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25 avril 2020 6 25 /04 /avril /2020 08:00
Jacques Musset Improbable mais vigoureuse, la vie
Jacques Musset

La vieille ville de Ronda, au sud de l’Andalousie, est construite sur un site imprenable : une plateforme rocheuse dominant d’un côté une plaine de ses contreforts abrupts et surplombant de l’autre les gorges profondes du Tajo.

Sur les falaises vertigineuses, grises et désolées, de la forteresse naturelle, poussent, de ci de là, en ce début de mai, des touffes vigoureuses de mufliers mauves. Par quel hasard les graines sont-elles arrivées en ces lieux inhospitaliers où l’homme n’a jamais mis les pieds ? Par quel miracle ont-elles germé sur des roches où la terre nourricière est absente et l’humidité si rare ? Par le secours de quelles providences ont-elles pu prendre racine et donner naissance aux bouquets épanouis ? Ici, en effet, point de jardiniers pour ensemencer, arroser, prendre soin.

On devine pourtant la trace de multiples jardiniers d’occasion qui, sans se concerter, ont contribué à créer l’étrange jardin suspendu entre terre et ciel. Il y a le vent insaisissable qui a transporté on ne sait d’où les premières graines. Il y a aussi les jardiniers volants que sont les oiseaux ; ils ont ingurgité au cours de l’été les fleurs desséchées et, en laissant tomber leurs fientes dans leurs tournoiements sans fin, ils ont répandu la précieuse semence. Il a suffi d’un peu de poussière au creux d’un rocher mêlée à l’engrais des volatiles pour que germent les graines. Et l’eau printanière du ciel a fait le reste, conjuguée au généreux soleil andalou. Le miracle est là, que tous ces artisans bénévoles offrent généreusement aux passants et visiteurs.

J’admire la merveille qui n’est répertoriée dans aucun guide touristique et qu’on peut cependant voir partout, sur le clocher de certaines églises de campagne et jusque sur les plus humbles murs des villages. Cette merveille, c’est la vie surgissant d’une manière insolite et quasi miraculeuse dans des espaces qui lui sont naturellement défavorables. C’est la vie transmise par une multitude d’agents dont l’interdépendance a produit l’inespéré. C’est la vie qui se suffit de peu pour survivre. C’est la vie qui s’épanouit en dépit des conditions précaires qui lui sont imposées.

Comme elles me parlent de nos vies humaines, ces gerbes de mufliers accrochées à la falaise ! En effet, chacune de nos existences, issue dès son origine de tant de hasards conjugués, n’est-elle pas un miracle permanent ? Pourquoi dès lors sommes-nous si peu étonnés d’être là, « infimes et éphémères, mais nécessaires » comme le dit si bien Marcel Légaut ? Chacun de nos itinéraires nous a un jour ou l’autre déporté sur des terres peu fertiles voire même désolées et cependant nous y avons puisé pour survivre des ressources insoupçonnées. Etrange fécondité des déserts traversés, d’où émergent oasis et sources inattendus. Pourquoi avons-nous tant de peine à croire que nos terres arides peuvent porter fleurs et fruits ? Chacune de nos destinées naît, grandit et meurt, comme les mufliers de la paroi rocheuse qui, le printemps passé, se flétrissent et se dessèchent. Mais les êtres qui nous suivent, comme les oiseaux du ciel, se nourriront des fruits d’humanité que nous aurons portés et en répandront la semence là où le vent les conduira. En quelles terres ? Ce n’est pas notre affaire. Il n’y a donc pas lieu de redouter que la chaîne de la vie s’interrompe si, comme le font les jolis mufliers mauves, nous nous préoccupons seulement de vivre au mieux l’aujourd’hui qui nous est donné.

Jacques Musset - 2002

29 février 2020 6 29 /02 /février /2020 09:00
bateau lpc De la prêtrise à l’abandon des doctrines
Réactions
Pascal, Henri, J.M., Francis

Le livre de Roger a été classé "meilleure vente" sur le site AMAZON pendant une semaine (catégorie "théologie")

Réaction de Pascal Hubert dans Golias Hebdo n°533

« Mon livre va à contre-courant de la mentalité croyante ambiante, car il témoigne de mon abandon de l’Église Catholique et de mon cheminement vers l’incroyance religieuse avec sa justification. » Roger Sougnez

Je lis en ce moment De la prêtrise à l’abandon des doctrines. Un livre de déconditionnement salutaire, de Roger Sougnez. S’il n’a pas la forme du pamphlet, il n’en conserve pas moins le tranchant de l’épée. Venant d’un prêtre qui a quitté le sacerdoce en 1987, âgé aujourd’hui de 92 ans, c’est chose suffisamment rare et précieuse pour s’y arrêter un instant. En d’autres temps, à n’en pas douter, pareille audace aurait valu à son auteur la mise à l’Index et les bûchers de l’Inquisition. Mais, au XXIe siècle, comment croire encore à tant inepties religieuses ?

Ce livre, sans langue de bois et d’une parfaite cohérence, sera incontestablement apprécié des croyants qui sont mal à l’aise dans leur foi du fait des dogmes et des enseignements du Magistère qu’ils ressentent de plus en plus comme d’un autre temps. Disons-le sans détour : arguments à l’appui, ils seront confortés à les abandonner purement et simplement et à se faire enfin confiance. À l’inverse, ce livre sera honni par celles et ceux qui s’en tiennent encore à la Bible et à la Tradition comme « Parole de Dieu » donnée et interprétée infailliblement par la seule « Église une, sainte, catholique et apostolique ». Comment s’en étonner d’ailleurs ? Toute remise en question du Magistère a toujours été clivante (la « crise moderniste » est lourde d’enseignements à cet égard) : elle en libérera certains d’un joug devenu insupportable, en insécurisera d’autres qui pensaient vivre de certitudes et ne plus avoir à chercher ni à douter. Parce qu’il ne s’agit pas, en l’espèce, de proposer quelques réformes d’ordre pastorales, mais bien de saper l’autorité de l’Église Catholique comme étant définitivement inapte à guider – et à fortiori, à « sauver » ! – l’humanité. Jugez-en plutôt : exit le péché originel, clef de voûte de tout l’édifice religieux ; exit les dogmes aussi fondamentaux que la divinité de Jésus, la Trinité, Marie vierge et mère de Dieu, l’Enfer et la Résurrection ; exit les sacrements ; exit encore l’historicité de la Bible et de ses miracles, exit enfin le monumental catéchisme de l’Église catholique, promulgué par le pape Jean-Paul II en 1992 et qui s’avère totalement anachronique et non crédible…

Reprenant les mots d’Albert Einstein, la pensée de Roger Sougnez pourrait se résumer ainsi : « Le mot Dieu n’est pour moi rien de plus que l’expérience et le produit des faiblesses humaines, la Bible un recueil de légendes, certes honorables, mais primitives qui sont néanmoins assez puériles. Aucune interprétation, aussi subtile soit-elle ne peut selon moi changer cela. »

Mais, cela dit, vous ne trouverez aucune rancœur ni règlement de compte dans le propos. Roger Sougnez, désormais athée tranquille, s’est laissé guider par le seul souci de vérité, de fidélité à soi et d’honnêteté à l’égard de ses anciens paroissiens et étudiants qu’il regrette d’avoir involontairement induits en erreur. Ses propos sont, en effet, le fruit d’un long cheminement et de recherches rigoureuses qui l’ont amené à ne plus enseigner ce qu’il percevait peu à peu comme des chimères. Évoquant Albert Jacquard, éminent généticien et biologiste, il estime qu’ « il n’y a rien de pire que de ne pas s’autoriser à dire ce que l’on pense vraiment ». Et cette réalité vaut évidemment pour tant d’autres dans l’Église qui ne partagent plus les enseignements du Magistère, mais n’osent pas encore le dire, par crainte d’ébranler la foi des croyants, par obéissance à l’Institution ou par manque de courage. Exception faite de quelques-uns cités par Roger Sougnez, dont Jacques Musset (qui préface le livre), Gérard Fourez, Jean Kamp, Roger Lenaers ou encore Lytta Basset.

La question légitime que l’on se pose inévitablement face à pareil « retournement » : mais que reste-t-il de vrai alors ? Sur quoi ou sur qui encore s’appuyer ? Roger Sougnez croit en l’historicité de l’homme Jésus, un homme exceptionnel, mais qui, lui aussi, fut soumis à son temps et dont, en définitive, nous savons bien peu de choses. Ainsi, reprenant les propos de Gérard Mordillat : « Personne ne peut affirmer avec exactitude où les évangiles ont été écrits. Ni quand ni par qui ni pour qui ni contre qui. » Tout au plus peut-on considérer que « son message [de Jésus] et sa vie d’ouverture, de vérité, de paix et d’amour, dénonçant mauvaise foi, hypocrisie et suffisance ont permis à l’humanité de connaitre un progrès substantiel ». Mais, Roger Sougnez de nous mettre en garde : « Remarquons que deux dangers guettent celui qui a le souci de prendre Jésus comme modèle. Premièrement, le monde actuel est tellement différent, qu’il faut une grande prudence dans cette imitation. Ce qui était excellent à une certaine époque peut être contre-indiqué à une autre. Deuxièmement, l’important pour un être humain n’est pas d’imiter un autre, mais de découvrir son projet personnel de vie où il pourra développer au mieux ses propres potentialités. » Ce point me paraît fondamental : il ne s’agit plus de vivre sa vie par procuration, mais d’oser enfin la vivre pleinement par soi-même. C’est là une révolution copernicienne, un changement de paradigme, une véritable entreprise de libération intérieure. En conclusion du chapitre sur « La morale », Roger Sougnez entend d’ailleurs rencontrer l’objection selon laquelle son livre aboutirait à ôter tout « sens à la vie ». « Bien au contraire ! », affirme-t-il. « Ne plus adhérer à la morale catholique traditionnelle, dont beaucoup de points ne sont plus pertinents, ne signifie nullement vivre sans morale ! Ce serait ignorer la multitude des humains et singulièrement les athées et les agnostiques, qui ont choisi de vivre leur engagement autrement en osant le libre examen. Nous devrions nous efforcer de déployer notre énergie afin de promouvoir des valeurs, qu’elles soient individuelles et sociétales, authentiques même si elles sont exigeantes, qui donneront sens à notre existence : davantage de vérité, de justice, d’honnêteté, de souci de l’autre, etc. C’est là un programme exaltant. »

Nous le voyons, pareille prétention est à mille lieues du discours ecclésial qui entend soumettre la vie de tout croyant à la « Parole de Dieu » et à la « Sainte Tradition » comme seules « Vérité » de nature à nous conduire au Salut… Et comment ne pas s’apercevoir que la peur de l’enfer et la culpabilité de vivre sa vie auront permis à l’Église de maintenir leurs ouailles sous l’emprise de ses enseignements, y compris ceux que les sciences ont démentis depuis longtemps (à commencer par la Création de l’univers et de l’être humain, selon le livre de la Genèse…). Un livre de déconstruction méthodique donc, aux accents nietzschéens – « Et pourquoi n’irais-je pas jusqu’au bout ? J’aime à faire table rase » –, qui ravira les plus audacieux. Mais Roger Sougnez le sait parfaitement : malgré toutes les bonnes raisons d’abandonner des croyances illusoires, elles n’en restent pas moins profondément ancrées au point où les remettre en question peut se révéler impossible pour nombre de croyants.

