l'aphorisme LXXXIV du livre de Thomas Merton publié chez Albin Michel en 1967, La sagesse du désert. Aphorismes des Pères du Désert du IV siècle après JC, « L'humilité, c'est pardonner à notre frère avant qu'il ne nous demande lui-même pardon » pages 81-82. (retour)
(48) "Le spirituel est la façon par laquelle les humains assument leur humanité, pensent, délibèrent, s'ordonnent pour vivre et coexister à un monde d'idéalités sans lesquelles il ne serait même pas possible d'assumer le corps et la matière". "Le spirituel n'est pas la même chose qu'une spiritualité …, école de vie instruisant le disciple sur les chemins de l'absolu, ne va pas sans entrer en relation avec … (le) divin, sacré, religion, mystique, ascèse, contemplation, union de l'âme avec Dieu …". Article de Paul Valadier "Spiritualité et rationalité" pages 50-53 dans la revue dirigée par Guy Coq "Panoramiques" du 3è trimestre 2003 n° 64, ayant pour titre "A la fin, qu'appelez-vous spiritualité ?". (retour)
(49) "Ce que mes yeux ne pourront peut-être pas voir, d'autres yeux le verront. Et la lumière l'emportera sur les ténèbres, la vie sera plus forte que la mort." De qui est cette citation ? d'un ermite du désert, de mère Térésa, d'un mystique hindou ? Non ! Elle est d'un responsable communiste bien connu des gens de ma génération, Jacques Duclos, qui s'exprimait ainsi dans "Ce que je crois" publié aux Editions Grasset en 1975, l'année de sa mort à 79 ans, page 250-251. (retour)
(50) Albert Camus dans "Défense de l'homme révolté" publié aux Editions Gallimard en 1965 page 1714 dans l'édition du Ier trimestre 1981. (retour)
(51) Bernard Baudelet est Professeur des Universités en Sciences, retraité de l’Institut National Polytechnique de Grenoble, Professeur Associé à l’Université du Luxembourg. Il est également Consultant et Coach en entrepreneuriat innovateur. (retour)
1 janvier 2010 5 01 /01 /janvier /2010 21:32
Dieu Sauveur.
Michel Houbart
LPC n° 8 / 2009

Je voudrais vous faire part d'un article paru sous le titre ci-dessus, de Ghislain LAFONT, dans les Etudes de janvier 2009. C'est un résumé succinct que je vous présente ici, émaillé de longues citations.

Pour ma part jusqu'ici, je m'attachais volontiers à un humanisme marqué par les Evangiles. Le Seigneur Jésus est celui qui donne l'Esprit ; l'Esprit des Béatitudes qui traverse toutes ses relations, si diverses soient-elles, jusqu'à mourir, étant en rupture avec les autorités juives, trop fermées sur elles-mêmes. Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir une vision théologique positive, qui ouvre des horizons en accord avec la culture contemporaine.

Ghislain LAFONT commence par nous esquisser la théologie qui a prévalu depuis des siècles et imprègne encore bien des mentalités chrétiennes.

Avec le péché commence l'histoire, l'histoire du salut qui nous entraîne, à force de renoncements et de sacrifices, à dépasser le mal en nous et autour de nous, en s'appuyant sur la miséricorde du Père, révélée en Jésus, mort pour nos péchés. En Lui, le salut.

Cette vision biblique a rencontré, dès les débuts de l'Eglise, la culture hellénistique qui a renforcé cette perspective. "Athènes a proposé la vision verticale du monde, le thème hiérarchique, une certaine vision de l'humanité où celui qui connaît et celui qui prie ont le pas sur ceux, plus nombreux, qui guerroient ou travaillent la terre, en attendant que tous retournent à leur Créateur. Appréciation plutôt négative de ce monde d'ici-bas, au regard de celui d'en Haut, seul objet d'un sain désir". De plus, cette aventure du salut se vit dans un climat menaçant selon l'axiome : "Hors de l'Eglise, point de salut". L'enfer n'est jamais loin ; il est en tout cas réservé aux païens, disait-on couramment.

Depuis un siècle, la science a dilaté l'espace-temps dans des proportions inimaginables : l'infiniment grand, l'infiniment petit, un passé de 14 milliards d'années, un Univers en expansion continue. De l'évolution, l'auteur retient particulièrement l'expérience de la rupture ; dans l'histoire du devenir, chacun des moments cruciaux implique une rupture, le surgissement de quelque chose de radicalement neuf et d'imprévisible. Au coeur de cet Univers, l'homme se découvre fragile, comme un roseau, mais un "roseau pensant" selon le mot de Pascal.

"L'aventure vraie de l'espace-temps, c'est lui qui la reconstitue, nulle révélation n'est venue pour le lui dire. C'est en transformant le Cosmos qu'il le comprend et réciproquement, c'est en le saisissant qu'il affine sa propre image de soi. En ce sens, l'homme a quelque chose de transcendant au flux qu'il analyse et restitue dans sa vérité".

La science ouvre des horizons totalement nouveaux : l'évolution et la lente apparition de l'humain, l'expansion indéfinie de l'Univers nous font entrevoir une dynamique qui bouscule nos approches antérieures. "AVANT d'être réparation d'un mal, le salut serait la construction d'un bien : la communion de tout le réel en Christ ressuscité avec le Père créateur. Alors que dans la perspective ancienne, le péché était au centre de la systématisation, parce que seul le péché faisait l'histoire, il lui faut aujourd'hui prendre une place plus discrète". Envisagée de manière exclusive, cette perspective a enfermé la chrétienté dans un processus étroit et pour une part déshumanisant.

Pour mieux comprendre cette dynamique nouvelle qui va vers le Christ ressuscité, on peut considérer ici la rupture spécifique qui advient à l'homme, à la suite de tant d'autres dans le temps. "J'aimerais la définir en me référant aux deux commandements de Dieu dans les récits de la Genèse".

"Le premier commandement, « croissez et multipliez-vous ; remplissez la terre et soumettez-la » libère en l'homme le jeu des processus naturels, mais aussi l'intelligence qu'il en prend et les transformations illimitées qu'il peut réaliser (et dont nous voyons aujourd'hui jusqu'où elles peuvent aller). Ce commandement va dans le sens de la nouveauté humaine et de son désir illimité.

Le second commandement « de l'arbre qui est au milieu du jardin, tu ne mangeras pas, sinon tu mourras » est au contraire restrictif et négatif. Il interdit un domaine de connaissance et de domination et, ce faisant, il frustre doublement l'horizon ouvert par le premier : d'une part parce qu'il restreint le don à peine fait, même si c'est apparemment de peu, de l'autre, il ne fournit aucune justification qui permettrait de comprendre son pourquoi".

