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1 juillet 2012 7 01 /07 /juillet /2012 15:40
Edouard Mairlot Nos croyances à l'épreuve de la vie et de la réalité.
Edouard Mairlot
LPC n° 18 / 2012

Oui – mais aujourd’hui je l’avais pour ainsi dire oublié – les croyances reçues dans mon enfance et ma jeunesse furent effectivement mises à l’épreuve au contact de la réalité ; et ô combien ! Comment rester fidèle à ce que la vie m’a fait découvrir alors que j’étais jeune adulte ; à ce que la VIE même en moi attendait de moi pour que j’accède à moi-même, oserais-je écrire aujourd’hui au risque d’être compliqué ?

Ainsi à 18 ans, au noviciat des jésuites, durant les grands Exercices Spirituels de Saint Ignace, après une semaine de réflexion dont il nous proposait le thème, je vécus les trois semaines suivantes dans le silence, face aux évangiles. Ignace n’y ajoutait pratiquement aucun commentaire (1). Ma vie s’y est nouée.

Cinq ans plus tard, après une philosophie où j’eus la chance d’apprendre à réfléchir, je fus envoyé étudier la physique. J’entrais dans un monde totalement différent de celui du couvent qui me renvoyait sans cesse au passé. Je compris que, pour ce monde de demain dans lequel j’entrais, c’était un autre langage qui était indispensable pour exprimer la foi. Je compris que ce serait là le travail de ma vie ; et ce le fut. Ce le fut aussi pour Jacques Musset, bien connu des lecteurs de LPC, qui ne cesse de répéter son souci de : "trouver un langage qui soit crédible pour l’homme d’aujourd’hui".

L’année suivante, en 1959, Jean XXIII décidait "d’ouvrir les fenêtres" et convoqua Vatican II. Quel bonheur ce fut de découvrir "Gaudium et Spes : l’Église dans le monde de ce temps" (1965) ! J’y trouvais une confirmation de ce que rechercher ce nouveau langage était bien l’essentiel. Il en résultera pour moi bien des tensions, des conflits, et finalement une rupture. Car c’est finalement en 1983, quand il fut clair que Jean Paul II mettait fin à cette aventure du Concile, que la vie me fit comprendre que je ne pouvais rester fidèle à ce que j’étais et à cette recherche d’un "autre langage" que je portais en moi, tout en continuant à l’intérieur de l’Institution-Église. Je découvris l’amour et poursuivis mon travail et mon engagement en milieu pauvre. J’avais 50 ans…

Désormais à la retraite, j’ajouterai que, après avoir compris quelle était cette mutation qu’a vécue notre société et que notre Église refuse de reconnaître, je puis maintenant partager mon expérience de foi en un langage qui l’exprime assez clairement et sereinement. Merci la VIE ! Merci pour ces racines chrétiennes qui continuent à me nourrir en m’aidant à donner sens à mon quotidien.

Mais il y a peu, une rencontre m’a fait comprendre que, derrière ces quelques lignes qui peuvent résumer une vie, il y a d’autres enjeux qui méritent d’être relevés. Ce chemin n’a en fait rien d’exceptionnel. Tant d’autres ont aussi été amenés, dans leurs circonstances propres, à prendre des distances jusqu’à quitter… et partir à la recherche d’autre chose, pour rester fidèles à ce qu’ils comprenaient, et à eux-mêmes. Jacques Musset, qui entreprit ce chemin dès 1969, écrit-il, est l’un d’eux. Tant de prêtres n’ont-ils pas quitté pour ces mêmes motifs ? L’Église-institution, en refusant d’évoluer, cessait de "faire le poids" dans leur vie.

Plus largement, ne serait-ce pas aussi le chemin de qui a appris à être chrétien dans l’Église, en a été insatisfait car elle ne correspondait pas à son attente, et n’a pas pour autant laissé sa foi chrétienne se perdre aux oubliettes ? N’est-ce pas le cas de nombre de nos lecteurs ? Et finalement, n’est-ce pas le chemin que tout humain, libéré désormais de ce qui l’empêchait d’accéder à lui-même, est désormais appelé à prendre : chrétien ou pas, religieux ou pas…

Ce type de démarche est tout aussi important dans le monde protestant. J’eus récemment le bonheur d’échanger en profondeur avec un pasteur protestant de Madrid : Julian Mellado. Nous nous étions rencontrés, puis perdus de vue, il y a 7 ans déjà. À 21 ans, il sentit la personne de Jésus entrer dans sa vie alors que rien ne l’y prédisposait. Cela l’amena à se faire étudiant en théologie (protestante). On lui proposa alors de devenir professeur dans cette même faculté. Mais ce qu’il enseignait, auquel il avait adhéré sans réserve - le fondamentalisme évangélique - éveille bientôt des doutes en lui. Diverses questions le rongent : cela ne tient pas, et on ne peut plus parler ainsi aujourd’hui.

Après plusieurs années de conflit intérieur, il va quitter cet enseignement et une paroisse va le choisir comme pasteur. Il cherche, il évolue. Ses questions se font de plus en plus radicales. (Les tensions déchirent d’ailleurs le monde protestant : un bon nombre entend bien en rester aux positions et croyances du XVIème siècle). Il va peu à peu découvrir des éléments de réponse, mais avec qui les partager et y réfléchir ? Il se sent bien seul ! Deux groupes s’opposent bientôt au sein de sa paroisse. Pour les uns il n’est qu’un "apostat" : oser mettre en doute… ! Les autres continuent, sans parfois bien comprendre ce qu’il cherche à dire, mais "c’est un homme bon, il est accueillant et respectueux". Lors d’un vote tout récent, ils ont une majorité (2). Les autres se retirent "pleins de rage" (Marc 3.1-6).

Notre rencontre, ainsi que celle d’autres (3) lui permirent de se reconnaître dans ce que nous partagions. Le texte qui suit, avec des retouches de l’un et de l’autre, décrit en image ce cheminement qui nous est commun. Bien d’autres pourront s’y retrouver, pensons-nous :

"Tu as compris pourquoi nous sommes amis et frères", m’écris-tu. Oui, nous avons pu, en bien peu de temps, partager des manières de comprendre et de nous exprimer sur l’essentiel de notre foi qui nous étaient pratiquement communes. Ce qui nous a surpris, ce sont les profondes similitudes entre le cheminement de chacun alors que, à part le fait que, dans notre jeunesse, nous ayons chacun découvert Jésus de Nazareth, tout nous sépare. Et d’abord la différence d’âge : un peu plus de 25 ans.

Mais ensuite, plus ou moins rapidement d’ailleurs, nous percevons chacun un mal-être grandissant dans nos Églises respectives. Bien des points de doctrine présentés comme évidents, bien des pratiques qui pour nos Églises vont de soi, ne nous satisfont plus personnellement. Il faut aussi trouver autre chose pour répondre aux besoins de nos contemporains, même s’ils ne s’en rendent pas vraiment compte, mais alors qu’ils sont si nombreux à se désintéresser d’une institution qui ne les nourrit plus !

Nous nous percevons alors différents de la plupart des autres au sein de notre monde religieux car, sans bien nous en rendre compte, nous avons entrepris, par fidélité à ce que nous vivions chacun, un chemin de recherche qui nous mène "hors les murs", ces murs qui protègent ceux qui adhèrent aux certitudes de toujours. Mais nous nous retrouvons alors en dehors comme "au désert". Et chacun de nous va y cheminer, très seul, rempli de doutes, de questions. Tous deux d’ailleurs, nous renonçons, à un moment donné, à l’ensemble de la théologie reçue qui faisait partie de notre sac de voyage. Ce seront des années de plus en plus désertiques : nous ne sommes disciples de personne hormis le Jésus de la bible. Mais, même là, on s’interroge : qui peut-il être finalement ? Nous nous sommes nourris en grappillant notre grain à moudre partout où on le trouvait sur les bords de notre chemin : un texte, un livre, une rencontre vraie avec un autre "chercheur", marcheur lui aussi dans le désert (4).

Le hasard fit que nos chemins se rencontrent une première fois en 2005. Voici comment nous lisons aujourd’hui ce que fut cette première rencontre. On a rapidement eu conscience que l’on était vrai chacun l’un envers l’autre et en recherche de… On a bivouaqué dans ce désert où nous étions et, tout en partageant le repas, on a pu échanger et découvrir que le but de notre cheminement était commun. On a alors discrètement partagé quelques-unes de nos attentes, nos désirs, mais aussi nos interrogations, nos doutes, les souffrances dans notre solitude. On a "communié", puis chacun est reparti. Ces quelques heures s’avéreront importantes : elles nous nourrirent et purent nous conforter (la foi "rassurante" n’a pas bonne presse…).

