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20 février 2016 6 20 /02 /février /2016 20:19
bateau lpc Réflexions sur l’encyclique ‘LAUDATO SI’
Philippe Ronsse

75 pages à lire… c’est lourd ! J’y suis allé au ventilateur, m’arrêtant sur ce qui était important à mes yeux et négligeant par ailleurs l’inventaire des problèmes déjà bien connus. Pourtant cette encyclique, en raison de l’autorité morale du pape actuel, est majeure. J’en ai apprécié à la fois le ton, celui d’un homme préoccupé par l’urgence, et le contenu en accord à la fois avec la science, l’évangile et l’éthique. Aucune encyclique n’a atteint jusqu’ici un tel degré d’universalité.

J’ai entendu la parole d’un homme qui s’impliquait personnellement et non celle d’une institution d’ordinaire plus préoccupée d’elle-même que des gens auxquels elle s’adresse. Cela me l’a rendue proche, me rendant ainsi moins enclin à la défensive et au scepticisme, souvent mon premier réflexe face à l’institution.

Elle m’a touché aussi parce que ses mots ne sont pas ceux d’une autorité dispensatrice de sa vérité réductrice. Point de doctrine dans le message mais des faits observés, soumis à la raison et à la critique scientifique. Ceci dit, le pape inscrit naturellement sa vision des choses dans le cadre de sa foi en Dieu et en Jésus Christ. Cela l’entraine à faire des amalgames incongrus entre Bible, foi et science, ce qui m’a mis parfois mal à l’aise.

Je me suis senti encouragé et davantage impliqué dans la réflexion proposée, bien qu’en la matière je n’aie personnellement pas besoin de me référer à Dieu, ni à Jésus. Au final cependant, je ne sais pas très bien où cela me mène, ni si j’aurai le temps, voire la possibilité matérielle, d’apporter à ma vie des changements d’une portée écologique réellement significative. Je n’ai aucun goût à me faire donneur de leçons si je ne peux pas appliquer moi-même ce que je défends. Alors quoi… ? Éteindre les lumières, oui, ne pas laisser couler l’eau inutilement, oui aussi, rouler moins et moins vite, d’accord, éviter de manger trop de bœuf, bien sûr, etc… Je fais déjà à peu près tout ça mais je constate que dans le même temps il y a 6.700 avions en commande rien que chez Airbus (10 ans de travail !)… pas loin de 90 millions de véhicules qui seront produits en 2015 (dont 1 pour moi, c’est vrai !)… et le reste à l’avenant puisque croissance oblige ! Comment conjuguer l’inertie de notre système économique qui, malgré tous ses défauts, nous a si bien servi durant 150 ans, avec la nécessité d’entrer dans un mode de vie plus sobre ? C’est un vrai problème à propos duquel je ne discerne pas de solution claire… du moins dans l’immédiat.

Nous sommes en effet inscrits dans un système, comme dit l’encyclique. C’est parfaitement exact. Or, par destination, tout système est en recherche permanente de son équilibre : agir sur une des composantes a un effet sur toutes les autres, jusqu’à ce qu’un nouvel équilibre s’établisse. Sur le plan humain par ex., toute tentative de correction d’une injustice en crée inévitablement une ou des autres. Pareillement, dans la gestion de l’environnement ou de l’économie, toute action entreprise, délibérée ou non, entraîne ipso facto un rééquilibrage aux effets imprévisibles, différés par effet d’inertie et inégalement répartis. Cette loi universelle doit nous inciter à la réserve, à la prudence, voire à la modestie de nos prises de décisions, ce qui ne veut pas dire bien entendu que nous devions rester les bras croisés.

Un des paramètres majeurs du système en question est malheureusement purement et simplement nié dans l’encyclique. Il s’agit de la démographie dont il est dit au § 50 qu’ “il faut reconnaitre que la croissance démographique est pleinement compatible avec un développement intégral et solidaire“. Cette assertion est objectivement fausse ! C’est même une contrevérité. Tout être humain entraine avec lui les besoins de se nourrir, de se vêtir, de se loger, de se chauffer, de se déplacer, de se reproduire, etc… ce qui a un effet direct sur la consommation des ressources et sur l’augmentation des déchets. De surcroit, cet effet est largement amplifié par le désir légitime de chacun de posséder un jour ce que l’autre a déjà. Si nous en sommes aujourd’hui là où nous en sommes, c’est de toute évidence d’abord parce que nous sommes passés de 2 à 7 milliards d’individus en 3 générations ! Laisser croire qu’on peut laisser la bride à la croissance démographique est un déni de la réalité finie de notre “maison commune“. Je sais que je touche là un point extrêmement sensible aux yeux de beaucoup mais de là à me mettre la tête dans le sable, non ! S’agit-il de naïveté de la part de François, d’aveuglement ou d’un manque de courage ? Un peu de tout ça sans doute, mâtiné de culture millénaire judéo-chrétienne… ! Voilà une belle occasion manquée de la part du bon pape François qui pourtant reconnaissait, il n’y a guère aux Philippines, que les bons catholiques ne devaient pas nécessairement se comporter comme des lapins !

Quoi qu’il en soit, cette encyclique a le mérite d’avoir su échapper en grande partie à l’incantatoire. Elle pose concrètement les problèmes en les fondant dans un tout, tout en nous plaçant devant nos responsabilités dans tous les domaines envisagés. Pourtant, il ne suffit pas qu’un pape nous exhorte et nous secoue pour que tout change. Nous obéissons en effet à des lois dont nul ne peut s’affranchir quel qu’en soit le désir : nos hormones orientent nos actes bien plus que nous ne le pensons, nos gênes déterminent notre croissance et notre conscience elle-même est souvent en retard (en fait, presque toujours…) sur nos actions ! Et, par-dessus tout, il y a cette mystérieuse pulsion de vie qui gouverne le règne du vivant et qui fait que, quoi que nous fassions, nous voulons toujours plus, toujours mieux, fût-ce au mépris de l’autre et du plus faible en particulier. Ce n’est pas une vision pessimiste. L’évolution montre que cela a toujours fonctionné ainsi. L’Homo Sapiens en particulier s’est comporté depuis 200.000 ans comme la pire des espèces invasives ! Saint François, en son temps, ne pouvait pas savoir ça et Jésus, du sien, encore moins. Mais nous, nous savons que nous sommes soumis à cette loi qui fait que la création ne sera jamais aussi belle qu’on le voudra puisque le vivant ne peut exister qu’en détruisant, en consommant et en rejetant…

Dieu, s’il existe, a évidemment quelque chose à voir avec tout ça. C’est sans doute pour cela qu’il nous aurait donné d’aimer et d’être aimés… afin que nous trouvions un sens à la vie par-delà les souffrances qu’elle nous inflige et par-delà les dangers qui la menacent, à terme, jusque dans son existence même.

PhR – 22 novembre 2015

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1 juillet 2012 7 01 /07 /juillet /2012 15:17
Comment vivre une foi personnelle et adulte dans une Eglise globalement conservatrice ? (1)
Jean Gondry et Paul Tihon
LPC n° 18 / 2012

"Comment harmoniser une vie spirituelle personnelle avec la vie d'une paroisse ‘traditionnelle' ? "

C'est en ces termes qu'un lecteur français, Paul Talloneau, nous a posé une question, à la suite de la lecture de l'article de Jean Gondry, "À propos de l'eucharistie", paru dans L.P.C. n° 15/2011, (juil.-août-sept. p. 18-20). Dans ces pages, Jean Gondry présentait la brochure dans laquelle la Paroisse Libre de Bruxelles expose les fondements et les modalités de sa pratique eucharistique.

Comme beaucoup d'autres, Paul Talloneau ressent vivement le contraste entre la compréhension actuelle de l'eucharistie, nourrie d'un retour aux origines, et celle qui traîne encore dans les esprits d'un très grand nombre de catholiques, imprégnés d'un imaginaire quasi magique. Qu'il en reste des traces aussi chez pas mal d'ecclésiastiques, c'est indéniable.

En même temps, avec un nombre croissant de baptisés, hommes et femmes, il a conscience d'avoir accédé à une foi plus personnelle. Du coup il se sent à distance de la doctrine officielle. Mais cela le met dans une position inconfortable. Est-il judicieux de "se séparer du troupeau" ? On n'est pas chrétien tout seul. Depuis les origines, une forme d'appartenance à l'Église est au cœur du message évangélique. D'où le souci d'éviter le reproche d'élitisme, de se croire du nombre du "petit reste d'Israël". Si on refuse de s'excommunier mutuellement entre chrétiens, la coexistence s'impose. Comment vivre cette coexistence en gardant sa liberté intérieure, une fois qu'on est soi-même sorti du modèle clérical infantilisant ? Autrement dit : comment vivre de façon juste le décalage évident entre une sorte de "foi commune" héritée du passé, et la foi plus "adulte" de bon nombre de nos concitoyens, pour qui cette foi commune a cessé d'être crédible ? Et ce qui est dit en termes de foi peut se dire tout autant en termes de pratique.

Quel est le cœur du problème ?

Peut-on résoudre la difficulté en termes d'harmonisation ? Il nous semble plus juste de reconnaître franchement que la situation actuelle de l'Église est marquée par des positions opposées, elles-mêmes appuyées sur des théologies incompatibles Deux tendances s'y opposent, avec bien entendu de multiples positions intermédiaires. Deux tendances, mais aussi deux théologies incompatibles, entraînant deux conceptions de l'Église, qui elles-mêmes se traduisent en choix politiques. D'une part, ceux qui voient dans l'évolution actuelle un effritement dangereux du message chrétien. D'autre part, ceux qui aspirent à une transformation de l'Église, pour que la Bonne Nouvelle atteigne effectivement ses destinataires.

Cette situation n'a rien de neuf. La sociologie nous apprend qu'une institution ne dure à travers l'histoire que si elle s'adapte aux circonstances changeantes. L'Église n'échappe pas à cette loi. Si elle se fige, elle peut sans doute se survivre un certain temps, mais elle finira par disparaître. Si, par contre, elle sent la nécessité d'évoluer tout en étant soucieuse de rester elle-même, le changement doit se rebrancher sur le dynamisme des origines. C'est ainsi que toutes les réformes dans l'Église se sont ressourcées à la tradition évangélique.

En réalité, au cours des siècles, l'Église n'a pas cessé de changer, parfois pour le meilleur, parfois pour le pire, le plus souvent par un mélange des deux. C'est bien pourquoi, périodiquement, elle a senti le besoin de se réformer. Au XVIème siècle, au temps de la Réforme, "un millénaire et demi d'histoire ecclésiastique avait pourvu l'Église d'Occident… d'une masse effarante de traditions plus ou moins obligatoires, dans la doctrine, la liturgie et la discipline de l'Église : des indulgences et de l'invocation d'innombrables "saints" à l'affirmation que Jésus-Christ lui-même aurait institué une confession, un sacrement de mariage, une ordination sacerdotale et un primat de la juridiction romaine" (H. Küng, Une théologie pour le 3ème millénaire, p. 73). On sait ce qui arriva : le pape refusa d'entendre les courants réformateurs. Il excommunia Luther, et un schisme s'installa dont nous subissons encore les séquelles après plus de quatre siècles.

En pratique, le processus d'adaptation aux changements de la société et de la culture est rarement pacifique, même si, dans l'Église, on préfère voiler pudiquement les conflits.. Au concile Vatican II (1962-1965), la réforme avait pris l'étiquette d'un besoin d'"aggiornamento". On a vu s'opposer tout au long du concile les deux tendances inconciliables dont nous avons parlé : une large majorité d'évêques ouverte au changement et une minorité conservatrice. Celle-ci était au centre du pouvoir, elle a tout fait pour freiner les avancées voulues par la majorité. Elle a dû admettre des changements, par exemple dans la liturgie, mais elle a réussi, avec Paul VI en tête, à neutraliser pratiquement le fonctionnement collégial souhaité. Le demi-siècle qui a suivi jusqu'à nos jours a vu grignoter les rares avancées du concile et fleurir les nostalgies de la période d'avant.

