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16 juillet 2016 6 16 /07 /juillet /2016 16:56
ABBA Père
Edouard Mairlot

1. L’épitre aux Galates ...il y a 50 ans

Le Concile Vatican II venait de se terminer. Un premier pas avait été franchi : on quitte le latin. C’est un temps de créativité liturgique et de chants religieux nouveaux. Un régal !... Il était clair cependant pour l’auteur de ce texte que ce changement amorcé dans l’Eglise ne pouvait que s’étendre et se radicaliser. Cet esprit de changement devait rapidement toucher tous les secteurs de la vie de l’Eglise. L’Eglise lui paraissait figée, bloquée, dans des rites, des dogmes, des structures dépassées.

De formation scientifique, il avait perçu quelques années auparavant qu’un « nouveau langage » était nécessaire pour exprimer sa foi chrétienne de façon crédible dans cette nouvelle culture qui était en train de se développer. Mais il ne savait alors rien de ce que cette exigence qu’il pressentait pouvait bien signifier.

Il terminait alors quatre années de théologie. Il en avait attendu beaucoup. Mais affronté à la théologie enseignée à l’époque – celle de « toujours » - il n’y avait rien trouvé pour avancer. L’enseignement reçu alors en exégèse était, disons, embryonnaire. Mais depuis peu la lecture de la bible nourrissait nombre de groupes et de chrétiens en recherche. Aussi comprit-il qu’il ne perdrait pas son temps s’il lisait attentivement l’Ecriture. C’était en même temps une façon de remonter aux origines pour pouvoir repartir ensuite autrement. Il y fit bien des découvertes. Mais l’une d’elles allait être déterminante et lui donner enfin une nouvelle compréhension qui deviendra vite une fondation renouvelée à « la foi de sa jeunesse ». Ce fut la Lettre de Paul aux Galates. Donnons-en ici une vue d’ensemble qui permette de mieux la comprendre, d’en saisir les enjeux et d’en dégager l’essentiel.

1.1 Cette Lettre paraissait bien compliquée par moments, en particulier quand elle semble se perdre pour nous dans les méandres d’une discussion rabbinique qui nous échappe largement. Son enjeu était cependant très concret: un païen qui découvre le Christ ne doit-il pas d’abord se convertir au judaïsme et faire sienne la loi juive dans tous ses détails ? Il devrait donc se faire circoncire. Celle-ci se faisait normalement dès la naissance. Mais ce n’est pas rien pour un adulte. Les conclusions de la Lettre seront cependant aussi claires que radicales : vous, mes frères c’est à la liberté que vous avez été appelés... Un seul commandement contient toute la loi en sa plénitude : tu aimeras tout prochain comme toi-même. (Gal 5.13-14) Elle raconte quel fut l’itinéraire – et les combats - de Paul. Comment en est-il arrivé là ?

Vous avez entendu... avec quelle frénésie je persécutais l’Eglise de Dieu et je cherchais à la détruire ; je faisais des progrès dans le judaïsme... par mon zèle débordant pour les traditions de mes pères. (Gal 1.13-14) Mais je reçus une « révélation de Jésus-Christ. » (1.11) ... quand Celui, qui dès le sein materne (1) m’a mis à part, daigna révéler en moi son Fils. (1.15-16) Et aussitôt, je partis annoncer ma foi nouvelle en Arabie, puis je revins à Damas. Après 3 ans, je montai à Jérusalem et je demeurai quinze jours auprès de Céphas... mais j’étais personnellement inconnu des Eglises de Judée. (1.22-23)

Ensuite, au bout de quatorze ans, je suis monté de nouveau à Jérusalem... Or, j’y montai à la suite d’une révélation et je leur exposai l’Evangile que je prêche parmi les païens ; je l’exposai aussi dans un entretien en particulier avec les personnes les plus considérées, de peur de courir ou d’avoir couru pour rien. (2.1-2)

Paul a donc reçu une révélation de Jésus Christ (1.11). Il a le souci primordial d’être en accord avec Pierre qu’il a déjà rencontré ; mais une autre révélation (2.1) le pousse à bien vérifier s’il est oui ou non en communion avec ceux de Jérusalem. Cette unité dans la foi commune en Jésus est vitale à ses yeux. Et la question essentielle paraissait toute simple : fallait-il circoncire les païens convertis au Christ ; ainsi Tite, un de ses compa - gnons de voyage, un Grec ? (2.3) Des juifs convertis venant de Jérusalem venant à Antioche, une ville païenne, déclaraient que si. On se réunit donc, et ce fut ce que l’on appellera plus tard le premier concile de l’Eglise naissante à Jérusalem. (Ac 15) La réponse fut négative. Les notables n’ont rien ajouté à mon Evangile. Jacques, Céphas et autres colonnes de la communauté... nous tendirent la main, à moi et à Barnabé, en signe de communion. A nous d’aller aux païens, eux à la Circoncision. (2.9)

Cependant Céphas vint peu après à Antioche ; il prenait ses repas avec les païens convertis. Mais vinrent des juifs convertis, de l’entourage de Jacques à Jérusalem, et il n’osa plus le faire devant eux. Et d’autres firent de même. Paul dit alors à Pierre devant tout le monde : ton attitude n’est pas cohérente. Toi, juif converti tu vivais à l’aise avec des païens, convertis tout comme toi ; et voilà que tu as peur d’autres juifs qui veulent imposer les usages juifs à ces mêmes convertis. Ce n’est pas ce qui fut décidé à Jérusalem. (2.11-14)

1.2 Pour Paul, l’enjeu était de taille : ou c’est la pratique de la loi qui compte - qui sauve - ou c’est la foi au Christ. Or, écrit-il, je vis désormais selon le don de Dieu ... dans la foi au Fils de Dieu, qui m’a aimé et s’est livré pour moi. C’est désormais le Christ qui vit en moi... Je suis crucifié avec le Christ... Si la loi pouvait nous sauver, alors que nous sommes tous pécheurs, cela signifierait que le Christ est mort pour rien. (2.15-21)

Vous m’avez accueilli, rappelle-t-il aux Galates, sans mépris, ni dégoût, alors que j’étais malade. (4.12-14) Je vous ai alors dépeint les traits de Jésus Christ en croix. Vous avez alors cru à la prédication que je vous faisais. Et, de Dieu, vous avez alors reçu l’Esprit qui a fait des miracles parmi vous. Votre vie en a été transformée. (3.1-4). Vous ne saviez comment me remercier. (4.15). Or tout ce vécu n’a rien à voir avec la loi. Comment pourriez-vous l’oublier. (3.5 & 4.16)

Jusqu’ici Paul n’a fait que rappeler des faits : ce que fut son expérience personnelle ; puis ce que vécurent avec lui les membres de la communauté des Galates. De plus, réunis à Jérusalem, on était bien d’accord : tous reconnurent que le message d’amour de Jésus crucifié s’adressait indistinctement à tous, qu’ils soient juifs ou païens (2). N’en déplaise à certains juifs de l’entourage de Jacques, le frère de Jésus, à Jérusalem, il n’est donc pas nécessaire de se plier à la loi juive, ni à la circoncision qu’elle impose.

1.3 Paul va maintenant argumenter avec eux. Le fil de cette discussion entre experts du premier Testament, ramenée à son essentiel, est finalement assez simple. Peut-elle, telle quelle, pleinement nous convaincre alors que tout ce passé juif nous concerne assez peu, pensons-nous, et surtout que nous ne le connaissons quasi pas? Pour Paul, elle est une étape de son raisonnement qu’il va prolonger et dépasser ... en nous renvoyant à son propre vécu qui est aussi notre vécu intime.

Tout repose sur le fait qu’Abraham crut en Dieu (3). Et en conséquence, Celui-ci lui fit la promesse suivante: « en toi seront bénies toutes les nations. » (Gn 12.3) Si bien que ceux qui se réclament de la foi sont bénis avec Abraham (3.6-8). Or la loi, sur laquelle s’appuient ses opposants, n’est apparue qu’après quatre cent trente ans. (3.17) Celle-ci ne peut donc se substituer, voire s’opposer (3.21) à cette promesse.

