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23 juin 2018 6 23 /06 /juin /2018 08:00
Christiane van den MeersschautArrache-toi à tes servitudes et je te ferai vivre (Deut.5,6)
Christiane van den Meersschaut

"Demandez à n’importe qui ce qui est plus important pour lui : "gagner de l'argent ou s'occuper de sa famille ?, et pratiquement tout le monde répondra sans hésiter: ma famille. Mais observez comment les gens vivent réellement leur vie. Voyez où ils investissent réellement leur temps et leurs énergies, et il leur faudra admettre qu'ils ne vivent pas réellement en fonction de ce qu'ils disent penser. Ils se sont laissés persuader que s'ils partent au travail plus tôt le matin et reviennent à la maison plus fatigués le soir, ils montrent le degré de leur dévouement envers les leurs puisqu'ils se dépensent pour leur procurer tout ce que leur annonce la publicité.

Demandez à n'importe qui ce qui compte le plus : l'approbation d'étrangers ou l'affection de ses proches ? L a majorité des gens ne comprendront même pas pourquoi vous leur posez une telle question. De toute évidence, rien n'importe plus que la famille et les amis les plus intimes.

Et pourtant, combien d'entre nous n’ont-ils pas mis leurs enfants mal à l'aise ou réprimé leur spontanéité, par peur de ce que pourraient penser les voisins ou les étrangers? Combien de fois n'avons- nous pas déversé notre colère sur nos proches parce que nous avons vécu une journée difficile au travail ou parce qu'un tiers a fait quelque chose qui nous a fâchés ? Et combien ne se sont-ils pas laissé aller à devenir impatients avec leur famille parce qu'ils suivaient un régime pour paraitre plus séduisants à des gens qui ne les connaissent pas assez pour voir par-delà les apparences ?

Demandez à n’importe qui ce qu'il attend de la vie, et il répondra sans doute : "Je veux juste être heureux." Et je le crois. Je crois que la plupart des gens v eulent être heureux. Je crois qu'ils travaillent dur pour le devenir. Ils achètent des livres, suivent des cours, changent de style de vie, et s'efforcent continuellement de trouver cet état d'âme insaisissable : le bonheur. Mais en dépit de tout cela, je soupçonne que la plupart des gens, la plupart du temps, ne se sentent pas heureux"

Aujourd'hui, nous sommes assaillis par la publicité et nous croulons sous les informations qui nous disent ce qui nous manque pour être heureux.

Imperceptiblement, nous devenons des êtres dépendants, des esclaves de ce qui semble nous manquer pour vivre le bonheur. Nous adorons des idoles : l'argent, le matérialisme... sans nous apercevoir que derrière elles se cache un système économique qui ne met en avant que le profit et le pouvoir.

Ce système veut maintenant régir le travail de l'homme en 4 jours de 9 heures, afin de lui faire croire qu'il sera plus heureux en ayant 3 jours de congé où il pourra faire ce qu'il veut ! Comment imaginer qu’une maman, qu'un papa, après 9 heures de travail, plus le temps des trajets au milieu d’une circulation stressante et les tâches ménagères, puisse valablement s'occuper de ses enfants chaque soir? Comment avoir une vie familiale équilibrée au milieu de ce brouhaha journalier? Le tourbillon de cette vie les fait réagir aux événements de façon mécanique plutôt qu'harmonieuse.

L’école sans cesse se remet en question, parce qu'il y a "trop d'échecs!" Et, à chaque fois, on rénove les programmes et les structures. Quelques temps après, on abandonne les réformes, faute de résultats probants, pour mettre en place de nouvelles structures. L'école va, aujourd'hui, dans le sens d'une éducation différenciée, individualisée, alors que le systéme économique veut que seuls ceux qui rentreront dans "certains moules" trouveront du travail.

N'est-il pas temps de remettre l'être humain au centre des préoccupations politiques? N'est-ce pas la société qui doit changer afin de permettre à l'homme, à l'enfant, de vivre "en harmonie" son si bref passage sur la terre ?

Au début du siècle, Carl JUNG écrivait : "Près d'un tiers de mes patients ne souffrent d'aucune névrose cliniquement définissable, mais d'un manque de signification et de la vacuité de leur vie. Cela peut se décrire comme la névrose de notre temps." Il nous faut bien admettre que 75 ans plus tard, cela reste d'actualité. Remplir notre vie d'activités trépidantes et de tâches nombreuses nous empêche de regarder en nous-mêmes et de faire le point.

Et pourtant, nos ancêtres dans la Foi, nous ont donné le moyen de rompre complètement avec notre stress quotidien. Pour cela, ils instituèrent le sabbat (en hébreu: CESSER).Ils nous disent que Dieu a créé le monde en six jours et que le septième Il a cessé de travailler. "Cesser" ce n'est pas seulement se reposer: c'est un arrêt. L’ homme doit dire "assez", comme Dieu a dit "assez" en mettant un terme au déploiement de sa puissance de création, Bien sûr, l'homme doit produire et travaillerj mais il doit "cesser" pour réfléchir au produit de son travail. Si l'homme ne s'arrête pas, il perd la maîtrise de son travail, de sa production. L'arrêt lui permet d'avancer mieux. Si l'homme n'éclaire pas sa production, sa recherche par une éthique, une morale, alors il se perd dans l'esclavage. Il est pourtant capital de jouir pleinement de chaque instant car hier est fini et demain n'est pas encore arrivé.

Si Dieu, le septième jour, peut se maîtriser pour donner de l'espace à l'autre, le sabbat veut permettre à l'homme de passer à une autre dimension dans la vie. Toute la semaine, il court.

Le sabbat est là pour lui permettre de se maîtriser lui-même, pour ne pas le remettre en servitude. Ce jour-là, il peut se libérer de ses habitudes, de ses soucis quotidiens pour se replonger dans une autre vie, celle du repos, de la méditation, de la réflexion et d'une vie familiale harmonieuse. Le sabbat devient ainsi un jour de fécondité en ayant une relation juste et vraie avec sa famille, avec les autres.

Nous entrons en période de vacances. Pourrons-nous en faire un temps de sabbat prolongé? Pourrons-nous rompre avec nos esclavages pour nous libérer? Trouverons-nous la sagesse de ne pas sacrifier ce temps de liberté, notre famille, notre santé à la course "du paraître"?

Prendrons-nous le temps de savourer la vie ? Goûterons-nous au bonheur d'être heureux avec ceux que nous aimons? Réaliserons-nous qu'à ce moment de notre vie, il est plus sensé d'apprécier le présent que de se tracasser pour l'avenir ?

L'Ecclésiaste, ce livre de Sagesse nous dit : "Va donc, mange ton pain avec plaisir et bois ton vin d'un cœur joyeux". (9,7)

C'est ce que je nous souhaite à tous. Bonnes vacances!

Christiane van den Meersschaut - LPC-1998

Bibliographie

  • "Le désir infini de trouver un sens â la vie" - Harold S. KUSHNER
  • "L'homme à la découverte de son âme" - Carl JUNG
  • "Les Fêtes juives" - A. GUIGUI
28 octobre 2017 6 28 /10 /octobre /2017 08:00
Christiane van den Meersschaut-JanssensToussaint ou jour des morts ?
Comment sont nées ces fêtes ?
Christiane van den Meersschaut-Janssens

Aujourd'hui, chaque 1er novembre, l'Eglise catholique célèbre dans l'allégresse la mémoire de tous les saints connus et inconnus. C'est la fête de la Toussaint, de l'ancien français : « Feste de toz sainz ». Le lendemain, 2 novembre, est consacré à la fête des Morts, avec laquelle on confond parfois la Toussaint.

La fête de la Toussaint existait déjà en Orient comme commémoration de tous les martyrs de la Foi. Longtemps, elle fut célébrée aux alentours de Pâques ou Pentecôte. Au Ve siècle, en Syrie, c'était le vendredi de Pâques, à Rome le dimanche après la Pentecôte.

Ce lien avec Pâques et la Pentecôte donne le sens originel de la fête: "célébrer la victoire du Christ dans la vie de beaucoup d’hommes et de femmes".

Cependant, le pape Boniface IV va déplacer une première fois la date de cette fête.

Le 25 août 608, ce moine bénédictin, originaire des Abruzzes, était nommé évêque de Rome (608-615). A l'occasion de son sacre, il reçut un présent de choix de l'empereur: le Panthéon. Ce temple circulaire, coiffé d'une impressionnante coupole était à Rome une œuvre monumentale de l'époque impériale. Il avait été construit en 27 avant J-C par Agrippa en l'honneur de tous les dieux et dédié aux sept divinités planétaires. Boniface décida aussitôt de le convertir en église, suivant la pratique des premiers siècles qui consistait à transformer en lieux chrétiens, les lieux de culte païen. En 610 (1), il consacra l'édifice à "Sainte Marie des Martyrs" en mémoire de tous ceux qui avaient versé leur sang pour témoigner du Dieu unique. Le pape voulant ainsi honorer la foule des martyrs, dont il avait fait transférer les ossements tirés des catacombes.

Le 13 mai, jour anniversaire de la dédicace de l'église, devint la "Fête de tous les martyrs, de tous les saints et Marie". La date avait été soigneusement choisie. En effet, elle correspondait aux célébrations dans le calendrier romain des jours de mai (9, 11, 13) des "Lemuria" où l'on sacrifiait au culte des ancêtres pour se prémunir des lémures ou larves : les âmes des défunts non satisfaits. Mais cette tradition funéraire ne s'étendait pas à l'ensemble de l'empire.

Dans les pays celtiques, c'est le 1er novembre que l'on célébrait tous les disparus des familles avec la fameuse fête des "Samain". C'était une fête de joie que cette fête des morts qui correspondait aussi au Nouvel An. Le but essentiel de la fête était de rétablir le contact entre la communauté des morts et celle des vivants. Les tertres où vivaient les morts étaient entrouverts pour leur permettre de revenir sur terre. Banquets, festins rituels et débauches visaient à rétablir l'ordre cosmique renversé par la disparition d'un proche ou d'un soldat tombé sur les champs de bataille.

C'est pourquoi, l'empereur Louis Ier le Pieux, institua en 835 (2) une Toussaint au Ier novembre dans l'espoir de couper court aux rituels peu chrétiens pratiqués en cette période de l'année. L'enjeu était de substituer la commémoration de tous les saints, ancêtres virtuels de tous les fidèles, au culte des morts familiers, pratiqué à cette période dans une grande partie du monde occidental.

Pour unifier ces pratiques discordantes, le pape Grégoire III fixa la fête de la Toussaint définitivement au 1er novembre. Il dédicaça en ce jour une chapelle de la Basilique Saint-Pierre en l'honneur de tous les saints.

Vain espoir, car le cuite des morts au 1er novembre, profondément enraciné dans les coutumes populaires, se poursuivit comme si de rien n'était.

