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1 avril 2013 1 01 /04 /avril /2013 16:31
Alain Dupuis Un musulman, Abdennour Bidar questionne notre "sécularisation"
A propos du livre d'Abdennour Bidar " Comment sortir de la religion " (La découverte)
Alain Dupuis
LPC n° 21 / 2013

Pour mille raisons historiques, politiques et conjoncturelles, l'Islam fait chaque jour plus partie de l'actualité et du quotidien de nos sociétés occidentales, longtemps confortablement retranchées derrière leur triple héritage gréco-latin, judéo-chrétien, puis rationaliste et scientifique.

Mais cette nouvelle rencontre se fait, de part et d'autre, sous le signe de la peur.

Et cette peur, réciproque, est certainement un des symptômes de la crise de civilisation et du choc de cultures que constitue l'universalisation, brutale ou rampante, de notre modèle occidental de société, laïcisée, sécularisée et matérialiste, au cœur de sociétés traditionnelles.

Abdennour Bidar, jeune philosophe français de 41 ans, né à Clermont-Ferrand dans une famille musulmane, est peut-être l'exemple le plus convaincant de l'avenir que peut ouvrir une telle rencontre: il maîtrise parfaitement la culture occidentale, avec ses indéniables avancées, mais aussi ses failles vertigineuses. Il n'a jamais cessé d'approfondir avec la même passion et le même sérieux son héritage musulman. Ce qui lui permet de nous proposer, depuis quelques années, de livre en livre, une lecture renouvelée de l'islam. Outre de nombreux articles (parfois dans Esprit ou Études) on retiendra, en 2004, "Un islam pour notre temps" (Seuil), en 2006, "Self-islam, histoire d'un islam personnel" (Seuil) où il plaide pour une réappropriation personnelle de sa foi, puis en 2010, "L'islam face à la mort de Dieu" (François Bourin), en 2012, "L'islam sans soumission : pour un existentialisme musulman" (A.Michel), et enfin, la même année, abordant plus généralement la question des " religions " en général face à la sécularisation croissante : "Comment sortir de la religion". Il y a dans toute cette (jeune) œuvre une cohérence impressionnante.

Dans ce dernier ouvrage, il s'agit donc pour lui de faire un état des lieux, assez sévère, et de proposer une réorientation du processus de sortie du " religieux " qu'il juge inéluctable, souhaitable, mais mal engagé, à ses yeux.

Un bilan désenchanté et alarmiste.

Dans une première partie de l'ouvrage, l'auteur se félicite du processus philosophique qui, depuis la Renaissance, a conduit la pensée occidentale à s'affranchir peu à peu de la lecture religieuse et dogmatique du monde et de l'homme, au profit de la vision d'un homme autonome et, par sa seule raison, maître du monde matériel, affranchi de tout pouvoir sacré, ajustant le monde à ses besoins, et se donnant ses propres lois.

Mais c'est pour nous avertir aussitôt que ce beau rêve menace sérieusement de tourner au cauchemar : cette conception d'un homme tout-puissant voguant à pleine voile vers un progrès sans fin semble avoir fait son temps, et pourrait bien ne plus être qu'une théorie épuisée aux conséquences ruineuses.

Évoquant tout ce que l'humanité, et en particulier l'Occident, depuis la laïcisation de sa pensée, a pu engendrer de malheurs, de tyrannies, d'injustices, d'exploitations des faibles et de ravages, en usant et abusant de toutes ses nouvelles capacités intellectuelles, scientifiques, technologiques, économiques, l'auteur en vient à penser que l'être humain ne semble avoir remplacé les dieux sur le trône de l'être que pour le pire d'une surpuissance incontrôlable qui écrase tout sur son passage, la nature et les hommes.

Il en vient à asséner : La faillite du concept occidental de sortie de la religion est dans cette catastrophe radicale et abyssale d'une toute-puissance qui ne sert que les appétits démesurés de notre bestialité latente.

Mais, interroge-t-il, les termes mêmes qui ont scandé en Occident l'affranchissement du religieux : "Mort de Dieu", "Fin du sacré", "Désenchantement du monde" ne sont-ils pas, en soi, sinistres et de mauvaise augure ?

Alors, revenir en arrière ?

Dans l'état actuel des choses, beaucoup sont tentés de penser que le processus de sortie de la religion est condamné.

En Occident même, on assiste partout à la résurgence de toutes sortes de mouvements intégristes ou fondamentalistes qui prônent le retour aux sources, aux croyances et aux rituels éprouvés qui donnaient sens au monde et à la vie d'autrefois, en maintenant les hommes dans leur statut de "serviteur" obéissants du divin transcendant. Une certaine mode médiatique ne cesse d'ailleurs d'évoquer un prétendu "retour du religieux".

Quant aux Orients, asiatique (hindouiste, bouddhiste, confucianiste, taoïste) ou islamiste, ils se réfugient dans une posture paresseuse de victimes contaminées par les maux de la modernité occidentale. L'inde est désormais partagée entre une religiosité obscurantiste (…) et une dynamique capitaliste effrénée où se dissout totalement la question du sens de la vie. La Chine (…) a vu ses sagesses laminées par le communisme, et on chercherait en vain les restes de son âme existentielle écrasée par la triple obsession productiviste, nationaliste et consumériste. (…) Quant au monde musulman, il se réfugie dans une posture défensive vis-à-vis de la proposition occidentale de sortie de la religion, n'y opposant que des réactivations toujours plus conservatrices et stériles de sa tradition.

Pour autant, l'auteur est convaincu que le mouvement initié, tant bien que mal, par l'Occident est l'évolution inéluctable, salutaire et irréversible de l'aventure humaine. Il conviendrait donc de comprendre où est l'erreur, et de la corriger, en mobilisant non plus seulement le génie occidental, mais aussi le génie propre à toutes les traditions. Et Abdennour Bidar de poser un principe certainement assez déconcertant pour beaucoup :

"La sortie des religions ne doit pas se faire contre elles mais avec elles !".

Les religions, matrices de l'humanité à naître.

L'auteur ne doute donc pas que les sociétés modernes non religieuses ont une supériorité : le dogmatisme et l'obscurantisme ont laissé la place à un monde fondé sur le dialogue des intelligences et la liberté de conscience. Mais les sociétés religieuses avaient une ambition existentielle incomparablement plus élevée, correspondant bien mieux au potentiel d'être que l'être humain devine au fond de lui-même. Citant Marcel Gauchet, il affirme : Plus nous nous éloignons des époques religieuses, plus nous voyons que la modernité a sous-estimé "leurs fonds insoupçonnés".

Pour lui, les religions et sagesses anciennes, en général, ont été le lieu de la prise de conscience par l'humanité de sa dimension sur-naturelle, de son appartenance, par son intelligence et ses capacités de connaissance, d'invention et d'action, ses désirs infinis, à la dynamique créatrice du monde. Elles ont été le milieu "matriciel" où l'homme a pu prendre conscience, peu à peu, de qui il est réellement. Toutes nos vieilles écritures, affirme-t-il, annoncent qu'il y a dans l'homme un "soi" supérieur au "moi" ordinaire.

Et, évoquant de nouveau Marcel Gauchet, Abdennour Bidar affirme que le christianisme n'est pas seul à être "la religion de la sortie de la religion". Selon lui, toutes les religions, et en particulier les sagesses asiatiques et les monothéismes, si on prend la peine de les comprendre dans le contexte actuel, participent à ce processus. Il suggère même que leur rôle pourrait bien se révéler encore incontournable aussi longtemps que l'homme, devenant chaque jour plus puissant, n'aura pas acquis la "sagesse divine" qui ferait de sa surpuissance un chemin vers toujours plus et toujours mieux de vie pour lui et pour le monde.

La thèse centrale de la pensée d'Abdennour Bidar, à travers toute son œuvre, est que l'islam en particulier, mais toutes les religions en général, annoncent et préparent l'avènement de l'Homme "successeur" de Dieu. C'est-à-dire héritant, en pleine responsabilité, de l'avenir et de l'achèvement de ce monde…

Si la religion ne cède pas, suggère-t-il, c'est que le temps n'est pas venu où l'homme aura suffisamment changé pour apparaître comme un créateur humain digne de remplacer le créateur divin. Tant que l'homme restera le tyran aveugle et suicidaire du monde, le rôle de la religion pourrait bien être de continuer à dénoncer comme une usurpation la nouvelle position de l'humain dans l'être…. Aussi longtemps que l'homme qui s'affirme maître et possesseur de l'univers ne donnera pas de lui-même une autre image, les religions lutteront de toutes leurs forces contre ce dieu parodique, imposteur existentiel.

C'est pourquoi, selon lui, avant de rêver d'éradiquer les religions, il conviendrait plutôt de réinterpréter la totalité du religieux ! En travaillant à partir du Coran et d'autres textes sacrés je me suis aperçu, écrit-il, qu'en demandant à la religion ce qu'elle peut nous dire sur la sortie de la religion, les réponses sont d'une profondeur et d'une fécondité aussi inattendues qu'inouïes. La religion ne demande qu'une chose, qu'on l'interroge sur sa "fin".

Le divin, soutient-il, ne doit plus être nié mais intériorisé comme la possibilité humaine la plus élevée. Il faut passer de Dieu à l'avenir de l'homme.

Intérioriser le divin pour spiritualiser notre sur-puissance.

Notre époque, suggère Bidar, est celle de la descente des dieux dans l'âme et le corps des hommes, non pas, dit-il, comme une divinisation de l'humain, ni une humanisation du divin, mais pour une humanisation de l'humain par actualisation de ses capacités. Et c'est selon lui dans la doctrine même des différentes religions que ce concept se trouve le plus approfondi, notamment dans le christianisme, l'hindouisme et le bouddhisme, avec, respectivement, les thèmes de l'incarnation, de l' Avatâra et du Bodhisatwa.

Ainsi, affirme-t-il, et pour les siècles qui s'ouvrent, nous sommes dans la position de Jésus – Dieu fait homme – qui doit discerner entre les usages de la toute-puissance qui lui est échue (Mt 4, 8-9)… Il nous est demandé, comme à lui, de choisir le meilleur usage de la surpuissance et de la surnature qui sont les nôtres.

Ce qu' Abdennour Bidar entend par "surpuissance", "surnature", ou ailleurs "homme créateur", c'est tout ce qui, depuis quelques siècles, mais surtout actuellement, semble multiplier de manière exponentielle, et sans limite connue ( à l'infini ?), les capacités humaines de connaître, de comprendre et d'agir dans et sur ce monde, sur le temps, l'espace, la matière, le vivant et… sur lui-même. L'"homme créateur", selon Bidar, serait l'homme capable, non seulement d'user de toutes ses facultés, qui sont immenses (surpuissance), mais de n'en user que pour le bien du monde, du vivant, et au service de l'épanouissement et la réalisation maximum du potentiel de chacun.

Or cette toute-puissance fait peur ! Nous avons une expérience si désastreuse de la toute-puissance que la mémoire collective nous souffle de la rejeter comme le mal absolu. Mais, désormais, pense Bidar, nous ne pouvons plus la refuser. Si elle était autrefois une tentation, elle est désormais notre condition.

Aujourd'hui, en fait, on peut considérer que nous disposons déjà largement de tous les moyens intellectuels, matériels, techniques et financiers pour que tout homme en ce monde puisse jouir de conditions de vie dignes et ait accès au plaisir de vivre, au savoir et à la culture sous toutes ses formes. Les seules raisons des désastres criants dont notre monde donne le spectacle sont dans l'absence des choix éthiques nécessaires : la civilisation moderne et contemporaine peut être résumée par une image : une surpuissance fantastique donnée à des enfants qui la transforment en arme de destruction massive.

De quel côté chercher le modèle d'une toute-puissance assumée, maîtrisée, éclairée (…) assez maîtresse d'elle-même pour diriger sa fantastique énergie dans un sens créateur ? Selon l'auteur, nous n'avons qu'une solution : arracher le concept de Dieu à ses usages religieux et nous tourner vers lui, non plus pour le prier et faire comme s'il existait (hors de nous), mais pour nous inspirer de lui comme le seul modèle imaginaire disponible (…) d'une puissance qui serait fécondité, fertilité, enfantement, révélation, prodigalité, générosité, grâce, bonté, amour etc.