Aujourd'hui, comme d'ordinaire, autres sont les tenants de la fidélité aux formes du passé, autres les partisans des changements indispensables. Mais aujourd'hui encore, les forces de conservation sont au pouvoir. La situation est d'autant plus figée que ce pouvoir s'appuie sur une théologie qui la justifie. N'est-ce pas la Révélation divine elle-même qui a confié au pape, accessoirement aux évêques, la mission de "sauvegarder le dépôt" ? Le pape n'est-il pas infaillible, même si c'est en des cas limites ? N'est-il pas habilité à déclarer le sens authentique des Écritures ?

Heureusement, l'Esprit "souffle où il veut" (Jean 3,8) et le magistère n'en a pas le monopole. L'esprit "ne cesse d'agir dans le monde". À la base, si on regarde bien, un fourmillement d'initiatives se prennent qui aident les baptisés à vivre de l'Évangile et à en témoigner. Et de telles initiatives ne se préoccupent pas forcément d'être en règle avec le Droit canon. Dans un tel contexte, aucun croyant n'est totalement neutre. On choisit son camp.

Le choix d'être des "dissidents de l'intérieur"

À la Paroisse Libre, le choix est clair. Notre ami Ignace Berten l'exprimait un jour en disant : "je suis un dissident de l'intérieur". L'étiquette nous convient.

Une première caractéristique est que nous ne voulons pas ajouter un schisme à ceux qui existent. Notre charte l'exprime dès ses premiers mots : la Paroisse Libre est une "communauté d'Église". Nous faisons partie de la grande foule des croyants, quelles que soient les modalités de leur foi, plus ou moins adulte. Et d'ailleurs, qui peut mesurer son propre degré de foi ? Qui peut juger du fond des cœurs ? Mais, en conséquence, nous n'acceptons pas non plus que certains trouvent plus commode de nous exclure.

Sur cette base, nous choisissons d'être une communauté libre. Libre parce que nous voulons vivre. Et donc, libre d'inventer de nouvelles formes de célébrations, de fonctionnement communautaire, en cherchant à être plus vivants, plus fidèles à l'Évangile.

Libre, cela veut dire aussi : en recherche, en mouvement. Si nous nous sommes donné quelques règles, elles sont nées de l'expérience, et nous nous sentons libres de les modifier.

Libre, cela veut dire aussi en solidarité avec d'autres groupes qui nous sont proches par leurs options, des groupes que nous connaissons bien et avec lesquels nous cherchons à rester en contact.

Alors, comment vivre dans cette Église qui est la nôtre ?

Si nous rencontrions Paul Talloneau, que lui dirions-nous ? D'abord nous l'encouragerions vivement à ne pas rester seul. Comme l'exprime avec force Joseph Moingt : "La foi se nourrit de se communiquer, de s'entretenir […] ; à cet égard, les croyants qui voudraient vivre en solitaires risquent fort de ne pas rester croyants longtemps et risquent également de ne pas avoir le même impact autour d'eux s'ils veulent rayonner leur foi dans la société. C'est en ce sens que la foi réclame une certaine forme sociétale" (Croire quand même, p. 247).

Nous pouvons assurer notre lecteur qu'il n'est pas le seul : il fait partie d'un réseau partiellement invisible, mais bien réel, un réseau qui, ces temps-ci, cherche à faire entendre de divers côtés l'urgence des réformes dans l'Église. Des groupes encore minoritaires, mais ce sont toujours des minorités qui prennent conscience de la nécessité des changements, et elles doivent d'ordinaire batailler pour les faire accepter.

Il y a quelques années, un petit groupe qui s'était heurté à un blocage des autorités d'Église, avait été se "refaire" à Taizé. Ils ont posé au frère Roger la question : "Comment vivre dans l'institution ?" Sa réponse a été simple et en deux temps : "D'abord, ne vous acharnez pas contre des murs, agissez dans les marges de liberté qui existent toujours (s'il n'y en avait pas, ce ne serait plus une institution chrétienne). Ensuite, recherchez et cultivez vos alliances, car vous n'êtes pas seuls".

Concrètement, cela veut dire rechercher et fréquenter les lieux où des croyants et des croyantes se rassemblent et se soucient de vivre cet Évangile de liberté. Dans de tels lieux, on partage ce qui nourrit : l'eucharistie sans doute le plus souvent, mais pas forcément ; la lecture de la Bible, pratiquement toujours. Ce qui nourrit, c'est aussi de partager des informations, des découvertes de lectures qui éclairent et confortent dans les options prises : "Avez-vous lu Translation, le dernier livre de Maurice Bellet ? Ou les Libres entretiens sur le présent et le futur du catholicisme avec Joseph Moingt, intitulés Croire quand même ? Recevez-vous Libre pensée chrétienne

En France, il ne manque pas de groupes qui vivent dans ce même esprit. . Depuis dix ans, la Fédération des Réseaux du Parvis regroupe une cinquantaine d'associations de ce genre. Il suffit sans doute de faire un tour sur l'Internet pour se renseigner.

De tels lieux n'existent pas dans votre entourage? Mais il y a sûrement des hommes et des femmes qui pensent comme vous et cherchent la même chose. Rien ne vous empêche de les détecter, de les fréquenter. Et, pourquoi pas, de les rassembler? Cela aussi fait partie de la liberté.

Jean Gondry et Paul Tihon

(1) N.B. Les réflexions qui suivent sont le fruit d'un échange entre Jean Gondry et Paul Tihon, deux membres de la Paroisse Libre de Bruxelles et deux des coauteurs de la brochure dont il est question plus bas. (retour)
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1 janvier 2012 7 01 /01 /janvier /2012 15:55
Évangiles et dogmes : la part de l'histoire.
Etienne Godinot
LPC n° 16 / 2011

Le texte qui suit est constitué d'extraits d'une étude faite par Etienne Godinot : "Le rabbi Ieshoua, un modèle de l'accomplissement humain". Etienne Godinot, né fin 1949, juriste de formation, est marié et père de 5 enfants. Il a été responsable des ressources humaines en entreprise, formateur et chargé de mission dans des structures professionnelles. Il est engagé depuis plus de 35 ans dans des associations de recherche, de publication et d'action dans le domaine de la résolution non-violente des conflits. Après plusieurs décennies d'engagement dans des mouvements chrétiens, il a cessé en 1998 de croire à la divinité de Jésus. Il fait partie du réseau Jésus simplement. Il a lu les livres cités et écrit ce document par ajouts successifs depuis septembre 2001. etienne.godinot@wanadoo.fr

Le dogme de l'Incarnation

Le concept lui-même de la filiation divine de Jésus-Christ pose plus d'une question : "Dieu", l'indicible, aurait un fils ? Que veut dire "fils" si "Dieu" n'est pas un homme, s'il n'est pas masculin ou féminin ou s'il est les deux à la fois ? Le mode de reproduction sexuée et de filiation des mammifères et des humains s'applique-t-il à "Dieu", a-t-il un sens quand on parle de "Dieu" ? Si Jésus est, comme dit le credo,"né du Père avant tous les siècles, engendré, non pas créé", est-il issu d'un seul "géniteur" ? Si Dieu est profusion d'amour, pourquoi aurait-il un "Fils unique"? Comment le Christ peut-il être "coéternel au Père", "préexistant à sa vie terrestre" ? Trois personnes, une substance, le Père qui agit, le Fils qui agit, l'Esprit qui agit, la Trinité qui agit, est-ce que cela ne fait pas beaucoup pour un Dieu unique ? Qui a envoyé le Fils sur terre ? Si c'est la Trinité, le Fils se serait envoyé lui-même ? Si c'est le Père, comment se fait-il que le Fils et l'Esprit, qui forment avec le Père une seule substance, soient restés étrangers à cette délégation ? On pourrait allonger la liste des contradictions et des incohérences.

Emprunts aux mythologies des religions antiques

Par ailleurs, nous avons appris que des dogmes chrétiens ont leur équivalent dans les mythologies perse, égyptienne ou mésopotamienne antérieures.

Par exemple la filiation divine du Pharaon, sa naissance virginale, sa descente aux Enfers, sa Résurrection, son Ascension au ciel, où il est assis à la droite de son Père, autant de termes qui seront repris dans le Symbole de Nicée en 325.

Au sujet de la naissance du Christ d'une mère vierge, nous savons que le mythe de la naissance virginale des dieux (le dieu aztèque Huitzilopochtli) ou des hommes déifiés existe dans de nombreuses cultures et civilisations. Les pharaons d'Égypte ont été divinisés comme incarnation du dieu Horus et les monuments ne cessent de représenter leur investiture divine. Les platoniciens du 2ème au 5ème siècle transforment une philosophie (connaissance fondée sur la raison) en une religion (connaissance fondée sur une révélation), et font du "divin Platon" l'héritier de Pythagore. Alexandre le Grand divinisé est censé naître d'une mère, Olympia, fécondée par un serpent.

Il en est de même dans la civilisation romaine : le mythe de Romulus et Rémus les fait naître de la vestale Rhéa Silvia violée par le dieu Mars. L'empereur César Auguste a été divinisé par le Sénat romain en 42 avant notre ère et appelé "Caïus Julius Caesar Divi Filius" (Caïus Jules César Fils de Dieu). Sur les pièces de monnaie de l'époque, l'aigle, symbole du dieu des dieux, Jupiter, emmène l'empereur divinisé vers l'Olympe. Domitien exige d'être appelé "Dominus et Deus Noster" (Notre seigneur et notre Dieu). Dioclétien institue l'adoratio, rite imposant aux dignitaires de s'agenouiller en sa présence.

Les civilisations orientales ne sont pas en reste : Bouddha divinisé est censé avoir été conçu par la reine Mahamaja et l'opération d'un éléphant blanc. La divinisation de Laozi (ou Lao Tseu, fondateur du taoïsme) en 166 fut source de récits exaltant son caractère cosmique et les aspects sous lesquels il apparut en notre monde. L'Empereur du Japon, jusqu'au XXème siècle, est une divinité incarnée, etc.

Quand un homme est déifié, il faut bien sûr lui inventer des origines différentes de celles du commun des mortels.

"En fin de compte", écrit Drewermann, "le symbole de la naissance virginale s'était, dès l'antiquité, dégradé en un simple détail accessoire, et il n'a pas fallu moins que la profonde ferveur religieuse des premiers chrétiens pour lui restituer son éclat initial, encore qu'avec cette ombre qu'a jetée sur lui le funeste contresens qui lui prêtait une réalité historique". (1)

Au sujet de Marie, mère de Dieu, nous savons que la représentation d'une divinité féminine et maternelle, d'une déesse mère, domina gravida, madone enceinte, accouchant miraculeusement, portant dans ses bras et allaitant l'enfant divin, est attestée dans toutes les religions depuis les plus anciens millénaires par l'archéologie et l'épigraphie. À Rome et partout dans l'empire, on adorait la Grande Mère, ou Mère des Dieux, ou Venus Genitrix. Il en allait de même là où va apparaître le culte de Marie : en Anatolie, depuis l'époque paléolithique, un culte était rendu à la mère des dieux, la déesse Kourothropos, et à son divin fils représenté en beau jeune homme. En Égypte, on vénérait Isis nourrissant son enfant Horus. La connivence de la nouvelle dévotion à Marie Théotokos, Mère de Dieu, avec un imaginaire religieux ancestral sera d'une aide peu contestable pour la pénétration des dogmes chrétiens dans des peuples encore marqués de religiosité païenne. (2)

Sur l'origine du concept de Dieu tout-puissant, nous savons que le concept Deus allie la visée juive de la singularité de Yhwh à la visée grecque de la paternité que les païens attribuaient à Zeus, père des dieux, encore appelé Deus deorum, Pater omnipotens (3). Mais le thème de la paternité est très ancien aussi dans l'Ancien testament et il est désexualisé. La paternité de Yhwh est très maternelle.

