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5 novembre 2016 6 05 /11 /novembre /2016 10:00
Henri WeberCe que je crois aujourd’hui
(extraits)
Henri Weber
  • Après quelques dizaines d’années, j’en suis arrivé à placer ma confiance en un certain nombre de valeurs.
  • Enfin, j’essaie d’y croire et de m’y raccrocher, car je pressens que le bonheur est de ce côté-là.
  • Ce qui ajoute à ma conviction c’est que nous sommes nombreux à marcher sur cette route peu évidente,
  • bien que nos racines et nos références soient parfois bien diverses.
  • Je crois en premier lieu que l’être humain existe
  • pour être heureux et rendre heureux,
  • pour vivre pleinement et faire vivre.
  • Tout commence d’ailleurs par le don merveilleux de la vie,
  • cette vie que j’ai eu la chance immense de recevoir toute baignée de tendresse.
  • Aussi, je crois qu’ici-bas le premier pas à faire et à refaire
  • c’est d’ouvrir sa porte, accueillir, écouter, faire confiance, et continuer malgré des déceptions parfois.
  • Je crois que ce qui importe ensuite c’est de faire à son tour un pas vers l’autre, vers les autres,
  • et puis un deuxième et puis un troisième et toujours continuer
  • jusqu’à se rencontrer et marcher ensemble, malgré des déceptions parfois.
  • Je crois encore à l’humble pardon qui rend possible tant d’impossibles,
  • le pardon qui n’est ni l’oubli ni la table rase, mais le risque insensé
  • de créer du neuf, de créer de la vie là où tout semblait mort à jamais.
  • Je crois très fort en tout ceci :
  • la paix vaut mieux que la victoire,
  • la compréhension vaut mieux que la vertu,
  • être aimé vaut mieux qu’être célèbre,
  • la vérité sans amour est plus dangereuse qu’un bateau sans gouvernail,
  • et que l’échec le plus radical, fût-il la mort, ne peut jamais enfermer l’avenir.[...]
  • Je crois en la force insoupçonnée des petits et des pauvres, ces « inutiles» que nos sociétés ne cessent de marginaliser,
  • oubliant qu’en agissant de la sorte, elles se condamnent elles-mêmes.
  • La force des petits et des pauvres c’est celle de la graine de moutarde,
  • qui n’a l’air de rien, mais là vraiment rien, et qui pourtant, sans écraser personne
  • devient un jour un bel arbuste de jardin où les oiseaux du ciel viennent nicher,
  • bien plus épanouis et frétillants que dans le plus armé des bétons. [...]
  • Jésus. Je crois de toutes mes forces qu’un jour, il m’a saisi par la main. [...]
  • Je crois de toutes mes forces qu’il s’est attaché à moi pour l’unique raison
  • qu’il trouve du plaisir à m’aimer comme je suis, avec ce que je suis.
  • Aussi, et je voudrais le dire comme ça, sans faire de leçon à personne,
  • j’aime partir à la découverte de Jésus dans l’écoute et l’étude des Écritures,
  • dans des rencontres avec des amis de toutes convictions,
  • et des rencontres trop rares avec les plus déshérités. [...]
  • Béni sois-tu, toi Dieu notre Père, pour ta puissance qui est faite de discrétion, de fragilité et surtout de tendresse.
  • C’est ce que j’essaie de croire.

Henri Weber

Published by Libre pensée chrétienne - dans Prier - prières - méditations
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1 janvier 2015 4 01 /01 /janvier /2015 10:14
Henri Huysegoms Le silence des pensées, accueil du présent en sa plénitude
Henry Huysegoms
LPC n° 28 / 2014

"Tout le malheur de l'homme vient d'une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre."

Blaise Pascal, Pensée 205

On s'accorde généralement à reconnaître les vertus du silence, mais quand on veut en préciser la nature, on découvre une grande diversité. Certains trouvent le repos du cœur en écoutant le murmure d'une source, le chant d'un oiseau au cours d'une promenade solitaire. D'autres peuvent trouver la paix de l'âme à la lecture d'un ouvrage d'une profonde densité spirituelle. Par une écoute ou par des pensées, ces silences sont meublés.

Il existe cependant un silence d'une autre qualité que les pages qui suivent vont tenter de décrire. Elles soulignent que beaucoup de guides spirituels appartenant à une religion théiste l'ont recherché, mais que c'est dans le bouddhisme qu'il est pratiqué d'une manière radicale. Le silence, fruit d'une activité mentale très exigeante, y est maintenu, au cours de la méditation, dans sa nudité. Le fait suivant peut faire imaginer l'ascèse qu'il exige.