Et Abdennour Bidar d'ajouter un peu plus loin cette réflexion qui ne manquera pas de laisser le lecteur chrétien étonné :

Il nous faut assimiler la nature du divin, "avaler", intérioriser ou intégrer sa science ou son art de la toute-puissance. Il nous faut cultiver l'image du Christ telle qu'elle est définie précisément ensemble comme "Puissance de Dieu et sagesse de Dieu" (I Co, 24). Nous devons devenir des théophages, des mangeurs de Dieu.(…) L'eucharistie est l'image clé de notre sortie de la religion. Qu'est-ce que l'eucharistie doit enseigner à l'homme d'aujourd'hui ?

Que pour devenir l'homme "accompli" (suprêmement créateur), la toute-puissance ne suffit pas mais devra être éclairée par la façon dont Jésus en use dans les Évangiles (…) et nous comprendrons pourquoi on dit du Christ qu'il a donné aux hommes "le pouvoir de devenir des Fils de Dieu". Et d'ajouter cette extraordinaire formule :

"Les dieux ne sont pas les maîtres de l'homme, ils sont le nom de son avenir"

En guise d'épilogue…et d'ouverture…

Dans une dernière partie, où il nous invite à "mettre fin au gaspillage" actuel "de notre surpuissance" et à "convertir notre surpuissance en surnature créatrice", l'auteur tend à montrer que, désormais, concernant l'humanité, la capacité à pourvoir à ses besoins ne la rend dépendante que d'elle-même. Plus rien ne peut s'opposer à elle. Ni transcendance, ni fatalité.

Nous n'appartenons plus, écrit-il, au même stade d'évolution que les générations passées dont nous avons conservé la mémoire. Nous sommes devenus les dieux dont elles avaient l'image pour horizon.

Voilà en quel sens un autre monde est possible… (…) Un changement radical de la société est possible à cause de la mutation de la condition humaine qui a lieu sous nos yeux.

Il va même jusqu'à imaginer, non sans une anticipation quelque peu audacieuse, que notre évolution entre dans une phase qui, à terme, peut permettre à l'être humain de s'affranchir de toute dépendance subie ou aliénée à une extériorité – pouvoir, matière, espace, temps, lois physiques, univers, etc.

Même s'il est conscient que ces spéculations peuvent le faire taxer par les gens « raisonnables » de prophétisme fou et d'illuminisme incontrôlé…qu'est-ce qui nous autoriserait, au train où vont déjà les choses, à affirmer qu'à terme, il se trompe ?

Quant au fond, tout le long de ce travail, deux passages de nos textes fondateurs n'ont cessé de me trotter dans la tête :
"Moi j'avais dit : "vous êtes des dieux, des fils du Très-haut, vous tous !" Ps. 82,6
et l'usage qu'en fait le rédacteur du IV ème évangile en mettant dans la bouche de Jésus reprenant ces propos :
"N'est-il pas écrit dans votre Loi : "J'ai dit : vous êtes des dieux ?" (Jn 10,34-39)

La Loi appelle donc des dieux ceux à qui la parole de Dieu s'adressait… et affirmant que la filiation divine consiste à "faire les œuvres de Dieu", ce qui établit que celui qui agit ainsi est "en Dieu" et "Dieu en lui"…

Je ne puis m'empêcher de penser que ces textes de notre tradition (et bien d'autres) entrent en résonance évidente avec les intuitions du musulman Abdennour Bidar.

Par ailleurs, en même temps que je travaillais à ce texte, je suis tombé sur un commentaire de la parabole des talents (Mt 25, 14-30) par la psychanalyste Marie Balmary, dont je ne résiste pas à vous livrer cet extrait, en guise de conclusion :

"Voici ce que nous avons fini par lire. Cet homme quitte son peuple. Avant de disparaître, sans retour prévu, il remet ses biens à ses serviteurs. Il ne les leur confie pas à garder, pour un moment, jusqu'à ce qu'il revienne. Non, il les leur transmet. On emploie ce verbe lorsque, à sa mort, le roi transmet le pouvoir à son fils, il s'agit toujours d'une remise sans reprise….

Sommes-nous en présence d'un dieu dont l'homme est le serviteur, ou un dieu dont l'homme est l'héritier" interroge M.Balmary ? Pour elle, la réponse est claire…

C'est la question ouverte par Abdennour Bidar tout au long de son œuvre : Dieu est mort ? Absent ? Il nous faut désormais, en fils, faire fructifier l' héritage qu'il nous a laissé. Encore nous faut-il le connaître, en vérité….

Alain Dupuis

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1 avril 2013 1 01 /04 /avril /2013 15:19
Henri Huysegoms Un prêtre parmi les moines bouddhistes en Thaïlande : Edmond Pezet.
Henri Huysegoms
LPC n° 21 / 2013

Lorsqu'en décembre 2008, Edmond Pezet, un prêtre français originaire du Lot, quitta ce monde, l'écrivain Gérard Bessière, qui l'avait bien connu, souligna l'importance spirituelle de cet homme méconnu :

"On conserve en France et dans l'Eglise, grâce à leurs écrits et à leurs amis, le souvenir des Pères Monchanin et Le Saux qui partirent à la rencontre de l'Hindouïsme. Edmond Pezet fut leur égal, à la rencontre du Boudddhisme, mais sa simplicité, son effacement, son apparence si ordinaire, ont fait que beaucoup sont passés à côté de lui sans voir l'être exceptionnel, le grand spirituel qu'il était, qu'il demeure."

Après son décès, nous nous sommes attelés, mon ami Pierre Liesse et moi-même, à rassembler ses lettres et écrits en vue de leur publication en un volume. Il vient de sortir de presse .(1)

Par l'étude et une vie commune avec des moines bouddhistes en Thaïlande, il a pu faire sienne l'intuition de base du Bouddha. Les valeurs religieuses qu'il a découvertes et exposées dans ses écrits peuvent constituer une précieuse contribution à une approche nouvelle et originale du message de Jésus.

Dès sa jeunesse. Pezet, comme l'appelaient ses intimes, est confronté à des situations très dures. Fils aîné de tout petits agriculteurs qui avaient eu bien de la peine à faire vivre leurs quatre enfants, il mène de front études et travail de la terre jusqu'à la fin de ses études de théologie. Quand il a quinze ans, son père est broyé par un camion devant ses yeux. En 1945, il se trouve incorporé à un corps expéditionnaire envoyé en Indochine. Son unité est engagée dans la contre-guérilla. Il se trouve le témoin impuissant de tortures commises par ses camarades de régiment sur des suspects vietminhs. Suite à cette expérience, il prend la décision de retourner à l'avenir dans cette région, comme missionnaire, pour compenser le mal qu'il a vu causer.

A la fin de l'année 1956, on le trouve dans le Nord-Est de la Thaïlande où il a été envoyé comme membre de la Société des Auxiliaires des Missions. Fidèle aux objectifs de cette société, il se met au service inconditionnel de l'évêque local, mais il se rend rapidement compte d'une pénible réalité.

Les chrétiens adhèrent à "une religion, avec un ciel de rêve, à l'eau de rose au bout, et pour y aboutir infailliblement, des 'trucs', des recettes, des cérémonies, des représentations assorties de force chiffons et fanfreluches, dont on ne voit pas bien la relation de l'un à l'autre" (in Le christianisme dans le N-E de la Thaïlande, 1966.)

Il se dit ahuri de voir la manière d'enseigner la religion aux catéchumènes: on leur demande d'assimiler, par mémorisation de questions et réponses, des affirmations dogmatiques exprimées avec des termes empruntés au sanscrit que personne ne comprend. Cet enseignement inadéquat allait de pair avec une méconnaissance du bouddhisme poussée parfois jusqu'au dédain.

"Les chrétiens ont été soigneusement déracinés de la richesse spirituelle, de l'expérience religieuse de leur race… surtout le clergé ! (tenu de 10 à 27 ans à l'écart de leur peuple). On leur a enseigné à administrer sur le modèle du curé français du siècle passé." (lettre à D., 8 juin 1958.)

Cette situation le peine profondément.

"Mon père, ma mère, mes frères, mes sœurs, mes neveux, mes nièces, mes cousins du NE du pays thaï, comme je me sens mal à l'aise dans cette religion dont on vous a accoutrés : veste étrangère et étrange, à la fois trop courte et trop longue, comme quelque chose de pas fait pour vous, dont vous vous trouvez affublés et non pas habillés." ( in Le christianisme dans le N-E de la Thaïlande, 1966)

Son évêque, auquel il ouvre son cœur ne voit aucun problème à cette situation et lui conseille de s'habituer, mais pour lui cette situation devient bientôt intenable.

En 1970, la vie de Pezet prend un tournant décisif. Il monte à Bangkok, y apprend le sanscrit et le bouddhisme au niveau universitaire et loge pendant trois ans chez un bonze qu'il aide à rédiger des introductions sur le bouddhisme pour les étrangers. Là, il découvre un monde d'une richesse spirituelle qu'il ne soupçonnait pas. Ce qu'il apprend, ce n'est pas une doctrine nouvelle présentée comme vérité absolue, car le bouddhisme ne caractérise pas ainsi ses discours, mais une "doctrine" qui s'exprime exclusivement en valeurs existentielles, destinées non à être "sues", mais vécues. Le bouddhisme, par exemple, ne traite pas de la transcendance, car il ne s'engage pas dans des débats spéculatifs. Pour celui-ci, cette transcendance ne peut être perçue que dans la profondeur de l'immanence.

Dans une lettre de cette époque, il note que son évêque l'avait mis en garde de ne pas se laisser convertir, mais il ajoute :

"Oui,'bouddhiste' je le suis, comme je suis Thaï de cœur, comme 'eux', et je ne le deviendrai pas plus… mais je sais ce que j'entends par là : et je n'en suis que plus consciemment au Christ. Je sais que la sagesse de Bouddha n'est pas hors de l'Esprit du Christ comme toute richesse spirituelle humaine… Je crois même qu'un bouddhiste chrétien doit en exploitant les intuitions de Bouddha (et de l'Inde) trouver de nouveaux trésors dans le message du Christ" (lettre à B, 14 mai 1970.)

A partir de 1972, Pezet se met à rédiger une série d'articles. Les plus représentatifs d'entre eux peuvent être trouvés dans le volume que nous présentons ici. Les articles rédigés à partir de la fin de l'année 1973 sont particulièrement signifiants, car il y parle en connaissance de cause.

Ils sont le fruit d'une vie nourrie de méditation que Pezet a menée avec les "moines de la forêt". Ceux-ci observent en toute fidélité les conseils exigeants du Bouddha. Pezet veut faire découvrir par ses écrits ce bouddhisme radical bien différent de celui que l'on trouve dans les temples richement ornés de la capitale où peuvent se rencontrer des bonzes nantis et des fidèles attachés à une piété sentimentale à fond de croyances animistes.

Fin 1976, des chrétiens lui construisent une paillotte à l'orée de leur village. Ils ont ainsi retrouvé une pratique traditionnelle d'accueil d'un moine de la forêt.

"Voilà qu'il m'est arrivé ce que je n'osais vraiment pas espérer. […] C'est inouï qu'ils aient ainsi retrouvé l'atavisme bouddhiste (que je croyais à jamais perdu pour eux) de la communauté des fidèles 'maîtres de maison' qui fondent eux-mêmes 'leur' monastère pour un moine de leur choix, qui a accepté leur invitation, et qui devient 'leu' moine, en attendant que viennent des volontaires comme disciples former la communauté monastique." (in Le christianisme dans le N-E de la Thaïlande, 1966.)

Pezet considérait, comme condition d'une Eglise thaïlandaise bien enracinée et attrayante pour leurs compatriotes, une reconnaissance de l'importance d'une vie contemplative. Mais quand il mena une telle vie, il ne trouva pas de compréhension de la part de ses supérieurs. Finalement, c'est le cardinal de Bangkok qui lui signifie un "cessat". Il n'a plus qu'à quitter le pays. A partir de 1989, il mène une vie rude et dépouillée de curé dans un village de sa région d'origine et, en 2004, se retire dans une maison de retraite.

Dégageons à présent les grandes lignes de la voie bouddhiste telles que Pezet les a présentées dans ses écrits et qu'on peut trouver dans le livre. Il s'attache d'abord à dissiper les malentendus et faire pressentir à quel enrichissement peut contribuer cette voie pour raffermir notre fidélité à la voie de Jésus.

