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1 juillet 2011 5 01 /07 /juillet /2011 22:50
À propos de l'eucharistie…
Une réflexion proposée par La Paroisse Libre de Bruxelles
Jean Gondry
LPC n° 14 / 2011

Dans son numéro N° 9/2010, la L.P.C. s'est posé un certain nombre de questions au sujet de l'eucharistie. De son côté, la Paroisse Libre de Bruxelles a édité en avril 2010 une brochure intitulée "L'eucharistie à la Paroisse Libre: Théologie et célébration" et sous-titrée "Un instrument pour la réflexion et l'évaluation". (1)

Cette étude a été réalisée par un groupe mandaté pour préparer une évaluation de nos célébrations et, à cette fin, rappeler le sens de la célébration eucharistique.

Comme on le sait, la célébration eucharistique est le "mémorial" du dernier repas de Jésus avant sa mort et, depuis près de 2000 ans, les chrétiens n'ont cessé de faire mémoire de ce dernier repas de communion de Jésus avec ses apôtres. Cette longue tradition a donné lieu à des avancées théologiques et liturgiques mais aussi à des errements et des déviations qui ont laissé des traces jusqu'à nos jours.

Si nous nous posons la question "quel serait de nos jours le type de célébration qui répondrait le mieux aux intentions de Jésus et au contexte de notre époque", il nous faut:

1) remonter à l'origine du christianisme, c'est à dire aux Évangiles, aux textes des témoins et aux pratiques liturgiques des premières communautés.

2) interroger la tradition de manière critique, c'est-à-dire en tenant compte des critères permettant de distinguer les avancées des déviations.

Pour cette double démarche, nous avons consulté la théologie contemporaine de l'eucharistie (notamment Hans Küng), laquelle prend en compte les acquis des sciences humaines : l'exégèse historico-critique, l'histoire, la sociologie, la phénoménologie des religions, ainsi que le sens de la foi du peuple de Dieu et le "croyable disponible" (P.Ricoeur) de notre époque.

Le résultat de cette recherche a été structuré comme suit :

Chapitre 1. Le sens de l'eucharistie: A. La liturgie de la parole : l'Évangile proclamé et partagé B. La dernière Cène: Ce que Jésus a fait ce soir-là. C. "Faites ceci en mémorial de moi"

Chapitre 2. Tradition et déviations. Quelques problématiques: A. Présence réelle et transsubstantiation B. L'eucharistie est-elle un sacrifice ? C. La présidence de l'eucharistie.

Outre notre objectif de mieux approfondir le sens et le rôle de nos célébrations, nous savions que cette brochure nous aiderait également à rendre compte du sens de nos "messes", et cela dans un langage accessible à nos contemporains. Comment peut-on encore croire aujourd'hui que le prêtre, en prononçant les paroles de la consécration, transforme le pain et le vin en corps et sang du Christ ?

Jésus était physiquement présent lors du dernier repas pris avec ses disciples. Après sa résurrection, c'est Jésus Fils de Dieu qui est présent, cette fois en Esprit. N'avait-il pas dit : "Là où deux ou trois se trouvent réunis en mon nom, je serai au milieu d'eux." (Mt 18,20 )

Le pain rompu et la coupe de vin symbolisent cette présence en Esprit, laquelle est bien réelle.

Lors du choc culturel des invasions barbares, il se produisit une perte du sens du réalisme symbolique. Alors que, pour les évangélistes et leurs lecteurs, "Les symboles sont leur univers de pensée" (2), les paroles "ceci est mon corps" et "ceci est mon sang" sont prises au sens littéral, physique.

Pour "expliquer" cette transformation, Thomas d'Aquin et ensuite les néoscolastiques feront appel à la philosophie d'Aristote, en particulier aux concepts de substance et d'accident : la substance du corps et la substance du sang du Christ seraient réellement transformées en son corps et en son sang, les accidents ou espèces demeurant tels quels.

Cette théorie thomiste et néothomiste n'a plus aucun crédit à l'heure actuelle, mais l'Église officielle semble encore s'y référer.

Pour nous modernes, il nous est impossible d'admettre que le pain soit transformé en corps physique du Seigneur et le vin en son sang. Nous savons que Dieu n'intervient pas dans les lois de l'univers. Une telle transformation ne fait pas partie du "croyable disponible" (P.Ricoeur) de notre époque.

L'adoration de l'hostie, et même l'élévation de celle-ci après la "consécration", sont des traces liées à la croyance en la transsubstantiation. Ce qui est grave, c'est que, pour des hommes ou des femmes du XXIème siècle, ceci relève d'une mentalité magique. En maintenant de telles croyances et de telles pratiques, le catholicisme risque de perdre toute crédibilité. (Cfr.Ch.2, A) Ceci n'est évidemment qu'un exemple parmi d'autres.

D'autres déviations importantes ont concerné la présidence de l'eucharistie.

Comme on le sait, dans l'organisation actuelle de l'Église catholique romaine, seuls les prêtres et les évêques sont autorisés à présider les célébrations eucharistiques. En vertu du "sacerdoce" qui leur a été conféré par l'ordination, ils sont considérés comme les seuls pouvant "consacrer" validement le pain et le vin. En outre, au sein de l'Église latine, ce sacerdoce est réservé aux seuls célibataires de sexe masculin.

Suite à la pénurie croissante de prêtres, diverses propositions de type pastoral ont suggéré de confier la présidence des communautés, et en conséquence de l'eucharistie, à des baptisés choisis par la communauté, hommes ou femmes, mariés ou célibataires, éventuellement pour une durée limitée. Mais Rome n'entend pas modifier les règles actuelles et refuse jusqu'à présent tout débat.

Énumérons brièvement ces déviations : (cfr.Ch2,C)

1. Les religions antérieures au christianisme comportaient une caste sacerdotale ayant pour fonction de servir d'intermédiaire entre le peuple et le ou les dieu(x). Avec le christianisme, Jésus est le seul médiateur entre Dieu son Père et l'humanité : Jésus est le seul prêtre, le Grand prêtre de la nouvelle alliance. "Le chrétien qui croit et qui est baptisé n'a plus besoin d'aucun médiateur humain pour trouver la communion avec Dieu dans le Christ et pour conserver cette communion. Tout croyant, en tant que membre de la communauté, mais aussi en tant qu'homme parmi les autres et pour les autres, se trouve, vis-à-vis de Dieu, dans une immédiateté définitive que, même au sein de la communauté, aucun homme ne peut lui ravir, et qu'aucune autorité humaine ni même ecclésiastique ne peut interrompre!"(4) Il s'agit là, dans l'histoire des religions, d'une nouveauté inouïe, unique.

Alors que les premiers chrétiens évitaient soigneusement toute confusion à ce sujet, dès le IIIe siècle, les responsables des communautés se sont progressivement "sacerdotalisés".

Il a fallu attendre Vatican II pour que soit remis en lumière le sacerdoce universel du Peuple de Dieu (Jn 10,36). Mais jusqu'ici Rome n'en a pas tiré les conséquences.

2. Autres déviations : la concentration du rôle du prêtre sur le "pouvoir de consacrer" le pain et le vin. Cette dérive est en quelque sorte la résultante du "matérialisme eucharistique" et de la sacralisation du prêtre. D'une façon générale la compréhension des sacrements a été handicapée par l'imprégnation exagérée des catégories juridiques : compétence, conditions de validité, de licéité, qui ne conviennent guère pour rendre compte des réalités symboliques.

Faut-il un prêtre pour qu'il y ait eucharistie ?

Il nous semble que nous ne pouvons mieux faire ici que de citer Gérard Fourez (3) : "Qu'est-ce qui fait qu'il y a une eucharistie ? Est-ce la présence du prêtre ou l'existence d'une communauté qui, à la suite de Jésus, dit : "Voici ma vie que je donne ?" Ce ne sont pas les paroles de la consécration qui font qu'il y a eucharistie et que Dieu est présent. C'est l'engagement de la communauté suscité par l'Esprit et par l'Évangile. C'est ainsi que, quand une communauté se réunit pour faire mémoire - en paroles et en actions - de la bonne nouvelle en Jésus-Christ, elle célèbre l'eucharistie, qu'un prêtre ordonné soit présent ou pas. De plus, en agissant ainsi, les individus rassemblés deviennent une communauté d'Église, Corps du Christ.

Cela ne veut pas dire qu'il ne faille pas des ministres (des serviteurs) de la communauté, pour la réunir, pour parler en son nom, pour proclamer le pardon de Dieu, pour dénoncer en son nom les injustices, pour accueillir en son nom de nouveaux membres, pour animer des réunions et des célébrations, etc. L'important, c'est que la communauté soit vivante et libératrice. Le rôle d'un prêtre, c'est de rendre cela possible ; mais, sans prêtre, une communauté peut aussi être vivante et libératrice. Ce fut un des grands apports du Concile de restaurer la primauté de la communauté ecclésiale par rapport à ses ministres".