De plus, la loi est incapable de communiquer la vie. (3.21) Elle ne fait que nous rendre conscients de nos transgressions de celle-ci (3.19) et elle devient alors source de malédiction. (3.10) Tous, elle nous a enfermé sous le péché afin que la promesse, par la foi en Jésus Christ, appartienne à ceux qui croient. (3.22)

Cette loi, sous la garde de laquelle nous étions enfermés, eut cependant un rôle positif. Ainsi nous servit-elle de pédagogue jusqu’au Christ. C’est alors que : par la foi au Christ Jésus, nous avons découvert : que nous étions tous fils de Dieu. (3.23-27) C’est ainsi que le temps de la loi est désormais terminé. Mais alors : il n’y a plus ni juif, ni grec. Et de même n’y a-t-il plus ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme... vous êtes tous de la descendance d’Abraham, héritiers selon la promesse (4). (3.28-29)

1.4 Telle est donc ma pensée, poursuit Paul immédiatement : aussi longtemps que l’héritier est un enfant, il ne diffère en rien d’un esclave, lui qui est maître de tout. Comme cela se faisait dans le monde romain, il est soumis à des tuteurs et à des régisseurs jusqu’à la date fixée par son père. (4.1-2) Lorsque l’enfant est sorti de l’enfance, celui-ci prendra alors sa formation en mains et il lui apprendra à se comporter pour qui il est réellement : le fils, le successeur, l’héritier (5). Et nous, de même, quand nous étions soumis aux éléments du monde, nous étions esclaves. Mais quand est venu l’accomplissement du temps, Dieu a envoyé son fils... pour payer la libération de ceux qui sont assujettis à la loi, pour qu’il nous soit donné d’être fils adoptifs (6). (4.3-5) Et la preuve que vous êtes des fils (7), c’est que Dieu a envoyé dans nos cœurs l’esprit de son fils qui crie : Abba-Père.

Telle est donc l’expérience fondatrice qu’a faite Paul, une révélation, une expérience toute intérieure. (1.12) Il en parle en grec comme d’une : apokalupsis. Et il va utiliser le même mot pour nous expliquer ce qui l’a décidé pour monter à Jérusalem (2.2). Ici, Paul a pu percevoir que Jésus vivait sa relation au mystère de Dieu d’une manière toute autre que la sienne qui était cependant un vrai juif. Et il a accepté d’y risquer sa vie, au point d’accepter d’en mourir par fidélité intérieure. Paul, alors qu’il persécute ceux qui le suivent, va « comprendre » que ces derniers ont raison. Il va devenir l’un d’eux. Et ce Jésus, cet homme Jésus, deviendra tout pour lui. Devenus à notre tour, disciples de Jésus de Nazareth, nous reconnaissons qu’en nous aussi une voix crie Abba. Nous la découvrons quand nous nous approchons dans le silence du mystère de Dieu en nous et que nous nous abandonnons à lui dans la confiance.

Il faudra cependant revenir ultérieurement sur ce mot : sa richesse, mais aussi ses ambiguïtés possibles, et même ses limites bien réelles. Après Bonhoeffer évoquant la fin « du dieu bouche-trou de nos ignorances » ; et tant d’autres, dont R. Lenaers qui nous montre que la dualité terre/ciel ne tient plus quand on parle du divin. Bref, ce mot est-il encore adéquat dans notre langage d’aujourd’hui ?

1.5 Le chapitre quatre, ne nous apprend rien de neuf qui soit bien éclairant. La suite, par contre, tire les conséquences de cette expérience de l’Abba que nous reconnaissons présent en nous. A ce moment, aucune ambigüité ne sera plus possible, comme nous allons le voir.

C’est pour que nous restions libres que le Christ nous a libérés. Donc tenez bon et ne vous remettez pas sous le joug de l’esclavage. (5.1) écrit Paul. L’observance de la loi ne sert de rien. Mais si vous voulez quand même vous y fier, vous en devenez l’esclave et vous rompez alors avec le Christ.

Il va reprendre et préciser : Vous, frères, c’est à la liberté que vous avez été appelés. Seulement, que cette liberté ne donne aucune prise à la chair ! Mais, par l’amour, mettez-vous au service les uns des autres. Car la loi toute entière trouve son accomplissement en cette unique parole : tu aimeras ton prochain comme toi-même. (5.13-15)

Tout est dit et, cette fois, sans plus aucune ambiguïté possible. L’expérience intime que nous sommes appelés à vivre, chacune et chacun, montre son authenticité dans ses conséquences et les fruits qu’elle fait murir. Nous conduit-elle à cette liberté et cet amour fraternel ? Cet amour pour tout un chacun, juif ou grec... ou étranger quel qu’il soit... homme ou femme ? (3.28) Pensons évidemment aussi à la relation de couple.

Quel que soit le nom que l’on puisse aujourd’hui attribuer à Dieu ; et il arrive de plus en plus souvent que l’on ne lui en reconnaisse aucun qui serait suffisamment authentique pour que l’on puisse le faire nôtre ; ou encore que l’on se déclare « agnostique » ; si nous ne sommes à l’aise dans aucune religion... l’essentiel n’est pas là. Quel est notre comportement dans la vie ? Savons-nous aimer ? Est-ce bien la seule loi qui nous guide dans le quotidien ?

1.6 Tout est dit et bien dit, semble-t-il. Mais voici que Paul se fait bien réaliste sur notre réalité humaine. Ecoutez-moi : marchez sous l’impulsion de l’esprit et vous n’accomplirez plus ce que la chair désire. ... Entre eux c’est l’antagonisme ; aussi ne faites-vous pas ce que vous voulez. Mais si vous êtes conduits par l’esprit, vous n’êtes plus soumis à la loi. (5.16.18)

La suite est toute simple... à comprendre en tout cas. Un antagonisme entre « la chair » et « l’esprit » ? Paul va reprendre toute une liste des œuvres de la chair :

libertinage, impureté, débauche,
idolâtrie, magie,
haines, discorde, jalousie, emportements, rivalités, dissensions, factions, envie,
beuveries, ripailles
. (5.19-21)

(Nous les avons regroupées par familles ; « la chair » n’est pas que le sexe)

Mais voici le fruit de l’esprit :
amour, joie, paix,
patience, bonté, bienveillance,
foi, douceur, maitrise de soi ;
contre de telles choses, il n’y a pas de loi
. (5.22-23)

Toute cette réalité demande-t-elle plus d’explications ? Cela n’irait-t-il pas de soi en quelque sorte ?

Pour Paul, en tout cas, l’objectif est clair : Il s’agit d’être une créature nouvelle. (6.15) écrit-il de sa main tout en fin de cette lettre.

Edouard Mairlot - 23.05.16

(1) Référence à Jérémie 1.5 (retour)
(2) Dieu ne fait pas acception de personne (2.6)... signifie n’a pas de préférence pour certains. (retour)
(3) Citation de Gen 15.6. (retour)
(4) Ce texte peut nous paraitre bien dépassé en ces temps de mondialisation. La démocratie cependant, qui déclare chacun libre et égal, quelle que soit sa race, est née dans la seconde moitié du XVIIIème siècle. Elle est en crise actuellement et cherche de nouvelles voies pour progresser. L’esclavage a, en principe, été supprimé dans la seconde moitié du XIXème siècle. Il continue cependant plus que jamais sous la forme de l’oppression des pauvres par les riches. Cette toute puissance de l’argent ne respecte rien ni personne, épuise les ressources de la planète, perturbe gravement le climat, réduit la biodiversité... Quant à « l’égalité homme-femme », reconnaissons qu’on n’y est pas encore arrivés... Et, c’est à nous de prendre nos responsabilités et de prendre en mains tous ces problèmes... (retour)
(5) Selon la loi romaine, il sera « adopté ». Le terme s’appliquait tant à celui qui est génétiquement son fils qu’au fils « adopté » si le premier fait défaut. (retour)
(6) Reconnu pour ce qu’il est : un vrai fils. Voir note précédente (retour)
(7) Traduction de la Bible de Jérusalem, préférée ici à celle de la TOB : Fils, vous l’êtes bien (retour)
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1 janvier 2011 6 01 /01 /janvier /2011 13:09
John Shelby Spong Les récits de Noël.(1)
John Shelby Spong
LPC n° 12 / 2010

Question :

Je suis un chrétien progressiste. La célébration de Noël à laquelle je vais participer, avec la liturgie et son imagerie traditionnelle, va m'obliger à abandonner ma conception théologique. Comment puis-je, à la fois, la vivre et demeurer fidèle à mes connaissances ?