Et quand, des années plus tard, on se retrouve à nouveau, on découvre que chacun a poursuivi son chemin. L’aîné a vraiment trouvé comment comprendre la situation et comment dire son vécu de croyant "en un langage qui soit crédible". Dans notre partage, l’autre découvrait alors, disait-il, les mots pour exprimer ce qu’il vivait déjà mais qui cherchait à se dire en lui. Bref, nous nous sommes découverts en communion. Nos chemins si différents nous avaient menés vers les mêmes découvertes.

Mais cette fois, nous avons pris conscience que, le temps passant, nous n’étions plus si seuls. En fait, nous connaissons des personnes, des lieux, des groupes, où nous sommes pleinement nous-mêmes, où nous pouvons parler en toute liberté, où nous rencontrons des personnes avec qui nous sommes en vérité. Dans le désert existent désormais des oasis de liberté. Nous en avons découvert chacun sur notre chemin de ces dernières années et nous nous indiquons où elles se trouvent cachées au milieu des dunes et de la caillasse (5). Ce ne sont pas des villes évidemment. Mais on y trouve l’essentiel : la nourriture de l’esprit en nous. Quand nous y allons, nous pouvons nous y ressourcer car nous y rencontrons toujours des personnes libres (6) qui ont aussi cheminé bien longtemps avant de trouver. Nous y partageons avec eux les réflexions, la veillée, un repas de "communion"…

Une photo prise d’un peu haut pourrait sans doute montrer que, dans ce désert, il y a de plus en plus de monde, d’individus, de groupes, de communautés ou de "paroisses" - qu’importe le nom. Entre eux se développent des chemins, tout un réseau de communication qui les relie et par lequel la vie passe. Image d’un avenir que construisent celles et ceux qui ont quitté et sont partis au désert ?

"Nos croyances à l’épreuve de la vie… ?" nous demandait-on (LPC 17/2012). Oui, quelle bonne mais quelle énorme question ! L’homme, pour devenir lui-même, est désormais appelé à trouver son propre chemin spirituel. Pour qui a grandi dans le monde religieux de toujours, une mutation est inévitable. Elle entraîne une traversée du désert à la recherche d’une autre compréhension, "un langage qui soit crédible" (7). Nous ne regrettons pas ; tout au contraire. Car, partis "sans savoir où nous allions", tout comme Abraham autrefois, nous nous sommes trouvés et découverts en communion avec bien d’autres. Un aphorisme d’un grand poète espagnol nous éclaire aussi : "toi qui marches, sache qu’il n’y a pas de chemin. C’est en marchant que se fait le chemin" (8).

Edouard Mairlot

(1) Certes, Jésus n’est plus pour moi, comme le propose la "méditation du Règne" qui ouvre ces trois semaines, " la seconde personne de la Trinité qui se fait homme pour sauver le genre humain". Mais "l’homme Jésus" d’aujourd’hui reste bien la même personne. (retour)
(2) Ceux qui restent viennent de se mettre d’accord sur une charte. Elle décrit une communauté où chacun puisse expérimenter le mystère de Dieu, qui est amour, et où chacun puisse se sentir respecté comme personne. Ils veulent être une "église" où se respirent et se partagent les valeurs de Jésus de Nazareth ainsi que son engagement pour une humanité nouvelle. Ils entendent respecter la souveraine liberté de chacun dans l’expression de sa foi et l’accueil à priori favorable de tous. Celles et ceux qui ont connu André Verheyen, ce prêtre de paroisse à l’origine de la revue "Libre Pensée Chrétienne" puis de rencontres mensuelles, seront heureux de retrouver ici l’essentiel de sa propre inspiration. Rappelons qu’il quitta, dès qu’il le put - l'âge de la retraite - toute charge institutionnelle pour se retrouver libre et pleinement disponible à son projet LPC . Ce groupe était et reste pleinement autonome, tout comme la "paroisse" protestante. (retour)
(3) Nos amis de LPC, de "Évangile et Liberté", et ceux du site : " protestants dans la ville" qu’anime G. Castelnau. (retour)
(4) Ainsi Marcel Légaut dont l’un, tout juste licencié en théologie, découvrit un texte en 1967. Il se retrouva tellement dans l’originalité de sa démarche, qu’il laissa à la poubelle l’ensemble des cours reçus pendant 4 ans. On retrouve le récit de ce périple, "D’un monde à l’autre, un itinéraire…", dans la revue LPC 7/2009, pp4-12 (retour)
(5) Référence entre autres à Internet (retour)
(6) Ainsi en est-il personnellement avec celles et ceux que je puis connaître à LPC. (retour)
(7) Sous-titre du livre que Jacques Musset vient de publier : "ÊTRE CHRÉTIEN DANS LA MODERNITÉ - réinterpréter l’héritage pour qu’il soit crédible" (Éd. Golias 2012), dans lequel l’un comme l’autre nous nous retrouvons si bien. Il est prévu de le présenter bientôt dans notre revue. (retour)
(8) “Caminante, no hay camino. El camino se hace al andar “. Antonio Machado (1917) (retour)
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1 novembre 2011 2 01 /11 /novembre /2011 01:17
Alain Dupuis Des grenouilles et de leur bénitier…
Alain Dupuis
LPC n° 15 / 2011

Il y a, depuis peu, des grenouilles dans mon bassin, grand comme un gros bénitier.

J'ai tout lieu de penser qu'elles sont nées là, par hasard, d'œufs transportés dans le pelage ou le plumage d'un autre animal, venu se baigner. Elles ne connaissent aucun autre univers, ou alors très vaguement, par ouï dire…

Mais, me direz-vous : Que viennent faire tes grenouilles dans cette revue ?

Mais enfin, au nom de quoi ou de qui refuserait-on à mes grenouilles la conscience métaphysique dont nous nous enorgueillissons tant nous-mêmes ?

D'ailleurs, renseignements pris, mes grenouilles prétendent bien connaître le fin mot de l'origine et du sens de toute chose ici-bas et même au-delà, à partir des bruits qui courent dans leur minuscule bassin. Ce sont d'ailleurs ces croyances qu'elles coassent rituellement en chœur, à pleins poumons, à chaque crépuscule, histoire de mieux communier entre elles dans leurs certitudes locales et, éventuellement, d'en convaincre le voisinage… Mes grenouilles ont donc de la religion, comme vous et moi !

Ce discours définitif sur tout et sur rien vaut sans doute ce que valent les histoires qu'on peut se "raconter en rond" entre les bords d'un gros bénitier… Dans d'autres bénitiers à grenouilles à la surface du globe, sur les mêmes questions, on tient sans doute des discours assez différents, liés à d'autres climats, d'autres environnements, d'autres expériences, mais tout aussi péremptoires…

De là à en conclure que toutes les grenouilles de la création ont un peu tendance à se contenter, en guise de Vérité absolue et "révélée", de l'histoire bien particulière qu'on se raconte dans le "bénitier" où le hasard les a fait naître… il n'y a qu'un pas !

Un pas que j'ose vous inviter à franchir !

En effet, bien rares doivent être les grenouilles "chrétiennes", comme vous et moi, à pouvoir prétendre adhérer de tout cœur à la figure, portée aux nues, du rabbi juif de Nazareth, et à son Dieu, si ce n'est parce que c'est l'histoire qu'on se racontait en rond dans le bénitier où elles sont nées, par hasard… Il y a même ici, en Espagne, une prière populaire qui induit le fidèle à rendre grâce à Dieu de l'avoir "fait naître chrétien". Quelle gloire, en vérité !

Que dire de l'appartenance à la religion juive, essentiellement héréditaire ?

N'est-on pas musulman à 98% d'abord pour la même bonne raison ?

Et, si l'on adhère à la vision bouddhiste de la réalité, n'est-ce pas le plus souvent pour être né, par hasard, immergé dans ces foules asiatiques qui transmettent ce chemin d'"éveil" de génération en génération depuis 2500 ans ?

N'en va-t-il pas ainsi, consciemment ou non, de l'adhésion à la plupart de nos grandes traditions spirituelles et philosophiques à travers le monde, suivant le bénitier où l'on tombe à la naissance ?

Et quel mal y a-t-il à cela d'ailleurs ? Aucun, sans doute…

Sauf quand chaque bénitier prétend que l'histoire qui se raconte en son sein est la seule vraie, la seule bonne et la seule salutaire… et que l'eau des autres bénitiers n'est que sous-culture polluée ou dangereuse contrefaçon égarant ceux qui en vivent !