À juste titre nous suspectons les premiers chrétiens d'avoir fait des emprunts nombreux aux religions de leur époque pour "crédibiliser" ou "compléter" le message trop humain et trop simple de Jésus. [(4)…]

L'élaboration des dogmes chrétiens

Avec Richard Rubenstein (5), on peut retracer ainsi les étapes de la divinisation de Jésus :

  • Il y a d'abord le témoignage de Ieshoua, ses prises de parole, ses comportements révélateurs, sa fin tragique. Des recueils de paroles se constituent.
  • De la conversion de Paul (en 36) à sa mort (en 60), Ieshoua devient le messie hébreu, mais surtout le christ cosmique par qui et vers qui l'univers a été créé. Jésus ressuscité est déjà un être céleste, mais il n'est pas encore Dieu.
  • Vers 60, Marc écrit son évangile et veut démontrer que Jésus est bien le messie annoncé.
  • 66-70 : guerre contre Rome, destruction du temple de Jérusalem. Les juifs ralliés à Jésus sont exclus des synagogues par les pharisiens. Ils s'organisent donc de façon autonome.
  • Vers 80-90, évangile de Matthieu : Jésus ne parle plus spontanément, il enseigne. Ressuscité, il transmet son pouvoir aux Douze. Jésus né de l'Esprit-Saint et de Marie n'est toujours pas Dieu.
  • Vers 95-100, dans l'évangile de Jean, les Douze deviennent apôtres. Jésus, le Verbe, le Logos, est une entité céleste, mais pas encore Dieu.

 

En 325, au concile de Nicée, une majorité se prononce pour la divinité de Jésus.

[…] Marie-Emile Boismard, dominicain, licencié en théologie et en sciences bibliques, ex-professeur à l'École biblique de Jérusalem et à l'université de Fribourg, apporte d'autres éclairages dans son livre "À l'aube du christianisme" (6). Dans le chapitre "La divinité de Jésus", il montre comment s'est élaborée progressivement la croyance en la divinité de Jésus :

"Selon l'évangile de Marc, reflet de la prédication primitive, Jésus n'est pas un dieu mais un homme. Il refuse à plusieurs reprises le titre de Dieu. Il reconnaît que sa connaissance du plan de Dieu sur le monde est limitée. Dans les récits de guérison, il n'y a aucune allusion à sa divinité. L'expression "Fils de Dieu" est un titre biblique très courant qui n'implique pas une filiation de nature, mais simplement une adoption. Les rois qui se sont succédés à la tête du peuple de Dieu ont eu droit à ce titre. Au cours de son procès, Jésus ne s'identifie pas à Dieu. Il est condamné non pas en raison d'un blasphème, mais parce qu'il met en danger le Temple. Marc ne pouvait imaginer une dualité de personnalités en Jésus, l'une divine, l'autre humaine. Il fait parler Jésus comme un homme et le considère comme tel, mais c'est un homme choisi par Dieu pour être le prophète des temps nouveaux dont la mission est de transmettre aux hommes la parole de Dieu".

Le père M.-E. Boismard distingue, dans l'évangile de Jean, des niveaux différents de rédaction : JeanI, Jean IIa, Jean IIb et Jean III. Dans le texte le plus ancien (Jean I), Jésus est présenté simplement comme le prophète semblable à Moïse que Dieu avait promis d'envoyer à son peuple. Ce n'est que plus tard, au niveau de Jean IIa, que va s'amorcer le processus de divinisation de Jésus. Il est identifié à la Sagesse que Dieu doit envoyer dans le monde pour le sauver. C'est Jean IIb qui va faire le pas décisif en affirmant, dans le prologue, une proclamation claire de la divinité de Jésus : "et le logos était Dieu", "et le logos s'est fait chair et il a habité parmi nous". Mais la tradition johannique n'a pas toujours été unanime quant à cette divinité. Pour protester contre l'affirmation dominante de la divinité de Jésus, certains membres des communautés johanniques ont fait sécession (I Jn 2, 18-22).

Pour composer le prologue, l'évangéliste a repris un hymne plus ancien, inspiré de Philon d'Alexandrie, philosophe juif qui naquit vers 20 avant notre ère, mais en y ajoutant "et le logos était Dieu". Selon Jean 16, 12-13, c'est l'Esprit de Vérité qui a inspiré aux disciples cette christologie. Mais il pourrait y avoir d'autres raisons. La ville d'Éphèse était vouée au culte de la déesse Arthemis, fille de Zeus, et la prédication chrétienne n'avait aucune chance de se faire entendre. Si Jésus était Dieu, il ne le cédait plus en rien à Arthemis.

Quant à Paul, le P. Boismard relève chez lui deux textes explicites mais qu'il qualifie d'inconciliables, l'un qui rappelle la croyance juive en un Dieu unique et affirme que Jésus est un homme (1 Tim 2, 5-6), l'autre qui affirme que Jésus est Dieu (Tite 2, 13-14). Il était sans doute difficile pour Paul, quand il s'adressait aux milieux juifs, d'affirmer que Jésus était Dieu, blasphème intolérable pour eux.

Dans son ouvrage "Un regard juif sur Jésus" (7), Hugh Shonfield fait observer que la croyance en la divinité de Jésus est une croyance païenne influencée par les non-juifs. Les "Gentils" (païens) de l'époque avaient besoin d'une divinité incarnée dans un homme comme cela était courant dans leur culture. Ils avaient coutume de déifier les personnalités éminentes. Les empereurs étaient adorés comme des dieux. Pour les Gentils convertis au christianisme, Jésus ne pouvait qu'être supérieur en dignité à César. C'est pourquoi ils lui donnaient le titre divin. Mais, comme tout juif, Jésus aurait jugé blasphématoire cette divinisation. […]

Dans son livre "L'invention du Christ" (8), Maurice Sachot, ex-professeur de langues patristiques à la Faculté de théologie catholique de Strasbourg, montre comment Jésus est devenu Christ, et comment le christianisme est devenu religion. Tertullien, avocat romain converti au christianisme, premier auteur chrétien d'expression latine, a accompli un véritable coup de force dans son ouvrage "L'apologétique" écrit en 197, en qualifiant le christianisme de religio. De la vérité révélée, on est passé peu à peu à la vérité décrétée. Un désaccord devient un schisme. Les débats théologiques n'ont plus de place.

Nous savons maintenant dans quel contexte culturel et dans quelles conditions politiques ont été définis les dogmes des Églises chrétiennes.

Le concile de Nicée (9), par exemple, s'est réuni en 325, en l'absence du pape, sous l'autorité de l'empereur Constantin qui, après avoir vaincu en 311 sur le Tibre son rival l'empereur Maxence, ne voulait pas voir se développer dans le christianisme, devenu la religion officielle de l'empire, une division entre ceux qui affirmaient la divinité de Jésus (notamment l'évêque d'Alexandrie Alexandre) et ceux qui la contestaient (notamment le prêtre Arius, un homme cultivé, réfléchi et respecté). Arius est excommunié, de même que deux évêques qui avaient refusé de voter le texte. Constantin, qui a mené toute l'affaire, offre pour finir un somptueux banquet aux pères conciliaires, si somptueux que certains, à en croire l'historien, l'évêque Eusèbe de Césarée, se demandent "s'ils ne sont pas déjà dans le Royaume des cieux". Le dogme de l'Incarnation a été accouché au forceps par l'État romain.

Certains diront : les circonstances de son élaboration ne retirent rien à sa vérité. Je suis en total désaccord sur ce point. On ne peut pas dissocier un contenu de foi des circonstances de son élaboration. Pour prendre une comparaison, en droit, si un aveu est extorqué par la violence ou par tout autre moyen, non seulement l'auteur des violences est répréhensible, mais l'aveu est considéré comme nul et non avenu.

Quant au concile d'Éphèse (10) qui, en 431, définit Jésus comme homme et Dieu en une seule personne et accorde à Marie le titre de "mère de Dieu", il s'est déroulé dans un climat épouvantable : bagarres de rue menées par des moines aux mœurs de brigands, distribution d'or et de cadeaux divers pour influencer les votes. Cyrille, dont les thèses l'ont emporté, était le champion des pots de vin…

De nouvelles questions

Enfin, des questions nouvelles se posent à chaque personne qui accepte de réfléchir un peu au-delà de son cadre de référence :

  • Pourquoi la religion dans laquelle "je suis tombé étant petit" par les hasards de l'histoire et de la géographie serait-elle, par extraordinaire, la seule à être dans la pleine vérité, parmi les centaines de religions, d'Églises, de chapelles aujourd'hui à travers le monde, parmi les milliers de religions, de cultes, de croyances qu'ont connus les humains depuis des dizaines de milliers d'années ? La pluralité des religions et des cultures dans l'histoire des hommes, et aujourd'hui sur la planète terre, devrait inciter à la prudence ceux qui croient que le Christ est le "Fils unique" du "vrai Dieu", et que Lao Tseu, Confucius, le Bouddha et Mahomet ne sont que de grands spirituels.

    Comme le disent Claude Geffré o.p. ou Jacques Dupuis s.j., une véritable théologie interreligieuse doit aujourd'hui se substituer à la théologie classique des religions. Les grandes religions qui ne vérifient pas leur prétention à l'universel vont dépérir. Elles doivent manifester qu'elles ne sont plus prisonnières de leurs origines. Naturellement, cela leur vaut des difficultés avec le Vatican…

  • L'immensité hallucinante du cosmos et la possibilité de l'existence d'autres êtres conscients dans d'autres galaxies devraient interroger chaque personne qui croit que le Nazaréen - qui a vécu il y a 2000 ans sur un coin de la petite planète terre, pendant 30 années sur les 100 siècles de la civilisation agricole, à une époque où les hommes croyaient que la terre était le centre du monde visible - est la révélation ultime de "Dieu" dans l'univers.

    "Depuis deux à trois millions d'années seulement, l'esprit humain, d'abord inerte, commence lentement, puis plus rapidement, à ouvrir les yeux. Il suffit de se rappeler qu'il n'y a même pas 3000 ans, les hommes divinisaient encore le soleil et la lune et que, depuis cinq siècles à peine, nous disposons d'une idée précise de la forme de la terre. Mais deux millions d'années sont peu au regard de la temporalité géologique de l'évolution : comparés aux paramètres de la nature, nous nous situons encore au tout début des possibilités d'évolution de notre espèce. Dans ces conditions, il est tout simplement absurde de croire qu'au moment même où nous existons, nous devrions atteindre la vérité et la connaissance du destin qui préside au monde et à l'histoire. On ne manquera pas de reconnaître, ici encore, une forme archaïque de mégalomanie consistant à interpréter notre propre perspective aléatoire comme le centre et le seul point d'observation valable du monde" ( Eugen Drewermann, Le progrès meurtrier, éd. Stock, 1993, p.296)

[…] Si Jésus n'est pas Dieu fait homme, mais homme à la recherche de Dieu, il devient plus proche de nous. Il est une référence, un frère aîné, un modèle d'accomplissement humain authentique. Nous découvrons en Jésus une tout autre grandeur, notre propre grandeur, si nous nous mettons à croire en nous. Il est un exemple que nous pouvons nous efforcer de suivre, même si nous avons le sentiment que Jésus, mais aussi Socrate, Bouddha, Al Halladj, Rumi ou Gandhi, nous devancent de plusieurs longueurs. Les dés ne sont plus pipés. Le christianisme n'est plus un conte merveilleux pour enfants. Ce n'est plus la révélation suprême qu'il faut propager à travers le monde, mais un appel universel à chaque être humain à devenir le plus possible soi-même, quels que soient son milieu culturel ou sa tradition religieuse.

Etienne Godinot

(1) Eugen Drewermann, Dieu en toute liberté, éd. Albin Michel, 1997, p. 368 et 573. (retour)
(2) Joseph Moingt, L'homme qui venait de Dieu, éd. du Cerf, I993, p. 187-188. (retour)
(3) Joseph Moingt, Ibid, p. 129. (retour)
(4) NDLR : Ici, l'auteur cite longuement le courrier qu'un de ses amis, Etienne Robin, lui adresse à la suite de la lecture de l'ouvrage de Christiane Desroches-Noblecourt, Le fabuleux héritage de l'Égypte (Télémaque, Paris, 2004), sur les croyances religieuses de l'antiquité égyptienne. Extrapoler un peu hâtivement une influence systématique et directe de ce patrimoine religieux sur l'élaboration de la mythologie et de la dogmatique du christianisme naissant pourrait ne pas être historiquement vérifié… (retour)
(5) Richard Rubenstein, Le jour où Jésus devint Dieu – L'affaire Arius, éd. La Découverte, 2001. (retour)
(6) Marie-Emile Boismard, À l'aube du christianisme, éd. du Cerf, 1998. (retour)
(7) Hugh. Shonfield, Un regard juif sur Jésus et Le mystère Jésus. (retour)
(8) Maurice Sachot, L'invention du Christ, éd. Odile Jacob (coll. “ Le champ médiologique ”), 1997. (retour)
(9) “ Histoires de croire ”, émission télévisée “ Le jour du Seigneur ” sur Antenne 2 - Constantin, premier empereur chrétien et Le concile de Nicée et l'arianisme, par Annick Martin, professeur émérite d'histoire ancienne, les 2 et 23 septembre 2001. (retour)
(10) Jacques Duquesne, Le Dieu de Jésus, éd. Grasset /DDB, 1997, p. 76-78. (retour)
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1 juillet 2011 5 01 /07 /juillet /2011 14:03
Lettre du cardinal Carlo Maria Martini, S.J. (1)
 
LPC n° 14 / 2011

Jérusalem, le 5 novembre 2006

Mon très cher Vito,

Tu as eu beaucoup de courage d'écrire sur l' âme, la chose la plus éthérée, la plus insaisisssable qui soit, au point que l'on en vient parfois à douter de son existence. Et pourtant elle est aussi la chose la plus forte, parce qu'elle est aussi forte que la vie, comme la capacité de garder l'unité de cet organisme composé de milliards de molécules qui, s'il y manque le principe ordonnateur, commence à se corrompre et entre dans la mort.