"Puisqu'il n'y a pas d'explication intelligible, il ne peut y avoir que la confiance : j'obéis à un commandement, parce que je me fie à celui qui me le donne. Il apparaît alors que, loin d'être diminué par ce précepte, l'homme est invité à un approfondissement ; il pouvait dominer la terre, il lui revient maintenant de reconnaître Dieu au-delà de ses dons, de fonder la véracité du commandement sur la Parole que Dieu lui adresse et non sur une intelligibilité directe".

"Autrement dit, l'homme est invité à entrer en relation et toute relation demande la confiance, et, au-delà, la recherche indéfinie du mystère de l'Autre ; il est donc invité à la communion avec la personne de Dieu au-delà des pourquoi et des comment… Le premier commandement demande une mise en oeuvre ; le second demande une réponse à celui qui interpelle."

"On peut exprimer ces deux commandements autrement : en considérant symboliquement les organes de nos sens. La bouche est là pour manger et boire ; mais aussi pour parler et embrasser. La main est là pour saisir et travailler, mais aussi pour être donnée à la main d'un autre et l'embrasser. Le nez est là pour respirer, mais aussi pour sentir la réalité alentour. L'oreille écoute toutes sortes de bruits, certes, mais surtout la parole qui lui est adressée. Et comme on ne peut pas faire deux choses à la fois, par exemple manger et parler, il faut continuellement faire des choix, mortifier quelque peu l'appétit de la nourriture pour s'adresser à un vis-à-vis".

"Si par hasard la confiance en la parole de l'autre est refusée, si le désir de comprendre, de produire, de consommer, occupe toute la place, alors l'espace de communion ne peut advenir et le réel va se développer unilatéralement dans le sens du premier commandement seul ; un développement incontrôlé sous le signe de l'individualité et du « toujours plus » s'étend aux dépens de la communion fondée sur la confiance réciproque qui correspond, elle aussi, au désir profond de l'homme".

Concrètement, l'auteur cite l'exemple de la mobilité. L'intelligence humaine s'est ingéniée à produire des voitures en quantité presqu'illimitée et nous assistons dans nos villes à des embouteillages sans fin de voitures de quatre places occupées par un seul individu : ce qui paralyse les transports en commun qui répondent aux besoins du plus grand nombre. Le bien de tous, l'intérêt commun n'est pas rencontré et l'on se trouve même dans l'impasse de ne pas pouvoir transformer le système, sans mettre au chômage un très grand nombre de travailleurs.

Ainsi on saisit mieux l'importance de l'équilibre à chercher sans cesse entre la conception, la mise en oeuvre et, d'autre part, le dialogue et le souci du bien commun : "toute l'histoire de la civilisation depuis les origines est celle d'un désajustement entre la capacité intellectuelle, théorique et pratique, des hommes et l'écoute de la parole et des besoins des autres. Le « salut », ce serait d'une part que l'on puisse réparer les dommages qui ont été le fruit de ce désajustement et en ce qui concerne l'avenir, qu'on continue certes à faire des recherches, à imaginer, à inventer, mais en dialogue. Cela signifierait concrètement renoncer en partie à ce qui serait un bien, le mien ou le nôtre, tant qu'un accord ne serait pas trouvé moyennant discussion et dialogue, sur ce qui serait le bien de tous. Accorder ces deux dynamiques de la mise en oeuvre du dialogue : ce serait cela, le salut, mais l'expérience est là pour nous dire que nous ne pouvons pas nous sauver nous-mêmes".

Notre foi nous dit que Dieu a instauré dès l'origine un dialogue avec l'homme qui s'est développé à travers de multiples alliances ; ce dialogue s'est accompli en Jésus, tout à l'écoute du Père et des hommes, quels qu'ils soient. Cette écoute lui a imposé des choix et des renoncements, finalement la mort : ce qui a permis l'avènement du Ressuscité dans la gloire.

"Ce que peut faire Dieu et ce en quoi il nous sauve, c'est alors d'inspirer aux hommes de le pressentir, Lui, et d'esquisser en nous une écoute. De porter le regard sur le Christ et d'accueillir son mystère. De faire attention les uns aux autres, d'écouter la parole humaine qui leur est adressée et de prononcer la leur dans l'attente d'une écoute réciproque. De proposer le courage nécessaire au renoncement à un bien particulier pour qu'advienne mieux le bien de tous. D'entreprendre eux-mêmes le peu qu'ils peuvent faire pour corriger une situation défaillante. De donner le courage, de porter pour sa petite part le péché du monde, c'est-à-dire la somme des défaillances dans l'écoute qui sont traduites par les situations inextricables dans lesquelles on se débat aujourd'hui. Le salut, ce serait peut-être quelque chose comme cela".

Michel Houbart

1 juillet 2009 3 01 /07 /juillet /2009 19:19
Edouard Mairlot Honnête envers Dieu.
Edouard Mairlot
LPC n° 6 / 2009

Introduction

Un bon ami m'a passé ce livre publié en 1963 : HONEST TO GOD, de l'évêque anglican John A.T. Robinson (1). Cet ami m'avait dit y retourner régulièrement tant ce livre l'avait aidé à progresser dans sa manière d'appréhender le mystère de Dieu.

Il fit scandale à l'époque, en particulier, dans l'Eglise catholique. On peut le comprendre. Et quarante cinq ans plus tard ? Figée dans le passé, l'Eglise romaine s'y opposerait plus que jamais ! Mais la vie a poursuivi son chemin. La réflexion d'un chacun, qui va libre comme le vent (Jn 3, 8), explore d'autres voies, approfondit bien des intuitions qui montent du plus profond… Le plus souvent d'ailleurs, ces dernières sont devenues essentielles pour nombre d'entre nous. Ainsi des changements fondamentaux se mettent-ils en place, dans les esprits d'abord, mais aussi dans les faits - à défaut des institutions… Rappelons "La quatrième hypothèse". Ce livre, passé le temps du scandale, reste donc d'actualité et plein d'intérêt.

Il met en perspective la pensée de trois théologiens protestants essentiels dans l'histoire du vingtième siècle - il s'agit de Rudolf Bultmann (1884-1976), Dietrich Bonhoeffer (1904–1945) et Paul Tillich (2) (1886–1965) - chacun s'enrichissant de l'apport antérieur pour progresser. Il en résulte une cohérence de l'ensemble qui aboutit à un changement radical de perspective dans notre approche du mystère de Dieu. Tel est l'apport de ce livre. Ajoutons que son texte est particulièrement accessible, clair et précis. C'est pourquoi cet article le cite le plus largement possible. Un autre type de caractères et une mise en retrait seront utilisés dans ce cas.