Beaucoup qualifient souvent le bouddhisme de sagesse et non de religion, car on n'y affirme pas l'existence d'un Être supérieur. Pezet explique que les bouddhistes refusent le terme de religion pour qualifier le bouddhisme car ils voient ce qui s'enseigne dans les autres religions: des "vérités" qu'il "faut" croire, "un Dieu, que l'auditeur comprend comme individualisé avec un psychisme comme le nôtre, et une âme qui peut se détacher du corps, en emportant le psychisme" […] Cela ne peut que [leur] faire l'effet d'un retour à la religion populaire qui 'sait des choses'" (in Le bouddhisme est-il une religion ?, inédit, 1971.)

Pour le bouddhiste qui connaît la "doctrine", les discours sur Dieu relèvent de l'anthropomorphisme, un procédé de langage, peut-être utile comme accessoire pédagogique avec des débutants, mais ne touchant pas à l'essentiel. Ne pas affirmer l'existence de Dieu, ni évoquer la "Source de notre être", par exemple, peut nous sembler faire preuve de matérialisme, mais Pezet nous met en garde :

"Remarque de départ : non religieux n'équivaut pas à irreligieux ; non théiste n'équivaut pas à athée ; non religieux, ou non théiste, n'équivalent pas à matérialiste. La Voie de réalisation spirituelle du Bouddha n'est pas théiste : cela est affirmé assez explicitement pour que personne n'en doute. [Elle] refuse d'objectiver le point d'arrivée de la Voie, ou ce qui est rejoint au terme de la Voie. La Voie est définie, non par l'objet poursuivi, mais par la qualité de l'existentiel qui est vécu. […]. Le problème n'est pas: quel est ou qui est l'Être Absolu à rejoindre? Mais quelle est l'attitude absolue, l'attitude intérieure suprême? Et il la définit comme la non-absolutisation du soi, la désappropriation de soi : l'attitude idéale, l'attitude "correcte" de l'homme est: Kénosis, renoncement !" (in Place du monachisme chrétien dans l'Église en Thaïlande, 1974.)

Celui qui tente de définir l'existence d'un Être Suprême pose cet Être comme un objet en face d'un moi. Or, le bouddhisme dénonce ce dualisme. L'absolu ne peut être posé comme objet et le moi qu'on affirme est illusoire. Une autre précision importante est nécessaire. Le bouddhisme, en parlant du "non-soi", ne nie pas la personnalité.

"Le bouddhisme le plus radical, non théiste,'Voie du Non Soi', du 'Vide', qui paraît évacuer toute valeur 'personnelle', au moins théoriquement, en fait ne vise à 'vider' que l'attachement, indu, égocentrique, à son propre 'soi' individuel, particulier, érigé en valeur absolue. Les valeurs de ce que nous appelons 'la personne' sont désignées comme 'Non Soi'. Ce n'est pas à entendre comme la négation ou le reniement de 'Soi' mais c'est la conversion du soi individuel, son retournement. C'est la négation de l'égocentrisme, la kénose, le 'Vide', (An-Atta)." (in Les religions… celles des autres et la nôtre, 1992.)

Une méditation pratiquée comme dialogue devrait pouvoir déboucher dans la contemplation. Elle seule permet de dépasser une vue dualiste de la réalité. Ce n'est que par la pratique fidèle d'une méditation qui ne s'attache à aucune pensée, même la plus noble, qu'on peut découvrir la réalité nue dans son mystère. C'est à cet approfondissement dans l'intériorité que devrait aboutir le dialogue avec un Tu, suprême interlocuteur du je.

Cette voie de l'immanence, Saint Augustin l'appelait "Dieu en moi plus moi-même que moi". Devenu un avec le fond de son être, on peut revenir, comme Moïse, de sa "nuée d'inconnaissance", transfiguré à son insu.

"Le spirituel a assisté, stupéfait, à un dévoilement. Il lui a été donné de voir, soudain, la vérité (le sens) des choses de la Vie. Après cela, on ne peut plus être comme avant. Et pourtant, si. Tout est pareil, car le 'spirituel' n'est pas un être à part […] L'Absolu garde son mystère entier. Ce qu'il donne de voir, c'est le sens des choses, leur Sens Ultime, leur Vérité Ultime pour nous. C'est le Sens de l'Absolu vécu par nous. Faire l'Absolu dans notre vie, c'est cela la Voie. […] C'est déjà vivre le Divin, dans son reflet existentiel vécu par nous en imitation, qui est participation ; c'est tout ce qui peut être réalisé maintenant. Mais n'est-ce pas déjà assez? […] Quel que soit le mot employé pour dire l'Indicible, l'Indicible n'est pas dit. Au-dessus de tout nom ! Sachant cela, il n'est pas illégitime de parler comme la Bible ou le Christ lui-même, anthropomorphiquement, de Dieu, si c'est humblement, sans présomption, conscients de nos limites. La foi est toujours humble ; c'est la spéculation rationnelle qui est en perpétuelle tentation, sinon tentative, de ne pas l'être" (in Le bouddhisme est-il une religion ?, inédit, 1971.)

Cette dernière citation montre bien à quel point le bouddhisme peut nous aider à nous libérer de notre tendance à absolutiser nos vues. Les croyances profanent le mystère de l'ultime. La purification, le renoncement à soi auquel invitent les bouddhistes peut nous faire percevoir le réel dé-voilé, présent dans la nudité de son mystère, et mener à une fidélité plus humble à la voie tracée par Jésus pour accomplir notre humanité. C'est à cela que nous invite le livre.

Henri Huysegoms

(1) Edmond Pezet, un prêtre parmi les moines bouddhistes en Thaïlande, Bruxelles, Société des Auxiliaires des Missions, 2012, 373 pages. Prix : 20 € + frais de port (4,42 € pour la Belgique, 11,07 € pour l'Europe et 17,65 € pour le reste du monde) au compte BE35 2100 9398 1837 de la SAM asbl, chaussée de Waterloo, 244, B 1040 Bruxelles. (Code IBAN BE35 2100 9398 1837, BIC : GEBABEBB). Hors Europe, paiement possible par Paypal. Pour toute commande, s'adresser à la SAM (samasbl@skynet.be) et préciser s'il s'agit de la version française ou anglaise. Tél : +32(0)2.5272323. Fax : +32(0)02.5377120. Voir d'autres écrits d' Edmond Pezet sur le site : www.Edmondpezet.org (retour)
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1 janvier 2013 2 01 /01 /janvier /2013 14:48
Croyants et incroyants : qui êtes-vous ? (1)
Guy Luzsénszky(2)
LPC n° 20 / 2012

Une constatation s’impose avant tout : le clivage entre les deux camps s’est beaucoup estompé aujourd’hui. Du moins chez ceux qui ne sont plus les inconditionnels des appareils religieux. On ne sait plus très bien ce que veut dire "croyants" : croyants à quoi ? à qui ? sûrs de leur affaire ?

Essayons quand même de cerner l’attitude "croyante" : à quel vécu répond-elle ?

Ceux qui disent croire se réfèrent "à de l’invisible auquel ils se sentent reliés (…) (ils) ne se contentent pas de ce qu’ils voient et entendent. Ils essaient de faire attention à ce qui est le plus profond dans leur vie, mais qui ne saute pas aux yeux. Ils sont persuadés qu’il y a, dans l’existence, beaucoup plus que ce que l’on perçoit tous les jours. Pour eux, une part du réel ne se fait pas voir, mais n’en existe pas moins. Et l’on peut, dans la vie quotidienne, entrer en relation avec cette part secrète." (Comment sait-on qu’on a la foi ? – Centurion, 1991.)

Mais nous voilà piégés : beaucoup d’"incroyants" se reconnaîtraient dans ce portrait. Où est la différence ?

Essayons une piste : la différence entre croyants et incroyants serait dans l’objet de la croyance, de la foi. Cet "invisible", pour le croyant, se nomme "Dieu" ; l’incroyant le rejette.

La piste a été opératoire autrefois. Mais cela fait déjà un certain temps que la question : "Croyez-vous en Dieu ?" a fait place à une autre : "En quel Dieu croyez-vous ?". Et lui fait pendant celle-ci : "Vous, l’incroyant, de quel Dieu êtes-vous athée ?". C’est que "Dieu" est devenu le supermarché du religieux : chacun y trouve ce qu’il veut. Tant que les églises étaient universellement reconnues comme les professionnels de la foi, c’était clair : "Dieu" était défini par elles et l’on prenait position par rapport à ce Dieu. Mais cette compétence des églises est contestée de plus en plus, ce qui augmente la foule des croyants "nomades", hors les murs et hors des bercails.

Un autre fait, celui-ci aussi de plus en plus fréquent, atténue le clivage : des croyants qui ne savent plus bien où ils en sont. La frontière entre "croire" et "douter" est devenue une passoire ! Un personnage aussi officiel que le préfet de la Congrégation romaine de la Doctrine reconnaît qu’aujourd’hui la foi n’est possible que sur un "océan de doutes". Et j’ai entendu un grand croyant dire qu’aujourd’hui, croire en Dieu frisait l’héroïsme, car toutes les représentations que nous avions de lui et de ses rapports avec notre monde sont devenues inopérantes et Dieu est "incroyable".

Dans le camp adverse, cela ne va pas mieux : des scientifiques confessent qu’ils se débattent de toutes leurs forces contre la "tentation" de croire, il y en a même qui y succombent ! "Je ne peux pas admettre", dit Jean Rostand", qu’un "Être" ait créé tout cela et, d’autre part, j’ai peine à admettre que cela se soit fait seul, par la seule vertu du hasard. Alors je suis écartelé." (Croyance et raison, par Guy Lazothes, Centurion, 1991). Entre ceux qui sont subjugués par la stupéfiante machinerie de l’univers et les autres qui en relèvent les ratés, les incohérences, les gaspillages, le débat est loin d’être clos.

Tentons une autre approche : d’où vient la foi ? Quelle est son origine ? Pour les uns, c’était une intuition, le sentiment qu’il y a quelque chose d’autre que le visible ; l’impression d’être "habité". Pour d’autres, c’était le raisonnement : la décision d’adhérer au Réel, de prendre en compte l’invisible a été l’aboutissement d’une réflexion.

Mais là, aujourd’hui, beaucoup restent à mi-chemin : ils optent pour l’hypothèse "Dieu", comme celle qui, tout compte fait, leur paraît la plus raisonnable, mais continuent à être harcelés par tout ce qui la contredit : des "croyants" peu fiables, dont on ne sait pas bien de quel camp ils sont de fait…

Pour être complet, il faut mentionner aussi les "croyants" par tradition, du fait de l’éducation reçue et jamais mise en question : une "foi" qui est plutôt une idéologie dans laquelle on évolue à l’aise. Pourquoi se poser des questions difficiles, puisque cela fonctionne bien ? "Croyants", ceux-là ?

Je crois de plus en plus qu’il nous faut prendre nos distances envers tout cet héritage et reprendre, à nouveaux frais, la réflexion sur Dieu.

Nous sommes encore hantés par une image de Dieu qu’en a donnée l’interprétation traditionnelle de l’Ancien Testament. Pour beaucoup d’entre nous, elle a bercé notre enfance et peut-être même au-delà. Un jour, il a fallu en faire le deuil : manifestement, ce bon Père, aux menus soins près de nous, arrangeant nos affaires et écartant les pierres du chemin de ses fidèles, ce super PDG enfin, tirant toutes les ficelles, non, cela ne colle pas, c’est contredit par l’expérience quotidienne. Mais c’était dur d’y renoncer ! C’est dur de se retrouver seul face à l’existence, ses problèmes, ses risques ; de courir l’aventure "sans filet", sans pouvoir se dire que de toute façon, Quelqu’un nous repêchera ! C’était dur de ne plus avoir de Répondant à toutes ces questions qui tourmentent l’Homo sapiens depuis qu’il se sait mortel, questions auxquelles les religions ont apporté des réponses apaisantes. Dietrich Bonhoefer, ce pasteur luthérien, lorsqu’il attendait en prison d’être exécuté par les nazis, a compris que "de par la volonté de Dieu, il nous faut vivre sans Dieu dans ce monde". Les églises se sont bien gardées de lui faire de la publicité et elles prodiguent leurs faveurs aux groupes où l’on prie, chante et met de côté les questions troublantes… Le Dieu-supermarché est bien achalandé en marchandises alléchantes, l’on vous promet de douces émotions, des illuminations, de la "connaissance", et tout cela à des prix à la portée de tous !