Tu as voulu écrire sur l'âme et tu soutiens non seulement qu'elle existe, mais, à partir d'elle, tu cherches à comprendre quelque chose sur le futur de l'homme, sur le futur de l'humanité. Tu en viens ainsi à aborder des points délicats et en partie contoversés comme ceux qu'on appelle les novissimi, c'est-à-dire la mort, le jugement, l'enfer, le paradis, etc.

J'ai, je crois, plusieurs désaccords avec les conclusions auxquelles tu arrives sur différents points, mais je ne puis nier que tu cherches toujours à mener un raisonnement rigoureux, honnête et lucide, et que tu as le courage de tes idées, disant même ouvertement qu'elles ne sont pas toujours en accord avec l'enseignement traditionnel et parfois avec l'enseignement officiel de l'Église. C'est pourquoi ton livre rencontrera des oppositions et des critiques. Mais il sera difficile de parler de ces sujets sans tenir compte de ce que tu as dit avec une pénétration courageuse.

Je ne puis donc que souhaiter que ton livre soit lu et médité par de nombreuses personnes, et surtout par celles qui ne se préoccupent pas de l'existence de l'âme, ni du futur de l'homme et qui, pour cette raison, n'ont pas de points solides auxquels s'arrimer. Mais les autres aussi, ceux qui estiment avoir des références très solides, peuvent lire tes pages avec profit, car ils seront au moins amenés à remettre en question leurs certitudes ou bien convaincus de la nécessité de les approfondir, de les éclaircir, de les confirmer.

Je vois que tout cela porte les fruits de ton histoire, de ta passion pour la recherche, de ton cheminement d'honnêteté et de vérité, de tout ton amour pour l'étude et de ton amour pour la vie. Je souhaite que ceux qui ne seront pas d'accord avec un certain nombre d'idées de ton livre comprennent ces choses et t'écoutent avec attention.

Cordialement,

Cardinal Carlo Martini, de la Compagnie de Jésus

(1) Préfaçant l'ouvrage de Vito Mancuso à sa parution, en 2006 (retour)
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1 juillet 2011 5 01 /07 /juillet /2011 13:50
Interview de Vito Mancuso. (1)
Dominique Dunglas
LPC n° 14 / 2011

Un entretien qui permet de préciser quelque peu les positions de l'auteur par rapport au Magistère

Pensez-vous qu'une restauration pré-conciliaire est en cours ?

Oui, et on le comprend à l'interprétation même que donne le pape du concile Vatican II en le présentant comme la continuité du pontificat de Pie XII. Benoît XVI en est même arrivé à affirmer que Pie XII fut un précurseur de Vatican II ! Alors que le concile représente une rupture totale pour la liturgie, la façon de lire et d'interpréter la Bible, les rapports avec les autres confessions, les relations avec les juifs après deux mille ans de mépris envers le judaïsme ou la façon même d'appréhender le monde moderne.

Les catholiques sont-ils disposés à suivre le pape dans cette restauration ?

Le théologien Hans Küng pense que Benoît XVI a perdu le contact avec la base, avec les problèmes, les drames, les espoirs des gens ordinaires. Moi, je me demande si Benoît XVI a jamais connu cette réalité. A part une très brève expérience lorsqu'il fut archevêque de Munich, il a toujours évolué dans la structure et parmi les hommes d'église, soit en tant qu'universitaire, soit en tant que responsable de la Congrégation de la foi. Mais il y a une part du monde catholique qui est disposée à suivre les enseignements du pape quels qu'ils soient, parce que l'obéissance au pasteur légitime est une dimension capitale de leur foi. En Italie, c'est certainement la majorité du troupeau. Le prix de cette obéissance, c'est le musellement de la critique, de l'innovation, de la capacité de se confronter avec les autres confessions ou les non-croyants. Etre catholique aujourd'hui signifie dire oui à la hiérarchie et non au monde et à ses élaborations culturelles.

Le cardinal Martini, qui jouit d'un immense prestige et fut, lors du dernier conclave, un possible "papabile", a pourtant préfacé votre livre. Cela indique-t-il qu'il y aurait au sein de la hiérarchie deux grands courants ?

Oui, le cardinal Martini considère que Vatican II a été la base d'une transformation et qu'il faut aller plus loin. La morale sexuelle, la structure hiérarchique, l'ordination de personnes mariées ou le sacerdoce féminin sont autant de questions que le cardinal Martini sent venir de la base et qu'il voudrait mettre à l'ordre du jour pour en discuter. De l'autre côté, non seulement on ne veut pas faire de pas en avant, mais on veut retourner en arrière. La différence est entre ceux qui regardent en avant vers Vatican III et ceux qui regardent en arrière vers Vatican I

Ne sacrifiez-vous pas la foi sur l'autel de la modernité et des sciences exactes ?

Thomas d'Aquin lui-même fut accusé de diluer le vin chrétien avec l'eau de la connaissance non chrétienne. Je tente, très modestement, de suivre son enseignement. On sait aujourd'hui trop de choses pour continuer à croire selon les perspectives traditionnelles. Les rapports Dieu-monde, Dieu-histoire, Dieu-nature doivent changer. Comment croire par exemple que l'homme est directement créé par Dieu devant le drame des maladies génétiques ? Dieu a-t-il créé les maladies génétiques ? On ne peut répondre à cette question en disant simplement "mystère".

Par quoi faut-il commencer pour refonder la foi ?

Il faut partir du Bien. Dans ce monde où tout est calculé, qui semble économiquement et biologiquement déterminé, où il n'y a pas de place pour une justice gratuite, l'être humain a en lui une attraction pour une dimension supérieure du Bien.

Que faites-vous de la Vierge Marie, du Christ, de saint Pierre, du panthéon des saints, de tout ce qui a formé le cadre de la chrétienté ?

Ils appartiennent à la grande narration chrétienne, à la foi de ma mère, à celle des personnes simples. Il est juste que cette foi populaire existe et persiste. Le but de la théologie est de montrer que, derrière la Madone, les saints, les processions, les cierges et les miracles, il y a des contenus plus vastes qui parlent à des niveaux supérieurs de la conscience. L'Église catholique est tellement préoccupée de s'adresser aux masses qu'elle empêche cette élaboration.

Dans cette foi refondée, que devient la Bible ?

Elle garde un grand rôle. C'est la clé pour entrer dans la maison. Sans la narration biblique, sans la figure de Jésus, je ne serais pas ce que je suis. Mais la Bible n'est pas tout. C'est la grammaire qui permet de comprendre un discours plus ample. Il y a le livre écrit qui est la Bible, et le livre non écrit qui est la vie. Dieu ne s'est pas révélé une seule unique fois il y a deux mille ans. Il se révèle en permanence.

Ce changement passe-t-il par un nouveau concile, un Vatican III ?

Oui. Et la politique de restauration du pape facilite paradoxalement le chemin vers Vatican III. Il suscite tellement de frustrations, de conflits, l'éloignement de tant de catholiques, qu'une fois touché le fond, il sera obligatoire d'accepter de discuter. On est dans une période douloureuse, mais la vérité l'emporte toujours.

Dominique Dunglas

(1) Publiée par "Le Point.fr " le 12 février 2009 (retour)
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1 avril 2011 5 01 /04 /avril /2011 13:30
Une religion universelle.
Louis Evely
LPC n° 13 / 2011

"Et si tout avait un sens" p. 52-53

La vraie religion ne peut être qu' universelle. Mais uni¬verselle pas seulement en ce sens qu'elle s'adresse à tous et désire recruter partout des fidèles. Universelle parce qu'elle professe le respect du caractère sacré de tout homme, et parce qu'elle ne veut pas lui imposer du dehors des croyances et des comportements. Il lui faut s'ouvrir au Dieu qui l'habite et au chemin qu'il doit suivre.

Car le vrai Dieu est un Dieu qui s'adresse depuis toujours à tous les hommes et qui se communique à chacun autant que celui-ci s'ouvre à Lui.

II y a une Révélation fondamentale et permanente : c'est la communication de Dieu à chaque homme. La "révélation" n'est jamais que la prise de conscience de ce que l'on portait en soi sans bien le savoir. Les autres révélations ne sont que des interprétations, des expressions plus ou moins fidèles de cette expérience offerte à tous.

C'est pourquoi tous peuvent s'y reconnaître et progresser. La vérité est en chacun. Il faut des "accoucheurs" qui nous donnent le libre usage de ce que nous possédions avant leur aide. La conversion est la rencontre d'une parole de vérité avec une vie dont on vivait déjà obscurément.

Dieu ne parle pas, Dieu n'a jamais parlé, dès qu'il y a parole, soyez sûr que c'est un homme qui parle. Mais Dieu se donne, et cette formidable proposition, cette sollicitation muette creuse en l'homme une nostalgie, elle fait jaillir un appel, une interrogation, une souffrance et un bonheur qui s'expriment dans les livres prétendument révélés. Car il n'y a pas de livres révélés, il n'y a que des livres révélants qui expriment tant bien que mal l'expérience de ceux qui les ont écrits et dévoilent l'expérience de ceux qui les lisent du dedans.

Le respect du caractère sacré de tout être humain est ainsi la marque de la vraie religion, car il manifeste sa foi au seul vrai Dieu : celui qui s'offre à tous depuis toujours.

Le motif profond de la désaffection religieuse aujourd'hui, surtout chez les jeunes, est le refus de toute religion qui s'imposerait du dehors.

Nos contemporains ont acquis juste assez de lucidité pour remettre tout en question, mais ne savent toujours pas com¬ment répondre aux grandes interrogations de l'existence. Ils imaginent qu'ils ne peuvent compter que sur eux pour discerner leur vérité et leur bien, et que c'est une démission impardonnable de recourir à d'autres pour penser, pour croire, pour décider à leur place.

Les hommes d'aujourd'hui n'ont plus de certitudes inébran¬lables, ils ne prétendent plus maîtriser le monde dans un système philosophique, théologique ou scientifique.

Ils n'ont que leur expérience, leur bon sens, les amis qui les ont aidés à voir clair en eux-mêmes, et ils protègent de toutes leurs forces ces linéaments de vérité contre tous ceux qui les menacent de leur délivrer la vérité en vrac, de les submerger de notions qu'ils n'ont pas vérifiées, de leur imposer des modèles de comportement qui ne sont pas à leur mesure.

Louis Evely

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1 janvier 2011 6 01 /01 /janvier /2011 14:17
Edouard Mairlot Le changement est inévitable. Quel avenir pour la foi chrétienne ?
Edouard Mairlot
LPC n° 12 / 2010

"Viens, suis-moi, et laisse les morts enterrer les morts" Mt 8,22

Il est devenu évident que l'Eglise-institution se refuse à toute évolution. Quel peut alors être son avenir ? Deux courtes analyses de la situation actuelle abordent cette question. Seront ensuite explicitées trois grandes caractéristiques de l'homme d'aujourd'hui, que notre foi chrétienne ne peut désormais que faire siennes.

1. COMMENT COMPRENDRE LA SITUATION ACTUELLE ?

A. La quatrième hypothèse (1).

Si l'on réfléchit à l'avenir de l'Eglise, on peut se donner quatre hypothèses.