Comment situer dans ce cadre les pratiques actuelles de la Paroisse Libre ? Sur le plan de la fidélité à la tradition, nous nous sentons tout à fait en phase avec les premières communautés chrétiennes, c'est-à-dire avec la perspective et les pratiques néotestamentaires.

Par contre, non sans une longue réflexion, nous avons décidé de transgresser certaines des prescriptions actuelles qui, pour nous, font obstacle à une pratique vivante de l'eucharistie et correspondent à une théologie dépassée. Le moment d'histoire qui nous est donné à vivre légitime de telles transgressions.

Jean Gondry

(1) Cette brochure peut-être obtenue chez Marie-Christiane Snoy-Terlinden, Rue des Cottages 30, 1180 Bruxelles. mcterlinden@gmail.com ou éventuellement 02/343.71.26. moyennant le versement de 6 euros (frais d'envoi compris) au compte BE07 0014 9423 3466 de la Paroisse Libre (retour)
(2) Philippe Bacq et Odile Ribadeau Dumas "Un goût d'Évangile, Marc, un récit en pastorale" Ed lumen Vitae, 2006 p232 (retour)
(3) Gérard Fourez, in Revue Communautés en marche n°77, p.38-40, article "Faut-il un prêtre pour qu'il y ait une messe? La difficile sortie d'un catholicisme magique" (retour)
(4) Hans Kûng, "Qu'est-ce que l'Eglise?" Ed. Desclée De Brouwer 1990, Distribution Cerf, p.153 (retour)
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1 avril 2010 4 01 /04 /avril /2010 13:53
Alain Dupuis La Cène : ni trop, ni trop peu.(1)
D'après un texte de André Gounelle (2) ainsi intitulé
présenté et commenté par Alain Dupuis
LPC n° 9 / 2010

Parmi les questions de fond qui sont de plus en plus sujettes à débats dans le monde chrétien, il en est une centrale, autour de laquelle semble cristalliser toutes ses querelles internes, c'est le sens et la place du "repas du Seigneur" dans la vie de la communauté des disciples de Jésus.

Le professeur André Gounelle nous a autorisé à reproduire dans les pages de la revue tout ou parties d'un texte qu'il vient de publier sur la place, la signification et la fréquence de la célébration de la Cène, dans les diverses traditions chrétiennes issues de la Réforme depuis le 16ème siècle. Nous tenterons, dans un premier temps, en recourant à de nombreuses citations de l'auteur, de souligner l'intérêt de ce rapide survol historique du destin de ce "sacrement" dans le monde de la Réforme. Dans ce contexte, la libération des opinions (même si parfois très encadrée) permit, il y a déjà longtemps, que soient ouvertement posées toutes les questions… qui se posent encore aujourd'hui à tous, avec acuité. Puis, par choix concerté de la rédaction, nous reproduirons in-extenso la conclusion d'André Gounelle qui, loin de fermer le débat, nous semble lui redonner toute son actualité, bien au-delà des seules Églises de tradition réformée.

1 . Signification de la Cène

Ici, l'auteur expose les trois grands courants de pensée et de pratique qui se sont peu à peu mis en place dans le protestantisme, concernant la Cène.

Il analyse d'une part la thèse luthérienne, puis la thèse dite radicale, et enfin, la thèse réformée, qui, clairement, par son équilibre, recueille sa faveur.

- A propos de la thèse luthérienne, il écrit (c'est nous qui soulignons) : A l'une des extrémités de l'éventail, du côté de ceux qui accordent une importance capitale, fondamentale au sacrement, se situe le Réformateur Martin Luther. Très marqué par le catholicisme dont il se détache difficilement, imprégné de la pratique sacramentelle qu'il a connue au couvent, et qui faisait de la communion un moment majeur de la vie chrétienne, Luther tend à donner à la Cène une fonction et une valeur essentielles.

Il montre ensuite que la doctrine luthérienne qui affirme que le pain et le vin, tout en restant ce qu'ils sont, deviennent corps et sang du Christ, confère à ces deux éléments une valeur surnaturelle, comme pour le catholicisme traditionnel.

André Gounelle précise par ailleurs la position luthérienne concernant la conception des "sacrements" en général : Luther attribue un rôle décisif aux sacrements. Il affirme qu'ils apportent le salut, qu'ils transmettent la grâce (…). Le Réformateur écrit :

"Dieu a commandé que nous nous fassions baptiser, ou nous ne serons pas sauvés. Nous prenons la Cène afin d'y obtenir la rémission de nos péchés."

Ainsi, selon l'auteur, pour Luther, les sacrements ne sont pas seulement des signes (à l'image d'une lampe témoin qui indique que le courant électrique passe, ce qui est la position réformée). Ils sont les instruments dont Dieu se sert pour nous atteindre (…). L'eau du baptême, le pain et le vin de la cène communiquent sa grâce.

Ce qui n'empêche pas la doctrine et la pratique luthériennes de la Cène de se distinguer sérieusement de la "spiritualité dominante de son époque" en niant à la célébration de la Cène toute portée sacrificielle et, surtout, en mettant la Parole au cœur de la célébration.

- Puis l'auteur aborde ce qu'il appelle la thèse radicale.

Autant quand il s'agissait de Luther, André Gounelle faisait remarquer, à bon escient, l' "imprégnation" catholique (on pourrait ajouter médiévale) qui explique les positions du Réformateur, autant on peut regretter que, concernant la thèse radicale, il ne cherche pas davantage à situer ses exemples dans le contexte anglo-saxon des 17ème et 19ème siècles, ou le monde sécularisé qui est le nôtre.

Ce courant professe l'abstention de toute célébration sacramentelle, Cène comprise.

En premier lieu, il cite l'exemple des quakers, qui, dès le 17ème siècle, abolissent la célébration du baptême comme de la Cène. Selon l'auteur, les quakers reprochent à ces sacrements de favoriser une religion conformiste et formaliste qui se fonde et se centre sur des rites et des liturgies et non sur la foi du cœur et la sanctification de la vie. Ils considèrent aussi que les querelles et les persécutions autour de ces sacrements les ont complètement disqualifiés. Barclay, le principal théologien quaker, admet que ces rituels de substitution auraient eu leur utilité pour aider les premiers chrétiens à se démarquer de leurs rites juifs ou païens d'origine. Ils se seraient ensuite maintenus parce que l'Eglise a manqué à sa mission ; elle n'a pas su mettre en place une authentique spiritualité.

Toujours selon cette thèse radicale, version quakers, les sacrements ont dégénéré en superstition et, au lieu d'aider la vie chrétienne, l'alourdissent, la compliquent et l'entravent.

En second lieu, l'auteur évoque l'exemple de la mouvance piétiste et, en particulier, de l'Armée du Salut. Il cite Catherine Booth, co-fondatrice, avec son mari, au 19ème siècle, de l'Armée du Salut :

"La vie spirituelle est menacée dans son existence par la tendance invétérée du cœur humain qui le pousse à se reposer sur des formes extérieures plutôt qu'à rechercher la grâce intérieure. Pour qui connaît quelque peu l'histoire de l'Eglise, il est clair que la valeur exagérée accordée aux cérémonies a freiné l'extension du christianisme. Combien de fois la marche triomphale de ses puissants champions s'est arrêtée pendant que, désertant la bataille avec les forces du mal, ils se querellaient entre frères à propos de formes futiles."

Entrave à la vie intérieure, les rituels, à cause des incessantes disputes qu'ils provoquent, détourneraient donc les chrétiens de leur mission dans le monde (…) qui consiste à annoncer l'évangile et à secourir les malheureux.

Puis, troisième exemple, André Gounelle évoque un courant très contemporain qui se manifeste parfois dans les assemblées synodales de l'Eglise Réformée, représentant des chrétiens qui plaident pour un engagement pratique concret et qui voient dans les sacrements une affaire de sacristie. Pour eux, les discussions et préoccupations concernant les sacrements relèvent d'une conception étroite… voire obscurantiste de la vie chrétienne. Elles servent d'alibi à une fuite devant les véritables enjeux de notre époque.

Ensuite de quoi, André Gounelle expose, assez longuement, la thèse réformée.