Au Xe siècle, Odilon, abbé de Cluny, conseiller du pape et des princes, mais aussi fin diplomate, ordonna la célébration d'une messe solennelle le 2 novembre, "pour tous les morts qui dorment en Christ". Cette fête des Morts, née en France, fut progressivement adoptée dans toute la chrétienté occidentale.

Un liturgiste du XIIIe siècle, Durand de MENDE écrira: "La veille de la Toussaint est Jour d'affliction, la solennité est Jour d'allégresse, le lendemain est Jour de prière." En effet, la conviction que les vivants ont à prier pour les morts s'est établie dès les premiers temps du christianisme. Il s'agit de solliciter la miséricorde de Dieu pour ceux qui n'ont "pas encore" été admis à participer à sa béatitude. Cette prière pour les morts a très vite trouvé son expression la plus achevée dans la messe.

L'Eglise demandait aux chrétiens, non seulement de chômer le dimanche, mais aussi aux grandes fêtes lorsqu'elles pouvaient tomber en semaine, afin de les honorer en participant à la célébration eucharistique.

Or, après la révolution, lors du Concordat (15/07/1801) signé entre Bonaparte et Pie VII pour régler les relations entre l'Eglise et l'Etat, Pie VII avait concédé à Bonaparte que le nombre de fêtes d'obligation soit réduit à quatre en France (Noël, Ascension, Assomption, Toussaint), Bonaparte acceptant de son côté que le chômage de ces quatre jours-là soit légal. D'autre part, le calendrier civil pouvait reconnaître le 1er novembre comme un jour férié en l'honneur des morts pour la patrie.

De nos jours, les deux fêtes se confondent. Le 2 novembre n'étant pas chômé, la religiosité populaire a fait un amalgame de la Toussaint et du Jour des Morts. Dans la plupart des familles, la note funèbre semble l'emporter sur l'allégresse de la fête de la Toussaint. Et le 1er novembre, jour chômé, voit défiler dans les cimetières des milliers de personnes chrysanthèmes en main. Bouquets de fleurs, verdures et bruyères sont déposés sur les tombes pour transmettre à ceux et celles qui nous précèdent dans l'au-delà un message d'amour.

Et comme dit Hyacinthe VULLIEZ : "La Toussaint, c'est la fête des gens du peuple de Dieu." La fête la plus impressionnante; la fête la plus proche de nous parce qu'elle est la fête de nos proches. La fête de tous, car chacun est appelé à la sainteté de tous les jours qui consiste à être simplement évangélique. La conscience chrétienne d'aujourd'hui reconnaît dans cette fête la portée et la valeur des gestes quotidiens, le poids de chaque vie humaine si cachée soit-elle, et l'honneur que mérite le plus humble chrétien.

 

Christiane van den Meersschaut-Janssens - octobre 1999

(1) date ne concordant pas d'un auteur à l'autre. (retour)
(2) Idem. (retour)

BIBLIOGRAPIE
  • Fêtes et croyances populaires en Europe Ed. BORDAS, de Yvonne de SIKE, archéologue et ethnologue
  • Théo, Nouvelle Encyclopédie catholique Ed. DROGUET et ARDANT/FAYARD
  • Chronologie des Papes de Saint Pierre à Jean-Paul II Ed. MARABOUT HISTOIRE de Jean MATHIEU-ROSAY
  • Les Symboles Catholiques Ed. ASSOULINE de d omRobert LE GALL, abbé de Kergonan
  • Les Saints au Moyen Age Ed. PLAN de Régine PERNOUD
  • Encyclopredia Universalis
21 octobre 2017 6 21 /10 /octobre /2017 09:48
André VerheyenToussaint
André Verheyen

Dans quelques jours, des miIlions de chrétiens - et d'autres peut-être aussi - fêteront la Toussaint avec, souvent, une dimension très accentuée de la mémoire des défunts.

La confusion entre la Toussaint et le Jour des Morts n'est évidemment pas dangereuse puisque la plupart des saints que nous honorons sont morts et que beaucoup de nos défunts ont vécu une certaine sainteté.

Dans notre pays, le ler novembre est jour férié, pas le 2, ce qui explique que les visites aux cimetières se font surtout le jour de Toussaint.

Ce qui, par contre, est beaucoup plus préoccupant, c'est la qualité médiocre d'un culte des saints, généralement intéressé et souvent superstitieux. Si on ajoute à cela une conception dépassée du Paradis, liée aux dimensions de temps et d'espace, on aura compris qu'il y a encore "du pain sur la planche" pour une sérieuse réflexion.

Plusieurs personnes, qui sentent bien qu'il y a quelque chose qui cloche dans le système folklorique et superstitieux actuel, nous demandent "si ça sert encore à quelque chose de prier les Saints". L'utilisation du verbe "servir" est remarquable : comme si le culte que je voue à mon père et à ma mère devait servir à quelque chose!

Et pourtant si ! Cela sert énormément, à condition de revoir radicalement ce système que j'ai appelé folklorique et superstitieux.

Il est clair que si je prends la peine de lire une biographie de St Antoine de Padoue, j'y découvrirai sa foi profonde et son zèle missionnaire. Si alors, même sans paroles ni prières formulées, je pense à lui en désirant partager sa qualité de vie spirituelle, bien sûr, mon désir va être efficace.

Mais quelle honte et quelle pitié dans ces pseudo-prières où on demande à St Antoine de retrouver des objets perdus!

Nous avons recréé notre "panthéon" à l'instar des religions de l'antiquité gréco-romaine qui avaient leurs divinités tutélaires pour l'amour, la guerre, les voyages en mer, l'économie et les af­faires, la chasse, etc.

Un des cas les plus surprenants est celui de St Christophe dont tout le monde sait actellement qu'il s'agit d'un personnage de légende. (1)

Rien ne s'oppose évidemment à ce qu'on continue les manifestations folkloriques autour de St Christophe dans le cadre de la valorisation du patrimoine. Mais entretenir l'ambigüité de cette pseudo-dévotion superstitieuse envers un personnage de légende ne favorise certainement pas la crédibilité du culte des Saints.

Nous conseillons plus volontiers la communion spirituelle avec quelqu'un comme Dom Helder Camera, qui n'a heureusement pas encore été récupéré par le système. Cette communion spirituelle-là, oui vraiment, ça sert à quelque chose...

André Verheyen - LPC – octobre 1999

(1) "Ce saint, très populaire au Moyen Age, a été écarté du calendrier romain en 1970, son histoire ne relevant que de la légende." (Dictionnaire LAROUSSE • 2 volumes - 1988)
N. d. l. r. : les dictionnaires spécialisés dans le domaine de la vie des Saints mentionnent neuf saints Christophe mais aucun d'eux n'a quelque chose à voir avec la légende qui est née du nom "Christophoros". En effet, cela signifie en grec "porteur de Christ". (retour)
12 août 2017 6 12 /08 /août /2017 08:00
Christiane van den MeersschautA propos de l'Assomption
Christiane van den Meersschaut

Le mot latin "assumptio" vient du verbe "ad sumere", "prendre pour soi", "tirer à soi".

Il s'agit d'un terme passif. Marie ne s'élève pas au ciel d'elle-même, elle y est tirée, élevée, assumée. L'Assomption de Marie célèbre la glorification de la Mère de Dieu. Curieusement, les Evangiles pourtant ne parlent pas de ce "mystère" ?!

Dans l'Eglise catholique romaine et l'Eglise orthodoxe, cette doctrine est fondée uniquement sur des récits trouvés dans des évangiles apocryphes du Ve siècle. Les développements de ces récits ont conduit à la dévotion de Marie et plus tard donneront naissance à des dogmes romains (Immaculée Conception en 1854 et Assomption en 1950) en vertu de leur appartenance à l'histoire de l'Eglise plutôt qu'aux Evangiles.

La commémoration de l'Assomption fut introduite dans la liturgie catholique vers le milieu du VIe siècle et fixée au 15 août par l'empereur byzantin Maurice (582-603) à l'occasion de l'inauguration d'une église dédiée à la Vierge montée au ciel. Toutefois, pour célébrer ce "mystère", on utilisa d'abord le nom de "Natale" c'est-à-dire la naissance de la Vierge à la vie céleste. Le terme fut rapidement remplacé par celui d'Assomption, qui veut signifier la bienveillance de Dieu envers son humble servante. Les chrétiens orthodoxes préféreront parler de "Dormition" signifiant par là que la mort ne peut corrompre la chair de celle en qui Dieu s'est incarné.

A l'origine de la fête existe un pèlerinage à Ephèse, là où suivant les traditions, le séjour de la Vierge sur la terre prit fin. Ce pèlerinage se substitue pour les premiers chrétiens à celui fait depuis des décennies par les Ephésiens. Ceux-ci rendaient un culte à la "Grande Mère". En effet, Ephèse était la ville du culte de l'antique Grande Mère, Artémis ou Diane, déesse vierge à l'origine. Le culte à Marie se décalque aussi sur celui d'Isis, déesse­ mère, qui s'était propagé au-delà de l'Egypte dans tout l'empire romain.

Lors de ces pèlerinages à Ephèse par les premiers chrétiens, des légendes mariales vont se répandre, comme celle reprise dans le Sunaxari, un recueil de récits populaires qui nous apprend que "quand le Christ décida de faire venir sa mère auprès de lui, il ordonna à l'ange de lui notifier par trois fois sa décision avec une palme. Heureuse de retrouver son fils, elle alla prier sur le mont des Oliviers; les arbres se penchaient à son passage pour lui rendre hommage. De retour à la maison, elle prépara son lit et invita tous les parents et amis à assister à sa fin. Elle distribua les quelques vêtements qui lui appartenaient et, au milieu des plaintes de ses amies, elle s'allongea sur le lit. Des nuages couvrirent alors la maison où se trouvaient rassemblés pour la dernière fois les disciples. Puis, après un effroyable coup de tonnerre, la Vierge se "transfigura" et remit son âme au Christ."

D'autres légendes auront pour cadre les lieux de culte des déesses-mères de l'Asie Mineure, comme celui des déesses celtiques et germaniques ; anciens sanctuaires des montagnes, des sources, des grottes, des arbres... souvent associés plus tard à des images de vierge miraculeuse.

Toutes ces légendes vont se répandre et le culte à Marie va naître en Orient et se développer. Vers 350, on va commencer à appeler fréquemment Marie "Théotokos", mot grec signifiant "Mère de Dieu". Ce titre nouveau et postbiblique (dans l'écriture Marie est régulièrement appelée "mère de Jésus") va s'imposer dès le Concile d'Ephèse en 431.

En effet, Cyrille d'Alexandrie parviendra à arracher la définition de la "théodokos" avant l'arrivée au concile de la délégation rivale, celle d'Antioche (1). L'attribution du titre de Mère de Dieu adoptée unilatéralement au milieu de la liesse populaire va cependant provoquer une scission temporaire dans l'Eglise.