A voir la rapidité de l'effondrement de la pratique religieuse partout en Europe, la perte d'influence de l'Eglise-institution dans la société civile, mais plus encore dans la vie de ceux qui continuent à se déclarer chrétiens et qui ne se reconnaissent plus dans les enseignements, les impositions et les interdits de celle-ci, la première hypothèse est que dans cent, deux-cents ans, il ne restera rien du christianisme. On en parlera comme on le fait de la religion égyptienne, des religions gréco-romaines, etc.

La seconde hypothèse, pour sa part, se veut plus réaliste. Elle reconnait qu'un certain sentiment religieux fait bien partie de l'humain. Mais les religions qui le maintiennent avec leurs structures autoritaires relèvent d'un autre âge. Pour nourrir ses besoins de spiritualité, chacun va donc se construire sa "religion personnelle" en prenant ce qui lui convient dans ce qu'ont véhiculé les grandes religions de l'humanité.

En Occident, l'attention au prochain, le "commandement d'amour" resterait un essentiel pour beaucoup. Cependant on se passe désormais très bien de Dieu, celui qui serait au ciel, le dieu "bouche-trou" de nos ignorances et de nos insuffisances. Aussi le bouddhisme, plus soucieux d'intériorité et qui n'emploie pas le mot Dieu, se fait-il attirant, du moins sur ce point. L'Orient nous apporte des pratiques corporelles de respiration, le yoga … autant d'éléments d'hygiène de vie, en tout cas. Le retour à un certain respect de la nature y trouve sa place.

Chacun se donnerait ainsi une sorte de "spiritualité" à la carte en s'inspirant des grands courants religieux de l'humanité. L'homme Jésus reste un des grands maitres de l'humanité, sans plus.

Pour présenter une troisième hypothèse, constatons que l'Eglise est incapable de se transformer en profondeur. On avait pu y croire un moment, lors de Vatican II. Mais la curie romaine a tout fait pour en revenir à l'immobilisme.

De plus, le pape précédent a arrêté tout processus d'évolution. Plus question de rien changer. Les théologiens ont été mis au pas. On a fait taire ceux – et celles – qui auraient pu apporter du neuf. La théologie de la libération, support des communautés de base, a été condamnée. C'est une autre conception de l'Eglise, si riche de promesses, que l'on a ainsi voulu étouffer.

Pour atteindre ce but, Rome s'est mise à contrôler les nominations d'évêques partout dans le monde, comme jamais elle ne l'avait fait dans l'histoire. Elle n'accepte plus que des "inconditionnels" - qu'elle n'hésite nullement à imposer aux diocèses - refusant quiconque pourrait un jour songer à quelque changement qui ne viendrait pas de Rome. Cette mesure n'a évidemment pas relevé l'ouverture d'esprit ni le niveau théologique de l'ensemble des évêques ; pas plus que des cardinaux chargés de désigner le successeur de Pierre.

Tous les mouvements traditionalistes ont été encouragés, ainsi l'Opus Dei. Comme pour les évêques, ce n'est pas la qualité humaine, la richesse et l'authenticité de l'expérience et du vécu chrétien qui compte, mais l'attachement au passé. L'inconditionnalité et la puissance priment ; dût-on lourdement se tromper sur certains fondateurs, tel celui des Légionnaires du Christ.

Ainsi l'Eglise s'est-elle refermée sur elle-même, exigeant cette obéissance absolue, cette soumission inconditionnelle tellement typique de l'esprit sectaire. Elle ne laisse ainsi aucune place au doute ; elle garantit sécurité et assurance et dispense ainsi d'entreprendre un chemin personnel.

Le pape actuel, pour sa part, non seulement rend impensable toute marche vers l'avant, mais il retourne résolument au passé. Ses derniers grands textes en viennent à ne même pas citer les textes conciliaires de Vatican II. Ceux-ci sont négligés, rejetés en fait.

La grande catastrophe pour le christianisme a été, à ses yeux, la Révolution Française. C'est elle qui a instauré les droits de l'homme. Or, quand il part en guerre contre le "relativisme" on perçoit de plus en plus que ce sont la liberté de pensée, la capacité de penser par soi-même, ces acquis essentiels de la modernité et des "Encyclopédistes", qui s'imposèrent grâce à cette révolution, qui sont en fait rejetés.

Si l'on rejette ces trois hypothèses, il n'en reste plus qu'une : L'Eglise se fait secte et se meurt lentement ; mais autre chose est en train de naitre. Telle est la quatrième hypothèse. Ces chrétiens, ces groupes, ces communautés qui ne se reconnaissent plus dans l'Eglise officielle, proclament cependant "nous sommes Eglise". Mais ce qui les inspire, c'est la personne de Jésus de Nazareth qu'ils découvrent dans un retour à l'essentiel : les textes fondateurs du Nouveau Testament, dans les évangiles. L'essentiel n'est-il pas ce Jésus, la source vivante de tout ce qui a suivi ?

Ces gens, dans lesquels nos lecteurs peuvent se reconnaitre plus ou moins totalement, quittent, ou ont quitté, un lieu où ils ne trouvent plus leur nourriture. Peu à peu, ils laissent tout ; ils partent. Ils prennent un chemin non balisé, dans le désert, où seule l'authenticité du vécu - de chacun et de la communauté - donne des repères et se découvre source de vie, de Vraie Vie.

Quel sera l'avenir ? Nul ne le sait. Il sera en tout cas très différent de l'institution d'aujourd'hui. Les traits essentiels du visage de cette autre Eglise se devinent assez clairement. Mais leur évolution est loin d'être achevée.

B. La pyramide de pouvoir que prétend être l'Eglise, a-t-elle un avenir ?

Revenons-en à cette fameuse Révolution. Il est clair que tous les pays d'Europe, dont la France, étaient socialement structurés sous la forme d'une double pyramide de pouvoir : un pouvoir civil aux mains d'une personne, le plus souvent un roi héréditaire et, dans le monde catholique, l'église romaine avec le pape à la tête. Ce dernier tenait son pouvoir, pensait-on, du Christ lui-même.

Il se fait que le Royaume de France, en état de quasi-banqueroute, avait en 1788 convoqué, pour s'en sortir, les Etats généraux. Mais depuis la Renaissance, la modernité s'était constituée et développée, entrainant des changements, des progrès, en tout domaine. Elle venait de s'épanouir dans le Siècle des Lumières. Les Encyclopédistes concevaient une structure bien différente de la société, et le "bas-peuple", le Tiers-état, voulait sortir de sa situation de dépendance et de soumission totale.

L'abbé E. Sieyès avait publié en janvier 1789 son fameux petit livre "Qu'est ce que le Tiers-état ?". Sa réponse était lapidaire : "Le Tiers-état est tout numériquement. Il n'est cependant rien en termes de pouvoir. Il aspire donc à devenir quelque chose." Il donnait les chiffres suivants : la noblesse et le clergé comptent ensemble 350.000 personnes, soit 1,3% d'une population totale de 27 ou 28 millions d'habitants. L'image d'un double pouvoir, chacun structuré en forme de pyramide, dominée l'une par le roi et sa noblesse, l'autre par le Pape et le haut-clergé, était limpide. La volonté de changement de la part du "peuple" tout autant.

Cependant, chacun des trois corps constituant les Etats généraux avait droit à une seule voix en cas de vote. Le Tiers-état était incapable de s'opposer aux deux voix réunies des privilégiés : la noblesse et le haut-clergé. Aussi, un bon mois après l'ouverture des Etats généraux, le 17 juin, avait-il quitté cette assemblée et s'était proclamé Assemblée Nationale Constituante. Le 14 juillet, les Parisiens prenaient la Bastille. Et, dès le 26 aout, l'Assemblée proclamait la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen. Le 2 novembre de cette même année, elle nationalisait les biens du clergé. Ainsi naquit la démocratie. Une des deux pyramides de pouvoir était mortellement atteinte. L'autre se voyait fragilisée.

Il faudra bien du temps pour que la démocratie se stabilise et progresse, en France tout comme ailleurs. Chaque pays a son histoire, faite de conflits et de luttes ; chacun connut des progrès et des reculs, des "restaurations" plus ou moins dramatiques. On connut des dérives, tels des nationalismes exacerbés, le communisme, le fascisme. La démocratie sous sa forme actuelle peut montrer bien des insuffisances et des limites. On ne peut cependant imaginer que l'avenir de la planète au plan politique ne se construise pas sur des bases démocratiques.

Qu'advint-il de la seconde pyramide, celle de la Chrétienté, qui se construisit à partir de l'empereur Constantin au quatrième siècle ?

Celle-ci connut bien des crises. Ainsi, au XVIème siècle, ce qui deviendra le protestantisme avait-il proposé bien des réformes et, plus encore, une conception plus authentique de la foi, qui nait dans la conscience de chacun interpellée par l'Ecriture, et non plus dans la soumission à l'Eglise. Celle-ci rejeta tout cela, comme elle s'opposa aux découvertes et aux idées nouvelles qui fondèrent la modernité. Elle ne pouvait donc tolérer que la première pyramide, celle du pouvoir civil sur laquelle elle s'appuyait, soit mise en cause par une autre conception de la société. Aussi, dès 1791, le pape Pie VI, écrivait : "on ne peut imaginer plus grande stupidité que celle de considérer tous les hommes comme égaux et libres" (Encyclique Quot Aliquantum). Le pouvoir ecclésiastique ne cessera de s'opposer de toutes ses forces aux nouveautés issues de la révolution. "La liberté de conscience est une erreur des plus venimeuses", écrit Grégoire XVI en 1832. Le fameux Syllabus de 1864 condamne les principales "erreurs" de la modernité démocratique.

Pour ce qui serait de faire évoluer en quoi que ce soit la structure de l'Eglise, Pie X, qui sera canonisé, écrivait en 1903 : "C'est dans la seule hiérarchie (le clergé : Pape, Evêques et prêtres) que résident le droit et l'autorité nécessaires pour promouvoir et conduire tous les membres vers le bien commun. Pour ce qui est de la multitude (les laïcs) ils n'ont d'autre droit que de se laisser conduire docilement et de suivre leurs pasteurs". (Encyclique Vehementer Nos).

La situation a-t-elle vraiment changé depuis lors ? Il faudra attendre Vatican II (1962-1965) pour que le monde moderne, la démocratie dans la société civile… soient finalement reconnus. Ce sera le fait de Gaudium et Spes : "l'Eglise dans le monde de ce temps", la dernière des quatre Constitutions Pastorales du concile. On pouvait désormais penser que l'Eglise allait vraiment entrer en dialogue avec le monde contemporain.

Le concile venait aussi de publier sa troisième Constitution, sur la nature de l'Eglise : Lumen Gentium. Celle-ci y est reconnue comme étant d'abord le peuple de Dieu dont le Christ est la tête. Chacun a reçu l'onction de l'Esprit saint. Le peuple de Dieu est "un royaume de prêtres pour Dieu". Les charismes sont destinés à tous,"à chacun selon la volonté de l'Esprit". Le texte s'étend ensuite sur les ministères. Mais le pouvoir des ministres "est au service de ses frères".

L'essentiel est dit ! La démocratie, fruit de la modernité, est bien reconnue comme un progrès ; et l'Eglise est essentiellement constituée de l'ensemble des fidèles. Une organisation et une autorité restent indispensables, mais ce seront des services. C'en est fini d'une hiérarchie de clercs, qui aurait été instituée par le Christ, qui garde le dépôt de la révélation et la transmet de plein droit à la masse des fidèles : les laïcs qui ne peuvent que recevoir ce qui leur vient d'en haut et qui s'impose à eux.

Si nous reprenons le tout en termes de pyramides, GAUDIUM ET SPES reconnait pleinement ce qui a remplacé la pyramide du pouvoir royal : le pouvoir réside bien dans le "peuple souverain", lequel se concrétise dans la démocratie. Et voici qu'avec LUMEN GENTIUM disparait l'autre pyramide de pouvoir : elle était réservée aux clercs et avait tout pouvoir spirituel sur la masse des fidèles. En fait, l'Eglise, c'est essentiellement le "peuple de Dieu" habité par l'Esprit.