La présentant comme une voie moyenne qui, selon lui, reprend des éléments et récuse les excès de l'une comme de l'autre thèse exposée auparavant, il la résume dans ces termes :

    • Les sacrements n'apportent pas la grâce, ni ne confèrent le salut.
    • Le croyant est sauvé par le Christ et non par une cérémonie quelle qu'elle soit.
    • Le sacrement se contente de signaler une présence qui existe antérieurement à lui, et de renvoyer à une grâce qui agit indépendamment de lui.
    • Parce que nous sommes des êtres de chair et de sang, nous éprouvons de la peine à percevoir des réalités purement spirituelles ; nous avons besoin qu'elles soient dites, exprimées, concrétisées ; les sacrements servent à cela.
    • (…) les réformés classiques reconnaissent à la Cène une fonction ecclésiale. Elle fait voir la communauté ecclésiale (…). L'action de l'Esprit reste secrète, cachée, (…) d'où l'utilité de la Cène. Elle permet d'extérioriser ce qu'on vit intérieurement. (…) La Cène fait apparaître… aux yeux de tous, de ceux qui en font partie, comme de ceux qui lui sont extérieurs, l'Église à laquelle on appartient invisiblement par la foi.

2 . La célébration de la Cène

Dans ce paragraphe, toujours dans le registre du "Ni trop, ni trop peu" du titre, l'auteur s'étend très longuement, cette fois-ci, sur le "contenu" et la fréquence de la célébration de la Cène.

- Le contenu : l'enjeu ici est la place relative accordée à la prédication dans le déroulement de la cérémonie.

En premier lieu, l'auteur évoque une position qui serait celle du "catholicisme classique", dans lequel la célébration eucharistique est le cœur, le sommet, le point culminant du culte que l'Église rend à Dieu. (…) Ce qu'on nomme la liturgie de la Parole a pour fonction principale de la préparer (…). A la limite… on peut se passer de l'homélie, voire d'une lecture de la Bible, l'eucharistie se suffit. (…) et là où l'eucharistie n'a pas lieu, on a un office secondaire, qui a une portée et une valeur moindres, qui est d'un ordre et d'un niveau inférieurs.

En second lieu, il évoque un courant de spiritualité et une théologie de type luthérien qui accorde une valeur égale à la prédication et au sacrement. Selon ce courant, il convient de conjuguer et d'associer systématiquement prédication et sacrement.

Enfin, il s'attarde longuement sur la position de ceux qu'il appelle "les Réformés classiques". Position qui se refuse à accorder une place centrale aux sacrements dans le culte.

Pour ce courant, au cœur de toute célébration évangélique, il faut mettre la lecture, l'étude et la méditation des Écritures. Il insiste très fortement sur la priorité de la prédication. Ces mêmes "Réformés classiques" jugent complet un culte sans célébration de la Cène. Par contre, on refuse catégoriquement de célébrer une Cène si une prédication ne la précède pas, ce qui serait tomber dans la superstition.

Il conclut que le culte réformé s'organise autour d'un seul centre : l'annonce de la Parole de Dieu, l'explication de la Bible, la proclamation du message évangélique. Tout le reste (…) en est l'auxiliaire.

- La fréquence :

L'auteur rappelle que dans l'Église (latine, note d'A. D.) encore indivise de la fin du Moyen Age, (…) l'eucharistie est célébrée chaque dimanche (…) mais les fidèles communient rarement (…). Il en résulte que l'eucharistie devient un spectacle auquel on assiste sans y participer. (…) (Les réformateurs) ont voulu une Cène moins fréquente, et plus fréquentée.

A Genève, où le culte (sans Cène) était célébré tous les jours, Calvin aurait souhaité une célébration de la Cène hebdomadaire. Mais il n'a pas été suivi et les Églises réformées en général… s'en sont tenues à quatre célébrations annuelles (de la Cène).

Puis, après un exposé assez développé des raisons de cette résistance durable, dans le protestantisme, à augmenter la fréquence de ces célébrations dans lequel nous risquerions un peu de nous égarer, André Gounelle, en guise de conclusion, amorce une réflexion très actuelle sur la place et le sens de la célébration de la Cène dans la pratique de l'Église en général, en regard avec le Nouveau Testament. Nous en reproduisons l'intégral :

Conclusion :

Au moment du Concile Vatican II, Karl Barth (3) écrivait au Père Yves Congar : "Comment pouvez-vous accorder une telle importance à l'eucharistie, alors que dans le Nouveau Testament elle occupe si peu de place ?" Deux remarques montrent la pertinence de cette question de Barth, qui, au premier abord, peut étonner.

  • Si on compare les divers récits du jeudi saint que l'on trouve dans le Nouveau Testament (il y en a quatre), l'ordre de répétition "faites ceci en mémoire de moi" qui institue le rite, n'est rapporté ou raconté ni par Matthieu, ni par Marc, ni par les manuscrits les plus anciens de Luc, et encore moins par Jean qui ne dit pas un mot d'un partage et d'une distribution de pain et de vin au cours du dernier repas de Jésus avec ses disciples avant la crucifixion (à la place, il relate le lavement des pieds). Seul Paul, dans la première épître aux Corinthiens, insiste sur cet ordre. Ce constat amène à douter de l'historicité de cet ordre de répétition attribué à Jésus. En tout cas, il indique qu'une partie des écrivains canoniques et de l'Église primitive n'a pas considéré comme très importante la célébration de la Cène. Ils n'ont pas jugé qu'elle faisait nécessairement partie du message qu'ils avaient à transmettre. Ce silence ne doit pas nous détourner de partager le pain et le vin ; il ne disqualifie pas ni n'autorise à écarter le récit de Paul. Par contre, il devrait nous empêcher d'accorder une valeur excessive à la Cène ; il fonctionne un peu comme un garde-fou contre une hypertrophie sacramentelle.
  • L'un des problèmes que rencontre l'interprétation du Nouveau Testament dans ce domaine tient à la difficulté de distinguer la Cène des repas communautaires, d'abord du groupe des disciples, ensuite de l'Église primitive. Peut-être d'ailleurs, à l'origine se confondaient-ils… ; ce qu'écrit Paul aux Corinthiens le suggère. Quoi qu'il en soit, ce n'est plus du tout le cas aujourd'hui. Nos Cènes et nos eucharisties sont des rites, des liturgies, qui n'évoquent que de manière fugitive et lointaine tout ce qui se passe et s'échange autour d'une table amicale ou familiale. Certainement nos Églises seraient plus proches des pratiques des premiers chrétiens en organisant un repas paroissial après chaque culte plutôt qu'une Cène dominicale. Chaque fois qu'on mentionne dans le Nouveau Testament un repas avec bénédiction et fraction de pain, ce qui correspond d'ailleurs aux coutumes de la piété juive, il ne s'agit pas forcément d'une Cène telle que nous l'entendons, d'un moment cultuel spécial, d'un sacrement.
    Il me semble donc que le Nouveau Testament conforte cette volonté de n'en faire ni trop, ni trop peu. L'être humain a besoin de rites, de cérémonies. On ne doit pas l'en priver, mais toujours lui rappeler leur caractère secondaire, accessoire, et ne pas faire d'un moyen pédagogique un acte magique. Je ne cache pas combien me mettent mal à l'aise certains propos que j'entends parfois dans les textes introductifs à la Cène. Quand on me dit que le pain et le vin deviennent ou portent le corps du Christ, quand on m'affirme qu'ils répètent le sacrifice du Christ, il m'arrive de m'en abstenir, par protestation, et je ne suis pas le seul. Par contre, quand on en parle comme d'un signe qui me rappelle la présence et l'action du Christ dans ma vie, qui évoque ce qu'il a fait autrefois, ce qu'il continue de faire aujourd'hui et ce qu'il fera demain, alors je la prends avec joie et avec profit, car elle prend alors son juste sens, et qu'on a su n'en faire ni trop ni trop peu.
 

André Gounelle

(1) Le titre et les sous-titres sont ceux de l'auteur.
Tous les propos qui sont de la plume même de l'auteur sont en italique. Les caractères gras dans ces propos sont le fait du présentateur. (retour)
(2) André Gounelle, protestant d'origine cévenole, occupa divers postes d'aumônerie et pastoraux, avant d'être nommé professeur à la Faculté de Théologie Protestante de Montpellier, jusqu'à sa retraite. Parmi ses nombreux ouvrages, on recommande la lecture de son " Parler du Christ", paru chez Van Dieren (Paris) en 2003. (retour)
(3) Karl Barth : théologien protestant (1886 – 1968), incontournable dans l'histoire de la théologie chrétienne du 20ème siècle. Il fut observateur au Concile Vatican II.
Yves Congar : théologien catholique français, dominicain, dont l'œuvre courageuse, rigoureuse et novatrice, touchant en particulier l'Ecclésiologie, marqua profondément l'avant-concile et le concile Vatican II où il fut expert. Très malade et très éprouvé par des persécutions vaticanes, il fut finalement réhabilité et fait cardinal peu avant sa mort. (retour)
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31 mars 2010 3 31 /03 /mars /2010 11:54
Alain Dupuis La Cène, hier… et demain ?
Alain Dupuis
LPC n° 9 / 2010

Dans notre Occident sécularisé, la tradition chrétienne catholique en particulier semblait avoir réussi, au 20ème siècle, dans la dynamique du Concile Vaticant II, à restaurer la centralité de l'eucharistie dans la vie des fidèles. Pourtant, depuis, ce pilier de la vie ecclésiale semble de nouveau fragilisé, pour diverses raisons. L'une des raisons invoquées est, bien sûr, la raréfaction des ministres ordonnés, seuls habilités à célébrer ce rituel. Mais la raison la plus profonde, rarement évoquée, pourrait être que ce rituel, dans son état actuel, est chargé de tout un univers symbolique sans plus aucun relais dans la culture en gestation…

La question abordée par André Gounelle, concernant la fréquence, ou même la disparition de cette célébration dans les divers courants du christianisme issus de la Réforme du 16ème siècle peut-elle, comme le laisse entendre la question de Karl Barth à Yves Congar, trouver sa réponse dans le Nouveau Testament ?

