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24 juin 2017 6 24 /06 /juin /2017 08:00
Herman Van den MeersschautDieu parle… ou les hommes font-ils parler Dieu ?
Herman Van den Meersschaut

On nous dit que la Bible est la "Parole de Dieu".

Voici une affirmation qui, personnellement, me gène de plus en plus, particulièrement pour l’Ancien Testament. On peut, en effet, constater que, dès la Genèse, Dieu parle énormément.

Il n’arrête pas de s’exprimer et de communiquer ses volontés à Abraham, à Moïse, et autres prophètes. La formule : Dieu dit à … m’a toujours gênée et troublé comme, sans doute, beaucoup de lecteurs de la Bible.

Lorsque j’étais petit garçon et que j’écoutais les merveilleux récits de « L’Histoire Sainte » je trouvais que ces gens de l’ancien temps avaient bien de la chance de pouvoir converser ainsi avec Dieu en direct. J’étais, par contre, très inquiet à ce sujet me demandant pourquoi aujourd’hui, Dieu ne parlait plus ainsi et surtout pourquoi, moi, je ne l’entendais pas ?

Si je posais la question au professeur de religion, il me répondait que la Grâce ne m’avait, sans doute, pas encore touché, mais que les saints, eux, l’entendaient.

On nous racontait aussi l’histoire de Samuel (Samuel 3, 1 à 10) pour nous faire comprendre que Dieu parle dans notre cœur Je me souviens de nombreuses soirées où, dans le silence de ma chambre, je me mettais anxieusement à l’écoute de cette voix…sans résultat, et pourtant, Dieu sait, si je la désirais ! Frustration et sentiment de culpabilité. Qui n’a pas vécu cela ne peut le comprendre. Bien sûr, j’étais un enfant et je croyais comme un enfant. Mais à combien de croyants il n’a pas été donné de dépasser la foi de l’enfance !

Lorsqu’en 1962 j’achetai ma première Bible et que je découvris par moi-même ces récits de mon enfance, ma perplexité ne fit que croître .Comment tous ces grands personnages pouvaient-ils affirmer avec tant d’aplomb qu’ils parlaient au nom de Dieu ? Comment des hommes pouvaient –ils se dire avec certitude envoyés de Dieu ? Comment un peuple pouvait-il se prétendre élu par Dieu ? La plupart des introductions qui me tombèrent sous la main présentaient le projet de Dieu pour les hommes comme inscrit dans l’histoire : Dieu, de sa propre initiative, s’est révélé à tels hommes, en tels lieux, en telles circonstances, à tels moments de l’évolution humaine selon son plan divin.

Il m’a fallu attendre les années septante et l’enseignement du père Jean-Pierre Charlier, entre autres, pour recevoir, enfin, les clés d’une lecture intelligente de ces textes.

Je découvris alors, avec soulagement, que la Bible n’est pas Parole de Dieu mais paroles d’hommes sur Dieu. Pour moi, une fenêtre s’ouvrait toute grande, ce fut une véritable libération et, très vite, beaucoup de questions trouvèrent des réponses.

Le père J. Raedermaekers dit que "La Bible c’est l’homme qui parle de Dieu qui parle à l’homme" Ce n’est donc pas Dieu qui parle, mais l’homme qui fait parler Dieu.

Cela me semble très important de faire ce constat préalable, mais capital, lorsqu’on aborde le Livre. Des millions de croyants restent encore " coincés " devant le caractère sacré d’un texte considéré comme révélé par Dieu.

Il est donc utile et salutaire de prendre des distances par rapport à ce qu’on appelle la révélation, tout en ne sous-estimant en rien la merveilleuse inspiration de cet extraordinaire monument de notre patrimoine qu’est la Bible. Au contraire, cette distance permet de mieux apprécier la richesse de la quête spirituelle exprimée par cette foule d’auteurs qui se sont succédés tout au long des siècles.

Mais que peut-on alors entendre par révélation ? Révéler c’est dévoiler. Est-ce Dieu qui se dévoile ou l’homme qui cherche à le dévoiler ?

Pour les musulmans, c’est clair, le Coran est la Parole incréée de Dieu dictée directement à son Prophète. Cette Parole est donc immuable et définitive excluant donc toute révélation ultérieure. Comme libre penseur il m’est, évidemment, impossible d’accepter une telle affirmation, tout en ne mettant pas en doute la sincérité de ceux qui y adhèrent.

Par contre, en survolant l’évolution de l’humanité, on peut observer que depuis que les hommes émergent lentement de leur animalité ils n’ont cessé de se poser les questions fondamentales : D’où venons-nous ? , Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? Ils ont vite été confrontés à des forces qu’ils ne maîtrisaient pas et ont essayé de les cerner, les identifier et de se les concilier C’est le début d’une quête sans fin de la transcendance que les hommes ont pressentie comme une présence mystérieuse autour d’eux et en eux. Cette recherche s’exprimera de façons très diverses dans les différentes cultures et aboutira à des conclusions parfois fort contrastées.

Si révélation il y a, elle ne peut surgir qu’au cœur de la réflexion des hommes sur leur vie, comme une Parole inattendue qui les éclairerait dans leur travail patient et passionné de recherche vers plus d’humanité.

Ce qui est merveilleux dans la Bible c’est que les auteurs ont transmis tout cela sous forme de récits mettant en scène l’humanité avec tout son poids de faiblesses, de contradictions, de compromissions, mais aussi de grandeur, de générosité et d’amour.

Aussi lorsque les enfants, à l’école, me demande comment comprendre : "Dieu dit à Abraham…", je leur suggère de traduire par : "Abraham pense que Dieu lui dit…" Ce qui exprime mieux, à mon sens, la réflexion du personnage qui est à l’écoute de ses voix intérieures. Réfléchir, n’est-ce pas se poser des questions face à un miroir ? Souvent mes propres réponses seront incomplètes, alors d’innombrables autres voix, nourries par tout ce qui compose ma vie, se feront entendre et viendront enrichir le débat. C’est là que peut surgir la Parole inattendue, identifiée comme présence divine par le croyant.

Dans leurs récits les auteurs bibliques expriment, à travers les actions et les dialogues de leurs personnages avec Dieu, la réflexion de leur communauté sur une question particulière comme, par exemple, le problème des sacrifices humains. C’est un ensemble foisonnant et inépuisable d’expériences humaines qu’ils livrent à notre méditation.

Comme le dit André Wénin : "Lire, c’est toujours interpréter, c’est-à-dire entrer en dialogue avec un texte. Ceci dit, il faut ajouter que si la lecture est dialogue, elle doit faire en sorte que les deux parties en dialogue puissent être vraiment elles-mêmes…. Ce n’est pas parce que la Bible est un texte que l’on dit sacré qu’il faut renoncer à ce qu’on est en face d’elle. Au contraire même: dans un dialogue, c’est faire honneur à l’autre que de lui résister et de rester soi-même en face de lui". (Actualité des mythes. Cefoc)

En tant que libre penseur chrétien je ne puis qu’abonder dans ce sens.

En ces temps troublés de "retour du religieux " où on assiste avec inquiétude à la renaissance des pires intégrismes et fondamentalismes dans toutes les religions, il s’agit de rester vigilant face aux progrès fulgurants des multinationales religieuses et des sectes qui font des révélations miraculeuses de leurs gourous leur gagne-pain quotidien. Chez eux aussi Dieu est très bavard, mais ce qu’ils Lui font dire ne conduit pas toujours les hommes à plus de sagesse et d’humanité. Que d’abominations n’a-t-on pas commises au nom de Dieu !

Encore faut-il savoir, bien sûr : "De quoi parle celui ou celle qui emploie le mot Dieu"

Herman Van den Meersschaut - Avril 2006

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17 juin 2017 6 17 /06 /juin /2017 08:00
André VerheyenDe la magie à la spiritualité
André Verheyen

Nous avons peut-être répété que "le 21e siècle sera religieux ou ne sera pas" en pensant que c’était ce qu’André Malraux avait dit. Et puis, grâce à l’émission "Noms de Dieu" d’Edmond Blattchen, qui s’ouvre chaque mois avec la citation exacte, nous savons qu’il s’agit de: "Je pense que la tâche du prochain siècle, en face de la plus terrible menace qu’ait connue l’humanité, va être d’y réintroduire les dieux"

La tentation est grande de penser qu’il s’agit de ce qu’on appelle "le retour du religieux".

Et certains catholiques se félicitent chaque fois qu’ils voient des rassemblements comme les Journées Mondiales de la Jeunesse catholique, en pensant que la religion revient.

Mais les dieux dont parle André Malraux ne sont pas ceux des kamikazes d’Al Quaida qui leur promettent d’aller directement au ciel après s’être fait sauter en tuant des civils innocents.

Les dieux dont parle André Malraux ne sont pas non plus ceux des sectes qui donnent naissance à des gourous qui savent tout sur eux et qui vous invitent à ne pas réfléchir car ils font cela pour vous.

Ce ne sont pas non plus ceux du folklore, qui vous inspireraient par exemple d’aller vénérer les reliques des rois mages dans la cathédrale de Cologne! Ni ceux de la parapsychologie qui vous feraient croire à leur intervention surnaturelle dans des guérisons miraculeuses (à Lourdes, Fatima ou ailleurs) beaucoup moins nombreuses que les décès provoqués par les rassemblement dans ces lieux de pèlerinage.

Nous ne mettons évidemment pas dans le même sac les dieux des sectes ou des kamikazes et ceux des reliques de Cologne ou des lieux d’apparitions. Mais il est vrai que tous ces dieux-là sont précisément ceux qui conduisent aux catastrophes de la Palestine, d’Israël, de l’Irak, de l’Afghanistan, de Syrie, etc…

L’interconvictionnel.

C’est peut-être le nouveau nom de l’oecuménisme.

Nous savons bien qu’au sens strict, l’œcuménisme est une affaire entre chrétiens. Mais c’est aussi une des conséquences de la mondialisation que cet œcuménisme au sens strict est largement dépassé et -notons-le- sans avoir été réalisé.

Après le niveau des "Fils d’Abraham" qui vise la communion entre Juifs, Chrétiens et Musulmans, il y a le niveau de toutes les religions, qui fait parler d’interreligieux. Et depuis que nous nous rendons compte qu’il y a aussi des spiritualités non-religieuses, nous parlons d’interconvictionnel.

Les contacts interconvictionnels sont intéressants à plusieurs points de vue et le désir d’opter pour une charte commune qui exprime les valeurs auxquelles nous croyons tous en est le signe le plus visible.

Parmi ces valeurs, la tolérance et la bienveillance permettent précisément d’approfondir la réflexion sur des sujets qui divisent. Et la méthode écrite favorise encore le climat de dialogue serein car les débats oraux –on le voit bien sur nos plateaux de télévision– prètent souvent aux émotions et à l’emballement.

Religion, spiritualité, magie.

Le sujet que nous avons l’intention de traiter est certainement un de ces sujets qui peuvent "fâcher" au début mais qui sont incontournables dans notre société occidentale contemporaine. En effet, certains vouent tellement de respect et de vénération à des réalités ressenties comme sacrées ou surnaturelles, que le seul fait de proposer une réflexion à leur sujet est déjà ressenti comme une désacralisation ou une provocation. Qu’on se rappelle les relations entre les catholiques et la libre pensée au siècle dernier.