A nouveau, remarquons, qu'au-delà des influences bibliques, les facteurs les plus divers ont agi sur le culte à Marie, mais en Occident les formes orientales de la piété mariale ne se sont toutefois pas imposées sans résistance.

Chez Augustin, on ne trouve ni hymnes, ni prières à Marie ; lui- même ne mentionne pas de fêtes mariales.

C'est à la fin du VIe siècle que va naître une littérature mariale de plus en plus abondante. Le premier "théoricien" de la foi de l'Eglise en l'Assomption est saint Grégoire de Tours (mort en 594). Il va donner une première formulation théologique de l'Assomption. Et, si le pape Serge I (687-701) instaura officiellement les fêtes mariales dont celle de l'Assomption le 15 août, ce furent saint Albert le Grand, saint Thomas d'Aquin et saint Bonaventure qui, au XIIIe siècle, lui donnèrent ses lettres de noblesse.

Dès lors, des processions ferventes, des fêtes s'organisent partout dans le monde chrétien. Des chants, des textes littéraires sont écrits en l'honneur de Marie.

En France, le 15 août fut longtemps le jour de la fête nationale.

En 1638, le roi Louis XIII, consacrant son pays à Notre Dame pour la remercier d'avoir donné un héritier au trône demanda qu'on fît ce jour-là, dans chaque paroisse, une procession en l'honneur de la Vierge.

Lors du Concordat entre Pie VII et Bonaparte, celui-ci accepta que le 15 août reste un jour chômé.

Les Catholiques resteront fidèles à leur tradition et continueront le 15 août à participer à un office, à organiser des processions, à se rendre en pèlerinage dans des sanctuaires marials, à offrir des ex-voto, à bénir des bateaux pour les mettre sous la protection de la Vierge...

En 1946, Pie XII demande par lettre à l'épiscopat du monde entier s'il est souhaitable de procéder à la définition du dogme de l'Assomption. La réponse ayant été affirmative, presque à l'unanimité, le pape se dispensa de réunir un concile et annonça le 1er novembre 1950 qu'il confirmait lui-même "l'enseignement unanime du magistère de l'Eglise et la croyance unanime du peuple chrétien" (?!) en vertu de la "lex orandi - lex credendi" qui donne crédit aux croyances et pratiques anciennes des fidèles.

Ce dogme de l'Assomption est proclamé par Pie XII dans la constitution apostolique "Munificentissimus Deus". Le pape nous déclare que l'Assomption est un "dogme divinement révélé" !!? Il en précise la signification et le contenu en ces termes : "L'immaculée Mère de Dieu, Marie toujours vierge, une fois achevé le cours de sa vie terrestre a été assumée (élevée) corps et âme à la gloire céleste."

Les théologiens admettent cependant que ce dogme n'a pas de base directe et formelle dans les Ecritures. La tradition des Pères ou des Docteurs est elle-même incertaine : les uns sont pour l'Assomption corporelle de Marie, d'autres sont contre, d'autres encore plus nombreux n'en disent rien. Pourtant, si l'idée d'un tel dogme a jailli du sentiment chrétien que la mère de Dieu n'avait pas pu connaître la pourriture du tombeau, ce sont des raisonnements théologiques qui ont fortifié cette vue ; exemption du péché, maternité divine, virginité perpétuelle... Si Marie échappe au péché, elle doit bien évidemment échapper aux conséquences de la mort physique.

Ce dogme manifeste ce qu'est, en religion, un "travail de piété". Une élaboration de présentations secondaires : l'intuition est d'abord affective, à base de respect et d'amour, indifférente aux catégories du réel ; puis elle se raisonne, elle se change en déduction du détail ; et parfois il faut vingt siècles pour que l'autorité sanctionne comme officielle une mise au point qui laisse voir sa double origine : mi-scolaire et mi-populaire.

Si ce dogme, qui fait partie de la doctrine officielle de l'Eglise catholique, constitue un élément important de la spiritualité catholique traditionnelle, il a choqué par son caractère tardif et anti-oecuménique. L'Eglise orthodoxe parle seulement de Dormition de la Vierge, fidèle en cela à la tradition ancienne, visible notamment dans l'iconographie grecque.

Les Orthodoxes, par ailleurs, refusent dans la prière de l’Ave Maria le terme de "théotokos" et utilisent le terme de "Christotokos" (mère du Christ, mère du Messie). Les traditions protestantes et réformées n'admettent pas cette élaboration théologique qui, selon elles, tend à diviniser la mère de Jésus. On ne parviendra à un accord oecuménique sur cette question qu'au prix d'efforts réciproques. Mais qu'il est dommage d'arriver à se séparer sur des questions somme toute secondaires !

Christiane van den Meersschaut

Sources :

  • "Théo" -Droguet et Ardant/ Fayard 1989
  • "Fêtes et Croyances populaires en Europe" - Yvonne De Sike 1994
  • "Le Grand Livre de la Bible" - John Bowker Larousse 1999 "Dictionnaire de la liturgie" - Dom Robert. Le Gall CLD 1982 "Encyclopédie Universalis"1996
  • "Encyclopédie Microsoft (R) Encarta (R) 99 (c) 1993-1998
(1) Les Antiochiens sont des exégètes attachés à la lettre qui cherchent avec une rigueur toute scientifique à savoir ce qu'a voulu dire l'auteur du texte, tandis que l'Ecole d'Alexandrie, plus mystique, recourt plus à l'induction de la pratique qu'à la déduction à partir de leurs idées sur Dieu. (retour)
3 juin 2017 6 03 /06 /juin /2017 08:00
Christiane van den MeersschautA propos de la Pentecôte
Christiane van den Meersschaut

La Pentecôte, du grec "pentècostè (hèméra)" : cinquantième jour, nous indique que la fête célébrée ce jour-là a bien lieu cinquante jours après la Pâque.

Pour nos ancêtres dans la foi, le sens de cette fête a évolué d'après leur histoire, avant que les chrétiens à leur tour, après l'événement pascal, lui donnent un sens nouveau.

Originellement, dans l'ancien Israël, c'était la "Fête de la Moisson" (Ex 23,16 ;34,22), jour de joie et d'action de grâce (Nb 28,26 ; Lv 23, 16 ss). On y offre les prémices de ce que la terre a produit sept semaines après la Pâque et l'offrande de la première gerbe (Lv 23,15). D'où, l'origine du nom de la fête juive « Chavouoth », qui veut dire semaine. Symboliquement, les sept semaines évoquent une plénitude, un renouvellement complet.

Plus tard, la fête évolue. En effet, on se rappelle que c'est une cinquantaine de jours après la sortie d'Egypte (célébrée par la Pâque) que les ancêtres avaient écouté Moïse proclamer les Dix Paroles dont il venait de recevoir la révélation. C'est alors que le peuple réuni au pied du mont Sinaï avait conclu l'Alliance avec Yahweh. La fête de Chavouoth devint naturellement l'anniversaire du "Don de la Torah".

L'association de la "fête de la Moisson" et du "don de la Torah" semble remonter au IIe siècle avant Jésus-Christ d'après le livre des Jubilés, un écrit de cette époque. Ce sens se généralise au début de notre ère, d'après les écrits rabbiniques et les manuscrits de Qumrân.

Albert GUIGUI, Rabbin de Bruxelles, nous dit qu'aujourd'hui encore, à la fête de Chavouoth: "... les Juifs commémorent le jour de la révélation du Sinaï, par l'étude des rites, par la lecture des livres bibliques et par les actes : une infinie responsabilité dans chacune de leurs actions".

Une vieille légende disait que, le jour du don de la Loi que Dieu fit à Moïse, sur le mont Sinaï, l'Esprit de Dieu était descendu sur septante familles hébraïques sous la forme de feu. Or, les Juifs, pensant qu'il n'y avait que septante nations dans le monde, y voient le signe que leur Loi devait s'étendre comme un feu aux autres nations du monde.

Est-ce cette idée de révélation spirituelle destinée à toute l'humanité qui incite Luc à ajouter un troisième sens au "cinquantième jour" du calendrier juif ? Pour lui, cette fête doit nous rappeler le don de l'Esprit promis et la naissance de l'Eglise universelle.

Si Jean lie en un seul événement la Résurrection, l'Ascension et le don de l'Esprit, nous pouvons remarquer par ailleurs que ni Paul, ni Marc, ni Matthieu ne connaissent l'existence d'une Pentecôte chrétienne. Luc lui-même n'en parle pas dans son évangile, mais nous donnera, dans un récit tardif, les Actes des Apôtres, le récit de la "Pentecôte chrétienne". Son texte de l'effusion de l'Esprit est émaillé d'images bibliques et symboliques traditionnellement associées à une manifestation divine.

Hans KUNG nous fait remarquer : "Il est aujourd'hui difficile de dégager les éléments historiques cachés derrière son récit. Lors de la première Pentecôte, après la mort de Jésus, de nombreux pèlerins sont sans doute venus à Jérusalem. Il est parfaitement possible que la première assemblée des adeptes de Jésus, revenus en majorité de Galilée à Jérusalem, se soit tenue à cette occasion et qu'elle se soit constituée en communauté eschatologique dans un enthousiasme charismatique favorisé par l'atmosphère ambiante. Il se pourrait que Luc ait rattaché à la Première Pentecôte une tradition relative à la première manifestation d'une extase collective inspirée qui aurait eu lieu à Jérusalem."

Les premiers chrétiens ne célèbrent pas une Pentecôte chrétienne, mais c'est en grande allégresse qu'ils fêtent Pâques pendant 49 jours. Saint Athanase (295-373), Père de l'Eglise, appelait cette période "le grand dimanche". En effet, au IIIe siècle, quand on parle de Pentecôte dans l'Eglise, c'est pour désigner la durée de ces 49 jours et non la fête du "cinquantième jour". Au cours de la liturgie, on ne priait que debout et non à genoux, on ne jeûnait pas et on chantait l'Alléluia à profusion. Au IVe siècle, on se met à célébrer le "cinquantième jour", mais... c'est pour y fêter l'Ascension !

L’unique mention d’une Pentecôte chrétienne dans les Actes de Luc, s’est cependant très fortement imposée à la conscience de l’Eglise, puisqu’à partir de Ve siècle, on a commencé à célébrer le cinquantième jour après Pâques, lors d'une fête bien distincte. Dès lors, une nouvelle conception historicisante de la fête est apparue à l'encontre de la période de cinquante jours de joie pendant laquelle on célébrait ensemble comme un même événement: la Résurrection, l'Ascension et l'envoi de l'Esprit.

De nos jours, dans la liturgie, c’est en éteignant le cierge pascal au soir de la Pentecôte que l'on veut signifier que le temps pascal est clos.