Un appel dépassé à l'autorité scripturaire ?

"Comment pouvez-vous accorder tant d'importance à l'eucharistie, alors que, dans le Nouveau Testament, elle occupe si peu de place ?"

Posée ainsi, la question n'est-elle pas symptomatique d'une certaine conception et d'un certain usage de l'Ecriture ?

En effet, à l'époque où s'est forgée la culture "réformée", on pouvait encore croire que les "Saintes Ecritures" étaient, seules (Sola Scriptura), la norme de la foi et de la vie de l'Eglise et que la "tradition", forcément postérieure et aléatoire, devait se soumettre à son impartial et infaillible jugement…

Depuis, les historiens et les exégètes ont mis à jour cette évidence : les Ecritures, juives comme chrétiennes, ne sont souvent que la "mise par écrit" de "traditions", de croyances et d'usages antérieurs à leur rédaction. D'une certaine manière, on a découvert, bien après la Réforme, mais sans doute grâce à elle, que dans leur rédaction, les Ecritures puisent leur crédibilité dans leur fidélité aux traditions, aux croyances et aux pratiques dont elles peuvent se réclamer, et inversement.

Une "pratique" qui s'impose aux "Ecritures"…

La question de Karl Barth reste pertinente : "Comment, en effet, se fait-il que, malgré seulement quatre brèves références scripturaires explicites aux gestes traditionnels posés par Jésus, et aux paroles qu'on lui prête à cette occasion, la célébration du « repas du Seigneur » ait pris de telles proportions dans la pensée, la vie cultuelle et la structuration de l'Eglise ?"

Or, du point de vue exégétique, ce qui saute aux yeux dans cette affaire n'est pas d'abord qu'il n'y ait que quatre brefs passages du Nouveau Testament qui évoquent explicitement l'initiative de Jésus lors du dernier repas. Au contraire, ce que retiennent les spécialistes, c'est que les 3 synoptiques et Paul (qui écrit plusieurs longues années avant toute rédaction connue des évangiles) soient unanimes à rapporter cette "tradition". Le témoignage de Paul semble bien apporter la preuve que le "repas du Seigneur", ritualisé autour du pain et du vin, faisait déjà partie de la vie cultuelle des communautés qui l'ont accueilli après sa conversion.

Il apparaît donc bien que ce n'est pas le Nouveau Testament, dans ses diverses traditions, qui a imposé ou "légalisé" cette pratique, mais bien plutôt cette pratique, déjà ancienne parmi les disciples du Messie crucifié, qui s'est imposée au témoignage unanime des auteurs néotestamentaires, à commencer par Paul, quelques vingt ans seulement après la mort du Seigneur.

Un rituel bien établi, mais pour dire quoi ?

L'exposé d'André Gounelle surprend un peu : il ne semble faire aucun lien entre la place que tient la Cène ou l'Eucharistie dans la vie des églises et le sens, la portée théologique et spirituelle que la Communauté ecclésiale a pu attribuer à ces actes et ces paroles du Maître.

Historiquement, il ressort de Mt 26, 26-27 ; Mc 14, 22-23 ; Lc 22, 19-20 ; 1 Co 11, 24-25, que, lors du dernier repas communautaire juif pris avec ses disciples, Jésus a utilisé les habitudes rituelles de ces repas, sur le pain, au début, puis sur la "coupe de bénédiction" à la fin, pour les charger, semble-t-il, d'une symbolique nouvelle, en relation avec sa personne, sa mort prochaine, le sens de sa mission et les temps à venir.

Mais la place qu'ont pris ce rite et son développement futur ne sont-ils pas directement liés au développement des "christologies" et aux conjectures doctrinales sur le "comment" du "salut", la nature et le rôle de la Communauté des disciples ?

Comme le souligne le pasteur André Bardet (1), si "le Nouveau Testament est pauvre en indications sur le déroulement de la célébration, en revanche, il est d'une extrême richesse en ce qui concerne le sens de la célébration : une multitude de significations attachées à une seule simple action."

Ce constat se vérifie dès la lecture des quatre "versions" du même fait proposées par le Nouveau Testament. Dans leur ouvrage collectif, C. Grappe et A. Marx (2) confirment que ces formulations nous viennent, déjà, d'usages liturgiques où "les paroles ont pu évoluer (…), chaque transformation et chaque développement illustrant la manière dont la tradition a été à la fois reçue, interprétée et comprise, dans un milieu ou par un auteur donné."

Pain et vin, symboles d'un "sacrifice" qui sauve ?

Ces deux mêmes spécialistes estiment que si Jésus agit et s'exprime comme il le fait, c'est sans doute dans un contexte juif où les "offrandes végétales" (le pain et le vin) tendaient à devenir le support du culte et à se substituer aux sacrifices sanglants dans les milieux "hétérodoxes" (esséniens, baptistes et autres) qui, à son époque, prenaient leur distance à l'égard du Temple. Selon eux, par son rituel de "consécration" à Dieu, "l'offrande végétale (…) s'apparente aux sacrifices sanglants" et peut se substituer à leurs diverses fonctions : "… sacrifices appelés « de réparation », « pour le péché » et « sacrifice de communion »". Et d'ajouter : "En prononçant une parole sur le pain et une autre sur le vin, Jésus privilégie des aliments qui se trouvent au cœur même du rite de communion le plus abouti du culte d'Israël…"

Pour ces auteurs, "… Il est indéniable que par ces deux paroles, Jésus donne un sens et une portée au don qu'il fait de sa propre vie. Il est clair, aussi, que son geste a été relu dans des catégories sacrificielles." Et là, on est certainement au cœur du problème !

Par exemple, la version actuelle de Matthieu parle explicitement d'un sang "répandu… en vue de la rémission des péchés". Il est bien difficile de ne pas voir là une assimilation (et substitution ?) de la mort de Jésus aux anciens rituels sacrificiels du Temple. Et des expressions telles que "sang … répandu pour une multitude (Mc)" ou "… répandu pour vous (Luc)" relèvent probablement d'une lecture identique… même si elle n'était pas forcément présente au départ dans les propos de Jésus (ce que nous ne saurons jamais !).

Un rituel "fondateur" de la communauté nouvelle ?

Dans la deuxième moitié du 1er siècle où l'on verra apparaître la plupart des documents constituant le Nouveau Testament, beaucoup de choses ont bougé dans la vie et la pensée des communautés de disciples : les générations ont passé sans que le "Seigneur" ne soit revenu, ni le "royaume" survenu, ni son peuple "converti", et le monde environnant ne s'est guère amélioré… Les adeptes du Messie-Jésus sont minoritaires, leurs relations avec le monde juif sont tendues, et avec le paganisme de l'Empire, ambiguës.

Après 70, la prise de Jérusalem, la destruction du Temple et la dispersion des croyants, les disciples du Messie-Jésus sont bientôt interdits de synagogue (vers 80-90). Ils se retrouvent seuls, en rupture avec leurs racines, immergés dans un monde ressenti comme hostile. Il leur faut se reconstruire une identité, autour de "leur" lecture des Ecritures, et d'un "culte" bien à eux. Ce réflexe identitaire les pousse, sans doute à leur insu, à glisser insidieusement de la foi en Jésus, Messie d'Israël, témoin d'une nouvelle perception du Dieu d'Israël et annonciateur d'un "royaume" terrestre imminent, à une nouvelle "religion" à part entière. Religion du Christ-Sauveur, avec son culte propre, qui réunit maintenant en un seul acte l'ancienne liturgie synagogale avec lecture des Ecritures (dans la version grecque) et le repas-mémorial du Seigneur.

L'épisode d'Emmaüs (Lc 24, 13-35), probablement pure création littéraire de Luc, semble très symbolique du sens et de la portée qu'une nouvelle génération (vers 80-85) accordait à la célébration de ce "culte" nouvelle manière. C'est en tout cas la première fois que "fraction du pain", expérience de la présence du Ressuscité et re-lecture "christologique" des "Ecritures" juives sont associés en un même acte.