Mais, objecterez-vous, les temps changent, le monde rétrécit, les bénitiers se touchent tous, les eaux se mélangent et les grenouilles passent d'une mare à l'autre…

Cependant, passer d'une mare à l'autre, cela ne suppose-t-il pas, comme ironise le proverbe, que "l'herbe est plus verte dans le pré du voisin" ou l'eau de son bassin plus pure ? C'est loin de sauter aux yeux !

Et, pour être honnête, nous achoppons sérieusement au moment d'admettre que l'herbe n'est pas vraiment plus verte, ni l'eau vraiment plus fraîche dans notre bénitier que dans celui d'à côté. Le problème est donc peut-être ailleurs…

Les nutritionnistes enseignent que le meilleur régime alimentaire n'est pas de consommer inlassablement les mêmes produits connus, reconnus et imposés par la tradition locale, fussent-ils relativement sains, mais au contraire, de varier les mets en mangeant de tout l'éventail de ce que la nature offre pour couvrir nos besoins réels : seul moyen d'éviter des carences graves, ou l'intoxication par excès !

N'en irait-il pas de même en ce qui concerne notre santé spirituelle ?

N'est-il pas temps de comprendre enfin que le plat unique servi inlassablement dans nos cantines et qui nous fait vivre, vaille que vaille, est forcément carencé en certains éléments vitaux et toxique par l'omniprésence d'autres ?

N'a-t-on pas vu, dans bien des régions du monde, à mesure que les régimes alimentaires se faisaient riches d'autres produits et de recettes venues d'ailleurs, les nouvelles générations grandir spectaculairement et gagner en vitalité physique et intellectuelle ?

N'en irait-il pas de même des nourritures proposées à l'humanité par les différentes traditions ? Leurs divers points forts permettant, ici, de corriger telle carence grave, ou là, d'éliminer tel excès fatal à l'essor d'une vie spirituelle authentique…

S'agirait-il donc de promouvoir le très à la mode "dialogue des religions" d'un bénitier à l'autre ?

Malheureusement, ce dialogue, qui existe depuis des siècles, ressemble encore trop à un ping-pong d'arguments doctement échangés, sans grands résultats, et nous laisse sérieusement "sur notre faim", même à l'intérieur d'une seule famille spirituelle…

N'est-ce pas que les théologiens des religions arrivent généralement bardés de systèmes et de certitudes qui se heurtent, en face, à un même arsenal de présupposés intangibles ?

Lao-Tseu disait : "Celui qui parle ne sait rien, celui qui sait se tait".

La première démarche, pour goûter réellement aux richesses qui nous sont étrangères, ne serait-elle pas d'apprendre à nous taire… et à écouter, enfin ?

Les spirituels ou les sages authentiques de tous les temps et de toutes les traditions ne sont-ils pas ceux qui ont compris que c'est en creusant sans fin en silence dans les profondeurs de l'homme que l'on rencontre la seule source d'eau vive ?

Mais creuser, par définition, ça veut dire faire le vide…

Et faire le vide, c'est laisser remonter en soi l'eau des profondeurs, pour la partager, mais c'est aussi se disposer à recevoir, dans l'écoute d'autrui, ce qui de sa propre expérience peut nourrir nos vies…

Les religions ne sont que ce qu'elles sont, des récipients lourds de leur histoire. Mais, à l'origine de toutes et au sein de toutes, courent toujours les ruisseaux plus secrets et intarissables d'authentiques voies spirituelles. Ces voies, toutes ces voies, ne s'offrent-elles pas à nous sauver de l'anémie spirituelle et du surpoids de nos vaines croyances ?

Grenouilles, mes sœurs, pas besoin de changer de bénitier !

Il suffirait d'apprendre à nous taire, à creuser, à nous vider pour écouter et à accueillir ce qui, dans toute tradition, peut nourrir, soigner et illuminer tout homme…

Alain Dupuis

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31 mars 2010 3 31 /03 /mars /2010 12:24
Vers un référent universel ?
Jean Debelle
LPC n° 9 / 2010

Les signes des temps

Fin 2009, j'ai eu la chance de pouvoir participer, à Bruxelles, à deux colloques qui ont déclenché en moi toute une réflexion sur les valeurs et les croyances qui guident notre monde aujourd'hui.

Le premier de ces colloques fut organisé le 28 novembre sur le site de la Vlaamse Universiteit te Brussel (VUB) par la Grande Loge Régulière de Belgique pour célébrer ses trente ans d'existence. Il portait sur "Les mots et les signes" utilisés par la Loge dans ses rituels.

Si je l'évoque, c'est en raison de l'étonnant choix de l'orateur final, Gabriel Ringlet, ancien vice-recteur à l'UCL, peu suspect d'être passé à la franc-maçonnerie, quel que soit son grand souci d'ouverture, particulièrement à l'égard du monde laïc.

Le deuxième colloque, organisé le 7 décembre par le Service Protestant d'Education Permanente (SPEP), eut lieu à l'Hôtel de Ville de Bruxelles, avec comme thème "Les valeurs universelles". Il permit d'entendre un rabbin, un pasteur protestant, un théologien de l'Islam et un représentant de la laïcité.

Le point commun de ces évènements culturels est, de toute évidence, le souci de faire se dialoguer entre elles convictions et croyances différentes en ce qui concerne le sens de l'existence.

Puis, toujours dans ce même mouvement, "le Conseil des leaders religieux de Belgique", Bouddhistes, Chrétiens, Hindous, Jaïn, Juifs et Musulmans a, le 17 décembre 2009, signé solennellement une charte commune dans le cadre du Parlement. Ils entendaient affirmer par là leur volonté commune de contribuer à la cohésion sociale et à une même vision de la paix au-delà de la diversité de leurs approches philosophiques et religieuses.

Vers un référent universel ?

D'où mon interrogation et ma réflexion : les humains d'aujourd'hui, et plus particulièrement les religions, s'orientent-ils vers un "référent universel" unique pour donner sens à leur destinée commune ?

Cette convergence est-elle possible et est-elle souhaitable ?

Certes, il y a bien longtemps que beaucoup de penseurs - philosophes et théologiens - ou de responsables religieux s'efforcent de confronter et de rapprocher leur point de vue. Au niveau de l'éthique sociale générale, la "déclaration universelle des droits de l'homme" fut approuvée solennellement le 10 décembre 1948 au sein de l'Assemblée Générale des Nations-Unies par les 58 Etats membres de l'époque - ils étaient 192 en 2007 -. Cela a déjà représenté une étape importante vers une certaine unité dans la recherche des conditions d'un vivre ensemble harmonieux.

Au plan de la politique mondiale, l'ONU s'efforce tant bien que mal depuis maintenant plus de soixante ans de gérer les tensions et les conflits hélas sans cesse renaissants sur notre planète ; cela ne concerne pas le champ des idées, des convictions et des croyances, sinon indirectement, pragmatiquement, dans la conduite des affaires du monde. Mais c'est une condition de base importante dans le rapprochement des divers courants philosophiques et religieux.

Pierre Teilhard de Chardin, paléontologue visionnaire du XXème siècle, a déjà vulgarisé, il y a une soixantaine d'années, le concept de "noosphère" comme "lieu de l'agrégation de l'ensemble des pensées, des consciences et des idées produites à chaque instant par l'humanité", humanité qu'il voit en marche lentement, mais de façon continue vers un point "oméga".

Qu'on se souvienne encore du grand rassemblement d'Assise en 1986 comme un moment-clef dans le dialogue interreligieux.

L'extraordinaire explosion des moyens de communication, par internet notamment, a très largement confirmé ce puissant mouvement de fond vers une plus grande unité du genre humain.

Que la nécessité d'une grande unité de vue en matière d'éthique sociale soit impérieuse aujourd'hui pour la survie de l'humanité ne fait plus guère de doute ; la paix, la coexistence pacifique des peuples, des nations, des religions est revendiquée quasi partout dans le monde au-delà des diversités socio-culturelles.

Une question au sein de l'Eglise catholique

Reste que, dans le monde catholique auquel j'appartiens, ce courant ne va pas sans susciter de larges débats, particulièrement depuis l'élection au pontificat du cardinal Joseph Ratzinger, tenant d'une orthodoxie rigoureuse et très méfiant par rapport à toute forme de ce qu'il estime relever d'un certain "relativisme".