Or, ceux qui proposent la réflexion à leur sujet, le font au nom de la vérité et de la rigueur intellectuelle qu’ils considèrent eux, comme sacrées, même s’ils n’utilisent pas nécessairement cet adjectif pour le dire.

Ce n’est pas manquer de modestie, que de constater que nous, "Libre Pensée Chrétienne", nous sommes bien placés pour communiquer notre expérience et notre réflexion au sujet de cette évolution, de cette maturation qui part d’une conception un peu enfantine, un peu magique de la religion et qui découvre, dans l’Evangile même les clefs d’une purification vers la spiritualité.

En relisant le Premier Testament dans cette optique, nous constatons que les clés d’interprétation y étaient déjà présentes. Qu’il nous suffise d’évoquer deux passages éloquents.

- Dans le premier Testament : "Les holocaustes de béliers, la graisse des veaux, j’en suis rassasié. Le sang des taureaux, des agneaux et des boucs, je n’en veux plus… L’encens, j’en ai horreur… Apprenez à faire le bien, recherchez le droit…" (Isaïe I,11…) "C’est l’amour que je veux, non les sacrifices, la connaissance de Dieu, non les holocaustes".

Nous n’avions jamais remarqué qu’il est tout aussi absurde de payer 5 euros pour "avoir l’intention de la messe", alors que toutes les intentions – disons plutôt les dimensions de notre communion spirituelle- sont exprimées dans la prière eucharistique.

C’était une pensée louable de David :"…le roi David dit au prophète Nathân : j’habite une le prophète Nathân pour aller dire à David :"Est-ce toi qui me bâtiras une maison pour ma résidence ? Je n’ai jamais habité de maison depuis le jour où…" (Sam. VII, 5-6)

Et quand, des années plus tard, Salomon aura achevé, avec tous les efforts qu’on imagine, la construction du Temple, il dira cette chose extraordinaire dans sa prière : "Mais Dieu habiterait-il vraiment avec les hommes sur la terre ? Voici que les cieux et les cieux des cieux ne le peuvent contenir, moins encore cette maison que j’ai construite !" (I Rois VIII,27)

- L’Evangile va approfondir ces perspectives :"Je ne suis pas venu abolir mais accomplir" ( Mt V, 17) Nous n’avons que l’embarras du choix pour illustrer cela mais nous choisissons deux passages qui correspondent assez bien aux deux passages du Premier Testament cités ci-avant.

- Le premier illustre bien l’erreur d’optique qu’on rencontre fréquemment en matière de culte et de liturgie. Il suffit que quelque chose fasse partie du programme liturgique officiel pour qu’on lui attribue une valeur sacrée. C’est inconscient; c’est la force de l’habitude. Si je suis dans une grande cathédrale, lors d’un office auquel participent un cardinal et d’autres évêques, vêtus d’ornements somptueux, dans un cadre et avec un équipement tout aussi somptueux (calices et ciboires, missel et lectionnaires, chandeliers et encensoir,…), j’ai davantage l’impression de vivre quelque chose de sacré que si je vais aider mon voisin dont la cave est inondée. Or, Jésus nous dit :"Le sabbat a été fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat" (Marc II, 27) "Quand tu vas présenter ton offrande à l’autel et que là tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande, devant l’autel, va d’abord te réconcilier avec ton frère". (Mt V,23-24) Ce qui est sacré, c’est l’être humain créé à l’image de Dieu. Le sacré n’est pas dans les objets mais dans l’esprit et le cœur de l’homme. Nous y reviendrons.

- Le second passage fait également allusion au Temple. Dans la conception traditionnelle, ma religion est sacrée, c’est la vraie ; mon Eglise est sacrée et son pape aussi. Elle a été voulue par Dieu ; les catholiques disent "instituée par Jésus Christ" Il n’est pas question de reconnaître aux autres la même valeur. L’autorité romaine refuse même l’intercommunion! (célébration eucharistique commune avec d’autres chrétiens que catholiques) Jésus dit à la Samaritaine : "Crois-moi, femme, l’heure vient où ce n’est ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père… Dieu est Esprit et c’est pourquoi ceux qui l’adorent doivent adorer en esprit et en vérité" ( Jn IV, 21, 24)

Bénédictions

La caractéristique de ce que nous appelons une religion magique, c’est qu’elle situe le sacré dans les choses matérielles (objets, gestes, paroles, etc…) Un bel exemple nous en est donné dans les différentes bénédictions d’objets.

Une dame, revenant de Lourdes, avait acheté un certain nombre de médailles qu’elle voulait donner à ses amis et amies. Elle me demande d’en bénir la moitié, qu’elle tenait dans sa main droite en me disant quelle avait déjà eu l’occasion de faire bénir à Lourdes l’autre moitié, qu’elle tenait dans sa main gauche. Le fait est réel, vécu. Vous pouvez imaginer mon envie de les mélanger ! Les personnes d’un certain âge se rappellent les missions paroissiales, prêchées par des religieux, où, un jour donné, les gens étaient invités à apporter les crucifix, statues, chapelets et autres objets pour les faire bénir. On peut mesurer toute l’ampleur de la question en réfléchissant au sens que pouvait avoir ce geste : faire un signe de croix sur un crucifix. Et on se souvient également de l’embarras qu’on avait quand une statue ou un crucifix étaient dépareillés et qu’on n’osait pas -pensant qu’on ne pouvait pas- le jeter à la poubelle.

Un autre fait vécu : après le baptême d’un bébé, qui portait au cou une jolie chaînette avec une médaille représentant Jésus ou Marie, la maman me demande de bénir cette médaille. Elle n’avait pas perçu que, dans cette célébration, la médaille avait été amplement bénie et rebénie avec l’enfant. Nous trouvons un bel exemple de l’évolution vers une conception spirituelle de ces bénédictions dans la différence entre les anciennes formules, ou on demande à Dieu de bénir l’objet (rameaux, cendres, cierges, etc…) et les nouvelles formules, où on demande le bien spirituel de ceux qui utilisent l’objet. Voici, par exemple les deux formules, telles qu’elles sont proposées pour la bénédiction des Rameaux dans le "Missel dominical de l’assemblée" (Ed.Brépols/Paris1972) : "Dieu tout-puissant, daigne bénir ces rameaux que nous portons pour fêter le Christ notre Roi ; accorde-nous d’entrer avec lui dans la Jérusalem éternelle. Lui qui…" ou bien "Augmente la foi de ceux qui espèrent en toi, Seigneur, exauce la prière de ceux qui te supplient ; nous tenons à la main ces rameaux pour acclamer le triomphe du Christ. Pour que nous portions en lui des fruits qui te rendent gloire, donne-nous de vivre comme lui en faisant le bien. Lui qui…"

Eucharistie

Le sujet devient plus délicat lorsqu’on y réfléchit à propos de l’Eucharistie. La difficulté provient de tout une tradition de la "présence réelle" qui insinue - ou qui affirme - qu’il s’agit d’autre chose que d’une présence symbolique de Jésus dans le Pain de Vie. Or, les théologiens reconnaissent aujourd’hui qu’il ne faut pas opposer symbolique et réel. "Jésus est réellement présent dans le symbole du pain" dit Ignace Berten dans son cours sur l’eucharistie au CEFOC. On découvre le caractère magique de la conception traditionnelle dans toute la littérature pieuse autour du St. Sacrement. Il n’est pas étonnant qu’on en soit arrivé dans certains cas extrêmes aux phénomènes paranormaux de "miracles d’hosties qui saignent". On le découvre aussi dans la réaction de certaines personnes à l’affirmation que ce n’est pas sur l’autel que ça se passe mais bien dans notre cœur et notre esprit. Qu’on se rappelle l’attention scrupuleuse avec laquelle les prêtres prononçaient les paroles latines "Hoc est enim corpus meum" en essayant de ne rater aucune syllabe !

C’est toujours le même processus qui amène à dire dans le domaine de la foi ou de l’amour des choses exagérées qui ne sont pas réelles objectivement. Celui que j’aime dit la vérité. Or, il a dit : "ceci est mon corps" ; donc ce pain est vraiment son corps. Il ne faut pas essayer de comprendre comment mais s’il l’a dit il faut croire que c’est ainsi. Et, à partir de là, on parle de transsubstanciation, de présence réelle, etc… Tout cela ne serait pas grave si cette conception n’entraînait pas les conséquences que l’on sait : que les Protestants n’ont pas ce pouvoir sacerdotale (magique) que les prêtres catholiques ont, de réaliser la transsubstanciation et qu’ils n’ont donc pas la présence réelle de Jésus dans leurs cènes ni dans leurs temples, etc… que la présence de Jésus dans sa Parole et dans son peuple assemblé n’est pas vraiment réelle et qu’il faut attendre la consécration pour qu’il soit vraiment présent… que la pénurie actuelle de prêtres ne permet plus aux chrétiens d’avoir de vraies célébrations dans certains cas, mais des succédanés (ADAP).

La rigueur intellectuelle nous invite aujourd’hui à nous reporter en pensée à la dernière Cène pendant laquelle Jésus a dit à ses Apôtres : "Ceci est mon corps" Notre bon sens nous dit que Jésus, tenant en main le pain en disant "ceci est mon corps", voyait bien la différence entre lui-même, assis sur sa chaise - même si c’était couché sur un divan - et le pain qu’il tenait en main ! Et qu’il n’a pu vouloir dire que "Ce pain est le symbole de mon corps, le signe de mon corps ; ceci représente mon corps"

Il est caractéristique de la conception que nous appelons magique de ne pas se satisfaire de notre bon sens et d’exiger des modalités "surnaturelles" ou "mystérieuses" de cette présence.

Finalement, le vrai problème se trouve dans notre conception de Dieu. Pour que notre foi en Dieu soit authentique, on a pensé qu’il devait être un Dieu qui fait des miracles, qui intervient de temps en temps dans sa création. Et, dans le prolongement de cette conception, Dieu prouve son existence ou sa toute-puissance en intervenant de temps en temps par des miracles. Au stade enfantin, cela semblait une apologétique impeccable, d’autant plus qu’on la trouve à de nombreux endroits dans la Bible. Mais dès qu’on réfléchit un peu, on se demande quel sens peut avoir cette représentation d’un Dieu qui se situe quelque part comme spectateur au balcon, observant le monde de l’extérieur et intervenant de temps en temps, ce qui voudrait dire qu’aux autres moments il n’interviendrait pas !? Dans les millions de guérisons qui surviennent dans le monde et dont nous percevons les causes, par exemple dans la médecine, Dieu n’interviendrait pas mais, dans les quelques-unes que nous ne savons expliquer, là ce serait l’œuvre de Dieu !?

Dans une religion spirituelle, Dieu est Esprit et Amour, et sa présence ne dépend pas de notre capacité d’expliquer ou non une guérison ou un événement.