Si Luc mentionne le "parler en langues" ou "glossolalie" c'est que cela arrivait fréquemment dans les premières communautés chrétiennes fondées par Paul, et cette attitude remontait bien avant la date présumée de la composition des Actes. Toutefois, ce phénomène n'impliquait pas la capacité de parler en langues étrangères, il consistait à émettre des "sons extatiques, inintelligibles, incompréhensibles pour les autres" et qui allaient parfois jusqu'à suggérer la démence. Luc semble d'ailleurs y faire allusion lorsqu'il note que, parmi les spectateurs, certains pensaient que les Apôtres étaient ivres (Act. 2,13). Quant aux références ultérieures à la glossolalie (Act. 10,46 ; 19,6), elles ne font pas allusion à des langues étrangères.

Ce récit de Luc a engendré, au fil des siècles, de nouvelles communautés qui vont « parler en langues ».

C’est au début du XXe siècle qu’est né le « Pentecôtisme » dans les milieux protestants américains. "Parler en langues" est pour eux une manière de rendre le culte. Ce mouvement n'a pas été accueilli par les Eglises et a continué à vivre hors d'elles. Il est considéré comme une secte.

Un Néo-Pentecôtisme a vu le jour vers 1950 dans les milieux protestants américains et a pris une orientation largement œcuménique. Il s'est développé, en particulier, dans les milieux catholiques américains d'abord, puis européens pour arriver en France en 1971. Ce courant spirituel nomme les adhérents : "charismatiques" (du mot grec signifiant : don) car ils utilisent les dons de l'Esprit. Ils pensent que l'Esprit ne cesse de distribuer ses dons selon sa volonté et accorde des dons différents à chacun. Ils sont persuadés que par la prière ils peuvent provoquer l'effusion de l'Esprit dans le groupe et ils affirment que l'Esprit authentifie leurs paroles et leurs actes d'évangélisation par des signes visibles : guérison, parler en langues, interpréter le "parler en langues", prophétiser, avoir le discernement des esprits, libérer des esprits mauvais, faire des miracles.

Ce mouvement est encouragé par Paul VI dès 1975 et plus tard par Jean-Paul II. Il se vit le plus souvent en communautés monastiques ou en groupes de prière se réunissant une fois par semaine sous la conduite d'un responsable appelé "Berger". Chaque groupe a sa physionomie propre marquée par son histoire et par des signes perçus comme venant de Dieu. Ils croient en l'immédiateté de l’intervention de Dieu dans leur vie et lisent généralement les textes bibliques de façon littérale et historicisante. Si nous sommes souvent admiratifs devant leur générosité et leur attention aux souffrants, nous regrettons par ailleurs la faiblesse de leur sens critique dans leur approche théologique.

La Pentecôte 1991 a vu naître notre mouvement "Libre Pensée Chrétienne" que je ne dois plus vous présenter mais que je veux citer même si nous ne "parlons en langues" ! Comme on le voit, l'Esprit, en tous temps, souffle où Il veut. De la sorte, les Actes qui traitent de la croissance du peuple de Dieu et qui soulignent le rôle essentiel de l'Esprit dans nos vies est bien d'actualité et parole de Dieu pour nous aujourd'hui.

Christiane van den Meersschaut

Sources :

  • "Les têtes juives" A. GUIGUI 1987
  • "Théo" DROGUET et ARDANT - Fayard 1980
  • "Les grands événements de la Bible" Brepols 1987
  • "Etre chrétien" Hans KUNG 1974
  • "Origines et histoires de la Bible"J.R.PORTER - Bordas 1996
  • "La Bible vivante" J.O. CLARE et H. WANSBROUGH - Lafon 1993
20 mai 2017 6 20 /05 /mai /2017 08:00
Christiane van den MeersschautA propos de l'Ascension
Christiane van den Meersschaut

Les premiers disciples de Jésus étaient juifs comme lui. Ils étaient, comme lui, pétris des "Ecritures". La méditation de ces textes, faite par les apôtres à la lumière de Pâques, s'est développée et approfondie au fil des temps. Les récits bibliques entendus depuis leur enfance déterraient à chaque fois du fond de leurs cœurs enténébrés, des moments passés avec Jésus vivant. Des situations disparues et vécues avec le Nazaréen semblaient se rappeler à eux par les Ecritures. Leur questionnement intérieur devait être incessant et aller des Ecritures à Jésus et de Jésus aux Ecritures. Ce va-et-vient devait être un véritable remue-ménage spirituel. Aujourd'hui, il nous faut bien comprendre cela. On ne peut dissocier les récits évangéliques construits en référence aux Ecritures, car celles­ ci éclairent entièrement l'Evangile et nous donnent de précieuses clés de lecture.

Au début, les disciples étaient prisonniers d'une image politique du Messie, véhiculée par les Ecritures et la Tradition qui ne correspondaient pas du tout à l'action menée par Jésus. Il leur a fallu un long cheminement pour saisir la spiritualité de Jésus, sa Bonne Nouvelle, son instauration du Royaume. Enrichis alors de ce sens nouveau, ils parviennent enfin à proclamer leur Foi : Oui, Jésus est vraiment le Messie, le Christ annoncé qui n'a pas été reconnu.

L'intelligence des disciples s'approfondit des correspondances établies entre Jésus et les Ecritures. Ils associent l'homme de Nazareth aux antiques images bibliques qu'ils interpréteront comme des figures qui annoncent Jésus le Messie. D'où l'importance pour eux de garder l'imagerie de la première alliance et l'emploi de l'allégorie dans l'activité catéchétique primitive.

L'étude des textes concernant l'Ascension de Jésus en est un exemple. Nous distinguons d'une part l'imagerie (nuée, montée, anges...) et d'autre part le sens théologique et catéchétique (exaltation de Jésus en Dieu, le départ de Jésus qui induit la mission ici­ bas) que ces images veulent nous communiquer. Ces récits nous parlent d'un dernier départ de Jésus que dans notre langage nous appelons ascension.

Si le récit de l'Ascension dans notre imaginaire est très coloré et suggestif, les évangiles sont très concis et donnent très peu de détails. Marc (1) (16,19) nous signale que "Jésus est enlevé au ciel et assis à la droite de Dieu" tandis que Luc (20,51) nous dit que "Jésus est séparé d'eux et emporté au ciel".

Deux auteurs seulement nous parlent de l'Ascension dans le N.T. Ils situent l'événement le même jour que la Résurrection, car, dès cet instant, Jésus vit d'une vie nouvelle et il rejoint le Monde de Dieu. L'Ascension, c'est cela. Il faut évidemment écarter de notre esprit une vision de Jésus ressuscité attendant quelque part, à Jérusalem ou sur les routes de Galilée, le quarantième jour pour monter au ciel. Non, la Résurrection et l'Ascension ne sont pas deux événements distincts. Pour mieux mettre en valeur ces deux aspects du même "Mystère de Foi", Marc et Luc vont les séparer dans leurs livres : d'une part, la sortie du tombeau par la victoire sur la Mort (la Résurrection), d'autre part, le triomphe, la glorification de Jésus auprès de Dieu (l'Ascension).

Il a fallu cependant un certain temps aux disciples pour qu'à travers un énorme travail de mémoire des gestes et des paroles de Jésus, celui-ci leur "apparaisse" comme le Messie annoncé. Et, une tout aussi longue période leur a sans doute été nécessaire pour que Jésus leur "apparaisse" vivant à travers leurs différentes expériences relationnelles (gestes- attitudes).

Les auteurs vont exprimer cela dans des "récits d'apparitions" qu'ils vont placer entre le tombeau vide et l'ascension. Ceci apparait donc comme un procédé littéraire ne tenant pas compte de la durée réelle de leur réflexion.

Matthieu, dans ses "récits d'apparitions" semble exprimer que Jésus est bien vivant avec eux et ce, jusqu'à la fin des temps (28,16-20). Il n'y a donc pas de récit d'ascension chez lui.

L'Ascension pour Marc se passe à Jérusalem et pour Luc à Béthanie. Dans les deux cas, ces récits terminent leur évangile et on peut y découvrir que c'est encore le même jour que les disciples reçoivent l'Esprit (Pentecôte) qui les conduit directement à prêcher, à donner des signes (Mc 16,20), à vivre dans la joie et la louange (Lc 24,52-53).

Dans son livre des Actes des Apôtres, Luc nous fait revivre la même scène, mais cette fois dans le style habituel des théophanies bibliques. Pour nous suggérer ce mystère indicible, il puisera dans l'imagerie des Ecritures et nous donnera des détails qui ont tous une portée symbolique. Il situe l'événement sur le Mont des Oliviers (1,12) et cela se passe quarante jours après sa Passion (1,3). Jésus est enlevé au ciel (1,2), s'élève et une nuée le dérobe aux yeux de ses apôtre (1,9). Tandis que ceux-ci scrutent le ciel, deux hommes vêtus de blanc leur font prendre conscience de leur attitude erronée (1,10-11). Nous lisons ceci, bien sûr en nous référant aux Ecritures du premier Testament. Nous pouvons faire de nombreuses connexions. Je n'en citerai que quelques-unes.

Le Dieu "Très-Haut" (Gn 14,18) a sa demeure sur une "montagne" (Ps15,1;48,2-3). Dieu se rendant dans sa demeure "monte" (Ps 47,6). Rencontrer Dieu c'est donc nécessairement "monter" (Ps 122,4) et l' A.T. connaît des héros qui ont été "enlevés" auprès de Dieu : Hénok (Gn 5,24 ; Si 44,16), Elie (2 R 2,11-16) le juste obstinément fidèle à Dieu (Ps 73,24), les justes morts prématurément (Sg 4,10-11). "La Nuée" (Ex 19,16) accompagne la théophanie du Sinaï et il faut "quarante jours" pour accomplir les pèlerinages terrestres vers la montagne de Dieu (1 R 18,9).

Dans ces trois récits d'Ascension (Mc, Lc, Actes) nous constatons à travers une imagerie quelque peu différente d'un texte à l'autre, un même témoignage de Foi, une même catéchèse qui veut mettre l'auditeur en contact avec la personne de Jésus, et qui traverse les siècles.

Aujourd'hui, nous pourrions lire ce texte symbolique de la façon suivante: lorsque nous cherchons à nous rapprocher de Dieu (mont) il nous faut cependant un certain temps (40 jours) pour parvenir à nous nourrir d'une expérience de Dieu. Cette expérience nous grandit (élève) mais nous n'atteignons jamais Dieu (la nuée) car il ne faut pas uniquement chercher dans l'au-delà, dans l'imaginaire (scruter le ciel) mais entendre la Parole de Dieu (2 hommes en blanc) qui nous fait comprendre que nous avons notre mission ici­ bas. Jésus qui, lui, a rempli sa mission est assis à droite de Dieu (égal à Dieu) et a rejoint le monde de Dieu, Il fait partie de Dieu. Il nous quitte le jour (du premier matin) pour nous laisser devenir créateur à notre tour, pour continue, à sa suite, à réaliser le Royaume dans le chaos du monde par la pratique de sa Parole.

