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15 octobre 2016 6 15 /10 /octobre /2016 16:31
Une question est une question(1)
Antoine Marie Leclercq

On vous avait nourris au lait des évidences.

On vous avait enseigné le bien qu'il faut faire, le mal qu'il faut éviter.

On vous avait appris vos devoirs avant que vous soyez capables d'aimer.

On vous avait dit de vous prosterner avant que vous sachiez devant qui.

On vous avait donné les réponses à des questions que vous ne vous posiez pas.

Vous vous étiez installés dans la vérité en propriétaires qui défendent leur bien.

Est venu le temps des questions.

Vos bonnes réponses, dressées devant vous, vous cachaient votre vie.

Et, franchissant le seuil, vous avez connu l'angoisse du vide.

Vous erriez sans boussole.

Vous avez alors cherché d'autres réponses qui pourraient vous arracher à ce vertige, vous combler.

Vous vous êtes déchirés aux épines en essayant de sortir de ce trou.

Vous vous êtes meurtri l'intelligence et le cœur.

Vous avez côtoyé le désespoir, ne trouvant rien qui prenne le relais de vos certitudes désertées.

Vous n'aviez plus que vos questions, et vous perdiez le souffle.

On vous avait habitués à croire que le seul intérêt d'une question, c'est de conduire à une réponse dont elle vous rend possesseurs.

Il vous restait à découvrir qu'une question est une question.

Vous avez entrevu que l'essentiel n'est pas nécessairement le terme, mais parfois le chemin.

Vous avez compris que le chemin parcouru vaut bien autant que le but du voyage - que le voyage lui-même peut ne pas avoir d'autre raison d'être que de voyager.

Vous vous êtes reconnu frère de tous ceux qui faisaient la même traversée, sans trop vous demander dans quelle langue ils s'exprimaient.

Ce qu'il y avait de commun entre vous, c'était - au-delà des mots cette quête, cette recherche.

Vous vous êtes retrouvés sans feu ni lieu, n'habitant que votre propre cœur.

Vous vous êtes familiarisés avec vous-mêmes.

Dépossédés de vos réponses, vous avez découvert le vrai visage de votre âme.

Un jour enfin, vous avez su que l'important n'est pas de savoir.

Qu'il n'est pas de connaître l'Inconnaissable, mais d'aller vers lui.

Vous avez su qu'il n'y a pas d'autre chemin que cette errance.

Pas d'autre vérité que cette ignorance.

Vous êtes devenus libres.

Antoine Marie Leclercq

(1)Dans Quelques nouvelles n°302- octobre2016(retour)
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11 avril 2015 6 11 /04 /avril /2015 12:40
Christiane Janssens-V.d.Meersschaut Pourquoi choisir d'être libre penseur chrétien ?
Christiane Janssens-V.d.Meersschaut
LPC n° 29 / 2015

Lorsque l'on me demande à quelle religion j'adhère, je réponds que je suis une libre penseuse chrétienne. Certains s'étonnent de cette appellation ou affirment même que ce n'est pas compatible avec une religion. C'est pourquoi, je voudrais dire ici combien cette formulation de ma démarche a, pour moi, toute son importance.

Tout d'abord, elle m'évoque un chemin parallèle à celui de Jésus qui était lui-même un libre penseur juif. Jésus était-il fidèle à Dieu ou au Temple ? Jésus ne s'est jamais laissé embrigader par aucune des tendances existantes de son époque. Il a toujours gardé sa liberté. Son seul engagement était de partager l'amour de son Dieu en se mettant au service des "plus démunis de la vie" qui vivaient au sein de toutes les composantes de la société ; samaritains, romains, cananéens… Il ne faisait même pas de prosélytisme : "Lève-toi et retourne chez toi". Mc 2,10-12 dit-il. Il n'a créé aucune religion, aucune Eglise, il n'a prôné aucune hiérarchie.

Pour celui qui se dit chrétien, le plus important est-il de se référer à une Eglise, ou de se référer au message de Jésus ?

Une Eglise, laquelle ? Catholique, orthodoxe, anglicane, luthérienne, pentecôtiste… ? Il y en a tellement qu'elles sont signes de division du message évangélique, puisque chacune prétend être la seule à détenir La Vérité !

Si l'option de se référer au message de Jésus est choisie, les clivages ne sont plus importants. On est chrétien avant tout et l'on se sent libre par rapport aux tendances séparatistes et dogmatiques. Finies dès lors, les guerres de religion chrétiennes entre détenteurs de La Vérité, à propos de rites et de traditions, engendrant intolérance, racisme, souffrance et morts.

Tout le parcours de Jésus nous montre un homme qui se réalise dans un chemin de liberté !

C'est un homme d'une incroyable témérité qui ose prendre d'énormes distances pour son époque et sa culture avec le Temple et les Docteurs de la Loi "Vous avez entendu qu'il a été dit… eh bien, moi je vous dis que…" Mt.5,21… et aussi avec sa famille "Qui est ma mère ? et mes frères ?" Mc 3.,20-21 ;31-35 , nous montrant ainsi un chemin de liberté qui permet à l'homme de se lever et vivre debout. Se faire sa propre opinion et être libre de vivre sa vie, sans oublier de voir, d'entendre et de répondre aux appels des malmenés qui l'entourent.

La relecture des Ecritures avec l'aide des exégètes, théologiens, philosophes, penseurs contemporains de tradition juive comme par exemple H-S Kushner…, de tradition catholique comme G.Bessière, J-P Charlier, B.Feillet, O.Mainville, J. Meier, J. Musset, A. Wenin…, de tradition protestante comme D. Marguerat, R. Parmentier, H. Persoz, J-S Spong… nous fait découvrir ce chemin de liberté.

Il nous faut être nomade et quitter les certitudes enseignées. Renaître et tracer son propre chemin avec le terreau de notre enseignement revisité par notre propre jugement. Il est indispensable de couper le cordon ombilical avec ses géniteurs et ses maîtres, pour devenir soi-même. Pour cela, les textes bibliques nous indiquent des chemins possibles. Ce n'est qu'après avoir mangé ces textes, nous en être nourris, les avoir digérés à travers nos expériences de vie personnelle, que nous pourrons les faire nôtres, de notre propre autorité et en vivre. Ces relectures donnent un autre sens à notre vie.

Les Libres Penseurs chrétiens sont plutôt en recherche de spiritualité que de religion

Nous savons où la soumission, la foi aveugle et l'ignorance, en matière religieuse, ont pu mener les hommes au fil de l'histoire !

Nous-mêmes, chrétiens, avons connu les fanatismes violents qui justifièrent "soi-disant" les persécutions de païens, les croisades, les guerres de religion. Nous ne pouvons oublier les horreurs de l'Inquisition, avec son cortège de tortures, d'atrocités et d'excommunications contre tous ceux qui ne croyaient, ne pensaient pas droit, ou émettaient des vérités scientifiques contraires au "dogme".

Aujourd'hui, encore un même obscurantisme fanatique anime des mouvements se réclamant du Coran et envenime sans fin le conflit israélo-palestinien au nom de la Bible.

Il semble bien qu'il faille distinguer entre les grandes religions instituées, en particulier monothéistes, toujours prêtes à en venir aux mains pour dominer, et les authentiques spiritualités, totalement étrangères à ce phénomène de "pouvoir".

Que vivons-nous en tant que libres penseurs chrétiens ?

Force nous est de constater la perte de crédibilité des grandes institutions ainsi que les progrès paradoxalement simultanés des formes de religiosité émotionnelle sans fondements rationnels sérieux. Face à cela, notre spécificité est d'aider les personnes qui le désirent, dans une réflexion libre mais rigoureuse pour trouver des repères sérieux et autant que possible universels.