Réponse :

Il est clair que la plupart des gens ont une compréhension littérale des images que les évangélistes Matthieu et Luc ont utilisées dans leurs récits de la naissance de Jésus (Matthieu 1-2, Luc 1-2). Mais il me parait évident que ni l'un ni l'autre ne les ont rédigés comme des évènements qui se sont réellement passés. La grande majorité des biblistes le pensent aussi.

C'est un fait que les étoiles ne se déplacent pas dans le ciel assez lentement pour que des mages puissent les suivre. Les anges ne traversent pas le ciel à minuit pour chanter dans les champs devant les bergers. Les hommes ne suivent pas une étoile dans un pays étranger pour rendre hommage à un roi nouveau-né, surtout si le récit précise qu'il est le fils d'un charpentier. Aucun chef d'état, même pas le roi Hérode, n'enverrait des mages orientaux qu'il n'avait jamais vus, pour être sa CIA et lui rendre un rapport sur la menace qu'encourt son trône. Tout cela est légendaire.

Une étoile ne conduit par les mages sur les 9 kilomètres de Jérusalem à Bethléem pour illuminer ensuite la maison où est l'enfant afin de la leur désigner. Des mages n'apportent pas en dons à un enfant l'or personnifiant la royauté, l'encens désignant la divinité et la myrrhe signifiant la mort : personne ne peut avoir de tels pressentiments.

Les vierges ne sont enceintes que dans la mythologie – ce dont il y a d'ailleurs de nombreux exemples dans le monde méditerranéen. Les rois ne donnent pas l'ordre de revenir dans son lieu de naissance pour établir la liste des contribuables. Retourner dans la "ville de David" pour Joseph qui en était descendant impliquerait qu'après 1000 ans et 50 générations au moins, les descendants de David - qui avait tant de femmes et de concubines - se comptant alors par milliards, cherchent tous de la place dans le bourg de Bethléem : Il n'est pas étonnant qu'il n'y ait plus eu de place pour eux dans l'hôtellerie !

Un homme n'entraine pas sa femme sur le point d'accoucher dans un voyage de 150 kilomètres, de Nazareth à Bethléem, afin de faire naitre le messie attendu dans la ville de David. Une femme me disait : "Seul un homme sans enfant a pu écrire une telle histoire !" Aucun roi, pour se débarrasser d'un prétendant au trône, ne ferait assassiner tous les petits garçons d'une ville, alors que tous les habitants savaient parfaitement quelle maison avait été désignée par le survol d'une étoile et la visite des mages !

Matthieu et Luc étaient évidemment conscients d'utiliser ces récits dans le seul but de manifester la puissance de Dieu à l'œuvre plus tard dans le ministère de Jésus de Nazareth.

Matthieu a pris son idée des mages dans Isaïe 60 qui dit :

"Sur toi sa gloire apparait. Des nations marchent à ta lumière. Et des rois à la clarté de tes rayons. Ils portent de l'or et de l'encens.. et publient les louanges de l'Éternel"

Matthieu s'est également inspiré d'autres textes bibliques, comme celui de la visite de la reine de

Saba au roi Salomon à qui elle offrit des épices (la myrrhe) :

1 Rois 10.2 "Elle arriva à Jérusalem avec une suite fort nombreuse et avec des chameaux portant des aromates, de l'or en très grande quantité, et des pierres précieuses"

Matthieu s'est aussi inspiré de l'histoire de Balaam (Nombres 22-24) dans laquelle il y avait une étoile venue de l'est, ainsi que de l'histoire du Pharaon qui, du temps de Moïse, fit tuer les petits garçons.

Le message de ces récits est :

1. Une simple vie humaine n'aurait pas pu provoquer la présence de Dieu que les gens ont cru rencontrer avec Jésus.

2. L'importance de sa naissance a été présentée de manière symbolique par les signes divins qu'étaient l'étoile pour Matthieu et les anges pour Luc.

3. On a cru voir le ciel et la terre se réunir dans la vie de Jésus, la divinité et l'humanité fusionner.

4. Dans le judaïsme de l'époque, la figure du messie avait plusieurs facettes. Le messie devait à la fois être un nouveau Moïse et l'héritier du trône de David. Un nouveau Moïse car, dans le récit de Matthieu, Jésus a été ramené d'Égypte, comme Moïse et le peuple avaient également été sortis d'Égypte par Dieu. Héritier de David car son lieu de naissance de Bethléem – et non Nazareth où il est probablement né - était aussi le lieu de naissance de David.

5. Jésus réunit autour de lui le monde des païens, comme les mages, et les humbles, comme les bergers.

Ces diverses significations du ministère de Jésus n'étaient pas connues dès les origines. Elles ne datent que des années 90. Ni Paul ni Marc ne les connaissaient. Jean, le dernier évangéliste, doit les avoir connues, mais il ne les mentionne pas dans son évangile. A deux reprises, il appelle Jésus "fils de Joseph".

Ces explications montrent que les auteurs des récits bibliques de Noël n'avaient en aucun cas l'intention d'écrire des récits de signification littérale et historique. Ils traduisaient la signification qu'ils avaient trouvée dans le ministère de Jésus.

Si l'on est conscient de cela, il n'y a pas de raison pour laquelle on ne pourrait pas chanter les cantiques mentionnant les mages et les bergers à Bethléem, même s'il n'y a jamais eu de véritables bergers à la crèche de Bethléem et si Jésus est vraisemblablement né à Nazareth, comme Marc l'atteste.

On ne croit pas que le Père Noël demeure véritablement au Pôle Nord d'où il apporte à Noël des cadeaux aux enfants du monde dans un traineau attelé de rennes. Et pourtant, on chante des chansons qui lui sont adressées sans problème métaphysique.

Je vous suggère de bien distinguer la fantaisie et l'histoire afin de vous faire plaisir avec les féeries de saison.

Rêvez des anges qui chantent : "Paix sur la Terre parmi les hommes de bonne volonté" et impliquez-vous dans le grand mouvement qui consiste à réaliser cette vision.

Vous serez alors en harmonie avec les évangélistes.

John Shelby Spong

(1) Sur le site "Protestant dans la ville"- traduction Gilles Castelnau (retour)
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1 octobre 2010 5 01 /10 /octobre /2010 11:51
Herman Van den Meersschaut Caïn et Abel.
Herman Van den Meersschaut
LPC n° 11 / 2010

La lecture de l'article de Jacques Titeca m'a immédiatement fait penser à la terrible histoire de Caïn et Abel, au chapitre 4 de la Genèse.

La psychologie de l'homme est, en effet, tout à fait déroutante. C'est un constat que nous pouvons faire chacun tous les jours de notre propre vie et que les récits mythiques de la Bible n'ont pas manqué de traiter avec beaucoup de finesse. Celui de Caïn et Abel me paraît bien illustrer le propos de Jacques Titeca.

C'est avec l'aide d'André Wénin (1) et d'Eugen Drewermann (2) cités librement, que je vous propose d'entrer dans le récit.

Caïn est l'aîné de la famille, il est considéré par sa mère comme un être exceptionnel. Eve s'écrie en effet : "J'ai créé( qanîtî- qaïn) un homme avec le Seigneur" (v.1) C'est son dieu !

Quant à Abel, le petit frère, il ne fait pas le poids : "Eve continua à enfanter son frère Abel" (v.2) Il semble de trop. Il n'est que la continuation de son frère. Son nom "habel" signifie d'ailleurs : fumée, buée, qui n'a pas de consistance, pas d'importance. Ce qui est le cas de tous les cadets, en ce temps-là.

Et pourtant, tous deux se complètent bien puisque Caïn est cultivateur et Abel pasteur. Dans leur différence, ils forment une belle paire.

Tout bascule, lorsqu'ils apportent leurs offrandes à Dieu qui "agréa Abel et son offrande, mais n'agréa pas Caïn et son offrande" (v.4, 5)

Etonnant ? Non, ce ne serait pas la Bible si Dieu ne se mettait pas du côté du plus faible, du plus petit ! En acceptant son offrande celui-ci affirme l'existence d'Abel face à son frère et répare ainsi l'injustice qui lui est faite.