C'est sur cet aspect particulier de la problématique que je vais poursuivre et limiter ma réflexion. Pour clarifier les choses, il importe de tout d'abord faire une distinction essentielle entre conception en matière d'éthique sociale d'une part et religion d'autre part. L'"éthique sociale" est l'ensemble des normes qui régissent - ou qui devraient régir - le comportement des collectivités et des individus pour garantir un vivre ensemble où règnent la paix, la justice et la solidarité. De ce point de vue, un consensus universel semble en bonne voie, malgré des pratiques de fait encore souvent déficientes. J'ai déjà parlé de "la déclaration universelle des droits de l'homme" ; mais nombreux sont les autres exemples qui attestent du progrès à cet égard : citons le recul de la peine de mort dans beaucoup d'Etats, la poursuite devant les tribunaux internationaux des auteurs de génocide, de crimes de guerre, de crimes contre l'humanité.

Citons aussi les multiples associations et mouvements qui luttent pour un monde plus juste, tels "Amnesty International" et "La Ligue des droits de l'homme", pour me limiter à des exemples bien connus.

Par ailleurs, les religions, tout en prônant le plus souvent cette "éthique sociale", fondent en outre leur système de valeurs sur tout un appareil de croyances, de normes morales, de rites et de règles disciplinaires. Ici, la diversité est grande : la vision de l'Islam reste bien différente de celle du christianisme pour ne citer qu'un exemple relativement évident.

La question est alors pour moi de savoir si, pour le christianisme auquel j'adhère, ces divergences culturelles sont appelées - ou devraient être appelées - à disparaître, idéalement parlant, pour le bien de l'humanité.

L'identité chrétienne, qu'est-ce à dire ?

Pour aborder cette question, il faut prendre en considération une autre question, celle de l'identité de la foi chrétienne.

La sécularisation qui caractérise notre temps et bouscule beaucoup de "vérités" établies, en particulier dans le monde catholique, a permis à un auteur catholique non suspect d'hétérodoxie - Yves Burdelot - de dire que "devenir humain est la proposition chrétienne aujourd'hui" (1) ; sans doute, inclut-il aussi dans ce "devenir humain" une certaine ouverture au transcendant. (2)

Cette manière de penser rejoint les penseurs qui considèrent que le christianisme n'est pas à proprement parler une religion, même si le message des Evangiles qui est à son origine s'est inéluctablement coulé au long des siècles dans une forme religieuse particulière, avec tout un appareil doctrinal et disciplinaire.

Albert Nolan s'interrogeait déjà sur le "Jésus avant le christianisme". (3)

Dans les années 80, l'historien et philosophe Marcel Gauchet a aussi parlé du christianisme comme d'une "religion de la sortie de la religion".

Beaucoup des nombreux ouvrages de Maurice Bellet me semblent aussi à la recherche en Jésus d'une parole inaugurale, radicale, révolutionnaire, qui se situe en amont des Evangiles et qui est à la racine du "devenir humain". (4)

Il y aurait donc à "Libérer l'Evangile", pour reprendre le titre d'un ouvrage récent de l'ecclésiologue Paul Tihon (5), un peu sans doute d'ailleurs comme Jésus, tout en restant juif pratiquant, s'est libéré d'une certaine judéité.

Il est vrai que Jésus n'a pas voulu créer une nouvelle religion ; il n'était pas chrétien... Il a simplement (...) vécu de façon radicale au service de l'humain, en rupture sur divers points avec la hiérarchie de son temps. L'importante affirmation de son lien filial avec son "Père" reste difficile à interpréter et à comprendre ; elle pose, du point de vue théologique, la question complexe de l'existence de Dieu.

De façon plus simple, il faut tout de même aussi rappeler que l'appartenance à une religion particulière relève en fait le plus souvent de circonstances de temps et de lieu accidentelles et nullement d'un choix réfléchi entre plusieurs religions, ce qui relativise fort la portée de cette appartenance.

Unicité ou unité ?

Je reviens à ma question : que penser de ces divergences entre religions pour le bien de l'humanité ?

Longtemps, les responsables de l'Eglise catholique ont affirmé la valeur unique de leur position théologique - "Hors de l'Eglise, point de salut !" -

Certes, Vatican II a affirmé le principe de la liberté religieuse et l'attitude de la Hiérarchie actuelle est celle du respect des autres religions.

Même si cette distinction entre foi chrétienne et religion catholique est susceptible de fort modifier la position de l'Eglise catholique dans le dialogue interreligieux, faut-il alors par ailleurs encore rêver d'un "référent universel" unique comme pourrait l'être, par exemple, la personne de Jésus-Christ en partie "libérée" de son enrobage religieux ?

N'est-il pas plus réaliste et plus judicieux de miser sur le dialogue entre les diverses convictions religieuses, sans jamais vouloir prétendre détenir "La Vérité", laquelle est plus un horizon qu'un territoire à occuper une fois pour toutes ?

Prétendre détenir seul "La Vérité", sur l'origine du monde, sur le sens de l'existence et de la mort ne peut de toute façon que rendre quasi impossible tout dialogue avec ceux qui pensent autrement.

Pourvu certes que le consensus reste acquis sur un certain nombre de valeurs humaines indispensables au bon vivre ensemble, telles la non-violence, le respect des personnes, la justice et la solidarité. Les justifications doctrinales fondatrices de ces valeurs sont utiles, éclairantes, mais peut-être pas l'essentiel.

Je suis bien conscient d'avoir ainsi abordé des questions complexes qui demanderaient plus de développements, de nuances.

Jean Debelle

(1) Yves Burdelot, « Devenir humain. La proposition chrétienne aujourd'hui », Cerf, 2002. (retour)
(2) Méditant le fameux passage de Matthieu XXV, appelé « Le jugement dernier », j'ai déjà relevé ailleurs que le critère qui permet d'apprécier la valeur finale des existences humaines est l'attitude et le comportement à l'égard des plus démunis et nullement telle ou telle croyance ou pratique cultuelle. (retour)
(3) Albert Nolan, « Jésus avant le christianisme. L'évangile de la libération », Editions ouvrières, 1979. Il vient de publier un nouveau livre dans ce sens : « Suivre Jésus aujourd'hui » Novalis Cerf, 2009. (retour)
(4) Cf. entre autres, Maurice Bellet, « La quatrième hypothèse », DDB, 2001. (retour)
(5) Paul Tihon, « Libérer l'Evangile », Cerf, 2009. (retour)
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14 août 2009 5 14 /08 /août /2009 20:07
Boire aux citernes, ou à la Source ?
Alain Dupuis
LPC n° 4 / 2008

« Ils m'ont abandonnée,
moi, la Source d'eau vive,
pour se creuser des citernes,
citernes lézardées
qui ne tiennent pas l'eau
»

(Jr. 2- 13)

Le texte de Jérémie cité en tête de cette réflexion appartient à tout un long discours prophétique destiné à fustiger l'empressement du peuple d'Israël à retomber dans l'idolâtrie, aussitôt sorti du désert et installé en terre promise.

Comme la « manne », autre métaphore du Dieu Présence de Vie, pourrissait au désert quand on voulait la stocker pour le lendemain, ainsi les citernes creusées pour stocker l'eau se retrouvent bientôt à sec, quand l'eau vive, elle, continue de couler généreusement. N'y a-t-il pas dans ces métaphores très parlantes une implacable mise en garde contre toutes les formes d'institutionalisation du Divin, qui, comme l'eau vive, ne se laisse jamais enfermer durablement dans aucune construction de main d'homme ?

Quant à l'eau des « citernes », qu'a-t-elle de commun avec celle de la Source ?

Quand la citerne commença à fuir…

Jusqu'à la fin du Moyen-Age, dans nos vieilles terres de chrétienté, la citerne semblait solide, et l'eau qu'elle contenait, sans reproches. Dieu occupait tout l'espace céleste et terrestre comme une évidence parfaitement installée, intégrée à l'ordre politico-social dont il était le garant : les hiérarchies civiles et religieuses étaient ses « lieutenants » sur terre. De plus, les Saintes Écritures, dont les clercs se réservaient l'interprétation, étaient réputées source et norme unique de tout savoir sur Dieu, sur l'Homme et sur le Monde. La citerne semblait pleine et bien étanche…

La Renaissance marqua le début du délitement de ce qui paraissait fondé pour l'éternité.

Si Dieu passait pour garant et fondement du système culturel et politico-sacré mis en place depuis quelques mille ans, il ne pouvait sortir indemne des chamboulements intellectuels, spirituels et politiques en cours, et qui ouvraient des brèches dans la belle construction.