Les auteurs voulaient aussi signifier que Jésus ne s'était relevé de la tombe pour se retrouver de façon familière au milieu des siens, comme les différentes apparitions le racontent (Mt 28, Mc 16, Jn 20,21) ; mais qu'il est Jésus glorieux, exalté et vivant d'une vie nouvelle auprès de Dieu. Qu'il est le Seigneur après sa victoire sur la mort. C'est la brusque irruption du Seigneur glorifié dans la vie des hommes, le Maître du Monde et de l'histoire. Ces textes se voulaient des présentations de Foi et des hymnes liturgiques des premiers chrétiens.

Dès le IVe siècle, à Jérusalem, la fête de l'Ascension sera célébrée par une procession vers le Mont des Oliviers.

Au Ve siècle, saint MAXIME, évêque de Turin, nous dit ceci à propos de l'Ascension : "Lorsque le Christ souffre sur la Croix, Il est comme ce grain dont lui-même a parlé, qui doit mourir pour porter du fruit ; lorsque le Christ est environné de la foi de ses nombreux apôtres, Il est le grain qui a fructifié. Que fut Jésus avec ses disciples pendant ces quarante jours qui ont suivi la résurrection ? Il leur enseigne la sagesse de l'âge mûr, Il leur donne des instructions fécondes qui les convertiront. Ensuite, Il monte au ciel, c'est-à-dire vers son Père ; son Incarnation fructifie alors, et Il communique à ses disciples les semences de la sanctification."

Au XXe siècle, François VARILLON nous dit que : "le ciel où "monte Jésus" c'est très exactement l'intimité de Dieu. Ce que les chrétiens appellent "ciel" ce n'est pas un lieu éternel, supra-terrestre, un domaine métaphysique. Ce n'est pas Dieu seul. Le ciel est le contact de l'être de l'homme avec l'être de Dieu, la rencontre intime de Dieu et de l'homme".

Jésus est parti. Il est parti pour qu'à notre tour, nous puissions nous élever. "Il vous est utile que je m'en aille, car si je ne m'en vais pas, le Saint-Esprit ne viendra pas." (Jn 16,7) Le Saint-Esprit ne dicte pas ses décisions, mais il inspire celui qui veut vivre de Jésus. Jésus part pour que nous devenions des adultes responsables, construisant notre vie, prenant nos libertés, écrivant nous-mêmes notre histoire.

Compris ainsi, quelle Bonne Nouvelle que l'Evangile !

Je laisserai le mot de la fin à CLAUDEL qui, pour nous parler du départ de Jésus écrivait: "Il faut que je vous soustraie mon visage pour que vous ayez mon âme."

Christiane van den Meersschaut

(1) A propos de cette finale de l'évangile de Mc (16,9-20 ) les exégètes estiment qu'elle fut ajoutée au second siècle. Primitivement, il semble bien que l'évangile de Marc se termine sur la simple annonce de la Résurrection de Jésus. (retour)

Sources

  • "Au nom des Pères" - Claude LAGARDE, Manne 1992
  • Jésus est ressuscité au matin de Pâques. Il est vivant" - André THIVOLLIER
  • "Dictionnaire Biblique" - L. MONLOUBOU et F.M. DU BUIT, 1985
  • "Théo" - DROGUET et ARDANT, Fayard 1989
  • Conférences : "Le quatrième Seuil de la Foi" - MESS'AJE
  • "Joie de croire, joie de vivre" - François VARILLON, Le Centurion 1981.
1 avril 2017 6 01 /04 /avril /2017 08:00
Christiane van den MeersschautLes fêtes du printemps… La Paque… Pâques
Christiane van den Meersschaut

La fête de Pâques a pris, dans les Eglises chrétiennes, le relais de la Pâque Juive, en en modifiant le sens.

L'origine de Pâques remonte cependant bien avant Moïse. C'était une fête des bergers, à l'époque de la transhumance. Le sens premier du mot ''Pâque" qui veut dire "traversée" pourrait bien être celui de "transhumance". Lorsqu'au printemps, il faut quitter les régions qui se dessèchent pour chercher avec le troupeau un peu d'herbe verte et d'eau limpide, on suivait certains rites. Il s'agissait d'abattre un agneau et de badigeonner avec son sang les poteaux de la tente pour préserver le troupeau de l'esprit mauvais, porteur d'épidémie. Ensuite, les premiers-nés des troupeaux étaient sacrifiés. Il était interdit de briser leurs os et la viande servait au repas festif familial. Ces rites sont, sans doute, encore pratiqués aujourd'hui par certains bergers d'Arabie qui ont conservé tous les éléments dont étaient constituées ces célébrations antiques.

A la même saison, les cultivateurs de ces pays d'Orient récoltaient les premières gerbes d'orge. A cette occasion, on faisait la fête du Pain Nouveau. Ce pain était pétri avec la farine de la nouvelle moisson. C'était un pain "azyme", c'est-à-dire qu'il ne pouvait pas contenir de levain de la vieille pâte de l'ancienne moisson.

Ces fêtes du retour du printemps sont dites "naturistes" parce qu'elles suivent le cycle de la nature. Les sacrifices, les rites sont dédiés aux forces, aux dieux de la nature. On parle alors de "religions naturelles".

Pour les Hébreux, d’après le livre de l’Exode, la mythique épopée de leur libération d'Egypte sous la conduite de Moïse, ces rites de la fête du printemps prennent un nouveau sens. Ils étaient naturistes, magiques; ils deviennent historiques. En effet, ils veulent rappeler un événement emblématique de l'histoire du peuple hébreu, de leur nation (comme par exemple pour la France la prise de la Bastille, le 14 juillet).

Les Hébreux donnèrent alors à leur fête coutumière du printemps un sens nouveau : celui du souvenir de leur délivrance. L'importance qu'ils attachaient à cet événement décisif de leur histoire conféra dès lors à cette célébration sa place dans leur religion.

Le rite du Pain Azyme rappelle l'événement d'un peuple qui retrouve son indépendance, en fuyant le pays d'oppression dans une si grande hâte qu'il emporte avec lui son pain qui n'a pas eu le temps de lever. (Ex 12, 32-38).

Le rite du Sang de l'Agneau qui marque les portes rappelle comment les maisons des Hébreux ont été épargnées de l'épidémie mortelle qui a frappé jusqu'au fils du Pharaon. Le malheur a "passé outre". C'est Dieu qui les a protégés en passant. On retrouve ici le sens du mot "Pâque" le passage, Pessah en hébreu. C'est ainsi que ce peuple perçoit Dieu dans son histoire, il le proclame dans ses écrits et le célèbre par une fête familiale riche en symboles.

Quelques quinze siècles plus tard à Jérusalem, un Juif nommé Jésus célèbre ce repas pascal avec ses proches. Les récits évangéliques racontent qu’au cours de ce repas, qui sera un repas d'adieu, il donne une signification nouvelle à tous ces rites. Ce pain, dit-il, que nous allons rompre et manger ensemble est comme mon corps que je vais laisser briser par amour pour vous. Ce vin que nous allons boire est comme mon sang qui va couler pour que vous puissiez croire. Jésus passe par la croix pour que ses paroles, ses gestes d'éveil à la Vie puissent rester crédibles et traverser sa mort.

Si Jésus s'était caché, enfui ou tu pour échapper à la mort, sa Bonne Nouvelle aurait-elle traversé les siècles ?

Symboliquement, il est donc bien le "Pain de Vie" : un pain au goût nouveau et "l'Agneau Pascal" : une victime innocente, mais qui par sa mort fait naître de nombreux témoins qui dénoncent les comportements meurtriers et font germer des relations fraternelles. Jésus, le Ressuscité à une vie nouvelle, apporte au monde un renouveau printanier, le passage de sa vie à travers la mort. Son corps disparaît, mais ses paroles, ses gestes traversent les siècles en s'amplifiant d'âge en âge et nous appellent à devenir une race d'hommes nouveaux avec une dimension divine. Il nous appelle à renaître en "fils de Dieu".

Désormais pour les chrétiens, les rites du Pain Azyme, du Sang de l'Agneau sur les portes n'ont plus de sens puisqu'ils vivent de Jésus. Ce qui compte pour eux, c'est de rejoindre Jésus dans sa mort au péché et sa vie nouvelle de ressuscité. C'est d'être libéré du mal, de renoncer à toutes les formes d'esclavage, c'est de s'engager à mener une vie conforme à l'évangile.

Les premiers chrétiens se réunissaient chaque dimanche pour fêter la résurrection du Seigneur. Mais lors de la Pâque juive annuelle, les disciples venus du judaïsme ne pouvaient manquer de faire mémoire de la mort et de la résurrection de Jésus, qui était le fondement de leur foi. La fête est nommée Pâque ou plutôt Pâques en souvenir de la semaine de fête juive.

Une fête de Pâques spécifiquement chrétienne apparaît au Ile siècle. Si la Pâque juive est fêtée à une date fixe, le 14 Nisan, suivant un calendrier lunaire; en 325, le Concile de Nicée va la fixer au dimanche qui suit la pleine lune venant après l'équinoxe du printemps (toujours entre le 22 mars et le 25 avril). De nos jours, la date est la même pour les catholiques et les protestants mais différente dans les Eglises orthodoxes d'Orient.

Lorsque les grandes persécutions des chrétiens sont terminées, la nuit pascale devient la grande nuit baptismale de l'année. Les chrétiens prient alors toute la nuit jusqu'au chant du coq, heure prévue pour la "Fraction du Pain" (comme ils appelaient la Messe). "Les païens dansent bien toute la nuit, disaient-ils ; pourquoi ne serions-nous pas capables de prier toute cette nuit-là ?" Cette fête s'achevait donc à l'aube.

La disparition progressive des baptêmes d'adultes va provoquer un certain désintérêt pour la veillée pascale.

Dès le VIIe siècle, on ne consacre plus toute la nuit à la veillée. Les textes liturgiques d' une seconde messe, celle du jour, apparaissent alors.

C'est seulement en 1930 qu’une reforme liturgique remet en lumière l'importance de la Pâque du Christ. En 1951, Pie XII autorise la célébration nocturne de la veillée pascale. Il la rend obligatoire en 1955.

Si les Juifs célèbrent la Pâque en famille et à la maison, les catholiques célèbrent Pâques en communauté et à l'église. Il leur est demandé de jeûner le Vendredi-Saint et de participer à une célébration pénitentielle pour prendre conscience de leurs manques d'amour.

A la veillée pascale, ils célèbrent différents passages :

  • le passage des ténèbres à la lumière, avec la bénédiction du cierge pascal.
  • le passage de l'esclavage à la liberté, avec l'écoute de différentes lectures.
  • le passage de la soif à l'eau vive, avec le renouvellement de leurs promesses baptismales.
  • le passage du jeûne à la joie du partage du Pain et du Vin en mémoire de Jésus.