Ce qui est curieux dans ce passage, c'est que ce n'est pas Dieu qui parle, c'est le narrateur qui dit que Dieu agrée et refuse. On est ici dans le domaine du ressenti, du non-dit. Pourrait-on dire que Abel se sent d'emblée pleinement accepté, en toute confiance, tel qu'il est ; alors que Caïn ayant pourtant, lui aussi, offert ce qu'il avait de meilleur, n'en a pas moins le sentiment que Dieu ne l'acceptera pas ? Peur ? Méfiance ?

En tous cas la réaction de l'aîné est violente: "Caïn fut très en colère et son visage fut abattu" (v.5).

Il semble bien que ce soit ce fameux "ancien cerveau" qui, ici, domine complètement Caïn.

Jacques Titeca ne dit-il pas que l'on est rouge de colère, que l'étonnement coupe le souffle, que l'angoisse donne des sueurs froides et que la peur tord les boyaux? C'est tout à fait ce que Caïn semble ressentir en réagissant instinctivement à ce qu'il perçoit confusément comme une menace, son "nouveau cerveau" semblant complètement désactivé. Il est dominé par la peur, l'angoisse l'étreint. Or, l'angoisse pousse l'homme à céder à la panique et à perdre toute mesure.

"La question est de savoir d'où provient cette angoisse et comment y répondre. Si on ne comprend pas la peur et la souffrance qui se cachent dans le mal, on ne saisira jamais ce que cherche l'homme quand il s'inflige tant de souffrance à soi-même et aux autres" (3)

En effet, de quoi a-t-il peur ? Caïn a peur de ne plus être le premier, le dieu de sa mère, de perdre ses privilèges d'aîné. Il se sent menacé par cette "buée", cette "inconsistance" qui soudain se pose injustement en concurrent. L'affirmation de l'existence d'Abel, qu'il ressent comme une agression, le fait brûler de jalousie pour son frère. Mis en concurrence, craignant de ne pas être accepté, il ne peut plus voir dans l'autre qu'un ennemi capable de venir lui dérober la considération dont il a besoin pour vivre. Caïn a peur et il souffre.

"Pourquoi es-tu en colère ? Pourquoi ce visage abattu ?" (v.6) Pour l'aider Dieu lui parle. Il est important de parler, car la parole permet d'humaniser le sentiment, d'avoir prise sur lui. Un murmure, une voix bienveillante "raisonne"…sans doute, dans son nouveau cerveau réactivé ?

Dieu lui propose un double chemin : "Si tu réagis comme il faut, tu te relèveras, sinon le péché est comme un monstre tapi à ta porte. Il désire te dominer, mais c'est à toi d'en être le maître" (autre traduction : "Mais toi tu peux le dominer" ou même "Tu le domineras" ) (v.7)

"La jalousie ou la convoitise est évoquée ici par l'image d'un fauve tapi, prêt à bondir et à dominer Caïn. Recourir à une telle image, c'est voir la jalousie en l'être humain comme quelque chose de puissant et de menaçant à la fois, qui relève de l'animalité en lui ; donc quelque chose d'in-humain ou au moins de non-humanisé. L'enjeu de l'affaire n'est rien moins que l'humanisation de l'homme : va-t-il écouter l'animal en lui (le cortex) ou va-t-il le maîtriser en écoutant l'invitation divine ( la voix qui raisonne dans son neo-cortex) ? (…) L'invitation de Dieu est claire et empreinte de confiance. Caïn est capable de maîtriser en lui l'in-humain et de devenir " le pasteur de sa propre animalité" (P.Beauchamp) (4)

"Cependant Caïn dit à son frère. Quand il furent dehors, Caïn se jeta sur son frère et le tua" (v.8) Chez Caïn c'est l'inhumain qui l'emporte et il se traduit en violence animale.

Un détail du texte est significatif à cet égard : au v 8 on lit, "Et Caïn dit à son frère". Mais aucune parole n'est prononcée. Même si la traduction grecque ajoute "Sortons" ou "Allons aux champs" cela ne change rien, il n'y pas de dialogue. Caïn n'a pas vraiment parlé à son frère, car s'il lui avait parlé de son envie, il ne l'aurait probablement pas tué. Mais la violence est animale, inhumaine et l'inhumain ne parle pas. Il ne dit rien. Il tue puis oublie. "Je ne sais pas où est mon frère, en suis-je le gardien ?" (v.9)

Celui qui a éliminé son frère, qui a supprimé l'autre qu'il voyait comme un concurrent, un gêneur, ne peut plus se trouver lui-même. Il erre à la recherche de lui-même, car il faut un autre pour se trouver soi-même. "Ma faute (et sa conséquence) est trop lourde à porter" (v.13)

Caïn subit la conséquence de sa faute, mais en plus il est marqué par la peur, car il sait qu'un être humain est capable de verser le sang et que l'assassin pourrait un jour être la victime. (5)

Alors Caïn partit habiter au pays de Nôd (pays de l'errance) (v.16)

"Pour comprendre l'état d'impuissance dans lequel se trouve l'homme tel que le décrit la Genèse, il est indispensable de renoncer une fois pour toutes à réduire le psychisme humain à l'intelligence et à la volonté. La théologie doit accepter de se mettre patiemment à l'école de la psychanalyse en admettant sa théorie de l'inconscient.

Car Freud, lui, s'est montré capable d'accepter l'homme tel qu'il est, indépendamment de toutes les grandes exigences de l'éthique ou même de la religion : il a reconnu en lui un être malade de peur. (…) On peut discuter le détail de ses théories. Mais comment ne pas s'inspirer de la compassion qu'il a montrée envers ses patients, jointe à son souci de parvenir à une vue purement scientifique des choses en évitant tout préjugé? Le fondateur de la psychanalyse a très bien perçu la terrible violence du désir humain d'amour et de sécurité, et l'angoisse dans laquelle l'homme sombre quand on lui ôte son appui. (… ) En continuant à ignorer la psychanalyse, il faudrait dire à la désavouer, la théologie se condamne manifestement à réduire la vision chrétienne de la faute et de la conversion, de la chute et de la rédemption, à une doctrine coupée de toute expérience et totalement plaquée de l'extérieur. Elle n'aide pas l'homme à se comprendre et à se retrouver" (6)

Se comprendre et se retrouver. Retrouver, comme Jésus, le fond de son être où se révèle cette présence qui murmure : Tu es mon fils, ma fille, et je t'aime tel que tu es.

Jésus ne nous invite-t-il pas à accompagner, comme il l'a fait lui-même, mais avec tous les moyens dont nous disposons aujourd'hui, tous ceux qui, perdus, errants, sont à la recherche d'un nouvel équilibre ?

Herman Van den Meersschaut

(1) André Wénin "Actualité des mythes" Ed. du Cefoc (1993) (retour)
(2) Eugen Drewermann "La peur et la faute" (1992) (retour)
(3) Eugen Drewermann "La peur et la faute" (1992) (retour)
(4) André Wénin "Actualité des mythes" Ed. du Cefoc (1993) (retour)
(5) André Wénin "Actualité des mythes" Ed. du Cefoc (1993) (retour)
(6) Eugen Drewermann "La peur et la faute" (1992) (retour)
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1 avril 2009 3 01 /04 /avril /2009 13:26
Herman Van den Meersschaut Sa maison devient son tombeau.
Essai de lecture symbolique de Marc chap. 2, 1 à 12
Herman Van den Meersschaut
LPC n° 5 / 2009

"Sa maison devient son tombeau…", une expression que les journalistes utilisent parfois dans les faits divers : victime d'un détournement, d'une prise d'otage dans sa propre maison…, sa maison devient son tombeau.

Eh bien, c'est un peu ce qui arrive à Jésus dans cet étrange récit du chapitre 2 de l'évangile de Marc.

Ce texte est, au départ, un simple récit de guérison qui, plus tard, a été retravaillé, écartelé, pour y insérer une controverse avec les docteurs de la Loi sur la remise des péchés (1). Je laisserai celle-ci de côté pour m'intéresser uniquement à la guérison. Ce récit de miracle se supporte en effet fort bien à lui tout seul, c'est donc sur lui que portera ma recherche.