Le parallélisme est en tout cas frappant. Certes, la société civile n'est pas exactement la communauté chrétienne. Bien des nuances sont à apporter. Mais il n'est plus compréhensible pour l'homme d'aujourd'hui qu'il soit appelé à agir démocratiquement dans sa vie quotidienne, à choisir ses représentants par le vote, à avoir un avis sur le fonctionnement et l'avenir de la société civile et, selon ses moyens, à agir en ce sens, alors que ce comportement d'homme libre et responsable lui serait interdit quand il s'agit de religion. Il y a longtemps qu'ayant atteint sa liberté religieuse, il s'est détourné de l'autorité que la pyramide cléricale prétend toujours exercer sur lui.

La troisième hypothèse décrit bien ce qu'il en est advenu : le blocage sous Jean-Paul II, puis "une marche arrière toute" sur l'essentiel.

2. REFLECHIR SUR LA SITUATION ACTUELLE

Après cette double présentation de la situation actuelle de l'Eglise, dégageons quelques pistes qui peuvent nous aider à mieux comprendre ce qui se passe. On nous parle volontiers de changement de paradigme : développons-en les lignes de force qui nous paraissent les plus essentielles.

A. Penser par soi-même

On a dit plus haut que les Encyclopédistes, ceux qui firent le Siècle des Lumières et dont l'esprit se répandit dans toute l'Europe, représentent le fruit de cette modernité qui débuta à la Renaissance et s'accéléra par la suite. Si l'on se limite au strict essentiel, on constate une grande curiosité qui, au départ, cherche à mieux comprendre notre univers. Citons Galilée, Newton, Leeuwenhoek qui découvrit la cellule vivante grâce au microscope, etc.

Mais le nombre de personnes qui se consacrent à l'observation et l'étude ne cesse de croitre. Leur champ d'activité ne cesse de s'élargir. Il faut citer la philosophie qui devient autonome grâce à Descartes. Mais bientôt ce sont l'économie, la sociologie, la démographie, le rôle du politique… qui deviennent objet de réflexion et de recherche. On commence à comprendre quels sont les fondements, les structures, les mécanismes… qui assurent le fonctionnement de la société - et même de la religion. De là naissent les critiques ; des alternatives possibles se font jour. De plus en plus de situations sont vécues comme intolérables, insupportables. Et on se met à rêver, puis à penser à un changement qui serait radical. Des projets s'échafaudent pour construire une autre société. L'énorme travail investi dans la publication de l'Encyclopédie répand cet esprit des Lumières dans toute l'Europe.

C'est ici que de lents progrès techniques, issus de tant d'observations, de réflexions et de compréhensions nouvelles, libèrent peu à peu les gens du peuple, des villes puis des campagnes, de la peine du travail pour la simple survie. Nombre de ceux-ci trouvent le temps pour apprendre à lire, écrire, et ils se mettent à réfléchir à leur tour. Cet "esprit des Lumières" atteint directement les plus curieux et se répand partout.

Et ainsi se constituera finalement la "masse critique" de personnes recherchant le changement. Chacun veut être libre, se libérer du poids que font peser sur lui le pouvoir et les impôts divers, lesquels ont rendus possibles le luxe et l'oisiveté de la cour royale, des nobles et du haut clergé. Or on veut une société libre, juste et égalitaire ; on entend ne pas être dépossédé des richesses qu'on produit, pouvoir diriger soi-même son propre destin. La Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen est prête dans les têtes et déjà pratiquement écrite. Il ne reste qu'à l'imposer. Ce sera le fait de la Révolution de 1789.

C'est pour chacun la capacité de penser par soi-même que la modernité a rendue possible. Chacun est désormais appelé à prendre en main sa propre vie, à l'orienter selon ses aspirations les plus intimes. Penser par soi-même donne son fruit de liberté individuelle. Chacun vivra désormais selon la liberté et l'égalité. Il faudra donc décider démocratiquement, grâce au vote de chacun, quel type de société l'on veut organiser pour vivre ensemble selon la fraternité.

Tout est changé, mais tout reste à faire. Il faudra rapidement s'opposer à une autre minorité de puissants : les bourgeois, les possédants. Leurs derniers successeurs se retrouvent aujourd'hui dans l'ultra libéralisme, à la tête des multinationales… Des changements radicaux se font urgents aujourd'hui: on ne tolère plus que la misère soit le lot de la majorité des humains ; il faut sauver la planète. Plus que jamais c'est la capacité de penser par soi-même qui mettra en route les processus démocratiques, seuls capables d'un authentique changement.

B. Où donc est Dieu ?

Quand les premières villes plus importantes furent constituées, dès environ 4.500 ans avant J.C., le pouvoir se trouva concentré dans les mains d'un chef qui commandait son armée, faisait payer l'impôt par l'ensemble de la population et vivait largement à ses dépens. Ce "roi", entouré de sa cour, exerçait un pouvoir sans limite sur l'ensemble de la population qui lui était totalement soumise. Deux groupes très différents et très inégaux constituent donc l'ensemble d'un "royaume". Il en sera toujours structurellement de même jusqu'à l'avènement de la démocratie.

Qu'en est-il du sentiment religieux à cette époque ? Les tout premiers écrits découverts en ces régions, nous apprennent que celui-ci a pris la forme d'une relation de dépendance par rapport à un ensemble de personnages, des "divinités" qui appartiennent à un autre monde que celui des humains : le ciel, au-dessus de nous. La relation de domination et de dépendance qu'entretient la population avec son "roi", se trouve ici transposée dans le monde religieux : l'ensemble des humains est soumis au pouvoir divin d'une cour céleste.

L'épopée de Gilgamesh par exemple se déroule dans ces deux mondes : le ciel et la terre, qui constituent l'univers. Les dieux grecs vivent dans les Champs Elysées, région céleste au-dessus des Monts Olympe.

Le monde juif affine la notion de divinité et aboutit à un Dieu unique. Celui-ci n'en demeure pas moins au-delà de la voute étoilée du ciel. C'est de là qu'il lance les éclairs, fait pleuvoir… qu'il ordonne, récompense, punit, et aussi pardonne, comme dans Osée. Car – fait nouveau - il est un Dieu ami de l'homme.

Le christianisme primitif gardera évidemment cette structure double de l'univers. Jésus est désormais au ciel, assis à la droite du Père, d'où il reviendra juger les vivants et les morts. Constatons que, pour les évangélistes, Jésus lui-même n'avait pas "d'autre langage disponible"(2) pour parler de son Père. "Quand vous priez, dites : notre Père qui es aux cieux… que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel" (Mt 6, 9-10) Sur la voute céleste, les astres obéissent strictement à Dieu par la régularité sans faille de leurs orbites : qu'il en soit ainsi sur la terre !

Une fois le christianisme devenu religion officielle, il fut possible que cette dualité ciel-terre se déploie à nouveau avec exubérance. Dieu, au ciel, est entouré de sa cour : l'ensemble des saints, et en particulier Marie la "Mère de Dieu" (on pourrait y ajouter malicieusement les 9 chœurs des anges : ils y ont cru). Ils sont nos intercesseurs auprès de Dieu et participent ainsi à son pouvoir. Si nous pouvons les convaincre, par des prières, des pèlerinages, des sacrifices… ils interviendront directement auprès de Dieu pour nous obtenir ses faveurs : une guérison, le pardon d'une faute qui mériterait l'enfer ou quelque avantage matériel. Il en avait toujours été ainsi dans les cours royales ici sur terre.

L'état d'ignorance et de misère de la population dépourvue de tout moyen face à la maladie, aux forces et aux aléas de la nature, aux cruautés humaines, explique largement tout cela. C'est ainsi que, là où passait la guerre, tout comme lors d'une mauvaise récolte, la famine en résultait… et la mort programmée pour les plus pauvres. Dans une telle impuissance, que restait-t-il, sinon supplier le ciel ?

Ainsi l'ensemble de la réalité est-il bien composé de deux parties superposées : le ciel, lieu du divin, et la terre des hommes, monde hétéronome. L'expression est d'André Lenaers dans un excellent livre qui devrait bientôt sortir en français (3).

L'Eglise assure le lien entre ces deux mondes : gardienne du dépôt de la foi, tout pouvoir lui a été accordé par le Fils de Dieu lui-même. C'est elle qui transmet la grâce divine qui descend jusqu'aux chrétiens au moyen des sacrements. L'Eglise pyramidale, en ces temps anciens, trouvait là sa justification.

La jeunesse des ainés parmi nous s'est déroulée dans une religion s'exprimant toujours de façon hétéronome sans que cela leur fasse problème. N'ont-ils pas à l'époque adhéré au dogme de l'Assomption de la Vierge, proclamé en 1950, et selon lequel celle-ci avait été, au moment de sa mort, emportée corps et âme au ciel ? Vatican II n'y a rien changé ; il ne toucha en rien la doctrine. Le Catéchisme de l'Eglise Catholique, publié en 1992, reprend tout ce langage sans y changer un iota.

Et nos eucharisties n'en continuent pas moins, malgré la réforme liturgique, à s'adresser à un "Dieu Tout-Puissant". Ce dernier est d'ailleurs prié d'accepter ce "sacrifice", dit-on après l'offertoire, tout comme les dieux d'autrefois.

Le problème est que, pour l'homme moderne, c'est-à-dire nous, ce ciel-là n'existe plus. Et Dieu alors ? Déjà Nietzsche disait : "Dieu est mort". N'avait-il pas raison s'il parlait du Dieu Tout-Puissant demeurant au ciel de toujours ? Cependant tout est-il dit pour autant ? Dieu n'est-il pas aussi l'Indicible ? Cela entraine qu'aucun langage humain ne saurait le saisir, l'objectiver. Qu'un langage sur lui devienne inadapté, dépassé, pourquoi alors s'en étonner ? Mais alors où le trouver ?

Certains théologiens, malheureusement non formés dans les séminaires, le plus souvent protestants, nous préparaient à cette révolution du langage au sujet de Dieu. Commençons par nous référer à R. Bultmann (1884-1976). Nous avons, selon lui, à démythologiser les textes de l'Ecriture. Appliquée à l'Ancien Testament (ainsi le Paradis terrestre, Adam et Eve…), cette démythologisation fut acceptée sans trop de difficulté par les catholiques ouverts. Mais le Nouveau est également "rempli d'expressions mythologiques comme "préexistence", "incarnation", "montée" ou "descente", "intervention miraculeuse", etc. qui n'ont de sens que dans le contexte d'une conception, aujourd'hui périmée, du cosmos" (p.34) (4). On y ajoute sans hésiter : "(du cosmos)… et de Dieu. "C'est simplement la mythologie d'un âge préscientifique" (p.48).

La réflexion de D. Bonhoeffer (1904-1945) se fera tout aussi radicale. "Jusqu'ici l'Eglise avait fondé sa prédication de l'Evangile sur le sentiment religieux universel, sur le besoin d'un Dieu à qui se donner, d'un Dieu capable de fournir l'explication du monde" (p.33). "Nous devons cependant rejeter hardiment 'la prémisse religieuse'… et accepter 'un monde arrivant à sa majorité'" (p.52).

Il s'en explique de la manière suivante : "Le mouvement qui commence aux alentours du XIIIème siècle… vers l'autonomie de l'homme (je place sous ce chapitre la découverte des lois, par laquelle le monde vit et s'organise dans la science, dans les affaires sociales et politiques, en art, en morale et en religion) est parvenu, à notre époque, à un certain achèvement. L'homme a appris à affronter toutes les questions importantes sans recourir à Dieu comme hypothèse de travail…"(p.49). On a retenu son expression célèbre : l'homme n'a plus besoin d'un Dieu bouche-trou pour combler ses ignorances.

Paul Tillich (1886-1965), tellement important au sein du monde protestant, va reprendre et développer l'intuition que Bonhoeffer avait eue dans sa prison où l'attendait la mort pour son opposition à Hitler : "Il est devenu vain et illusoire de chercher Dieu dans le mythe du ciel de toujours. C'est désormais ailleurs, tout autrement, que l'homme peut redécouvrir ce mystère de Dieu."

Tillich écrit "Dieu n'est pas 'à l'extérieur'. Il est, selon l'expression de Bonhoeffer, 'l'au-delà au cœur de notre vie', une couche de vérité si profonde qu'on l'atteint 'non pas aux frontières de la vie mais en son centre' ; et on accède à cette réalité, non pas par une fuite du seul au seul, mais, selon les mots magnifiques de Kierkegaard (1813-1855), par 'une plus profonde immersion dans l'existence'. Car le mot Dieu signifie l'ultime profondeur de tout notre être, le fond créateur et le sens de toute notre existence." (p.63).

