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14 janvier 2017 6 14 /01 /janvier /2017 09:00
Herman Van den MeersschautDes santons et des hommes
Herman Van den Meersschaut

On dit que les voyages forment la jeunesse. Rien ne me semble plus vrai... en ce qui me concerne en tout cas. Ainsi en fut-il de mon premier séjour en Provence, il y a plus de cinquante ans.

Ce voyage fut pour moi un véritable éblouissement et j'y ai contracté, comme beaucoup de Belges, le virus provençal, mais surtout la passion des "santons". Petit monde fascinant que celui de ces petits personnages de terre cuite. Comme nous, le santon, sorti d'un moule commun, est cependant unique. Le moule ne lui donnant que sa forme générale, c'est le façonnage final et la peinture qui le rendra à la fois semblable et unique.

Dès mon enfance, les personnages de la crèche m'étaient déjà très chers, ceux-ci figurant en bonne place dans la crèche familiale. Celle-ci était la réplique en miniature de la crèche en grandeur nature du Collège Notre-Dame de Cureghem que nous fréquentions, mes frères et moi. Cette grotte de Bethléem (en papier), dont rayonnaient une beauté et une paix extraordinaire, a enchanté mon enfance et, je crois, de nombreuses générations.

Oui, je sais, on idéalise toujours les souvenirs d'enfance. Peut-être ! Mais il ne faut pas minimiser, je pense, l'empreinte que peuvent laisser dans une âme enfantine ces moments de contemplation inexprimable devant la crèche de Noël. Il ne s'agissait pas tellement de l'émerveillement devant le merveilleux, le miraculeux, mais de savourer, comme des moments d'éternité, la douce quiétude, le silence, la paix, le bonheur simple qui se dégageait du spectacle. Il est essentiel, dans la vie d'un enfant, de l'initier à la contemplation de la beauté non seulement extérieure, mais surtout intérieure. Cela semble manquer à beaucoup de jeunes d'aujourd'hui à qui, malheureusement, on n'apprend plus la beauté, mais qu'on inonde, au contraire, de laideur, de violence et de bruit.

Ainsi les santons ont-ils toujours fait partie de ma vie et c'est avec une bonne centaine de personnages que, chaque année, je construis notre crèche. C'est devenu une sorte de "rite". On ne déballe les santons que pour Noël, le reste du temps ils dorment au grenier. Ils sont "consacrés" à jouer leur rôle dans la crèche et non à figurer dans la vitrine d'une collection.

L'ensemble se présente un peu comme un microcosme de notre société, à l'instar des grandes crèches provençales. À peu près toutes les activités humaines y sont représentées, des plus humbles aux plus prétentieuses. Nous y sommes tous, avec nos défauts et nos qualités, notre histoire toute chargée de nos désirs, nos aspirations, nos échecs.

Paul Rensonnet, santonnier wallon (1), insiste sur le fait que ses santons sont toujours "en marche". Ils ne sont jamais statiques mais en marche vers la crèche, vers l'étoile. Et pourtant, d'autres santons sont assis et même couchés ; mais peut-être ceux-là "marchent-ils dans leur tête" ?

Tout ce petit monde danse, rit, se marie, vole, triche, ment, joue, travaille surtout et pense beaucoup à l'argent... pendant que très discrètement est déjà présent, un peu à l'écart, dans l'ombre, celui qui va révéler aux hommes la Lumière qui est en eux. Et certains marchent vers "l'enfant emmailloté et couché dans une mangeoire".

Cet enfant n'est-il pas à lui seul une extraordinaire image de notre humanité naissante dans son ensemble, mais aussi de notre propre humanité toujours à naître et à renaître ? N'est-ce pas moi qui suis couché là dans la paille, souvent bien démuni devant les difficultés de la vie, avec mes espoirs, mes fragilités, ma dépendance inévitable par rapport aux autres ? N'est-ce pas nous qui sommes là, avec nos larmes, nos sourires et cette irrépressible sympathie que nous sommes capables de provoquer chez nos "alter ego", nos "autres nous-mêmes" ?