Nous optons pour la liberté de la pensée contre le dogmatisme, pour la rigueur intellectuelle contre le langage ambigu et pour la crédibilité d'un christianisme sans frontières par la fidélité au projet évangélique de Jésus. Cette fidélité à Jésus, nous fait dire que tout en ayant une pensée libre, nous sommes chrétiens. Que nous n'avons pas La Vérité, mais que nous sommes en chemin.

Nous pensons que le vrai projet évangélique de Jésus, garde toute son actualité pour notre monde contemporain. C'est pourquoi nous sommes très critiques vis-à-vis de toutes les déviations que lui ont fait subir des personnes sincères et bien intentionnées au cours des siècles. Cela ne nous empêche pas de souhaiter garder autant que possible une attitude constructive et sereine dans notre analyse.

Choisir l'option de la liberté religieuse n'est certes pas facile. L'être humain cherche sans cesse des tuteurs, des règles sur lesquelles s'appuyer. Cela lui permet de se savoir "en ordre", de ne pas devoir réfléchir, de se déresponsabiliser, mais, c'est au prix de sa liberté ! N'étant pas libre, il n'est pas lui-même. En fait, il a peur !

Pensons-nous qu'un François d'Assisse, un Abbé Pierre, un Helder Camara, un Jacques Gaillot… ont continuellement demandé à leurs autorités s'ils étaient dans le droit chemin de l'Eglise catholique ?

Nous voyons, il me semble, des hommes habités par l'exemple et le message de Jésus, qui comme lui, œuvrent en allant à l'essentiel, vivant leur foi selon leur propre autorité. Pour cela, ils n'ont pas toujours tenu compte des directives du "Temple et de ses Docteurs de la Loi" allant, comme Jésus, au bout de leurs idées, en vérité, malgré le prix a payé.

Christiane Janssens-V.d.Meersschaut

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4 avril 2015 6 04 /04 /avril /2015 12:07
Guy Haarscher La sagesse des limites
Guy Haarscher
LPC n° 29 / 2015

À bien y réfléchir, nous nous heurtons partout aux limites. Leurs natures et leurs sources sont certes très diverses. Mais une constante subsiste : nos désirs de toute-puissance, d'ubiquité et d'éternisation seront nécessairement frustrés. La sagesse des limites consiste non pas à vouloir, follement, abolir ces dernières (Icare se brûlant les ailes au soleil), ni à les accepter telles quelles comme un destin inéluctable (Abraham décidé, parce que Dieu le lui ordonne, à sacrifier son fils Isaac, né miraculeusement d'une vieille femme auparavant stérile).

Certaines limites sont d'ordre matériel : elles existent effectivement, la preuve de leur présence découle de la douleur du choc, de l'impact ressenti. D'autres sont plus immatérielles, impalpables, en tout cas invisibles : mais leur Loi, mystérieuse, ne s'en impose pas moins drastiquement aux hommes. Les limites naturelles sont celles de la condition humaine : elles relèvent de notre finitude et nous rappelleraient, quand bien même nous serions tentés par la démesure, notre fragilité et notre peu de réalité. Certes, l'évolution de la civilisation, et des sciences en particulier, déplace les limites : vieillir, tomber malade, ces épreuves jadis si proches et si définitives, sont aujourd'hui apprivoisées, sinon maîtrisées; mais justement, il nous faut maintenant apprendre à vivre vieux dans un monde qui ne respecte que la jeunesse et l'avenir. Et la mort est peut-être devenue d'autant plus scandaleuse et insupportable qu'elle a disparu de l'horizon de notre expérience : on meurt caché, dans un secret en quelque manière inavouable. La technique a permis aux privilégiés de cette terre de satisfaire leurs besoins primordiaux, et même souvent leurs désirs les plus fous : mais cette illimitation de l'horizon doit être gérée, il nous faudrait savoir en vue de quels buts organiser une liberté tellement inouïe qu'elle risque de nous tourner la tête et de nous donner la nostalgie d'un monde plus stable, quoique plus étriqué.

D'autres limites sont également matérielles, mais leur source relève cette fois de l'humain : ce sont les hommes et les sociétés qui les ont établies. Cette origine les rend plus fragiles que les limites naturelles : créées par les hommes, elles peuvent plus aisément être détruites par eux, alors que les bornes naturelles relèvent de la condition humaine plus ou moins modifiée par la science et les techniques. Ici, c'est de violence dont on parlera : mon projet se trouve brutalement contrarié par une puissance capable de m'y faire renoncer, soit par avance en me menaçant d'une sanction (prévention), soit à posteriori en me châtiant (répression).

Les hommes vivent groupés : il faut donc que cette entité collective tienne ensemble, un ciment doit lui donner consistance. Et si l'un d'entre eux faisait vaciller l'édifice sur ses bases, la réponse de l'Ordre se manifesterait, violemment s'il le fallait. Mais cette violence peut être entendue en deux sens bien distincts.

Jadis (mais aussi, et de façon aggravée, au XXème siècle), l'État avait pour fonction d'imposer à tous une conception officielle de la vie bonne : pour ceux qui auraient eu l'envie de dévier de l'orientation imposée, de la "juste voie", la violence du collectif aurait rétabli l'ordre des choses. Et puis, au fil des conquêtes de l'époque moderne, l'État a radicalement changé de signification : au lieu d'imposer une sagesse officielle, il s'est pour ainsi dire dégagé des questions d'orientation existentielle, se contentant (mais c'est un rôle crucial) d'arbitrer les conflits entre conceptions de l'existence différentes et parfois antagonistes. Personne n'est, dans un tel contexte, habilité à user de la violence pour imposer ses buts à autrui mais, justement, le gendarme étatique veille à ce que cela ne soit pas : il a le droit, lui, d'user légitimement de la violence, il en possède le monopole. Mais cette force s'applique cette fois non plus à ceux qui refusent la conception "vraie" de la vie bonne : elle limite les actes (et parfois les discours) de ceux qui agressent les autres.

En 1989, les Versets sataniques de Salman Rushdie furent brûlés par des musulmans conservateurs qui en refusaient le contenu. L'État britannique (le juge) intervint pour sanctionner la violence de l'autodafé : ce faisant, il ne prenait pas parti dans la controverse ; il ne se préoccupait pas du fait de savoir comment lire les textes sacrés, et même s'il fallait vivre en fonction d'un Texte quel qu'il soit ; neutre en matière éthique, il se devait seulement d'examiner si l'une des parties n'avait pas violemment empêché l'autre de penser et d'agir en fonction de son idée de la "bonne vie"; si Rushdie s'était mis à agresser des musulmans dans les rues de Londres, s'il avait brûlé des Corans ou placardé les Versets dans les mosquées, la sanction se serait bien sûr abattue sur lui.

Ainsi l'État n'intervient-il pas dans les affaires de conscience : il se contente de garantir que le plus faible, le plus démuni, le minorisé, pourra lui aussi vivre en fonction de ses valeurs propres sans être écrasé par la puissance de ceux pour qui agir "différemment" relève du scandale. Voici donc la question centrale de la philosophie politique : où placer les limites proprement humaines, celles qui s'imposent aux projets des hommes et bornent leur liberté au profit de la cohérence d'un Tout dont chacun s'accordera à dire qu'il ne peut "tirer" dans tous les sens ?