L’enthousiasme des minorités

Les magiciens attirent le monde, les concerts rock et les rave-party aussi. La spiritualité s’approfondit et se partage dans le recueillement et dans la discrétion. Les premières générations chrétiennes n’ont pas connu les grands rassemblements ni les grandes églises et il n’est pas certain que la persécution en soit le seul motif. La remise en question et l’exigence d’authenticité n’attirent pas les foules. Nous ne devons pas vouloir rivaliser avec les évangélistes américains ou brésiliens qui remplissent des stades, ni avec des groupes dont la foi ignore tout sens critique. La foi que nous devons renforcer et dont nous devons témoigner est l’enthousiasme profond des minorités agissantes et conscientes.

Les "signes du Royaume" la soutiennent : chaque fois que quelqu’un, qui se demandait s’il n’allait pas quitter ce christianisme dogmatique dépassé, nous manifeste sa joie de ressentir comme une libération la découverte de ce chemin d’enthousiasme discret qu’est "Libre Pensée Chrétienne" Sachez-le et dites-le !

André Verheyen - LPC 18/2006

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10 juin 2017 6 10 /06 /juin /2017 08:00
André VerheyenDe quoi ont-ils peur ? Qu'on perde la foi ?
André Verheyen

La difficulté devant laquelle je me trouve souvent me semble comparable à celle qu’ont éprouvée le Père LEBBE ou les frères CYRILLE et METHODE quand ils ont voulu traduire la foi chrétienne dans le langage des Chinois ou des Slaves.

Ceux qui ne partagent pas mon souci de trouver un langage compréhensible pour notre Occident contemporain doivent sans doute craindre qu’on ne perde quelque chose d’essentiel à la foi ?

Et je les comprends fort bien car il s’agit en fait de plus que de langage au sens strict ; il s’agit d’un discours crédible. Comment ne pas les comprendre quand nous constatons que c’est la plus grande partie du CREDO traditionnel qui n’est plus crédible ?

Comment apporter quelque lumière dans ce problème ? Par la distinction entre foi et théologie.

Ce qui relève de la foi authentique reste vrai aujourd’hui mais l’emballage théologique est démodé.

Prenons l’exemple de la Trinité.

Ma foi en Dieu, Père de tous les humains, qu’avec Jésus je nomme moi aussi Père, reste forte et sereine, même si ma sincérité me fait dire plus que jadis que je ne sais pas grand’chose sur Dieu.

Ma foi en Jésus, Christ, Sauveur, Fils de Dieu, reste intacte aujourd’hui, même si ma sincérité me fait constater et dire que Jésus ne s’est jamais prétendu Dieu.

Ma foi en l’Esprit de Dieu, agissant dans ma vie particulièrement par l’intermédiaire de Jésus-Christ, reste intacte, même si ma sincérité me fait reconnaître aujourd’hui qu’au-delà de toutes les personnifications légitimes que les auteurs bibliques ont faites de la Sagesse de Dieu, de la Parole de Dieu et de l’Esprit de Dieu, ils ne sont pas « quelqu’un d’autre que Dieu »

Par contre, ce qui ne passe plus aujourd’hui, c’est cette théologie que j’ai envie de nommer « mathématique » ou « géométrique » qui s’efforce de me convaincre que 1=3 et 3=1 et qui utilise des images comme le triangle, alors que je préfère de loin l’inspiration biblique : « tu ne feras pas d’images de ton Dieu »

Sincèrement, je ne vois pas ce que la notion de « trinité » apporte comme valeur ajoutée à ma vie spirituelle.

Le Père est central dans la spiritualité de Jésus mais « ce Père est Esprit et les vrais adorateurs doivent adorer en esprit et vérité » (Jean chap.4)

Je trouve donc tout à fait convenable que mon adhésion à Jésus Christ exprime cette relation au Père, au Fils et à l’Esprit et donc aussi que je sois baptisé « au nom du Père et du Fils et du St-Esprit »

Par contre, je constate que le mot « Trinité » ne figure nulle part dans la Bible !

J’ai toujours dans mon bureau une icône de la « Trinité » de ROUBLEV. Il ne me viendrait pas à l’esprit de me débarrasser de cette belle icône. J’écoute régulièrement – en priant – le « Et incarnatus est » de la messe en ut mineur de W.A.MOZART et le « Et in Spiritum Sanctum » de la messe en si mineur de J.S.BACH. Mais ils n’ont évidemment aucun lien avec une quelconque théologie arithmétique ni géométrique triangulaire.

BACH et MOZART m’entraînent dans les parages de la Transcendance grâce à cette musique sublime qui me fait décoller de la littéralité du texte. Mais si vous attirez mon attention sur la littéralité des formules, je redescends de suite sur terre, dans les embouteillages de la circulation notionnelle et conceptuelle théologique.

Pour revenir à ceux que je ne parviens pas à faire partager mon souci de trouver un discours crédible, nous échangeons souvent au sujet de ce que « les gens » ou « les jeunes » peuvent ou ne peuvent plus admettre… Et je constate que nous avons souvent des lectures sociologiques différentes.

Ici aussi, je pense pouvoir apporter quelque lumière. Comment ?

En abandonnant la sociologie, en ne parlant plus des autres mais bien de vous et moi.

Moi, André Verheyen, je vous demande à vous - qui que vous soyez – de me parler en 2005 un langage compréhensible et surtout de me tenir un discours crédible. Et je vous préviens : il ne faut plus venir me dire des choses dont vous devez ajouter par après : « Oui mais ce n’est pas ça que ça veut dire » !

Je souhaite haut et fort, avec Albert JACQUARD, « que les chrétiens utilisent des expressions qui veulent dire ce qu’elles disent » !

Je sais bien qu’il y a des réalités qu’on ne peut exprimer qu’avec des images et des symboles. Mais alors, je souhaite qu’on ne confonde pas le signe avec le signifié ; qu’on ne proclame pas comme dogme ce qui n’est qu’une image, un signe de la réalité qu’il signifie.

Et nous voilà donc au cœur du problème. Si le signe d’une naissance virginale a pu être « parlant » dans un certain contexte culturel pour exprimer la réalité mystérieuse et transcendante de Jésus de Nazareth, il faut se rendre à l’évidence que notre culture occidentale demande aujourd’hui d’autres signes, d’autres symboles.

Et la grande erreur, c’est évidemment de proclamer comme « dogmes de foi » ce qui n’en était que des signes dans une culture déterminée.

Voilà donc la réponse à la question énoncée dans le titre de cet article ; non, on ne perd pas la foi quand on constate qu’un certain nombre de signes traditionnels ne sont plus « signifiants » aujourd’hui.

Et c’est précisément parce que ma foi dans la réalité signifiée est intacte que je demande d’autres « signes » pour aujourd’hui.

Y a-t-il de quoi paniquer ?

Cela dépend… Si vous êtes de ceux qui pensent que toute la Christologie et toute la Mariologie de notre catéchisme est « révélée »… Ou si vous êtes de ceux qui pensent que toute notre théologie de l’origine du monde et des fins dernières est « révélée »… Alors, nous pourrions comprendre que vous ayez l’impression que « tout fout l’camp ».

Mais si vous pensez avec Jésus qu’il faut « rendre à César ce qui est à César ». (Mt 22,21), c’est-à-dire à la science ce qui est à la science, alors vous ressentirez comme une libération que vous ne soyez plus obligés, au nom de la foi , de savoir ce qui s’est passé au Big-Bang ou à l’apparition de l’Homo sapiens… que vous ne soyez pas obligés non plus, au nom de la foi, de savoir ce qui va se passer après votre mort.

Et si vous pensez qu’il faut rendre aussi « à la philosophie ce qui est à la philosophie », vous ferez la même expérience libératrice concernant la Christologie et la Mariologie.

Il est évident que si la Bible, « c’est l’homme qui parle de Dieu qui parle à l’homme », selon la belle expression de Père RADERMAKERS, la théologie est a fortiori « l’homme qui essaie de comprendre la foi ». Et les formules théologiques sont essentiellement conditionnées par la culture de ceux - des hommes et des femmes – qui les choisissent.

Il est particulièrement important d’en prendre conscience en ce qui concerne la Christologie et la Mariologie car ceux qui disent quelque chose par foi ou par amour au sujet de Jésus ou de Marie sont évidemment choqués s’ils rencontrent quelqu’un qui dit le contraire.

Et c’est ici que la philosophie intervient.

Ne craignez rien. Vous allez vous rendre compte que vous faites de la philosophie tous les jours !

A titre de comparaison, je reprends le cas du soleil. Quelqu’un demande à un autre s’il croit que le soleil se lève à l’est. Celui-ci répond : « C’est une question qui ne se pose pas ! C’est évident ! » Et lorsque le premier lui dit : « Eh bien non ! C’est faux ; le soleil ne se lève pas à l’Est », le second pense : « Il est fou… ou bien il se moque de moi ». Mais le premier lui dit le plus sérieusement du monde : « Le soleil se lève ni à l’Est ni ailleurs ; c’est une boule qui tourne autour de son axe et nous tournons autour de lui ».

Que se passe-t-il ?

Ils ont raison tous les deux mais le premier parle de ce qui se passe en dehors de toute perception subjective. Tandis que le second parle de ce qui se passe pour nous, comme nous le percevons.

Il est donc important de préciser en quel sens chacun a raison

Prenons maintenant le cas de la divinité de Jésus.

Les croyants qui n’ont jamais réfléchi à cette question sont choqués quand ils entendent affirmer que Jésus n’est pas Dieu. Mais le problème s’éclaircit lorsqu’on précise en quel sens il l’est et en quel sens il ne l’est pas.

En quel sens pouvons-nous dire que Jésus est Dieu ? Dans le sens qu’il est divin, qu’il participe à la divinité de Dieu par l’Esprit qui vit en lui.

En quel sens pouvons-nous dire que Jésus n’est pas Dieu ? Dans le sens de « être » sans autre nuance. On ne peut pas affirmer l’égalité Jésus = Dieu. Il faut d’ailleurs préciser que Jésus prêche, prie et adore YHWH, le Dieu d’Israël. Et cela se confirme dans l’évangile. Jésus n’a jamais accepté le titre de Dieu. Lui-même s’appelle le Fils de l’Homme ; il accepte les titre de Messie et Fils de Dieu mais pas celui de Dieu (// Jean, 10,33-36)

Comme dans la comparaison avec le soleil, celui qui dit : « Jésus est Dieu » parle de la manière dont Jésus est pour nous, c’est-à-dire habité par l’Esprit de Dieu, chargé de nous apporter la Bonne Nouvelle de Dieu, nous faisant participer à la vie divine.

Et celui qui dit que Jésus n’est pas Dieu parle de la différence entre un homme et son Créateur, de l’honnêteté avec laquelle Jésus n’a jamais voulu s’attribuer le titre de Dieu.

Ce qui est vrai – et là il y a une difficulté majeure – c’est que, comme le dit le Père A.FOSSION), « Favoriser aujourd’hui les commencements de la foi, c’est dès lors défaire un certain nombre de nœuds de représentations – souvent très tenaces – qui sont simplistes, désuètes, infantilisantes voire perverses qui habitent encore les esprits en les tenant ainsi éloignés de la possibilité de croire de nouvelle façon. C’est pourquoi l’évangélisation aujourd’hui passe par un nécessaire désapprentissage de certaines représentations de la foi, qui la rendent incroyable voire indésirable. »

Sans engager le Père Fossion dans mes interprétations personnelles, c’est ce que je ressens quand j’entends encore lire un bon nombre de nos textes liturgiques.