Ainsi on pourrait dire avec Bernard Feillet (2) que "Noël est autant la fête de l’Homme que la reconnaissance de la venue de Dieu au monde". C'est, sans doute, pour cela que la fête de Noël résiste si bien à la sécularisation de notre société.

Bernard Feillet dit encore que "si nous reconnaissons par la célébration de sa naissance que Jésus est un homme dont le destin fut unique et décisif pour l'approche du mystère de Dieu, nous sommes invités à porter le même regard sur le destin de tout homme (...). Se dire chrétien, en vénérant ce que fut Jésus, dispose, non pas à sous-estimer les autres hommes, mais à en découvrir la grandeur."

Noël résonne alors en chaque homme comme un appel personnel : "Au-delà de toutes tes vicissitudes de l'existence, ce que je suis et ce que je deviens est destiné à la croissance de l'homme et à l'être de Dieu, pour une part singulière que nul ne peut réaliser à ma place. Je suis né unique pour une œuvre unique (...). La foi en soi est fondatrice de toutes les autres fois (...). Si l'homme venait à perdre la foi en lui-même, aucune foi en Dieu ne serait possible."

Mais dans la crèche, avec Jésus il y a aussi Marie et Joseph, le couple humain. Y a-t-il image plus parlante que celle-là pour évoquer l'amour humain ?

La volonté des chrétiens d'affirmer l'origine divine de Jésus, en lui donnant une mère humaine et un père divin comme dans d'autres mythologies, a malheureusement écarté la figure de Joseph, le père bien humain de Jésus. (// Mt. 13, 55 : N'est-ce pas le fils du charpentier ?) Les innombrables œuvres d'art représentant Marie, aussi belles soient-elles, ont souvent faussé l'image de la femme qu'elle a été, faisant d'elle un être mièvre et désincarné.

Joseph, lui, est totalement absent, tout comme le père est de plus en plus absent de nos familles actuelles. La dévaluation de l'amour-don, de la fidélité, de l'engagement réciproque, prive les jeunes des références indispensables pour expérimenter ces valeurs sans lesquelles aucune vie commune n'est possible. Il y aurait tout un travail à faire, via les médias et notre témoignage, afin de restaurer aux yeux des enfants l'image du couple humain et de leur montrer ainsi que l'amour est possible, que cela existe et que cela se vit. C'est ce que nous crie, en silence, le couple de la crèche.

Noël et son expression populaire dans l'étable de Bethléem, nous révèlent, à travers l'image de ce couple humain penché avec respect sur notre humanité, entouré d'hommes et de femmes de toutes origines et de toutes conditions, que l'amour pour l'humanité est la valeur suprême. Jésus le répétera inlassablement jusqu'à en mourir.

Si le bonheur de tous les hommes, et particulièrement celui des plus faibles et des plus démunis, n'est pas au centre de nos préoccupations religieuses, notre foi en Dieu qui est Amour n'est que mensonge. (// Jean, 4, 20 : Si quelqu'un dit : "J'aime Dieu" et qu'il haïsse son frère, c'est un menteur. ")

Le bien de l'homme, la cause de l'homme devrait être la plate-forme commune où se retrouvent toutes les spiritualités, au-delà de tous les clivages institutionnels. Ce serait cet œcuménisme du quatrième cercle qu'a déjà évoqué souvent A. Verheyen. Nous en sommes encore loin bien sûr c'est pourquoi inlassablement nous fêtons Noël chaque aimée afin de réfléchir ensemble comment construire la grande crèche qui demain verra naître une nouvelle humanité.

Paix aux hommes que Dieu aime.

Paix aux hommes qui aiment l'homme.

Herman Van den Meersschaut - LPC n°94-1999

(1) Paul RENSONNET – NATOYE (retour)
(2) Bernard FEILLET, L'ERRANCE, pp. 133-134 (DDB) (retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Noël Fêtes liturgiques
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