On a souvent cru que, pour assurer la paix entre les hommes, il était nécessaire qu'ils pensent tous de même, morne identité de perspectives débouchant ultimement sur l'atonie généralisée. Mais faut-il vraiment que la paix se paie de l'abrutissement des volontés ? N'existe-t-il pas d'autre moyen d'empêcher les "coqs" de se battre que de leur couper les ergots ? Si : en écartant l'État de la société pour tout ce qui concerne les orientations de vie (les questions de conscience). Dans ce cas-ci, qui forme l'idéal sinon la réalité totale de nos sociétés "ouvertes", la loyauté due à la collectivité se manifeste indépendamment des allégeances spirituelles : le Juste (l'organisation adéquate de la société et en particulier le respect de la liberté de tous) s'est émancipé du Bien (la quête existentielle d'un sens de la vie); l'État monopolise la violence au profit de tous, pour garantir à chacun le droit de libre quête de la "vie bonne" : il est "laïque" parce que son pouvoir de contrainte s'exerce au nom de tout le peuple (laos) et non d'une de ses parties (une conception particulière de la vie).

La bonne distance pour les limites se manifeste donc par un juste milieu entre deux extrêmes : trop d'État signifierait la domination d'une "sagesse" officielle sur la société; trop peu ramènerait les relations humaines à la loi de la jungle : seuls les plus forts seraient aptes à exercer leur liberté. Sans État, je me trouve à la merci de mon voisin ; avec un État (trop) fort, je dépends du bon vouloir des politiques, des juges ou des fonctionnaires. L'État "laïque" garantit à tous la quête libre de la vie bonne.

Mais cette bonne distance des limites matérielles d'origine humaine, si elle est nécessaire à l'exercice de la liberté, n'y suffit certes pas. On peut bénéficier d'un vaste espace, d'une ouverture inouïe des possibles, et ne pas trouver en soi les ressources nécessaires à "occuper" le terrain ainsi libéré. Les limites humaines peuvent avoir (par quels combats !) été éloignées de nous, et pourtant les limites naturelles (dépendre, vieillir, mourir…) risquent de nous paraître si effrayantes à assumer que nous en resterions cois : un habitant de Sirius, observant avec le détachement des extraterrestres notre vie quotidienne, ne s'étonnerait sûrement pas de ce que, dans certains pays, les individus n'occupent qu'une infime partie de l'espace de liberté théoriquement possible : il verrait, gardant la Voie obligée, des murs, des barbelés, des soldats, et comprendrait aisément la soumission des habitants de ces contrées ; mais ailleurs, la même situation lui semblerait sans doute ahurissante : plus de limites "humaines" extrêmement proches mais, au contraire, un espace de liberté largement ouvert qui ne serait pourtant pas "occupé" ; comme si les citoyens de ces pays-ci ne vivaient également qu'à un régime infiniment en deçà des possibilités effectivement offertes à l'humanité, mais cette fois sans que la présence de gardiens et de sanctions soit décelable : un mur immatériel et invisible les contiendrait dans un espace restreint.

Voici donc une troisième sorte de limites : celles-ci n'ont rien de matériel, mais leur présence semble pourtant attestée ; des hommes politiquement libres vivraient repliés sur eux-mêmes, la liberté leur ferait peur pour des raisons encore mystérieuses. Confrontés à cet état de choses, nous devrions au moins, avant toute interprétation, abandonner l'idéologie confortable selon laquelle les hommes aiment la liberté et ne la perdent que parce que des limites politiques extérieures la leur enlèvent : non, la liberté - du moins au moment de sa découverte - constitue un fardeau très pénible à porter "le poids le plus lourd" (Nietzsche) ; toutes les philosophies existentialistes, qui ont mis au premier plan la liberté individuelle et ses projets, se sont développées dans une atmosphère d'angoisse, comme si nous étions "condamnés à la liberté" (Sartre). Et dès lors, la question se pose : si la liberté a un prix, sommes-nous vraiment prêts à le payer ? Le grand roman sartrien de l'accession à la liberté s'intitule La nausée. C'est tout dire. Arriver à affronter et à dépasser cette dernière nous permettrait - mais on ne nous a rien promis - de faire en sorte que la liberté ne se réduise plus à une ombre, à une illusion de la Caverne, à un fantôme.

Guy Haarscher

L'allégorie de la caverne est exposée par Platon dans le Livre VII de La République

Dans une demeure souterraine, en forme de caverne, des hommes sont enchaînés. Ils n'ont jamais vu directement la lumière du jour, dont ils ne connaissent que le faible rayonnement qui parvient à pénétrer jusqu'à eux. Des choses et d'eux-mêmes, ils ne connaissent que les ombres projetées sur les murs de leur caverne par un feu allumé derrière eux. Des sons, ils ne connaissent que les échos. "Pourtant, ils nous ressemblent" (1).

Que l'un d'entre eux soit libéré de ses chaînes et accompagné de force vers la sortie, il sera d'abord cruellement ébloui par une lumière qu'il n'a pas l'habitude de supporter. Il souffrira de tous les changements. Il résistera et ne parviendra pas à percevoir ce que l'on veut lui montrer. Alors, ne voudra-t-il pas revenir à sa situation antérieure ? S'il persiste, il s'accoutumera. Il pourra voir le monde dans sa réalité. Prenant conscience de sa condition antérieure, ce n'est qu'en se faisant violence qu'il retournera auprès de ses semblables. Mais ceux-ci, incapables d'imaginer ce qui lui est arrivé, le recevront très mal et refuseront de le croire : "Ne le tueront-ils pas ?" (2)

(1) Platon (trad. Tiphaine Karsenti), La République : Livres VI et VII analyse, Paris, Hatier, coll. « Les classiques Hatier de la philosophie »,‎ 2000, 222 p.(ISBN 2-218-72963-6), VII 515a, p. 60 (retour)
(2) Platon (trad. Tiphaine Karsenti, Possible allusion à la mort de Socrate), La République : Livres VI et VII analyse, Paris, Hatier, coll. « Les classiques Hatier de la philosophie »,‎ 2000, 222 p. (ISBN 2-218-72963-6), VII 517a, p. 64 - Source : Wikipédia (retour)
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1 janvier 2014 3 01 /01 /janvier /2014 10:00
Philippe Ronsse Louis Evely, libre penseur chrétien avant la lettre.
Philippe Ronsse
LPC n° 24 / 2013

Dans les années cinquante, un jeune prêtre belge (1) se fit connaître par la publication d’un livre à l’énorme retentissement – Notre Père – livre bientôt suivi d’un autre – C’est toi cet homme – ce dernier d’une envolée telle qu’il fut traduit en 25 langues, à des centaines de milliers d’exemplaires. Nombreux sont les jeunes hommes et femmes que nous étions alors qui s’en souviennent comme d’un point de départ majeur dans leur vie spirituelle, tant le contenu et le phrasé percutants se démarquaient des poncifs traditionnels. Louis ÉVELY était en effet de ceux qui savaient donner envie de vivre à ceux qui se tenaient cois dans leurs croyances figées de l’époque.

Cet homme était une personnalité hors du commun. N’avait-il pas commencé par devenir docteur en droit, en récoltant au passage tous les honneurs, avant d’entrer au séminaire ! Ce ne fut certes pas la période la plus enivrante de sa vie – il ne se priva pas de le faire savoir – mais il avait résolu de passer par là pour répondre à l’élan de sa foi, en scellant sa pierre vivante à l’édifice de l’Église alors porteuse de toute son espérance. Ceci accompli, jeune homme d’action et idéaliste, il débuta comme humble surveillant dans un collège qu’il finit par diriger, eu égard à ses remarquables qualités de pédagogue, n’hésitant pas à bousculer au passage le train-train quotidien d’éducateurs souvent trop bien-pensants. Un tel homme ne pouvait laisser indifférent, pas plus les ados qu’il formait que sa hiérarchie qui l’avait à l’œil, cardinal en tête. La suite est malheureusement classique car on ne sort pas impunément du rang dans l’Église : il fut cassé et prié de mettre un terme à sa verve littéraire décidément trop décalée. Quand le prophète dit la vérité…

La blessure fut à la mesure de l’entièreté de son engagement, terriblement douloureuse pour lui-même mais aussi pour tous ceux qui lui avaient fait confiance et le suivaient. Louis décida alors de disparaître, sans faire de bruit, préoccupé de se refaire ailleurs, dans le silence d’une abbaye trappiste française. Au bout de trois ans cependant, son charisme l’y rattrapa. Le père abbé, s’étant rendu compte que sa vraie vocation était de transmettre le feu dont il était porteur, le convainquit de reprendre sa croisade, ce qu’il fit. Mais le verbe était toujours aussi décalé et novateur. Comment dans ces conditions parler au nom d’une Église qui tenait de son côté un tout autre langage ? En définitive, Rome lui donna raison et préféra le délier de son engagement sacerdotal, le promouvant du même coup, ainsi qu’il aimait à le dire, à l’état laïc.