Car, si beaucoup d’affirmations contradictoires peuvent être vraies à condition de savoir en quel sens, il y a un autre fait dont il faut tenir compte : c’est l’évolution des cultures.

Il y a beaucoup d’affirmations qui étaient défendables, en un certain sens, jadis mais qui ne le sont plus aujourd’hui parce que les dominantes de notre culture ont changé. Et il est remarquable de voir les efforts que font des historiens et des théologiens – souvent dans des livres fort intéressants – pour expliquer qu’à telle époque les gens comprenaient que telle affirmation de foi ou tel dogme était pertinent dans tel sens particulier.

Même pour démontrer que telle ou telle affirmation désuète est encore défendable aujourd’hui, certains auteurs font des prouesses de jonglerie notionnelle ou conceptuelle que les neuf dixièmes des chrétiens ne peuvent pas suivre!

Pour ne rappeler qu’un seul exemple, même si à une certaine époque l’adage « hors de l’Eglise point de salut » était défendable dans tel ou tel sens, il est aujourd’hui une de ces représentations de la foi qui la rendent non crédible et indésirable.

Non, on ne perd pas la foi ; on s’exprime dans les sensibilités de la culture occidentale contemporaine. Et comme « le sabbat est fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat »(Mc.2, 27) il faut bien modifier certains textes devenus incompréhensibles.

André Verheyen

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27 mai 2017 6 27 /05 /mai /2017 08:00
Herman Van den MeersschautEsprit es-tu là ?
Herman Van den Meersschaut

Lorsque j'étais enfant, nous avions à l'école un cours d'Histoire Sainte qui me passionnait. Je me souviens d'avoir été souvent émerveillé par ces personnages, comme Abraham, qui parlaient avec Dieu "en direct". A toutes les pages du Premier Testament, "Dieu dit..." Quelle chance avaient donc ces gens, en ces temps bénis, de converser ainsi avec Dieu.

Mais aussitôt après, j'étais envahi par une terrible et inquiétante question : pourquoi ne nous parle-t-il plus aujourd'hui et particulièrement à moi ? Sans doute ne suis-je pas digne, pensais-je; sans doute ne suis-je pas assez bon ? Lorsqu'on posait la question à nos professeurs, ils répondaient que Dieu avait parlé par les prophètes et qu'avec Jésus et son Eglise se terminait la "révélation". Tout était dit. Point final. Dieu s'était éloigné; Dieu était devenu muet.

Lorsque plus tard je fis ma communion, on me rappela que j'avais reçu l'Esprit-Saint à mon baptême et qu'à ma confirmation je le recevrais en abondance. Je me mis donc à rêver d'un événement extraordinaire où je me sentirais "rempli de l'Esprit-Saint" comme les apôtres à la Pentecôte. On me prépara à ce grand jour en m'obligeant à apprendre des réponses à des questions que je ne comprenais pas. Grande fut ma déception, évidemment. Mais, sans doute, n'avais-je pas assez de foi, n'est-ce pas ?

L'Esprit-Saint m'apparaissait comme une entité quantifiable que Dieu donnait selon son bon plaisir. Certains recevaient "des grâces" dont on pouvait "être rempli" par l'action efficace des sacrements ; c'est-à-dire par une sorte de rite magique. Ce qui m’inquiétait, et je ne devais pas être le seul, c'est que, chez moi, cela n'avait pas l'air de fonctionner ?! Et pourtant, Dieu sait qu'il me poursuit depuis ma tendre enfance !

Aujourd'hui, malheureusement, on continue, dans beaucoup de milieux, à véhiculer cette conception magique. Comme si par l'imposition des mains nous pouvions "convoquer" l'Esprit et le faire pénétrer dans l'esprit du jeune confirmand, comme un produit que l'on offre à la demande. Les autorités religieuses ont, semble-t-il, le monopole de cette distribution. Pauvre Esprit-Saint !

Heureusement, je ne suis pas resté un enfant et j'ai eu le bonheur de rencontrer sur ma route quelques "anges" qui m'ont ouvert les portes de la Bonne Nouvelle, grâce à des "clés de lecture" bien adaptées à notre époque (avec tout l'apport des différentes exégèses actuelles), ce qui m'a permis de balayer une fois pour toutes les vieilles croyances accumulées au cours des siècles par l'Eglise traditionnelle et de pouvoir ainsi aborder en toute liberté de pensée ce magnifique trésor qu'est la Bible.

C'est donc en toute liberté que je vous pose la question : de quelle nature est donc cet Esprit qui vous fait vivre, qui vous "inspire", vous "anime" et vous guide ?

Le définir serait, me semble-t-il, lui faire injure, le limiter, le réduire. Il reste le tout autre. Mais il y a une chose qui me semble évidente : c'est qu'on ne peut comprendre ce qu'est l'Esprit qu'en l'expérimentant dans notre vie.

Je peux prendre connaissance intellectuellement de ce qu'il dit et fait dans les Ecritures, mais je ne pourrai vraiment le rencontrer, en vivre, que si j'expérimente moi-même ce qui est écrit.

Un prêtre, préparant des enfants à l'Eucharistie, disait un jour à des parents assez interloqués que "la religion n'est pas une affaire d'enfants". J'avais moi aussi sursauté à cette affirmation, mais en y réfléchissant bien je me suis dit qu'il a raison. Certains passages de l'Evangile ne deviennent lumineux pour nous que lorsque nous vivons réellement les situations décrites symboliquement dans le texte.

L'expérience des enfants est souvent trop courte pour qu'ils puissent faire un rapport avec leur vie. Sauf pour les enfants qui, très tôt, vivent des drames ou des grandes joies (séparation, réconciliation, décès, génocide, ...). Leur expérience de vie les dispose alors à recevoir une parole de vie qui se vérifie pour eux à travers le témoignage des personnes avec qui ils ont vécu l'événement. Ces textes peuvent alors les "inspirer", les faire vivre, les remettre debout.

Mais le texte n’est pas l'Esprit; il faut qu'il passe par les hommes, qu'il s'incarne dans la vie des hommes. Il ne peut "parler" qu'à travers nos bouches et nos actions.

Au fond, l'inspiration de l'Esprit est, pour moi, du même ordre que "l'inspiration artistique".

L'artiste "exprime", "expire" dans son oeuvre ce qu'il "inspire" tout au long de sa vie. Il peut, comme Goya, exprimer ses phantasmes, ses souffrances, son mal de vivre. C'est son malaise par rapport à la société de son temps qui va l'inspirer. Il va transformer et exprimer cela à travers une oeuvre d'une beauté sombre et grave.

Tout au contraire, un Fra Angelico, tout habité par sa foi simple et limpide de moine, inspiré par une vie calme, paisible et protégée, va exprimer son rêve paradisiaque dans des images lumineuses et pleines de sérénité.

Mais tous deux sont inspirés par le monde dans lequel ils vivent. Et selon l'éducation, les influences, les personnes qu'ils ont côtoyées, ils vont exprimer avec leur personnalité propre ce qu'ils ressentent en eux comme une "nécessité". Tout artiste a ressenti en lui cette nécessité de création. C'est de l'ordre de l'irrationnel. Il y a quelque chose en moi qui me pousse irrésistiblement à créer, à exprimer ce qui s'est imprimé en moi et ce n'est pas nécessairement facile, car bien souvent c'est un véritable accouchement.

Je dirais que l'inspiration divine provoque cette même nécessité. Si dès mon plus jeune âge j'ai baigné dans un milieu où l'on vit d'une façon active dans !'Esprit d'Amour de Jésus de Nazareth, si j'ai pu voir avec mes yeux et mon coeur ce qu'aimer veut dire, si j'ai personnellement expérimenté cet amour, si je me suis senti aimé par mes proches, je pourrai à mon tour en exprimer aux autres.

Cela se présentera à moi comme une "nécessité", comme si quelqu'un d'extérieur à moi me poussait à agir. Je pourrai dire alors : Oui, Esprit-Saint, tu es là, vivant en moi, au milieu de nous ; tu vis, tu inspires toutes nos actions. Comme l'artiste sent en lui la nécessité de s'exprimer, moi aussi je sens la nécessité de te communiquer aux autres.

C'est ce qu'on appelle "l'enthousiasme". Notre monde en manque cruellement. Ce n'est pourtant que dans l'enthousiasme que les hommes ont progressé. Mais, comme pour l'artiste, il s'agit souvent d'un long enfantement.

L'esprit, disait quelqu'un, c'est comme un sous-marin ; il est là en nous, en plongée. Lorsqu'il fait surface, ce sont nos jours d'enthousiasme, nos jours de Pentecôte.

Herman Van den Meersschaut

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13 mai 2017 6 13 /05 /mai /2017 08:00
André VerheyenRéflexion sur la foi
André Verheyen

En songeant à quelques thèmes importants de nos échanges, tels que la vie après la mort, la place centrale du Christ dans le salut de l'humanité, la divinité du Christ, etc., on en arrive à cette question plus générale : quelle est cette approche particulière que nous appelons la foi chrétienne ?

Dans notre démarche de libre pensée chrétienne, nous tenons à élargir l'œcuménisme au-delà des religions, c'est-à-dire aux spiritualités laïques. Et nous sommes fort encouragés dans cette démarche chaque fois que nous percevons, grâce à un discernement sérieux, que des convictions que l'on avait considérées depuis toujours comme relevant de la foi sont plutôt des croyances basées sur des mythes ou des héritages culturels pré-scientifiques.

On songe spontanément aux affaires Galilée et Darwin mais il y a des zones sensibles qui ne sont pas encore totalement défrichées, comme les apparitions, les miracles et tous les phénomènes dits "surnaturels". Dans ces domaines, la rigueur intellectuelle nous invite à faire davantage confiance aux approches scientifiques qu'aux convictions de la crédulité religieuse mais elle ne nous dispense pas de la question précise : quel est finalement le contenu de notre foi ?

Un premier élément de réponse à cette question attire notre attention sur l'ambiguïté du mot "contenu" et lui préfère "spécificité".

En effet, le mot "contenu" suggère qu'il y aurait des vérités - ou même des faits surnaturels - que le croyant connaît grâce à une "révélation", également surnaturelle. Et dans la présentation traditionnelle on parlait de "mystères" qui échappent à nos connaissances naturelles ou à notre raison mais que nous devons accepter humblement dans la foi.

Le mot "spécificité" a l'avantage de situer la différence dans l'attitude du sujet croyant ou incroyant, face à une réalité qui est évidemment la même pour les deux.

Il y a deux domaines qui sont particulièrement éclairants dans la question qui nous occupe; ce sont les domaines scientifique et philosophique.

Pour ce qui est du domaine scientifique, le bilan du contentieux "science-foi" nous permet de refuser aujourd'hui la compétence des autorités religieuses en ce qui concerne l'explication de phénomènes matériels, c'est-à-dire visibles, audibles, tangibles, etc. Autre chose est de leur donner un sens; nous y reviendrons.