Partant encore d'une citation de Bonhoeffer, Robinson nous dira : "Dieu est 'l'au-delà' au centre des choses". "Le transcendant n'est pas infiniment loin, il est tout près. Car le Toi éternel ne se rencontre que dans, avec et sous le toi fini, que ce soit à la rencontre d'autres personnes ou dans notre réponse à l'ordre naturel" (p.94).

C. Vers une spiritualité humaine

Ainsi la modernité nous apprend-elle que le Dieu de toujours, celui du langage hétéronome, n'a plus cours (5). Le mystère de Dieu réside au plus intime, au plus profond d'un chacun. Mais nous savons aussi que cette même modernité nous a déjà amenés à penser par nous-mêmes.

Cependant le christianisme traditionnel n'a effectivement que faire de ces deux caractéristiques qui façonnent la mentalité contemporaine. Si son ambition est que le chrétien se soumette à ce que dit le clergé, qu'il accepte des "vérités de foi" sans vraiment chercher à les comprendre, qu'il fréquente les églises comme il l'impose, qu'il respecte les commandements de Dieu et de l'Eglise, le chrétien qui se mettrait à réfléchir par lui-même ne serait pas le bienvenu. Il deviendrait bien facilement suspect… voire dangereux. Car il pourrait bien en arriver à mettre en question bien des choses, dont le pouvoir que s'arroge cette Eglise.

Ce christianisme d'antan repose aussi sur la religiosité spontanée, partagée autrefois par la quasi-totalité de la population, qui accepte le mystère de l'existence de Dieu comme allant de soi, Dieu étant ce quelqu'un au-dessus de nous dont nous dépendons pour tout ; bref un Dieu hétéronome. Mais nous vivons très bien sans celui-ci. Et Bonhoeffer nous a bien montré que son temps était terminé.

La spiritualité humaine, cependant, fait pleinement siennes ces deux conséquences de la modernité. Qu'entendons-nous par-là ?

Dans le monde pluraliste d'aujourd'hui, chacun n'est-il pas amené pour devenir adulte à décider du sens qu'il entend donner, lui personnellement, à sa propre vie ? Quelles vont être les valeurs qui compteront : l'argent, le pouvoir, le sexe … ou autre chose ? Ainsi, ce pourrait être la vérité, la justice, le respect d'autrui et l'authenticité dans les relations avec lui. "Aimer son prochain" peut-il donner sens à une vie ? Face aux problèmes du monde, agira-t-on selon le "chacun pour soi" ou travaillera-t-on à une répartition plus juste des richesses ? Va-t-on considérer qu'un progrès dans l'humanisation, serait-ce d'une seule personne, mérite engagement ? Et le respect de la planète ? Et quelle attitude face à la crise ? Quel lien ou engagement politique… ? Notre propre spiritualité humaine est faite de ce que nous choisissons, à chaque moment de la vie, de réaliser et de devenir.

Mais alors le christianisme, tel que décrit plus haut, et les religions en général, ne seraient-elles pas définitivement dépassées ? C'est ce que bon nombre pensent.

Cependant une religion, par le meilleur d'elle-même - et non plus dans sa forme sclérosée - n'invite-t-elle pas à entrer en soi et à se décider à ces choix tout personnels, même si elle n'en a pas clairement conscience et ne s'exprime que bien rarement de cette manière ?

Les mystiques de toute époque, et nombre de chrétiens, à chaque génération, n'ont-ils pas précisément vécu cela : écouter, rejoindre le Mystère de Dieu et l'appel du Christ, dans le silence intérieur ? N'est-ce pas là qu'ils ont puisé leur force ? Leur rayonnement personnel, l'exigence de leurs engagements ne se sont-ils pas nourris de cette présence de "Dieu" au cœur d'eux-mêmes?

Or c'est précisément ce que font les chrétiens qui vivent selon la quatrième hypothèse. Ils se nourrissent de la rencontre toute personnelle qu'ils ont faite de Jésus de Nazareth. Insatisfaits de l'enseignement traditionnel de l'Eglise, ils sont remontés à sa source : la personne de ce Jésus dont témoigne l'Ecriture. Et ils recommencent tout à partir de là : une nouvelle inspiration, une foi nouvelle, une autre vie. Ils n'ont pas quitté l'Eglise. Ce serait elle, au contraire, qui ne les reconnait pas et les rejette, alors qu'ils s'abreuvent à la source même de l'eau vive. Ils sont le plus souvent reliés à une communauté de croyants tout comme eux, qui approfondissent et vivent leur foi en la partageant entre eux.

Ce Jésus les a introduits au mystère qui l'animait au plus intime de lui-même et qu'ils retrouvent au plus profond d'eux-mêmes. Comme lui, ils découvrent le besoin de se retirer, d'entrer dans le silence, de prier, serait-ce bien peu de temps. Et ce silence est habité ; il inspire une confiance, un abandon. Sans doute oseront-ils y reconnaître "le Père", à la suite de Jésus et des chrétiens qui partagent leur foi. Mais ce mot, et bien plus encore le mot "Dieu", restent chargés d'hétéronomie, et donc d'un certain simplisme issu du passé, qui peut encombrer plus qu'il n'éclaire. C'est à partir de là qu'ils découvrent les engagements qui seront les leurs ; ils se construisent ainsi leur propre spiritualité – comme l'ont fait les "mystiques" connus et inconnus d'autrefois.

Ils se donnent ainsi leur propre spiritualité humaine ; mais ils l'ont découverte et ils la nourrissent de l'exemple de vie de Jésus de Nazareth telle que l'ont comprise celles et ceux qui l'ont suivi, génération après génération. Les fondements, les racines de cette spiritualité sont chrétiennes.

Ces chrétiens se rendent alors compte qu'ils peuvent se trouver en profonde harmonie avec des personnes dont l'itinéraire intérieur peut cependant être tout différent du leur. Ils découvrent que celles-ci se sont aussi donné une authentique spiritualité humaine et que c'est à ce niveau qu'ils se retrouvent en communion. Dans nos pays, ce sont souvent des gens qui se disent non concernés par l'Eglise, qui ne se reconnaissent pas chrétiens, et que l'on retrouve au coude à coude dans des positions et des engagements partagés. Nombre d'entre eux, si on les interroge, se déclareront agnostiques, voire athées…

Ne sont-ils cependant pas habités au plus intime, tout comme nous, par un essentiel qui les inspire ? Qu'importe finalement si cet Indicible, ils ne peuvent l'appeler "Dieu". C'est sans doute parce que leur expérience de ce mot, tel que véhiculé par la religion présente dans leur environnement social, ne peut correspondre pour eux à la profondeur du mystère qui les habite.

La mondialisation aidant, on peut aussi rencontrer des croyants d'autres religions avec lesquels nous nous découvrons en harmonie, par leur souci de l'autre, leur engagement ainsi que par leur intériorité. Ce sont là des rencontres d'une richesse totalement inattendue mais où la communion, fruit de ce partage intime, est source d'un grand bonheur. Ces rencontres supposent, pour eux comme pour nous, qu'ils ont pu découvrir dans leur propre religion quelque chose – quelqu'un ? - de vivant, source de leur spiritualité humaine propre et qui les nourrit au plus intime. C'est à ce niveau que notre rencontre s'est réalisée. Que chacun ait ses racines personnelles dans la rencontre de personnes de sa propre religion n'y fait aucun obstacle. A voir la désaffection que vivent d'autres religions de la planète, face à la modernité que la globalisation leur impose, on a tout lieu de penser qu'elles traversent aussi une crise face à elle, tout comme notre christianisme.

Ainsi la modernité nous a-t-elle donné accès à la pensée personnelle ; elle fait désormais partie de nous-mêmes. Elle nous fait aussi découvrir, au plus intime de nous-mêmes, le Mystère qui nous habite et que l'on peut appeler Dieu. Voilà qu'elle nous entraine à nous construire chacun notre propre spiritualité humaine. Celle-ci ne dépasse pas une religion qui ne s'est pas sclérosée. Mais elle rend indispensable le retour de cette religion à la richesse de son expérience fondatrice souvent au-delà des constructions postérieures qui l'ont institutionnalisée. Ses disciples peuvent alors y retrouver leurs racines et y nourrir leur propre spiritualité.

On ne peut que penser que c'est en reconnaissant l'existence de cette spiritualité en chacun des humains, en la développant et en la partageant, que ceux-ci parviendront à s'unir et à unir leurs efforts. Ils pourront alors développer une société humaine plus fraternelle, respectueuse des besoins de chacun, et changer des comportements qui, sinon, entraineront rapidement notre planète à sa perte.

Edouard Mairlot

(1) Ce texte est inspiré du livre de M. Bellet, prêtre et penseur chrétien reconnu en France : LA QUATRIEME HYPOTHESE. Sur l'avenir du christianisme. Desclée de Brouwer (2001). Nous en avions déjà parlé dans le premier numéro de LPC 1/2008. (retour)
(2) Quelqu'un ne peut exprimer son vécu religieux qu'en utilisant les données de la culture dans laquelle son auteur est immergé et donc en utilisant les concepts et la langue de son temps. Ce vécu ne peut s'exprimer qu'au moyen de " mots humains, rien qu'humains, de mots datés, passés, dépassés…qui sont en même temps Parole de Dieu datée, passée, dépassée". Cette citation est d'un exégète canadien, André Myre, dans POUR L'AVENIR DU MONDE : La résurrection revisitée. Ed. Fides 2007. (retour)
(3) Il s'agit d'un livre essentiel pour notre sujet : la mutation de l'Eglise. Il s'intitule en espagnol : OTRO CRISTIANISMO ES POSIBLE. Fe en lenguaje de modernidad. (Ed. Abya Yala, Quito, Ecuador, 2008). Ce titre se traduit en français : "Un autre christianisme est possible : la foi en langage de modernité ". (retour)
(4) Ce passage du texte se borne à citer un livre essentiel sur notre sujet : HONEST TO GOD de l'évêque anglican John A. T. ROBINSON, publié déjà en 1963, et présenté dans LPC 6/2009. Les pages citées renvoient à la traduction française sous le titre DIEU SANS DIEU (Nouvelles Editions Latines 1964). Ce livre eut, dans bien des pays, un retentissement énorme, puis sembla tomber dans l'oubli. Sans doute les temps n'étaient ils pas assez mûrs pour l'intégrer. Il est cependant, selon nous, plus que jamais actuel. D'autres auteurs ont depuis fait leur cette ligne de pensée. Ainsi Bernard Feillet : L'ETINCELLE DU DIVIN (DDB 2005), ou Maurice Bellet (déjà cité ici) : DIEU, PERSONNE NE L'A JAMAIS VU (Albin Michel 2008). (retour)
(5) ) L'expression est de R.LENAERS dans son livre cité. Au langage hétéronome, qui renvoie à un univers fait de la terre et du ciel, demeure de Dieu, il oppose le langage autonome, sans référence à un ciel, demeure du divin. Il deviendra langage théonome en nous faisant découvrir que le monde est en fait rempli de Dieu, en son plus intime… Cette distinction lui permet de reconnaitre, dans l'ensemble du langage de l'Eglise, ce qui est définitivement dépassé, à démonter et à remplacer, parce que fondé sur l'hétéronomie. L'on retrouve ainsi l'essentiel, « le bébé dégagé de l'eau du bain », et l'on peut sereinement quitter un ancien monde qui s'effondre, comme la statue du roi Nabuchodonosor, et nous mettre en marche vers un autre christianisme. (retour)
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1 avril 2010 4 01 /04 /avril /2010 12:07
Vers une nouvelle théologie expérimentale. (1)
Christiane Bassine
LPC n° 9 / 2010

La lecture de Hans Kung "Une théologie pour le troisième millénaire" et, de Joseph Moingt, "L'homme qui venait de Dieu" et sa suite notamment, donnent à penser qu'un tournant est pris par une partie au moins de la théologie contemporaine, vers une intégration de l'expérience humaine dans son système de pensée. On semble donc passer d'une théologie purement spéculative à une théologie tentant d'intégrer l'expérience que les hommes peuvent faire de Dieu. Reste à savoir si cette évolution est celle de la théologie elle-même ou une conséquence de l'effacement progressif des philosophies classiques qui avaient influencé considérablement le discours de l'Eglise catholique, notamment par les écrits des incontournables Augustin et Thomas d'Aquin. Par l'apparition de la critique historique dans la panoplie des sciences humaines, l'exégèse historico-critique, appliquée tant au Nouveau qu'au Premier Testament, a influencé les théologiens vers des perspectives humaines qui étaient jadis sans guère d'influence sur leur pensée.