Malgré tous les replâtrages, toutes les résistances, les contre-réformes ecclésiales, les absolutismes royaux et princiers…, la route était ouverte à la liberté de penser, de chercher, d'étudier, de connaître, hors des réservoirs bien bétonnés du dogme. Tôt ou tard devait naturellement s'imposer la liberté de croire, ou non, aux thèses de la Religion… y compris à l'authenticité du Dieu qu'elle prétendait « conserver » fidèlement.

En Europe, au siècle des « Lumières », Montesquieu, Voltaire, Diderot, les Encyclopédistes et Jean‑Jacques Rousseau, pour ne citer que les francophones les plus illustres, contribuèrent à ébranler sérieusement l'édifice et son contenu.

Dès la fin du 18ème siècle, les scientifiques, quant à eux, revendiquèrent de n'avoir plus guère besoin de l'hypothèse de ce Dieu-là pour avancer dans la connaissance et la maîtrise de ce monde. Que ce Dieu devienne une simple hypothèse, et, qui plus est, tout à fait superflue dans l'avancée intellectuelle de l'humanité, c'était déjà en soi un vrai séisme. Et les citernes ne supportent pas bien les séismes, c'est bien connu !

D'hypothèse inutile, ce Dieu-là fit vite figure de handicap pour un exercice rigoureux de la raison, de la liberté et de la créativité humaine.

Quand l'eau de la citerne fut déclarée "toxique"…

Ce pas fut franchi aux 19ème et 20ème siècles, avec le fort impact d'écoles de pensée dont le souci fut, plus ou moins clairement, d'affranchir l'Homme de la Religion et du Dieu dont elle se prétend la « dépositaire » attitrée.

Pour beaucoup, dès le 19ème siècle, ce Dieu n'est plus seulement inutile : il est dénoncé comme préjudiciable, voire nocif aux hommes. Selon Feuerbach (1), ce Dieu ne serait en effet que la projection, dans un ailleurs purement imaginaire, des aspirations les plus hautes que l'homme porte en lui-même et qu'il ne tiendrait qu'à lui de réaliser. Par cette projection, l'homme se retrouverait « dépossédé de ce qui lui appartient en propre, au profit d'une réalité illusoire ».

Marx, analysant les mécanismes d'une société où la règle serait « l'exploitation de l'homme par l'homme », dénonce, lui aussi, la Religion et son Dieu comme des illusions, mais illusions instrumentalisées par les puissants, pour mieux soumettre les faibles. La Religion et son Dieu ne sont que l'« opium du Peuple ». Selon Marx, il serait inutile de se battre contre ce Dieu et la Religion : la victoire, par le seul génie humain, sur les agressions de la nature, la misère humaine et l'oppression sociale, rendra parfaitement inutile le recours à l'eau hallucinogène des citernes.

Freud, lui, voyait dans la Religion et son Dieu des affabulations nées de réminiscences inconscientes d'aspirations, de frustrations et de conflits intériorisés et refoulés dans la petite enfance. Le « Père tout-puissant » aurait beaucoup à voir avec la figure du « père » tout court. Le Dieu visé par Freud est sans doute d'abord le Dieu patriarcal, législateur et juge, de la religion mosaïque, dont « la représentation se confond (…) avec le Surmoi » (2). Malgré des avis dissidents exprimés par certains de ses disciples et successeurs, la psychanalyse naissante fit beaucoup pour nourrir le soupçon contre ce Dieu et les « fonctionnements » psychiques auxquels il se réfère.

Nietzsche, bien qu'inventeur de la formule selon laquelle Dieu serait « mort », dénoncera plutôt le christianisme, à ses yeux perverti, devenu un anti-humanisme, que le Christ, ou même Dieu. Il s'en prend à ce que ce christianisme-là aurait fait de Dieu et de l'Homme : « La notion chrétienne de Dieu (…) est une des notions de Dieu les plus corrompues qu'on ait atteint sur terre ; (…) Dieu dégénéré en antithèse de la vie, au lieu d'être sa transfiguration et son oui éternel ! En Dieu, l'hostilité déclarée à la vie, à la nature, au vouloir vivre ! » (3).

Bref, l'eau de la citerne lui semblait passablement croupie…

Plus proche de nous, un Albert Camus rejoint Nietzsche dans son rejet viscéral du « Dieu » chrétien tel qu'il lui apparaît : Dieu de la fuite et du rejet du monde. Sans écarter l'idée d'une « réalité ultime », il proclame : « Je ne refuse pas d'aller vers l'Être. Mais je ne veux pas d'un chemin qui s'écarte des êtres » (4). Dénonçant la souffrance omni-présente, il doute fort de l'existence d'un Dieu bon et tout-puissant qui, dans ce cas, serait « un Dieu tout-puissant et malfaisant, ou bienfaisant et stérile ».

Sartre, lui, fut le théoricien catégorique d'un monde sans Dieu, c'est-à-dire sans autre sens que celui que l'homme s'inventera : « Il n'y a pas de déterminisme, l'homme est libre, l'homme est liberté (…), l'homme, sans aucun appui et sans aucun secours, est condamné à chaque instant à inventer l'homme. » (5).

Pour lui, la citerne est vide, et l'a toujours été…

« Dieu » a-t-il disparu avec l'eau de la citerne ?

De cette « mise en examen » de Dieu dans l'Europe du 20ème siècle en tout cas, il découle, globalement, que, pour les hommes de notre temps, le Dieu de la religion judéo-chrétienne et de ses théologiens, serait, pour le moins, détrôné, et mal en point. Dans un service de « soins intensifs », les médecins parleraient de « pronostic vital engagé »…

Mais qui est, en réalité, ce Dieu au chevet de qui nous nous penchons ?
Serait-ce ce concept froid, simple "Cause Première" de tout ce qui est ?
Le bouche-trou de nos ignorances, peu à peu évincé à mesure que l'homme progresse dans la connaissance des réalités de ce monde, la maîtrise de leurs fonctionnements, y compris ceux de la vie, et de la « psyché » humaine ?

Le juge suprême, origine et garant de toute loi et de toute morale, châtiant, pardonnant et récompensant ? Un Dieu législateur dont l'influence est désormais marginale - au grand dépit des « religieux » - dans la quête de règles propres à assurer un « bon usage de la vie » (B. Besret), une juste convivialité entre les hommes et un juste rapport au reste de leur environnement ?

La « Providence » ? Ce Dieu censé intervenir dans nos vies, ou dans le cours des événements, pour les conformer soit à Son désir, soit au nôtre, suivant les jours ?

Comment ne pas prendre au sérieux ceux qui prétendent, aujourd'hui, que ce « Dieu-là » est d'abord une construction bien utile, née de l'imaginaire fécond et inquiet des hommes ?

Et comment ne pas voir que, dans la conscience collective de l'Occident judéo-chrétien de l'« après Auschwitz », ce « deus ex machina » qui « fait l'Histoire » et veille au destin de chacun, est mort et ne se relèvera jamais vraiment des cendres de cette atroce tragédie, ni d'ailleurs de tant d'autres, survenues avant, et depuis ?

A bien y regarder, la négation, la mort et la sortie programmée de l'Histoire de ce Dieu-là, n'était‑elle pas déjà proclamée dans le silence de plomb qui présida au martyre de Jésus le Nazôréen, broyé, comme tant d'autres avant et après lui, par l'abitraire complice des « pouvoirs » politiques ET religieux du lieu et du temps ?

Le seul Dieu réputé mort, ou disparu, ne serait-il pas précisément ce Dieu extérieur, envahissant, omni-présent, omniscient et omnipotent fantasmé par des hommes qui tentent de conjurer leur peur en se racontant tout haut des histoires, comme les petits enfants dans le noir ? Et par des hommes d'autant plus bavards que le Silence est vertigineux !

Oui, ce Dieu-là, la raison, la sécularisation, la connaissance, l'irrésistible émergence de la « personne » humaine face à tous les « collectivismes » idolâtres (et il y a un collectivisme « chrétien » !), semblent en passe d'en venir à bout. Dans cette révolution culturelle d'un monde supposé être devenu « majeur », suivant une opinion chère à Emmanuel Kant, reprise plus tard par Dietrich Bonhoeffer, le Divin semble bien devoir cesser de jouer les « UTILITÉS ». Mais notre Occident n'est-il pas en train de retrouver, parfois venus d'ailleurs, les remèdes à ses stériles enfermements doctrinaux et les moyens d'un retour à la Source d'eau vive, toute de « GRATUITÉ » ?

Et si la Source coulait, libre, bien loin de nos citernes ?