L'apport de R. Bultmann : démythologiser

Nous acceptons aujourd'hui, comme allant de soi, que nombre de textes de l'Ancien Testament sont à comprendre et interpréter en tant que récits mythiques. Le plus bel exemple en est le double récit de la création, l'histoire du paradis terrestre et de la chute d'Adam et Eve. Toute une part de la pensée de Bultmann nous est cependant bien peu connue du côté catholique. Ce dernier, en effet, applique aussi l'approche qu'il propose au Nouveau Testament. Robinson la présente de cette manière :

… Pour exprimer le caractère "transhistorique" de l'événement historique de Jésus de Nazareth, les écrivains du Nouveau Testament ont employé un langage "mythologique", rempli d'expressions comme préexistence, incarnation, montée ou descente, intervention miraculeuse, catastrophe cosmique, etc., qui, selon Bultmann, n'ont de sens que dans le contexte d'une conception, aujourd'hui périmée, du cosmos. (p.34)

Pour Bultmann : "Il n'y a rien de spécifiquement chrétien dans la vue mythique du monde comme telle. C'est simplement la mythologie d'un âge préscientifique". Le Nouveau Testament, dit-il, présente la rédemption dans le Christ comme un événement supranaturel – comme l'incarnation d'un Etre céleste qui, venant de "l'autre côté", entre sur la scène terrestre par une naissance miraculeuse, accomplit des signes et des merveilles comme une indication de son origine, et après une résurrection également miraculeuse retourne par l'ascension à la sphère céleste d'où il venait.

A la vérité, tout ce langage, soutient Bultmann, n'est pas, à proprement parler, la description d'une opération supranaturelle d'aucune sorte, mais une tentative pour exprimer dans sa profondeur, la dimension et la signification de l'événement historique de Jésus-Christ. (p.46)

Admirons cette compréhension que nous propose l'auteur : il se garde bien de jeter le bébé avec l'eau du bain. La conclusion de Bultmann, selon Robinson, est cependant lapidaire :

L'homme moderne donc ne trébuche pas sur la vraie pierre d'achoppement (le scandale de la croix), mais il est rebuté par le symbolisme même qui devrait transformer cet événement historique en un acte de Dieu pour lui, et qui, en fait, ne réussit qu'à le rendre incroyable (3). (p.34)

Cette question est plus cruciale encore du côté catholique. Ainsi le credo de nos célébrations dominicales qui remonte au concile de Nicée en 325 est typiquement pétri de langage "mythologique" tel que décrit plus haut : voyages entre le ciel, la terre et même les enfers… etc. Mais le langage des premiers conciles, outre qu'il reste imprégné de mythologie, s'efforce surtout de s'exprimer en utilisant les concepts philosophiques disponibles de l'époque : engendré, non pas créé, de même nature que…, ce qui le rend encore plus inactuel. Notre credo n'y échappe pas. Aussi, comme l'a déjà relevé plus d'une fois Libre Pensée Chrétienne, nombre de catholiques d'aujourd'hui n'y retrouvent pas ce qui fait l'essentiel de leur foi. Comment pourrait-il encore éclairer les gens du dehors ?

Devrait-on donc oser toucher aux formulations dogmatiques elles-mêmes, alors que, par définition, du côté catholique, elles sont censées inaltérables ? Mettons-y toutes les nuances nécessaires et les prudences que l'on voudra : la question est posée !

C'est en 1989 que M. Légaut la posa publiquement (4). Son impact fut considérable. L'important est que, les années passant, de plus en plus de gens s'y retrouvèrent et ont fait leur cette réflexion.

D. Bonhoeffer ou la fin d'un monde religieux

Mais que reste-t-il du Nouveau Testament ainsi débarrassé de sa "mythologie" ? Que reste-t-il d'une foi qui ne pourrait plus se référer aux textes dogmatiques pris comme tels ? Or voici qu'une nouvelle vague s'annonce qui, à son tour, va déferler et détruire. C'est celle que soulève Dietrich Bonhoeffer dans ses écrits de prison. Robinson la décrit de cette manière :

Jusqu'ici l'Eglise avait fondé sa prédication de l'Evangile sur le sentiment religieux universel, sur le besoin d'un Dieu à qui se donner, d'un Dieu capable de fournir l'explication du monde. Mais supposons que les hommes acquièrent le sentiment qu'ils peuvent très bien se passer, d'une "religion", sans désir de salut personnel, dépouillés du sens du péché, sans le moindre besoin de "cette hypothèse" ? Le christianisme doit-il être limité à ceux qui gardent toujours ce sens de leur propre insuffisance, ce sens qu'il existe en eux-mêmes un vide que seul Dieu peut combler ou à ceux qu'on en peut persuader ? (p.33)

C'est le sentiment religieux universel qui disparaît. Et Dieu, le dieu qui y était lié, perd du même coup sa consistance. Ainsi Bonhoeffer écrira-t-il :

J'essaierai de définir ma position sous l'angle historique. Le mouvement qui commence aux alentours du XIIIème siècle… vers l'autonomie de l'homme (je place sous ce chapitre la découverte des lois par lesquelles le monde vit et s'organise dans la science, dans les affaires sociales et politiques, en art, en morale et en religion) est parvenu, à notre époque, à un certain achèvement (5). L'homme a appris à affronter toutes les questions importantes sans recourir à Dieu comme hypothèse de travail…

Mais depuis une centaine d'années, c'est devenu progressivement vrai des questions religieuses aussi : il devient évident que tout va sans Dieu, et aussi bien qu'avant…

C'est dans ce développement que se discerne la grande défection à l'égard de Dieu et du Christ… (p.49)

Bonhoeffer dépasse donc ici largement l'analyse de Bultmann dans sa compréhension du désintérêt de l'homme contemporain vis-à-vis du christianisme. Pour lui, ce dernier n'a pas été assez loin.

Vous ne pouvez pas, comme Bultmann l'imagine, séparer Dieu et les miracles, mais vous devez être à même d'interpréter et de proclamer les deux à la fois dans un sens non religieux." (p.48)

Pour Bonhoeffer, sortir de "la religion" est une opération bien plus radicale que celle de "démythologiser" l'Ecriture - y inclus le Nouveau Testament. En effet, pour lui, le Dieu que véhicule le christianisme participe toujours, tout autant que les récits de l'Ecriture, à l'univers mythique. Ainsi, ni l'Ecriture, ni "Dieu" même, ne résistent à l'assaut de ces deux vagues successives. Que faire alors ? Et Robinson de poursuivre :

La réponse de Bonhoeffer est que nous devons rejeter hardiment "la prémisse religieuse" comme Saint Paul eut le courage de jeter par-dessus bord la circoncision, pré-condition de l'Evangile, et d'accepter "un monde arrivant à sa majorité" comme un fait, don de Dieu. La seule manière d'être honnête est de reconnaître que nous avons à vivre dans le monde etsi deus non daretur – même si Dieu n'est pas "là". De même que les enfants, en grandissant, font craquer le cadre religieux, moral et intellectuel où ils trouvaient à la maison leur sécurité, avec "Papa" qui était toujours là derrière la porte, "Dieu nous enseigne à vivre comme des hommes qui peuvent très bien agir tout seuls sans lui." (p.52)

Paul Tillich ou la profondeur au centre de la vie

Mais, dans ce cas, tout n'est-il pas fini et bien fini ? Comme pour les disciples d'Emmaüs qui, le visage morne (Jn 24, 17), quittent Jérusalem, tout (notre foi en Dieu, notre christianisme), n'était-il donc qu'illusion ? L'humanité devra-t-elle donc apprendre à vivre sans religion et sans Dieu ? N'est-ce d'ailleurs pas ce que beaucoup font ?