Puissions-nous célébrer nos Pâques en faisant vraiment notre passage printanier à une Vie Nouvelle avec Jésus, Lui qui nous dit qu'aimer, lutter pour la justice, servir, accueillir les moins favorisés, croire en l'homme, libérer des esclavages, affronter les persécutions, donner sa vie, c'est déjà...RESSUSCITER.

Christiane van den Meersschaut

Sources :
  • "L'histoire du peuple de Dieu" n° 6 Moïse - André Thivollier
  • "Points de Repère" n° 103 Claude BERNARD 1989
  • "Dictionnaire du Christianisme" - Jean-Mathieu ROSAG 1990
  • "Fêtes et Croyances populaires en Europe" - Yvonne DE SIKE 1994
28 février 2017 2 28 /02 /février /2017 09:00
Christiane van den MeersschautA propos du carême
Christiane van den Meersschaut

Le nombre quarante joue, dans un grand nombre de cultures, un rôle déterminant pour la pratique des rites mortuaires et du culte des ancêtres. Après les 40 jours de deuil considérés comme indispensables, des cérémonies et des rites viseront à lever les interdits du deuil, à purifier les parents du défunt de la souillure, mais aussi à satisfaire le mort.

La coutume de la mise en quarantaine des malades, des étrangers, des "méchants", est à l'origine d'une croyance largement répandue selon laquelle le nombre quarante symbolise un cycle de vie ou de non-vie.

Dans la Bible, le salut de l'humanité passe souvent par le nombre quarante. Quarante désigne les années d'une génération, d'un cycle de vie ; d'où son emploi pour une période assez longue.

Quarante jours de Déluge (Gen 7, 4, 12), l'arche vogue quarante jours (Gen 7,17), Moïse demeure quarante jours au sommet du Sinaï (Ex 24, 18), le peuple reste quarante ans dans le désert (Deut 29, 4)), les éclaireurs reviennent de Canaan après quarante jours (Nomb 13, 25), Elie marche quarante jours vers l'Horeb (1 Rois 19, 8), David (2Sam 5,4) et Salomon (1 Rois11, 42) règnent pendant quarante ans...

Jésus se retire au désert, jeûne, résiste à la tentation pendant quarante jours (Mt 4, 2). Après sa résurrection, c'est pendant quarante jours qu'il apparaitra à ses disciples (Act 1, 3)...

Suivant la tradition judaïque (Lév 12, 1-8), c'est quarante jours après l'accouchement que Marie, comme toute femme juive, sera purifiée par le rite des relevailles.

Nous remarquons bien que dans ces différents exemples, il y a, à chaque fois, une trans­ formation de l'être lui permettant une rencontre qui le fera renaître. Cela ne se fait pas tout seul, il s'agit à chaque fois de se mettre en mouvement pour un voyage intérieur et cela prend toute la vie.

Le mot Carême provient de quaresima, altération populaire de l'expression latine classique quadragesima dies, le "quarantième jour" sous-entendu: avant Pâques.

Le Carême, aux premiers siècles du christianisme, était surtout une période de préparation des catéchumènes, l'étape ultime avant le baptême qu'ils recevaient la nuit de Pâques. Avant de recevoir ce baptême, les juifs et les païens avaient dû suivre la Didachè (enseignement) qui leur indiquait la "voie" pour devenir chrétien. Après avoir été accueillis par l'imposition des mains et la trace du signe de la croix, ils recevaient une instruction durant deux ou trois ans, puis, s'ils en étaient dignes, ils recevaient le baptême après le Carême, la nuit de Pâques.

C'était aussi un temps de purification symbolique des pénitents qui, soumis en même temps à des macérations particulières (mortifications que l'on s'inflige par esprit de pénitence), allaient recevoir, au cours de cette même nuit, le pardon de l'Eglise.

Mais à cette époque, la durée et la rigueur du Carême différaient d'une Eglise à l'autre: à Alexandrie par exemple, on jeûnait toute la semaine sainte, tandis qu'à Lyon, au temps de saint Irénée (II• siècle), on s'abstenait de toute nourriture pendant les deux jours précédant Pâques.

La coutume de se préparer pour la fête de Pâques par un jeûne de quarante jours s'imposa dans les différentes Eglises d'Orient à la suite des conciles de Nicée (325) et de Laodicée (365) et fut adopté définitivement trois siècles plus tard à Rome, où la pratique du jeûne et de la pénitence était cependant facultative.

Au IVe siècle, l'Eglise de Jérusalem respectait huit semaines de Carême (dimanches de la Septuagésime, Sexagésime, Quinquagésime) pendant lesquelles on ne jeûnait pas les samedis et les dimanches. Le reste du temps, les fidèles prenaient un seul repas par jour. Ce frugal repas était composé de pain, de légumes et d'eau.

Dès le VIe siècle, avec l'usage du baptême des enfants dès leur naissance, le catéchuménat disparaît progressivement. Le Carême devient alors une période de jeûne et de privations volontaires pour les fidèles désireux de faire pénitence.

C'est à partir du VIIe siècle qu'on recula le début du Carême au dimanche de la Quinquagésime, mais en réalité cela faisait quarante-deux jours avant Pâques. Toutefois, en tenant compte des seuls dimanches où le jeûne pouvait être interrompu, le nombre de jours de Carême effectif jusque Pâques se trouvait inférieur à quarante. Pour rester fidèle à ce chiffre symbolique du cycle de la vie, on avança alors le début du Carême au mercredi précédant le dimanche de la Quinquagésime: le Mercredi des Cendres.

En 653, le concile de Tolède interdit toute consommation de viande pendant toute une année à ceux qui auraient rompu le jeûne du Carême !!? Tandis qu'en 789, Charlemagne menaça de la peine capitale quiconque aurait enfreint, sans dispense spéciale, la loi du Carême !!?

Restée assez stricte dans les Eglises d'Orient, la pratique pénitentielle du Carême a été de plus en plus allégée en Occident pour se réduire dès 1949 à des exigences minimales: abstinence de viande les vendredis de Carême et invitation au jeûne le mercredi des Cendres (qui ouvre le Carême) et le Vendredi-Saint.

Ces deux jours correspondent en effet à une célébration de la mort et ont valeur de rappel de notre propre fin à venir : le mercredi des Cendres, le prêtre bénit les cendres des rameaux de l'année précédente et trace avec elles une croix sur le front des fidèles qui assistent à l'office en prononçant la phrase "Tu es poussière et tu retourneras en poussière."

Actuellement, dans de nombreuses paroisses, le prêtre dépose les cendres au creux de la main des participants en disant :"Convertissez-vous et croyez à l'Evangile."

La cendre est le symbole de la dissolution des corps. Dans l'Ancien Testament, la cendre est la représentation à la fois du péché et de la fragilité de l'homme (Sg 15, 10 - Ez 28, 18 - Ml 3, 21). D'ailleurs, le pécheur qui, au lieu de s'endurcir dans son orgueil (Si 10,9), prend conscience de sa faute, confesse précisément qu'il n'est que "poussière et cendre" (Gn 18,27 - Si 17,32). Pour signifier aux autres et à lui-même qu'il est convaincu, il s'assoit sur la cendre (Jb 42,6 - Jon 3,6) et s'en couvre la tête (Jdt 4, 11-15: 9,1 - Ez 27, 30).

Se "couvrir" de cendre le mercredi précédant le Carême est donc une sorte de confession publique mimée. Par le langage de cette matière sans vie, de cette poussière, l'homme se reconnaît pécheur et fragile, demandant à Dieu sa miséricorde. A celui qui avoue ainsi son néant, se fait entendre la promesse du Messie qui vient triompher du péché et de la mort, "consoler les affligés et leur donner, au lieu des cendres, un diadème" (Is 61,21).

Cette tradition probablement introduite par le pape Grégoire Ier (590-604), a été généralisée depuis le synode de Bénevent (Italie) en 1091.

Conformément à une constitution apostolique du pape Paul VI promulguée en 1966, le jeûne et l'abstinence de viande pendant le Carême ne deviennent obligatoires que le mercredi des Cendres et le Vendredi-Saint.

Le jeûne, du latin "jejunium" : la privation volontaire de toute nourriture est la pratique de l'abstention totale ou partielle de nourriture pour des raisons religieuses ou autres. Le jeûne est universellement représenté dans l'histoire des hommes.

Le jeûne des chrétiens le Mercredi des Cendres et le Vendredi-Saint exprime la volonté de réparer le péché et d'y renoncer. Il est aussi et surtout une préparation à la rencontre de Pâques.

Aujourd'hui, l'Eglise demande aussi aux chrétiens de profiter du temps de Carême pour remettre à l'honneur l'antique aumône sous forme de dons à des organismes d'aide au Tiers-Monde. C'est un Carême de partage.

L'assouplissement du Carême dans l'Eglise catholique est sans doute le résultat d'une adaptation aux moeurs modernes, mais peut-être aussi une réponse tardive aux critiques des deux grands réformateurs, Martin Luther et Jean Calvin, concernant le Carême, dont l'observance était, à leurs yeux, trop ostentatoire et pas assez intériorisée.

Mais nous pouvons aussi constater que cela nous rapproche du sens que Jésus donne au jeûne. En effet, dans l'évangile nous voyons que Jésus sait utiliser le jeûne (Mt 4,1) en tant que préparation à la rencontre divine ou à toute grande oeuvre faite avec Dieu. Il demande cependant de jeûner en secret (Mt 6, 16-18) et nous montre que le jeûne en soi n'a qu'une valeur relative (Mt 9, 11-15).

Vécus ainsi, le jeûne et le partage deviennent une voie spirituelle qui permet aux chrétiens de prendre le temps de se préparer intérieurement par une remise en question individuelle.

Comme Jésus se retirant 40 jours dans le désert, il nous faut du temps pour rentrer en nous-mêmes et nous retrouver face à nous-mêmes et à cette présence que nous appelons Dieu.

Pour ceux à qui cela parle, le jeûne peut faire partie de ce retrait du monde. L'homme peut alors se concentrer sur l'essentiel en laissant de côté ses besoins primaires. L'abstinence peut être pour certains une occasion de méditation, de réflexion, de prière, de rencontre. Ces deux comportements peuvent induire un partage pour une plus grande justice, une solidarité universelle.

Quarante ans, nous l'avons vu plus haut, symboliquement c'est toute une vie. Ressusciter dans sa vie, cela ne se fait pas du jour au lendemain. Comme les apôtres ont mis du temps à découvrir Jésus vivant dans leur vie, nous devrons aussi y mettre du temps, mais au bout il y a la possibilité d'une rencontrre. Il faut bien toute une vie pour découvrir quelque chose de Dieu !

Que ce dernier Carême soit pour ceux qui le souhaitent un temps de retrait, un temps de gestation, un mouvement vers un voyage intérieur plein d'espérance vers une rencontre qui les ressuscite.