Du "repas du Seigneur" à une "liturgie" cosmique ?

Dès cette seconde moitié du 1er siècle, quelques grands textes qui rejoindront le canon du Nouveau Testament, semblent témoigner d'une inextricable interaction entre l'élaboration de la doctrine et son expression dans ce qui devient peu à peu la "liturgie eucharistique".

Parmi eux, l' "Epître aux Hébreux". Cette lettre, ou "sermon", est caractéristique des spéculations des disciples de la seconde moitié du 1er siècle.

Selon François Vouga (3) l'auteur "est un homme… expérimenté dans la lecture allégorique de l'Ecriture (A.T.) (…) pratiquée dans le judaïsme hellénistique, influencé par les écoles philosophiques stoïcienne et néoplatonicienne". Ceci est caractéristique du contexte culturel où se pense désormais la nouvelle religion de Jésus, pour la seconde (voire troisième) génération.

L'auteur de la Lettre suit plusieurs "pistes" propres à cette tradition pour interpréter à la fois Jésus, le salut, et la nature de l'Eglise :

Le Temple de l'ancienne Alliance (probablement détruit à l'époque) n'était que l'image, impuissante et éphémère, du Temple céleste, intemporel et éternel.

Selon Vouga, ici, "Le Temple céleste est, en fait, le Cosmos. Le monde terrestre est la partie du temple accessible aux humains. Elle se trouve devant le « rideau » qui voile le Saint des saints, domaine céleste "de la présence de Dieu et du repos eschatologique promis aux croyants. L'œuvre de salut consiste, pour le Sauveur, à conduire ses frères derrière le rideau du Temple."

Dans cette perspective, reprenant l'allégorie mythique du Grand prêtre Melchisedek (Gn 14, 18-20 et Ps. 110) l'auteur voit en Jésus le véritable Grand prêtre d'une "alliance nouvelle et éternelle", mais aussi l' "offrande".

Un nouveau "sacerdoce" pour le salut du monde ?

Cependant, fait remarquer François Vouga, dans la lettre aux Hébreux "le grand prêtre est le Sauveur. Mais le Sauveur est (aussi) le premier à être sauvé par son œuvre de salut. Sanctificateur et sanctifiés ont la même origine, en sorte qu'il appelle les croyants ses frères. Il est l'initiateur de la foi, l'initiateur du salut, et le premier à avoir été élevé après avoir ouvert, pour lui-même et pour ses frères, le rideau séparant le monde céleste du monde humain."

Voici donc Jésus, pleinement homme, promu au rang de Grand prêtre éternel d'une liturgie cosmique dans laquelle, s'étant lui-même "sanctifié" par le don de sa vie, il sanctifie ceux qui croient en lui, ses "frères", leur donnant accès au Saint des saints.

C'est sans doute dans le contexte d'une telle représentation liturgique du monde et du "salut" que les assemblées chrétiennes passèrent peu à peu d'assemblées relativement informelles et de modestes célébrations de la "fraction du pain", à une véritable organisation "liturgique" de plus en plus chargée de sacralisation rituelle et hiérarchisée où l'Eglise se donne à voir et à vivre comme l'antichambre de l'unique véritable Grande liturgie céleste et éternelle…

La "Divine liturgie" des églises d'Orient n'est-elle pas aujourd'hui encore, tout imprégnée de références à une telle vision du monde et de l'Eglise ?

L'Eglise, dans le monde, témoin "liturgique" du salut de Dieu ?

A la fin du 1er siècle (entre 89 et 96 ?), un certain Jean, exilé (volontaire ?) à Patmos, s'adresse aux églises d'Asie mineure, sous la forme d'un écrit relevant de la tradition "apocalyptique" juive, très en vogue à cette époque : l'Apocalypse de Jean, ou "révélation de Jésus-Christ".

Selon Elian Cuvellier (4), la littérature apocalyptique est toujours une littérature de "résistance" qui "s'adresse à des groupes minoritaires vivant en situation de fragilité réelle, ou ressentie (…). Par ce moyen, des visionnaires font entendre un message d'espérance et d'interpellation."

Ici, l'espérance consiste en la mise en scène de la "victoire de Dieu et de son Christ sur le mal." Mais cette victoire, en ce monde, "est une réalité de la foi à laquelle le croyant n'accède que dans le registre symbolique, qui prend, dans le contexte spécifique de l'Apocalypse de Jean, la forme particulière de la liturgie chrétienne."

Pour Jean de Patmos, "en Jésus-Christ, agneau immolé qui siège sur le trône (Ap 5, 6), le croyant est invité à reconnaître celui qui a vaincu les puissances de mort."

Selon l'Apocalypse, l'Eglise "règne" avec l'Agneau, même si elle reste confrontée à ce monde qui est "jugé" et vaincu. Comment peut-elle manifester dans le "monde ancien" l'avènement du "monde nouveau" ?

Pour E. Cuvellier, "la dimension cultuelle de l'Apocalypse en donne la clef : c'est la communauté cultuelle (liturgique) qui actualise et rend présente au monde la victoire de l'Agneau sur les puissances."

Et il souligne "l'enracinement de l'écriture de Jean de Patmos dans la liturgie de l'Eglise ancienne." Et il ajoute : "La dimension symbolique propre au langage liturgique permet de porter un autre regard sur la réalité. Celle-ci ne se réduit pas à ce qu'on peut, à vues humaines, en constater. Dès lors, la liturgie, (…) dans la logique de Jean de Patmos, n'est pas détachement ou fuite du monde. (…) Le langage liturgique de l'Apocalypse est une autre façon d'habiter le monde. Il s'agit d'habiter un lieu symbolique qui n'est pas géographique mais spirituel : être dans le monde en participant à ce qui n'est pas du monde, c'est-à-dire la liturgie céleste d'adoration de l'Agneau (vainqueur) dont la portée politique ne doit pas être occultée" (dans le cadre de l' Empire).

Voilà donc sans doute encore ici un témoignage spectaculaire de cette double réalité : dès la fin du 1er siècle, développement doctrinal et liturgie de l'Eglise son inextricablement liés.

Pour le meilleur ?… le pire ?… C'est une autre question…

Le 4ème évangile, les "pieds dans le plat" ? …

Autre incontournable document de cette seconde moitié du 1er siècle dont la rédaction se clôt sans doute à l'aube du second : le 4ème évangile.

A priori, on ne peut que s'étonner (voire, pour certains, se réjouir) de ce que, contrairement à ses trois prédécesseurs et à Paul, ce document ne rapporte rien du rituel sur le pain et le vin lors du dernier repas…

Il le remplace par l'épisode peut-être historique, mais inédit, et particulièrement significatif, du "lavement des pieds" (Jn 13, 1 à 16).

Malgré deux évocations du symbole de l' "agneau" (Jn 1, 29 ; 19, 36 - Ex 12, 46) cet ouvrage fait plutôt tout son possible, en général, pour esquiver toute interprétation "sacrificielle" de la mort de Jésus. Le "fil rouge" de cet "évangile", est en effet le thème (connu aussi des synoptiques) du "service". Le Jésus johannique est présenté comme venu "pour servir" les siens (Israël), les hommes, les disciples, le tout s'intégrant dans le "service" irréprochable de la Vérité, à savoir, Celui qui l'a "envoyé" et dont il est le Révélateur. Il donne sa vie, personne ne la lui prend (Jn 10, 18), pas même Dieu !

Dans cette perspective, en fait, le rédacteur ne nous propose-t-il pas tout simplement, à travers le lavement des pieds, une nouvelle version, non sacrificielle, du "vous ferez ceci en mémoire de moi" de la tradition ? : "Si donc je vous ai lavé les pieds, moi, le Seigneur et Maître, vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. Je vous ai donné cet exemple pour que vous agissiez comme j'ai agi envers vous."

Plus on connaît cet évangile et l'esprit de sa rédaction, complexe, moins il est exclu que le rédacteur, au cœur de l'époque que nous venons d'évoquer longuement, réagisse déjà clairement contre un certain développement ritualiste, hiérarchique, idéalisant et "magique" du culte chrétien autour du "repas du Seigneur", sans vraie conscience du "don de sa vie" qui est requis du disciple pour être "dans" la vérité.

Mais alors, comment comprendre le "discours du pain de vie" où le Jésus johannique se propose carrément en "nourriture" et "boisson" ?

Quel pain, pour quelle Vie ?

"Je suis le pain de vie… Qui mangera ce pain vivra à jamais, et le pain que moi je donne, c'est ma chair pour la vie du monde… En vérité je vous le dis, si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme et ne buvez son sang, vous n'aurez pas la vie en vous." (Jn 6, 48-53)

Spontanément, le lecteur, ancien et moderne, aura tendance à entendre dans ce genre de propos prêtés à Jésus, l'ordre impératif de "prendre la Cène", comme écrivait Martin Luther. Il n'est pourtant pas certain du tout que l'auteur, ici, vise d'abord la pratique du rituel de "communion" évoqué dans les synoptiques.