C'est Paul Tillich qui, selon Robinson, va reprendre et développer l'intuition de Bonhoeffer dans sa prison. Il est bien devenu vain et illusoire de chercher Dieu dans le mythe du "ciel" de toujours : celui des grandes religions agraires (religions qui se sont développées en même temps que des cultures essentiellement agricoles), dont la chrétienté fit partie. C'est désormais ailleurs, tout autrement, que l'homme peut redécouvrir ce mystère de Dieu. Ainsi l'écrira Robinson :

Ce que Tillich entend par "Dieu" est donc le contraire d'un deus ex machina, d'un Etre surnaturel vers lequel on peut se tourner en tournant le dos au monde, et sur qui on peut compter pour intervenir de l'extérieur. Dieu n'est pas "à l'extérieur". Il est, selon l'expression de Bonhoeffer, "l'au-delà au coeur de notre vie", une couche de vérité si profonde qu'on l'atteint "non pas aux frontières de la vie mais en son centre" ; et on accède à cette réalité, non pas par une fuite du seul au seul, mais, selon les mots magnifiques de Kierkegaard (1813–1855), par "une plus profonde immersion dans l'existence". Car le mot Dieu signifie l'ultime profondeur de tout notre être, le fond créateur et le sens de toute notre existence… (p.63)

… La différence entre les deux façons de penser s'exprime peut-être mieux si on pose la question : qu'entend-on par un Dieu personnel ? Le théisme… l'entend dans le sens d'une Personne suprême, un être existant en soi et pour soi, d'une bonté et d'une puissance infinie, qui entre avec nous en relation comme une personne humaine avec une autre personne. Le théiste veut démontrer l'existence d'un tel Etre en tant que créateur du monde tel que nous le connaissons et comme explication suffisante de ce monde. S'il n'y avait pas de Personne "là-bas", les cieux seraient vides, le firmament dur comme de l'airain, et le monde ne contiendrait ni espoir ni compassion. … (p.64)

Ainsi désormais, pour l'homme moderne que nous sommes, le langage "mythique" et objectivant sur Dieu n'a plus cours pour approcher le plus riche et le plus profond du mystère de l'homme. Il ne correspond pas à notre culture d'homme moderne, dirions-nous. Il nous faut chercher une autre approche, celle de l'intériorité précisément (6).

Pour Robinson, cette "foi non religieuse" ne peut être qu'une foi vécue personnellement dans une expérience toute intime : mais c'est "dans les relations personnelles" que celle-ci s'éprouve le plus pleinement, allons-nous voir.

Partant d'une citation de Bonhoeffer, il nous dira :

Dieu est "l'au-delà" au centre des choses. Le transcendant n'est pas infiniment loin, il est tout près. Car le Toi éternel ne se rencontre que dans, avec et sous le Toi fini, que ce soit à la rencontre d'autres personnes ou dans notre réponse à l'ordre naturel. (p.71)

Ou encore, s'inspirant de Tillich, il écrira :

Celui qui reconnaît la transcendance de Dieu est celui qui dans les relations conditionnées de la vie connaît l'inconditionnel et y réagit par une relation personnelle inconditionnelle. (p.74)

C'est dans le quotidien de la vie, les rencontres que nous ne pouvons manquer de faire, dans ce que nous vivons avec ceux et celles dont nous partageons la destinée : conjoint, enfants, … ceux avec qui nos relations sont les plus intimes, que tout se joue. C'est là que nous nous constituons chacun pleinement nous-mêmes. Nous le faisons en nous y engageant, suscités par l'autre, inconditionnellement… un inconditionnel dont nous reconnaissons qu'il nous dépasse l'un et l'autre… et où nous touchons à la Transcendance.

Références bibliques

Robinson se voit ici en confrontation avec Feuerbach (7), ce philosophe allemand opposé à Hegel et qui inspira Marx dans sa jeunesse. Il accepte cependant ce qu'écrit celui-ci :

Pour cette façon de penser, l'affirmation d'un "Dieu personnel" signifie que "la réalité est personnelle à son niveau le plus profond", que dans la constitution de l'univers la personnalité est d'une importance ultime, que c'est dans les relations personnelles que nous touchons au sens final de l'existence comme nulle part ailleurs. "Affirmer que Dieu est une personne", dit Feuerbach, "n'est rien d'autre que de déclarer que la personnalité est d'essence absolue". (p.65)

Mais ce sera ensuite pour en prendre ses distances :

Nous voilà sur un terrain dangereux. Lorsque Feuerbach dira que "la théologie n'est rien d'autre que l'anthropologie", c'est comme s'il disait que "la connaissance de Dieu n'est rien d'autre que la connaissance de l'homme". Et la suite logique de sa pensée est la déification de l'homme, qui aboutit au Surhomme de Nietzsche et à la religion de l'humanité d'Auguste Comte. (p.67)

Pour s'en expliquer, Robinson va s'en référer largement à la fin de la première lettre de Saint Jean. Il serait malaisé d'entrer ici dans le long développement qu'il va entreprendre. Reconnaissons que l'exégèse qu'il a à sa disposition est sans doute moins développée que la nôtre aujourd'hui. Aussi, pour faire bref, contentons-nous de citer l'Ecriture :

Aimons-nous les uns les autres, puisque l'amour est de Dieu

et que quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu.

Celui qui n'aime pas n'a pas connu Dieu, car Dieu est Amour (1Jn 4, 7-8)

Dieu est Amour : celui qui demeure dans l'amour demeure en Dieu et Dieu demeure en lui. (1Jn 4, 16)

Robinson en conclura qu'il n'est pas équivalent de dire, comme le fait Feuerbach : "l'amour est Dieu" que comme l'écrit Saint Jean : "Dieu est amour". Pour le premier, il n'y a plus de transcendance et nous en arrivons à Nietzsche ou à Comte. Et si le second pourrait être compris comme traditionnellement : un Dieu Amour préexistant à l'homme dans la dualité traditionnelle Dieu - homme, ce n'est nullement ce qu'écrit Saint Jean qui précise bien que ce n'est qu'en aimant soi-même que l'on peut du même coup éprouver un Amour plus profond qui fonde le nôtre. C'est notre acte d'aimer qui nous rend conscient que dans celui-ci même se dévoile à nous quelque chose d'un Amour plus premier qui l'inspire et le fonde.