Mais nous avons aussi, à côté du Dieu de la dévotion et pour en corriger les naïvetés, "le Dieu des philosophes".

Je crains qu’il ne soit en crise, lui aussi. Il est tributaire des catégories qui servaient aux penseurs grecs pour comprendre l’univers ; or, cette vision du monde ne tient plus devant les acquis de la science. Platon et Aristote pouvaient encore élaborer une idée du Créateur à partir de ce qu’ils savaient du cosmos ; mais celui-ci s’est révélé très différent de ce qu’il leur paraissait. Et ce que nous en savons et pressentons aujourd’hui, est plutôt fait pour décourager les prétentions de la raison. L’univers est devenu "impensable" et rend problématiques les tentatives de projections qui auraient pour objet d’en découvrir la Cause et l’explication ultime.

Pour finir, voilà ce qui, souvent, rapproche croyants et incroyants : dans les deux camps, malgré les convictions différentes, on se sent proches quand il s’agit des orientations fondamentales de l’existence. Chez les plus lucides, les plus exigeants, un instinct sûr dicte comment il faut vivre pour être digne du nom d’"homme". Marcel Légaut avait-il raison, quand il disait, à la fin de sa vie : "Il ne faut plus parler de Dieu, il faut parler de l’homme !" ? On avait prétendu déterminer ce que devait être l’homme et le sens de sa vie, à partir de Dieu. Or, il semble bien que Dieu, s’il existe, est muet. Ceux qui parlaient en son nom ne sont plus crédibles. C’est là un progrès de l’humanité, un acquis auquel l’histoire ne connaît rien de comparable ; un point de non retour. Oui, l’homme est désormais seul. Dieu reste bien la question qui nous hante, mais, de toute évidence, il nous laisse à nos ressources. Situation peu confortable, voire angoissante, mais on ne peut y échapper, il faut en accepter tous les risques. Nous sommes acculés à être rigoureux, lucides, courageux, pour préciser les pressentiments qui surgissent de nos profondeurs, concernant ce que nous sommes et avons à devenir. Labeur de l’esprit, qui avance pas à pas, à mesure que le vécu ratifie ses acquis ; c’est la mobilisation de la totalité de l’homme, de ses multiples ressources, qui permet d’espérer progresser vers la plénitude de l’humain.

Cette plénitude requiert, il semble bien, de laisser un espace pour ce qui dépasse l’homme. Indéfinissable, imbriqué dans le quotidien et dans l’activité diverse de l’homme, tout en étant quelque chose de plus. Espace que nous garderons jalousement, interdisant à quiconque de s’y installer. La tentation est de toujours : c’est la peur du vide ! Théologies et mythologies fleurissent. Je me retourne avec un respect fraternel vers ces tentatives, même les plus aberrantes. Tout cet effort pour percer le mystère, cette inquiétude inlassable, cette insatisfaction du visible et du tangible est souverainement respectable. Puis il y a les intuitions fulgurantes des génies du spirituel. Ont-ils parlé de l’homme quand ils croyaient parler de Dieu ? Ou cela revient-il au même ? Avons-nous un autre chemin vers Dieu que le chemin de l’homme ?

Croyants, incroyants : je m’inquiète peu de ce que vous pensez. Sur ce qui dépasse notre monde, toute parole n’est que babil d’enfant. Ce qui m’intéresse, c’est ce que vous vivez. Qu’est-ce qui vous fait vivre, où surgit l’humain dans votre vie ? J’y devinerai ce que peut-être un jour j’oserai de nouveau appeler Dieu.

Guy Luzsénszky

(1) publié dans "Croyance, incroyance" - Rencontre avec Jean Sulivan N°7/1993 (retour)
(2) Guy Luzsénszky. Membre de la Communion de Boquen. Auteur de " Boquen, chronique d’un espoir" (Éd.Stock). À partir de 1964, sous l'impulsion de Bernard Besret relayé par Guy Luzsénszky, se vit une expérience originale partagée par un grand nombre de personnes : la Communion de Boquen qui vise tout particulièrement l'objectif de permettre aux laïcs de s'investir en toute responsabilité dans le fonctionnement et les orientations de la Communion. En 1976, l'épiscopat et l'ordre cistercien mettent un terme à cette expérience en installant dans les lieux les sœurs de Bethléem à vocation érémitique. La Communion de Boquen devient nomade. Guy Luzsénszky choisit de partager avec elle ce chemin jusqu'en 1978, où à Poulancre elle trouve un lieu qui favorise le vivre ensemble. Auteur aussi de : "Quand on a fait tant de chemin ; propos d'un moine de plein vent" (Éd L'Harmattan 2001) (retour)
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1 octobre 2012 1 01 /10 /octobre /2012 14:24
Une foi… non religieuse.
Marc Dandoy
LPC n° 19 / 2012

Il nous semble que, pour être fidèle au message libérateur de l’homme Jésus, le christianisme doit (re)devenir non religieux. Paradoxe ? Peut-être pas !!!

Beaucoup préfèrent aujourd’hui parler du christianisme en termes de "foi". Mais cela change-t-il quelque chose ? Cela dépend de ce que l’on met sous les mots. Ce que l’on sait, c’est que le mot "foi" dérive de la racine hébraïque émouna. Cette racine émouna - qui nous a donné le mot "amen" - évoque quelque chose de solide, quelque chose de bien enraciné, bien ancré. Le mot "pieu" (au sens de "piquet") est ainsi associé à ce terme. Et un piquet, pour un hébreu nomade vivant parfois ou souvent dans le désert, c’est vital : le "pieu", c’est ce qui fait tenir la tente face aux vents du désert ; grâce aux "pieux", la tente résiste. Et la foi est de cet ordre : un ancrage, quelque chose qui, malgré les tempêtes, nous maintient en vie et nous permet de résister.

Le christianisme n’a donc rien d’une "religion" construite sur des dogmes et des doctrines et qui se maintiendrait grâce au carcan d’institutions pesantes et paralysantes.

La foi, c’est "tout simplement" une "bonne nouvelle" (sens du mot "évangile") qui nous permet de tenir le coup. La foi en l’Homme Jésus est bien une sagesse, une philosophie de vie, une manière d’être et surtout une manière d’agir, une "praxis" comme l’est d’ailleurs aussi le judaïsme. La foi n’est donc ni de l’ordre du contraignant, ni du moralisant, ni du culpabilisant que présentent certains types de religiosités dites chrétiennes ; la foi, par contre, est découverte du souffle et de la dynamique d’une bonne nouvelle libérante et libératrice. La foi n’est donc ni une "croyance" ni un "savoir", fût-il sur "Dieu ! "

Un collègue français, Pierre-Yves Ruff, écrivait : "Depuis toujours, la foi est le contraire des certitudes. Quand je sais quelque chose, je n’ai pas besoin de le croire. Si j’en suis absolument certain, je ne ressens pas la nécessité d’un acte de confiance. Je sais : cela suffit. Ce n’est que lorsque je ne sais pas qu’un mouvement de foi devient possible… ou superflu (…). Le seul Dieu qui m’importe est celui que j’ai rencontré. Il n’est pas dramatique qu’il ne ressemble pas toujours à ce qu’on dit de lui. Si demain je le découvre différent de ce que je suppose, je changerai immédiatement d’avis. Mais il est clair que ce que je perçois de lui aujourd’hui m’éloigne des discours les plus classiques. Ceux-là me parlent d’un dieu que je trouve bizarre, pour ne pas dire caractériel (…). Ils me paraissent faire de Jésus une idole chrétienne".

Voilà ma crainte : je crains que la "religion" n'enferme, n'emprisonne, ne détermine, ne définisse, ne fixe, ne clôture…Voilà mon espérance : que la foi ouvre et s’ouvre, libère, respire, voyage, vagabonde, cherche… et cherche encore.

Marc Dandoy

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1 octobre 2012 1 01 /10 /octobre /2012 14:18
Herman Van den Meersschaut Le doute qui fait mourir.
Herman Van den Meersschaut
LPC n° 19 / 2012

"Douter, c’est naître" nous dit Christiane. Vous en doutez ? Parfois ? Comme moi, sans doute. Car, pour moi, il n’y a pas de doute que, parfois, douter fait mourir.

Le dictionnaire nous apprend que douter c’est :

  1. L’état d’incertitude de la réalité d’un fait, de l’exactitude d’une déclaration, de la conduite à suivre.
  2. Un manque de confiance dans la sincérité de quelqu’un, dans la réalisation de quelque chose, un soupçon, la méfiance.

L’ignorance et l’incertitude excitent notre fabuleux désir de comprendre, de connaître, de vérifier, de dominer la réalité objective de notre monde.

Tout au long de sa lente sortie de l’animalité et de l’émergence de sa conscience, l’homme a sans cesse essayé de mettre de l’ordre dans son univers en nommant les choses, les êtres et les forces obscures ; en les classant, les apprivoisant, afin de calmer son angoisse devant cet univers qu’il ne maîtrisait pas et qu’il percevait souvent comme un immense chaos. Le progrès n’a donc été possible que par une continuelle remise en question de ses connaissances. Dans ce cas, douter c’est naître, sans aucun doute.

Comme le suggère la définition, le doute est inévitablement lié au choix. Le récit des tentations de Jésus en est une bonne illustration. Il présente, en un tableau de trois séquences, les choix essentiels que tout humain doit faire dans sa vie.

En ce qui me concerne, il se fait que, par héritage et par choix personnel, je me trouve engagé dans la Voie proposée par Jésus de Nazareth. "Cette voie est, dans toute son exigence, la voie que je suis invité à mon tour à inventer, malgré mes limites et mes faiblesses, à ma manière, dans ma culture, en ce monde, aujourd’hui." (André Hannaert LPC n°110/2001)

Comme pour André, il y a là, pour moi aussi, une certitude.

Mais c’est là que, pourtant, peut s’insinuer le doute qui fait mourir.

Il ne s’agit pas ici de douter de tel ou tel dogme ou fait historique, mais de l’essence même de la Voie évangélique. Il s’agit d’une méfiance à l’égard de ce qui fait le centre de la vie et de l’enseignement de Jésus : l’amour. Amour-Agapè bien sûr, et non Eros ; lequel, avec Argent et Pouvoir, apparaissent aujourd’hui comme les idoles dominantes. Toutes trois nous poussent, par n’importe quels moyens, à la satisfaction immédiate de nos désirs personnels. Très vite, c’est la loi de la jungle.

Par contre, les exigences de l'amour vécu par Jésus sont d'un tout autre ordre : respect, justice, partage, miséricorde, dialogue, pardon, mais aussi….amour de l'ennemi ?!

Et c’est ici que, bien souvent, nous calons devant la difficulté. Nous doutons de l'efficacité, des résultats de cet engagement radical. Nous redoutons les risques. Nous avons peur d’être moqués, dupés, exploités, écrasés… et alors, plutôt que d’être écrasés… trop souvent nous écrasons !

"Je ne comprends pas ce que je fais : car je ne fais pas ce que je voudrais faire, mais je fais ce que je déteste.(..) En effet, quoique le désir de faire le bien existe en moi, je suis pourtant incapable de l’accomplir. Je ne fais pas le bien que je veux, mais je fais le mal que je ne veux pas (…) Au fond de moi-même je prends plaisir à la loi de Dieu. Mais je trouve dans mon être une autre loi qui combat celle qu’approuve ma raison." (Romains, chap.7, 14 à 25)

Paul exprime si bien cette confusion que, comme vous sans doute, j’ai maintes fois vécue comme un écartèlement, une dualité crucifiante. Que celui qui ne l’a jamais connue me jette la première pierre ! Il nous est arrivé à tous de douter de l’amour et de lui préférer nos intérêts égoïstes. Douter de l’amour, c’est surtout, je pense, refuser de croire, voire nier qu’il est la seule option vraiment humaine et humanisante pour tous nos problèmes de coexistence en ce monde.