Je voudrais m'attarder particulièrement à ce qui se passe dans cette maison dont on casse délibérément le toit. N'ayant jamais trouvé d'explication satisfaisante sur ce curieux passage, je vous livre ici une interprétation personnelle très librement inspirée d'un commentaire de Jean Debruynne (2).

Comme toujours chez Marc, le décor, les personnages, les mouvements sont importants et jouent tous un rôle symbolique dans le récit. Il s'agit donc de prendre ces récits très concis au sérieux et de n'en oublier aucun élément.

Mais entrons dans le texte.

V. 1 et 2 : Quelques jours plus tard, Jésus revint à Capernaüm et l'on apprit qu'il était à la maison. Une si grande foule s'assembla qu'il ne restait plus de place, pas même dehors devant la porte. Jésus leur disait la Parole.

Jésus se retrouve donc chez lui dans sa ville qui, rappelons-le, veut dire "maison de la compassion" en hébreux. Dans l'évangile de Marc, la "maison" joue un rôle considérable. La maison est le lieu symbolique où Jésus fait des révélations particulières à ses disciples.

Mais imaginons la scène.

La petite maison de terre battue est littéralement envahie par une foule compacte. Quel succès ! Jésus leur parle sans doute du Royaume de Dieu. On n'entend que lui, tout le monde écoute religieusement. Tout est bien.

Et puis soudain :

V. 3 et 4 : Quelques hommes arrivèrent, lui amenant un paralysé porté par quatre d'entre eux. Mais ils ne pouvaient pas le présenter à Jésus, à cause de la foule.

Personne ne bouge, pas un mot, pas un cri, c'est l'indifférence la plus totale.

Devant ces hommes, la foule dont on ne voit que des dos, forme un véritable mur empêchant tout contact personnel avec Jésus. Ce n'est plus une maison, c'est un tombeau !

Jésus en est prisonnier, pris en otage. Il est coincé, paralysé, englouti, étouffé, enterré… Il est coupé de la réalité et ne semble pas en être conscient. Qui donc va l'en sortir ?

Mais intéressons-nous à ces quelques hommes qui forment en fait un groupe, une petite communauté dont quatre personnes portent un paralysé.

Le paralysé est celui qui n'est plus maître de ses muscles et de ses mouvements, il est comme un petit enfant : il est dépendant. Il dépend complètement des autres pour vivre.

Si nous considérons ce handicap d'un point de vue symbolique, nous constatons qu'il empêche toute action, tout engagement, toute idée de partage et d'entraide. Ce n'est donc pas seulement l'action elle-même qui est paralysée, mais surtout l'esprit, la pensée qui la commande, qui s'endort et se fige. D'une certaine façon, nous sommes tous un peu comme ce paralysé, parce que chacun de nous est dépendant, tous nous sommes liés les uns aux autres, nous avons besoin les uns des autres.

La solidarité est donc vitale. Lorsque les membres d'une communauté se paralysent, se replient sur eux-mêmes, coincés entre quatre murs, la solidarité se meurt. N'est-ce pas le cas de cette foule ?

Mais qu'est-ce qui nous paralyse ainsi ?

Qu'est ce qui nous empêche de penser et d'agir librement ?

Sans doute d'abord l'angoisse et la peur, sources principales du mal en nous ; l'angoisse devant les défis de la vie, la peur de l'autre et de l'inconnu, la peur de la liberté… D'où nos sentiments d'impuissance, d'incompétence qui nous culpabilisent ou nous conduisent à l'indifférence par l'engourdissement de notre pensée.

Notre paralysé est, comme l'aveugle de Jéricho, une représentation symbolique de tout le tragique de l'existence que chacun de nous expérimente tôt ou tard dans sa propre vie.

Mais revenons à présent à notre récit.

Les hommes qui arrivent là, eux, ne sont ni aveugles, ni paralysés, puisqu'ils sont ici "les autres" pour lui. Ils le portent à la force de leurs bras, mais aussi à la force de leur amitié. Ils portent tous ensemble la souffrance de leur frère. Ils compatissent : ils souffrent avec (= Capernaüm). Ils croient que la rencontre personnelle avec Jésus peut changer la vie de leur frère et, voyant qu'ils ne pourront traverser la foule qui les ignore, ils n'hésiteront pas à contourner celle-ci et à casser cette maison qui enferme et paralyse Jésus l'empêchant de voir, d'entendre et de soulager la souffrance des hommes.

V. 4 : Ils ouvrirent alors le toit, au-dessus de l'endroit où était Jésus ; par le trou qu'ils avaient fait, ils descendirent le paralysé étendu sur sa natte.

Observons à nouveau cette scène étonnante.

Ces quatre hommes portant le paralysé montent le petit escalier extérieur de la maison et personne ne les remarque !! Personne ne propose de s'écarter un peu afin de les laisser passer !! Ensuite, ces hommes se mettent à démolir le toit de branchage et de terre en creusant, aux yeux de tous, un trou au-dessus de l'endroit où se trouvait Jésus !! Tout se remue-ménage ne provoque toujours aucune réaction. Etonnant tout de même ?! Nous sommes en présence, ici, d'une foule totalement aveugle, sourde, muette et paralysée.

Mettons-nous maintenant à la place de Jésus. Celui-ci, tout concentré sur son discours, voit soudain le toit se fissurer, se déchirer et… le ciel s'ouvrir. Descend alors sur lui, non pas une colombe, mais "un infirme couché sur une civière" soutenu à bout de bras par quatre hommes. Vivante image de la compassion et de la solidarité humaine. C'est un paralytique qui vient délivrer Jésus !! Un mort vivant pour ressusciter un vivant mort !! ( 2 )

Mais de quoi vient-il le libérer ?

Dans ce récit, Jésus, que cette foule enferme dans un rôle exclusif d'orateur et d'enseignant, semble s'y complaire. On peut le comprendre, l'assemblée est tellement attentive qu'elle ne voit que lui. Il en est le centre. L'irruption de ce paralysé, littéralement tombé du ciel, va le décentrer et lui rappeler brusquement pour qui il annonce le Royaume : c'est pour les malades et non pas pour les bien portants qu'il est là. C'est l'homme souffrant qui doit être au centre, pas lui.

Comme à son baptême, le ciel s'ouvre mais, ici, ce sont des hommes qui le libèrent de la paralysie que la foule lui a imposée.

V. 5, 11 et 12 : Quand Jésus vit la foi de ces hommes, il dit au paralysé… Tes péchés te sont remis… Je te le dis, lève-toi, prends ta natte et rentre chez toi ! Aussitôt, tandis que tout le monde le regardait, l'homme se leva, prit sa natte et partit… Tous furent frappés d'étonnement ; ils louaient Dieu : nous n'avons jamais rien vu de pareil !

La réaction de Jésus est immédiate. Il a devant lui l'illustration parfaite de son discours. Le Royaume, c'est ça : cette petite communauté portant à bout de bras la vie de leur compagnon montrant d'une façon éclatante ce que l'Esprit peut susciter en l'homme lorsqu'il écoute cette Présence au fond de lui-même, cette Voix qui l'amène à partager avec les autres, au-delà de ce qu'il croyait… impossible !

Jésus ne fera que constater et confirmer cette Présence dans ce que ces hommes vivent déjà entre eux. Le paralysé est porté par la foi des autres, c'est à cause de leur démarche qu'il va pouvoir se relever. "Tu as confiance en tes frères, ils t'ont libéré de ta culpabilité et de celle de tes pères. N'aie pas peur de ne pas être à la hauteur. Lève-toi maintenant, débarrasse-toi de ce qui encombre encore ta vie… rentre en toi, reprends ta vie en main et ose être toi-même, malgré le jugement des autres !" Et l'homme se lève et sort. C'est une nouvelle naissance.

Comme à chaque guérison, il s'agit aussi d'une nouvelle naissance pour tous les protagonistes.

Pour la foule dont l'indifférence, l'aveuglement, la paralysie ont été ébranlés par cette démonstration lumineuse du Royaume, et qui s'offre la possibilité de mieux prendre conscience que celui-ci est à vivre et à construire, ici et maintenant, avec "tous les autres". Il ne suffit pas de connaître les Paroles de Jésus, encore faut-il les vivre pour que le Royaume advienne.