Un livre captivant, à lire lentement, à méditer, à laisser descendre au fond de soi et à reprendre encore, tant nous avons été bercés par de douces illusions et tant les sujets révisés sont nombreux : la Révélation, quelques grands dogmes, les sacrements, la morale, l’élaboration du catholicisme, la religion, sans oublier le parcours lent et lucide qui amènera peu à peu Roger Sougnez à l’incroyance, ainsi que les raisons impérieuses d’un tel travail. Un livre qui fait du bien, mais qui invite à un décapage radical. C’est précisément, on l’aura compris, ce qui fait de ce livre un grand livre qui vient combler un vide « en passant au crible les positions fondamentales du catholicisme pour en dénoncer l’inconsistance ». Au fond, s’il fallait une justification à ce livre et une excellente raison de le lire, ce serait celle-ci : « Il n’est pas éthiquement défendable de dissimuler des faits pour la seule raison qu’ils pourraient entrer en conflit avec des croyances auxquelles on est attaché. Qui plus est, c’est une insulte à l’égard de nos semblables, qui sont ainsi traités comme des enfants trop immatures pour regarder la vérité en face. »

Le témoignage de Roger Sougnez me fait songer au Testament de Jean Meslier, autre prêtre devenu athée, qui au XVIIIe siècle déjà osait affirmer : « Pesez bien les raisons qu’il y a de croire ou de ne pas croire, ce que votre religion vous enseigne, et vous oblige si absolument de croire. Je m’assure que si vous suivez bien les lumières naturelles de votre esprit, vous verrez au moins aussi bien, et aussi certainement que moi, que toutes les religions du monde ne sont que des inventions humaines, et que tout ce que votre religion vous enseigne, et vous oblige de croire, comme surnaturel et divin, n’est dans le fond qu’erreur, que mensonge, qu’illusion et imposture. »

C’est précisément ce que refuse l’Église Catholique et que Roger Sougnez – avec quelques rares pionniers qu’il faut espérer de plus en plus nombreux – nous propose d’oser enfin : l’abandon des doctrines.

Et le livre de se refermer sur une urgence à vivre : « Il nous appartient d’inventer notre propre parcours de vie, avec lucidité sur nous-mêmes et sur nos croyances et avec empathie pour les humains, sans nous laisser enfermer dans d’anciens canevas de pensée. La vie est si précieuse et si courte, veillons à ne pas la gâcher. »

Pascal HUBERT, Golias Hebdo, n° 533

Réaction de Henri Huysegoms

J’apprécie hautement le livre « De la prêtrise à l’abandon des doctrines » que je possède et relis de temps en temps. Je suis totalement d’accord avec son contenu.

Sougnez a attendu le grand âge pour le faire publier. Comme je le comprends.

Je me trouve aussi parfois confronté à la pensée de gens qui acceptent totalement tout ce qu’a promulgué l’Église comme vérité absolue.

Si on faisait douter ces gens de la véracité des affirmations dogmatiques, de leurs « certitudes », cela n’aboutirait qu’à les déboussoler.

Je n’ai pas encore le franc parler de Spong et de beaucoup d’autres.

Amitiés,

Henri Huysegoms

Réactions personnelles à la lecture du livre de Roger Sougnez

Malgré quelques petits problèmes rencontrés pour me le procurer, j’ai reçu et lu le livre de Roger Sougnez recommandé par LPC.

Je le trouve très richement documenté. En quelque 200 pages, il rassemble de nombreuses citations du Catéchisme de 1992, un relevé de multiples contradictions entre les évangiles, des exemples de mauvaises traductions de l’hébreu ou du grec qui aboutissent à des dogmes contestables, des tas de remarques judicieuses sur l’abus de pouvoir de l’Eglise. Il reconnaît par ailleurs que les valeurs prônées et vécues par Jésus restent riches (p.62) et il exprime une certaine admiration pour le pape actuel.

Voilà pour les aspects positifs.

Néanmoins ce livre me déçoit profondément. D’abord parce qu’il ne m’apprend rien. Il y a bien longtemps que grâce à des livres qu’il cite (Lenaers, Musset, Kamp), grâce aussi à LPC, de nombreux chrétiens progressistes ont pu déjà faire un cheminement analogue sans tomber pour autant dans un nihilisme qui frôle le désespoir. L’auteur a beau se défendre d’être matérialiste, il ne laisse aucune place à un mystère, une transcendance, un au-delà de l’homme. S’il démolit l’Eglise catholique, il aurait peut-être pu laisser de la place pour un Christianisme libéré des dogmes (il le fait mais à peine). Il ne croit pas à la Résurrection de Jésus, moi non plus mais je crois qu’au matin de Pâques les apôtres se sont relevés et eux sont donc ressuscités d’une certaine manière et ont transmis un message extraordinaire même si son expression a pris quelques rides au fil du temps.

On dirait que l’auteur n’a pas réussi à dépasser la critique négative propre à l’adolescence pour arriver à reconstruire à partir des « mythes » anciens un questionnement nouveau qui dépasse le fondamentalisme tout en redonnant du sens.

Personnellement il y a longtemps que je ne crois plus aux dogmes, que je trouve le langage de l’Eglise tout à fait inadéquat, même s’il y a une légère avancée, beaucoup trop lente sans doute. Je crois cependant l’institution nécessaire pour transmettre l’évangile qui ne peut se vivre que dans une communauté. Et je reste à l’intérieur avec l’espoir, illusoire peut-être, de contribuer à la faire évoluer un peu à la fois en collaborant avec d’autres chrétiens progressistes. J’essaie cependant de ne pas choquer ceux qui ne pensent pas comme moi afin de ne pas rompre à l’avance toute possibilité de dialogue.

D’autres lectures me semblent beaucoup plus judicieuses pour faire évoluer les mentalités. Je pense aux livres de Marie Balmary qui donnent des interprétations de passages de l’ancien et du nouveau testament qui les rendent parlants pour notre temps. Je pense aussi à un livre tout récent : Jésus selon Mathieu. Héritages et rupture par Colette et Jean-Paul Deremble qui propose verset après verset une relecture de Mathieu qui s’appuie sur tous les outils modernes de l’analyse de textes. Ces livres-là sont porteurs d’Espérance tout en dépassant l’obscurantisme.

J.M. 6 juin 2018

Réaction au livre de Roger Sougnez

Chères amies, chers amis,

Je reste tout de même un peu songeur devant ce programme et ce titre, car que reste-t-il finalement ?

Souvenons-nous de cette petite pointe de colère d'André Verheyen face à qui lui disait "je ne sais plus que croire" et, dès lors, estimait qu'on faisait du mauvais travail.

Autant je suis contre l'hyper-conservatisme (nous avons "souffert" récemment en assistant par hasard et sans nous y attendre, à une messe Lefèvriste à Saint-Brieuc qui nous a démoli le moral pour tout un moment), autant je me reconnais désarçonné ici par ce côté "tabula rasa" : c'est ainsi.

Bien amicalement,

Francis 7 février 2019

8 février 2020 6 08 /02 /février /2020 09:00
Jacques Musset Le « Dieu » inédit de Marcel Légaut III
« Nous avons des yeux pour voir. Pour croire, nous avons notre existence. »
Jacques Musset

3. La troisième voie d’approche du mystère de Dieu par Légaut est son compagnonnage avec Jésus de Nazareth

Pour Légaut à la recherche de sa propre humanité, Jésus est l’homme qui a vécu pleinement la sienne dans le contexte humain et religieux de son époque. Il découvre le cheminement intime du nazaréen non pas en partant d’affirmations dogmatiques, mais en s’intéressant avant tout à la manière dont il a misé sa vie autant qu’on puisse la connaître à partir des témoignages des premiers disciples. Ce qui passionne Légaut c’est, en méditant les évangiles, de percevoir comment Jésus s’est approprié de l’intérieur les événements de sa propre existence : ses rencontres avec des hommes et des femmes situées diversement, et dans bien des cas marginalisés socialement et religieusement, ses engagements à ses risques et périls en faveur de la dignité de l’homme bafoué pour toutes sortes de raisons, ses oppositions et ses conflits qui se sont accrus avec les tenants de la religion juive officielle : les grands-prêtres du Temple et les gardiens pointilleux de la Loi écrite et orale et finalement sa propre mort qu’il pressentait. Ainsi Légaut devine-t-il l’évolution intérieure de Jésus qui s’est faite d’étape en étape, de prise de conscience en prise de conscience, de choix en choix impliquant un certain nombre de refus et de tâtonnements.

Légaut constate en même temps qu’au cœur de son cheminement, Jésus se référait constamment à son Dieu comme à la source de ses engagements, de son enseignement et de sa pratique libératrice : Présence inspirante pour lui de ses choix et de ses refus. « Ce que Jésus a enseigné, il l’a d’abord découvert tout au long de sa vie. Il l’a vécu grâce à sa fidélité à correspondre aux événements, aux rencontres, mais aussi grâce à ce qui montait en lui en ces occasions, notamment pendant ses nuits de prières » (PP 77-78)

Légaut se sent ainsi en connivence avec la démarche de Jésus dans son rapport avec « son Dieu », car, pour lui aussi, Dieu est la source inspirante de son existence. En dépit de leurs différences de vocabulaire et de représentations, liées à leurs différences d’enracinement culturel, ce qui les unit, c’est le mouvement intérieur qui les lie à Celui que Jésus appelle son Père et que Légaut nomme autrement : « Action inséparable de l’être qu’elle visite, Discrète amorce au coeur des créations de l’homme, Source des exigence intimes qui s’élèvent du coeur, Origine des appels des profondeurs de l’homme, Eclairs qui illuminent le cheminement de l’homme, Réalité secrète au coeur même du réel... » Dans les deux cas cependant, en Jésus et chez Légaut, Dieu n’est pas perçu comme réalité extérieure, mais intérieure à l’homme ; dans les deux cas, l’action de Dieu en l’homme ne le déresponsabilise pas ; dans les deux cas, l’inspiration de Dieu ne se perçoit qu’à travers la recherche humaine de rectitude et d’authenticité dont l’homme fait preuve pour « vivre vrai et penser juste » ; dans les deux cas, c’est une démarche de foi qui engage tout l’être. A travers les vingt siècles qui les sépare, Légaut voit dans le cheminement de Jésus, vécu avec authenticité et courage, ce que peut être aujourd’hui pour son disciple la voie d’une relation juste avec Dieu. « C’est grâce à ce que Jésus a été, entrevu au cœur de son mystère, à travers le mystère que nous sommes en nous-mêmes que nous découvrons le mystère de Dieu. » (PP 78)

Mais compte tenu de la distance culturelle qui les distingue, Légaut a exprimée à sa manière le mystère de Dieu. A nous à leur suite de trouver les langages inédits pour exprimer l’expérience de la présence inspirante de Dieu dans notre quête d’humanisation. La vraie fidélité, en effet, n’est pas répétition, mais recréation.