La suite de l’histoire est limpide. Son mariage avec Mary lui donna, il est vrai, un moment la tentation d’en rester là. Mais le feu couvait sous la cendre : il suffisait de souffler un peu pour que le brasier reprenne. Ceux qui l’avaient connu revinrent à la charge, par petits groupes d’abord, puis de plus en plus nombreux, au point que la maison où ils avaient élu domicile, en Drôme, devint vite trop petite. D’où la naissance d’un centre, l’Aube, qui, aujourd’hui encore, accueille ceux qui sont en recherche d’un lieu de rencontre et de ressourcement. Jusqu’à sa mort, en 1985, Louis y enseigna, parcourant en outre le monde francophone, catholique et protestant, pour y donner conférences et retraites d’une rare intensité(2). Dans le même temps, le feu de la communication donnait naissance à une littérature riche et abondante, abordant les sujets les plus divers mais où sa préoccupation principale s’exprime toujours avec force : situer l’homme au cœur du message de Jésus.

Le cheminement spirituel de Louis ÉVELY est étroitement lié à l’évolution spirituelle du XXème siècle. Au départ de sa vie, il fait tout naturellement corps avec la culture ambiante. Il a entre autres aimé passionnément le scoutisme pour l’esprit de dépassement de soi et d’entraide qu’il promouvait. Il s’est par ailleurs confit en dévotions et plongé en de longues méditations, cherchant à communier le plus intensément possible avec l’objet de sa foi, Dieu. Plus tard, il s’est donné corps et âme à ceux qui lui étaient confiés, jusqu’à y compromettre sa santé et parfois risquer sa vie avec une audace folle, dans le maquis notamment.

La révolution s’est faite sans bruit. Il n’y a pas eu d’éclat, pas de rupture de continuité mais une prise de conscience en profondeur, progressive et généralisée, parmi les chrétiens d’après-guerre qui se permettaient de penser un peu plus loin que ce qu’on leur disait. Louis ÉVELY, dont l’exigence spirituelle et intellectuelle était pointue, s’est tout naturellement retrouvé dans le peloton de tête.

Peu d’hommes ont possédé à ce point l’aptitude à formuler en mots d’aujourd’hui, simples et clairs, et en phrases d’une grande force, le sens de la vision initiée par Jésus. Louis ÉVELY la réactualise souvent avec un rare bonheur, soucieux de la rapporter à ce qui parle à l’intime de nos vies. C’était en effet un visionnaire d’une grande liberté intérieure, doublé d’un homme d’action. La vitalité de son discours témoigne bien de cette dualité qui nous atteint encore aujourd’hui.

Échec et espoir d’un christianisme (1976)(3), dont quelques morceaux choisis figurent ci-après, est très parlant à cet égard. Le constat qu’il y dresse est sans appel, lucide jusqu’à l’os, si l’on peut dire, et assurément empreint d’un certain prophétisme (il y a presque 40 ans !). Mais il ne se montre ni désabusé, ni destructeur en son principe. Au contraire, on y retrouve le souffle propre à l’auteur, à qui le fait de penser librement confère une responsabilité particulière, qu’il assume pleinement du reste : au final, ne réussit-il pas à nous élever tout en nous fixant paradoxalement bien au sol ! Que cette lecture vous permette de rencontrer l’homme qu’il fut et vous nourrisse tout autant.

Philippe Ronsse

(1) Biographie et publications : http://www.louisevely.com (retour)
(2) La Belgique fut ignorée… cicatrise mal refermée…crainte de réveiller les antagonismes ? (retour)
(3) Suite à Si l’Église ne meurt (1971), tous deux disponibles auprès de henri-bouyol@wanadoo.fr (retour)
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1 avril 2013 1 01 /04 /avril /2013 15:50
Nizar Kabbani La religion vue par…
Nizar Kabbani (1)
LPC n° 21 / 2013
  • Ne vous en déplaise,
  • J'entends éduquer mes enfants à ma manière, sans égard pour vos lubies ou vos états d'âme…
  •  
  • Ne vous en déplaise,
  • J'apprendrai à mes enfants que la religion appartient à Dieu et non aux théologiens, aux Cheikhs ou aux êtres humains.
  •  
  • Ne vous en déplaise,
  • J'apprendrai à ma petite que la religion c'est l'éthique, l'éducation et le respect d'autrui, la courtoisie, la responsabilité et la sincérité, avant de lui dire de quel pied rentrer aux toilettes ou avec quelle main manger.
  •  
  • Sauf votre respect,
  • J'apprendrai à ma fille que Dieu est amour, qu'elle peut s'adresser à lui sans intermédiaire, le questionner à satiété, lui demander ce qu'elle souhaite, loin de toute directive ou contrainte.
  •  
  • Sauf votre respect,
  • Je ne parlerai pas du châtiment de la tombe à mes enfants qui ne savent pas encore ce qu'est la mort.
  •  
  • Sauf votre respect
  • J'enseignerai à ma fille les fondements de la religion, sa morale, son éthique et ses règles de bonne conduite avant de lui imposer un quelconque voile.
  •  
  • Ne vous en déplaise,
  • J'enseignerai à mon jeune fils que faire du mal à autrui ou le mépriser pour sa nationalité, sa couleur de peau ou sa religion est un grand péché, honni de Dieu.
  •  
  • Ne vous en déplaise,
  • Je dirai à ma fille que réviser ses leçons et s'investir dans son éducation est plus utile et plus important aux yeux d'Allah que d'apprendre par cœur des versets du Coran sans en comprendre le sens.
  •  
  • Ne vous en déplaise,
  • J'apprendrai à mon fils que prendre le prophète comme modèle commence par adopter son sens de l'honnêteté, de la droiture et de l'équité, avant d'imiter la coupe de sa barbe ou la taille de ses vêtements.
  •  
  • Sauf votre respect,
  • Je rassurerai ma fille en lui disant que son amie chrétienne n'est pas une mécréante, et qu'elle cesse de pleurer de crainte que celle-ci n'aille en enfer.
  •  
  • Sauf votre respect,
  • Je dirai qu'Allah a interdit de tuer un être humain, et que celui qui tue injustement une personne, par son acte, tue l'humanité toute entière.
  •  
  • Sauf votre respect,
  • J'apprendrai à mes enfants qu'Allah est plus grand, plus juste et plus miséricordieux que tous les théologiens de la terre réunis, que ses critères de jugement différent de ceux des marchands de la foi, que ses verdicts sont autrement plus cléments et miséricordieux.
  •  
  • Sauf votre respect …

Nizar Kabbani

(1) Nizar Kabbani (ou Qabbani) est né le 21 mars 1923 à Damas et mort le 30 avril 1998 à Londres. Sa poésie casse l'image traditionnelle de la femme arabe. Il est considéré comme l'un des plus grands poètes contemporains de langue arabe. (retour)
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1 janvier 2013 2 01 /01 /janvier /2013 15:16
Albert Schweitzer, un précurseur de la liberté chrétienne.
Francis Van Dam
LPC n° 20 / 2012

Il est de ces penseurs dont la lucidité, apparaissant avant la prise de conscience de leurs contemporains et même de leurs successeurs, mérite qu’on y revienne à la faveur des développements de nos propres conceptions, et parce qu’on se découvre étrangement devancés par leurs propos devenus nôtres.