Le silence de Sœur R.

C'était au printemps de l'année 1987. Dans le centre de méditation fondé par le prêtre jésuite H. M. Lassalle dans les faubourgs de Tokyo se tenait une retraite zen dirigée par la religieuse Sœur R.. Au cours de ce genre d'exercices spirituels, il est prévu une instruction journalière pour aider les méditants à exercer correctement l'assise disposant à l'éveil. Elle consiste généralement à commenter un récit chinois ancien qui décrit un dialogue entre un maitre zen et un de ses disciples. Sœur R., dans son premier entretien, utilisa un tel récit pour rendre compte d'un évènement tragique. Elle annonça que sa sœur et le mari de celle-ci venaient d'être assassinés. L'auteur du double meurtre n'était autre que leur fils. L'acte était la conséquence de l'état délirant d'une personne souffrant de maladie mentale.

Je me demandais comment la religieuse allait commenter ce drame. Allait-elle tenir un discours religieux, affirmer la nécessité d'une remise de soi à la volonté de Dieu ? Inviter les participants à prier pour l'âme des victimes ainsi que pour le coupable ? Ou bien resterait-elle conséquente avec l'intuition qui constitue le centre du message du Bouddha, à savoir, s'abstenir, pendant la méditation, de se livrer à des considérations qui nous éloignent de la réalité présente reconnue comme notre seul absolu ?

Elle présenta deux personnages. Tout d'abord, Job qui s'interrogeait sur la raison des lourdes épreuves auxquelles il était soumis. Incapable de percer le mystère de sa souffrance, il finit par reconnaître son impuissance radicale à juger de son sort : "Je ne fais pas le poids, que te répliquerai-je ? Je mets la main sur ma bouche. J'ai parlé une fois, je ne répondrai plus, deux fois, je n'ajouterai rien." (Jb 40, 4-5). Il renonça à se poser des "pourquoi". Il ne conclut pas à l'absence de Dieu, mais accepta Son silence. Ce qui avait créé son désarroi devint acceptation de la condition humaine.

Elle présenta ensuite Yuima, considéré par la tradition comme un des disciples les plus éminents du Bouddha. Un épisode de sa vie est détaillé au cas 84 du "Recueil de la Falaise verte", un ensemble de koans (litt. traités publics) composés en Chine au 10e siècle et achevés dans leur forme actuelle au 12e siècle. Ce recueil constitue la base de l'enseignement du bouddhisme zen Rinzaï. La légende veut qu'au moment où Yuima était gravement malade, des bosatsus, personnifications de la miséricorde, allèrent à son chevet. Yuima leur demanda : "Quelle est la porte d'accès des bosatsus à la non-dualité" ? Chacun proposa une réponse. Un bosatsu invita ensuite Yuima à donner lui-même une réponse. Il maintint le silence. Mais ce silence, dit-on, fut plus fracassant que le tonnerre. Quand expirent les mots et les notions, se dévoile le cœur du réel.

Il est bien probable que la religieuse s'était sentie ébranlée dans sa foi en un Dieu d'amour et de tendresse, mais elle conclut en disant simplement : "Maintenant, retournons à notre assise." Elle reconnut, comme Job et Yuima, avoir été confrontée à une situation qui défie toute interprétation. Dans l'assise zen qui suivit, les mots de la religieuse éveillèrent sans doute en chacun, et en elle-même, des images et réflexions, mais on s'efforça de se maintenir dans le silence des pensées.

Le silence du Bouddha

Il est courant de définir le bouddhisme comme une religion, mais comme le message du Bouddha est indépendant de tout discours et n'exige pas d'adhérer à des "vérités", il se situe à un niveau plus fondamental que toute religion comprise comme un enseignement qui requiert une adhésion de foi.

Parmi les écrits abondants du jésuite indien Raimon Panikkar se trouve l'ouvrage "Le Silence du Bouddha" (Actes Sud, 2006). Il a mis en exergue de son ouvrage une phrase de saint Jean de la Croix : "Rien ne nous est plus nécessaire que de garder en présence de notre grand Dieu le silence des désirs et celui de la langue. Le langage qu'il entend, c'est le langage silencieux de l'amour." Il a souligné dans son ouvrage que le Bouddha s'abstint de tout questionnement sur la destinée de l'homme car il faut s'atteler au plus urgent. L'important est ailleurs. On attribue au Bouddha la remarque suivante : quand une maison prend feu, ce n'est pas le moment de se poser des questions sur la cause de l'incendie. Il faut parer au plus urgent : s'efforcer d'éteindre les flammes. Ceci souligne l'importance d'adopter l'attitude correcte dans les situations qui se présentent à chaque instant.