Bonne route !

Christiane van den Meersschaut - LPC n°97- 2000

Bibliographie
  • Fêtes et croyances populaires en Europe - Ed. Bordas 1994 de Yvonne de SIKE, archéologue et ethnologue
  • Théo, Nouvelle Encyclopédie Catholique - Ed. Droguet et Ardant/Fayard 1989
  • Vocabulaire de Théologie Biblique - Cerf 1991 publié sous la direction de Xavier-Léon DUFOUR
  • Dictionnaire de Liturgie - Dom Robert LE GALL Ed. C.L.D. 1982
  • Encyclopédie Microsoft (R) Encarta (R) 99
28 janvier 2017 6 28 /01 /janvier /2017 09:00
Christiane van den Meersschaut2 février : chandeleur, purification, présentation
Christiane van den Meersschaut

En Israël, une femme qui venait d'accoucher était considérée comme "impure" pendant 7 jours après la naissance d'un garçon et 14 jours après celle d'une fille. Après quoi, il y avait une purification de 33 jours si le nouveau-né était un garçon, de 66 jours si c'était une fille. Durant ces 40 ou 80 jours, la mère ne pouvait plus toucher aucune chose sainte et il lui était interdit d'aller au sanctuaire. Quand la purification était achevée, la mère présentait au sacrificateur un agneau d'un an pour l'holocauste et une tourterelle ou un pigeon, en sacrifice pour le péché. Si ses moyens ne lui permettaient pas d'offrir un agneau, elle apportait deux pigeonneaux ou deux tourterelles, l'un pour l'holocauste, l'autre pour le sacrifice d'expiation. Après avoir présenté ce sacrifice au Seigneur, le prêtre effectuait sur la femme le geste rituel de la purification. Dès lors, elle était purifiée de son accouchement. (Lév. 12, 1-8)

Une autre obligation s'imposait au couple dont le premier-né était un garçon. Dans le mois qui suivait la naissance, il devait offrir en holocauste deux pigeons et deux tourterelles et verser au prêtre une somme d'argent ; à l'époque de Jésus c'était cinq sicles d'argent (= 25 journées de salaire) pour le rachat à Dieu de l'enfant, ceci pour appliquer les préceptes relatifs à la commémoration de la Pâque (Ex. 13, 2-13).

Dans le Nouveau Testament (Luc 2, 22-40), la purification de Marie, la présentation rituelle de Jésus au Temple, la rencontre avec les vieillards Syméon et Anne se situent au moment décrit ci-dessus. Syméon accueillera l'enfant en prophétisant sa vocation divine et son martyre sur la croix.

Cet événement sera fêté dans la Méditerranée orientale sous le nom d'HYPAPANTE, du verbe grec hupantanou-hupapantan qui signifie "aller-au-devant".

Les Orientaux insistent, en cette fête, sur la rencontre du vieillard Syméon et de Jésus ; ils viennent au-devant l'un de l'autre et manifestent ainsi la structure essentielle de la liturgie, rencontre de Dieu et de son Peuple pour la célébration de l'Alliance. Ils veulent signifier ainsi que nous ne pouvons rencontrer Dieu que s'il vient d'abord à nous et nous donne l'Esprit, l'élan qui nous mène à lui.

Dans les traditions populaires, la fête est très respectée des paysans, qui redoutent pendant cette période les chutes de grêle sur les jeunes pousses fragiles. Ce jour-là, tous chôment et c'est pour cela que la Vierge de ce jour est appelée "Myliargoussa" (celle qui arrête les moulins). Sa fête sert ici comme moyen de prévision du temps. Ne disent-ils pas : "Le temps d'Hypapante est celui des 40 jours à venir" ou encore "Hypapante enneigée, greniers bien chargés" ?

A Jérusalem, dès le IVe siècle, on célébrait cette fête quarante jours après la Noël. En 534, elle était déjà fête chômée obligatoire pour tout l'empire d'Orient.

Rome l'adopta au VIle siècle pour la substituer à une fête païenne : la fête de l'Expiation et de la Purification (FEBRUA) qui avait lieu dans la Rome antique à la mi-février. A cette époque, les Romains illuminaient les villes tous les cinq ans avec des cierges et des flambeaux, durant toute la nuit, en l'honneur de Februa, mère hypothétique de Mars, afin que celui-ci accorde la victoire aux armées romaines. Les Romains veillaient toute la nuit en chantant leurs louanges aux dieux et en tenant des cierges et des torches allumés. C'était une grande fête de purification du peuple, accompagnée de sacrifices publics et privés.

Or, parce qu'il est difficile aux chrétiens nouvellement convertis d'abandonner une coutume, le pape Serge Ier (687-701) lui donna "un but meilleur" en ordonnant aux chrétiens de célébrer chaque am1ée à pareil jour, une fête en l'honneur de "La Sainte Mère du Seigneur" avec cierges et chandelles bénits. Avec ses cortèges aux flambeaux dans la nuit hivernale du 2 février, aux incantations répétées de "Lumière pour éclairer les païens", la fête de la CANDELARUM (chandelles) avait tout pour être populaire.

L'Eglise remettait ainsi à l'honneur une des plus anciennes solennités de la Vierge. La date du 2 février correspondant au 40e jour après Noël, cette période de 40 jours correspondant comme nous l'avons vu plus haut à la loi juive qui exige la purification rituelle au Temple de toute mère d'un enfant mâle, 40 jours après la naissance du garçon.

En ce jour de fête, depuis plus de mille ans, la tradition s'est imposée de bénir des cierges, des "chandelles", d'où le nom de "CHANDELEUR" pour évoquer les paroles prononcées par le vieillard Syméon (Luc 2, 29-32) "... lumière pour éclairer les nations". Une procession festive, à la lumière des cierges, conduit ensuite à l'église ; on y fait revenir l'assemblée : elle symbolise la rencontre des "fils de lumière" (Luc 16, 8) avec le Christ "lumière des nations". Les fidèles ont l'habitude d'emporter chez eux les cierges bénits. La coutume veut qu'on les fasse brûler auprès des morts, en signe d'espérance de la "lumière éternelle". Une autre coutume voit des fidèles conserver leurs cierges durant toute l'année dans leur maison comme une sorte de talisman contre la foudre. Ils les allument pour se protéger durant les orages.

Depuis que cette fête n'est plus chômée dans nos pays, très peu de fidèles se rendent encore à l'église pour y fêter la fête de la Chandeleur. Par contre, la tradition populaire qui réunit les membres d'une famille pour déguster des crêpes est toujours bien suivie aujourd'hui. Ce rassemblement festif est-il le vestige d'une coutume évoquant le disque solaire, ou est-ce lié à la première récolte des oeufs ? Les deux thèses ont leurs défenseurs!

Avec le Concile Vatican II, la liturgie catholique, à l'exemple des Orientaux, a tenu à faire de la Chandeleur moins une fête de Marie qu'une fête de Jésus. Puisqu'elle commémore la présentation de Jésus au temple, il semble normal qu'il en soit le personnage principal.

A l'approche de la semaine pour l'Unité des Eglises que nous allons vivre, nous pouvons remarquer ici que, comme Syméon va à la rencontre de Jésus, l'Eglise d'Occident rencontre celle d'Orient pour donner le même sens à cette fête. Un tout petit pas parmi d'autres vers l'oecuménisme qui ne peut que nous faire plaisir.

Cette modification du sens de la fête qui célèbre la rencontre, plutôt que la purification nous rapproche très certainement du projet littéraire de l'auteur.

Au premier siècle, les communautés chrétiennes lisaient beaucoup l'Ecriture qui n'était pas, pour elles, un "Ancien Testament" mais véritablement la Parole toujours neuve de Dieu. Pour Luc, cette parole est entièrement transformée par la personne du Ressuscité. Il emprunte pour le récit qui nous occupe des versets d'lsaïe, de l'Exode, du Lévitique, pour les rendre entièrement nouveaux, entièrement christianisés. Il écrit et continue l'histoire biblique devenue transparente à la lumière de Pâques. Luc ne cite pas textuellement l'Ecriture mais il puise à fond dans sa Bible devenue chrétienne, afin de développer ici quelques-uns de ses thèmes favoris : une Histoire guidée par la présence de l'Esprit, la prière, l'universalisme du salut. Luc est le seul à relater cet événement qui a évidemment une portée théologique et fait partie du générique de l'histoire de la vie de Jésus, comme les autres récits de l'enfance.

Dès le début du récit, nous constatons les libertés que prend l'auteur par rapport à la Loi, afin de mieux construire son récit.

Pour accomplir les rites de purification, historiquement, c'est Marie seule qui devait se présenter 40 jours après la naissance de Jésus avec son offrande. Pour accomplir les rites de rachat du premier-né, c'est uniquement à Joseph qu'il est demandé d'agir et il n'est jamais demandé aux parents de présenter l'enfant au temple.

Luc n'est guère intéressé par ces rites. Il rassemble et utilise bien curieusement les commandements en les mêlant de façon confuse et en parlant de "leur" purification (Luc 2, 22).

Son récit qui se veut symbolique nous montre sa préoccupation de vouloir présenter l'enfant au temple, comme le petit Samuel avait été présenté par Anne (I Samuel 1, 22- 28). Sans doute veut- il suggérer ainsi que les parents de Jésus étaient des gens pieux, zélés pour la Loi, mais apportant l'offrande des pauvres. La famille de Jésus est typée. Cela se passe dans la Ville Sainte, lieu de l'événement pascal et point de départ de la mission. C'est au coeur d'Israël, au temple, que Jésus sera reconnu comme le Sauveur.

L'attente d'un Messie par le peuple d'Israël est condensée dans les vieillards Syméon et Anne. Ceux-ci reconnaissent Jésus comme le Messie. Cette rencontre nous suggère le début de la Nouvelle Alliance. Le temps de l'Ancien Testament représenté par Syméon et Anne est accompli. Quelque chose de tout nouveau commence avec Jésus : le Nouveau Testament. Cela se fait sans aucun déchirement, non ; simplement, les temps sont révolus.

Un nouveau-né porté par ses parents pieux et zélés sera déposé dans les bras de Syméon, un vieillard juste et pieux qui attend la mort.

Quel face-à-face: la naissance et la mort !

La Loi qui provoque la venue des parents de Jésus et l'Esprit qui pousse Syméon se liguent pour désigner le nouveau Messie au coeur même de la Religion d'Israël : au temple. Syméon identifie Jésus comme le "Christ du Seigneur" (Ex 30, 22 +), le roi oint par Dieu pour régner sur Israël et sauver le peuple de Dieu (I Samuel 24, 7).