Toutefois, des voix s'élèvent (Eugen Drewermann, "Fonctionnaires de Dieu", 1989) pour vouloir aller plus loin encore : "Avec cent cinquante ans de retard, Vatican II permit un grand progrès de la pensée et de la recherche authentique en prenant au sérieux la méthode historico-critique et en autorisant les théologiens catholiques à recourir à elle pour interpréter la Bible. Mais il y a maintenant un autre pas beaucoup plus important à faire, et il n'a que trop tardé : renoncer à l'idéal unilatéral d'objectivité propre à cette exégèse au profit de procédures d'interprétations fondées sur la psychologie des profondeurs, celles qui sont à même de faire voir la part de vérité humaine qu'il faut reconnaître de soi dans les différentes formes de récits de la Bible : traditions, légendes, mythes, visions, etc."

Il existe encore de grandes réticences dans l'Eglise pour aller dans ce sens qui met évidemment en cause la survenance peu attendue de l'inconscient, individuel et collectif, et le poids singulièrement gênant de la sexualité et de la culture. Il faudra vaincre ces réticences peu à peu, en même temps sans doute que la psychanalyse et les méthodes psychologiques d'analyse des phénomènes humains auront évolués vers un discours rassurant pour tous, ce qui n'est peut-être pas tout à fait le cas aujourd'hui.

Le raidissement actuel des positions vaticanes s'explique peut-être bien par l'émergence de nouvelles approches de la théologie, pour ne pas dire de différentes théologies : celle bien connue de la libération, mais aussi celle du Process (2), celle des femmes, l'africaine, l'asiatique, et nombre d'autres qui viennent au jour presque comme des champignons et qu'ignorent la plupart des chrétiens même cultivés.

Christiane Bassine

(1) Au moment de publier cet article, j'apprends que Paul Tihon, théologien belge, vient de publier un ouvrage "Libérer l'évangile" traitant mutatis mutandis (3), de ce sujet de manière évidemment plus complète. (retour)
(2) La théologie du Process dit que Dieu évolue avec l'homme, que la création est l'activité continuelle et essentielle de Dieu. (retour)
(3) "Mutatis mutandis" : En faisant les changements nécessaires. (retour)
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1 octobre 2009 4 01 /10 /octobre /2009 11:51
Église et démocratie.
Christian Bassine
LPC n° 7 / 2009

On entend parfois dire que l'Eglise n'est pas une démocratie et qu'étant "d'ordre surnaturel" elle n'a pas à calquer ses attitudes sur les démocraties occidentales. Que faut-il en penser ?

L'histoire nous amène à constater que l'autorité effectivement détenue par un gouvernant, un prince ou un responsable de quelque institution ne repose pas fondamentalement sur la crainte qu'il inspire ou sur un pouvoir coutumier, légal, constitutionnel ou statutaire, mais bien par le crédit, on dirait aujourd'hui par le "leadership" dont bénéficie le dirigeant. Par leadership il ne faut pas entendre seulement l'aptitude charismatique à commander, diriger ou organiser : il faut avant tout inspirer confiance. Car c'est cela "avoir du crédit" : c'est être cru ! Il est nécessaire d'apporter aux dirigés des solutions aux problèmes et difficultés qu'ils vivent, et donc être ainsi effectivement "crédible".

Donner foi aux actes, et pas seulement aux paroles des dirigeants, telle est la question de confiance posée à tout homme ou toute femme politique ou public. Le discrédit - le mot n'est pas innocent - s'installe quand la confiance est ébranlée : les politiques en savent quelque chose depuis quelques années, mais aussi les financiers, les magistrats et les dirigeants des grandes entreprises qui ont depuis peu rejoint le rang des suspects.

Qu'en est-il des hommes (il n'y a pas de femmes !) d'Eglise ? Pourquoi ce discrédit ? Pourquoi cette perte visible d'autorité ?

En fait, l'Eglise a cessé d'inspirer confiance quand elle n'a plus apporté aux hommes des raisons d'espérer en son intercession, quand elle a usé d'un langage ésotérique inaccessible aux fidèles, fondant l'expression de sa doctrine sur une théologie figée refusant de prendre en compte les acquis de la science, en masquant la simplicité du message évangélique et de la vie de Jésus sous des dogmes, en traitant les fidèles comme des sujets ignorants des réalités modernes et en se prétendant la seule capable de détenir la vérité, au nom d'une autorité prétendument divine.

Il incombe aujourd'hui à l'Eglise de découvrir une dimension nouvelle de l'autorité, d'en redécouvrir toute l'étendue. L'autorité légitime est, à l'origine, un appel au citoyen, à la personne au nom du bien commun - de la cité, de l'entreprise, de la communauté, de l'Eglise - appel qui, étant entendu et compris, se transforme en "adhésion" libre de l'appelé au bien défini et compris comme commun. Ce double mouvement d'appel et d'adhésion entraînant l'existence, l'émergence effective de l'autorité et assurant la stabilité du régime et des institutions. On peut dire, en d'autres mots, qu'il n'y a pas d'autorité stable, vraie et effective sans consensus bilatéral, sans alliance des gouvernants et des gouvernés. Seul dans son palais, le Roi n'est qu'un symbole inopérant, et le Pape, seul, à Rome, peut-il être plus qu'un symbole ?

Invoquer l'autorité "divine" pour asseoir celle de l'Eglise est devenu impossible, l'institution visible ayant épousé des siècles durant et sans restrictions les modèles politiques en vigueur, elle ne peut se prétendre surnaturelle pour le motif qu'elle porte au monde et relaie un message spirituel. L'appel que l'Eglise adresse aux fidèles au nom des valeurs de l'évangile doit être "confirmé" par l'adhésion du peuple chrétien, et c'est à ce moment seulement que naît la confiance, la foi des personnes envers l'Eglise et sa hiérarchie. Si on s'en rapporte à la vie de Jésus lui-même, en a-t-il été autrement lorsqu'il parlait aux foules qui l'entouraient ? Aurait-il été crucifié s'il n'avait gêné le pouvoir en place par l'autorité de fait qu'il manifestait ? Quel serait aujourd'hui le "crédit" du christianisme si des disciples et des fidèles nombreux n'avaient suivi Jésus à travers la Palestine ? Si ensuite, des apôtres n'avaient consenti à lui demeurer fidèles durablement et malgré tout, malgré la mort quelquefois ?

L'autorité religieuse, comme toute autre, doit impérativement recevoir la confirmation populaire pour arriver au jour et pour jouer le rôle qui lui est dévolu, à savoir inspirer confiance et grâce à cela être entendue. Si l'Eglise a souvent souligné qu'elle n'est pas une démocratie, elle a néanmoins besoin d'un consensus de type démocratique qui ne peut exister qu'en vertu de ce mouvement réciproque de confiance et d'alliance entre elle et ses fidèles.

D'ailleurs, la Bible même, en sa Genèse, ne fait-elle pas commencer l'histoire du peuple d'Israël par l'acte d'Alliance que Dieu fit avec son peuple: "Je serai ton Dieu, tu seras mon peuple" ?

Christian Bassine

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1 octobre 2009 4 01 /10 /octobre /2009 11:41
John Shelby Spong Charles Darwin et l'Église d'Angleterre. (1)
John Shelby Spong (2)
LPC n° 7 / 2009

L'automne dernier, l'Église d'Angleterre (anglicane) a présenté des excuses pour son attitude négative à l'égard des théories de Charles Darwin, soit environ 150 ans après la publication de son fameux livre. L'Église a reconnu qu'elle avait appliqué de manière exagérée un principe de précaution, qu'elle avait eu un comportement trop émotionnel et qu'elle avait considéré comme de la ferveur anti-évolutionniste une attitude de jugement.

Cet acte courageux consterne les fidèles qui croient au créationnisme et jugent que les idées de Darwin sont opposées à l'enseignement traditionnel de l'Église.

Le texte d'excuse a été écrit par le Rév. Malcolm Brown, directeur du département ecclésiastique de mission et de relations extérieures. Il dit que la réponse des chrétiens à la théorie de Darwin de la sélection des espèces n'a fait que répéter leur erreur du 17ème siècle concernant Galilée.

Il écrit : "Charles Darwin, 200 ans après votre naissance, l'Église d'Angleterre vous doit des excuses pour ne pas vous avoir compris, pour s'être laissée entraîner par sa première réaction et pour avoir continué à promouvoir une fausse compréhension de vous. Nous nous efforçons de pratiquer les vertus traditionnelles de « la foi recherchant la compréhension » et nous espérons bien nous améliorer".

L'Église admet que pour certains chrétiens, l'opposition à l'évolutionnisme est toujours "un test de fidélité" enraciné dans l'idée que le christianisme est menacé.

Je suis heureux d'apprendre que l'Église d'Angleterre s'excuse auprès de Darwin pour avoir récusé l'évolution. Mieux vaut tard que jamais. Mais ces excuses me semblent plutôt embarrassantes. Darwin n'a pas besoin des excuses de l'Église. Sa théorie est maintenant mondialement admise dans les milieux scientifiques. L'évolution fait partie des programmes scolaires. La science médicale l'utilise et la découverte de l'ADN interdit désormais d'affirmer qu'il s'agit d'une "théorie non prouvée".

Le fait qu'il y ait encore quelques âmes pieuses dans le monde pour croire que la Bible réfute Charles Darwin et qu'il est de leur devoir de chrétiens de s'opposer à lui, ne fait plus guère le poids.

Il est lamentable mais il est typique que les autorités de l'Église aient officiellement résisté à Darwin depuis 150 ans. On se souvient aussi que c'est seulement en décembre 1991 que le Vatican a finalement admis que Galilée avait raison et c'était 40 ans après le premier voyage spatial ! Si Galilée s'était trompé, le Spoutnik serait entré en collision avec la voûte dont parle la Bible, qui sépare le ciel de la terre !

Je voudrais suggérer aux responsables de l'Église d'Angleterre de mettre maintenant en pratique les conceptions démontrées par leur apologie de Darwin.

En effet, la doctrine de l'Évolution met en cause le mythe chrétien d'un monde créé parfait, de sa chute dans le péché, de son salut réalisé par Jésus et de la restauration par la foi de notre statut d'hommes à l'image de Dieu.

Si Darwin avait raison de dire que nous avons évolué depuis l'état primitif d'une cellule originelle jusqu'à celui de créatures complexes conscientes, il n'y avait donc pas d'état de perfection dont on aurait pu tomber, pas de chute dans le péché, pas de nécessité d'un salut divin et pas de restauration dans un état de perfection qui n'a jamais existé.

C'est donc toute la manière de comprendre le ministère de Jésus qui doit être repensée, ce qui va sérieusement modifier le style des responsables de l'Église.

La liturgie du dimanche matin ne peut plus mentionner "la chute dans le péché". Il faut aussi retirer le mantra que "Jésus est mort pour mes péchés". L'explication traditionnelle de l'eucharistie doit être révisée.

Il faut prendre conscience que l'on ne s'adresse plus à ceux qui ont besoin d'être sauvés de la chute mais à ceux qui n'ont pas encore achevé leur évolution vers une humanité parfaitement achevée. Le rôle de Jésus est de nous rendre capables d'être pleinement humains et non pas de nous sauver du péché.

Je suis satisfait de voir l'Église d'Angleterre commencer à entrer dans le 20ème siècle. Je serais encore plus heureux lorsqu'elle commencera enfin à pénétrer dans le 21ème siècle.

John Shelby Spong

(1) Sur le site "Protestant dans la ville"- traduction Gilles Castelnau. (retour)
(2) John Shelby Spong est évêque épiscolien émérite de Newar (New York). Il n'élabore pas une pensée théologique personnelle ou nouvelle. Il se contente de présenter de manière précise et interpellante les conceptions émises depuis plusieurs décennies par les théologiens libéraux et il rejoint en général ce qu'une bonne partie des gens pensent plus ou moins secrètement. (retour)
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