La pratique zen du silence

La pratique de la méditation silencieuse telle qu'elle est pratiquée traditionnellement dans une salle de zen est très exigeante du point de vue physique et mental. Les sessions de cinq jours comprennent journellement dix assises d'une longueur de quarante minutes. La pose est celle du lotus ou du demi-lotus. Le regard est baissé, le corps, bien droit, mais sans tension. Du point de vue mental, il est demandé de se centrer sur sa respiration tout en restant bien conscient de son environnement. Parfois se font entendre des bruits, un bruit de pas, une porte qui s'ouvre, le cri d'un oiseau.

Viennent continuellement à l'esprit des pensées éparses, des idées, des sentiments. L'exercice consiste à ne pas y donner suite. Ils s'évanouiront comme les nuages qui se dissipent dans le ciel bleu.

Pour éviter de se laisser emporter par ces sollicitations, il est conseillé d'exhaler le son mu tout au long de l'expiration. Surveillés par le responsable de la salle qui les encourage et les pousse à se donner à fond, certains débutants émettent ce son à voix forte. Expressions d'un désir de se maintenir rigoureusement dans un silence intérieur, ils ne dérangent pas les autres méditants. Ils peuvent devenir pour eux aussi un soutien dans leur propre pratique. Les méditants, à quelque tradition religieuse qu'ils appartiennent, sont unis dans la même qualité de silence s'ils tendent au vide complet des pensées qui seul permet l'éveil.

Le silence de Jésus et sa kénose (1)

Au début des évangiles, on peut voir Jésus inviter des hommes à le suivre, à renoncer à tout attachement et à donner leur vie pour tout être humain. Ce sont ses exigences premières. Il ne s'est pas soucié de donner une réponse à ceux qui posaient des questions non essentielles pour leur action.

A celui qui lui demanda : "N'y aurait-il que peu de gens qui seront sauvés ?", il se contenta de répondre : "Efforcez-vous d'entrer par la porte étroite" (Lc 13, 23-24). L'Evangile de Jean fait état d'une rencontre des disciples avec leur Maître après sa résurrection. Pierre, après avoir été choisi comme chef des disciples, jette un regard sur le disciple Jean et demande à Jésus: "Et lui, Seigneur, que lui arrivera-t-il ?". Comme dans le cas précédent, Jésus garde le silence à ce sujet. Il demande à Pierre de ne pas se préoccuper du destin du disciple bien-aimé, un sujet qui n'a aucune incidence sur son comportement, et d'accomplir sa mission de disciple: "Si je veux qu'il demeure jusqu'à ce que je vienne, que t'importe ? Toi, suis-moi !" (Jn 21, 22)

Cette affirmation de la priorité accordée à un engagement concret se retrouve aussi dans l'épisode de la rencontre de Jésus avec Nicodème. Ce notable juif, imbu de sa science, vient trouver Jésus de nuit et l'authentifie comme Rabbi. Mais Jésus lui présente une exigence à laquelle il ne s'attendait pas : renaître. Il exige de lui une mort à lui-même, un dépouillement total pour agir fidèlement selon l'Esprit qui, comme le vent, le mènera sur des chemins toujours nouveaux.

Jésus avait lui-même préalablement signifié cette plongée dans la mort par son immersion dans le Jourdain. Il en ressortit animé par "l'Esprit". Ses affirmations telles que "Moi et le Père, nous sommes un" (Jn 10, 30) et "Cette parole que vous entendez n'est pas de moi mais du Père qui m'a envoyé." (Jn 14, 24), sont le témoignage de cette unité parfaite avec la Source de son être.