En effet, ces propos prêtés à Jésus sont sans doute, comme toujours dans cette oeuvre très élaborée, à rapprocher, pour être bien compris, d'autres propos qui lui sont prêtés ailleurs dans l'évangile :

"J'ai à manger une nourriture que vous ne connaissez pas… Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé et d'accomplir son œuvre…" (Jn 4, 32 et 34)

"De même qu'envoyé par le Père qui est vivant, moi, je vis par le Père, de même celui qui me mange vivra aussi par moi." (Jn 6, 57)

Il est impossible de savoir si oui ou non, et comment, on célébrait le "mémorial du Seigneur" dans les communautés johanniques. Mais en tout cas, il semble clair, à la lecture de ces textes, qu'au yeux de l'évangéliste, "manger la chair du Fils de l'homme et boire son sang", c'est agir comme lui, et ainsi, vivre de la même Vie qui coule en lui, celle du Dieu vivant.

Certes, le 4ème évangile peut en laisser plus d'un très perplexe quant à son interprétation de la personne de Jésus à travers le concept très hellénique du "Logos" éternel, fils unique de Dieu, descendu du ciel pour révéler son Père, "élevé" sur la croix, puis remonté au Père, mission accomplie. Mais ce texte, héritier de l'énigmatique "disciple bien-aimé", étonne souvent par quelque chose comme une intuition unique et subtile de ce qu'aurait pu être l'expérience "mystique" de Jésus dans sa relation aux hommes et au "divin". N'est-ce pas là qu'il peut rejoindre le mieux le "croyant" d'aujourd'hui…?

Une clé pour aujourd'hui et demain ?

Le vrai problème autour de la liturgie eucharistique est-il, aujourd'hui, seulement celui de sa fréquence, de la place qu'elle fait ou non à la Bible et à la prédication, de sa nécessité, ou non, pour une communion réelle des hommes en "Dieu" ?

N'est-ce pas plutôt celui de la pertinence de tous nos rituels, élaborés, comme nous venons de le voir, en un temps et des contextes vieux de 2000 ans ?

Leur charge symbolique originelle, puis toute celles qui s'y sont ajoutées au fil des années, voire des siècles, avec sans doute les meilleures intentions du monde, sont-elles encore seulement "parlantes" en ce début de 3ème millénaire sécularisé et mondialisé ? Pire : leur symbolique archaïque et parfois non dénuée d' "idéologies" variées, ne finit-elle pas par dire tout le contraire de ce qu'elle a prétendu signifier ?

La sécularisation a porté un coup fatal, sinon aux réalités spirituelles profondes que vivent les hommes, en tout cas aux représentations mentales anciennes véhiculées par notre discours et nos rites.

La mondialisation met notre "christianisme" au défi de s'exprimer dans mille langages nouveaux, qui lui permettent de rejoindre tout homme, tous les hommes, et tout l'Homme, là où, chacun, dans sa culture propre et son expérience propre, accède à la Transcendance qui nous unit tous.

Le "lavement des pieds" ne serait-il pas le seul vrai "sacrement" porteur de la Vérité incarnée en Jésus ? Le seul "culte" à un Dieu qui ne serait pas une idole ?

Alain Dupuis

(1) André Bardet : Le pain du Ciel dans le Christ Jésus. Labor et Fides (1994) (retour)
(2) Christian Grappe et Alfred Marx : Sacrifices scandaleux ? Sacrifices, humains, martyre, et mort du Christ - Labor et Fides (2008) (retour)
(3) F.Vouga, in : Introduction au Nouveau testament, dir. Daniel Marguerat. Labor et Fides (2008) (retour)
(4) Elian Cuvelier, in : Introduction au Nouveau testament, dir. Daniel Marguerat. Labor et Fides (2008) (retour)
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31 mars 2010 3 31 /03 /mars /2010 02:06
John Shelby Spong Le sens de l'eucharistie.
Sur le site "Protestant dans la ville"- traduction Gilles Castelnau
John Shelby Spong
LPC n° 9 / 2010

Question :

Vous suggérez que "L'explication traditionnelle de l'eucharistie doit être révisée." J'ai regardé les prières eucharistiques de plusieurs Églises et j'ai trouvé qu'elles étaient toutes centrées sur la mort sacrificielle du Christ.

Connaissez-vous une prière eucharistique plus libérale ? En avez-vous écrite une vous-même ?

Réponse :

J'ai, personnellement, connu un bon nombre de prières eucharistiques qui étaient tout à fait des négations de la pensée sacrificielle. L'Église progresse certainement dans cette direction. Je n'ai jamais essayé d'en écrire une moi-même, car je ne crois pas être doué pour la liturgie.

Je suis convaincu que la théorie de l'Évolution de Darwin obligera bien finalement l'Église à réformer sa manière de parler de Dieu, de Jésus, du salut et de la vie humaine. Lorsque cette nouvelle manière de voir naîtra dans la conscience chrétienne, elle provoquera une réformation si radicale que, par comparaison, la Réforme du 16ème siècle semblera un aimable thé de dames.

Il faudra d'abord reconnaître que nous ne sommes pas capables de définir Dieu. Nous pouvons seulement prendre conscience de la transcendance, avec émerveillement et saisissement. Lorsqu'on parle de Dieu, on ne parle pas d'un être extérieur mais d'une perception humaine et il est naturel que l'image de Dieu change par conséquent constamment.

Lorsqu'on parle de la vie humaine, on ne parle pas d'un pécheur déchu mais d'une créature qui n'a pas terminé son évolution, qui prend conscience d'elle-même et qui a besoin d'être dynamisée afin de parvenir à sa plénitude ; ce qui est plus que d'être focalisé vers une survie dans l'au-delà.

Jésus n'est pas un sauveur qui arrive de l'extérieur pour nous sauver. Il est une vie dans laquelle la transcendance a fait irruption dans l'histoire, et par laquelle elle nous atteint aussi. Jésus ne nous sauve pas de la Chute (qui n'a d'ailleurs jamais eu lieu). Il ne nous rétablit pas dans un état qui n'a jamais été celui de l'humanité.

Il nous rend capables d'être plus profondément et plus pleinement humains, d'atteindre à des niveaux de conscience plus élevés où nous découvrons finalement que nous vivons en Dieu et que Dieu vit en nous.

L'eucharistie devient alors une célébration de ce que nous sommes et un appel à marcher plus profondément dans le sens de l'humanité.

Il me semble que nous parvenons maintenant à un siècle qui sera le plus passionnant de toute l'histoire de l'Église. Ce que nous appelons "religion" va disparaître en grande partie et un renouveau va naître. Je me réjouis de connaître ce big bang. Évidemment un gros travail est devant nous mais, dans cette nouvelle création, nous découvrirons de plus près la présence de Dieu - non pas comme un Être demeurant là-haut dans le ciel mais comme une présence qui se manifeste dans nos cœurs.

Réfléchissez à cela lors de votre prochaine eucharistie.

John Shelby Spong

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1 avril 2009 3 01 /04 /avril /2009 12:57
L'eucharistie, corps de l'humanité.
Une lecture de Bernard Feillet
Christian Bassine
LPC n° 5 / 2009

Dans son livre "L'Etincelle du divin" édité par Desclée De Brouwer, Bernard Feillet aborde le sujet, si délicat pour nombre de chrétiens, de l'eucharistie. Il y exprime des vues si novatrices, et si lointaines aussi des schémas traditionnels, que nous ne pouvons résister d'en reprendre ici les idées les plus significatives et les plus révélatrices d'une pensée chrétienne ouverte, dégagée des discours sclérosés de la théologie du XIXème siècle.

L'auteur explique : "Le point de départ qui a ébranlé la doctrine établie... est que de très nombreux fidèles n'adhèrent plus à l'enseignement établi sur la présence réelle parce que (cette doctrine) est devenue pour eux impensable". Il poursuit : "Bien loin d'être aidés dans leur foi par ce qui avait pu soutenir des générations de croyants, ils sont aujourd'hui dérangés par cette doctrine, car ils ont de la présence de Dieu une autre expérience ou du moins une autre recherche. Ils ne tentent plus de localiser Dieu, mais ils guettent sa trace dans leur vie et ils sont plus sensibles à l'ouverture que l'évocation de son nom apporte à leur existence qu'au besoin - quasi magique - de mettre la main sur Dieu... Jésus leur apparaît davantage comme un prophète, dont l'expérience mystique de Dieu fut exceptionnelle, que comme Dieu incarné. Pour être clair, de très nombreux chrétiens n'identifient plus aujourd'hui Jésus et Dieu. Ils reconnaissent l'un et l'autre, mais ils ne les confondent pas dans une seule et même adoration".