Le 20ème siècle ne fut pas seulement pour notre Occident celui des drames en série et du « désenchantement du monde » (M. Gauchet), mais probablement aussi celui d'ébranlements salutaires, dont on mesure peut-être mal la portée.

Ainsi, par exemple, à peine sorti du vacarme et des violences inouïes de la seconde guerre mondiale, l'Occident vécut un traumatisme qui sidéra les consciences et les coeurs en la personne… du Mahâtmâ Gandhi.

Le monde occidental, imbu de ses prétendues « valeurs chrétiennes », déjà sérieusement mises à mal, prenait dans la figure l'immense gifle morale de ce petit avocat indien, très cultivé, hindouiste fervent, presque nu, ayant abandonné tout bien, tout lien, toute puissance, et qui, par sa seule force intérieure et la plus stricte non-violence, entreprit de rendre leur dignité à des millions d'indiens en mettant à genoux l'Empire colonial le plus orgueilleux !

Par son intériorité lumineuse, puisée aux sources d'une tradition spirituelle bien plus ancienne que la nôtre, et un « évangile » pris très au sérieux, Gandhi révolutionna le regard de l'homme d'Occident sur les autres cultures et la manière que Dieu pourrait bien avoir d'être au monde, dans et par les hommes ! Et si l'on devait « juger l'arbre à ses fruits », ne devrait-on pas, soudain, admettre que l'Eau Vive coule aussi en Inde ?

Et ce fut l'origine, dans notre Occident, d'un regard nouveau sur l'approche hindouiste de l'Homme et du Divin. Innombrables furent les auteurs laïcs et religieux qui firent découvrir, derrière les apparences parfois déconcertantes des dévotions populaires, une authentique tradition mystique, toute d'intériorité, où l'homme tout entier, physique et psychique, est saisi et appelé à prendre la pleine mesure de sa relation au Divin.

Le second choc spirituel fut, sans doute, l'irruption en Occident, suite à des circonstances parfois tragiques, du Bouddhisme, dans toute la diversité de ses écoles et traditions. Il est impressionnant de voir comment, en quelques décennies, l'Europe, mais aussi l'Amérique, se sont couvertes de pagodes, de monastères bouddhistes, tibétains, ou Zen de diverses obédiences, éveillant l'intérêt croissant et l'adhésion de millions de sympathisants et d'adeptes occidentaux.

La rencontre avec la mystique indienne a, sans aucun doute, contribué à restaurer l'unité corps‑esprit, matière-esprit, dans la vision occidentale du « spirituel ».

Le Bouddhisme, surtout dans son approche Zen, a certainement contribué à restaurer la place du silence, extérieur, mais surtout intérieur, comme voie royale du cheminement spirituel. De plus, le « Silence du Bouddha » (R. Panikkar) sur la « Réalité Ultime » a beaucoup contribué à réhabiliter en Occident l'approche mystique et apophatique (6) de la « Réalité Ultime ». Et enfin, la Voie bouddhiste n'est pas sans évoquer, par la méditation silencieuse, la pratique de la « pleine conscience », l'abandon progressif de toute illusion et l'appaisement en nous de toutes les contradictions, la voie hésychaste chère à l'Orient chrétien. Voies qui conduisent l'une comme l'autre, à une conscience claire, au fond de nous-même, de notre unité avec le « Tout »… ou le « Rien », comme le dira si bien, plus tard, Jean de La Croix. Vécu profond qui permet, aujourd'hui, de belles rencontres entre spirituels bouddhistes et chrétiens…

L'irruption de l'Asie dans notre champ culturel a clairement contribué à l'éveil d'une autre vision de l'homme, du monde et du « Divin ». De plus, pour certains, la présence, nouvelle, de l'Islam à nos côtés, et sa grande tradition mystique Soufi, aura aussi chamboulé leur expérience spirituelle intérieure. Enfin, ne doit-on pas signaler, depuis des années, une attention beaucoup moins méprisante et nouvelle de notre « culture » à d'autres traditions spirituelles de l'humanité telles que le chamanisme ou l'animisme, et tout ce qu'elles nous enseignent sur notre lien profond avec le cosmos, la terre, tout le « vivant », et le mystère de ce monde. Mais il convient aussi de remarquer que l'ensemble de ces mutations de la sensibilité occidentale coïncide (de gré ou de force) avec une radicale remise en question de notre rapport à la Nature, et avec l'urgence d'une gestion respectueuse, reponsable, solidaire et durable d'une planète devenue toute petite.

Dieu, Source d'eau vive, gratuite, au coeur de chacun ?

Bien sûr, prétendre que Dieu lui-même aurait disparu, comme l'eau des citernes, au gré des bouversements géopolitiques, culturels, religieux qui affectent notre « village planétaire » à un rythme accéléré, nous semble assez puéril. Mais ne pas saisir que la perception que les hommes peuvent avoir de Lui, désormais, est en train de changer radicalement, relèverait sans doute d'un tragique aveuglement, dont certains semblent parfois frappés.

Maurice Zundel, en 1975 déjà, alertait ses paroissiens : « Nous avons une peine infinie à prendre le tournant, c'est-à-dire à intérioriser Dieu. Nous continuons presque toujours à Le situer en dehors de nous comme une puissance qui nous domine (…) alors que, justement, la nouveauté, (de l'évangile) c'est de situer Dieu au plus intime de nous-même, comme une source qui jaillit en vie éternelle. » (Homélie du 23-02).

Et encore, cette remarque prophétique : « L'humanité se désintéressera de plus en plus de Dieu s'il n'apparaît pas comme ce dedans, qui nous amène à connaître notre propre intimité, qui nous apprend à découvrir l'immensité de notre aventure. » (Ibidem).

N'est-ce pas là toute l'aventure traversée par Jésus, à laquelle il désira tant éveiller ses contemporains, et qui nous concerne tous, à notre tour ?

En 1995, Eugène Drewermann publiait « Dieu immédiat », évoquant par ce titre l'appel pour chacun à faire en soi-même l'expérience du « Divin », indépendamment des médiations religieuses institutionnelles.

Des Jean Sulivan, des Marcel Légaut, des Louis Evely, Marie-Madeleine Davy et tant d'autres ont, en leur temps, induit chez beaucoup la redécouverte de l'intériorité comme « lieu » de l'expérience spirituelle, de la « Rencontre » promise par Jésus, au secret de la « chambre ».

Depuis une cinquantaine d'années, il est frappant de voir le regain d'intérêt, chez les chrétiens d'Occident, pour des « spirituels » de la trempe de Maître Eckhart, Jean Tauler ou Nicolas de Cues, longtemps occultés ou écartés pour leurs « libertés » doctrinales… Ce n'est pas un hasard : l'enseignement central de ces grands maîtres (et de bien d'autres, chrétiens ou non) est que la vie spirituelle consiste, tout simplement, pour chacun, à permettre « la naissance de Dieu » en soi, ou à laisser venir à maturité la part de Divin qui nous habite, et qui ne demande qu'à transfigurer nos vies.

L'enfant prodigue d'Occident, mourant de soif à côté de citernes vides, et ayant dilapidé l'héritage en fausse « religiosité », ne serait-il pas en train, par mille voies inattendues, de ré-apprendre à faire silence et à « rentrer en lui-même » pour y redécouvrir du même coup et la Source d'eau vive, et la Joie de la Noce, à partager avec tous ?

Oui, notre Dieu a cessé d'être UTILE. Il est DON gratuit (Jn 4-10). Pour qui a goûté au DON, il est pourtant plus qu'indispensable (D. Bonhoeffer). Il est Source d'eau vive que rien n'arrête ni ne retient. Il est manne. Il est celui qu'on ne peut même pas nommer et à qui l'auteur biblique si subtile d'Exode 3-14 fait dire l'énigmatique « Je suis qui je serai… » qui traverse toute la tradition biblique et l'histoire des hommes…

L'identité-même de Dieu n'est-elle pas là : le DON GRATUIT, hier, aujourd'hui, demain ? Identité qui devient nôtre à la mesure où nous devenons Don, à notre tour. Selon la splendide devise de Pierre Ceyrac : « Tout ce qui n'est pas donné, est perdu ». Qu'ajouter à cela ?

Ne construisons plus de citernes. Ne devenons pas citerne nous-même : ça croupit et ça ne tient pas l'eau. Allons sans cesse à la Source vive et buvons-y avec tous les autres.