Pour conclure, une invitation…

Il y a un petit livre de Légaut intitulé « Prières d’homme » dont les textes sont une formulation des plus concises de son approche existentielle du mystère de Dieu et de sa relation à Lui. C’est une pure merveille. Tous les mots portent, ils sont lourds de l’expérience vécue par Légaut, ils sonnent juste. On y perçoit comment son approche du mystère de Dieu est enraciné dans sa recherche du sens de sa propre vie en réponse aux exigences intimes qui le sollicitent à vivre vrai. Les lire, les relire, les méditer, se les approprier personnellement permet de rejoindre par le fond la démarche intime de Légaut et d’inventer la sienne propre. En voici un extrait :

  • Dieu d’Abraham, de Moïse et des prophètes d’Israël,
  • Dieu de Jésus,
  • Mon Dieu,
  • Présence propre à chacun de nous
  • de Celui qui n’est pas comme nous. […]
  • Nous sommes par vous.
  • Nous sommes pour vous.
  • En nous vous vous engendrez de nous.
  • En vous s’achève votre action en nous.
  • Vous êtes vous-même en nous donnant d’être.
  • Nous sommes en nous recevant de vous.
  • Nous sommes l’accomplissement de votre plénitude.
  • Vous êtes le maître d’oeuvre de notre achèvement.
  • Que votre être sans cesse à venir
  • s’accomplisse en nous comme en vous. (PH 41 et 43)

J’ai appris par cœur l’une de ses longues prières : « Infimes, éphémères, mais nécessaires... » et je ne cesse de m’en nourrir. Près de trente ans après la mort de Légaut, je me sens en communion très profonde avec lui, bien plus qu’avant qu’il ne meure, parce que j’ai moi-même maturé et que j’ai le sentiment d’avoir trouvé ma voie singulière.

Jacques Musset, le 1er décembre 2017

Abréviations des livres de Légaut cités ici avec la date de leur 1ère édition

  • HRH : L’homme à la recherche de son humanité, 1971
  • PP : Patience et Passion d’un croyant, 1976
  • PH : Prières d’hommes, 1978
  • LV2 Deux chrétiens en chemin : Marcel Légaut-François Varillon, 1978
  • DS : Devenir soi - Recherche le sens de sa propre vie, 1980
  • VSM : Vie spirituelle et modernité, 1992
25 janvier 2020 6 25 /01 /janvier /2020 09:00
Jacques Musset Le « Dieu » inédit de Marcel Légaut II
« Nous avons des yeux pour voir. Pour croire, nous avons notre existence. »
Jacques Musset

2. Le second chemin est celui d’une approche de Dieu crédible aujourd’hui

Légaut propose donc une inversion totale par rapport à l’approche traditionnelle. Il ne s’agit plus de partir d’une doctrine sur Dieu, posée comme postulat, le considérant comme le créateur de l’Univers, l’origine de la vie, le créateur de l’homme, le maître de l’histoire. Cette représentation de Dieu étant périmée, Légaut invite à faire l’approche du mystère de Dieu à partir du mystère de l’homme. C’est à ses yeux plus logique de partir « du plus connu » pour aller « vers le moins connu ».

« La modernité conduit l’homme à se poser le problème de l’existence de Dieu comme jamais celui-ci ne lui était venue à l’esprit jadis. Cette existence de Dieu, et d’une façon plus précise, la relation dans les deux sens entre Dieu et l’homme ne pouvait jadis faire l’ombre d’aucun doute tellement elle relevait de la réalité même de l’esprit, de sa santé.
Maintenant, le problème central des êtres qui réfléchissent sur la condition humaine n’est plus l’existence possible d’une relation de Dieu avec l’homme, comme si l’existence de Dieu était une donnée initiale, un point de départ de la pensée. Il est de savoir si la vie a un sens. » (VSM 187)

C’est par cette démarche de recherche du sens de sa vie que l’homme peut éventuellement – car rien ne s’impose - faire l’approche du mystère de Dieu.

Dans le chapitre 5 de « Devenir soi », Légaut décrit, avec une infinie finesse et une précision extrême, en quoi l’expérience que l’homme fait de son approfondissement intérieur peut être le point de départ et le point d’appui de son approche de Dieu. Cette description, exprimée en termes apparemment impersonnels (ainsi est-il question de « l’homme qui, de l’homme que ».), évoque en réalité son propre cheminement mais aussi, pense-t-il, celui de tout humain qui invente vaille que vaille, à longueur de vie et à ses risques et périls, son existence singulière dans un esprit de rectitude, d’intégrité, d’authenticité. Suivons Légaut dans les étapes de cette démarche existentielle qui consiste, selon ses propres mots, à aller du moins obscur (l’approche du mystère de l’homme) vers le plus obscur (l’approche du mystère de Dieu.)

2.1. Marcel Légaut part de constatations faites dans la relecture de son existence

Ainsi prend-il conscience du caractère capital des exigences intimes auxquelles il a répondu, du cheminement qui l’a conduit à découvrir sa mission, de sa liberté intérieure qui a maturé en lui malgré une foule de conditionnements, de la singularité de son propre itinéraire, de l’unité que révèle sa vie en dépit de tous ses méandres.

« Quelle révélation pour un homme de découvrir, après avoir suffisamment vécu, le caractère capital des exigences auxquelles il a répondu sans se rendre compte alors de ce qu’elles présentaient de personnel, de singulier, d’exceptionnel peut-être, d’irremplaçable sûrement ! Quelle révélation pour lui de comprendre que, sans le savoir, à mesure qu’il était fidèle à ces exigences, il inventait sa voie ».

[…] Ainsi d’exigences en fidélités et de fidélités en exigences, depuis qu’il était né à la vie spirituelle, il avait été en marche vers son humanité. […] Il découvre avec quelle sûreté il a été conduit à vivre tout autrement qu’il l’avait imaginé et projeté au début, combien de la sorte il a été amené au-delà de ce qu’il avait secrètement espéré. [...] Que son histoire lui paraît singulière jusqu’à l’improbable, vu les conditions du cheminement qu’il a été conduit à faire et l’étrangeté paradoxale des étapes qu’il a eu à connaître. » (DS 129-130 ; HRH 147-151)

« Ces constatations montre qu’un travail continu et persévérant de mise en œuvre et de reprise en sous-œuvre, de formation et de reformation, s’est poursuivi en lui en dépit des obstacles qu’y opposèrent ses raideurs et ses duplicités, ses fautes, ses infidélités. [...] Ainsi a-t-il progressé, pas à pas, et sans en avoir formé le projet, vers une vie unifiée, d’une originalité que nul autre ne saurait réaliser, d’une singularité sans faille mais aussi d’une solitude sans faille... Sous le souffle de quelle inspiration cela a-t-il pu se faire ?» (DS 131)

2.2. Ces constatations lui posent question :

Comment toute cette maturation a-t-elle pu se faire dans un être si infime, si improbable, si conditionné, si vulnérable ?

« Cela lui pose question : la naissance, la présence persévérante, le développement et le déploiement en lui, à travers des instabilités de surface, de ces exigences qui sont inséparablement et originalement liées à lui, mais qui cependant ne sont pas de lui comme des pulsions. [...]

Celui lui pose question : la vue du défilé sinueux et parfois périlleux où ces exigences l’ont conduit au long de sa vie... certain cependant qu’il se contredirait, qu’il se renierait s’il n’y correspondait pas...

Cela lui pose question : l’intelligence globale de l’unité dans laquelle sa vie s’est constituée... en cheminant dans la fidélité à soi autant qu’il lui était possible... pas à pas et en dépit de toutes sortes d’avatars...

Cela lui pose question : Cette réussite intime, paradoxale, dans une histoire où tout paraît changeant, instable, improbable...

Cela lui pose question : la fécondité de sa vie qui l’a souvent étonné, émerveillé, tant elle a dépassé ce qu’il avait espéré, tant elle continue à le faire. » (DS 132-133)

« Toutes ces réalités qui désormais font partie intégrante de ce que cet homme est, mais dont il ne peut pas comprendre complètement pourquoi et comment elles ont pu se développer en lui… […] tout cela ne serait-ce pas les traces en lui d’une action liée à lui, mais qui, si inséparable qu’elle ait été de lui n’était pas que de lui ? Ne serait-ce pas les traces en lui d’une action qu’il lui a fallu accueillir pour qu’elle agisse en lui ? » (DS 133 ; HRH 151-152, 155-156)

2.3. Pour Légaut, cette « action qui n’est pas que de lui… », inspiratrice de son accomplissement humain, il l’attribue à la Réalité impensable que depuis les temps les plus reculés on nomme « Dieu ».

« A la suite de millénaires de croyants balbutiant leur foi comme ils le pouvaient, comme l’époque le leur permettait, on peut appeler cette action qui opère en soi l’action de Dieu sans nullement se donner de Dieu – et même en s’y refusant – une représentation bien définie comme celles dont par le passé les hommes ont usé si spontanément et si puérilement. [...] Aussi bien cette affirmation ne peut-elle en aucune manière être appelée une connaissance. La reconnaissance du caractère radical de cette ignorance est l’unique et l’ultime connaissance que nous puissions atteindre de Dieu... » (DS 135-136 ; HRH 156-157, 160-161)

Là se situe pour Légaut sa foi en Dieu ( une prise de position singulière à partir d’une expérience d’humanisation possible à tous les humains) par rapport aux croyances en Dieu ( adhésion à une doctrine sur Dieu). Voir HRH, chapitre IX : La foi et la croyance idéologique en Dieu.

"Dieu, pour moi, est le Réel, sous-jacent à la réalité que, directement ou indirectement, je puis atteindre par mes sens et ma raison. Il m’est radicalement impensable, et je ne puis en faire une approche, toujours insatisfaisante pour ma raison, qu’à travers l’approche que je puis faire de moi-même ; l'une et l'autre approche sans cesse à reprendre, sans cesse à développer, sans cesse à dépasser... [...]. Les uns, [...], usent de l'idée a priori qu'ils se font de Dieu ; idée plus ou moins fondée sur des considérations philosophiques générales et abstraites que soutient et peut-être valorise notre instinct religieux. Au contraire, d'autres, dont je suis, s'efforcent d'entrevoir à travers ce qu'ils sont personnellement ce qui, sans être Dieu en eux, le révèle en action chez eux... [...]. [...] La tentation est grande d'en rester trop uniquement sur le plan intellectuel, de court-circuiter les démarches, fort exigeantes au niveau personnel, de l'intériorité et de se borner à seulement vivre de ce qu'on pense. » ( LV2, pages 136,137 et 139)

2.4. Comment Légaut se représente-t-il la relation de l’homme et de Dieu sans tomber dans le non-sens ou céder à l’illusion infantile ?

Pour lui, l’expérience de l’action de Dieu en lui et la représentation qu’il s’en donne ne peuvent se superposer. L’expérience est d’ordre existentiel et d’une certaine façon indicible. La représentation est subjective, relative et ne prétend absolument pas épuiser l’expérience qu’il fait de l’action de Dieu en lui. Pourtant issue de l’expérience innommable, elle n’est pas sans valeur à condition de ne jamais se détacher de l’expérience (HRH 164 ; VSM 188).

Pour se représenter la relation de Dieu avec lui et sa propre relation avec Dieu, Légaut procède par analogie : elles sont semblables aux relations qu’entretiennent deux êtres qui s’aiment lorsqu’ils communiquent au niveau de l’essentiel, quand ils s’accueillent mutuellement au niveau où ils sont eux-mêmes (DS 138-139). Dans ce type de relation, chacun crée en lui la présence d’autrui à partir de ce qu’il est lui-même. Par exemple, la présence que je porte en moi de mon épouse est ce que perçois de ce qui l’anime intérieurement, en lien avec ma propre recherche spirituelle. Cette présence évolue au gré de nos propres maturations intérieures.