L’actualité récente fourmille d’exemples où les solutions humanisantes nous sont connues et où, malgré tout, nous nous enfonçons tête baissée dans l’erreur et le mépris de l’humain : le conflit israëlo-palestinien, la Syrie, l'Afghanistan, le capitalisme débridé et la crise qu'il provoque, nos problèmes communautaires belges, l'immigration, etc.

Mais, dans notre vie sociale et familiale également, trop souvent les démarches de dialogue et de pardon ne sont même plus envisagées et la rupture est souvent la seule solution retenue.

Ce doute-là est destructeur. Il fait mourir l'humain en l'homme.

"Notre raison a foutu le camp, il n’en reste que les calculettes" nous dit sévèrement Maurice Bellet.

Il est vrai que la société néolibérale qui se développe sous nos yeux ne nous pousse pas à l’optimisme. Mais ma foi, ma confiance en Jésus, pour moi, modèle d'humanité, me pousse à croire en l’homme, en nous-mêmes, capables malgré nos faiblesses, de tant de grandeur et d’humanité !

Habités et animés par l’amour, nous pouvons nous sauver de nos enfers, c’est ma seconde certitude.

"Que reste-t-il quand il ne reste rien ?" dit encore M. Bellet : "C'est cet entre nous qui nous fait humains les uns aux autres. Mais ce n’est pas un reste ! C’est l’amour, la prodigieuse aurore de l’humanité, la parole vive, qui est aussi bien chair, action, pensée, où chacun peut habiter, délié des horreurs infernales, et peut dire "je" dans l’accueil du proche, l’accueil qu’il donne et qui lui est donné. Car cela, c’est l’espace du don… Après tout, l’humanité est si jeune, nous ne sommes peut-être qu’au début de l’invention de l’amour." (1)

Herman Van den Meersschaut

(1) "Christ à venir" Maurice Bellet dans la revue Études de décembre 2000. (retour)
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1 octobre 2012 1 01 /10 /octobre /2012 14:00
John Shelby Spong La foi du charbonnier. (1)
John Shelby Spong (2)
LPC n° 19 / 2012

Question :

Ma question concerne les chrétiens qui n'ont pas la capacité intellectuelle ou la force de caractère de supporter votre enseignement. À tort ou à raison la "foi du charbonnier" les soutient et nombreux sont ceux qui seraient profondément déstabilisés s'ils savaient que vous émettez des doutes au sujet de la naissance miraculeuse de Jésus et de sa résurrection corporelle.

Faut-il se garder de mettre leurs idées en question ou un peu d'esprit fraternel oblige-t-il à des affirmations moins radicales ?

Réponse :

On pose fréquemment la question dont vous parlez. À mon avis, elle est pleine de sous-entendus.

Êtes-vous réellement préoccupé par ceux dont la "foi du charbonnier" pourrait être déstabilisée par les connaissances théologiques ? Je constate que cette question est fréquemment posée par ceux qui se trouvent eux-mêmes déstabilisés et projettent le problème sur les autres.

Pensez-vous réellement qu’il faudrait éviter de trop rechercher la vérité pour protéger ceux qui ne sont pas capables de la comprendre ? Cela ne transforme-t-il pas un peu la religion en opium du peuple ?

S’il fallait vraiment éviter la vérité dans l’Église, pour protéger ceux qui pourraient ne rien comprendre ou ceux qui n’ont, comme vous dites, que la "foi du charbonnier", ne serions-nous pas dans une Église totalitaire ? Cela ne serait-il pas une sorte de censure proposant une sécurité intellectuelle à ceux qui ne peuvent pas affronter la vérité ? Trouve-t-on une telle attitude dans d’autres disciplines du savoir humain ? La religion est-elle encore vertueuse lorsqu’elle se conduit d’une manière que, dans d'autres domaines, tout le monde critiquerait ?

La recherche de la vérité n’est jamais imposée à personne par la force. Ce serait d’ailleurs tout à fait étranger à la pensée libérale. Les seuls qui s’efforcent d’imposer leurs idées aux autres, ce semble être les protestants évangéliques et les catholiques conservateurs, qui croient posséder la vérité immuable de Dieu.

Les chrétiens se doivent d’aimer "les plus petits parmi leurs frères et leurs sœurs". Vouloir les protéger d’une vérité inconfortable n’est pas seulement paternaliste, comme vous semblez le suggérer, c'est aussi humiliant et déshumanisant.

Enfin, je me souviens d’un de mes professeurs qui disait "tout Dieu qui peut être tué doit l’être". J’ajouterais que toute foi qui peut être déstabilisée doit l’être. Un Dieu ou une foi qui doit être protégé et soutenu est déjà mort depuis longtemps. On n’a pas besoin de défendre un Dieu vivant. Seuls les Dieux morts demandent à être protégés !

John Shelby Spong

(1) Sur le site "Protestant dans la ville"- traduction Gilles Castelnau (retour)
(2) 1John Shelby Spong est évêque épiscopalien émérite de Newar (New York). Il n'élabore pas une pensée théologique personnelle ou nouvelle. Il se contente de présenter, de manière précise et interpellante, les conceptions émises depuis plusieurs décennies par les théologiens libéraux et il rejoint en général ce qu'une bonne partie des gens pensent plus ou moins secrètement (retour)
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1 octobre 2012 1 01 /10 /octobre /2012 13:47
La conversion est-elle un changement radical ?
Claire Ly (1)
LPC n° 19 / 2012

Cette question se trouve toujours présente dans ma conscience. Elle est presque incongrue pour celle qui était bouddhiste, qui est maintenant chrétienne et catholique depuis plus de vingt ans.

Pour la plupart des gens, si on a choisi de changer d'affiliation, c'est évident que la tradition chrétienne est meilleure que la tradition bouddhiste. Personnellement, je n'adhère pas totalement à cette évidence. Il y a toujours de bonnes gens qui s'empressent de me rassurer avec beaucoup de conviction en me faisant comprendre qu'avant mon baptême, je n'étais rien, et qu'après je suis devenue quelqu'un de convenable. En vérité, la chrétienne que je suis aujourd'hui n'arrive pas à dédaigner ou mépriser la bouddhiste d'hier… Certaines personnes voient cela comme preuve du changement radical qui s'est opéré en moi : je suis devenue bonne et charitable !!!...

Ces personnes ne voient la conversion que comme changement d'affiliation, de tradition, de religion ; la conversion qui plaît tant aux " religieux " de toutes traditions confondues ; la conversion qui rassure la communauté d'accueil du " bien fondé " de ses croyances, de ses rites, de ses soi-disant vérités...

Mais cette conversion-là ne serait qu'une parenthèse dans mon histoire personnelle, si elle n'était que le changement de tradition, le choix d'une religion, le passage d'une voie à une autre… Si décisive soit-elle, cette conversion ne serait alors qu'un moment furtif, fugitif, illusoire dans la durée de mon identité...

Je ne vois pas la conversion comme un changement radical, mais comme un parcours, un itinéraire à la recherche d'une identité ouverte… la conversion comme un effort quotidien de se construire… Cette étape de la construction identitaire est très longue à se mettre en place, très difficile à vivre. Je suis beaucoup moins à l'aise pour en parler parce qu'elle n'a rien de sensationnel. Elle ne constitue pas un événement en soi, elle se fond même dans la grisaille de ma vie de chaque jour.

Elle résulte d'un dialogue respectueux et patient entre la bouddhiste et la chrétienne. Après vingt- deux ans de vie dans l'Eglise catholique de France, j'essaie de mettre des mots sur ce dialogue entre les deux traditions en moi, dialogue que je peux qualifier d'intra-religieux, selon la définition donnée par Raymond Pannikar. Ce dialogue se produit quand deux traditions religieuses se rencontrent dans une même et unique personne.

La conversion comme dialogue intra-religieux...

Avec honnêteté, j'avoue que ce dialogue ne s'est pas installé d'emblée dans ma conscience, dès les premiers temps de mon baptême. Humainement, quand on arrive dans une nouvelle communauté, on se laisse plus ou moins accaparer par elle ; parce qu'on se sent flatté par l'accueil, on voudrait bien faire des choses, donner une bonne image de soi, on se laisse ainsi coller des étiquettes… La communauté d'accueil est contente de montrer les convertis, " leurs convertis "… J'en suis arrivée ainsi à ne voir ma conversion que par le "miroir fabriqué par la communauté catholique de France ". Ce temps euphorique n'a pas duré...

Très vite, mon éducation bouddhique m'a permis de prendre conscience de l'image déformée qui ne collait plus avec ma vraie personnalité. Ce recul a été possible grâce à l'éducation au détachement transmise dès mon plus jeune âge par mon père, bouddhiste convaincu, et mon parrain, le vénérable supérieur des bonzes de la pagode de ma ville natale. L'éclatement du miroir a créé un grand désenchantement dans mon parcours de néophyte. Il correspondait avec une nuit de doute terrible dans la foi en Jésus-Christ. J'ai été très désarçonnée par le fait de retrouver dans le christianisme ce que je reprochais au bouddhisme : le fatalisme, le moralisme...

Pour tenter de recoller les morceaux éclatés, j'ai entrepris de mettre par écrit le récit de mon chemin de recherche identitaire. Ce récit a été publié en 2002, sous le titre de " Revenue de l'enfer " par les éditions de l'Atelier. Cet ouvrage est la première pierre posée dans ma construction identitaire. Car ce récit m'a permis de prendre pleinement conscience d'un désir profond de dialogue entre la bouddhiste et la chrétienne qui se côtoient sur mon chemin de recherche identitaire. Je fais l'expérience d'un dialogue inaugural qui s'affine au fil du temps. Tout se passe comme si le récit de l'irruption de Dieu tout Autre dans ma vie est conditionné à jamais, au fond de moi, par le dialogue entre les deux traditions. Il m'entraîne sur un chemin très contraignant où les deuils et les joies des dévoilements successifs s'entremêlent comme le bon grain et l'ivraie...

Le regard critique, moqueur même, de la bouddhiste a fait voler en éclats un miroir acquis trop vite par un apprentissage mal réfléchi sur la foi chrétienne. Cet éclatement m'a empêchée de basculer complètement dans ce que Xavier Thévenot appelle "la conversion idole ". L'idole, on le sait, est comme un miroir des rêves de toute-puissance pseudo-divine de l'homme, miroir fabriqué par l'homme lui-même dans son aveuglement.(…) Aussi l'attachement idolâtrique d'un chrétien à sa conversion, loin de le renvoyer, comme le fait l'icône, à l'altérité de Dieu perçue à travers la consistance propre de l'ordre humain, le conduit-il à être plus attaché à son " expérience de Dieu " qu'à Dieu lui-même. (Xavier Thévenot, Ethique et vie spirituelle, p. 284).

La première des quatre nobles vérités enseignée par Bouddha Sâkyamuni, concernant l'Impermanence et l'Illusion possible de tout concept humain, a tellement structuré ma conception des choses, qu'elle va jouer le rôle de gardienne pour m'empêcher de basculer entièrement dans "l'illusion religieuse". Mon expérience de Dieu a été certes déterminante dans mon choix de changement d'affiliation. Mais au fil du temps, cette expérience se révèle simplement comme un événement qui inaugure une voie nouvelle dans ma construction personnelle. Elle ne limite nullement mon parcours à elle et elle seule… Je dois être capable d'accueillir d'autres nouveautés telles que le dialogue avec ma tradition d'origine. Ce dialogue est enrichissant car il est dialogue entre deux cultures, orientale et occidentale. J'ai en effet reçu la tradition bouddhique dans la culture khmère du Cambodge et j'apprends à marcher à la suite de Jésus-Christ dans la culture occidentale, française, marquée par le cartésianisme.

J'ai l'habitude de me présenter comme une chrétienne catholique venue du bouddhisme. C'est ma façon de dire mon identité de disciple de Jésus-Christ, sans pour autant renier ma tradition d'origine. Le bouddhisme reste une cohérence dense qui a des valeurs propres, mais très différentes de celles de la cohérence chrétienne. C'est de cette différence même que je tire la richesse spirituelle qui me permet d’entrer en vérité dans l'Alliance offerte par le Dieu de Jésus-Christ. Je peux dire en toute simplicité que, depuis mon baptême, la bouddhiste que j'étais n'est pas morte. Elle continue à accompagner la chrétienne catholique que je suis, avec ses questionnements et sa sagesse. Personnellement, je vis ma conversion non pas comme une rupture ou un commencement nouveau, mais comme un cheminement sur la route de l'Alliance.