Alain Dupuis

(1) Ludwig Feuerbach. Philosophe Allemand (L'essence du Christianisme 1841) (retour)
(2) Mélanie Klein. Psychanalyste autrichienne (La Psychanalyse des enfants 1932) (retour)
(3) Friedrich Nietzsche. Philosophe Allemand (L'Antéchrist) (retour)
(4) Albert Camus. Ecrivain français (Carnets) (retour)
(5) Jean-Paul Sartre. Philosophe et écrivain français (L'existentialisme est un humanisme) (retour)
(6) Théologie apophatique appelée aussi théologie négative : approche le mystère de Dieu par des affirmations négatives (exemple : Dieu n'est pas bon à la manière des hommes) (retour)
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1 juillet 2009 3 01 /07 /juillet /2009 17:21
La foi, acte humain - Jean-Marie Fisch - 6 / 2009
La foi, acte humain
Jean-Marie Fisch
LPC n° 6 / 2009

"Pour parler avec des paroles vraies de l'essentiel, il est indispensable d'en parler d'une façon personnelle", écrivait Marcel Légaut, il y a une trentaine d'années, dans "L'homme à la recherche de son humanité". Sa lecture a confirmé un renversement de perspective dans l'orientation que j'avais donnée à ma vie. Et fort curieusement aujourd'hui, approchant du terme de celle-ci, la lecture de "L'histoire perdue et retrouvée de Jésus" de Juan Luis Segundo me confirme dans le chemin poursuivi. (1) Ce changement de perspective est très simple à exprimer. J'ai compris que rien de l' "extérieur" ne peut donner un sens à ma vie. Ce qui m'importait désormais, c'était de trouver le sens de ma vie. Et ce sens est unique, parce que je suis unique, comme le dit M. Légaut.

Je me suis alors interrogé sur le visage humain de Jésus, me demandant s'il avait lui aussi trouvé progressivement le sens de sa vie ou, ce qui revient au même, quelle était la foi de Jésus et, par conséquent, quelle était ma foi. Mais peut-on vraiment s'interroger sur sa foi sans la perdre en même temps, sans être de quelque manière déjà infidèle ? N'est-ce pas, sans oser le dire clairement, mettre en doute la foi telle que le christianisme, par exemple, la définit ?

Cette démarche, j'en suis convaincu, s'impose par fidélité à soi-même, par ce qu' "il est nécessaire de critiquer toutes les formes faciles avec lesquelles les croyants traitent de Dieu." (M. Légaut) Cet "athéisme potentiel", pour employer le terme de J. L. Segundo, repose sur le fait que je considère certaines valeurs humaines, comme l'égalité de tous les humains ou le droit à une vie digne, comme un critère préalable et supérieur à toute croyance religieuse déterminée.

Car celui qui n'est pas disposé à ce type "d'athéisme" ne sera pas capable de reconnaître l'importance historique et la signification de Jésus. Et par conséquent, "en le nommant Messie, Fils de Dieu ou Dieu même, il n'échappe pas, bien au contraire, au risque de faire de Jésus de Nazareth une idole."

Face à l'emploi fréquent du mot "foi" dans un sens exclusivement lié à un domaine religieux, je crois nécessaire d'expliciter le sens du mot "foi" utilisé dans la réflexion que j'entreprends ici. (2) Il s'agit, en effet, de la foi comme acte profondément humain, indépendamment de toute appartenance religieuse, et qui, d'une manière ou d'une autre, engage tout homme à un moment de son existence. Cet acte suppose un long cheminement nécessaire pour parvenir à l'âge adulte, c'est-à-dire à ce moment où une personne est capable de prendre sa vie en main de manière autonome. C'est alors que la femme ou l'homme cherche à se projeter dans l'avenir donnant un sens à sa vie ou à sa quête de bonheur, ce qui est la même chose.

En quoi consiste donc l'acte de foi et comment arrive-t-on à le poser ? Je vais essayer de m'en expliquer. Et pour cela, je me propose de considérer successivement les trois facettes qui, "ensemble", définissent cet acte humain : la foi repose d'abord sur le choix d'une valeur qui donne sens à la vie ; ensuite sur les choix quotidiens que cette foi implique (ce que Légaut comme Segundo appellent idéologie) ; et enfin sur le vécu de chacun(e), données qui échappent à toute rigueur scientifique.et qui pour cela relèvent de la transcendance.

Le choix d'une valeur qui donne sens à ma vie

En aucun cas, la foi ne s'impose de l'extérieur ; elle ne peut être, en effet, que le fruit de la liberté profonde de chaque personne, d'un libre choix engageant sa responsabilité dans un projet de vie. Je crois dans la mesure où j'ai choisi, explicitement ou implicitement, la valeur susceptible de donner un sens à ma vie et de me conduire au bonheur auquel j'aspire.

Avant de choisir, je puis envisager diverses orientations ou divers chemins qui, chacun à sa façon, pourraient satisfaire ma quête de sens et de bonheur. Le choix de cette valeur peut être, pour l'un, pilote de formule 1 et, pour l'autre, un engagement dans une O.N.G. au service d'un pays du tiers monde. Par contre, une fois choisi le chemin que je veux suivre, je dois automatiquement renoncer aux autres chemins. Et de plus, puisque je me projette dans l'avenir, mon choix implique que je renonce à une satisfaction immédiate pour une satisfaction future plus grande. (3) C'est ainsi que finalement je suis amené à "choisir, et donc à renoncer, en risquant mon existence." (JLS 45)

Mais où donc est le risque ? Dans le fait que je ne puis me projeter au terme de ma vie afin de savoir si le chemin choisi me conduira avec certitude au bonheur recherché. Pour pallier cette inconnue, il me faudra, d'une manière ou d'une autre, recourir à quelqu'un d'autre qui, par le témoignage de sa vie, me semble avoir atteint le bonheur que je recherche. Cette personne devient pour moi "un témoin de référence" et c'est en m'appuyant sur son témoignage que je risque mon existence. Prenons un exemple pour mieux comprendre l'importance de ce témoin. Il y a une vingtaine d'années, Mère Teresa à Calcutta, s'occupant des pauvres mourants dans les rues de cette ville, est devenue, sans le savoir, témoin de référence pour des jeunes femmes dont certaines se sont rendues à Calcutta pour la rejoindre en s'appuyant uniquement sur son témoignage vivant.

En effet, ces témoins de référence, de manière très diverse (la plupart du temps non explicite), nous parlent de la satisfaction qu'apporte avec soi la réalisation de telle ou telle valeur et, avec ces mêmes voix silencieuses, nous invitent à suivre un chemin semblable (JLS 46). Il me paraît important d'insister sur le fait que ce témoignage est rendu par la manière de vivre. Risquer sa vie sur le témoignage d'autrui, c'est le fondement le plus profond de la solidarité humaine.

Comment s'exprime ce témoin de référence ? Avant de répondre à cette question, rappelons qu'il existe deux formes de langage : un langage poétique ou imagé, accompagné ou non de gestes expressifs transmettant des réalités vécues, et un langage de caractère logique, utilisé dans la transmission des données scientifiques. Or, de ces deux langages, seul le langage imagé convient au témoignage de la foi. "En chacun de nous", remarque M. Légaut, "il y a un visage qui interpelle les hommes". C'est par le témoignage de sa vie et non par le discours que chacun peut transmettre sa foi.

Au terme de ce regard sur la foi (au sens humain et non au sens religieux), nous pouvons constater que ce qui est propre à tout homme n'est pas "la" foi, mais "une" foi. Tout homme a la foi qu'il choisit. Ou, mieux, la foi qui s'identifie avec le témoin qu'il choisit. En d'autres termes, "la nécessité d'avoir foi ne conduit pas a une foi unique" (JLS 46). Si le langage le permettait, il faudrait parler de "foi" au pluriel, tant il est évident que la foi ainsi définie, s'exprime de multiples façons dans de multiples cultures.

La grandeur de la foi réside finalement dans une option qui justifie le fait de risquer sa vie pour la défense d'une valeur. Au contraire, la peur met un frein à tout engagement et développe la recherche de sécurités. C'est pourquoi la peur et non l'incroyance constitue l'attitude opposée à la foi. (4)

Le choix des moyens aptes à donner sens à ma vie

"La fidélité", dit encore M. Légaut, "est l'obéissance sans réserve à ce qui s'impose à l'humain intimement, pour qu'il soit exactement ce qu'il sait devoir être". "Elle est de l'ordre de l'humain le plus pur et le plus élevé, mais par nature elle ne comporte pas de réalisations précises. Par sa fidélité, l'homme s'ouvre à un inconnu qu'à chaque pas il doit découvrir. Dans une ignorance beaucoup plus totale qu'il ne le pense, il se penche sur ce qu'il doit être et que chaque jour il doit inventer." (5)

Je crois que c'est le rôle de la foi de susciter la créativité de chacun(e). Comme expression de la valeur choisie, la foi va agir comme une force intérieure orientant toute option concrète, le choix de telle action de préférence à telle autre ou de telle opinion plutôt que telle autre. Et comme cette interaction entre foi et conduite humaine va se prolonger tout au long de la vie, nous pouvons dire que le propre de la foi est de structurer l'ensemble de l'existence autour d'une signification déterminée (JLS 48).