Prenons l'exemple des apparitions. Il y a quelques années, nous avions trouvé assez pitoyable le commentaire d'une séquence télévisée sur les apparitions de Medjugorje par un religieux disant : "Observez bien les lèvres des cinq voyants ; ils ne disent pas la même chose. Donc la Sainte Vierge a cinq conversations différentes et simultanées, ce qui permet de penser que les corps des ressuscités doivent avoir des possibilités assez extraordinaires." (!?!)

Autant on peut faire remarquer les richesses spirituelles que certaines personnes retirent d'un séjour à Medjugorje, à Lourdes ou à un autre endroit d'apparitions, autant il faut laisser aux disciplines scientifiques l'explication du phénomène même des apparitions.

Il en va de même pour les guérisons miraculeuses. Le rôle des autorités religieuses se limite à porter un jugement sur les qualités spirituelles et morales des personnes concernées. L'explication de la guérison relève de la compétence des scientifiques et il est à remarquer que la seule conclusion qu'ils expriment dans le cas d'une guérison miraculeuse - par exemple au bureau des constatations médicales de Lourdes - c'est qu'ils constatent que la guérison n'est pas explicable dans l'état actuel des connaissances médicales.

Un cas particulièrement remarquable est celui de la Résurrection du Christ. Si cette résurrection était un retour du corps matériel (de chair et d'os) à la vie antérieure, elle ne serait pas objet de foi mais de constatation visuelle ou de témoignage historique. Mais puisque la Résurrection du Christ est objet de foi, elle est autre chose que ce retour à la vie corporelle antérieure. C'est ce que tous les théologiens expriment actuellement en disant que la Résurrection du Christ "n'est pas la réanimation de son cadavre".

Nous pourrions donc conclure - pour ce qui est du domaine scientifique - que la constatation ou l'explication d'un fait matériel n'est jamais objet de foi. Par contre, ma vision de foi me fera donner à l'événement un sens qui pourra être différent du sens que lui donnera un incroyant.

Venons-en à cet autre domaine de la connaissance qu'est la philosophie.

Ici, le problème sera différent, étant donné que la démarche philosophique et la démarche de foi sont toutes deux recherche et affirmation de sens.

Pour situer d'emblée la différence, rappelons cette affirmation traditionnelle : "Le Dieu des philosophes n'est pas le Dieu de la foi." Cela voulait dire que le philosophe pouvait affirmer sa conviction d'une Cause Première sans avoir de relation personnelle avec elle, même s'il l'appelait Dieu.

Dans le cas de la foi chrétienne, il y a encore cette différence supplémentaire que le philosophe peut faire totalement abstraction de Jésus-Christ dans sa recherche sur la Cause Première ou sur la transcendance.

Quand nous nous situons au niveau du dialogue interreligieux et de l'œcuménisme du quatrième cercle, qui englobent les spiritualités laïques, nous sommes amenés à estomper fortement les différences. Pour ne pas trop allonger cet article, je me limite à quelques brefs énoncés, quitte à y revenir plus tard.

  • Le croyant et le philosophe sont solidaires dans leur recherche de ce que peut signifier la notion de personne attribuée à Dieu (avec ses aspects anthropomorphiques éventuels).
  • Le croyant et le philosophe sont solidaires dans leur recherche de ce que peuvent signifier des notions de personne et de nature appliquées à Dieu et à Jésus-Christ, ainsi que plus généralement les notions de transcendance, d'au-delà, matière, esprit, naturel, surnaturel, etc.
  • Le croyant et le philosophe sont solidaires dans leur recherche de ce que peut signifier le terme - et la réalité ! - de "révélation", compte tenu de ce que toute révélation dans l'histoire de l'humanité passe par des médiations qui demandent à être étudiées avec discernement.

En guise de conclusion, pour ce qui est de la dimension philosophique, je dirai que la spécificité de la foi chrétienne réside dans la relation privilégiée d'amour, de confiance, d'adoration, etc. avec Jésus-Christ et donc aussi avec Dieu, tel que Jésus le prie, le prêche et l'adore lui-même.

Mais l'ouverture d'esprit et l'exigence de sincérité de Jésus lui-même font que nous ne sentons nullement notre foi chrétienne en danger dans le dialogue interreligieux et en compagnie de philosophes en quête comme nous du sens des choses.

André Verheyen (LPC n°98- mars 2000)

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8 avril 2017 6 08 /04 /avril /2017 08:00
 Résurrection du Christ, notre résurrection
André Hannaert

« Christ est ressuscité, Christ est vivant » sont des expressions équivalentes.

La vie du Ressuscité n'a plus rien de commun avec la vie du Jésus de l'Histoire ni avec celle que nous, les humains, les mortels, connaissons sur cette Terre.

Dans nombre d'articles de ce mensuel, en diverses occasions il a été rappelé que l'humaine condition comme la création en général se situe dans l'espace-temps.

On a coutume de dire qu'une fois ressuscité le Christ est affranchi des limites inhérentes à cet espace-temps.

J'ai, pour ma part, essayé de montrer, me référant à divers auteurs, philosophes, penseurs, scientifiques que le temps au sens philosophique et non chronologique, échappe à toute définition comme à toute mesure d'observation alors que l'espace, l'Univers, s'offre à l'exploration, tant de l'infiniment petit que de l'infiniment grand.

Jusqu'il y a peu, l'éternité était perçue comme prolongement du temps, dans un après la mort donc, où sa durée serait infinie. (1)

Quand aujourd'hui nous disons "éternité", c'est à une qualité du temps que nous pensons ; en ce sens, nous affirmons, peut-être avec une certaine audace, que l'éternité est dans le temps, attribuant ainsi une valeur inestimable au temps et donc à chaque instant. Pour qui partage cette conception, le temps n'est plus extérieur à lui. Celui-là a banni une fois pour toutes des expressions comme : le temps arrangera bien les choses... ou "laissons le temps au temps", comme dit un certain Premier Ministre.

Cette qualité du temps n'est pas un idéal inaccessible puisque tout acte d'amour, toute démarche en vue du bien, tout geste positif, y donne accès. Ce niveau du temps est d'une telle qualité que nous ne craignons pas de parler de vie divine. Du plus humble service au don de sa vie, il y a bel et bien participation à la vie divine, à la Vie. Nous pouvons donc paraphraser l'évangéliste Jean et, tournés vers le Seigneur comme Jésus vers son Père, dire dans l'instant (verbe au présent) : Te connaître, c'est vivre de ta Vie. (2) Ou encore, pensant à Nicodème: nourris de ta Parole, nous naissons d'en haut, confiants en Celui qui a les paroles de la vie éternelle. Offerte à tous les hommes, accueillie par le croyant, cette vie nouvelle est éternelle ou divine.

Je ne connais aucun exégète qui ait écrit, noir sur blanc, que les disciples de Jésus, les proches du Nazaréen, son entourage d'hommes et de femmes dans la Palestine du premier siècle, n'ont pas vu le Ressuscité de leurs yeux de chair mais avec les yeux de la foi. Si ce n'est pas erroné, est-ce téméraire ? Je ne connais pas d'auteur ayant écrit que la vision du Ressuscité est celle des coeurs purs. Pourtant, ils sont sur la bonne voie, ceux qui ont le coeur pur. En marche ceux-là, heureux sont-ils car ils verront Dieu.

Le moment est peut-être opportun de risquer ce propos : ne nous méprenons pas sur la pensée de Paul, ne nous focalisons pas sur cette pensée, fût­ elle géniale.

Exégète, éminent helléniste, hébraïsant aussi, Benoît Standaert o.s.b. dit un jour qu'à ses yeux Paul reste le plus grand théologien. Je n'ai pas la compétence pour en juger. Je constate seulement qu'il y a Paul et le paulinisme. Depuis plus de cinquante ans j'entends citer le fameux, (trop fameux?): "Si Christ n'est pas ressuscité, notre foi est vide." Ne nous braquons pas sur cette hypothèse ! Il eût mieux valu qu'elle ne fût jamais avancée. Je m'en explique brièvement.

La foi est libre adhésion à un donné qui est en même temps une proposition : "Dieu propose, l'homme dispose." (Mourlon Beernaert s.j.) Adhérer c'est dire oui à l'Alliance, c'est entrer dans la vie même de Dieu. C'est donc vivre dès maintenant, quoique très imparfaitement, en ressuscité. Je n'ai donc que faire de l'hypothèse de Paul. Heureusement, l'apôtre des Nations nous laisse tant de pages fortes, belles et motivantes. D'ailleurs, Paul lui-même invite au discernement...

Il m'arrive, à titre de défi personnel, de tenter de vouloir comprendre des travaux savants. Ces travaux, qui ne touchent évidemment qu'une poignée de chercheurs, professeurs et étudiants en fin de cycle, ne font pas seulement appel à l'histoire et à la géographie, à la littérature et aux langues anciennes, à la linguistique, mais encore à la psychanalyse et autres domaines très spécialisés. Ils me donnent à entrevoir que le sens à donner à la résurrection de Jésus s'inscrit au plus profond d'un vécu relationnel vrai, d'un existentiel sur fond de confiance.

Le chemin monte. Il est parfois bien étroit, sans horizon, mais il ménage aux patients et aux persévérants des temps d'émerveillement sur des aires de repos. Voici une bifurcation. Que choisir ? Entre-temps nous avons pris de la hauteur ; nous relativisons les obstacles. Désormais, c'est sûr : le sommet nous gratifiera de beauté. Déjà, nous ne sommes plus les mêmes.

Résurrection du Christ, notre résurrection !

André Hannaert - LPC n°77- 1998

(1) « Jusqu’il y a peu ... » : j'entends à l'échelle de 2000 ans de christianisme. Ainsi lit-on dans le "'Code abrégé de la foi chrétienne"' du Cardinal Mercier (1851-1926): La seule chose certaine et dont personne ne doute, c'est qu'un jour viendra où chacun de nous passera du temps à l'éternité. (retour)
(2) Jean 17. 3 (retour)
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11 février 2017 6 11 /02 /février /2017 09:00
Anne Boulanger-Pécout« Agnostique », une simple notion philosophique ou une vraie réalité spirituelle ?
Anne Boulanger-Pécout

« Je suis un agnostique croyant. » (La Vie, 27 août 2015).

« Aujourd’hui si vous me demandez : Est-ce que Dieu existe ? je vous réponds : Je ne sais pas, c’est-à-dire qu’en tant que philosophe je suis agnostique, mais je vais ajouter : Je crois que oui. » (France Info, 3 septembre 2015)

Ainsi s’exprime Eric-Emmanuel Schmitt quand il commente son dernier livre et l’expérience extraordinaire qu’il a faite un jour dans le désert.

Agnostique croyant. Nous voilà de nouveau devant la confusion des termes. Faut-il une fois encore la combattre ? (cf sous mon nom, Lettre ouverte à Jean d’Ormesson)

Non, m’a dit Jacques Arnould (chargé de mission pour les questions éthiques au CNES), avec qui j’avais eu l’occasion d’échanger sur ce sujet : « Vous savez comme moi qu’il est impossible d’éviter les récupérations sémantiques. Vous faites bien, plutôt que de les combattre, de les considérer comme une occasion de préciser votre propre démarche de non-croyance agnostique. »

Je n’entrerai donc pas une nouvelle fois dans la discussion sur ces termes d’agnostique croyant.