La bouddhiste est l'autre de moi, tout en restant ma compagne de route. Elle et moi, nous parcourons le chemin spirituel de la foi chrétienne en échangeant nos points de vue, nos certitudes, nos espérances, nos réussites comme nos échecs. Curieusement, sur ce chemin, à travers nos échanges, la chrétienne vit souvent la présence d'un Autre, cet Étranger qui vient se joindre aux deux compagnons sur le chemin d'Emmaüs. En dialoguant avec la bouddhiste, sur mon cheminement vers le Dieu Père, je fais l'expérience d'un Autre qui vient marcher avec nous. Sur la route d'Emmaüs, Cléophas et son compagnon reconnurent le Seigneur à la fraction du pain. Le pain est la nourriture qui nous fait vivre, qui nous ramène à l'essentiel. Entre la bouddhiste et la chrétienne, l'essentiel se trouve dans la recherche de sens, la recherche d'un ailleurs qui coupe le cycle du Samsara pour l'une, qui ouvre le tombeau pour l'autre… Et quand le soir approche et le jour baisse, lasses de la marche, nous nous reposons dans le silence d'une auberge : la catholique se dit que l'Esprit du Seigneur ne peut pas être étranger à la sagesse du Gautama, le Bouddha.

Il faudra sûrement beaucoup de temps et de patience encore pour que nous puissions retourner ensemble à Jérusalem… mais je respecte le silence de la bouddhiste : un silence non de consentement, ni de reniement, mais un silence ouvert vers une autre réalité… Un silence qui m'apprend beaucoup sur le silence de Dieu. A cause de la bouddhiste ou grâce à elle, la chrétienne d’aujourd'hui va se réapproprier le silence dans sa façon de confesser le Dieu de Jésus-Christ. Oui, je ne dis pas que Dieu est ceci ou cela… car c'est la meilleure façon de coller mes propres images sur le Dieu Tout Autre… Ce Dieu qui m'appelle à l'Altérité je ne peux en parler que par la vie de Jésus de Nazareth. Je dis bien la vie, la personnalité de ce Jésus et non par des phrases sorties du contexte pour justifier mon envie de Dieu...

La conversion comme construction identitaire

Quand j'ai à rendre compte de ma conversion, j'aime bien la présenter sous forme de spirale… C'est ma façon personnelle de combiner la pensée orientale et la pensée occidentale. Elle est peut-être illusoire mais je ne peux pas concevoir ma foi chrétienne comme une flèche qui traverse mon histoire personnelle sans retour.

Le modèle le plus courant de la pensée occidentale est la ligne droite partant d'un point A pour arriver au point B. Ce modèle de pensée favorise la recherche de la transcendance à l'extérieur de soi comme commencement, comme origine. L'Orient va plébisciter une pensée cyclique cherchant l'Absolu, la transcendance à l'intérieur de soi comme finalité, but à atteindre.

Combiner les deux formes de pensée me permet de sortir de l'engrenage qui voit la conversion comme un changement radical, comme un reniement sans retour, comme une rupture amnésique de mon histoire de femme, comme adhésion inconditionnelle à un modèle unique de confesser Jésus le Christ. La conversion en forme de spirale me rappelle qu'elle est toujours actuelle. Elle est à faire et à refaire, elle est loin d'être acquise une fois pour toutes. " Convertissez-vous : le règne des cieux s'est approché ! " (Mt 3-2). Le mouvement hélicoïdal qui est le déplacement par rotation dans l'espace autour d'un axe, traduit bien ma compréhension intime de la conversion.

Ma foi en Jésus-Christ se construit à partir de ce mouvement de spirale constitué par des conversations toujours renouvelées avec mon passé, ma tradition d'origine… C'est dans ce sens-là que je comprends "Je ne suis pas venu pour abolir, mais pour accomplir…" (Mt 5-17) L'accomplissement de mon identité se vit comme un dialogue sans fin, un retour sur mon histoire personnelle, non pas pour piétiner sur place, mais pour l'assumer et l'offrir… Je vis cet accomplissement comme un déplacement et un recentrage continuel entre la réévaluation de la tradition de mes ancêtres et " une compréhension toujours nouvelle de la mission de Jésus ". La croix du Christ me rappelle le non-moi enseigné par Bouddha. En revisitant l'enseignement du Bouddha sur l'illusion possible d'un moi tout-puissant, la chrétienne que je suis aujourd'hui est amenée à faire un travail de "purification" de ses concepts sur la foi, sur Dieu lui-même.

J'ai à revenir sans cesse sur "Et vous, qui dites-vous que je suis ?" (Mt 16, 15.) L'idée que je me suis faite de Dieu dépend beaucoup de mon histoire personnelle. Elle est conditionnée par les circonstances de ma vie. Je dois toujours quitter une certaine certitude pour tendre vers le Dieu Tout Autre… J'ai toujours tendance à me fabriquer un Dieu à ma taille, un Dieu qui comble mes attentes, un Dieu qui me réconforte dans mes convictions.

Chaque retour sur ma tradition d'origine me déplace de ce "Dieu pour moi" et me recentre sur le "Dieu de Jésus-Christ". Je suis amenée ainsi chaque jour à me guérir un petit peu plus de mes illusions et à avancer vers une identité ouverte. Cette identité n'est pas figée, mais toujours en devenir, car elle est faite de certitudes-blessures. Ce sont des certitudes-tension "cette tension joyeuse vers un Dieu Inconnu qui pourtant se donne déjà à connaître dans le présent, comme un Père bien aimant." (Xavier Thévenot, Ethique et vie spirituelle, p. 285).

J'apprends ainsi avec la bouddhiste à donner une réponse personnelle, cohérente, à la question "Et toi, qui dis-tu que je suis..."

Claire Ly

(1) Claire Ly née en 1946 au Cambodge, vit en France depuis 1980. L'ancienne professeure de philosophie née bouddhiste s'est convertie au catholicisme après son internement par les khmers rouges dans les camps de Pol Pot de 1975 à 1979. Claire Ly se dit "Fille de bouddha et disciple du Christ" A lire : " Revenue de l'enfer" " Retour au Cambodge" aux Ed. de l'Atelier. " La Mangrove" aux E. Siloé (retour)
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1 octobre 2012 1 01 /10 /octobre /2012 13:35
Christiane Van den Meersschaut-Janssens Douter, c'est naître…
Christiane Van den Meersschaut-Janssens
LPC n° 19 / 2012

Les religieuses de l’école qui m’éduquaient et m’enseignaient la religion nous affirmaient que nous, catholiques, nous étions les seuls à avoir LA VÉRITE. Notre Église officielle continue d’ailleurs à asséner cette indiscutable profession de foi, à ma grande tristesse !

Petite, cela me rassurait, me rendait fière et si heureuse de la bonne fortune qui m’avait fait naître du bon côté de la barrière. Ouf !

Cependant, tout doucement le doute s’installa dans mon esprit.

Comment ce Dieu d’Amour, Maître de l’Univers, comme on me l’apprenait à l'époque et auquel je croyais de toutes mes forces, pouvait-il faire naître des enfants en dehors de cette seule vérité, en les prédestinant ainsi aux feux de l’enfer ? Cette question me hantait et me gardait longtemps éveillée dans mon lit ! Je me demandais ce que les prédicateurs des autres religions enseignaient à leurs ouailles. Je pensais qu’à leur tour ils assuraient que c’était eux qui possédaient "La Vérité", car, dans le cas contraire, leurs fidèles devraient logiquement les quitter pour rejoindre les disciples de la "vraie religion".

C’est en 5ème primaire que j’eus l’audace de formuler à voix haute mes interrogations. Un silence pesant fit suite à mon intervention ; mon professeur avait l’air furieux et mes compagnes étaient outrées. On me pria sèchement de me rasseoir, de me taire, de prier le Seigneur pour qu’il me pardonne mes mauvaises pensées inspirées par le diable, et pour qu’il m’éclaire. Le doute, cependant, me taraudait et, quelques mois plus tard, j’eus l’impudence de réitérer ma question. Cette fois, l’on m’ordonna d’aller à la porte pour réfléchir à "mes fins dernières" puisque j’étais habitée d’un si mauvais esprit. À la porte de ma classe je me morfondais, je ressentais un sentiment d’incompréhension et d’injustice, j'avais les larmes aux yeux, mais surtout je me culpabilisais très fort. Je me sentais aussi très très honteuse de ne pouvoir penser autrement, car tout en moi me disait qu’il était impossible que Dieu ne réserve la Vérité qu’à une poignée d’élus.

Qu’il m’aurait été doux d’entendre en ces pénibles moments Amin Maalouf me dire : "Je crois que Dieu doit avoir davantage de tendresse pour celles et ceux qui doutent, qui réfléchissent, que pour celles et ceux qui ne s’interrogent plus et font de leur foi une forteresse de certitudes".

Dans son roman "Le périple de Baldassare", A. MAALOUF raconte l’itinéraire d’un Génois du XVIIème siècle qui part à la recherche du centième nom de Dieu. Ce héros, qui porte le nom donné par la tradition populaire à l’un des mages, fait comme ceux-ci un long voyage à la poursuite d’une étoile, d’un sens, dans le ciel nocturne de son existence. Pour l’auteur "notre existence se passe en grande partie dans l’ignorance de la vérité. Nous tâtonnons, nous cherchons un sens, une vérité, sans jamais la trouver. Ne nous sont donnés que des signes, des paroles, qu’il nous faut apprendre à décrypter".

Cela me renvoie à Abraham, personnage mythique, communément appelé "le Père des Croyants". Il est un archétype des chercheurs de Dieu. Il est élevé par Térah, son père, qui croit, comme ses contemporains, aux dieux naturels, surtout au dieu Lune. Tous offrent des sacrifices humains et portent des amulettes pour acheter les faveurs de leurs dieux. Ils ont une relation aux dieux qui est basée sur la peur et le marchandage. N’est-ce pas encore trop souvent d’actualité dans les prières de beaucoup de croyants ?

Et Abraham, lui, va douter de "La Vérité" de ses pères. De par son métier de berger, il vit souvent en solitaire et dans le silence, situation propice, nous le savons, à la méditation et aux questionnements. Petit à petit, il va pressentir qu’il y a autre chose. Quelqu’un qui veut la vie et non la mort (le non-sacrifice d’Isaac) et dont il ne faut pas avoir peur. Le doute d’Abraham lui a permis d’avancer dans la découverte d’un Dieu différent, autre, unique.

Ayant quitté la maison de son père, sa parenté et son pays, il cheminera lentement, difficilement, sur un chemin non tracé. Il devra se passer des certitudes de ses pères, ne pas retourner à ce qui lui semble périmé, afin de pouvoir vivre d’autre chose, vivre de ce Dieu Unique qu’il pressent. Il lui faut absolument partir pour se trouver.

Bien d’autres récits bibliques nous incitent à quitter mère et père (mes repères), pour trouver nos propres repères et devenir adulte dans la foi. Le voyage d’Abraham est une longue quête initiatique, une recherche de la vérité qu’il va découvrir en lui-même. Lors du périple qu’il entreprend, divers événements serviront de révélateurs à sa vérité intérieure. Et, si l’histoire nous dit qu’il est parti malgré lui (obéissant à un ordre : "Quitte"), nous prenons conscience qu’il était indispensable qu’il le fasse. Que nous aussi nous devons consentir, parfois malgré nous, à vivre régulièrement un temps d’exode, de désinstallation, qu’il nous faut accepter de nous laisser bousculer, de nous libérer de nos certitudes, de nos habitudes, pour rester vrais.

Nous savons aujourd’hui que l’histoire proprement dite d’Israël ne commence qu’après l’Exode et que le récit d’Abraham est un conte d’expérience et de sagesse humaines, transmis par la tradition orale, repris par le courant Yahviste et plus tard complété par le courant sacerdotal. Nous pouvons aussi remarquer que, dans la composition de la Bible, le récit d’Abraham, de ses doutes et du nouveau sens qu’il donne à sa vie, a été placé au début de l’histoire d’un peuple, comme pour indiquer qu’il faudra passer par cette recherche personnelle intérieure pour avoir une relation personnelle et vraie à Dieu et aux autres. C’est le début de "mon" histoire dans la Foi. C’est grâce au doute, que cette histoire dans la Foi pourra commencer et se poursuivre tout au long de "ma" vie.