D’Albert Schweitzer, on connaît la "carrière" - comme disait son parent si peu accordé Jean-Paul Sartre ( "Les Mots" ) - comme pasteur, organiste, écrivain, médecin d’Afrique et finalement Prix Nobel de la Paix, en 1952.

Le fait est que l’œcuménisme demeure confondant quand il est incarné précocement par ce natif d’Alsace ( Kaysersberg, 1875-1965 ), où sa paroisse de Gunsbach vivait dans la coexistence heureuse des cultes protestant et catholique, et que pouvait s’épanouir son esprit d’indépendance. Il n’en était pas moins nourri de la lecture passionnée des écrits fondateurs du christianisme.

On connaît moins sans doute, sauf dans les milieux protestants, ses livres consacrés à la foi comme "La Mystique de l’Apôtre Paul", de 1930. Nous n'ignorons, bien sûr, rien des aspects dépassés et des lacunes exégétiques de son analyse concernant Paul, mais nous visons ici à mettre en avant le simple fait que cet esprit d'exception avait lui-même conscience, en son temps et avant beaucoup d'autres, de la nécessité impérieuse d'une refonte de la perception des Écritures à la lumière des connaissances et des sensibilités de son temps. Ce qui montre la modernité de sa démarche.

Mais c’est plus encore l’affirmation de la primauté de la réflexion par rapport au dogme "pur et simple" qui apparaît dans son ouvrage, et il en attribue fortement la paternité à l’apôtre Paul, n’hésitant pas à citer nommément, et comme distincts et complémentaires à la fois, l’Évangile de Jésus et l’"Évangile" de Paul.

Voici quelques citations des premières pages du chapitre XIV qui achève l’ouvrage, sous le titre "Ce qu’il y a d’impérissable dans la mystique de Paul".

"Paul a pour toujours garanti les droits de la pensée dans le christianisme. Au-dessus de la foi établie par la tradition (1), il a placé la connaissance donnée par l’Esprit du Christ.

Un respect invincible de la vérité vit en lui. Il n’admet d’autre contrainte que celle imposée non par une autorité doctrinale, mais par l’amour".

"Cependant, ce n’est pas un révolutionnaire. Son point de départ est la foi de l’Église mais il n’admet pas qu’il doive s’y borner" (2)

(…)"Le christianisme ne peut devenir vérité vivante pour les générations successives que si surgissent constamment des penseurs qui, dans l’esprit de Jésus, mais en tenant compte du monde où ils vivent, transforment la foi en connaissance. Partout où le christianisme se contente d’être une foi traditionnelle, il perd toute relation avec la vie spirituelle du moment et toute faculté d’adaptation. Dès que cesse le débat entre la tradition et la pensée, la vérité chrétienne et, avec elle, la sincérité chrétienne sont en danger."

(…) "N’éteignez pas l’esprit". "Là où est l’Esprit, là est la liberté". Ces paroles que Paul a inscrites dans les premiers documents du christianisme signifient que la pensée garde ses droits au sein de la foi. Jamais le christianisme ne devra renoncer à cette grandiose et simple hardiesse avec laquelle, par la voix de Paul, il reconnaît que l’intelligence aussi vient de Dieu."

"Paul est le "saint patron" de ceux qui pensent. Il doit être redouté de tous ceux qui croient servir la foi au Christ en réduisant à néant la pensée libre".

(…) "Nous avons le droit, nous aussi, de concevoir la communion avec Jésus dans le cadre de notre conception du monde. (…) Pour Paul, puisque la transformation du monde commence avec la mort du Christ, la foi en un salut futur, qui est celle du christianisme primitif, devient la foi en un salut actuel, quand bien même celui-ci ne doit se réaliser pleinement que dans l’avenir."

On comprend les distances que Schweitzer prend ici vis-à-vis de l’enseignement religieux de son temps, qu’il soit celui de la théologie réformée – la sienne puisqu’il est pasteur – ou du catholicisme dont il est très proche à bien des égards.

Il n’est pas sans intérêt de situer chronologiquement ces pages, rédigées bien après que, sur ordre du gouvernement français, il ait eu à abandonner durant la guerre son hôpital naissant de Lambaréné au Gabon pour se voir incarcéré en France, étant pour lors considéré comme sujet allemand. C’est au cours de sa seconde traversée pour regagner l’Afrique, en 1930 – son premier retour à Lambaréné se situe en février 1924 - que le "grand docteur blanc" rédigea en allemand son livre sur saint Paul.

Mais il poursuit sa mission en s’élevant au-dessus de considérations citoyennes puisqu’il choisit, après la guerre, de se remettre à l’œuvre en terre d’Afrique française. De la même façon, il peut donc s’élever au-dessus des conceptions protestantes et catholiques en comparant sereinement leurs apports respectifs.

On ne saurait se priver d’ouvrir une parenthèse sur le sens du sacré qui anime la pensée de Schweitzer à travers ses diverses vocations de philosophe, de théologien, de penseur et de musicien. Il a mené de front - et avec quel souci d’approfondissement ! - la recherche de la spiritualité à travers ses diverses expressions. Son témoignage sur la pensée de saint Paul bénéficie dès lors de la double caution de l’homme religieux et de l’homme d’action.

En quelque sorte, son évocation de la figure et du rôle de Paul est la projection de ses propres conceptions d’une religion axée sur le respect de la vie, dont il fit l’axe central de sa philosophie humaniste.

Le respect de la pensée libre au service de la foi engagée n’en est que la conséquence naturelle et sa voix s’est donc fait entendre en ce sens bien avant celle de penseurs plus récents. Elle n’en est que plus autorisée et plus convaincante aujourd’hui.

Francis Van Dam (3)

(1) Il s'agit sans doute de la tradition judaïque. (retour)
(2) Albert Schweitzer semble ignorer le processus de formation des évangiles. Paul lui-même est largement à l'origine de cette "foi de l’Église" élaborée par les Hellénistes du 1er siècle. Les libertés que Paul prend par rapport à l'évangile primitif des Nazaréens (source Q) produiront des dérives qui aboutiront à la divinisation de Jésus de Nazareth. (retour)
(3) Références : Schweitzer, A., La Mystique de l’Apôtre Paul, trad. Marcelle Guéritot,
Introduction du Pasteur Georges Marchal. Éd. Albin Michel, Paris 1962.
Schweitzer, A., Die Mystik des Apostels Paulus, J.C.B. Mohr, (Paul Siebeck, Tubingen, 1930)
Sartre, J-P., Les Mots, Gallimard, Paris 1964. (retour)
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2 avril 2008 3 02 /04 /avril /2008 16:37
Pas de vraie foi chrétienne sans liberté !
Philippe de Briey
LPC n° 1 / 2008

La Libre pensée chrétienne est un grand défi, mais qui en vaut la peine ! Car l’enjeu est de favoriser un peu plus de liberté de pensée dans l’Eglise catholique ! Qu’elle en manque beaucoup me paraît évident, et j’illustrerai ce fait par un seul exemple récent : l’intervention du cardinal Levada (successeur du cardinal Ratzinger à la tête de la Congrégation de la doctrine de la foi) auprès des évêques belges à propos de deux numéros (n° 6 et 8 de 2006) de « Pièces à conviction » édités par le Conseil interdiocésain des laïcs (C.I.L.).

Le cardinal Levada s’en prend d’une part à deux articles du P. Ignace Berten, O.P. : « Les solutions prônées par l’auteur quant aux conditions de crédibilité du discours de l’Eglise au cœur d’un monde pluraliste, contrastent de manière évidente avec les principes du Magistère ».