Oui, j’ai l’impression qu’à travers eux on vole l’identité d’un grand nombre de gens. Mais qu’importent les mots finalement ? Pour ma part, je sais ce que je vis : ni croyante, ni athée, agnostique tout simplement, dans un doute radical.

Je ne reviendrai même pas sur les mots surprenants d’Eric-Emmanuel Schmitt : « Pour moi il y a trois sortes de position honnêtes : c’est l’agnostique croyant, celui qui dit : Je ne sais pas si Dieu existe mais je crois qu’il existe, il y a l’agnostique athée, celui qui dit : Je ne sais pas si Dieu existe mais je crois qu’il n’existe pas, et puis il y a l’indifférent qui dit : Je ne sais pas si Dieu existe mais je m’en fous. » (France Info, 3 septembre 2015)

Il oublie ceux qui disent : « Je ne sais pas si Dieu existe, mais je ne m’en fous pas. » Ni croyants, ni athées, agnostiques tout simplement, privés de la conviction, voire du simple pressentiment (si infimes soient-ils) que Dieu existe, incapables d’affirmer qu’il n’existe pas.

« Vous savez qu’il est impossible d’éviter les récupérations sémantiques. » Oui, je le sais.

Je regrette seulement la confusion qu’elles entretiennent, réduisant ainsi les chances du dialogue. Celui-ci, si on le cherche vraiment, ne peut se faire qu’à ce prix : reconnaître à l’autre sa spécificité, son identité, son nom.

Anne Boulanger-Pécout

Anne Boulanger-Pécout, auteure du livre « De la croyance à la perplexité, itinéraire d’une agnostique »
Voir Blog ; anne-boulanger-pecout.publibook.com
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22 octobre 2016 6 22 /10 /octobre /2016 09:00
Jacques Musset Trouver intérêt à la voie(x) chrétienne aujourd'hui
Jacques Musset

Peut-être pensera-t-on spontanément que le titre de cet article fait indécemment racoleur, alors que les Eglises sont en perte de vitesse et que leur descente aux enfers est loin d'être terminée. Qu'il semble faire preuve d'une ambition volontariste pour regagner nombre de gens qui élevés dans la religion catholique, baptisés, confirmés, eucharistiés, confessés ont laissé tomber les croyances de leur enfance et de leur adolescence et sont devenus indifférents au christianisme. Qu'il apparaît comme une ultime tentative de sauver les meubles, voire de trouver les voies et les moyens de ramener des brebis égarées aux messes dominicales et aux enseignements de notre Sainte Mère l'Eglise.

Non, il ne s'agit pas de cela du tout. Ce qui m'intéresse n'est pas de jouer au bateleur pour récupérer quelques âmes perdues et les remettre dans le droit chemin qui les sécurise et peut-être les endort. Depuis longtemps, j'ai pris le parti sans nostalgie de voir s'écrouler le monde de chrétienté de mon enfance et de ma jeunesse. Il ne peut d'ailleurs en être autrement dans la mesure où la proposition chrétienne officielle malgré les fioritures et ravalements de façade qu'on lui a adjoints n'est plus crédible pour beaucoup, y compris pour ceux et celles qui n'ont pas jeté le bébé avec l'eau du bain ni le manche après la cognée.

Alors quel sens peut avoir mon titre Trouver intérêt à la voie(x) chrétienne aujourd'hui ? C'est que je ne me résigne pas à voir confondre le cœur du christianisme avec un ensemble de doctrines et d'enseignements qu'on dit être la Vérité chrétienne, et qui refléteraient la pensée de Dieu et du Christ, confiée par eux au pape et aux évêques. Ces doctrines élaborées au fil des siècles et sacralisées ont été compilées il y a un quart de siècle par le Pape Jean Paul II dans son Catéchisme officiel de l'Eglise catholique. Et elles sont censées s'imposer en conscience à tout catholique. Or quelle est la réalité vécue ? C'est que bien des catholiques ne connaissent pas ce fameux catéchisme et, si d'autres l'ont acheté (ce fut en son temps un succès de librairie), il s'empoussière depuis sur l'une des étagères de leur bibliothèque. Cette parole ne parle plus. Qui ne voit en effet le profond hiatus qui existe entre cet amoncellement d'affirmations (qui prétendent nous révéler le mystère et le dessein de Dieu, l'identité du Christ, Dieu et homme, le chemin de l'homme tracé par Dieu et parfois jusque dans le détail, la mission de l'Eglise catholique, l'unique et la véritable entre toutes, dont pape et évêques sont responsables) et l'esprit qui a animé Jésus de Nazareth et que nous révèlent ses paroles et ses actes ? Qui, après avoir étudié avec sérieux les évangile a vu se dessiner, à travers ces témoignages de foi des premières communautés chrétiennes, le profil historique du nazaréen prenant parti contre sa religion devenue légaliste et ritualiste, n'est pas pris de vertige devant ce qu'on a fait de sa mémoire, une institution qui ressemble exactement à celle qu'il a combattue au nom de son Dieu, le Dieu des prophètes : une religion dogmatique, hiérarchique et autoritaire, moralisante et ritualiste, marginalisant les déviants et les non alignés sur l'orthodoxie ?

Ce qui inspire mes propos, c'est qu'en dépit du rejet par beaucoup de la doctrine chrétienne officielle et plus largement de l'Eglise catholique qui la porte et qui a abouti en bien des cas à l'indifférence paisible, je désire de tout cœur ne pas envoyer par-dessus bord le bébé avec l'eau du bain, c'est à dire le témoignage de Jésus de Nazareth avec le fatras de doctrines, de préceptes et de rites qui se réclament de lui et qui ont trahi le cœur de son message et de sa pratique. J'ai été à deux doigts de le faire en 1968 (année de mémorables remises en question) quand, aumônier de lycée m'initiant aux sciences humaines, j'ai vu mon identité d'homme, de chrétien et de prêtre s'écrouler, celle dont on m'avait équipé au grand séminaire au cours des études médiocres que j'avais subies dix ans auparavant, notamment dans le domaine biblique. Ce qui m'a sauvé, si je puis dire, c'est que dans le champ de ruines que j'étais, je devinais cependant qu'il existait des sources cachés sous les décombres. J'en percevais quelques ruisselets : les béatitudes, les paroles et les actes de liberté de Jésus face aux fausses sécurités, aux mensonges, aux duplicités. Je pressentais qu'un trésor était caché là. Je me suis mis à chercher, comme le dit la parabole du trésor enfoui dans le champ. La Bible juive et le Nouveau Testament qui m'étaient des livres scellés, je me suis mis à les étudier patiemment, systématiquement. J'étais très motivé et patiemment j'ai vu émerger au fur et mesure la signification de ces antiques paroles et les messages de leurs auteurs s'adressant à leurs compatriotes dans leurs langages et leur culture. Ma motivation a été le moteur de la lente redécouverte de ma propre tradition et elle s'amplifia au cours des années à mesure que ce qui m'était donné à voir dans ces vieux textes consonaient profondément avec la recherche du sens de ma propre vie. Ma réappropriation a duré une dizaine d'années mais du travail consenti j'ai été payé au centuple. Je savais désormais pourquoi j'étais chrétien, non par simple héritage sociologique mais par choix personnel ; le témoignage de Jésus était pour moi chemin de vie et n'a jamais cessé de l'être....

En réalité, dans toute acquisition quelle qu'elle soit, d'ordre intellectuel, pratique ou existentielle, jouent simultanément deux facteurs : la motivation et le travail, mais l'homme ne se met au travail et y persiste avec bonheur et même avec effort que s'il est d'abord motivé, c'est à dire si intérieurement il est attiré par la réalité dans laquelle il s'investit et si celle-ci lui apparaît comme épanouissante et vitale. Vient de paraître un livre passionnant dans le domaine de la scolarisation : Les lois naturelles de l'enfant de Céline Alvarez. Cette jeune femme d'une trentaine d'années, a testé l'efficacité d'une démarche pédagogique nouvelle dans une classe de quartier populaire à Gennevilliers. Elle a montré « l'efficacité démultipliée d'acquisition de savoirs dès lors qu'ils procèdent d'une motivation intérieure »(1)

En est-il de même dans l'apprentissage d'une démarche spirituelle et plus précisément de la démarche chrétienne ? J'en suis convaincu, non seulement à la lumière de mon propre cheminement mais aussi au regard de l'itinéraire de nombreux compagnons qui vivent leur convictions laïques ou leur christianisme d'une manière épanouie et heureuse. Chez nous tous, j'ai constaté en effet une forte motivation personnelle à vivre vrai s'exprimant à travers une voie spirituelle singulière pas forcément religieuse qui correspondait à nos attentes. Par motivation, j'entends un profond désir de donner sens à son existence, désir qui enjoint à ne pas vivre n'importe comment, au gré de ses instincts, dans la satisfaction du tout tout de suite, à la recherche de son seul plaisir personnel sans attention à autrui. Désir qui appelle au contraire à répondre aux sollicitations qui montent du plus intime de sa conscience et invite à s'approprier les événements et situations pour en faire un tremplin de maturation.

Cette motivation est éveillée et éduquée par le témoignage d'autres humains du passé et du présent. Car nul n'est une île. Elle permet à chacun d'inventer sa propre voie dans le contexte où il vit, selon son rythme et les atouts qui sont les siens. Cette voie singulière se réfère certes à des valeurs communes à tous ceux qui s'efforcent de vivre avec authenticité, grâce auxquelles ils peuvent construire ensemble un monde en quête de justice et de fraternité. Mais elle se réfère en plus à des enseignements d'ordre philosophique ou religieux qui lui donnent une coloration particulière. Ainsi les uns professent une spiritualité laïque sans Dieu, d'autres s'inspirent de la voie bouddhiste, de l'hindouisme, de la voie chrétienne ou islamique. Les évolutions personnelles conduisent chacune et chacun à un approfondissement de sa propre voie et parfois à la possibilité d'en épouser une autre qui correspond davantage à ce qu'ils deviennent.

Qu'est-ce qui peut déterminer un occidental en recherche de son humanité à choisir actuellement et personnellement la voie spirituelle chrétienne? N'est-ce pas parce qu'elle est en phase avec ses propres attentes, qu'elle lui paraît un chemin stimulant, à la fois respectueux de sa liberté et capable de dynamiser ses énergies et ses possibilités ? A contrario, qu'est-ce qui peut l'en éloigner sinon le visage d'un christianisme doctrinaire, moralisant et imbu de détenir la Vérité ? N'est-ce pas pour cette raison que pour beaucoup le christianisme catholique n'est pas crédible ? En serait-il autrement s'ils découvraient et entendaient aujourd'hui la voie(x) libératrice du nazaréen relayée par ses disciples qui s'efforcent de l'incarner à leurs risques et périls, fidèles comme lui à la Source intime qui les inspire ? Comment cette voie(x) se manifeste-t-elle aujourd'hui à nos contemporains ? Par des chemins multiples, mais ce sont des chemins de traverse en marge de l'autoroute romaine. On la découvre par exemple – cette voie(x) - à travers des livres mettant en relief les paroles et les actes libérateurs de Jésus. On la percevra aussi à travers le témoignage de ses disciples actuels qui prennent au sérieux l'appel du nazaréen et lui donnent une fécondité inédite. Il y a les plus connus comme Dietrich Bonhoeffer, Thérèse de Calcutta ou l'abbé Pierre, Teilhard de Chardin ou Jacques Delors. Mais il y a tous les autres dont on peut croiser l'existence dans la vie relationnelle, sociale, professionnelle de tous les jours et qui rayonnent la paix, la joie, la disponibilité, le goût de l'ouverture et du don. Ces sentiers laissent de côté les larges routes balisées qui, lorsqu'on les suit aveuglément, peuvent donner l'illusion d'être sur la voie évangélique. Celle-ci est exigeante, elle appelle discernement et invention avec pour seule référence l'esprit qui animait Jésus en son temps pour le traduire d'une manière créatrice au temps présent.