Pour Jésus, elle lui permet de sortir de ce petit monde de bien-pensants dans lequel la foule l'avait enfermé afin de rester entre gens de bonne compagnie et ne pas se rendre impur au contact des pécheurs. Dans les versets qui suivent cet épisode, Jésus fera exactement l'inverse. Allant vers le bord du lac, il prendra un repas dans la maison de Lévi le publicain, l'impur, le pécheur, et en fera un de ses disciples. (ch. 2, 13 à 17)

N'oublions pas que Marc écrit pour les jeunes communautés de son temps qui se rassemblent chaque dimanche pour écouter la Parole et rompre le pain. La maison est donc ici l'image de la communauté, de l'Eglise. On peut dès lors trouver dans ce récit une mise en garde contre une tendance, déjà présente à l'époque, de centrer la pratique religieuse sur des célébrations où la vénération voire l'idolâtrie du messager Jésus prend plus d'importance que la mise en œuvre immédiate du Royaume dans la communauté.

Une tendance qui n'a fait que s'amplifier avec le temps par la déification de Jésus, l'homme-Dieu…, personnage mythique, thaumaturge tout-puissant qui, à la fin des temps, viendra juger les hommes et instaurer son Royaume des Cieux. L'Eglise élaborera une savante théologie du rachat et du salut qui lui permettra d'exercer un pouvoir aussi bien temporel que spirituel en culpabilisant les foules souvent incultes. Ce personnage construit de toute pièce n'a plus rien de commun avec notre humble rabbi galiléen qui, lui, a pris la place du serviteur et a toujours mis la compassion pour l'Humain au centre de ses préoccupations. C'est, en tout cas, ce dont ont témoigné les auteurs de l'évangile de Marc, comme on peut encore l'observer dans ce récit.

"Jésus est venu prêcher l'Evangile et c'est l'Eglise qui est arrivée"(3). Et comme nous l'écrit P. Boyer, un de nos lecteurs : "… elle a rendu impossible la fréquentation de Jésus et l'imprégnation de l'Evangile". On pourrait dire aujourd'hui que la fréquentation de Jésus rend de plus en plus problématique la fréquentation de l'Eglise institution et sa doctrine.

Je ne peux m'empêcher de voir dans cette foule et cette maison qui enferme Jésus l'image de l'Eglise hiérarchique qui, au fil des siècles, a recouvert d'une chape poussiéreuse le message de Jésus, maintenant les fidèles dans des pratiques et des rites magico-religieux comme la vénération de reliques, de la croix ou du saint sacrement. Une Eglise fossilisée, repliée sur elle-même, sur la défensive face à un monde en évolution constante.

Par contre, ces hommes de Capernaüm(4) qui vivent au plus près l'Evangile ne sont-ils pas l'expression d'une autre façon de vivre la proposition chrétienne aujourd'hui ? J'y vois volontiers les innombrables petites communautés de base qui fleurissent un peu partout et réinventent une autre manière de célébrer, mais surtout de vivre en réelle solidarité avec les plus faibles. Serait-ce la quatrième hypothèse de M. Bellet ?

Qui donc s'attellera à casser cette chape de vieilleries qui plombe l'Eglise pour que le ciel puisse s'ouvrir au-dessus d'elle et qu'elle puisse enfin entamer un véritable questionnement permanent et devenir servante ?

Et nous tous, là où nous vivons dans nos paroisses, nos groupes de partage, n'avons-nous pas à nous remettre en question ? Ne nous arrive-t-il pas souvent de ronronner gentiment ensemble pendant que nous étudions la Parole, oubliant que la foi sans les actes est une foi morte ?

Herman Van den Meersschaut

(1) "Commentaires de l'évangile de Marc", Jean-Pierre Charlier (1970) (retour)
(2) "Ouvrez", Jean Debruynne (1976) (retour)
(3) "Evangile et l'Eglise", Loisy (retour)
(4) "Capernaüm" utilisé à la place de "Capharnaüm" dans la Bible en français courant et dans le Nouveau dictionnaire biblique (Ed. Emmaüs – Cinquième édition 1983) (retour)
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1 octobre 2008 3 01 /10 /octobre /2008 09:35
Herman Van den Meersschaut L'aveugle clairvoyant et la foule aveugle.
Essai de lecture symbolique de Marc 10, 46 à 52
Herman Van den Meersschaut
LPC n° 3 / 2008

Lorsqu'on s'intéresse à un court passage des évangiles, il est important de le situer dans son contexte. L'épisode qui nous occupe se présente à la fin de la quatrième section (1) de l'Evangile de Marc, juste avant l'entrée de Jésus à Jérusalem où celui-ci sera acclamé comme "Fils de David".

Cette section (du chap. 8, 31 au chap. 10, 52 inclus) se présente comme une prédication sur "l'éthique du Royaume" destinée aux premières communautés. Deux thèmes s'entrecroisent : les conditions à remplir pour "suivre Jésus", c'est-à-dire l'accompagner jusque dans sa mort, et l'idée que Jésus est venu "non pour être servi, mais pour servir", ce qui vaut également pour les disciples. Ces thèmes sont illustrés par des récits montrant que Jésus a un tout autre rapport que ses contemporains au pouvoir et aux biens matériels, mais aussi aux femmes, aux enfants et aux plus faibles.

C'est en conclusion de cette section, un peu comme un résumé, que vient la guérison d'un aveugle "qui suit Jésus".

Comme nous l'avons suggéré précédemment (cfr. revue n° 2 page 7), nous essaierons donc de lire ce récit comme une "parabole en action".

V.46. : "Ils arrivèrent à Jéricho. Lorsque Jésus sortit de cette ville avec ses disciples et une grande foule, un aveugle appelé Bartimée, le fils de Timée, était assis au bord du chemin et mendiait."

En une phrase, le décor est planté et les personnages en place. Observons-les.

Le décor :

Nous sommes à Jéricho, une petite ville au bord du Jourdain surnommée la ville des palmiers. Il y fait bon vivre dans la fraîcheur de l'oasis. Dans l'évangile, la ville est souvent le lieu symbolique des activités humaines, des trafics et des échanges commerciaux. Ici, on sort de cela pour prendre le chemin qui rejoint Jérusalem par une longue et pénible montée sinueuse à travers le désert de Judée. Pour ceux qui connaissent les lieux, l'image est claire. Le chemin représente évidemment la vie où nous marchons avec les autres et dans laquelle il s'agit de trouver sa place. Il est aussi le symbole de notre cheminement spirituel qui, inévitablement, passe par le désert. Le chemin, en grec, c'est aussi la voie, La Voie que Jésus propose, la Bonne Nouvelle du Royaume et des Béatitudes. Ici, c'est un chemin bien difficile que Jésus va emprunter et il nous invite à l'y suivre.

Les personnages :

Les disciples et une grande foule qui entourent Jésus : ils passent, sans le remarquer, devant un mendiant aveugle assis au bord du chemin.

La foule impersonnelle où se perdent les disciples marche sur le chemin à la suite de Jésus. Bartimée, lui, parce qu'il est aveugle donc improductif et marginal, est hors de la ville, mis à la porte, en marge, exclu de la société. Il nous est difficile aujourd'hui d'imaginer un monde sans lunettes, mais, à l'époque, la cécité ou simplement une vue déficiente provoquait irrémédiablement l'exclusion du monde du travail et donc la pauvreté d'un grand nombre de personnes. Mais, au-delà du handicap physique, l'aveuglement exprime ici, plus largement, l'incapacité dans laquelle se trouve Bartimée de voir un avenir s'ouvrir à lui. On perçoit bien ici l'intérêt qu'il y a à interpréter symboliquement l'aveuglement. Si l'on oublie que Bartimée est atteint de cécité, on peut lui faire endosser toutes les détresses que l'homme peut vivre : abandon, chômage, pauvreté, racisme, famine, exploitation, etc. Ne nous sommes-nous pas tous retrouvés, à un moment ou l'autre, dans une de ces situations dramatiques, peu importe quelles en étaient les causes ?

Mais nous verrons que notre homme ne s'y résigne pas pour autant.

V.47. "Quand il entendit que c'était Jésus de Nazareth, il se mit à crier : Jésus, Fils de David, aie pitié de moi !"