Le deuxième reproche concerne, dans le n° 8 de la publication du C.I.L., certains propos sur l’euthanasie, le statut de l’embryon et le relativisme moral, jugés « incompatibles avec la doctrine de l’Eglise ». « Ces attitudes de dissension envers le Magistère étant en net contraste avec l’identité catholique, … notre Congrégation vous prie (le cardinal Danneels) de bien vouloir intervenir auprès des responsables de cette institution (le C.I.L.), afin que leurs initiatives ainsi que leurs publications soient plus en consonance avec la doctrine de l’Eglise ». (1)

Le message est très clair : le cardinal, en tant que président des évêques belges, n’est même pas consulté, il est prié d’intervenir. Il s’agit que les laïcs comme les théologiens s’abstiennent de toute position qui « contraste » ou « n’est pas en consonance » avec la doctrine de « l’Eglise » (en fait, des fonctionnaires actuels de la Curie romaine).

Le désaccord porte justement sur la question de la liberté de pensée dans l’Eglise catholique, dans le contexte d’une société pluraliste :

« Comment ferons-nous pour vivre avec d’autres, adhérant à d’autres principes, comment affronterons-nous avec eux les défis et les enjeux très concrets qui nous interpellent tous, écrivait le président du C.I.L., Paul Löwenthal, si l’on nous oblige à « rejeter, sans égard pour les convictions et les besoins d’autrui, ce qui ne correspond pas rigoureusement à la « vue » catholique proposée par le magistère ? » « Le pape peut-il, sans la nier, soumettre notre liberté à une doctrine unique et contraignante » déclarée « doctrine juste de la vraie foi par le magistère authentique » ? (p.37-38 du n° 8).

Le C.I.L., dans un cri d’alarme qu’il avait demandé au nonce de transmettre à Rome le 20-8-07, suite à une série d’interventions controversables de la curie, avait déclaré : « Il nous paraît urgent que les autorités catholiques reconnaissent la légitimité de la réflexion et de l’action des chrétiens qui se savent et se veulent co-responsables de leur Eglise et du monde et qu’elles veillent, plutôt qu’à enfermer les esprits dans une orthodoxie, à inciter les chrétiens à réfléchir ensemble au sens et à l’effet de leurs actes et qu’elles veillent, comme le Christ, à mettre les fidèles debout, responsables dans la charité ».

La question, écrit le conseiller théologique du C.I.L., Michel Kesteman, est celle de la place donnée à la liberté de penser. Mais je pense que certains continuent à considérer que le rôle des chrétiens – prêtres ou laïcs – est uniquement de répéter ou, à la limite, de traduire, la parole donnée. C’est un peu la même chose dans certaines entreprises où on dit aux employés : « tu penses ce que tu veux, mais tu ne le dis pas et surtout tu ne l’écris pas » (L’Appel n°303 de janvier 2008, p.12)

Aux yeux du Vatican, oser émettre des vues différentes des siennes, voire contester ces dernières, c’est inacceptable, car :

  • « Seule l’Eglise catholique romaine possède en plénitude la vérité chrétienne » (2)
  • « L’Eglise » est réduite au « Magistère »
  • Le magistère est réduit en fait au pape et la curie romaine.

 

Comme le font remarquer quatre théologiens prenant la défense d’Ignace Berten dans La Libre Belgique du 16-11-07, « A nouveau des mises en garde, des condamnations sont adressées à des théologiens dont on ne peut pas suspecter la foi ni l’amour de l’Eglise. Mais ils ont le grand tort de prendre le risque de se confronter aux défis d’aujourd'hui et d’oser des paroles neuves face aux questions nouvelles. » Le Père Congar écrivait : « Le tragique de la situation actuelle et de la manière dont s’exerce concrètement le magistère, c’est que ce magistère exprime, avec l’autorité du magistère catholique, des positions d’école théologique ». (« Rome : l’histoire se répète » par A. Dermience, E. Mayence, P. Tihon, J. Vermeylen. L’article est repris par le « Réseau Résistances » dans la revue HLM n°110 de déc. 2007).

Ces théologiens y énumèrent une série (non exhaustive !) de théologiens qui ont été suspectés ou condamnés par Rome, dont le tort commun a été de prendre à bras le corps les questions nouvelles de leur temps. Par après, la plupart ont été réhabilités et même parfois nommés cardinaux… Mais en attendant, ces hommes ont été fortement meurtris, comme Jacques Gaillot (parlant d’expérience !) l’a dit à propos de Jacques Vallery : « Comment a-t-on pu à ce point faire souffrir cet homme ? ».

Un jésuite espagnol de renom, José Maria Castillo, vient de quitter la prêtrise suite à une série de pressions, comme jadis Leonardo Boff. « Je vois que, dans l’état où se trouve actuellement l’Eglise, nous sommes piégés, contrôlés, censurés en une institution dominée par la Curie romaine et qu’il n’est pas possible de jouir de la liberté indispensable pour faire connaître Jésus ». Car son message est une bonne nouvelle de liberté et d’égalité.

On ne méditera jamais assez cette parole de Jésus : « (Les scribes et les pharisiens) qui siègent dans la chaire de Moïse [c-à-d. les autorités religieuses officielles] aiment à s’entendre appeler « Maître » par les gens. Pour vous, ne vous faites pas appeler « Maître », car vous n’avez qu’un seul Maître et vous êtes tous frères… » (Mt, 23, 7-8). Cette parole ne signe-t-elle pas la révolution religieuse voulue par Jésus, son refus d’un magistère se prétendant au-dessus du peuple où tous sont des frères égaux en dignité ? Jésus nous invite à n’avoir comme référence suprême que notre Maître intérieur, l’Esprit saint qui est un Esprit de liberté. Et ceci peut même nous enjoindre de nous opposer à ceux qui veulent prendre la place de ce Maître unique. « L’homme doit suivre sa conscience, même si elle se trompe » (pour peu qu’elle soit formée et informée), affirmait St Thomas d’Aquin.

Dans une longue méditation sur l’épisode johannique de la Samaritaine, Frédéric Lenoir, dans l’épilogue de son dernier livre « Le Christ philosophe » (Plon, 2007), commente la parole de Jésus : « L’heure vient où ce n’est plus sur le mont Garizim, ni à Jérusalem que vous adorerez le Père… les vrais adorateurs adoreront en esprit et en vérité… car Dieu est esprit » (Jn 4, 21-24). Commentaire de Fr. Lenoir : « Au-delà de la diversité des cultures religieuses, ce qui compte c’est la vérité de la relation à Dieu. Jésus fait exploser l’exclusivisme religieux et sape le discours légitimateur de toute tradition religieuse : sa prétention à être au centre, une voie obligée de salut » (p.281). Malheureusement, « les chrétiens sont vite revenus à une attitude religieuse classique et se sont redonné un centre, Rome pour l’Occident, Constantinople pour l’Orient, et ils ont remis l’individu sous la coupe du groupe, de la tradition… qui apporte à l’homme la sécurité d’une vérité unique, d’une morale intangible » (p. 285). Or, l’être humain préfère souvent la sécurité à la liberté, à cette liberté intérieure qui nous rend autonomes, mais aussi responsables envers autrui.

En effet, la « vérité qui libère » est celle de l’amour : « tout homme qui agit de manière vraie et aimante est relié à Dieu » et « aucune médiation humaine, aucun geste sacrificiel, aucune institution n’est indispensable pour permettre à l’homme de vivre de sa grâce » (288-289). Mais « il est très difficile pour un homme religieux d’admettre que la religion à laquelle il appartient n’est pas dépositaire de la vérité… Un croyant a besoin de croire que le lieu où s’incarne sa foi est le seul vrai, au pire le meilleur. C’est très humain. Or chaque religion restera toujours liée à un espace particulier, c-à-d. à une culture humaine » (290-291).