Sans doute y a-t-il d'autres sentiers où se fait entendre la voix évangélique mais celle-ci ne peut rejoindre les chercheurs de sens que si ces derniers la perçoivent comme une bonne nouvelle qui éclaire et « énergise » leur vécu, y compris ses inévitables méandres, nuits, doutes et chutes. Le Jésus de Blaise Pascal dit à son disciple : « Tu me m'aurais pas cherché si tu ne m'avais pas trouvé ». Le grand spirituel du XVIIème siècle nous rappelle ce qui devrait être une évidence. Pour porter un intérêt vital à la voie(x) chrétienne et continuer à y cheminer activement, l'être humain doit être déjà dans une secrète connivence avec elle par la recherche de son humanité, sans quoi le meilleur témoignage de l'évangile restera pour lui lettre morte, mais inversement le témoignage de l'évangile ne pourra le toucher en sa conscience intime que si ce témoignage reflète réellement l'esprit qui inspirait Jésus, sans quoi il s'en détournera comme d'une proposition frelatée ou continuera son chemin dans l'indifférence. Maurice Bellet a raison de dire qu'on n'a qu'une excuse à être chrétien, le plaisir ou la nécessité.

A quelles responsabilités ces propos engagent-ils, que nous soyons ou non chrétiens ? D'une part ne devons-nous pas créer et développer toutes les conditions possibles pour que nous-même et nos compatriotes devenions présents à nous-mêmes et soucieux de donner sens à notre existence ? C'est la base de tout cheminement humain qui permet de s'approprier sa vie et non de la subir, de devenir vivant et non de demeurer un vécu passif. D'autre part, n'est-il pas nécessaire que les responsables et membres des écoles philosophiques et des traditions spirituelles et religieuses (la chrétienne est éminemment concernée) présentent leurs propres voies(x) de telle sorte qu'elles puissent être crédibles pour nos contemporains et répondre éventuellement à leurs attentes conscientes ou inconsciences ? Cette tâche suppose de leur part décapage de l'inutile et du relatif, pour faire apparaître l'essentiel et l'actualité de chaque voie(x). Ces deux préoccupations sont à cultiver simultanément et sans prosélytisme par toutes celles et tous ceux qui ont foi en l'homme et sont passionnés par la voie singulière qui est la leur. Si chacun(e), comme Pierre Rahbi nous y presse, « fait sa part » unique et indispensable, chaque individu, chaque tradition et notre vaste monde y gagneront.

Jacques Musset

(1)Voir le détail de l'expérience dans Télérama 34448 du 10/02/2016(retour)
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9 juillet 2016 6 09 /07 /juillet /2016 17:40
Quel homme pour demain ? - Charles DELHEZ - Fidélité, 2015
Philippe Ronsse

"Que les croyants se rassurent." (p. 141)

Quel beau titre ! Quel beau champ de réflexion à l’époque où se posent tant questions dont la principale touche à l’avenir même de l’humanité. Il y avait de quoi me mettre en appétit. Très vite cependant, l’auteur révèle sa préoccupation de concilier foi chrétienne et science plutôt que de sonder l’Homme avec un grand H. Son objectif est clair : établir un plaidoyer pro domo visant à ramener à la religion ceux qui profiteraient des perspectives offertes par la science pour s’en détacher. Il ne s’agit donc pas d’un essai animé d’un réel souci d’objectivité mais d’un ouvrage destiné à calmer les velléités de penser librement sa foi en vue de ramener un peu d’ordre dans le landerneau.

S’agissant plus spécifiquement du débat “science versus religion”, je croyais pour ma part qu’il avait plutôt tendance à s’estomper… Je me suis étonné de l’ampleur qu’il retrouvait soudain à la faveur de cet ouvrage. Sans doute parce que, dans mon évolution personnelle, ou la science a certes joué et joue toujours un grand rôle, d’autres disciplines ont eu à leur tour leur place. La psychologie, l’histoire, l’anthropologie ou la sociologie, voire la philosophie elle-même, ont également contribué à forger le sens de ma vie, parfois même avec davantage d’impacts. Ainsi, notamment aujourd’hui, les croyances me semblent davantage bousculées par la critique historique que par la science elle-même. Quantité d’ouvrages en attestent (l’islam devra aussi s’en préoccuper!). Et que dire de la psychologie, cette approche du cœur de l’homme qui effraie tant le croyant, et donc l’Église elle-même, pour ce qu’elle risque de faire apparaitre les réelles motivations de croire ? Au 17ème s. l’Église a dit ”non” à Galilée ; aujourd’hui, c’est au tour de la psychologie d’être tenue à l’écart !

Dans la pratique, s’il ne s’agit que de science et religion, j’admets que l’une et l’autre puissent cohabiter dans la pensée de certains hommes. Cependant, ma conviction est que la perspective de l’Homme requiert l’analyse du spectre de l’humain tout entier. En ce sens, l’approche de Charles Delhez est malheureusement réductrice, voire elle cède à la facilité.

En homme intelligent, en bon jésuite rompu aux subtilités de la casuistique dont il dit que c’est un art (p. 105), Charles Delhez démonte à coup d’innombrables citations univoques les antagonismes sciences-religion pour les réassembler sous une forme conciliante, nécessairement favorables au religieux. Je ne lui dénie pas ce droit mais l’objectivité eut commandé qu’il fit aussi état d’opinions moins favorables à sa démonstration. Ainsi, même si j’ai le plus grand respect pour le Teilhard de Chardin de ma jeunesse, en science, il ne fait pas l’unanimité, loin de là, et sa vision originale de l’évolution est contredite aujourd’hui par des faits avérés. D’autre part, sur des matières aussi sensibles que l’euthanasie, d’autres (1) se sont exprimés à ce sujet avec une compétence et une humanité allant bien au-delà de la condamnation (en termes patelins, soit) qu’il profère à son encontre. Enfin encore, concernant l’état de la planète, ignorer superbement le problème de la croissance démographique - par ailleurs purement et simplement niés dans la belle encyclique Laudato si (§ 50) ! - est une légèreté coupable. Ce ne sont que quelques exemples parmi d’autres.

Par parenthèse, la croissance démographique concerne rien moins que le grand mystère de la ”pulsion de la vie”, celui qui pousse le vivant à toujours davantage de complexité dans une explosion de moyens ignorant toute limite. Quelle est donc cette prétention de l’homme à croire qu’il tire les ficelles de son avenir, alors que la loi du vivant le mène à son insu par le bout du nez… ? Illustration : on observe que nos décisions/actions les plus intimes sont souvent, sinon toujours, précédées d’impulsions spontanées émanant directement du système nerveux central, alors que nous croyons de bonne foi les avoir nous-mêmes consciemment déclenchées. Humilité donc.

La méthodologie de l’auteur est déductive. Il part d’un donné, d’un postulat, en s’arrangeant de telle sorte qu’en finale tout concourt à le justifier. Pour ma part, je ne suis pas adepte de cette manière de penser qui confond sujet et objet dans une même démonstration. Je préfère partir de l’observation des choses – le propre de la méthode scientifique en somme – pour remonter à ce qui pourrait en être la source. S’agissant plus particulièrement de Dieu, je ne peux ni en nier l’existence, ni l’affirmer car l’observation objective ne me permet pas de remonter jusqu’à lui, s’il existe. Je me contente de constater le mystère qui le concerne, tout en pensant qu’il en sera toujours ainsi. C’est la raison pour laquelle, n’ayant pas les mêmes prémices que l’auteur, je ne me sens pas concerné par son discours au même titre qu’un croyant. Parallèlement à ceci, il n’y a pas davantage lieu de relever mes points de désaccord avec lui.

Pour moi, Dieu est la question, non la solution. C’est à la base de ma quête et de ma spiritualité actuelle. Je suis devenu étranger à la construction échafaudée par le christianisme au cours des siècles. Je parle bien du ”christianisme”, c’est-à-dire la doctrine qui en fonde la foi ! Car, pour ce qui est du Jésus qui en est à l’origine, cet homme me révèle une humanité à laquelle j’adhère totalement, en dépit de ce que mon comportement le contredise si souvent. Je n’ai pas besoin d’autre chose pour m’éprendre de l’Homme, ni pour espérer en ses lendemains, quelle que soit la prévisibilité de sa fin inévitable. Or, curieusement, je ne trouve nulle trace, dans le livre, de Jésus. Cela me choque de la part d’un auteur tenu pour être son disciple.

En clôture, trop naïvement sans doute, je me prends à penser que, si Jésus n’avait pas été fait Dieu, il aurait peut-être depuis longtemps rassemblé une autre unanimité autour de sa personne…

Too bad ! Too late… ?

Philippe Ronsse – 25 mai 2016

(1) Hans Küng, Gabriel Ringlet, Corine Van Hoof, André Gailly, François Damas... (retour)
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2 janvier 2016 6 02 /01 /janvier /2016 18:29
Michel Benoit Lettres à une amie qui a perdu la foi
Michel Benoit
Blog : michelbenoit-mibe.com (1)
LPC n° 32 / 2015

Comme tu semblais triste en m'avouant, l'autre jour : "Après avoir été toute ma vie une militante, très engagée dans ma paroisse, j'ai perdu d'abord confiance dans le clergé. Puis, progressivement, la foi de mon enfance. Je ne crois plus en rien."

Je n'ai pas su te répondre. Et c'est avec timidité que je t'écris aujourd'hui, pour te dire qu'à mes yeux tu n'as rien perdu : ce que tu perçois comme une fin, c'est peut-être un commencement. Ou du moins, sa condition indispensable.

Toi et moi, nous sommes désormais plus proches de la mort que de la naissance. Les ombres vont bientôt disparaître. Les mots, dont nous fûmes si longtemps prisonniers, vont faire place à la réalité qu'ils avaient pour mission de désigner, mais qu'ils masquaient le plus souvent.

CROIRE OU CONSTATER ? (première lettre)

La définition de la foi qui a toujours été celle du christianisme (et des religions révélées) se lit dans l'épître aux Hébreux, au premier verset du chapitre 11 :

"La foi est la garantie des biens que l'on espère, la preuve des réalités que l'on ne voit pas."

Elle est effrayante. "Ce que l'on espère", c'est ce qui n'est pas encore advenu, c'est l'irréel futur : la foi en garantirait la réalité. Cette réalité, nous ne l'appréhendons que par nos sens : la foi les remplacerait, obligeant à croire "ce qu'on ne voit pas".