"Fils de David" était le titre messianique le plus populaire. Si les pauvres et les rejetés attendaient de lui qu'il "apporte aux pauvres une bonne nouvelle et prenne soin des désespérés" (Isaïe : 61, 1), le peuple, lui, attendait plutôt un Messie politique, un homme fort qui purifierait Jérusalem de l'occupant romain et restaurerait ainsi la grandeur d'Israël.

D'une part un homme compatissant et serviteur, de l'autre un homme de pouvoir et d'honneur.

Bartimée est peut-être aveugle, mais il n'est ni sourd, ni muet. Il a entendu Jésus et il crie sa détresse. C'est le cri déchirant d'une vie niée, humiliée. Il lance un appel personnel, d'homme à homme… Dans le Royaume que Jésus annonce, avouer sa faiblesse et appeler à l'aide n'est pas une honte. Son intuition lui dit qu'il sera entendu.

V.48. "Beaucoup lui faisaient des reproches et lui disaient de se taire, mais il criait encore plus fort : Fils de David, aie pitié de moi !"

La foule veut réduire au silence ce gêneur, cet individu qui semble n'avoir rien compris. Le Fils de David n'est pas venu pour s'occuper des indigents. Il n'y a pas de temps à perdre si la libération d'Israël est en vue. Cependant, Bartimée crie de plus belle, seul face à tout ce monde ! Personne ne réagit, personne n'est touché par son appel, même pas les disciples. Serait-il donc le seul à être vraiment conscient que Jésus n'est pas venu pour dominer, mais pour servir ?

La foule, bien souvent, empêche de penser librement. Dans une foule, si on n'y prend garde, on perd vite sa personnalité et ses facultés de discernement, de clairvoyance. La foule ne pense pas, les meneurs pensent pour elle et, ici, ce n'est pas Jésus qui la mène mais sans doute des disciples qui voyaient en lui un libérateur politique. On pourrait dire que, dans ce récit, c'est plutôt la foule qui est aveugle, puisqu'elle se trompe lourdement sur la mission réelle de Jésus. Ne pas se laisser piéger, se démarquer ostensiblement de cette foule suppose une forte personnalité et un grand courage. C'est pourtant ce que fera Jésus.

V.49. "Jésus s'arrêta et dit : Appelez-le. Ils appelèrent donc l'aveugle et lui dirent : Prends courage, lève-toi, il t'appelle."

Jésus est le seul à réagir, il arrête tout pour une seule personne et lui prête toute son attention. Il ne s'arrête pas pour une vétille, mais pour l'essentiel. Il s'arrête devant la souffrance humaine et oblige ainsi la foule à faire de même. Voulant impliquer les disciples et la foule dans sa démarche, il leur demande d'appeler eux-mêmes le mendiant. "Ils l'appelèrent donc…". Ce n'est pas le grand enthousiasme, mais certains semblent en tout cas interpellés et transmettent le message en l'encourageant vivement à se remettre debout.

V.50. "Alors il jeta son manteau, bondit et vint vers Jésus."

Avec la réaction de Bartimée, on assiste, dans une explosion de joie, à un véritable déchaînement, une libération, une nouvelle naissance. Il se dépouille de son vieux manteau qu'il jette là à terre, comme si c'était un changement de peau, un changement d'homme. Laissant là son ancienne vie, il se découvre tel qu'il est devant celui en qui il met toute sa confiance…, une confiance aveugle.

V.51, 52. "Jésus lui demanda : Que veux-tu que je fasse pour toi ? L'aveugle répondit : Rabbouni, que je voie. Et Jésus lui dit : Va, ta foi t'a sauvé. Aussitôt, il put voir et il suivait Jésus sur le chemin."

Il est amusant de remarquer comment, aux versets 35 et 36 qui précèdent ce récit, les apôtres Jacques et Jean s'adressent impérativement à Jésus en disant : "Nous voulons que tu fasses pour nous ce que nous allons te demander". Jésus leur répond : "Que voulez-vous que je fasse pour vous ?". Exactement la même question qu'avec Bartimée. Et que demandent donc ces apôtres ? : "Quand tu seras dans ton règne glorieux, permets-nous de siéger, l'un à ta droite, l'autre à ta gauche". Leur demande et celle de Bartimée sont diamétralement opposées. Les apôtres n'attendent que pouvoirs et honneurs ; le mendiant de Jéricho n'attend qu'amour et compassion. Notre aveugle se révèle bien plus clairvoyant sur la mission de Jésus que les apôtres aveuglés par leur recherche de promotions personnelles.

Personnellement, je trouve que la question : "Que veux-tu que je fasse pour toi ?" résume tellement bien l'engagement de Jésus au service de ses frères.

Mais que demande Bartimée lorsqu'il dit "que je voie" ? Sans doute espère-t-il que la lumière éveille sa vie, qu'il retrouve sa dignité, qu'il soit respecté et reconnu dans sa différence, et qu'un avenir heureux s'ouvre enfin à lui au sein d'une communauté de frères où se vit l'entraide et la solidarité. Le Royaume annoncé par Jésus, au fond !

Mais la réponse de Jésus est curieuse. Il ne dit pas : "Vois, ta foi t'a sauvé" mais "Va, ta foi t'a sauvé", comme si Jésus ne lui rendait pas la vue… En fait, dans cet aveugle clairvoyant, Jésus reconnaît un vrai disciple et, lui donnant toute sa confiance, l'envoie travailler lui-même à la construction de ce monde dont il rêve. Il était assis et mendiait, maintenant il est debout et devient acteur de sa propre vie en suivant Jésus sur le chemin.

Ce que l'on traduit par "suivre", c'est le verbe grec "akolouthéo" qui veut dire d'abord : faire route avec, accompagner (d'où le mot "acolyte"). Bartimée fait route avec Jésus, il l'accompagne. Accompagner suggère échange, communion possible, encouragement. Je marche avec toi, marche avec moi, marchons ensemble. (2)

Suivre Jésus, ce n'est pas suivre aveuglément un certain nombre de rites et de règles morales, c'est adhérer pleinement à sa vision profondément optimiste de la vie et de l'homme en particulier.

Faire route avec Jésus, avec nos frères humains, c'est vivre en profondeur l'expérience de la rencontre avec l'autre, dans le plus grand respect de sa différence en se laissant guider par la compassion et, avec une grande disponibilité d'écoute, se mettre à son service. Cela n'est pas sans risques. Pour Jésus cela peut aller jusqu'à donner sa vie pour ceux qu'on aime. Si chacun vit cela, il y a réciprocité et donc entraide et solidarité. Voilà l'utopie du Royaume que Jésus nous invite à réaliser ensemble, ici et maintenant avec nos proches et tous ceux qui croiseront notre chemin.

Herman Van den Meersschaut

(1) Certains exégètes divisent l'Evangile de Marc en six sections qui correspondent au plan que l'auteur a élaboré. La division en chapitres date du Moyen-Age et est l'œuvre d'Etienne Langdon en 1226. (retour)
(2) D'après le courriel de Ch. De Duytschaever du 13 juin 2008. Merci Christian ! (retour)
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1 juillet 2008 2 01 /07 /juillet /2008 13:42
Herman Van den Meersschaut Miracles ? Mythes et réalité.
Essai de lecture symbolique
Herman Van den Meersschaut
LPC n° 2 / 2008

Dans ma quête de l'homme Jésus, lorsque j'aborde un texte des Evangiles, ce sont toujours les mêmes questions qui me viennent à l'esprit : Quel est le message que Jésus a réellement voulu faire passer ? Ce texte exprime-t-il vraiment la pensée de Jésus ? Où se cache sa Bonne Nouvelle ?

Comme Jésus n'a rien écrit lui-même, tout ce que les auteurs nous proposent ne peut se baser que sur les interprétations subjectives des actions et des discours de Jésus transmises par ses disciples. Connaissant la fragilité du témoignage humain, nous pouvons supposer une déformation inévitable du message initial, surtout pour ce qui concerne ce que Jésus a pu simplement exprimer par ses actions et ses attitudes dans ses relations sociales. Comment interpréter fidèlement tout le non-dit d'une existence humaine ?