De telles réflexions nous permettent de ne pas considérer comme seulement négative la crise actuelle des religions, car elles sont en fait poussées à dépasser leurs prétentions pour entrer dans des perspectives plus spirituelles, une religion de l’amour. Et les Eglises sont invitées à retrouver le véritable message de Jésus.

Le raidissement actuel des religions n’est-il pas le signe avant-coureur d’une grande mutation de l’esprit religieux, dont témoigne en particulier toute une jeunesse qui s’en fiche royalement des encycliques et autres discours venant de Rome, mais recherche une vérité de vie, une sagesse et un idéal universels, au-delà de tout appareil religieux, de tout magistère. Cette recherche est une vraie « bonne nouvelle » : on retrouve une foi intérieure, libérée de la Loi, c-à-d. des lois et des dogmes, fussent-ils chrétiens. On comprend qu’ils ne sont que des moyens au service d’une fin plus haute : l’amour.

La liberté individuelle, objectera-t-on peut-être, risque de mener aux divisions, comme on le constate chez les protestants évangéliques. La force de l’Eglise catholique ne réside-t-elle pas dans l’unité de vue de tous à partir de celui qui a été élu au sommet ? La question n’est pas de rejeter toute autorité humaine, tout dogme ou loi ecclésiastique, mais de maintenir que tout cela n’est que moyens relatifs à la fin. Absolutiser les moyens, c’est à coup sûr manquer la fin, car la fin ultime est Dieu même, l’Insaisissable. Prétendre posséder la vérité, c’est tomber dans l’idolâtrie.

La vision pyramidale de l’Eglise est tout à fait contraire à l’esprit de Jésus et à la fraternité qu’il voulait promouvoir, où tous sont égaux et doivent s’écouter sans aucune prétention de certains d’être plus proches de la Vérité, c-à-d. de Dieu. Cet idéal de démocratie réelle est certainement très élevé et difficile à atteindre, comme tout l’évangile, mais ceux qui se contentent de répéter simplement « l’Eglise n’est pas une démocratie », risquent de renoncer par là à poursuivre cet idéal et choisissent alors d’en rester à une religion classique que Jésus est venu renverser. Revenons à l’esprit qui animait un Jean XXIII ! Jésus ne rejette pas l’idée d’une autorité dans l’Eglise, mais il refuse qu’on l’exerce comme une domination sur les autres, comme le font les grands de ce monde « qui les tiennent sous leur pouvoir » (Mc 10,42), « se comportent en seigneurs » (Lc 22,25) : « Il ne doit pas en être ainsi parmi vous. Au contraire, si quelqu'un veut être grand parmi vous, qu’il soit votre serviteur » (Mt. 20, 25-27). (3)

Philippe de Briey

(1) Ici et plus loin, c’est moi qui souligne. (retour)
(2) Une telle conception, affirmée dans Dominus Jesus et reprise dans une déclaration du pape le 10 juillet dernier, a jeté un grand froid dans le mouvement œcuménique, mais aussi au-delà du monde chrétien. (retour)
(3) J’ai développé cette idée dans un article « Quel salut pour notre Eglise ? » paru le 12-8-07 sur le site de Paves : http://www.paves-reseau.be/revue.php?archives=tdm (retour)
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15 mars 2008 6 15 /03 /mars /2008 11:52
Alliance (1) et liberté.
Christian Bassine
LPC n° 1 / 2008

Quand on parcourt l'Ancien Testament depuis la Genèse jusqu'aux prophètes et même jusqu'au Cantique des cantiques, on aperçoit une évolution très nette dans la perception de la manière dont Yahvé–Dieu traite avec l'homme. Son alliance avec Noé est tout à fait unilatérale, avec Abraham elle devient davantage un échange d'engagements, tandis qu'avec Ezéchiel, Osée et Isaïe les engagements réciproques sont explicites et même il y est fait allusion au droit : « Tu seras mon peuple si tu observes mes commandements », et finalement, dans le Cantique des cantiques, l’allégorie de l'homme et de la femme qui s'aiment et chantent leurs amours est interprétée par la plupart des exégètes, y compris juifs, comme le symbole de l'alliance de Dieu avec son peuple. Alliance et amour se rejoignent.

Quelle signification donner à cette évolution, sinon la prise en compte des progrès faits par l'être humain dans les relations et les échanges qu'il entretient avec son semblable ? Jésus lui–même a fait alliance avec ses contemporains, explicitement quand il a partagé le pain et le vin avec eux, et même encore sur la croix quand il a dit à son infortuné voisin crucifié : « Aujourd'hui même tu seras avec moi en paradis ». Il est impossible de penser que Jésus ait eu de quelque autorité que ce soit une autre conception que celle dérivant de l'alliance que Dieu fit et n'a cessé de faire, et donc d'un accord convenu librement entre parties : il n'a pas condamné le jeune homme riche retournant à ses biens malgré son appel à le suivre.

Comment alors comprendre que les autorités religieuses les plus expertes en exégèse des Ecritures puissent imaginer que les hommes et les femmes de ce temps mettraient docilement en veilleuse leur intelligence et leur liberté de recherche fondamentale dès lors que leur Eglise continuerait, comme aux temps anciens, d'invoquer des arguments d'autorité sans rapports avec les expériences et la vie ? Serait - ce que les voeux d'obéissance imposés aux religieux aient perverti à ce point leur lecture de l'ancienne et de la nouvelle Alliance ?

On perçoit ainsi que la « Libre Pensée » n’est pas une invention du diable ou la fille de l'orgueil humain puisqu'elle apparaît dans les rapports mêmes que Dieu entretient avec son peuple depuis les origines, ayant fait les hommes « à son image et à sa ressemblance »

Christian Bassine

(1) Alliance en hébreux se dit bérit, traduit en grec diathèké, en latin testamentum. (retour)
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14 mars 2008 5 14 /03 /mars /2008 18:04
Une « pensée libre » en « christianisme » ?
Alain Dupuis
LPC n° 1 / 2008

La question peut paraître saugrenue. Pourquoi cela poserait-il question que de penser « librement » dans le cadre de la tradition chrétienne ?

Et pourtant, formulée ainsi, la question recèle déjà une incontournable contradiction !

En effet, nous sommes habitués à considérer le « christianISME » comme un « système » de « croyances » données au départ et hors desquelles il ne s'agirait plus de la même chose.

Ces « idées reçues » seraient, grosso modo, contenues dans les deux « Credo » en usage dans nos églises : le Symbole de Nicée-Constantinople, plus en usage dans les traditions catholique et orthodoxe (sans « filioque » !), ou le Symbole des Apôtres, plus sobre théologiquement, et plus courant dans la tradition réformée.

Partant de là, on peut, et on doit, se poser très légitimement la question de savoir si une libre pensée chrétienne est seulement envisageable : peut-on « penser librement » si l'on est contraint d'admettre, d'emblée, autant de propositions (et bien d'autres encore) qui ne doivent rien à l'exercice libre de notre raison ?

Vers une certaine « liberté d'opinion » ?

Dans les faits, qu'on le veuille ou non, depuis quelques siècles, et plus encore au cours du 20ème, et en ce 21ème siècle commençant, le monde chrétien, de culture occidentale, en tout cas (quid de l'Orient chrétien ?…), a, peu à peu, cessé de donner l'image monolithique et unanime qu'il s'efforçait de présenter depuis le Moyen-âge …

Dans notre Occident chrétien, latin, et ses sphères d'influence, après des crises profondes au Moyen-âge, les coups de boutoir de la Renaissance, l'épanouissement, au 16ème siècle, dans la douleur, d'un christianisme dit « réfomé » en parallèle à l'institution romaine, l'esprit des « Lumières », et surtout, la perte, pour l'Église, de toute possibilité de recours au bras séculier pour imposer ses vues à tous, la « décléricalisation » radicale des « pouvoirs » politique et judiciaire, le paysage n'a jamais cessé d'évoluer vers une plus grande « liberté d'opinion » de fait (sinon de droit « canonique »).