Dieu personne ne l'a jamais contemplé. Si nous nous aimons les uns les autres,

Dieu demeure en nous. (1Jn 4, 12)

Une dernière citation du livre achèvera de nous rendre ce livre singulièrement actuel car elle exprime tout simplement comment Robinson perçoit la relation du disciple de l'homme Jésus Nazareth, dit le Fils de l'Homme :

L'on ne connaît le Fils de l'Homme que dans un rapport d'amour inconditionnel avec le fils de l'homme, avec une personne qui n'a d'autres droits sur nous que ceux d'humanité qu'il partage avec nous. Il n'y a qu'une question qui permette de savoir si on a "connu" Dieu : "Comment et à quelle profondeur avez-vous aimé ?" car "Celui qui n'aime pas n'a pas connu Dieu, car Dieu est Amour" (1Jn 4, 8)

Ceci se relie à ce que Bonhoeffer disait d'une connaissance "non religieuse" de Dieu. Car cette ultime question, la plus pénétrante de toutes, n'a rien de spécifiquement religieux. La rencontre du Fils de l'Homme se fait en des termes d'une sollicitude entièrement "séculière" : pour la nourriture, l'eau, les abris, les hôpitaux et les prisons ; tout comme Jérémie (Jér 22, 15-16) avait défini la connaissance de Dieu en termes de pratique de la justice envers les pauvres et les malheureux. (p.81)

Nombre d'entre nous en sont maintenant arrivés là. Et ils ne sont pas rares ceux qui, comme l'auteur de la préface, diraient volontiers :

…nous ferions bien d'abandonner l'usage du mot "Dieu" pendant une génération, si imprégné est maintenant ce mot d'une façon de penser que nous devons l'écarter pour que l'Evangile continue à signifier quelque chose. (p.14)

Edouard Mairlot

(1) La traduction française porte le titre : DIEU SANS DIEU aux Nouvelles Editions Latines. (retour)
(2) Paul Tillich est un protestant allemand qui consacra sa vie à la réflexion et l'enseignement de la théologie. Soutenant des juifs contre le pouvoir grandissant d'Hitler et opposé à celui-ci, il dut s'exiler dès 1933 et prit la nationalité américaine. Tout en poursuivant son enseignement, il publiera, entre autres, une très importante "théologie systématique", enfin en cours de traduction en français. On a aussi gardé de lui nombre de prédications et d'autres livres. (retour)
(3) Bultmann exprimera cette position dès 1941 sous le titre : "Nouveau Testament et mythologie" (retour)
(4) M. Légaut, dans sa lettre du 01.07.1989 suite à son "appel" dans Le Monde du 21.04.1989, écrivait entre autres : "Je ne pense pas que Vatican II ait changé quelque chose d'important dans l'Eglise romaine… Il faut avoir l'honnêteté et le courage de l'affirmer : est voué à l'échec tout changement dans mon Eglise qui ferait l'économie de la transformation profonde des présupposés philosophiques sur lesquels est construite sa doctrine" (Et cette réflexion ne constitue qu'une partie de sa critique, comme beaucoup s'en souviendront). (retour)
(5) Et l'on se souviendra de l'expression célèbre de Bonhoeffer sur Dieu : "En science, en politique, en morale, le besoin ne se fait plus sentir d'un tel bouche-trou ou d'une telle soupape de sûreté ; il n'est utile ni comme caution, ni comme solution, ni comme renfort." (p.50) (retour)
(6) Ainsi M. Légaut écrira "Depuis les sociétés les plus primitives jusqu'à la nôtre, l'homme s'est inventé les religions pour tenter de saisir l'insaisissable, à la source même de son être." C'est là - à cette source précisément - que tout se joue, là où il rejoint : "Ce qui est de moi, qui ne pourrait être sans moi et qui n'est pas que de moi" (Textes repris par Bernard Feillet et cités dans le numéro précédent de L.P.C., p.6) (retour)
(7) Ludwig Feuerbach (1804-1872) est considéré comme le père de l' "athéisme anthropologique". Il publia son oeuvre maîtresse : "L'essence du christianisme" en 1841. (retour)
1 janvier 2009 4 01 /01 /janvier /2009 20:06
Christiane Janssens - Van den Meersschaut Ah ! Comme j'aimerais savoir où trouver Dieu ! (Job 23, 3).
Christiane Van den Meersschaut
LPC n° 4 / 2008

Rangeant quelques documents, je retrouve un dossier concernant "La longue nuit de la foi" de Mère Teresa. Pour le dixième anniversaire de la mort de la missionnaire de Calcutta, sa correspondance privée a été divulguée dans un livre (1), et cela en dépit du souhait de la religieuse qui avait demandé que ses lettres soient détruites. L'autorité ecclésiastique s'y est opposée !

Cette décision me choque, parce qu'une fois encore, l'Eglise ne respecte pas la liberté d'agir de ses fidèles (LPC n°3/2008 Damien p.18). Plus grave encore, elle contrevient à un voeu clairement exprimé. Cette correspondance met l'âme de Teresa a nu, elle y livre la partie la plus secrète, la plus profonde d'elle-même. Elle dénude son intimité en écrivant à Jésus, à ses confesseurs, ses supérieurs, son évêque, ayant toute confiance en eux. Elle ne s'imaginait pas qu'un jour, ceux-ci divulgueraient ses confidences en un déballage public !

Cependant, puisque le mal est fait et que nous avons pris connaissance de ce courrier, il est intéressant de s'y attarder. Il est évident que ces lettres sont interpellantes et pourront peut-être convaincre les plus traditionalistes qu'il n'y a pas de foi sans doute. Elles pourront aussi être un support pour ceux qui, remplis de doute, désespèrent du silence de Dieu. Pour eux, ces lettres peuvent devenir bonne nouvelle quand ils découvriront que même une Bienheureuse (2), une future sainte (pour l'Eglise catholique), a douté et crié son désespoir devant la non-évidence de Dieu.

La "Madre" se donnait corps et âme, avec un éternel sourire, à ceux qui avaient froid, qui étaient malades, mal-aimés, abandonnés, mourants. En même temps, elle écrit "mon sourire n'était qu'un masque", elle dit "se sentir hypocrite, car n'éprouvant aucun amour pour Dieu".

Ses doutes ne l'empêchent donc pas de suivre les traces de Jésus en vivant les Béatitudes. Mais n'est-ce pas cela l'important… ? L'important sur terre, pour celui qui se dit chrétien, n'est-il pas de peaufiner le Royaume inauguré par Jésus ?