Si nous ne doutons pas, nous ne sommes plus en chemin, nous faisons du surplace, nous stagnons, nous vivons d'habitudes irréfléchies et risquons peut-être d’abandonner par manque d’intérêt. Celui qui doute montre à quel point sa quête du divin est grande, à quel point, sans cesse, il veut se rapprocher de Dieu pour vivre une relation personnelle et vraie. "La vérité doit faire ses preuves à travers le feu du débat intérieur et c’est bien la conscience qui, en ultime instance, décide d’un refus ou d’une adhésion" nous dit Gabriel RINGLET dans "L’évangile d’un Libre Penseur".

Dans son livre "L’alchimiste" Paulo COELHO dit : "Tu ne peux pas laisser les autres décider de ta vie et de tes intérêts. Chacun est responsable de son propre destin, de "sa" légende personnelle. Écoute ton cœur, sois attentif aux signes de la vie… "

Aujourd’hui encore, notre époque hésite entre raison et obscurantisme, nous constatons le succès des groupes charismatiques. Comme Amin MAALOUF, je crois "que l’aspiration spirituelle exige que la raison n’abdique pas. Ce n’est pas sur le mauvais terreau de la superstition que peut s’enraciner la foi. L’interrogation spirituelle est, chez moi, permanente. Elle se conjugue avec le doute."

Nous devons bien reconnaître que ceux qui disent avoir la vérité entraînent l’homme à tuer, à broyer des existences au nom de cette vérité. Pensons aux croisades, à l’Inquisition, aux guerres de religion. L’actualité d’aujourd’hui nous montre les intégristes islamistes qui, par leur certitude de posséder "La Vérité", détruisent la liberté de leurs coreligionnaires et jettent le discrédit sur tous les musulmans.

Si nous voulons être sincères, nous devons admettre que nous n’avons aucune certitude. Nous rêvons que cela est vrai. N’y a-t-il pas un orgueil démesuré et une grande suffisance de la part de l’homme quand il dit qu’il sait tout et qu’il prétend avoir la vérité ? Si la vérité nous est imposée, où se situe la liberté de l’homme ? Cela voudrait dire que, de leur naissance à leur mort, tous doivent suivre une même route sans aucun chemin de traverse. Que serait la foi en un Dieu, où l’homme n’aurait d’autre possibilité que d’obéir et de croire ?

Pour moi, croire, c’est autre chose que de savoir. Croire, c’est avancer à son rythme, c’est une germination. Croire, c’est douter, c’est chercher seul et avec d’autres ce qui me construit, ce qui est vérité pour moi aujourd’hui. Croire, c’est à travers l’histoire prôner la justice et l’amour des évangiles, même si les institutions, au nom de la vérité, bafouent ces valeurs. Croire, c’est aimer par amour et non par devoir. Croire, c’est oser sortir des sentiers battus.

Alors l’aventure humaine et la foi sont pleines de saveurs.

Christiane Van den Meersschaut-Janssens

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24 juillet 2012 2 24 /07 /juillet /2012 09:24
Foi et Croyance. Une interrogation personnelle.
Michel Fortun
LPC n° 4 / 2008

Tous ces dogmes et doctrines que les responsables religieux m'ont enseignés et auxquels j'adhérais, tout cela était-il la foi ? Il y avait là pour moi une question fondamentale.

Pourquoi de fait, faisais-je cet amalgame dans ma tête ? Pourquoi cette confusion ? Foi et croyance est-ce vraiment identique ?

La croyance, ce ne pouvait être que de l'ordre du raisonnement, de la réflexion, j'adhère à ceci et pas à cela. Nos croyances engagent notre appartenance à une terre, à une culture, aux diktats d'une communauté religieuse qui, au cours des siècles, a érigé par la seule réflexion, un corps de doctrines qui n'a cessé de se construire et d'évoluer.

Toutes les religions sont œuvres humaines. Dieu n'a créé aucune religion et il n'est intervenu auprès d'aucune d'entre elles pour lui demander d'enseigner ce qui était à croire et ce qui était à faire. Ceci ne peut relever que de la responsabilité de l'homme parce que les religions lui appartiennent. Et c'est d'autant plus vrai que, pour les chrétiens par exemple, Jésus n'a jamais su ce qu'était le christianisme. Jésus était juif, il a vécu comme un juif pieux et il est mort juif. Ce n'est que vingt ans après la mort de Jésus que Paul de Tarse et Jean lanceront les bases d'une religion qui ne se nommera « christianisme » qu'au début du IIème siècle !

Et je continuais ma réflexion. Si la croyance est de l'ordre du raisonnement, la foi m'apparaissait tout autre chose. Avec la foi, il n'y a rien à croire, il y a tout à être.

La foi est de l'ordre de l'alliance, comme dans un couple. Avec la foi, ça vibre en soi, tout notre être vibre librement, c'est une contemplation, une expérience, une pratique.

La foi est de l'ordre de l'amour, un amour qui se porte sur Quelqu'un, ou pour d'autres sur une Réalité Ultime, découverte au tréfonds de soi. La foi est de l'ordre de l'intimement « éprouvé ». Il s'agit de vibrer à une dimension qui en nous, nous dépasse.

Si bien que j'ai pris conscience que j'avais, comme à peu près tout le monde, un « vêtement religieux », toutes ces croyances que j'avais reçues de mes traditions. C'était un « vêtement » confectionné par des hommes, donc qui était tout à fait relatif. J'aurais pu en avoir un autre si j'étais né ailleurs, dans un autre contexte culturel, sur une autre terre. En effet, pour la majorité des croyants, reconnaissons-le, un enfant né de parents juifs, chrétiens ou musulmans grandit dans les croyances et les traditions de la religion de sa famille. Et chacun d'entre eux va étudier la religion de ses pères et de sa terre, dans les structures offertes par sa communauté. Il y a pour cela les synagogues, les mosquées, les églises et les temples. Là on y conforte les croyances de son milieu, on s'inscrit progressivement dans l'héritage de sa famille, de son milieu, de sa terre. Il s'agit d'épouser le territoire culturel et religieux qui est le sien.

Les croyances appartiennent donc à une terre, à une culture, à une histoire. Il y a comme un terreau géographique et culturel d'où surgit telle ou telle croyance. La transmission sociologique de la religion va de soi. A peu près pour tout le monde, on naît chrétien, on naît juif, on naît musulman. Si bien que moi qui suis chrétien aujourd'hui, si j'étais né en terre musulmane, je serais musulman et Jésus pour moi, ne serait pas Dieu. De même, toi qui es juif aujourd'hui, si tu étais né en terre chrétienne, tu serais chrétien et, pour toi, le Messie serait déjà venu en la personne de Jésus, tu n'aurais plus à l'attendre.

Nos croyances sont donc très relatives, relatives à la famille dans laquelle nous sommes nés, à la terre qui nous a portés, à la culture qui nous a façonnés. Ce « vêtement » représente donc un corps de doctrines différent selon notre appartenance à telle ou telle religion du Livre et ces différences de croyances sont énormes. Chaque communauté religieuse a son corps de doctrines, enseigné comme étant la vérité. C'est sa religion qui est la bonne, la vraie. C'est elle qui sauve et non celle d'à côté. Chez les catholiques on dit : « Hors de l'Eglise, pas de salut ».

Et les différences de croyances sont profondes entre les religions du Livre.

Ne demandez pas à un juif de croire à la divinité de Jésus, Fils de Dieu et Dieu comme son Père. Ce serait un blasphème. Ce serait abjurer sa propre foi. Ce serait rompre avec tout un héritage multiséculaire et encourir le risque de ne pas être sauvé.

Ne demandez pas à un chrétien de croire que Jésus n'est qu'un prophète, grand peut-être mais pas Dieu. Lui demander de ne pas croire à la Sainte Trinité, Père, Fils et Esprit, de ne pas croire à Marie, Mère de Dieu, ce seraient là autant d'hérésies. S'il abjurait tout cela, pourrait-il prétendre au Salut ?

Dans ce contexte culturel et sociologique, les croyants ont été dispensés de chercher Dieu. On les a même parfois invités à ne pas s'interroger sur le contenu de leur foi mais bien plutôt à se réfugier dans une adhésion docile à ce qui leur était enseigné. Ils n'ont eu qu'à se glisser dans les grandes vérités mises à jour par leurs théologiens. Là, désormais, est leur foi. Dieu n'est plus un mystère pour les fidèles, Dieu est bien « défini ». Il est révélé, étalé, « à portée de main », sous les yeux du croyant. Il est devenu toutes ces choses dites sur Dieu auxquelles adhère le fidèle et par cette foi, il trouve une stabilité mentale, un certain confort intérieur et il est persuadé ainsi d'accéder au Salut.

Les croyants de chacune de ces grandes religions monothéistes invoquent le Dieu forgé par leurs instances supérieures. C'est le Dieu version dogmatique, forgé par les hommes. Les responsables de ces communautés, prêtres, rabbins, imams, présentent à leurs fidèles le « prêt-à-porter » de la pensée et du sentiment religieux, le « prêt-à-croire ». Une vérité nous est toute préparée et nous ne sommes en rien invités à découvrir, dans l'intime de nous-même, une certaine présence de l'Inconnaissable.

Par souci d'authenticité, ne faut-il pas s'interroger sur notre « vêtement religieux » ?

Faut-il continuer à n'être que le « porte-manteau » des croyances de nos pères pour les transmettre à nos générations futures ou bien ne devons-nous pas, par souci d'authenticité, nous interroger sur ces croyances qui nous posent véritablement question, parce qu'elles ne tiennent pas compte de ce qui est évident aujourd'hui ?

Pouvons-nous continuer à dorloter une religion fermée aux données de la raison ? Cette façon de faire ne mettrait-elle pas en place, à la longue, une foi aveugle qui favoriserait le sectarisme et le communautarisme, ces dérives que nous pouvons constater, ici ou là, dans notre monde d'aujourd'hui ?

Ce « vêtement » n'est pas sans influer sur notre foi, c'est-à-dire sur notre « façon d'aimer », d'aimer les hommes et Dieu. Si la structure de notre foi, c'est-à-dire la manière d'aimer les hommes et Dieu, dépend pour une part de nos croyances, j'ai à m'interroger sur ce « vêtement religieux » que j'ai reçu. Ne conserve-t-il pas quelque part dans l'une de ses « doublures » certaines croyances difficilement conciliables avec ce que nous apprennent les sciences tant profanes que religieuses de notre temps ?

Ces croyances ne me font-elles pas aimer les hommes et Dieu d'une façon incorrecte, d'une façon qui, en définitive, ne sert ni l'homme ni Dieu ?

Faut-il continuer à n'être que le « porte-manteau » des croyances de nos pères, pour les transmettre à nos générations futures ou bien devons-nous, par souci d'authenticité, nous interroger sur ces croyances qui aujourd'hui posent de vraies questions ?

Michel Fortun

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1 juillet 2012 7 01 /07 /juillet /2012 15:57
Un testament spirituel ? Plutôt une simple mise au net.
Pierre Le Fort (1921 - 2011) (1)
LPC n° 18 / 2012

J’aimerais aujourd’hui m’expliquer sur mon évolution religieuse et théologique, et subséquemment sur mes croyances actuelles concernant la destinée de l’humanité et du monde.

L’inconnu m’a toujours intrigué et un peu effrayé. Or, le mystère est particulièrement opaque autour de l’origine et de l’aboutissement de l’aventure humaine, sans parler de ceux de la terre et de l’univers.

Ce sont donc ces questions que je vais soulever. Mes outils intellectuels pour les aborder sont modestes. Je n’y ai consacré aucune étude approfondie, me contentant de profiter des lumières d’un Axel Kahn, d’un Hubert Reeves ou d’un Comte Sponville.

Mes premières convictions épousaient celles en cours dans mon milieu protestant genevois, où j’ai été disciple de Jean de Saussure, pasteur calviniste.

En Faculté de théologie, Karl Barth m’a aussi influencé. Je me rattachais résolument au courant orthodoxe du protestantisme.