Mieux, elle fournirait une preuve de l'irréel. Credo quia absurdum, je crois parce que c'est absurde.

C'est le pari de Pascal.

Ce pari, tu ne peux plus le tenir. Une preuve, tu sais ce que c'est, parce que tu es une scientifique. Une preuve garantit la réalité de l'invisible quand elle est constatable, réitérable, vérifiable par tous.

Formé à la même école que toi, j'ai fini par rejeter cette définition mortifère de la foi.

Maintenant je ne "crois" plus : je constate.

Constater une réalité qu'on ne voit pas, c'est précisément ce que la foi (telle que la définit l'épître aux Hébreux) rend impossible. Quand je dis "ce verre est devant moi, posé sur la table", ce n'est pas un acte de foi, c'est une constatation. L'acte de foi suppose la possibilité de son contraire, la non-foi. L'acte de foi est un choix délibéré, volontaire, entre la foi et la non-foi. Tu es triste parce que ta volonté n'est plus capable, comme autrefois, d'entraîner à sa suite ton intelligence, ton expérience vécue, ton intuition.

L'expérience et la connaissance – ce que je sais pour l'avoir vécu, et ce que je sais pour l'avoir compris – ne m'ont pas mené, comme toi, à la négation de l'invisible. Mais à la constatation simple, apaisée, de sa réalité.

Serait-ce la foi du brave charbonnier qui évacue l'opposition entre foi et raison en enfonçant sa tête dans son four à charbon ? Peut-être pas.

"DIEU" : UNE FABRICATION HUMAINE

En lisant la Bible (comme on ne la lit guère dans ta paroisse), j'ai découvert qu'elle a été écrite – majoritairement – par des théologiens, c'est-à-dire des hommes qui montent sur une estrade pour apprendre à Dieu comment il est fait.

Le cœur de la Bible, c'est le chapitre 3 du livre de l'Exode : au désert, Moïse rencontre le buisson ardent. Immédiatement, il lui demande : "Quel est ton nom ?"

Et la chose lui répond : "Je n'ai pas de nom : je suis ce que je suis."

Les théologiens qui écrivaient la Bible se sont empressés de mettre un nom sur celui qui refusait pourtant, absolument, de donner le sien à Moïse. Ils l'ont appelé "Dieu" et n'ont eu de cesse d'en décrire l'identité, les contours, les pensées, les sentiments.

Depuis 3000 ans qu'il y a des théologiens, c'est fou ce que "Dieu" a pu apprendre sur lui-même, grâce à eux.

C'est à ce "Dieu" que tu ne peux plus croire, et tu as raison : "Dieu" – la notion de "Dieu" – est une fabrication de l'artisanat humain. Comme tout objet artisanal, cela peut être très beau, mais c'est périssable, et variable d'un atelier de fabrication à un autre. Et toi, tu voudrais une réalité avec laquelle vivre en tous lieux, dans ta culture en évolution, et qui t'accompagne jusqu'au bout sans se dégrader.

En même temps que ton engagement militant, tu t'es défaite du "Dieu" de ton enfance. Peut-être une porte s'ouvre-t-elle pour toi, celle de la reconnaissance paisible de ce qui se cachait derrière le "Dieu" des catéchismes de ta paroisse.

Ce passage de l'idée de "Dieu" à sa réalité, c'est celui qu'ont fait tous les mystiques, dans toutes les religions. Jean de la Croix appelle ce passage une "nuit obscure", parce que l'abandon de toutes les certitudes acquises, au profit de l'expérience indescriptible, nous plonge dans un inconnu nocturne.

Si l'on accepte ce passage comme une étape, un moment positif, que trouve-t-on au terme ? A quoi ressemble l'expérience que font ceux qui s'aventurent au-delà des mots et des formulations du dogme ou des catéchismes ?

Les mystiques sont unanimes : à rien. Rien qu'on puisse construire par l'intelligence, rien qui ressemble à nos expériences. Mais ce rien a plus de sens qu'aucune formulation verbale, plus de densité et de réalité qu'aucune expérience de notre quotidien. Il ne les prolonge pas, il les attire à lui.

Sommet réservé à quelques privilégiés de la mystique ? Mais non, cette expérience est à ta portée. Comme est à ta portée l'émerveillement silencieux que tu connais devant une fleur, un très beau paysage, un enfant qui dort.

Encore un mot. Ce chapitre 3 de l'Exode a donné naissance dans la Bible à un courant, minoritaire et toujours persécuté : je l'appelle le "petit ruisseau prophétique", par opposition au grand courant légaliste et clérical, toujours et partout majoritaire. Les prophètes (de la Bible et d'ailleurs) sont ceux qui n'ont jamais quitté le désert du buisson ardent, pour rejoindre le confort des chapelles où "Dieu" est si bien décrit.

Dans les Évangiles, Jésus le nazôréen se définit explicitement comme l'héritier et le continuateur de ce "petit ruisseau prophétique".

C'est avec lui que je te laisse : tu seras en bonne compagnie.

Pardonne ce petit mot écrit à la hâte.

LA FOI ET LES MOTS (deuxième lettre)

En répondant à ma première lettre, tu t'es abritée derrière des mots, ceux que tu manipules depuis ton enfance, ceux par lesquels tu as toujours dit ta foi avant de la perdre. La question de la foi, c'est donc bien celle des mots de la foi : permets-moi d'y revenir un instant.

L'INTELLIGENCE ET L'EXPÉRIENCE

Au cours des siècles, la théologie chrétienne occidentale a mené un effort obstiné, gigantesque, pour comprendre la nature de Dieu. Effort que résume un aphorisme attribué à saint Anselme : crede, ut intelligas ; intellige, ut credas. Crois d'abord, afin que ta raison puisse éclairer ta foi ; comprends ce que tu crois, afin de mieux croire.

Quel que soit le point de vue, l'intelligence était au cœur de l'acte de foi ; et par intelligence, on entendait l'intelligence scientifique, l'usage de la raison codifiée par Aristote. Comme c'est elle qui a assuré le succès de la civilisation occidentale et de sa technologie, on n'a jamais cessé de tout miser sur cette intelligence dite conceptuelle, c'est-à-dire basée sur des mots.

Puis, les mots s'avérant trop opaques, on a fait appel à des symboles abstraits : les mathématiques sont un langage sans mots, mais c'est toujours un langage.

Certains prétendaient pourtant parvenir à une expérience de Dieu au-delà des mots : une expérience directe, qu'aucun mot ne pouvait décrire de façon satisfaisante. On les appelle les mystiques, et les appareils d'Église les ont toujours considérés avec méfiance, voire condamnés.

Le conflit entre l'intelligence et l'expérience est aussi ancien que l'humanité : il est transversal, on le retrouve dans toutes les religions.

SIDDHARTHA ET L'IMPUISSANCE DES MOTS

Le Bouddha Siddhârta est le premier à avoir abordé cette question, il l'a fait de façon définitive.

Ses disciples lui demandaient sans cesse : "Mais en quoi consiste le Nirvâna, cet aboutissement de toute l'existence humaine ?" Siddhârta refuse de répondre, parce que – dit-il – le langage humain est trop pauvre pour pouvoir exprimer ce genre de réalité.

Notre langage a été créé et utilisé par la masse des êtres humains pour exprimer des choses et des idées qu'éprouvent leurs sens et leurs esprits. Tout ce qui n'est pas du domaine des apparences échappe au pouvoir des mots.

Et Siddhârta utilise une parabole : "La tortue dit à son ami le poisson qu'elle venait de faire une promenade sur la terre ferme. - Bien entendu, répond le poisson, tu veux dire que tu y as nagé ! La tortue essaya d'expliquer qu'on ne peut pas nager sur la terre ferme, qu'elle est solide et qu'il faut y marcher. Mais le poisson ne pouvait comprendre pareille chose : - Le monde est liquide, disait-il, on ne peut qu'y nager, il n'existe pas de 'terre ferme', ces mots n'ont aucun sens".

Et quand ses disciples le pressent de questions sur la nature de l'invisible, Siddhârta, toujours incapable de dire ce qu'il est, se contente de dire ce qu'il n'est pas.

Les théologiens chrétiens d'Orient ont développé cette intuition, c'est ce qu'on appelle la théologie apophatique. Elle consiste à accumuler les images, pour dire ce que Dieu n'est pas. Puisqu'aucun mot ne peut dire ce qu'il est, on déploie autour de lui une sorte d'écran de fumée de mots négatifs, pour essayer de discerner ses contours par un jeu d'ombres.

L'ENSEIGNEMENT DE JÉSUS

Le judaïsme dans lequel Jésus a été éduqué avait complètement oublié l'enseignement du "petit ruisseau prophétique", né de la rencontre entre Moïse et le buisson ardent. Les pharisiens de son temps passaient leurs journées à chercher des mots pour exprimer Dieu et pour tracer, avec des précisions de cartographes, les plans du chemin qui mène à lui.

Dans les Évangiles, on voit à deux reprises un homme riche et un théologien poser la question à Jésus : "Que dois-je faire pour expérimenter Dieu ?". Jésus sait qu'ils sont juifs, il connaît son monde. Sa première réponse : "Tu es juif ? Alors, quels sont les mots de la loi juive ?". Et quand on lui a récité les mots de la foi, il répond : "Eh bien, conforme-toi à ces mots !".

Mais l'un et l'autre interlocuteur ne se contentent pas de cette réponse : "Tout cela je l'ai déjà fait, objectent-ils, et je n'en suis pas satisfait".

Alors on voit Jésus s'arrêter, les scruter de son regard. Et le dialogue prend soudain une intensité nouvelle : "Si tu veux aller plus loin, dit-il, laisse tout et suis-moi" .

1- "Laisse tout" : l'abandon de toutes choses – les certitudes, les repères mentaux, les habitudes verbales – c'est l'entrée dans le rien, l'anatta dont Siddhârta fait la condition de l'Éveil, en même temps que la marque de sa réalisation.

2- "Et suis-moi" : Mais Jésus va plus loin que Siddhârta. Le "rien" n'est pas pour lui un aboutissement. C'est la condition d'une nouvelle étape, en même temps que sa conséquence : c'est un saut dans l'inconnu. Car une personne humaine, ce n'est pas un programme défini d'avance. C'est un mystère en perpétuelle évolution, qu'on n'a jamais fini de découvrir. Suivre une personne, c'est s'engager dans le mouvement. C'est faire passer l'expérience de la rencontre avant le respect d'un programme écrit.

Personne n'a si clairement exprimé à la fois l'absolue nécessité de dépasser les mots de la foi ("laisse tout") et la nécessité d'être guidé, accompagné dans l'au-delà des mots. La fidélité à la personne de Jésus offre, dans ce domaine de l'invisible où tout est possible, une incomparable sécurité.

Et c'est pourquoi, avec quelques autres, je m'obstine à chercher la réalité du "Jésus historique" derrière le mythe du Christ.

Maintenant tu me diras que pour te dire cela, j'ai aligné pas mal de mots.

Et tu as raison : je me tais donc.

Michel Benoit

(1) Auteur, entre autres, de : Jésus, mémoires d'un Juif ordinaire. Voir son blog http://michelbenoit-mibe.com. (retour)
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