Cette sécularisation croissante des sociétés et des « esprits », le niveau croissant du « savoir » des « masses », l'approche « scientifique » du réel (des sciences physiques aux sciences humaines ), le brassage pluraliste des cultures, les formidables progrès dans la connaissance de la genèse de nos « textes fondateurs », juifs et chrétiens, et dans la connaissance de la genèse du (ou des ?) « chistianisme(s) » des origines, tous ces éléments sont venus bousculer les certitudes les plus établies. Dans l'éventail des « expressions » chrétiennes à travers le monde, on pourrait dire que pas un article de nos « credo ».

De fait, de très nombreux sondages, dans tous les publics « chrétiens » et sur tous les sujets, montrent qu'au niveau personnel, mais aussi de tel ou tel « groupe », on retrouve, concernant le contenu de la « foi », toute la gamme des opinions les plus variées qui se sont exprimées dans le christianisme, depuis ses origines.

Mais la grande nouveauté est probablement plutôt dans le fait que toutes ces femmes et ces hommes chrétiens ne CULPABILISENT absolument PLUS de « croire » autrement que selon le schéma imposé d'en haut, de se faire leur opinion sur telle ou telle proposition de la « foi » et, qui plus est, au lieu de voir là un « chemin de perdition », voient dans cette libre détermination critique, et cette libre adhésion finalement plus « existentielle » que « dogmatique », l'une des conditions nécessaire de l'accès de chacun à la Lumière « qui éclaire tout homme ». n'échappe, ici, ou ailleurs, à un questionnement radical et à une ré-interprétation !

Le statut même des « Écritures » et de leur interprétation est re-visité, et les « instances » habilitées à dire le « vrai », remises en question. Et tout au long de sa tumultueuse histoire « doctrinale », bien avant, et encore bien après toutes les tentatives de « geler » définitivement la pensée des croyants, et de voir des « hérétiques » partout !

De plus, on assiste à une « proximité » croissante, une sorte de perméabilité de nombreux chrétiens aux grandes traditions spirituelles de l'humanité (désormais présentes à nos portes) dans leur compréhension du mystère qui lie l'Homme au Divin.

De fait, ce qui semble faire de plus en plus difficulté c'est la relation de chaque personne « croyante » avec les « communautés instituées ». Le fossé entre la foi personnelle, l'expérience existentielle du « Divin » d'une part, et le discours doctrinal, le contenu des liturgies, le mode de présence au monde des « communautés » d'origine se creuse inexorablement.

C'est vrai pour le fidèle catholique, mais aussi pour de nombreux fidèles des grandes Eglises historiques hors juridiction romaine. Les « croyants » d'aujourd'hui sont souvent condamnés ou bien à une grande solitude spirituelle, ou bien à des migrations confessionnelles toujours plus ou moins bancales et insatisfaisantes.

La vraie question qui se pose en « christianisme » en matière de « liberté de penser » ne concerne-t-elle pas d'abord les « institutions » et, surtout, la liberté de recherche et d'expression des « clercs », ceux qui, dans les institutions, ont vocation, qualification, charge et mission de « penser » la « foi » pour la transmettre et la proposer de manière toujours plus « authentique » à l'adhésion de leurs contemporains, ceux de l'« intérieur » comme de l'« extérieur » ?

Vers une libre pensée CATHOLIQUE ?

Ce qui vient d'être dit vaut, à des degrés divers pour toutes les Eglises instituées. La « liberté de penser » n'est jamais allée de soi dans aucune Eglise… En catholicisme, c'est d'autant plus évident qu'historiquement la libre pensée est totalement étrangère à la culture de la « tradition » romaine !

Dans ce monde, toutes les lignes semblent bouger, y compris celles des grandes traditions spirituelles.

En revanche, si l'on se réfère au monde catholique-romain, où qu'il soit implanté, dans les circonstances actuelles, on a l'impression d'une volonté systématique de paralyser toute velléité d'interroger la Doctrine, la Tradition, voire même « les » traditions… !

Tout penseur « catholique », où qu'il exerce, qui s'écarte tant soit peu de ce que le « Magistère » et un épiscopat timoré, « aux ordres », considère comme la stricte « orthodoxie », scripturaire, dogmatique, ecclésiologique, éthique, voire « disciplinaire », est sommé, aussitôt que repéré (dénoncé ?), de s'expliquer, puis, le cas échéant, de se rétracter, ou bien de renoncer à « enseigner » ou à « publier » au titre d'écrivain, théologien, de prédicateur ou d'enseignant officiellement catholique.

Les exemples abondent, et non des moindres, dont la liste serait trop longue et chaque jour en apporte de nouveaux. « L'année 2007 reste dans les mémoires comme annus horibilis pour la liberté des théologiens ». (Romano Libero, Golias hebdo nº8).

En fait, le « Magistère » romain, n’ayant plus, depuis longtemps, les moyens de faire taire des penseurs qui osent interroger radicalement la vieille et lourde Tradition (dont Rome se pense le seul vrai défenseur, pour l'éternité), n'a plus qu'une solution : les discréditer et leur dénier la qualité de « catholique » !

En gros, l'attitude romaine à l'égard de toute « pensée libre » consiste à maintenir l'« orthodoxie », si nécessaire, par le VIDE ! Cette logique absurde ne conduit-elle pas à ce que, un jour prochain, seul un îlot, le Vatican, et quelques bastions « intégristes » pourront encore s'auto-proclamer « catholiques »… Il y a là, de fait, toute la dérive d’enfermement propre aux sectes !

André Verheyen, dans une brève correspondance que j'avais eue avec lui, m'avait dit toute sa volonté que ce combat pour une « libre pensée » se livre bien dans l'Eglise romaine. Ce n'était certes pas choisir la facilité !

Et c'est sans doute bien que le changement est le plus urgent pour qui prend au sérieux ce que l'événement Jésus peut signifer de libération réelle pour l'Humanité. Mais ne nous y trompons pas : ce combat commence en nous-même !

Sommes-nous, théologiquement et spirituellement si libres que nous le croyons ?

Je suggère qu'à LPC, chacun d'entre nous s'interroge méthodiquement sur chacun des articles des deux « credo » cités, pour voir sur lesquels il estimerait toute remise en question absolument impossible ! Et pourtant, ils sont TOUS questionnables ! La liberté de « penser » suppose d'incroyables renoncements, et le « creusement » d'une vie spirituelle toujours plus dépouillée.

Parce qu'entrer en « liberté » de penser implique de la part de tous, un incroyable travail sur soi, pour apprendre l'« écoute » profonde d'une « parole » autre, mais aussi l'aptitude à « dire », à offrir clairement et sereinement aux autres ce qu'on a « entendu » dans le silence et le secret de l'étude.

Cet apprentissage de l'écoute, et de la « parole », pourrait métamorphoser beaucoup de nos « assemblées » et nos Eglises… catholiques, la « liberté de penser » notre foi n'est pas dans notre culture. Elle fait peur, mais pas seulement à l'institution…

Entrer dans un chemin intellectuel et spirituel pour la reconquérir, la découvrir, n'est-ce pas faire un grand pas vers le Dieu de Jésus, ce croyant libre, s'il en fut… et qui paya si cher sa « liberté » !

Alain Dupuis

Published by Alain Dupuis - dans Liberté de pensée
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