Mon ministère pastoral à Verviers puis à Mons est resté animé par cette foi, même si ma réflexion achoppait à certaines données bibliques marginales, comme par exemple la conception de Jésus par le Saint-Esprit. Je devenais également plus attentif aux mécanismes psychologiques et aux conditionnements historiques qui ont joué dans l’écriture de la Bible et l’élaboration théologique au cours des siècles. Les exigences de la recherche scientifique, telles qu’on m’y avait déjà initié en Faculté, commençaient à prendre consistance chez moi.

Dans mon enseignement à Bruxelles, je me suis évidemment plié à la discipline intellectuelle d’une étude objective des faits et de leur explication la plus probable. Mais ma foi chrétienne s’est tenue à l’écart de ces mouvements de pensée ; elle restait intacte au centre de ma spiritualité.

Mon évolution ultérieure a été lente mais régulière et irréversible. Je ne me suis pas astreint à rester fidèle à une ligne donnée, je n’ai pas cherché à élaborer un système personnel. J’ai laissé s’inscrire en moi ce qui s’imposait comme évident. J’observe les gens et moi-même, j’écoute les enseignements de l’histoire et, si ce que j’apprends là contredit mes opinions acquises, ce sont celles-ci qui doivent finalement s’effacer. Ne pas me mentir à moi-même est ma première exigence.

Création ? évolution ?

La création par Dieu "du ciel et de la terre", cet axiome fondamental de la foi chrétienne, m’a accompagné tout au long de mon ministère. Il inclut évidemment l’espèce humaine.

Faut-il essayer de marier cette foi avec les données de la science, donc avec le phénomène de l’évolution ? Je ne m’y suis pas risqué.

Mes lectures, en particulier les ouvrages d’Axel Kahn, m’ont familiarisé avec la perspective vertigineuse des millions d’années au cours desquelles l’humanité a émergé progressivement des espèces animales, par un processus de différenciation qui se poursuit sans doute. Même nos capacités intellectuelles, artistiques, spirituelles, peuvent avoir leur source dans les états de vie primitive qui nous ont précédés. Il faut remonter jusqu’à la matière inanimée dans laquelle la vie est éclose, et encore jusqu’au magma originel issu du big bang. Nous sommes intégralement "les enfants des étoiles" (titre d’un livre dont le nom de l’auteur m’échappe).

Par ailleurs je comprends qu’on soit sensible aux accents de ferveur spirituelle qui naissent à la vue de la beauté du monde et de la vie. Le spectacle de la nature éveille assez naturellement une admiration religieuse. Je serais prêt aussi à créditer une intelligence divine de la complexité admirable de notre organisme physique. Quant aux capacités intellectuelles et artistiques qui sont le propre de notre espèce, on les référerait sans hésitation au Dieu créateur. Et enfin, la personne qui prie, ne le fait-elle pas à l’initiative du Père aimant qui l’écoute avec bienveillance ? La Bible est pleine de chants et de louanges qui traduisent la foi au Dieu créateur.

Malheureusement tout cela achoppe pour moi aux comportements humains. Certes, ils ne sont pas toujours détestables. On assiste quotidiennement à des actes de générosité, voire d’héroïsme altruiste, qui font pencher la balance du bon côté.

Mais la constante et la gravité des crimes commis par des hommes contre des innocents provoquent chez moi une réaction de scandale au sens biblique du mot. Je n’accepte pas que l’humanité soit constituée en grande majorité par des êtres trop peu clairvoyants pour se détourner des démagogues et trop faibles pour résister aux pulsions qui détruisent les familles et les populations. La domination des mâles sur les faibles et des puissants sur les institutions politiques sévit depuis l’origine et n’est pas près de cesser. Ma révolte contre ces faits incrustés dans l’histoire n’a fait que croître depuis des années.

J’entends bien sûr les explications avancées depuis toujours dans la tradition judéo-chrétienne : c’est un Ennemi qui a fait cela, et l’homme a cédé à sa séduction.

Pour moi, cela n’arrange rien. La présence du Tentateur et l’incapacité humaine à lui résister signalent un vice dans l’acte de création. Lorsqu’un jouet casse dans la main de l’enfant dès sa première utilisation, c’est le fabricant qu’on incrimine, et on lui renvoie l’objet défectueux.

Au fond, pour éviter d’accuser Dieu, on charge l’homme. Eh bien, je proteste !

Une autre explication, c’est que Dieu aime l’humain comme un amant passionné, au point d’accepter toutes les conséquences de la liberté qu’il lui a laissée. Est-ce plus satisfaisant ? Ce Dieu-là nous fait alors payer sa folle imprudence !

Ou enfin, Dieu n’aurait pas pu ou pas voulu aller jusqu’au bout de son œuvre. Il nous échoit donc l’honneur et la charge de la parachever. Pallier les déficiences d’un démiurge insuffisamment qualifié, est-ce là la tâche propre à enthousiasmer notre foi ?

Ma conclusion, maintenant, c’est qu’il n’y a pas de Dieu créateur. Nous n’avons personne à incriminer dans le ciel. Et je n’essaie plus de concilier l’état du monde avec l’existence d’un être tout-puissant et bon.

Je reviens donc à l’évolution. Elle est aveugle. C’est une chance pour nous qu’elle ait abouti dans la plupart des cas à des œuvres magnifiques. Mais, sur le plan moral, ses réalisations ne sont pas (pas encore) acceptables. Il y a des échecs dont la correction n’est pas en notre pouvoir, sauf par des améliorations locales et provisoires.

J’accepte cette situation, puisqu’elle est inéluctable. J’accepte surtout d’ignorer comment l’art le plus émouvant, la spiritualité la plus élevée, ont pu éclore sur l’humus de la vie animale. Des savants et des philosophes ont percé ce mystère plus loin que moi. L’ignorance ne tue pas. C’est quand on essaie de la dissiper par des explications religieuses qu’alors on crée des problèmes autrement perturbants, ceux-là mêmes qui m’ont éloigné de la doctrine orthodoxe de la création.

Sans lumière sur l’origine de la vie, l’homme ne manque pourtant pas de motivations éthiques. Nous sommes portés vers nos congénères rien que par le sentiment d’être entraînés tous ensemble dans une destinée incertaine. Cela crée une fraternité qui inclut d’abord les liens familiaux et d’amitié. Et puis surtout Jésus, dans sa personne et par les actes qu’il a posés, nourrit des dispositions d’accueil, de service, en un mot un dynamisme communicatif.

À l’autre bout

Je reviens à l’examen de mes croyances et des changements qu’elles ont subis. Dans la logique des réflexions développées ci-dessus, j’ai évidemment examiné les affirmations très précises élaborées par la théologie chrétienne sur l’aboutissement de l’histoire humaine. Elles dominent son paysage plus encore que celles relatives au Dieu créateur.

Cela se comprend. S’interrogeant sur le sens de sa vie, le croyant acceptera plus facilement d’en ignorer l’origine que de rester sans espérance sur ce qui l’attend dans son avenir.

Mais là, de nouveau, je me pose des questions. Car s’il y a beaucoup d’énigmes non résolues au chapitre des origines, nous sommes encore plus démunis à propos de la fin du monde et de notre vie. Le passé, lui, a laissé quelques traces qui se laissent déchiffrer, tandis que l’avenir ne peut qu’être imaginé. Des audacieux tentent de le cerner par des pronostics ou des prophéties qui n’ont d’autorité que celle de la personne qui les énonce. Les hommes de la Bible ont-ils bénéficié, à cet égard, de révélations ? Eux-mêmes ou leurs disciples l’affirment, mais les faits ne confirment pas souvent leurs dires.

J’en suis arrivé à espérer ceci : Pour moi personnellement, j’aimerais mieux qu’il n’y ait rien après ma mort. Je dis cela à cause de la fatigue qui m’habite au soir de ma (trop) longue existence. J’ai eu une belle vie et ne demande plus rien. Je voudrais donc que mon départ soit comme lorsqu’après une longue journée de travail on peut déposer ses outils et s’abandonner au sommeil, c’est-à-dire perdre conscience.

Mais pour d’autres que moi, l’hypothèse que tout se termine à la mort est une perspective désolante. Les jeunes qui se suicident faute d’amour, les victimes des pédophiles et des violeurs, les enfants morts en bas âge pour avoir manqué de nourriture, ce sont des destinées si misérables qu’on voudrait savoir qu’une compensation leur est réservée dans l’au-delà.

Si seulement je pouvais le croire comme eux ! Et je comprends l’insistance des religions populaires à l’affirmer. Le judaïsme n’y est arrivé qu’après des siècles de foi en Dieu sans cette forme d’espérance. Il a dû y arriver parce que les croyants ne pouvaient supporter l’idée que les meilleurs et les plus pieux d’entre eux ne recevraient jamais le fruit de leur fidélité.

C’est donc une croyance inventée pour répondre à un besoin. Or, il y a beaucoup de besoins dont nous ne verrons jamais la satisfaction. Qui nous dit que l’espoir d’une consolation post mortem est autre chose qu’un pieux désir ?

Ainsi, j’ai évidemment pris mes distances par rapport à la doctrine eschatologique classique. Ni l’histoire des sociétés humaines telle qu’elle se déroule depuis des siècles, ni la promesse, maintes fois répétée et toujours ajournée, d’une intervention providentielle finale ne parviennent à éveiller mon adhésion. Pour tout dire, le Royaume de Dieu, je le reconnais ici-bas dans des situations humaines où règne la paix.

J’ai également de la peine à conserver l’espérance d’une récapitulation finale de l’univers en Christ. "Toute langue confessera que le Seigneur, c’est Jésus-Christ, à la gloire de Dieu le Père". Ces accents traduisent la joie de l’Évangile chez ses premiers adeptes. Je ne peux pas en reprendre les formules dans leur vigueur triomphaliste. Ce serait pour moi anachronique et artificiel, un peu comme quand les manifestants du Premier Mai se forcent à chanter l’Internationale en levant le poing.

En outre, la prétention à mettre toute l’humanité sous la bannière de notre foi est largement ressentie comme un insupportable impérialisme, assorti d’une grande naïveté. Je me reconnais maintenant dans un christianisme humble et serviable, empoignant avec ses valeurs propres les problèmes de vie et de survie auxquels se collètent tous les hommes de bonne volonté.

Alors, qu’est-ce que j’attends concrètement de l’avenir ? Je m’interroge comme chacun. Je vois les passions qui poussent les peuples en folie et font craindre l’irrémédiable. Mais il y a les efforts patients d’hommes et de femmes courageux, et le fond de sagesse alimenté par les traditions religieuses et humanistes. D’une part, les risques de dérapage sont accrus par les techniques meurtrières sans cesse perfectionnées. D’autre part, les facilités de communication favorisent la diffusion de la bonne parole.

Pour moi, rien n’est joué quant au dénouement de l’aventure humaine. Ce n’est pas pour ça que nous devons rester les bras croisés, en simples spectateurs. Pouvons-nous intervenir si peu que ce soit dans un sens positif ? Faisons-le ! De toute façon, les gens qui nous entourent ont besoin de nous savoir debout, proches et aimants.

Au terme de ce parcours, je m’interroge sur mon identité spirituelle. Quel rapport y-a-t-il entre le disciple enthousiaste du pasteur de Saussure et le vieil homme de maintenant, désillusionné, qui passe à la moulinette de son esprit critique d’importants acquis de sa religion ? La distance me paraît immense, j’en ai parfois le vertige. Pourtant la mutation s’est faite graduellement, sans crises.

Ce personnage protéiforme, c’est pourtant moi chaque fois. Je ne suis pas plus malin aujourd’hui que dans mes jeunes années, ni que les croyants qui vivent leur foi comme je la vivais il y a quelques décennies. Évolution ne signifie pas progrès. Je reste en amitié et en communion œcuménique avec le Pierre Le Fort orthodoxe de mes études et de mon ministère. Simplement je pense m’être approché un peu plus près de ma vérité. Je suis devenu différent, sans honte ni regret.

Pierre Le Fort

(1) Professeur honoraire de la Faculté Universitaire de Théologie Protestante de Bruxelles. Nous avons déjà publié un de ses textes "Le christ mort pour nos péchés" (LPC 8/2009) (retour)
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