Poursuivant son raisonnement, Bernard Feillet, prêtre de l'Eglise catholique, faut-il le rappeler, écrit : "Ce n'est pas pour faire venir Dieu au milieu des hommes que l'on célèbre l'eucharistie, mais c'est parce que le mystère de Dieu habite l'humanité qu'il est possible de faire surgir par un geste simple de cette humanité le symbole de cette Présence".

Tirant les conséquences de ces vues, l'auteur observe : "Certes - et peut-être plus que jamais - la discipline et les dogmes de l'Eglise conservent pour l'autorité de l'Eglise leur force d'affirmation. Mais de nombreux fidèles ne sont pas pour autant persuadés de la pertinence de cette parole autoritaire. Dans un premier temps, quelles que soient les propositions qui pourraient émerger, il est nécessaire d'ouvrir un large débat où la pensée de chacun puisse s'exprimer sans être condamnée avant même d'être formulée. Il n'est de toute manière pas possible d'interdire aux fidèles de penser. Le débat sera difficile, il est inévitable".

Dans ce beau texte, Bernard Feillet indique, à propos des conceptions catholiques de l'eucharistie : "Il s'agit peut-être d'une nouvelle « affaire » aussi grave dans ses conséquences que l'affaire Galilée. Mais l'affaire Galilée, après les premiers chocs de cette révolution, a permis à l'Eglise d'entrer résolument dans le monde moderne et d'approfondir ce qu'il est possible de dire sur l'univers pour mieux formuler ce qu'il est possible de dire de Dieu".

Christian Bassine

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1 juillet 2008 2 01 /07 /juillet /2008 12:35
Reconstituer la scène… pour comprendre la Cène. (1)
Odette Mainville (2)
LPC n° 2 / 2008

Toute occasion est prétexte à un repas "pris ensemble" : mariage, baptême, funérailles, anniversaire, rencontre amicale ou amoureuse, etc. Rien d'étonnant que le Seigneur ait continué de se manifester ainsi parmi nous, de façon privilégiée, dans le cadre d'un repas. C'est heureux, car cela respecte une dimension fondamentale de la vie. Mais nos eucharisties ont-elles encore l'air d'un repas ? Le rite actuel fait-il vraiment penser à l'événement initial de la Cène ?

Je me propose, dans ce texte, de retracer les origines du repas "eucharistique" en recontextualisant cette dernière rencontre de Jésus avec ses disciples et en questionnant le sens des "paroles d'institution". Pourquoi Jésus les a-t-il prononcées ? Comment les apôtres ont-ils pu les recevoir et les comprendre ? Pourquoi ont-ils perpétué l'événement ?

Jésus de Nazareth et sa mission

Disons d'emblée qu'on ne comprendra rien à la Cène de Jésus si on ne fait préalablement l'effort de retracer l'itinéraire parcouru par Jésus, de prendre en compte son milieu de vie, de questionner ses choix et ses luttes. Tout simplement parce que son repas final est la clôture de l'ensemble de son parcours.

Jésus est un homme qui a une vision de Dieu. Un Dieu qu'il découvre à travers sa tradition et dans les Écritures. Un Dieu qui donne priorité à la vie et à tout ce qui la génère. Le Dieu de la Bible, qui dédaigne le culte s'il n'est précédé d'un vécu imprégné de justice et d'amour du prochain ; qui n'accepte d'être servi qu'à travers le service des êtres humains. Jésus a conformé sa vie à cette vision de Dieu. Cela s'est traduit dans un agir qui a sans cesse cherché à réaliser l'intention de Dieu pour les humains : dans des manifestations d'amour, des gestes d'accueil, des prises de défense, des guérisons. Il a intégré à fond cette donnée anthropologique fondamentale de Gn 1,27 (3), présentant les hommes et les femmes comme des êtres égaux, de même dignité, ayant les mêmes droits. II constate cependant que sa culture et sa tradition religieuse ont trahi le désir de son Dieu ; elles ont trahi en culpabilisant les malades, en humiliant les femmes, en écrasant les petits, en exploitant les pauvres, en marginalisant les étrangers, en repoussant les pécheurs. Elles ont défiguré son Dieu. Jésus travaillera donc sans relâche à rendre à Dieu son vrai visage. Pour ce faire, il doit s'attaquer aux forces responsables de la situation, plus particulièrement les autorités du temps, avec toutes les conséquences qui doivent en découler. Il y laissera sa peau.

Pour mener son combat, Jésus se choisit des partenaires. Des hommes et des femmes le suivent, dont 12 qui ont fait l'objet d'un appel à une collaboration plus étroite ; 12 à qui il demande davantage et à qui il confie plus de responsabilités. À ces 12, il donne des enseignements privés ; il tente de les habiliter au discernement, de former leur conscience, de les responsabiliser, de les rendre autonomes face à lui. C'est une entreprise longue et laborieuse, qui connaît des ratés (4), mais qui demeure néanmoins incontournable. Au terme du parcours, on réalise qu'ils sont encore loin d'avoir véritablement emboîté le pas à Jésus.

Alors que la menace gronde, Jésus décide de monter à Jérusalem avec ses disciples (5) et d'y célébrer la Pâque, cette grande fête juive qui commémore la libération du peuple hébreu de l'esclavage égyptien. Jésus risque gros. Les dirigeants du peuple sont fatigués de voir les gens se masser autour de lui et s'emplir le cœur du souffle de libération véhiculé par son message. Leur autorité est ébranlée. Ils sont irrités de voir les gens s'éblouir devant le visage de Dieu que leur présente Jésus. Leur crédibilité est minée. Après tout, ne détiennent-ils pas les connaissances sur Dieu et ne sont-ils pas mandatés pour les transmettre ? Comment ce Jésus, qui compte un publicain (6) et un zélote (7) parmi ses disciples, qui mange avec les pécheurs, qui cite les Samaritains en exemple (8), qui compte des femmes parmi ses amis, qui défend la femme adultère, qui se laisse toucher par une pécheresse, comment un tel homme peut-il prétendre être de Dieu ? Non ! Ils doivent l'éliminer avant que son influence ne fasse trop de ravages.

De tout cela, Jésus n'est que trop conscient. Pourtant, il a la ferme conviction, d'une part, d'avoir fidèlement accompli ce que Dieu attendait de lui et, d'autre part, que son œuvre doit lui survivre. Mais ses heures sont comptées. Il lui faut donc passer le flambeau à ses disciples avant qu'il ne soit trop tard. II choisit de le faire au cours du repas pascal qu'ils s'apprêtent à partager. Il n'a plus le choix. Ce repas deviendra effectivement le moment ultime où Jésus proposera aux siens de s'engager à sa suite et de faire en sorte que ses choix et ses engagements se perpétuent à travers eux. Essayons de reconstituer la "scène". Mais pour comprendre, un mot sur l'anthropologie juive d'abord.

Le corps et le sang dans la Bible

La Bible a une conception de l'être humain qui se distingue de celle transmise par la tradition chrétienne, une conception qui ne connaît pas cette dichotomie entre le corps (lequel est à toutes fins pratiques, réduit à la notion de chair en christianisme) et l'âme (immortelle, qui doit être sauvée). Pour elle, l'être humain est un tout unifié. Son corps représente, en quelque sorte, tout ce qu'il est comme entité distincte, avec ses traits physiques et psychologiques, avec son esprit, son intelligence, ses talents, ses qualités, ses défauts, bref, son être intégral dans lequel Dieu a insufflé un souffle de vie. Son corps se construit tout au long de son existence. Il advient au fil de ses choix, ses réflexions, ses fréquentations, ses joies, ses épreuves, ses luttes, ses échecs, ses réussites… Au terme de sa vie, son corps est son potentiel initial enrichi de la globalité de ses expériences.

Le sang, par ailleurs, est le véhicule de la vie. Le peuple de la Bible croit effectivement que la vie de tout être humain circule à travers son sang (9). Cette conviction est si forte que l'on en vient tout simplement à affirmer : "La vie de toute chair, c'est son sang (10)." Or, la vie vient de Dieu, celle de l'animal tout autant que celle de l'être humain. Pas étonnant que l'on considère le sang comme sacré ! Pas étonnant que l'on en interdise la consommation ! Plus encore, Israël scellera son alliance avec Dieu dans le sang.