Teresa, cette artisane d'amour et de justice écrit encore : "Je sens ma foi défaillir… je regarde et je ne vois pas, j'écoute et je n'entends pas". Pendant plus de 50 ans, elle souffre de doute, d'angoisse, d'un désespoir profond lié à un questionnement effrayant pour elle : "Où est ma foi ? Tout au fond de moi, il n'y a rien d'autre que le vide et l'obscurité. Mon Dieu que cette souffrance est douloureuse". Elle se dit abandonnée par Dieu : "Il y a tant de contradictions dans mon âme, un profond désir de Dieu, si profond qu'il fait mal ; une souffrance permanente, et avec cela le sentiment de ne pas être voulue par Dieu, rejetée, vide, sans foi, sans amour, sans zèle… Le ciel n'a aucun sens pour moi : il m'apparaît comme un lieu vide !" Elle priait sans être sûre que quelqu'un l'écoute, elle suppliait Dieu pour qu'il lui donne un signe… et chaque matin, elle était à nouveau confrontée à la misère humaine. Et pourtant, sans se lasser, elle continuait sa mission de répandre l'amour avec une profonde compassion.

Sa foi, n'est-elle pas dans ses oeuvres ? J'oserais dire avec ou sans Dieu !

Rappelons-nous l'histoire racontée par Jésus, d'un père qui aimait tellement son fils qu'il le laissa libre d'aller sur d'autres chemins. Il lui donna, pour l'accompagner, quelque chose d'essentiel de lui : sa part d'héritage. Ensuite, il se mit à attendre le retour de ce fils.

Supposons que le fils, vivant loin, très loin de son père, soit tellement pétri de l'héritage de son père, qu'il dispense autour de lui cet essentiel : l'amour, la justice, la paix.

Comment se terminerait la parabole ? Le Père serait-il jaloux de ce fils qui se débrouille sans lui ou serait-il heureux de voir que même loin de lui et sans lui, le fils oeuvre comme lui ? L'amour d'un père ne va-t-il pas jusqu'à désirer que ses enfants puissent vivre de ce qu'ils ont reçu de lui, sans lui ?

Teresa est une messagère lumineuse de l'amour de Dieu. Par ses oeuvres, elle est la main, le sourire, la compassion du Dieu Père dont Jésus nous a parlé. Elle dit vivre l'absence de Dieu, et pourtant, par ses oeuvres, son entourage vit la proximité de Dieu.

Mère Teresa est née en 1910 dans une petite ville aux croisements de l'histoire des Balkans. Qu'enseignait-on comme catéchisme et histoire sainte à cette époque et en ce lieu ? A 5,5 ans, elle fait sa première communion. "Ce jour-là, elle fut remplie d'un grand amour pour les âmes" (3) nous dit Jean-Paul II. N'était-elle pas sous influence ? Regardons un enfant de 5,5 ans ou demandons à un psychologue si à cet âge un enfant est capable d'être rempli d'amour pour les âmes…

A 6 ans, elle est confirmée et à 11 ans, elle prend la décision de servir Dieu. "Sa maman l'éleva avec amour et fermeté en influençant beaucoup le caractère et la vocation de sa cadette" (4). Jean Paul II nous dit lui-même qu'elle était sous influence ! Il ajoute même : "Sa formation religieuse est soutenue par la paroisse jésuite très active du Sacré-Coeur dans laquelle elle était bien engagée" (5).

Et c'est ainsi que, le chemin étant tracé, la jeune fille rentra au couvent à 18 ans.

A-t-elle été vraiment libre de choisir sa vocation ? Ne connaissons-nous pas tous, dans notre entourage, un prêtre ou une religieuse qui nous ont un jour avoué être entrés dans la vie religieuse parce que cette voie leur avait été tracée par le collège, le pensionnat ou encore parce que les parents avaient depuis toujours décidé qu'un enfant serait consacré à Dieu ? (6)

Je veux bien croire qu'elle a vécu les 18 premières années de sa vie sans se poser beaucoup de questions. L'éducation religieuse de l'époque lui assurait un Dieu tout-puissant, maître de l'univers et des hommes. Un Dieu auquel elle devait s'efforcer de plaire en se sacrifiant et en se mortifiant avec le sourire : "La gaieté est le signe d'une personne généreuse et mortifiée qui, oubliant toute chose, y compris elle-même, s'efforce de plaire à son Dieu par tout ce qu'elle fait pour les âmes. La gaieté est souvent un manteau qui cache une vie de sacrifice, d'union continuelle à Dieu, de ferveur et de générosité" (7).

Mais la vie l'a meurtrie, elle qui attend tout de Dieu, qui travaille pour lui sans relâche, ne peut que constater l'impuissance de Dieu. Elle en perd ses repères. Face à la misère humaine, face au silence de Dieu, les questions vont surgir insidieusement. A 36 ans le doute s'installe : "Où est ma foi ? Je n'ai pas la foi." Elle prie, supplie Dieu, mais Dieu n'intervient pas. Elle ne constate que son absence. Elle qui aime tant Dieu, ne peut alors que se culpabiliser et penser qu'elle n'est pas digne de Dieu. Elle se sent donc rejetée, abandonnée. Teresa vit un tourment permanent qui la dévore. Elle cherche désespérément un "Dieu" qui n'existe pas, celui de son catéchisme et de son enfance. Sous son apparente tranquillité, elle a gravi le chemin d'un calvaire pendant 50 ans.

Merveilleuse est l'oeuvre de Teresa, mais quelle souffrance morale !

J'accuse l'éducation religieuse simpliste, rigide et culpabilisante qu'elle a reçue de l'avoir menée à cette détresse journalière. L'image de Dieu qu'on lui avait enseignée ne correspondait pas à sa réalité quotidienne. Sa subordination à des supérieurs qui "pensaient" pour elle, l'infantilisait et la laissait dans l'impossibilité d'oser imaginer qu'elle avait le droit de remettre sérieusement en question l'enseignement reçu et de décider de penser par elle-même. Sa passion pour les pauvres, les souffrants et les mourants, n'est-elle pas trop liée à une fascination morbide pour la "souffrance" qui serait LE chemin par excellence d'union au Jésus se "sacrifiant" à son Père pour le salut des hommes ?!

Des psychanalystes devinent en elle une forme particulière d'autodestruction narcissique contre balancée avec un certain succès par son contraire : une offrande positive et "affirmative" aux autres lui assurant une survie à long terme mais sans lui éviter un déchirement épouvantable (8).

Comment ses confesseurs, ses supérieurs, son évêque ont-ils pu la laisser dans cette misère morale pendant 50 ans ? Ne pouvaient-ils pas lui conseiller de rencontrer un psychiatre qui aurait pu l'aider à se déculpabiliser ? Ne pouvaient-ils pas lui faire lire ou rencontrer des théologiens modernes qui auraient pu l'aider à percevoir Dieu autrement ?