« Ainsi, écrit Légaut, je crée en moi d’une façon analogue une présence de Dieu qui se trouve de plain-pied avec ce que je suis et avec ce que je saisis de l’action de Dieu en moi. Cette présence est en moi le Dieu que je peux atteindre, elle est proprement « mon Dieu ». [...] Dieu « établit » en moi sa demeure d’une façon qui s’adapte exactement à ce que je suis[...] » et moi « je « suis » en Dieu, je participe à son Acte de façon unique. » (DS 138)

Comment, à partir de là, Légaut conçoit-il la communication avec « son » Dieu ? D’une part, « quand je me dis à « mon » Dieu par les paroles vraies que sa présence en moi me permet et me presse de prononcer, je me trouve » ;« ces paroles sont créatrices de ce que je deviens ». D’autre part, « ce que me dit « mon » Dieu par la voie des pensées justes qui montent en moi m’appellent au-delà des limites de mon écoute et me conduit au-delà des horizons de mon regard. » (DS 139 ; HRH 161-162 ; PH 31-32, 166-167)

De cette représentation, Légaut conclut que « tout ce qui se communique entre moi et « mon » Dieu œuvre pour mon achèvement d’homme... et pour l’accomplissement de Dieu. » (DS 139). Nous avons ici une vision très originale de Dieu et de l’homme. Si « Dieu » est l’inspirateur de tout accomplissement humain, en revanche « Dieu » s’accomplit lui-même de la réponse que l’homme crée sous son action inspiratrice. Dieu et l’homme participent, chacun selon son mode, à l’accomplissement l’un de l’autre. Tout ce qui aura été accompli humainement en l’homme durant sa vie (et seulement cela) demeurera en Dieu au -delà de sa mort et donc s’éternisera. (DS 139)

2.5. En énonçant tout cela, Légaut se met en garde contre certaines déviations :

  • - affirmer avec trop d’assurance ce qui ne relève ni de l’évidence ni d’une expérience constante,
  • - généraliser son propre cheminement,
  • - s’illusionner,
  • - sombrer dans le verbalisme : prendre les mots pour la réalité,
  • - manquer de discrétion vis à vis d’une expérience intérieure si intime.

Pour éviter ces dérapages, Légaut se donne deux repères fondamentaux (DS 144).

D’une part, la relecture de son existence passée pour en percevoir le fil secret. « Combien il m’est nécessaire de m’en tenir à l’intelligence de ce que j’ai vécu en profondeur humaine tout le long de mes jours, de m’enraciner dans ce passé qui ne peut plus désormais ne pas avoir été, de m’attacher sans jamais en perdre conscience au point de les méconnaître, aux manières dont Dieu agit en moi et dont je vis en Dieu ! » (DS 144)

Par ailleurs, la communion avec les spirituels de tous les temps. « Combien il m’est nécessaire d’être aidé et fortifié par la communion invisible mais bien réelle des spirituels de tous les temps et de tous les lieux, qui, chacun le faisant et le disant à sa manière, ont atteint l’intelligence de la même action essentielle en eux » (DS 145)

Jacques Musset, le 1er décembre 2017

Abréviations des livres de Légaut cités ici avec la date de leur 1ère édition

  • HRH : L’homme à la recherche de son humanité, 1971
  • PP : Patience et Passion d’un croyant, 1976
  • PH : Prières d’hommes, 1978
  • LV2 Deux chrétiens en chemin : Marcel Légaut-François Varillon, 1978
  • DS : Devenir soi - Recherche le sens de sa propre vie, 1980
  • VSM : Vie spirituelle et modernité, 1992
11 janvier 2020 6 11 /01 /janvier /2020 09:00
Jacques Musset Le « Dieu » inédit de Marcel Légaut
« Nous avons des yeux pour voir. Pour croire, nous avons notre existence. »
Jacques Musset

Introduction

Si j'ai intitulé mon propos « Le « Dieu » inédit de Marcel Légaut », c'est que son approche du Mystère de Dieu m'apparaît une révolution copernicienne par rapport à l’approche traditionnelle des Églises, notamment de l'Église catholique, mais aussi plus largement par rapport à une conception populaire de Dieu qui demeure dans bien des esprits. Par « révolution copernicienne », j'entends un changement radical de perspective qui selon Légaut s'impose en raison de la faillite des représentations traditionnelles de Dieu dans notre monde actuel marqué par le progrès des sciences en tous domaines. C’est ma propre démarche et je suis infiniment reconnaissant à Légaut de m’avoir fait découvrir cette voie dans les années 1970 au cours desquelles l’approche traditionnelle de mon éducation chrétienne a cessé pour moi d’être crédible.

Comment caractériser en quelques mots l’approche du mystère de Dieu par Légaut avant de la développer ?

Son approche originale du mystère de Dieu est, me semble-t-il, au confluant de trois voies, trois chemins singuliers qu’il expérimente concomitamment. Les découvertes qu’il y fait se rejoignent et se conjuguent pour constituer sa foi personnelle en Dieu.

- Première voie : c’est le regard critique et décapant que Légaut porte sur le langage traditionnel sur Dieu qui est celui de son Église. Pour lui, ce langage n’est plus crédible pour l’homme contemporain marqué par les découvertes scientifiques.

- Seconde voie : C’est sa démarche spirituelle fondamentale à la recherche de son humanité. Au cœur de ce travail d’humanisation, il perçoit à l’œuvre en lui une action inspiratrice de ses choix qu’il réfère à Dieu.

- Troisième voie : C’est dans son compagnonnage de plus en plus intime avec Jésus de Nazareth – pour lui, l’homme accompli - qu’il entrevoit le « visage » de son Dieu, inspirateurs de ses paroles et de ses actes, de ses engagements et de ses combats.

Vous le remarquez d’entrée de jeu : l’approche du mystère de Dieu par Légaut est existentielle. Elle n’est pas déconnectée de la recherche du sens de son existence qui est l’affaire de sa vie ; elle lui est intérieure. Pour lui, sa foi en Dieu ne sera jamais un ornement plaqué sur son existence, un héritage qu’il s’est contenté d’endosser de l’extérieur, une doctrine bien ficelée prête à consommer et à réciter.

Voyons donc en détail les trois chemins que Légaut a parcourus pour en arriver à une foi en Dieu qui soit crédible et inspirante pour lui.

1. Le premier chemin est celui de la décantation

Légaut démontre que pour l’homme moderne les représentations traditionnelles sur Dieu - toujours en vigueur - ont fait faillite. Il ne peut plus y adhérer.

1.1.

Ces représentations, nous les connaissons si nous sommes allées au catéchisme autrefois. Elles ont été élaborées durant les cinq premiers siècles de l'Église et définies comme dogmes, c'est à dire Vérités divines par les conciles des IVème et Vème siècles de notre ère. L'Église chrétienne devenant à partir de la fin du Vème siècle la religion officielle et exclusive de l'empire romain puis des régimes politiques occidentaux qui lui ont succédé, elles ont été imposées au peuple chrétien du Vème au XVIème siècle, y compris par le recours à la force.

Avec l'avènement de la modernité à partir du XVIIème siècle qui fut de la part de nombre de penseurs la revendication de soumettre à la raison les héritages reçus – jusqu’alors l’autonomie de celle-ci n’était pas reconnue -, les croyances religieuses traditionnelles commencèrent à être interrogées et remises en question par les découvertes des sciences. Mais l'Église catholique, sans entendre les questionnements pourtant pertinents, a maintenu telle quelle sa doctrine sur Dieu comme ses autres croyances. Elle continue aujourd’hui de professer les mêmes affirmations, selon elle immuables parce que révélées par Dieu, alors qu’un travail historique montre leur relativité : elles ont été élaborées dans une culture donnée et elles sont tributaires des représentations du monde, de Dieu, de l’homme de ce temps-là.

Ces affirmations sur Dieu sur lesquelles continuent de camper l’Église catholique sont rappelées solennellement dans le Catéchisme de l'Eglise catholique (CEC) publié par Jean-Paul II en 1992 et présenté comme la norme de la foi catholique. Énumérons-les pour l’essentiel :

- l’existence d'un Dieu omniscient et tout puissant s'impose pour expliquer le mystère de l'univers et celui de l'homme.

- ce Dieu est le créateur du vaste univers : « Dieu tout puissant a créé le ciel et la terre » (CEC 293) ; « de rien » (296), « par sagesse et par amour » (295), d'une manière « ordonnée et bonne » (299).

- Dieu est aussi le créateur de l'homme. Si l'Église accepte depuis une trentaine d'années la théorie de l'évolution des espèces, elle maintient que « L'homme est la seule créature sur terre que Dieu a voulue pour lui-même » (CEC 356) ; Il est d’ailleurs intervenu lors de son apparition pour lui créer une âme immortelle, ce qu'il continue de faire à la conception de chaque l'enfant (CEC 306).

- Dieu est encore le maître de l'histoire humaine et de chacune des histoires individuelles. Il « garde et gouverne par sa providence tout ce qu'Il a créé. » (CEC 302).

- ce Dieu prend l’initiative de se révéler spécialement dans le cadre de la religion juive (CEC 1961-1964) puis définitivement en Jésus en qui il s'incarne. Sur plusieurs siècles, il dévoile explicitement sa volonté en indiquant à l’homme le chemin de la vraie vie (la morale naturelle) (CEC 1950-1960).

- enfin, l'histoire humaine aura un terme à l’heure voulue par Dieu ; il coïncidera avec la résurrection de tous les humains, les uns promis à un bonheur éternel, les autres à un malheur éternel selon qu'ils auront suivi ou non la loi de Dieu (CEC 668-682).

1.2. Pourquoi, selon Marcel Légaut, ces représentations traditionnelles de Dieu ont-elles fait faillite ?

« De telles conceptions... sont légitimement contestées, écrit-il

- non seulement par la connaissance des lois qui règnent sur le monde de la matière et de la vie,

- des lois non moins puissantes qui régissent les groupes humains, au niveau des réalités sociales, économiques et politiques,

- mais aussi par la connaissance de ce qui dans l'intime de l'homme relève des disciplines scientifiques. » (DS 12)

1.2.1. La première objection de Légaut découle de « la connaissance des lois qui règnent sur le monde de la matière et de la vie »

- Marcel Légaut est au fait des prodigieuses découvertes en astrophysique qui ont eu lieu depuis Copernic et qui se sont accélérées au cours du XXème siècle. Il sait que les conceptions de l'univers à partir desquelles on a élaboré autrefois les représentations d'un Dieu créateur d'un monde bon et ordonné ont été révolutionnées de telle sorte qu’elles ne sont plus recevables par ceux de nos contemporains qui réfléchissent.

« Dieu n'est pas à proprement parler la cause des phénomènes que nous pouvons observer par les sens ni de ceux qui débordent les horizons des sens que la raison, grâce aux sens, sait encore détecter. Dieu n'est pas la première des causes dont la science peut parler avec autorité quand cette notion a encore valeur à ses yeux dans la zone du réel où elle a accès. Cette première cause, sans nul doute, n'existe pas. Ainsi son définitivement dépassées les conceptions sur l'action de Dieu dans le Monde qui ont prévalu dans toutes les religions depuis un passé des plus lointains. » (DS 14 -15)

« Depuis que l'Univers se découvre à l'homme dans des dimensions que celui-ci ne peut plus dire que d'une façon abstraite, et qu'il se montre d'une complexité qui sans doute ne relève pas seulement de l'inadéquation des concepts utilisés, tout essai de pensée sur Dieu mené exclusivement à partir du Monde de la matière et de la vie afin d'en expliquer l'origine, de rendre compte de son ordonnance et de son évolution à l'inimaginable histoire, paraît par nature irrémédiablement sans commune mesure avec son objet. » (DS 15 ; VSM 189)

- Quant à l'affirmation professant que Dieu a « tout créé pour l'homme » et que « L'homme est la seule créature sur terre que Dieu a voulue pour lui-même », Marcel Légaut ne peut y adhérer en raison de la connaissance actuelle de l'immensité et de la complexité de l'Univers.