Maintenant, Syméon peut mourir en paix. Par sa rencontre avec le Sauveur, il vient de naître avant de mourir. Ayant reconnu le Messie, il porte dans ses bras toute son espérance. C'est que cet enfant, pour l'évangéliste qui connaît la suite de l'histoire, c'est déjà le crucifié et que, par sa résurrection, tout mort est déjà un nouveau-né. Quel splendide acte de foi !

Le récit se poursuit dans le beau style des chants bibliques.

Syméon, par le "Nunc Dimittis" (Luc 2, 29-32), entrevoit et chante la mission de Jésus. Le salut annoncé par Isaïe est désormais réalisé mais il n'est pas réservé seulement à Israël. Avec Jésus, il devient universel et tous en sont bénéficiaires.

Mais Luc connaît les persécutions qui risquent de mettre en question le projet divin. Il vit au milieu d'un Israël déchiré par l'avènement de Jésus. Toute son histoire glorieuse est ici humiliée par la division des coeurs. Il faut cependant choisir, être pour ou contre, choix particulièrement douloureux en période de persécutions ! Syméon prophétisera donc l'écartèlement d'Israël et annoncera que Jésus subira hostilité et persécutions de son propre peuple.

Et puis, arrive la prophétesse Anne (nom de la mère de Samuel), très pieuse, l'idéal même de la veuve chrétienne (voirI Timothée 5, 5). Et nous voici aux deux témoins exigés par la Loi (Deutéronome 19, 15) pour reconnaître l'avènement de l'ère du salut. Deux témoins qui sont des prophètes. Ce sont des prophètes qui désignent Jésus et dévoilent sa mission, Luc voulant nous signifier que c'est Dieu qui peut révéler qui est son véritable Christ.

Après la sombre prophétie de Syméon, celle d'Anne vient comme un sourire. Luc, qui nous parlera volontiers des femmes dans la suite de son évangile semble nous montrer dès son introduction la place importante que Jésus donnera au sexe dit faible.

Syméon et Anne, un homme et une femme en bout de vie, des chercheurs de Dieu. Luc n'a pas peur de la vieillesse, il ne la refuse pas. Il ne veut pas regarder la vieillesse comme le début de la fin. Il choisit deux vieillards pour nous donner une parole prophétique. Leur long chemin vers la reconnaissance, vers la sagesse, leur quête du divin, leur a permis de rencontrer Jésus qu'ils découvrent comme un sauveur dans leur vie, comme une espérance dans la mort.

Bonne Nouvelle pour hier comme pour aujourd'hui.

Christiane van den Meersschaut

Bibliographie - Sources
  • Nouveau dictionnaire biblique (Ed. Emmaüs 1983)
  • Dictionnaire su Christianisme - Jean. Matthieu (Marabout Service 1980)
  • Dictionnaire de Liturgie - Dom Robert Le Gall (Ed. C.L.D. 1982)
  • Dictionnaire des mots de la foi chrétienne (Ed. du Cerf 1989)
  • Encyclopédie Microsoft (R) Encarta (R) 99
  • Fêtes et croyances populaires en Europe - Yvonne se Sitre (Bordas 1994)
  • Les récits de l'enfance de Jésus - Charles Perrot (Les Cahiers de l'Evangile - Cerf 1976)
  • Une famille juive au temps de Jésus (Fêtes et Saisons n° 410. 12/1986)
14 janvier 2017 6 14 /01 /janvier /2017 09:00
Herman Van den MeersschautDes santons et des hommes
Herman Van den Meersschaut

On dit que les voyages forment la jeunesse. Rien ne me semble plus vrai... en ce qui me concerne en tout cas. Ainsi en fut-il de mon premier séjour en Provence, il y a plus de cinquante ans.

Ce voyage fut pour moi un véritable éblouissement et j'y ai contracté, comme beaucoup de Belges, le virus provençal, mais surtout la passion des "santons". Petit monde fascinant que celui de ces petits personnages de terre cuite. Comme nous, le santon, sorti d'un moule commun, est cependant unique. Le moule ne lui donnant que sa forme générale, c'est le façonnage final et la peinture qui le rendra à la fois semblable et unique.

Dès mon enfance, les personnages de la crèche m'étaient déjà très chers, ceux-ci figurant en bonne place dans la crèche familiale. Celle-ci était la réplique en miniature de la crèche en grandeur nature du Collège Notre-Dame de Cureghem que nous fréquentions, mes frères et moi. Cette grotte de Bethléem (en papier), dont rayonnaient une beauté et une paix extraordinaire, a enchanté mon enfance et, je crois, de nombreuses générations.

Oui, je sais, on idéalise toujours les souvenirs d'enfance. Peut-être ! Mais il ne faut pas minimiser, je pense, l'empreinte que peuvent laisser dans une âme enfantine ces moments de contemplation inexprimable devant la crèche de Noël. Il ne s'agissait pas tellement de l'émerveillement devant le merveilleux, le miraculeux, mais de savourer, comme des moments d'éternité, la douce quiétude, le silence, la paix, le bonheur simple qui se dégageait du spectacle. Il est essentiel, dans la vie d'un enfant, de l'initier à la contemplation de la beauté non seulement extérieure, mais surtout intérieure. Cela semble manquer à beaucoup de jeunes d'aujourd'hui à qui, malheureusement, on n'apprend plus la beauté, mais qu'on inonde, au contraire, de laideur, de violence et de bruit.

Ainsi les santons ont-ils toujours fait partie de ma vie et c'est avec une bonne centaine de personnages que, chaque année, je construis notre crèche. C'est devenu une sorte de "rite". On ne déballe les santons que pour Noël, le reste du temps ils dorment au grenier. Ils sont "consacrés" à jouer leur rôle dans la crèche et non à figurer dans la vitrine d'une collection.

L'ensemble se présente un peu comme un microcosme de notre société, à l'instar des grandes crèches provençales. À peu près toutes les activités humaines y sont représentées, des plus humbles aux plus prétentieuses. Nous y sommes tous, avec nos défauts et nos qualités, notre histoire toute chargée de nos désirs, nos aspirations, nos échecs.

Paul Rensonnet, santonnier wallon (1), insiste sur le fait que ses santons sont toujours "en marche". Ils ne sont jamais statiques mais en marche vers la crèche, vers l'étoile. Et pourtant, d'autres santons sont assis et même couchés ; mais peut-être ceux-là "marchent-ils dans leur tête" ?

Tout ce petit monde danse, rit, se marie, vole, triche, ment, joue, travaille surtout et pense beaucoup à l'argent... pendant que très discrètement est déjà présent, un peu à l'écart, dans l'ombre, celui qui va révéler aux hommes la Lumière qui est en eux. Et certains marchent vers "l'enfant emmailloté et couché dans une mangeoire".

Cet enfant n'est-il pas à lui seul une extraordinaire image de notre humanité naissante dans son ensemble, mais aussi de notre propre humanité toujours à naître et à renaître ? N'est-ce pas moi qui suis couché là dans la paille, souvent bien démuni devant les difficultés de la vie, avec mes espoirs, mes fragilités, ma dépendance inévitable par rapport aux autres ? N'est-ce pas nous qui sommes là, avec nos larmes, nos sourires et cette irrépressible sympathie que nous sommes capables de provoquer chez nos "alter ego", nos "autres nous-mêmes" ?

Ainsi on pourrait dire avec Bernard Feillet (2) que "Noël est autant la fête de l’Homme que la reconnaissance de la venue de Dieu au monde". C'est, sans doute, pour cela que la fête de Noël résiste si bien à la sécularisation de notre société.

Bernard Feillet dit encore que "si nous reconnaissons par la célébration de sa naissance que Jésus est un homme dont le destin fut unique et décisif pour l'approche du mystère de Dieu, nous sommes invités à porter le même regard sur le destin de tout homme (...). Se dire chrétien, en vénérant ce que fut Jésus, dispose, non pas à sous-estimer les autres hommes, mais à en découvrir la grandeur."

Noël résonne alors en chaque homme comme un appel personnel : "Au-delà de toutes tes vicissitudes de l'existence, ce que je suis et ce que je deviens est destiné à la croissance de l'homme et à l'être de Dieu, pour une part singulière que nul ne peut réaliser à ma place. Je suis né unique pour une œuvre unique (...). La foi en soi est fondatrice de toutes les autres fois (...). Si l'homme venait à perdre la foi en lui-même, aucune foi en Dieu ne serait possible."

Mais dans la crèche, avec Jésus il y a aussi Marie et Joseph, le couple humain. Y a-t-il image plus parlante que celle-là pour évoquer l'amour humain ?

La volonté des chrétiens d'affirmer l'origine divine de Jésus, en lui donnant une mère humaine et un père divin comme dans d'autres mythologies, a malheureusement écarté la figure de Joseph, le père bien humain de Jésus. (// Mt. 13, 55 : N'est-ce pas le fils du charpentier ?) Les innombrables œuvres d'art représentant Marie, aussi belles soient-elles, ont souvent faussé l'image de la femme qu'elle a été, faisant d'elle un être mièvre et désincarné.

Joseph, lui, est totalement absent, tout comme le père est de plus en plus absent de nos familles actuelles. La dévaluation de l'amour-don, de la fidélité, de l'engagement réciproque, prive les jeunes des références indispensables pour expérimenter ces valeurs sans lesquelles aucune vie commune n'est possible. Il y aurait tout un travail à faire, via les médias et notre témoignage, afin de restaurer aux yeux des enfants l'image du couple humain et de leur montrer ainsi que l'amour est possible, que cela existe et que cela se vit. C'est ce que nous crie, en silence, le couple de la crèche.

Noël et son expression populaire dans l'étable de Bethléem, nous révèlent, à travers l'image de ce couple humain penché avec respect sur notre humanité, entouré d'hommes et de femmes de toutes origines et de toutes conditions, que l'amour pour l'humanité est la valeur suprême. Jésus le répétera inlassablement jusqu'à en mourir.

Si le bonheur de tous les hommes, et particulièrement celui des plus faibles et des plus démunis, n'est pas au centre de nos préoccupations religieuses, notre foi en Dieu qui est Amour n'est que mensonge. (// Jean, 4, 20 : Si quelqu'un dit : "J'aime Dieu" et qu'il haïsse son frère, c'est un menteur. ")

Le bien de l'homme, la cause de l'homme devrait être la plate-forme commune où se retrouvent toutes les spiritualités, au-delà de tous les clivages institutionnels. Ce serait cet œcuménisme du quatrième cercle qu'a déjà évoqué souvent A. Verheyen. Nous en sommes encore loin bien sûr c'est pourquoi inlassablement nous fêtons Noël chaque aimée afin de réfléchir ensemble comment construire la grande crèche qui demain verra naître une nouvelle humanité.

Paix aux hommes que Dieu aime.

Paix aux hommes qui aiment l'homme.

Herman Van den Meersschaut - LPC n°94-1999

(1) Paul RENSONNET – NATOYE (retour)
(2) Bernard FEILLET, L'ERRANCE, pp. 133-134 (DDB) (retour)