Je trouve regrettable et malsain qu'aujourd'hui l'Eglise utilise la souffrance morale de Mère Teresa, "son obscurité spirituelle si intense", pour l'exalter et dire que "sans sa nuit intérieure, sa pauvreté spirituelle, cette soif d'être aimée sans retour d'amour apparent de Dieu", Mère Teresa n'aurait pas pu être aussi proche des pauvres !!! Sera-t-elle déclarée Sainte de l'Eglise catholique parce qu'elle a souffert moralement (de l'enseignement de celle-ci) ? Ou, au contraire, pouvons-nous dire qu'elle est une sainte femme par ses actes d'amour et sa fidélité au message de Jésus ? Elle qui aura été pour des milliers de "pauvres" les mains, les yeux et la voix du Dieu de tendresse, enseigné par Jésus, qu'elle cherchait dans un ciel vide…

Christiane Van den Meersschaut

(1) "Mother Teresa : Come be my Light (Mère Teresa, viens, sois ma lumière)" Soixante-six années de correspondances privées (Double Day 2007) (retour)
(2) Béatification en 2002 (retour)
(3) Homélie de la béatification par le pape Jean-Paul II (retour)
(4) Homélie de la béatification par le pape Jean-Paul II (retour)
(5) Homélie de la béatification par le pape Jean-Paul II (retour)
(6) lire : " Fonctionnaires de Dieu" Eugen Drewermann Albin Michel 1993 (retour)
(7) Extrait d'une instruction de Mère Teresa donnée aux soeurs missionnaires de la Charité (retour)
(8) "Rue 89" - Mère Teresa n'avait pas (toujours) la foi. Christian Terras 30/08/2007 (retour)
1 janvier 2009 4 01 /01 /janvier /2009 19:18
Luc BOSSUS Et pour toi, qui est Dieu ou qu'est-ce que Dieu ?
Luc Bossus
LPC n° 4 / 2008

Dieu…, on en parle beaucoup, son nom revient très régulièrement dans les écrits des revues LPC, dans la Bible, dans les célébrations religieuses, et pourtant… Qui le connaît ? Qui peut dire qui il est, ce qu'il est ou "ce" que c'est…? "Dieu = ?" est peut-être la meilleure réponse…

Nous sommes, je crois, tous en recherche… La question de "Dieu" n'échappe pas à cette démarche. Elle est même sans doute centrale pour beaucoup d'entre nous. Voici, chers amis lecteurs, quelques citations qui pourraient peut-être nous aider à réfléchir à la question de "Dieu" sur base de réflexions d'autres personnes…

 

A quelqu'un qui lui demandait s'il croyait en Dieu, Einstein a répondu : "Dites-moi ce que vous entendez par Dieu, et je vous dirai si j'y crois !"

 

"Si Dieu veut supprimer le mal et ne peut le faire, c'est qu'il n'est pas tout-puissant, ce qui est contradictoire.

S'il le peut et ne le veut pas, c'est qu'il ne nous aime pas, ce qui est également contradictoire.

S'il ne le peut ni ne le veut, c'est qu'il n'a ni puissance ni amour et qu'il n'est donc pas Dieu.

S'il le peut et le veut…, d'où vient donc le mal et pourquoi ne le supprime-t-il pas ?"

Lactance, philosophe chrétien du IIIème siècle après J-C.

Lactance a repris ces interrogations dans une formulation empruntée à Cicéron.

 

"L'idée que l'ordre et la précision de l'univers, dans ses aspects innombrables, serait le résultat d'un hasard aveugle est aussi peu crédible que si, après l'explosion d'une imprimerie, tous les caractères retombaient par terre dans l'ordre d'un dictionnaire."

Albert Einstein

 

"Lorsqu'il s'agit de Dieu, ne sommes-nous pas en plein balbutiement ? Nous savons que Dieu est, mais nous ne savons pas ce qu'il est, comment il est…"

André Botteman, lecteur de la revue LPC

 

"Je ne prétends pas que Dieu n'existe pas…, je le cherche !"

Luc Bossus, membre LPC

"L'Eglise nous dit : « Dieu est amour ». J'aime inverser cette proposition et dire : « L'amour, c'est Dieu »."

Luc Bossus

 

"Traitement divin. Selon une étude publiée dans le dernier numéro des « Archives of Surgery », 57% d'Américains pensent que l'intervention de Dieu pourrait sauver un membre de leur famille, même si les médecins jugent tout traitement inutile. Quant aux médecins et au personnel soignant, ils sont 20% à penser que Dieu pourrait inverser un pronostic sans espoir concernant un membre de leur famille grièvement malade ou blessé."

La petite gazette du journal Le Soir du 21 août 2008

 

"Le christianisme vient défataliser l'histoire et affirmer que Dieu souffre de la souffrance de l'homme. Quel est donc ce Dieu qui n'intervient pas, par toute-puissance ou par impuissance ?"

Gabriel Ringlet

 

"Ce qui fait la grandeur du christianisme, c'est d'oser croire que Dieu est fragile."

Gabriel Ringlet

 

"Dieu dans la tendresse

Dieu, je ne sais pas où il est.

On m'a dit qu'il était partout,

mais je ne l'ai vu nulle part.

Dieu, à force de le chercher,

j'ai rencontré des gens qui le cherchaient aussi.

Ils n'ont pas su me dire où Dieu était caché,

mais ils ont eu pour moi une grande tendresse.

Je me suis demandé alors : Ne serait-ce pas

dans cette tendresse que Dieu vit ?

Depuis, comme eux, j'essaie de donner

cette tendresse à ceux que je rencontre…"

Auteur inconnu

Luc Bossus

1 juillet 2008 2 01 /07 /juillet /2008 20:40
Parole de Dieu ? Ou "traditions" des hommes ?
Alain Dupuis
LPC n° 2 / 2008

A entendre certaines réflexions, à lire certains courriers, on a parfois l'impression que pour "libérer" la pensée chrétienne aujourd'hui, il suffirait d'opérer un strict retour à nos textes fondateurs et à la personne de Jésus telle qu'elle y est proposée. On s'affranchirait ainsi de tout l'édifice doctrinal censé s'être surajouté à une "vérité première" toute simple et toute limpide….

Au 16ème siècle, la Réforme protestante, en adoptant l'"Écriture seule", ici opposée à la "Tradition", comme source exclusive de la doctrine et des pratiques ecclésiales, fit vite la démonstration qu'en s'appuyant sur les mêmes textes, les opinions pouvaient diverger du tout au tout, et qu'une certaine conception des "Écritures" était aussi naïve que dangereuse par les "fanatismes" qu'elle induit inévitablement…

Dès cette époque, et plus encore à partir du 18ème siècle jusqu'à nos jours, en Occident, les Écritures juives et chrétiennes furent l'objet (avec ou sans le consentement des églises) d'une nouvelle approche. Des "spécialistes", croyants ou non, entreprirent, à travers les disciplines appropriées, de déterminer avec toujours plus d'acuité quand ? où ? comment ? sont nés ou ont été rassemblés ces textes. Par qui ? pour qui ? ils ont été écrits, dans quelles circonstances ? et dans quelles intentions ?

Et en trois siècles, n'en déplaise aux intégristes et fondamentalistes de tous bords, nos écritures ont changé de statut !