« Plus l'homme accroît ses connaissances sur le Monde de la matière et de la vie dont il est issu, d'un Monde qui se révèle à lui d'une immensité sans bornes dans le temps et l'espace, plus il se découvre infime et éphémère... Ne serait-il pas simplement un phénomène accidentel de conscience de la plus extrême improbabilité, un phénomène en lui-même privé de sens dans un univers dont la seule raison d'être est d'exister ?

Et de même qu'à travers les années-lumière, nous voyons les astres naître puis s'éteindre, continuant à suivre immuablement leurs trajectoire d'errance dans un espace démesuré de silence et de vide, notre humanité ne va-t-elle pas elle aussi, après une émergence relativement récente, disparaître à son tour et laisser la terre, après une brève présence de quelques activités de vie puis de conscience, redevenir une matière de nouveau inerte, jusqu'au moment où une autre émergence de vie et peut-être de conscience apparaisse ailleurs pour enfin disparaître à son tour ? Tel est le doute que tout homme doit affronter s'il a le courage de regarder le réel tel que maintenant celui-ci se manifeste objectivement à lui grâce à ce que les sciences lui en montrent... un réel d'une radicale inhumanité, soumis à une loi de fer qui semble lui être consubstantielle et être la condition même de son existence. » (DS 13-14)

Un peu plus loin : « Désormais on ne peut plus, comme jadis, à partir de Dieu justifier la présence des hommes. » (DS 15).

1.2.2. La seconde objection découle de la connaissance « des lois ... qui régissent les groupes humains, au niveau des réalités sociales, économiques et politiques ».

Ici, Légaut fait référence aux travaux de la sociologie, de l’ethnologie, de l’histoire...

Ainsi conteste-t-il la doctrine traditionnelle sur Dieu professant qu'en l'homme créé est écrite « la loi naturelle immuable (qui) exprime le sens moral originel permettant à l'homme de discerner par la raison ce que sont le bien et le mal, la vérité et le mensonge. » (CEC)

De plus, face à la diversité constatée des modes de vie et des valeurs des humains à travers le monde, Légaut ne craint pas d’affirmer : « On ne peut plus donner à la vie humaine un sens tout à fait général et exhaustif tant, depuis les millénaires perdus dans le passé où sur la terre l'espèce humaine a émergé du Monde de la matière et de la vie, les êtres se manifestent d'une extrême diversité... dans les moyens dont ils disposent et dans les exigences personnelles dont ils prennent conscience... » (DS 15)

1.2.3. La troisième objection relève de « la connaissance de ce qui dans l'intime de l'homme relève des disciplines scientifiques. » (DS 12)

Ici Légaut se réfère à la psychologie, à la psychanalyse... En fonction de ce que ces sciences humaines nous découvrent de la nature et du fonctionnement de l’homme, de ses fragilités natives comme de ses possibilités, la description de l’homme sorti des mains de Dieu, dans un état « de sainteté et de justice originelle » et dispensé de souffrance et de mort, est de l’ordre du mythe. Il en est de même de la faute originelle de l’homme contre Dieu qui l’aurait privé de tous ces avantages et plongé dans la souffrance et la mort. Il n’est plus possible de parler ainsi pour rendre compte du mal présent dans l’histoire humaine. La croyance dans la transmission de la faute originelle à tous les humains est une hypothèse totalement périmée.

La position de Légaut est sans appel : « Jadis, la question du sens de sa vie ne se posait pas à l'homme comme maintenant... La réponse en était donnée par la religion tant celle-ci avait encore de puissance sur lui et précisait par sa doctrine, d'une façon assurée qui paraissait suffisante à tous, ce qu'était l'homme à partir de ce qu'elle affirmait de Dieu. Dieu n'était-il pas le créateur, la cause des phénomènes qui émerveillaient l'homme ou le terrorisaient, de tous les événements heureux ou malheureux ?... Elle a besoin d'être profondément révisée de nos jours... en raison du développement extraordinaire des connaissances du réel que l'homme acquiert là où ses sens et sa raison lui en permettent l'accès » (DS 11)

1.2.4. En conclusion de sa cascade d’objections et de réfutations de la doctrine traditionnelle sur Dieu, Légaut enfonce le clou :

« Les bases sur lesquelles, dans la chrétienté d'hier, on fondait solidement et on bâtissait avec minutie l'édifice théologique qui expliquait la raison d'être du Monde et la présence des hommes... sont maintenant ébranlés sans remèdes... » (DS 16)

« Sont définitivement périmées les facilités qu'on pouvait jadis se permettre d'utiliser pour fonder en raison, d'une façon irréfutable, une croyance en Dieu qui, de ce fait, s'imposait à tout homme quel que soit son état spirituel. Sont définitivement périmées aussi les facilités qu’autorisait une vue humanisée du Monde où l'homme était installé de droit divin, où il trouvait sa place et connaissait sa raison d'être sans avoir à en faire personnellement une véritable découverte. » (DS16)

Cependant, tout en affirmant que « les sciences exactes ont chassé Dieu du monde de la matière et de la vie » (DS 18), il ne rejoint pas les prétentions de ceux pour qui les sciences humaines, en manifestant l’extrême complexité du fonctionnement humain, expriment la totalité de l’homme. Si nécessaire que soit leur lucidité pour mettre en lumière les conditionnements de toutes sortes qui pèsent sur l’homme, elles ne peuvent déduire que celui-ci n’en est que la résultante passive. En dépit des pressions internes et externes qui pèsent sur lui, l’être humain a la capacité de s’interroger sur le sens de sa vie, de reconnaître le mystère qu’il est en lui-même, de s’engager dans l’accomplissement de sa propre existence. (DS 18 à 20) « Désormais la critique qu'exercent les sciences humaines conduit au moins à relativiser, en l'inscrivant dans le temps et le lieu de son origine, ce qui, dans le passé, était regardé comme vérité absolue ». (DS 16)

Jacques Musset - décembre 2017

Abréviations des livres de Légaut cités ici avec la date de leur 1ère édition

  • HRH : L’homme à la recherche de son humanité, 1971
  • PP : Patience et Passion d’un croyant, 1976
  • PH : Prières d’hommes, 1978
  • LV2 Deux chrétiens en chemin : Marcel Légaut-François Varillon, 1978
  • DS : Devenir soi - Recherche le sens de sa propre vie, 1980
  • VSM : Vie spirituelle et modernité, 1992
19 octobre 2019 6 19 /10 /octobre /2019 14:54
John Shelby Spong John Shelby Spong, témoin d’un christianisme crédible par nos contemporains
Exposé de Jacques Musset lors de la journée J.S.Spong du 5 octobre 2019 à Paris

John Shelby Spong est un évêque anglican retraité des Etats-Unis, âgé actuellement de 88 ans. Il a exercé toute sa vie un ministère pastoral, d’abord comme prêtre en paroisse puis pendant 25 ans comme évêque, élu selon la tradition anglicane par un collège d’évêques, de prêtres et de laïcs.

Le grand investissement de son ministère pastoral a été de travailler à présenter la foi chrétienne d’une manière crédible à ses paroissiens et diocésains et plus largement aux hommes et femmes de notre temps. C’était d’abord pour lui une exigence personnelle. A cet effet il a déployé un important effort de réflexion et de travail intellectuel dont sont témoins les 26 livres qu’ils a publiés depuis 1973 jusqu’au dernier : « Pour un christianisme d’avenir » - son testament en quelque sorte - traduit récemment en français et dont l’énoncé du sous-titre laisse entrevoir quel en est l’enjeu capital : « Ni les anciens credo, ni la Réforme ne peuvent susciter aujourd’hui une foi vivante. Pourquoi ? » . C’est ce livre que je vais vous présenter ce matin : il résume toute la démarche de John Spong.

Qu’est ce qui l’a motivé à consacrer son existence à pareille entreprise ? C’est que très tôt, au cours de ses études, puis dans son ministère de prêtre et d’évêque, il a perçu avec acuité combien la doctrine chrétienne officielle de son Eglise - comme celle des autres Eglises - manquait terriblement de crédibilité pour les hommes et les femmes du 20ème siècle. Il n’était ni le premier ni le seul à en prendre conscience et à chercher à y remédier mais il n’a pas été le moindre à proposer des réponses.

Pourquoi donc à ses yeux la doctrine chrétienne officielle – encore professée dans bien des Eglises - n’est- elle plus crédible à notre époque ? Principalement pour deux raisons.

1) La première raison, c’est que cette doctrine a été élaborée lors des premiers conciles chrétiens des 4ème et 5ème par des évêques de culture grecque qui ont traduit leur foi en se servant des représentations et des langages qui étaient les leurs mais qui ne sont absolument plus les nôtres. De plus cette doctrine a été imposée par eux (et aussi par l’empereur !) comme la seule et vraie foi chrétienne devant être professée par tous les chrétiens de tous les temps et en tous lieux. Elle est résumée dans le solennel credo datant des concile de Nicée-Constantinople en 325 et 381 que l’on récite de temps en temps à la messe et que la plupart d’entre nous connaissez bien. « Je crois en un seul Dieu, ... »

Pour John Spong, si légitime qu’ait été la démarche de ces chrétiens des 4ème -5ème siècle pour tenter de s’accorder sur une foi chrétienne commune ( encore qu’il y ait eu bien des dissidences), il est évident que l’expression de leur foi ne peut plus être valable pour les chrétiens du XXIème qui baignent depuis le 17ème siècle dans une nouvelle culture, celle de la modernité. Cette nouvelle culture, basée sur l’autonomie de la raison jusqu’alors non reconnue par l’Eglise, a bouleversé les représentations que celle-ci avait du monde, de l’homme, de la Bible, et donc de Dieu et de Jésus, conceptions qu’elle tenait pour divines et dont elle estimait être la dépositaire exclusive. Depuis trois siècles en effet, une multitude de découvertes scientifiques ainsi que de nouvelles approches philosophiques et psychologiques sur la condition humaine ont réduit à néant les anciennes représentations de la doctrine chrétienne traditionnelle. Copernic, Képler, Galilée, Newton et à leur suite quantité de savants ont pulvérisé les antiques conceptions de l’Univers. De même, Darwin et sa théorie de l’évolution des espèces a contredit le discours chrétien sur l’origine de l’homme sorti tout neuf des mains de Dieu, sur sa faute originelle envers son créateur et sur la nécessité d’un rédempteur divin pour en réparer l’affront. Descartes, Kant, les philosophes des lumières, puis les maîtres du soupçon Marx, Freud, Nietzche ont également bousculé profondément l’approche traditionnelle qu’on avait du sujet humain et partant de Dieu. Dès lors, l’enjeu fondamental de la démarche de Spong est le suivant : comment des chrétiens du XXIème siècles, éveillés à l’esprit critique en tous domaines, peuvent-ils continuer à se dire chrétiens ?

2) La seconde raison pour laquelle selon John Spong la doctrine chrétienne traditionnelle encore largement enseignée n’est plus crédible, c’est qu’elle repose sur une lecture fondamentaliste des Ecritures en dépit des études exégétiques qui, depuis quatre siècles, ont considérablement permis de décoder les textes bibliques et évangéliques. Une lecture fondamentaliste, littérale est aujourd’hui une impasse car on projette sur les mots et expressions de ces textes le sens qu’ils ont aujourd’hui dans notre vocabulaire, et cela aboutit à des contre sens et des non- sens énormes, faute d’en décrypter le sens.