Pour mieux approcher cette interaction, je souhaiterais citer en exemple la vie d'Etty Hillesum, telle qu'elle se manifeste dans les notes laissées par elle. (6) A lire ces notes, comme des confidences d'une amie intime, c'est tout son cheminement qu'elle offre à qui veut bien le recevoir. Chacun pourra percevoir comment l'accueil de l'autre détermine sa conduite pour se concentrer finalement sur l'attention aux hommes et femmes de son peuple. Son témoignage est d'autant plus révélateur qu'elle est juive (7) et areligieuse et qu'au terme de sa vie, sa fidélité intérieure la conduira à se maintenir au service de la communauté juive dans un camp de regroupement précédant le départ pour Auschwitz et finalement à être elle-même déportée pour y mourir.

La foi et sa mise en œuvre ne nous mettent pas à l'abri de l'échec lorsque la réalité impose des limites à nos espérances. L'échec ne peut que susciter une double interrogation. Ou une interrogation sur l'efficacité des moyens utilisés. Dans ce cas, le choix de la valeur donnant un sens à la vie n'est pas mis en question, mais bien le choix des moyens. Ou une interrogation sur le choix de la valeur. Etait-elle mauvaise au point de mener à l'échec ? A moins que l'échec lui-même soit l'expression d'une fidélité absolue. "S'il n'est pas possible de se maintenir en vie sans renoncer, au moins en partie, à son idéal fondamental, alors la mort elle-même cesse d'être un échec et se convertit en un devoir" (JLS 53). C'est bien ce qu'a vécu Etty Hillesum qui a écarté toute possibilité de se soustraire au sort de ceux qu'elle aidait.

Mon vécu personnel, donnée transcendante, permet d'engager mon existence entière dans la mise en œuvre de la valeur choisie.

Alors que la foi et les idéologies sont deux dimensions complémentaires, l'expérience humaine comporte une troisième face qui conditionne la mise en œuvre de la foi et le choix des moyens. Comment expliciter cette troisième face (JLS 59) ? Lorsque quelqu'un choisit d'engager sa vie dans un sens, il prend cette décision, combien importante pour lui, avec tout ce qui a fait sa vie jusque là. C'est-à-dire avec l'expérience accumulée et le passé vécu, mais aussi avec une part d'utopie. C'est-à-dire une réalité "désirée" par lui qui n'a pas encore eu lieu et qui pourtant est souhaitable. Et cependant personne ne peut être sûr que l'utopie qui l'anime finira par se réaliser, tout en sachant qu'il faut agir dans ce sens.

Cette donnée transcendante, expression d'une conviction, peut également être une expérience personnelle qui confirme l'orientation donnée à son existence. Je ne résiste pas à citer encore deux passages des notes d'Etty Hillesum qui peuvent éclairer ce dernier aspect de la foi. A propos de ses relations masculines, elle note en effet : "Jamais encore mon intuition intérieure ne m'a fait dire oui pour la vie à un homme, et cette voix intérieure doit être mon seul fil d'Ariane… Je veux dire simplement qu'une sorte de paix doit descendre en moi avec la certitude de suivre ma voie personnelle, confirmée par une voix intérieure". Et, une année plus tard, elle note encore "ce que je vis intérieurement, et qui n'est pas seulement de moi, je n'ai pas le droit de le garder pour moi seule. Suis-je dans ce petit morceau d'histoire de l'humanité un des nombreux récepteurs qui doit ensuite émettre plus loin ? Emettre quoi, je ne le sais pas encore". (8)

C'est pourquoi je considère que l'acte de foi est intimement lié à la fidélité à soi-même, ce qui est la véritable vie spirituelle à laquelle tout être humain est de quelque manière appelé quelle que soit sa religion. (9) La vie spirituelle commence quand nous découvrons quelque chose en nous qui s'impose à nous du dedans, nous invitant à y correspondre avec tout ce que nous sommes. Cette fidélité exige que chacun prenne ses responsabilités et choisisse les engagements que cette fidélité implique. Telle est notre grandeur : nous avons à suivre, dans des conditions particulièrement importantes, des exigences intérieures qui débordent le cadre de la seule raison.

La foi comme acte humain peut-elle être religieuse ?

Si on suit le développement de la foi comme acte humain, on ne voit pas comment celle-ci pourrait devenir "religieuse", si par foi religieuse nous comprenons une foi qui cesse de s'appuyer sur le témoignage humain pour dépendre d'un témoignage divin. Mais celui-ci ne peut me parvenir qu'à travers le témoignage d'un être humain me transmettant ce message divin. Quelle preuve pourrait m'apporter cet être humain qui me permette de reconnaître en lui une telle représentation, sinon le témoignage de sa vie elle-même et donc de sa foi humaine (JLS 72) ?

Nous pouvons en conclure qu'une grande partie de ce qu'on appelle aujourd'hui "religion" au sens sociologique du terme, y compris le christianisme, ne se situe pas au niveau du choix d'une valeur, mais bien au niveau d'une idéologie au sens où nous l'avons définie plus haut, c'est-à-dire un moyen concret pouvant ou non conduire à cette foi. Face à cette attitude créatrice de soi-même et au risque encouru inhérent à la foi humaine, qui n'éprouverait de l'angoisse en voyant s'écrouler ses certitudes ? Et comme la religion peut véhiculer une anti-valeur, l'obéissance par exemple, qui élimine, à la fois, le choix personnel d'une valeur absolue et l'engagement de sa propre responsabilité, certains trouveront un refuge dans des pratiques religieuses, voire magiques. N'est-ce pas à cette croisée de chemin que se trouve l'Eglise aujourd'hui ?

Dans le cadre d'une religion (idéologie), Jésus cesse d'être un témoin de référence pour devenir un faux instrument, prétendument tout-puissant, au service de valeurs qui n'ont rien à voir avec le pari risqué dans lequel Jésus s'engagea face à la question du sens de sa propre existence (JLS 111). Aussi, la vraie question que l'on doit se poser à propos de Jésus est de mieux comprendre sa foi : sur quelle(s) valeur(s) s'est-il engagé pour donner un sens à sa propre existence ? D'autant plus que, pour rester fidèle à lui-même, il a choisi de mettre en jeu sa propre vie et de mourir par fidélité au règne de Dieu qu'il avait annoncé.

Jean-Marie Fisch

(1) Juan Luis Segundo "Jésus devant la conscience moderne" Ed. Cerf, 1988. Ce livre a beaucoup éclairé ma réflexion personnelle, spécialement sa première partie. Les références à cet ouvrage sont mises entre parenthèses dans le texte avec la mention (JLS). (retour)
(2) La foi se définit par le fait de croire quelqu'un, d'avoir une confiance absolue en lui, de se confier. (Petit Robert) (retour)
(3) Il s'agit bien d'une satisfaction plus grande espérée dans le cours de sa propre vie et non d'une quelconque récompense assurée après la mort dans une autre vie. (retour)
(4) Ce thème fait l'objet du livre de M. Bellet, intitulé "La peur ou la foi" Desclée De Brouwer, 1968 (retour)
(5) Marcel Légaut, "L'Homme á la recherche de son humanité II", p. 347 (retour)
(6) Etty Hillesum, "Une vie bouleversée" Seuil, "Points" 1981. « C'est sans doute après 1940… qu'elle développa une foi très personnelle… en marge de toute religion établie » (p.iii.) Pour une lecture de son parcours spirituel voir Paul Lebeau "Etty Hillesum, Un itinéraire spirituel" Bruxelles, Racine 2000 (retour)
(7) Juive : dans le sens d'appartenance à un peuple mais pas dans sa dimension religieuse (retour)
(8) Ceci apparaît clairement dans les notes d'Etty Hillesum, lundi 6 octobre 1941 et 4 juin 1942. (retour)
(9) Marcel Légaut, "Genèse de la vie spirituelle" Quelques nouvelles, nº 102, juin 1998 (retour)
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