Elles sont passées du statut de "PAROLE de DIEU se révélant aux hommes" à celui de "paroles d'hommes hasardant une(des ?) parole(s) sur DIEU". Et la sacro-sainte "Scriptura" se révéla peu à peu n'être que la multiforme et très hétérogène TRADITION du peuple hébreu (et des jeunes communautés chrétiennes), fruit de collectes, d'emprunts, d'écritures, de ré-écritures d'éléments rassemblés au fil des siècles ou des ans, au gré, parfois, des lieux, des circonstances… et des besoins.

Plus grave encore (aux yeux de certains), aujourd'hui, sans pouvoir ici entrer dans une appréciation de détail de toutes les composantes de la Torah des juifs ou la Bible des chrétiens, on peut affirmer que l'essentiel de ces écritures relève directement, ou dépend essentiellement d'un des genres littéraires les plus pratiqués dans l'antiquité : le MYTHE.

Concernant les textes fondateurs de notre "foi", ce mot fait encore peur à beaucoup.

Non sans raison : il sonne en tout cas, au moins, le glas de la naïve "Histoire sainte" et des édifiantes "Vie de Jésus" qui ont sans doute bercé les enfances de beaucoup d'entre nous. Le "mythe" ne raconte pas l' "Histoire". Il raconte une histoire, des histoires… mais pour dire tout autre chose que de l'Histoire.

C'est que notre conception du "vrai", en matière d'histoire, et dans bien d'autres domaines, n'a rien à voir avec ce qu'elle était dans les temps et les "cultures" où ces documents ont été composés.

On a compris aujourd'hui que, loin d'être le fruit d'une sous-culture négligeable, le "mythe" est une manière parfaitement légitime et terriblement efficace de "donner à penser" en bien des matières, et d'aborder, tout particulièrement, les domaines de la philosophie, de la métaphysique, de la théologie, de l'éthique et de l'anthropologie… voire de la politique et de la "religion" confondues, ce que ne cesse de faire la Bible des hébreux. On peut et on doit en dire autant (ni plus, ni moins, d'ailleurs…) de toutes les grandes traditions mythiques qui ont accompagné et accompagnent encore d'autres grandes "cultures" du monde.

Mais ce qu'on commence à comprendre aussi, c'est que l'univers mythique des Hébreux ne peut pas, et ne doit plus être lu et décrypté à travers les lunettes d'autres "pensées mythiques", ou de la rationalité héritée des grecs et des latins, au risque d'accumuler d'invraisemblables contre-sens !

Le problème central du "christianisme" depuis l'origine, mais plus particulièrement dans sa relation à la modernité, n'est-il pas qu'il propose encore (ou prétend encore imposer) comme "clé" de sens à toute la réalité (totalitarisme ?), une lecture inadaptée, gauchie par des "lunettes culturelles" étrangères, des mythes bibliques juifs pris au pied de la lettre, doublée d'un mythe nouveau, construit autour du personnage de Jésus de Nazareth ?

En effet, nous chrétiens allons répétant que notre « religion » serait née de la "Bonne nouvelle" annoncée par Le Rabbi palestinien Jésus de Nazareth…. Soit ! Mais sommes-nous vraiment certains de quelle est la Bonne nouvelle qu'on doit réellement imputer à ce Jésus ?

En l'état actuel de la recherche sur le contenu le plus probable de la "pensée", de l'agir, de la foi profonde et de la "parole" de ce Jésus, il y a une quasi-unanimité des spécialistes pour dire que tout fut centré sur la notion de "Royaume de Dieu", "mythe" qui hantait l'imaginaire politico religieux de ses concitoyens et le sien. Chaque geste posé, chaque exorcisme, chaque guérison, chaque enseignement, chaque parabole du Maître visait, semble-t-il, à dévoiler que ce "Royaume" est déjà là, présent, offert, ouvert aux hommes, que Dieu en est le "centre" et qu'il appelle l'homme à entrer dans une relation de "filiation". Royaume en "devenir", en secrète "croissance", et dont la porte d'accès n'est plus l'observance des innombrables règles de pureté rituelle et de "justice" légale, mais la "conversion du coeur" ! Conversion à laquelle Jésus aurait appelé tout homme (et femme) de son peuple, quelle que soit sa condition actuelle, à commencer par les plus malmenés. Il est moins certain qu'il ait songé, de son vivant, à étendre cette bonne nouvelle à d'autres nations…

On sait quel fut le sort de ce "prophète" du Royaume, exécuté par l'occupant, avec la complicité des élites religieuses… et de certains "déçus" par un "messianisme" qui ne collait pas à leurs espoirs.

Or à quoi assiste-t-on, le Maître à peine disparu ? Sa "Bonne nouvelle" disparaît au profit d'une toute autre qui serait sa "mort sur la croix" pour le "rachat de nos péchés" !

Voici que l'annonciateur de la gratuité de Dieu, le Maître du chemin d'Amour filial vers le Père par l'amour et le service du frère… devient le héros mythologique d'un marchandage cosmique entre son dieu et lui, agneau immolé pour "laver dans son sang" l'humanité souillée par la "faute" du non moins mythologique Adam !

Cette ahurissante dérive doit beaucoup à l'imagination enflammée du bouillant pharisien Paul de Tarse qui, pour pouvoir se croire "pardonné", semble avoir eu absolument besoin d'un sacrifice sanglant, fût-il le dernier et le plus auguste qu'on puisse imaginer. Or Paul, mi-juif, mi-grec, pour arriver à de telles conclusions, et à bien d'autres (à propos d'un homme qu'il n'a jamais connu et dont il ne cite jamais une seule parole !) se livrait déjà à une "relecture" tout à fait "subjective" de la tradition de ses pères, qui devait sans doute beaucoup à sa culture grecque.

Ce n'était qu'un début !… De Marc à Jean, en passant par Matthieu et Luc, on vit le "mythe" envahir la jeune "tradition", au point de substituer la "personne" de Jésus, son martyre, et sa "résurrection" à la mission prophétique à laquelle il a "sacrifié" sa vie.

Entre la Bonne nouvelle du Royaume annoncée par Jésus sur les chemins et les places et la nouvelle "religion" du "Fils" de Dieu incarné et immolé "pour la rémission des péchés", n'y a t-il pas le mariage contre nature de "cultures" et d' "imaginaires" pratiquement incompatibles. Et le "mythe" à la fois "merveilleux" et sanglant monté autour du Jésus de l'histoire et de son Dieu, ne devrait-il pas nous inviter instamment à reconsidérer notre relation aux textes, en acceptant l'idée qu'il faille sans cesse faire la part entre les "croyances" de leurs auteurs, leur manière de "mettre en scène" ces croyances… et la réalité spirituelle qui habitait Jésus, qu'il a dévoilée et qui transcende toutes ces spéculations… ?

Par le chemin de l'étude, il nous faut sans doute apprendre à être libres AUSSI à l'égard des Écritures….

Alain Dupuis