C’est ainsi qu’on a procédé lors de l’élaboration des dogmes aux 4ème et 5ème siècles et sans doute ne pouvait-on pas faire autrement. On a pris au pied de la lettre dans les Ecritures ce qui s’y disait. Par exemple, on a donné au simple qualificatif évangélique « fils de Dieu » désignant Jésus le sens fort de « Fils unique de Dieu » défini aux conciles de Nicée-Constantinople. A notre époque encore, on continue en maints endroits de lire littéralement les évangiles de l’enfance (Les chapitres 1 et 2 de Matthieu et Luc) comme l’histoire du petit Jésus alors qu’il s’agit de professions de foi en formes de récits sur le Jésus d’après Pâques construits avec des procédés littéraires de culture juive qui ne sont plus les nôtres. On a de la sorte divinisé Jésus, à partir de ces récits et de beaucoup d’autres.

De nos jours, il n’est plus permis d’être fondamentaliste, à cause des progrès accomplis dans la compréhension des textes bibliques par l’exégèse, notamment à partir de la méthode dite historico-critique. C’est en observant durant tout son ministère pastoral les dégâts et les gâchis de cette lecture littérale au détriment d’une foi chrétienne crédible que John Spong a engagé un combat sans merci contre elle – parfois au péril de sa vie - et qu’il a promu en ses nombreux livres une approche des textes fondée sur la méthode interprétative, dite historico-critique.

Voilà les deux raisons pour lesquelles, selon lui, la doctrine chrétienne officielle qui continue d’être enseignée dans les Eglises n’est plus crédible pour l’homme moderne qui n’abdique pas son esprit critique. C’est ce qui a poussé notre auteur à pratiquer ce qu’il appelle une déconstruction nécessaire et salutaire.

Mais c’est pour laisser place à la reconstruction d’un christianisme qui donne sens à leur vie. Je vais esquisser les grandes lignes de cette reconstruction autour de cinq thèmes essentiels développés dans le dernier livre de Spong : 1. Dieu ; 2. Jésus le Christ ; 3. L’éthique ; 4. La prière ; 5. la vie après la mort.

Dieu

Pour Spong, si le Dieu qu’il nomme le Dieu théiste est mort, c’est à dire « un être » tout puissant, habitant quelque part en dehors du monde et doté d’un pouvoir miraculeux pour orienter voire changer le cours de la marche du monde et des événements, y compris ceux vécus par chaque personne, comment alors parler de « Dieu » pour qu’il ait du sens en notre temps ? Non pas avec l’ambition d’exprimer le mystère profond et inaccessible de Dieu, mais avec le souci de formuler l’expérience que nous les êtres humains nous pouvons faire de Lui ? Quelle expérience ?

Pour les croyants juifs dans la Bible, dit Spong, l’expérience de Dieu « est intimement liée à ce qui est source de vie pour les hommes. Les images de l’avènement du Royaume de Dieu sont celles d’un monde transformé et sain, en plein accord avec Dieu : « L'eau coulera dans le désert » ; « Les yeux des aveugles s'ouvriront, les oreilles des sourds se déboucheront, les membres des humains ne seront plus boiteux, estropiés, diminués ou limités et les voix des muets se feront de nouveau entendre (Isaïe 35) ». Il en est de même dans le Nouveau Testament. Dans la parabole en Matthieu 25, dite du jugement dernier, « chaque vie humaine est évaluée sur un critère identique : l’attention réelle qu’on aura eu ou pas à l’égard de ses frères humains et notamment vis à vis ceux qui étaient dans le besoin, car c’est là qu’est Dieu. Dieu n'est pas ici un être séparé de l'humain ». Dans la première épître de Jean, c’est le même message : « Dieu est amour. Qui demeure dans l'amour, demeure en Dieu ». « Le thème commun à ces textes est que Dieu n'est pas un être à part des êtres que sont les humains. L’approche de Dieu se fait à travers ce qui rend l’homme vivant. »

Mais comment dire aujourd’hui cette expérience de Dieu dans le langage humain ?

John Spong témoigne ici de sa propre démarche. Il part d’abord de la conscience qu’il a d’expérimenter dans sa manière de vivre quelque chose au-delà de lui-même. L’expérience d’une forme de transcendance qui lui permet d’affirmer qu’il est relié à plus large que lui, qui s’appelle la vie, une vie qui coule en lui et dont il fait partie. « L’expérience [aussi] de l’amour [reçu et donné] qui nous relie également à quelque chose au-delà de nous-mêmes. Dieu est le nom que nous donnons à cette expérience de la vie et de l'amour. Dieu est expérimenté dans la présence de l'amour. »

Et Spong ajoute : « Quand nous disons que Dieu est personnel et non impersonnel, nous disons que Dieu est la vie que nous vivons, l'amour que nous partageons, l'Etre dans lequel nous sommes unis. Cela signifie-t-il que Dieu existe ? J'ignore ce que veut dire cette question. Je fais l'expérience de Dieu ; je ne peux pas expliquer Dieu. J'ai confiance en mon expérience. » En conséquence, il conclut : « Si Dieu est [ainsi] le Fondement de l'Etre dans lequel notre être est enraciné, la seule manière dont nous pouvons le glorifier correctement est d'avoir le courage d'être tout ce que chacun de nous peut être. »

Dans cette perspective, quelle valeur donner à la manière singulière dont chacun nomme son expérience de Dieu ? Elle est tout à fait légitime mais relative aux conditions particulières dans lesquelles l’être humain fait son expérience de Dieu. Si bien qu’il n’est aucun langage absolu ni figé. Nos conceptions de Dieu ne peuvent être qu’évolutives. « En conséquence, tous nos credo, nos doctrines et nos dogmes sont des définitions avec des limites humaines, qui ne sont, en dernière analyse, que des créations humaines ; aucune ne provient de ce que nous appelons « révélation divine.

Jésus le Christ

« Comment parler de l'expérience du Christ en des mots qui aient du sens ? » Telle est la question radicale que pose John Spong. Pour lui, sa référence n’est plus le Jésus de la doctrine traditionnelle

D’abord, le concept d’incarnation de Dieu en l’homme Jésus, élaboré au premier concile en 325 , n’est pas biblique si l’on étudie de près les textes. D’autre part, la conception virginale de Jésus sans l’intervention d’un homme n’est pas possible ; la science nous l’a appris. Par ailleurs, ses nombreux miracles extraordinaires, dont beaucoup sont les doublures littéraires de ceux des anciens prophètes Elie et Elisée, ne visent qu’à accréditer Jésus comme le successeur de ces illustres devanciers. De plus, la doctrine de la mort expiatoire de Jésus pour réparer aux yeux de Dieu la faute originelle ne tient plus la route ; depuis Darwin, nous l’avons vu, on sait que l’homme n’est pas né dans un état de pureté originelle qu’il aurait ensuite compromis par sa faute ; il est simplement de par sa condition humaine un être incomplet, fragile, doué d’un libre arbitre, capable du mal et du bien. Il n’a pas besoin d’être sauvé d’un péché originel qui aurait contaminé toute l’humanité. Enfin, les représentations de Jésus ressuscité à travers les mises en scène des récits évangéliques n’ont rien d’historique ; la vérité de ces textes est d’exprimer la conviction intérieure des disciples : pour eux, celui qui a été crucifié comme un fossoyeur de la religion est en réalité le témoin par excellence de Dieu. L’ascension est également une mise en scène pour signifier que le crucifié est désormais en Dieu

Alors, « Comment alors parler de l'expérience du Christ en des mots qui aient du sens ? » Pour John Spong, sa référence est Jésus de Nazareth, cet être intensément habité par le divin que les apôtres et disciples ont reconnu comme tel. A quel signe ? A sa manière de vivre, à ses paroles et ses actions créatrices de vie et d’amour chez les humains et entre les humains. En l’appelant « Christ » - ils l’ont désigné comme l’initiateur d’un monde nouveau, qui est le lieu de Dieu. Spong résume ainsi : « En Jésus, il y a une humanité qui inclut toute personne et n’en rejette aucune. En ce Jésus se découvre une communauté humaine sans frontières. Dieu est la puissance de vie, la passion de l'amour, le fondement de l'être qui attire toutes vies dans une nouvelle humanité. Voilà l'expérience qui a conduit Paul et beaucoup d'autres ensuite à dire de Jésus : « Dieu était en Christ » (II Cor 5,19).

« Jésus est quelqu'un de pleinement humain en qui un monde divisé trouve une unité nouvelle. Dieu n'a pas envahi le monde ; mais plutôt, l'humain est devenu le moyen à travers lequel le divin peut être et a été rencontré et saisi».

L’éthique

Comment le chrétien moderne peut-il définir le bien et le mal et savoir les distinguer ? Il ne peut plus en effet se réclamer d’une révélation divine lui disant ce qui est moral on non. Par ailleurs il sait désormais, grâce aux découvertes scientifiques des siècles passés et récents, dans quels conditionnements il se trouve lorsqu’il doit prendre des décisions. Enfin ses conditions actuelles d’existence sociale par rapport à celles du passé ont changé sous nombre d’aspects. Il en découle que chaque ancienne règle morale de l’héritage chrétien est à relativiser. Chaque être humain doit choisir et décider en son âme et conscience. En fonction de quoi ? De la « loi » de la vie et de l'amour qui seule rend possible l'épanouissement de la vie, c’est à dire de ce qui au regard de chacun promeut la vie et l’amour. Personne ne peut décider à sa place. « Aime et fais ce que tu veux » ; cette injonction attribuée à St Augustin résume, selon John Spong, l’esprit dans lequel le chrétien se doit d’inventer ses décisions, car c’est dans cette expérience génératrice de vie et inspirée par l’amour qu’il rencontre Dieu. « Qui demeure dans l’amour demeure en Dieu et Dieu en lui» (I Jn 4, 16)

La prière de l’homme moderne

John Spong récuse la conception de la prière de demande encore très en vigueur qui consiste à s’adresser à un Dieu extérieur, tout puissant et doté de pouvoirs surnaturels en vue d’obtenir de lui des changements de toute nature, en soi, chez les autres, dans l’univers et dans le monde. Dans cette démarche, l’être humain démuni appelle Dieu à son secours pour résoudre ses problèmes. Or cette représentation de Dieu a été réduite à néant par les découvertes scientifiques. Et le comportement de l’homme s’adressant à Dieu de cette façon se révèle infantile comme l’a montré Freud.

Comment dès lors concevoir et vivre une prière qui ait du sens ? Si nous expérimentons Dieu et sa puissance de vie et d’amour à travers des expériences humaines génératrices de vie et d’amour, prier, c’est, pour Spong, prendre des temps de recueillement ; nous nous y mettons en présence du Dieu de la vie et de l’amour et nous nous rappelons l’exigence de partager avec quiconque les dons de la vie, de l’amour et de l’être. Dans cette pratique, nous puisons la capacité d’être artisans et témoins de vie et d’amour au travers des événements, des situations et des relations que nous vivons au long de nos journées. Ce faisant, conclut, John Spong, « Est-ce que j'attends que des miracles se produisent, que des vies soient changées ou que l'unité remplace ce qui est brisé ? Non, mais je m'attends à être rendu plus complet, rendu libre pour partager ma vie plus profondément avec les autres, afin de pouvoir aimer au-delà de mes limites et de voir abaissées les barrières qui me séparent de ceux qu'auparavant j'évitais » (p. 229).