Voici ce qu'on raconte dans le livre de l'Exode (11) à ce sujet : Moïse, redescendant de la montagne, fait part au peuple de la volonté de Dieu inscrite dans la loi qu'il leur rapporte. Il invite le peuple à s'engager à respecter cette loi et à mettre en pratique ses préceptes. D'une seule voix, le peuple répond : "Toutes les paroles que Dieu a prononcées, nous les mettrons en pratique." Cette réponse du peuple est gage de vie. En effet, vivre selon les vues de Dieu est la façon la plus sûre de bâtir le monde. Moïse veut donc, dans un rituel hautement symbolique, conclure le contrat entre Dieu et son peuple. Il demande que l'on apporte le sang de jeunes taureaux ; il en prend la moitié et le répand sur l'autel, qui symbolise la présence de Dieu ; il prend l'autre moitié et en asperge le peuple. Ainsi, le même sang, versé sur l'autel et sur le peuple, rétablit les liens de vie commune entre Dieu et son peuple. Autrement dit, la communication est recréée entre Dieu et son peuple par la vie qui circule dans le sang. Or, à chaque année, on répétera le rituel sacrificiel afin de purifier le peuple de ses péchés et de renouer les liens rompus avec Dieu (12).

Les paroles de Jésus

Jésus et ses disciples se sont rassemblés pour célébrer, selon la coutume juive, la grande fête de Pâque. Donc, rien de neuf ! Rien de neuf non plus, quant au rituel, puisque la bénédiction sur le pain suivi de la fraction et du partage, de même que la bénédiction sur le vin et le partage de la coupe font partie intégrante du repas pascal juif. Mais le repas prend une tournure particulière en raison du sort inéluctable qui attend Jésus.

On peut imaginer l'atmosphère à couper au couteau qui règne au sein du groupe. L'intensité affective, l'angoisse, la peur, la douleur, la déception, l'impuissance, mais aussi la chaleur inouïe qui tisse sur une même toile toutes ces émotions. Jésus se sait traqué ; les disciples sont au bord de la déroute. Voilà pourquoi Jésus, dans une incommensurable foi en Dieu, ne voit d'autre issue que de passer le flambeau à ses disciples. Geste de foi s'il en est un, considérant la faiblesse de ces derniers, celle manifestée depuis le départ de la Galilée et celle se manifestant au moment de l'arrestation de Jésus. Les paroles de Jésus accompagnant les gestes traditionnels de bénédiction et de partage les chargent d'un sens inédit.

Quand Jésus prononce les paroles : "Ceci est mon corps… Ceci est mon sang", il recourt à l'imagerie sémitique dans sa plus noble expression (13). "Ceci est mon corps" signifie : "ceci symbolise et rend présent ce que je suis", impliquant "tout ce que j'ai fait, tout ce que j'ai enseigné, tout ce que j'ai espéré, tout ce pour quoi j'ai vécu". Et quand il dit : "Prenez et mangez", il n'invite certes pas à consommer sa chair, mais bien à communier à sa personne, à reconnaître ce qu'il a été et ce qu'il est et à s'associer à lui. Quand il dit : "Ceci est mon sang", il présente le vin comme le symbole de sa vie. "Prenez et buvez" peut être ainsi paraphrasé : "Abreuvez-vous de mon sang afin que nous vivions de la même vie ; communiez à ma vie afin qu'elle coule dans vos veines." On sait pertinemment aussi le sens du "boire à la même coupe" qui signifie souscrire à une même cause. Ainsi, si les disciples acceptent de manger le pain et de boire le vin, ils scellent leur engagement avec Jésus. Or, c'est exactement ce que Jésus attend d'eux et rien de plus dans les circonstances.

La scène nous place donc clairement en présence d'une pressante invitation aux disciples à faire leur la mission de Jésus, afin que se poursuivent ses œuvres. C'est une exhortation à s'engager à sa suite. Cela dépasse à la fois l'intention de Jésus et le contexte spécifique de la rencontre d'imaginer qu'un changement advient, ou est destiné à advenir, dans le pain (14) et dans le vin. Comment croire, en effet, dans ce moment survolté où Jésus essaie de convaincre ses disciples que l'œuvre doit se poursuivre malgré son départ, que ceux-ci aient pu penser un instant : "Voilà! Nous sommes maintenant en présence de la chair et du sang de notre ami Jésus sous les apparences du pain et du vin" ?

Par ailleurs, quand ils ont saisi que la résurrection était l'approbation totale de Dieu à l'endroit de l'œuvre intégrale de Jésus, il n'est pas étonnant qu'ils aient choisi de refaire ce repas pour se rappeler sans cesse qu'en mangeant le pain et en buvant le vin, ils avaient alors épousé la cause de Jésus. La commémoration de la Cène (15) devenait donc le lieu privilégié pour renouveler leur engagement initial et pour le relancer, toujours selon les circonstances nouvelles de la communauté. Cela demeure vrai aujourd'hui encore. Le mémorial du dernier repas de Jésus doit demeurer le lieu privilégié du renouvellement de l'engagement à sa cause, qui se concrétise dans la vie de tous les jours.

Quant au sens de la parole "cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang […] offert pour la multitude", il acquiert toute sa limpidité au-delà de la résurrection. En effet le sang de Jésus, c'est à dire sa vie, devient le lieu nouveau où les ponts sont à jamais rétablis avec Dieu sans restriction ethnique ; la nouvelle alliance convient à tous les peuples de la terre. Elle remplace la première qu'il fallait répéter à chaque année au jour du pardon (Yom Kippour).

Ce parcours nous amène enfin à interroger la pertinence du terme "eucharistie" pour désigner le mémorial de la Cène. "Eucharistie" vient du grec eucharistia signifiant "reconnaissance" ou "action de grâce". Est-ce bien d'une action de grâce dont il est question au dernier repas avec Jésus ? Finalement, le terme "messe", émanant du latin mittere signifiant "envoyer", était beaucoup plus proche de l'intention originale de l'événement, celle d'envoyer les chrétiens dans le monde pour poursuivre l'œuvre de Jésus. Mais plus encore, à l'intérieur de l'eucharistie s'est installée l'adoration. Un véritable déplacement s'est donc opéré, à la fois, par rapport au sens du terme "eucharistie" et par rapport à la portée initiale de la Cène. Alors que Jésus a demandé de s'engager, on l'a adoré. C'est beaucoup moins contraignant !

Odette Mainville

(1) Texte extrait du livre publié sous la direction de Georges Convert : "Le repas aujourd'hui… en mémoire de lui " Montréal, Fides-Médiaspaul, 2003 (retour)
(2) Odette Mainville est professeure d'exégèse du Nouveau Testament à la Faculté de théologie et de sciences des religions de l'Université de Montréal. (retour)
(3) « Dieu créa l'homme à son image, à son image il le créa homme et femme il les créa.» (retour)
(4) Parmi ces ratés : la requête de Jacques et Jean pour une place de choix dans le Royaume (Mc 10,37), la trahison de Judas (Mc 14,43 45), le reniement de Pierre (Mc 14,66 72), l'abandon de ses disciples au moment de son procès (Mc 14,50). (retour)
(5) Le groupe qui a suivi Jésus depuis la Galilée jusqu' à Jérusalem comptait, en plus des Douze, un certain nombre de femmes, selon les quatre évangiles (Mt 27,55 ; Mc 15,40 41 ; Lc 23,55 ; Jn 19,25). (retour)
(6) Juif chargé de collecter les impôts au profit des occupants romains, considéré comme pécheur public et inscrit sir la liste noire. (retour)
(7) Mc 3,18. (retour)
(8) Le peuple samaritain, fruit d'un métissage israélite/païen, est détesté du peuple juif. (retour)
(9) Lv 17,11 : « Oui, la vie de la chair est dans le sang. » (retour)
(10) Lv 17,14. (retour)
(11) Ex 24,1-8. (retour)
(12) À noter que ce n'est pas la souffrance infligée à l'animal qui efface les fautes du peuple, mais bien le sang qui purifie en renouvelant l'alliance avec Dieu. L'immolation de l'animal est la technique nécessaire en vue de l'obtention du sang. II importe aussi de préciser que le mot « sacrifice » ne signifie pas souffrance, mais plutôt offrande à la divinité. Ainsi, un sacrifice pouvait tout autant être une libation d'huile ou l'oblation de produits agricoles que l'immolation d'un animal. (retour)
(13) Ne lit-on dans le livre des Proverbes (9,5-6) ces paroles attribuées à la sagesse de Dieu : « Venez, mangez de mon pain et buvez de mon vin que j'ai préparé ! Quittez la niaiserie et vous vivrez, marchez droit dans la voie de l'intelligence » ? (retour)
(14) M. E. Boismard affirme : « Le pain n'est pas physiquement changé en corps du Christ, mais reste ce qu'il a toujours été : du pain. On demeure donc sur le plan du symbole. » (M. E. Boismard, Jésus, un homme de Nazareth. Raconté par l'évangéliste Marc, Paris, Cerf,1996, p. 191) (retour)
(15) « Cène » vient du mot latin cena signifiant « repas du soir ». (retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Eucharistie
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