Les évangélistes ont donc utilisé tous les matériaux oraux et écrits, collectés pendant les quelques décennies qui ont suivi la mort de Jésus, pour en arriver à traduire son message à travers des récits qui, en le magnifiant, feront de lui le "Christ ressuscité", une sorte de personnage mythique. On peut donc se demander dans quelle mesure ces textes sont fidèles à la pensée de Jésus.

Parmi les récits qui ont contribué à créer ce mythe, il y a évidemment les miracles, guérisons et exorcismes que Jésus auraient pratiqués.

Aujourd'hui les Eglises continuent à présenter les miracles comme des prodiges prouvant la divinité de Jésus, alors que pour beaucoup de nos contemporains, ils posent de sérieux problèmes. Au lieu de les conforter dans leur foi, ils se présentent plutôt comme des obstacles. En effet, comment peut-on encore, en ce XXIème siècle, présenter Jésus comme un grand magicien opérant des miracles afin de révéler la toute-puissance de Dieu ?

Jésus était homme et n'avait donc aucun pouvoir surnaturel.

Mais, Jésus était-il vraiment un guérisseur ?

Certains exégètes, comme J.P. Charlier, pensent que le rabbi Jésus n'a pas été un guérisseur professionnel et que "ce serait travestir sa personne que de le croire".

"Bien sûr, dit-il, il y a sans doute des traces de souvenirs réels. Des hommes et des femmes ont dû ressentir jusque dans leur corps la re-naissance qu'ils ont vécu dans la rencontre avec Jésus". (1)

La maladie étant, à l'époque, considérée comme conséquence de l'action de forces maléfiques ou comme punition de Dieu lui-même, les affections psychosomatiques devaient être nombreuses.

"Quelques guérisons typiques ont suffi pour illustrer la Bonne Nouvelle et ces quelques cas - quatre ou cinq - ont servi à de multiples fins. De fait, il y a eu en Israël quelques rares personnes qui ont rencontré Jésus, qui lui ont fait immédiatement une confiance totale et aveugle qu'ils ont traduite parfois en se jetant à ses pieds et certains s'en sont trouvés soulagés de leurs infirmités. "Va, ta foi t'a guérie !" A la limite, ce n'est pas Jésus qui guérit, mais la confiance en lui qui assainit le croyant" (2)

Mais alors, que peut-on encore croire ?

"Tout, dit J.P. Charlier, à condition de ne pas s'embourber dans les tracasseries historiques. L'erreur la plus néfaste serait de s'accrocher à ce point de vue et d'ignorer la densité théologique de ces textes." (3)

Ces récits se présentent donc comme des constructions savamment élaborées, par les évangélistes, autour de faits, de gestes et surtout de paroles de Jésus. Autour d'une parole, un scénario sera mis en scène et amplifié pour devenir une véritable catéchèse imagée. La transposition d'une parole de Jésus en récit devient alors une "parabole en action" (4) dont Jésus est l'acteur. C'est un procédé que l'on retrouve aussi dans l'Ancien Testament.

Les Evangélistes qui n'avaient d'autre référence littéraire que le Premier Testament l'ont pris comme modèle. Il s'agit donc bien de la même littérature, avec les mêmes procédés, les mêmes images et la même liberté de traiter un sujet. Un genre littéraire utilisant largement la parabole, le symbole, le mythe. Il s'agit donc de lire le Nouveau Testament avec les mêmes clés d'interprétation que l'Ancien.

Voyons comment aborder ces récits de guérisons.

Remarquons une première chose importante : Jésus ne guérit pas n'importe quoi.

La liste des maux que Jésus guérit est clairement influencée par l'A.T. puisqu'elle reprend intégralement celle que l'on trouve dans Isaïe 35, 5-6 ; 29, 18-19 : "les yeux des aveugles se dessilleront, les oreilles des sourds s'ouvriront…"

Les auteurs de l'A.T. exprimaient ainsi poétiquement qu'aux temps messianiques, les hommes reconnaîtraient enfin le Seigneur, qu'ils seraient attentifs à sa Parole, etc. Les évangélistes vont tout bonnement réutiliser ces images pour montrer, surtout aux Juifs, que Jésus inaugure ces temps et qu'il est bien le Messie attendu. Procédé astucieux pour rassurer les sceptiques qui doutaient de la messianité de Jésus.

Remarquons une deuxième chose : la liste des affections soignées par Jésus reprend toutes les parties du corps humain et surtout les sens par lesquels nous communiquons avec les autres.

Aveuglement : affecte les yeux, la vue : symboles de la clairvoyance, de l'attention aux autres;
Surdité : affecte les oreilles, l'ouïe : symboles de l'écoute, de l'attention, de l'ouverture aux autres;
Mutisme : affecte la bouche, la parole : symboles de la communication, de la transmission;
Paralysie : affecte les membres : symboles de l'action, du partage, de l'entraide, de l'engagement;
Hémorragie : affecte le ventre, le sang : symboles de la vitalité, de l'énergie;
Possession : affecte la tête : symbole de la conscience, de l'entendement, du discernement;
Lèpre : affecte la peau, le toucher : symboles de l'apparence, de la sensibilité, de la dignité;
Fièvre : affecte le corps : symbole de la personnalité, de la sérénité, de l'équilibre;
Mort : affecte tout le corps, la vie : symboles de l'être profond de la personne, de l'intégrité.

Que l'on considère ces maux comme physiques ou comme symboles de nos attitudes et comportements, nous remarquons que, lorsqu'une personne est touchée par l'un d'eux, la communication ne passe plus. Sa vie bascule, ses liens affectifs et sociaux se détériorent, elle est exclue de la vie.

On sent bien l'intention des auteurs de traiter de tout cela, au moyen de petits récits qui nous montrent comment Jésus se laisse toucher et s'investit pour soulager toute souffrance.

Il est vrai qu'à l'époque en Israël, toutes ces maladies provoquaient le rejet et souvent l'exclusion de toute vie sociale, ce qui entraînait la paupérisation et la marginalisation d'un grand nombre de malades. Il est indéniable que c'est à ceux-là que Jésus prodiguait sa tendresse et pour ceux-là qu'il revendiquait la justice dans le Royaume qu'il annonçait.

Jésus, qui s'est "laissé prendre aux entrailles", a aidé, consolé, soigné, soulagé, peut-être même guéri beaucoup de gens, avec tout l'Amour dont il était habité. A chaque rencontre, il remet l'homme debout, l'aide à retrouver sa dignité, sa confiance en lui-même afin qu'il puisse reprendre, avec les autres, le chemin de la vie. A chaque fois, c'est une résurrection.

En fait, le vrai miracle, c'est celui de l'Amour. C'est cela qui a si profondément marqué ceux qui l'ont rencontré.

Les évangélistes utiliseront ces soins, ces thérapies, dans leurs récits, pour illustrer de différentes manières le grand rêve de Jésus qu'il appelait "le Royaume de Dieu", car c'est essentiellement cela que racontent les miracles, les rencontres et les paraboles.

Et c'est sans doute là qu'est le cœur de la Bonne Nouvelle.

C'est aussi là que ces récits deviennent vraiment nourriture pour nous aujourd'hui.

Si nous creusons un peu leur sens symbolique en les lisant comme des "paraboles en action", nous pouvons nous reconnaître facilement dans le rôle d'un sourd ou d'un paralysé, mais peut-être moins, avouons-le, dans celui de… Jésus ! Et pourtant, si nous nous réclamons de lui, n'avons-nous pas à "jouer son rôle", à "l'incarner", à veiller à ce que son Esprit prenne corps en nous et que par notre action on puisse le reconnaître vivant dans nos lieux de vie ?

Jésus n'a-t-il pas dit à ses disciples, et donc à nous, que nous ferions encore de bien plus grandes choses ?

La Bonne Nouvelle ne serait-ce pas qu'en redonnant à l'homme, courbé devant les dieux des religions, toute sa valeur et sa dignité, Jésus "éveille" en lui l'amour qui l'habite, qui est le divin.

La Bonne Nouvelle ne serait-ce pas que "l'homme peut-être est le salut de l'homme" ?

Encore, faut-il qu'il soit "éveillé".

Herman Van den Meersschaut

(1) J.P. Charlier.o.p.exégète dominicain décédé en 1993. Les miracles dans l'Evangile. 1981. (retour)
(2) Idem. (retour)
(3) Idem. (retour)
(4) Idem. (retour)
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