La vie après la mort

On a échafaudé autrefois, dit Spong, des constructions mentales sur l’au-delà de la vie : le paradis, l’enfer, les limbes, le purgatoire. Cette distribution était pour les dirigeants de l'église un moyen de contrôler le comportement des humains sur cette terre. « Le sentiment était que si ces contrôles puissants venaient à être relativisés s'en suivrait inévitablement l'anarchie morale ». « Actuellement, avec nos connaissances scientifiques plus étendues, les vieilles images ayant rapport à la vie éternelle se sont tout simplement évanouies dans notre esprit ».

Cependant l’espoir d’une vie après la mort est-il cependant pensable et de quelle manière ? John Spong l’admet pour plusieurs raisons. Dans le domaine du vivant, l’homme a cette singularité « d’être un centre nouveau de conscience, un esprit capable de transcender les frontières du temps, conscient de sa finitude ce qui le conduit à inventer un sens à son existence ». « L'esprit de cette créature dépasse les limites de la vie et semble en quelque sorte partager une dimension d'éternité ». C’est la raison, étayée pour lui par certains indices, qui le faire conclure au-delà de toute preuve et de représentation : « Je peux simplement dire qu'aux confins de la vie, aux frontières de sa propre conscience, les concepts de réalité transcendante, d'amour infini et de vie éternelle font toujours sens pour moi. Je ne me fais pas d'illusion. Je crois que j'ai touché l'éternel et que j'en partage le sens ».

Voilà donc un très bref aperçu du dernier livre de Spong qui résume l’oeuvre de sa vie, soucieuse de repenser le christianisme dans la culture de notre temps. A l’opposé du Catéchisme de Jean Paul II datant de 1992 qui bétonne la doctrine traditionnelle, le livre-testament de Spong pourrait s’intituler : « Catéchisme du chrétien moderne ». C’est l’avenir que je lui souhaite de tout coeur.

Jacques Musset, 5 octobre 2019

15 août 2019 4 15 /08 /août /2019 08:00
André Verheyen Le XXIème siècle sera-t-il moderne?
André Verheyen

En novembre 1995, André Verheyen écrivait :

Au fur et à mesure que nous nous approchons de la fin de ce siècle, nous entendons de plus en plus de considérations sur le siècle suivant.

Beaucoup de gens s'essayent au rôle de Madame Soleil et y vont de leur prédiction. Une phrase d’André Malraux joue un certain rôle également. Mais comme elle n'est pas immédiatement évidente, on comprend qu'elle ait été quelque peu déformée. La voici citée par Edmond Blattchen dans son émission "Nom de dieux" :

"Je pense que la tâche du prochain siècle, en face de la plus terrible menace qu'ait connue l'humanité, va être d'y réintégrer les dieux" (André Malraux en 1955)

Certains l'ont simplifiée comme suit : "Le 21ème siècle sera religieux ou ne sera pas." Et c'est cette formule simplifiée qui a fait fortune et qu'on entend un peu à toutes les sauces: le 21ème siècle sera… ou ne sera pas.

L'hebdomadaire Dimanche (15/10/95) publie une brève interview du théologien Adolphe Gesché qui dit: "Je ne pense pas que le 21ème siècle sera religieux, mais je crois qu'il sera "théologique…" Voilà qui est surprenant si on ne replace pas cette phrase dans son contexte.

Voici donc le paragraphe en question: "On parle aujourd'hui de l'oubli de Dieu. Ce n'est plus la négation ou le refus, à la manière de Sartre. Le mot lui-même disparaît. On ne sait plus ce que cela veut dire. Dieu s'en va sur la pointe des pieds. C'est peut-être une chance. Cela permet de renouveler les choses. Je crois que le monde est prêt à écouter la foi à frais nouveaux. Il ne s'agit pas de prouver, mais de rendre intelligibles et lisibles les mots de la foi. Ils ne sont pas vides de sens. Mais tous ces mots sont devenus inintelligibles, usés. Il faut les rendre à nouveau lisibles à l'intelligence et au cœur. Je ne pense pas que le 21ème siècle sera religieux, mais je crois qu'il sera théologique, pour préparer de nouvelles voies à Dieu."

Je ne sais pas si le 21ème siècle sera moderne ou non ; je pense qu'il aura ses modernistes et ses traditionalistes. Ce que je sais c'est que si LPC a la joie d'entrer dans le prochain siècle, c'est avec le même enthousiasme et avec la même conviction que nous continuerons notre effort pour "rendre intelligibles et lisibles les mots de la foi".

Cette conviction et cet enthousiasme ont encore été confirmés le 15 août dernier, lorsque nous avons entendu dans les médias ce qu'"on" dit toujours de l’Assomption de Marie.

Le matin c'était sur les ondes de la RTBF que le commentateur attitré des questions religieuses expliquait qu'il y a deux traditions, l'orientale qui parle de 'dormition' (Marie n'est pas morte, elle s'est endormie) et l'occidentale qui parle d'Assomption (Marie a été élevée au ciel sans connaître la corruption du corps).

J'espérais un petit mot d'explication ou d'actualisation mais non, rien !!!

Le midi, c'était sur France 2, à l'occasion de la messe télévisée. Le journaliste présentait son micro aux personnes en leur demandant "Et pour vous, monsieur, madame, c'est quoi, l'Assomption?" Et, invariablement, c'était le même discours, appris par cœur, "Marie a été élevée au ciel avec son âme et avec son corps" !

C'est le dernier témoignage qui m'a le plus dérangé : un monsieur très gentil s'adresse à une petite fille de 11 ou 12 ans. Même question: "et pour toi, qu'est-ce que c'est, l’'Assomption?"

  • ???
  • Tu ne sais pas ça ?
  • ???
  • On ne vous apprend pas ça au catéchisme ? (Là, je me suis demandé si ce n'était pas le curé de la paroisse.)
  • ???
  • Eh bien, moi je vais te le dire : c'est que Marie a été élevée au ciel avec son âme et avec son corps" !

Et je me demandais ce que cela pouvait bien signifier pour cette enfant de 12 ans ! Alors que n'importe quel enfant de 12 ans peut comprendre, si on le lui explique de manière intelligible, que la clé de lecture de l’ Assomption de Marie est l'Ascension de Jésus et que la clé de lecture de l'Ascension de Jésus est l'ascension du prophète Elie (voir le deuxième chapitre du deuxième Livre des Rois).

Si une théologie peut se dire moderne dans la mesure où elle tente d'actualiser, pour les rendre intelligibles, les images, les symboles, les mythes ou les procédés littéraires de la tradition, alors le moins qu'on puisse dire, c'est que le 21ème siècle - dont le Professeur Gesché disait qu'il serait théologique- devra être moderne.

Je pourrais utiliser la formule à succès et ajouter : "ou bien il ne sera pas" mais ce ne serait pas pertinent. Le 21ème siècle sera de toute manière. Mais la question est de savoir ce que sera la foi ou la spiritualité au siècle prochain.

Une dernière réflexion à l'intention de ceux et celles que le mot "théologie" effraye.

Nous faisons tous de la théologie: quand "monsieur tout-le-monde" dit qu'il a difficile à croire en un Dieu tout-puissant en voyant le mal et la souffrance dans le monde, il fait de la théologie!

Alors, tant qu'à faire, faisons-la de la manière la plus intelligible possible !

André Verheyen - novembre 1995

6 juillet 2019 6 06 /07 /juillet /2019 08:00
bateau lpc De la prêtrise à l’abandon des doctrines de Roger Sougnez (Editions GOLIAS)
Un livre décoiffant et interpellant préfacé par Jacques Musset
De la prêtrise à l’abandon des doctrines de Roger Sougnez (Editions GOLIAS)

Un prêtre, croyant convaincu au début de son ministère, relate dans ce livre, le cheminement qui l’a mené à l’abandon des croyances religieuses. Ses recherches entreprises, dans un souci de vérité, pour justifier sa foi, lui firent découvrir que l’Eglise catholique n’était pas la représentante de Dieu et que beaucoup de ses doctrines n’étaient plus recevables.

Il pense participer au comblement d’un vide car si des livres écrits par des prêtres remettent en question bien des positions de l’Eglise, il n’en connaît pas qui montreraient de façon détaillée et systématique, pourquoi des dogmes aussi fondamentaux que la divinité de Jésus, la Trinité, Marie mère de Dieu, le Péché Originel, l’Au-delà … et d’autres sujets importants ne sont pas crédibles et que toute tentative de réinterprétation serait illusoire.

Conscient de la difficulté, pour des chrétiens qui se posent des questions, d’avoir accès aux informations qui leur permettraient de se faire une opinion personnelle, il croit leur rendre service en fournissant une documentation honnête et critique et des considérations habituellement tues. Il veut bannir la langue de bois et les développements alambiqués.

Il montre également que le monumental catéchisme de l’Eglise catholique, promulgué par le pape Jean-Paul II en 1992, est un échec, une contre-valeur ; il n’est pas fiable car il se contente de retransmettre un enseignement traditionnel anachronique qui n’est plus crédible aujourd’hui. Il comporte de nombreux articles invraisemblables parfois même aberrants et des conceptions archaïques inacceptables.

L’auteur, né en 1927, ordonné prêtre en 1955, a exercé son ministère dans une paroisse puis, pendant 25 ans, professeur d’Ecole Normale Moyenne, il a été chargé du cours de religion et surtout de la formation d’enseignants de religion. Depuis 1987, il a cessé toute fonction sacerdotale.

Une critique radicale du catholicisme institutionnel

"Prêtre catholique, j'ai voulu m'assurer de la solidité de mes croyances. J'ai entrepris de rigoureuses recherches qui m'ont amené à prendre progressivement conscience que, contrairement à ce qu’elle a toujours prétendu, l'église catholique n’est pas la représentante de Dieu, que beaucoup de positions de cette institution simplement humaine sont erronées, non crédibles et qu’on devrait lui reprocher des comportements gravement répréhensibles.

Pensant que mes investigations, arguments et conclusions pourraient être utiles à des chercheurs de Vérité, j'ai écrit ce livre, fruit d'une vie de recherche : "De la prêtrise à l’abandon des doctrines", une critique approfondie du catholicisme dont la radicalité dépasse largement les ouvrages contestataires habituels des théologiens catholiques.

Je passe en revue, sans langue de bois, sans raisonnements alambiqués, tout en m’efforçant de demeurer nuancé, la quasi-totalité des principaux dogmes et positions essentielles du catholicisme, comme la divinité de Jésus, la Rédemption, la Trinité, Marie mère de Dieu, le péché originel, les sacrements et des prises de position morales inacceptables, et j’explique, pourquoi à mes yeux, ils ne sont pas crédibles.

Je fournis des arguments parfois inédits et je dépasse le cadre purement catholique pour parler de Dieu et des religions. Je fournis aussi beaucoup de textes importants, peu ou pas connus, qui invitent à la réflexion et qui permettent aux lecteurs de se forger une opinion fondée.

Je montre également que le "Catéchisme de l'Eglise catholique", imposant condensé de l’enseignement officiel de l’Eglise promulgué par le pape Jean-Paul II en 1992, comporte beaucoup trop d’articles non crédibles. C'est un fiasco !

Mon livre peut se révéler utile lors de débats concernant les problèmes fondamentaux humains et religieux.

Si des associations chrétiennes hésitent à citer et utiliser un livre qui critique aussi radicalement leur religion et leurs croyances, on pourra leur reprocher leur manque d’objectivité et, de toutes façons, ce qui est dénoncé ici sera tôt ou tard, sinon admis par tous, du moins connu de tous. On ne demande pas au lecteur d'approuver toutes les positions de l'auteur mais il peut tirer profit de certaines argumentations et réflexions pour remettre en question ce qui doit l’être en tenant compte de la réalité. Il pourra arriver à des convictions personnelles justifiées et solides au lieu de se bercer d’illusions.

Grâce à sa conception bien structurée, il est aisé de se baser sur certaines parties du livre pour alimenter un débat sérieux au sein de groupes de recherche. "

Roger Sougnez

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18 mai 2019 6 18 /05 /mai /2019 08:00
André Verheyen Aspects de le Foi
André Verheyen

En partant d'une phrase de Paul Valadier dans les "Etats Généraux de l'Espérance", à la page 31 : "Nous ne mettons pas notre confiance en nous-mêmes… Certes nous essayons d'avoir des idées et perspectives audacieuses ; nous souhaitons être des femmes et des hommes déterminés, mais nous mettons notre espoir en Celui qui est maître de l'avenir…" je suis amené à une interrogation sur ma possibilité de souscrire sincèrement à cette affirmation.

Où est le problème ?

Ma nature optimiste et mon tempérament entreprenant me procurent une expérience qui semble dire au contraire : lorsque je fais ce qu'il faut avec compétence, il se passe quelque chose mais si je prie sans faire moi­ même ce qu'il faut, il ne se passe rien.

Pour l'exprimer avec humour, j'aime bien cette anecdote d'un évêque qui disait à un prêtre de paroisse nommé depuis un an dans une situation paroissiale déplorable : "Eh bien, monsieur le curé, c'est merveilleux ce que le Saint Esprit a réalisé dans cette paroisse depuis un an !"

Et puis, sentant bien qu'il y avait quelque chose qui n'allait pas, l'évêque ajouta après quelques secondes: "… avec vous évidemment." Et le curé de répondre avec quelque malice: "Ah oui, Monseigneur, surtout que vous auriez dû voir comment c'était lorsque le Saint Esprit était tout seul !"

Ne serait-ce pas toujours l'association subconsciente entre "Celui qui est maître de l'avenir" et les images et le langage qui lui ont souvent été attachés?

Lorsque ces associations remontent au niveau de la conscience, il devient possible de dire : Evidemment , je ne réussirai rien du tout si je ne me laisse pas guider par l'Esprit de Vérité, de Justice, d'Amour, de persévérance, … Et cet Esprit, c'est bien Lui qui est le "Maître de l'avenir".

Y a-t-il une autre image de Dieu qui puisse tenir aujourd'hui?

Je ne le crois pas. Sauf, bien sûr, à usage interne pour des groupes qui vivent une expression plus émotionnelle, naïve ou lyrique de leur foi. Mais dans le dialogue avec le monde sécularisé qui est celui dans lequel nous vivons aujourd'hui, il faut plus de rigueur intellectuelle. Et c'est dans ce sens également que j'interprète ce que Jacques Scheuer écrit dans "En diirect" (n° 156, p. 12) :

"Un rééquilibrage significatif suppose, entre autres choses, une profonde mutation des perceptions que les diverses cultures et religions ont les unes des autres. Ce ne serait, dira-t-on, que stricte justice. Mais il s'agit d'une véritable conversion. Cela requiert une critique et une déconstruction des mythes de puissance et de domination, à commencer par eux qui s'appuient sur un langage, des arguments et des images de type religieux."

Je sais bien que l'optique de Jacques Scheuer, dans l'article cité, n'est pas tant philosophique ou théologique que socio-politique dans le problème de la paix et que les rééquilibrages dont il parle sont avant tout des "rééquilibrages entre continents, notamment le Nord et le Sud".

Mais si i nous admettons que la paix est une réalité plus riche et plus profonde que l’absence de guerre, nous serons sans doute convaincus également de l'intérêt d'une analyse sérieuse des comportements des "croyants" (les religions) en particulier vis-à-vis des "incroyants".

N'est-il pas significatif que l'usage a consacré pour désigner les interlocuteurs des religions un terme négatif: "incroyant"? Et n’est-il pas difficile pour les croyants, même lorsqu'ils font de merveilleux efforts, d’'ouverture et de dialogue, d'échapper à une conviction de supériorité de celui qui a la foi que l'autre n'a pas, qui perçoit ce que l'autre ne perçoit pas, comprend ce que l'autre ne comprend pas?

Attardons-nous un instant à un aspect caractéristique de cette conviction de supériorité, qui s'exprime d'ailleurs aussi à l’intérieur des milieux croyants, et qui prend la forme d'une méfiance, voire d'un certain mépris, vis-à-vis de l'intelligence, de la science, de la critique, etc.

Une manière dont beaucoup de chrétiens pensent faire confiance à Dieu - et donc vivre une foi intense - est de dire à propos de beaucoup de points de la doctrine chrétienne : "Il ne faut pas essayer d'expliquer ou de comprendre; il faut avoir l'humilité des "petits" et l'on cite volontiers la parole de Jésus rapportée en Saint Matthieu : "Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d'avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l'avoir révélé aux tout-petits." (XI, 25)

Il est évident qu'il y a assez de passages dans la Bible pour valoriser aussi la sagesse, l'intelligence, la perspicacité et la recherche de sens. (1) "Heureux l'homme qui médite sur la Sagesse et qui raisonne avec son intelligence, qui réfléchit dans son cœur sur les voies de la sagesse et qui s'applique à ses secrets."(Ecclésiastique, XIV, 20)

C’est pour cette raison que j’aime la parole du père Charlier : "La parole de Dieu mérite l’hommage de notre intelligence"

Cette sagesse, cette intelligence, cette honnêteté intellectuelle, ne m'empêchent pas d'estimer à leur juste valeur toutes les autres approches de la réalité : affective, intuitive, volontaire, etc. Mais il ne semble vraiment pas y avoir de raison valable de reléguer l'approche intellectuelle à un rang inférieur par rapport à l'approche intuitive ou émotionnelle. Toutes ces facultés sont au même titre dons du Créateur.

Le C. de L.P.C. indique bien que nous sommes de la famille chrétienne et nous connaissons notre famille ; nous comprenons les différentes composantes de notre famille, y compris la composante charismatique. Ce sera donc probablement une tâche de L.P.C. d'attirer l'attention des croyants de type charismatique sur la valeur et l'importance de ce don du Créateur, de cette faculté qui veille à la rigueur intellectuelle, à la pertinence critique, à la vérification de la conformité au réel.

Et, comme un plaisir vaut l'autre, les chrétiens qui ont reçu le don d'une affectivité très riche auront à cœur de nous éclairer fraternellement si nous devions passer à côté de richesses et de beautés émotionnelles.

André Verheyen - septembre 1992

(1) Ex. 31,3 et 35, 31 - I Rois, 5,9 - Judith, 8,29 - Proverbes, 2,3,6,11 - Proverbes, 4, 5 et 7 - Proverbes, 16,16; 19,8; 23,23 -tout le livre de la Sagesse, par exemple : 7,7 et ssvv. ; 7,17 – Tout le livre de l’ Ecclésiastique, par exemple : 1,19 ; 6,32 ; 10,3 ; 14,20 (voir ci-dessus) ; 17,7; en particulier 39,1-11 - Isaïe, 11,2 - I Jean, 15,20 - II Pierre, 3,1 - Col., 2,2 et 1,9 - Gal., 3,3 - Luc, 24,45. Marc, 12,33 et surtout peut-être I Corinthiens, 14, 15 et 19. (retour)
9 mars 2019 6 09 /03 /mars /2019 09:00
André Verheyen Il est temps de devenir sérieux
André Verheyen

Je me sens de plus en plus interpellé par la pagaille intellectuelle dans laquelle le peuple chrétien doit se débrouiller au seuil du troisième millénaire.

On dit que Pâques est la plus grande fête de l'année. Et on cite souvent "Si le Christ n'est pas ressuscité, notre foi est vaine" (l Cor. 15, 17). Je suis d'accord, évidemment. Mais j'ajoute avec Marcel Légaut : "Je voudrais demander à saint Paul de préciser ce qu'il entend par ce mot "ressuscité".

Le 25 f é vrier 1996, je lisais dans "DIMANCHE" - diffusé à des centaines de milliers d'exemplaires, distribué dans toutes les boîtes aux lettres de plusieurs paroisses, donc aussi chez des non-croyants qui essaient honnêtement de savoir quelle est notre foi : "La meilleure "preuve" que Jésus est le Fils de Dieu c'est sa résurrection."

Or, je pensais que des auteurs sérieux, jouissant du même label officiel "Imprimatur", avaient déjà montré que la résurrection du Christ n'est pas un miracle ni la réanimation de son cadavre. (LA FOI DES CATHOLIQUES - Le Centurion 1984 - page 240).

Je pensais que des exégètes de qualité nous avaient déjà introduits au genre littéraire des évangiles, nous mettant en garde contre une lecture "historicisante" et nous disant que "les Evangiles ne sont pas de la biographie" [LE GRAND CODE de Northrop FRYE - Seuil 1984 - pp. 85-86 (cité dans L.P.C. n° 54, page 16)].

Je pensais que les exégètes nous avaient suffisamment expliqué la portée des Signes utilisés par les évangélistes dans la foulée des auteurs de l'Ancien Testament (voir les "cycles" d'Elie et d'Elisée dans les livres des Rois (I Rois 17; II Rois 4).

En particulier, pour ce qui concerne le "tombeau ouvert" ou le "tombeau vide", voir "Pour lire le Nouveau Testament" d'Etienne Charpentier (Cerf 1981 - page 38).

Je me souvenais même d'un commentaire liturgique, paru dans La Libre Belgique il y a quelques années et où l'auteur posait cette merveilleuse question: "Et les Apôtres? Ont-ils cru en Jésus parce qu'il est ressuscité ? Ou bien ont-ils proclamé sa résurrection parce qu'ils croyaient en lui ?"

Oui, il est temps de devenir sérieux !

Est-il imaginable qu'un théologien de renom consacre 25 pages en 1995 à un plaidoyer pour l'interprétation biologique de la naissance virginale de Jésus ! (Bernard Sesboué - Pédagogie du Christ- Cerf 1995 – pages 203-229)

Je ne résiste pas à l'envie de vous citer cette "perle" :

"Dans la conception virginale comme dans la résurrection, l'unité concrète de la nature divine et de la nature humaine du Christ doit pouvoir se signifier aussi au niveau du biologique, car l'histoire surnaturelle est l'unité de l'histoire naturelle et de l'histoire humaine." (o. c. page 227) ???

Voilà ce qu'on publie encore en 1995 !

Alors que nous disposons depuis longtemps de l'excellente étude du Père Jean-Pierre Charlier "Marie vierge et mère" (n°4 de la série "Connaître la Bible"- 40, avenue de la Renaissance, B - 1040 Bruxelles).

J'ai souscrit à la ''Déclaration du Peuple qui est Eglise''. Les problèmes qui y sont évoqués sont importants. Mais je me dis qu'il y a actuellement un autre problème, celui de la crédibilité pour mon Eglise.

Et j'ai envie de lancer une "Mini-déclaration d'une Mini-portion du Peuple de Dieu concernant un MAXI-problème de Pagaille Théologique".

Les noms des signataires seraient publiés et, bien sûr, cette déclaration serait proposée à tous les théologiens et à tous les évêques.

André Verheyen - avril 1996