Le moment de sa passion témoigne de la mise en pratique de l'engagement pris à son baptême. Dans sa lettre aux Philippiens, l'apôtre Paul a remarquablement relevé ce fait en disant de Jésus qu' "il s'est anéanti [traduction littérale en japonais : "il s'est fait mu"], prenant la condition de serviteur. […] Il s'est abaissé, devenant obéissant jusqu'à la mort, et la mort sur une croix." (Ph 2, 7). Jésus a poussé son renoncement jusqu'à accepter d'être privé de la perception d'un Dieu compatissant. L'attitude à laquelle Jésus a abouti au terme d'un combat témoigne de son acceptation d'une réalité inéluctable, que les religions théistes décrivent comme "volonté de Dieu" : "Que ce ne soit pas ma volonté mais la tienne qui se réalise !" (Lc 22, 42).

Le silence des spirituels chrétiens du passé

La pratique bouddhiste d'un silence radical comme activité spirituelle par excellence semble difficilement acceptable pour le chrétien qui définit la prière comme dialogue avec Dieu. Saint François de Sales et d'autres ont présenté comme seules valables la méditation discursive et la prière affective. Ils conseillent de partir de considérations d'ordre doctrinal basées sur un texte biblique ou sur un livre de spiritualité et d'exprimer des sentiments de gratitude, de regrets, des résolutions.

Il n'en fut pas toujours ainsi. Ce n'est qu'à partir du 16e siècle que l'importance de la prière contemplative, non-objective, est méconnue. Pendant les quinze premiers siècles de la vie de l'Eglise, la contemplation sans objet est considérée comme l'évolution normale d'une vie spirituelle authentique. Au 7e siècle, Jean Climaque notait: "Un cheveu suffit à brouiller le regard, un simple souci à détruire la solitude (hésychia) car la solitude est dépouillement des pensées et renoncement aux soucis raisonnables." (Petite philocalie de la prière du cœur, Cahiers du Sud, 1953, p.89)

Il est encore plus remarquable de lire dans l'ouvrage "Le nuage d'inconnaissance", un texte anonyme en anglais du 14e siècle : "[Pour l'œuvre de la méditation,] un élan direct et nu vers Dieu est suffisant, sans aucune cause que Lui-même. Et que si cet élan, il te convient l'avoir comme plié et empaqueté dans un mot, afin de plus fermement t'y tenir, alors que ce soit un petit mot, et très bref de syllabes : car le plus court il est, mieux il est accordé à l'œuvre de l'Esprit. Semblable mot est le mot : Dieu, ou encore le mot : amour. Choisis celui que tu veux, ou tel autre qui te plaît, pourvu qu'il soit court de syllabes. Et celui-là, attache-le si ferme à ton cœur, que jamais il ne s'en écarte, quelque chose qu'il advienne." (Le nuage d'inconnaissance, Seuil, 1977, p. 39). Ce conseil rejoint fondamentalement celui des maîtres zen au sujet de l'assise.

Maître Eckhart me semble le plus proche des maîtres bouddhistes dans sa manière de présenter l'attitude spirituelle à garder au cours de la méditation. On peut lire, par exemple, dans son sermon 1 : "C'est [comme Jésus] que devrait se tenir l'homme qui voudrait se trouver réceptif à la vérité suprême et vivant là sans avant et sans après et sans être entravé par toutes les œuvres et toutes les images dont il eut jamais connaissance, dépris et libre, recevant à nouveau dans ce maintenant le don divin." (L'étincelle de l'âme, Albin Michel, 1998, p. 35). "Jésus doit-il discourir dans l'âme, alors il faut qu'elle soit seule et il faut qu'elle-même se taise, si elle doit entendre Jésus discourir." (Ibid. p. 37)

On peut aisément remarquer des similitudes entre la méditation de ces spirituels chrétiens et les pratiques de méditation des bouddhistes. Mais celles-ci ont deux caractéristiques propres. Tout d'abord, il y est déterminé avec précision la position du corps la plus favorable à l'oubli de soi. De plus, il est maintenu un silence plus dépouillé concernant la réalité présente, mystère ultime dont aucune parole ne peut rendre compte. Ceci en signe de profond respect pour elle.

Conclusion

La pratique d'un exercice spirituel visant à se maintenir dans un silence aussi radical peut désorienter : on peut l'estimer futile et insignifiant. Pourtant, seul un tel état de vide de toute pensée est le seul qui soit capable de nous mettre consciemment en présent de l'absolu : le réel dans sa dimension insaisissable.

En cette époque où nous sommes inondés d'informations, agressés par des publicités tapageuses qui ravissent notre paix intérieure, ce silence intérieur qui "n'apporte rien, mais change tout" nous est d'autant plus nécessaire. On peut déjà remarquer qu'en Occident, des graines de ce silence sont à nouveau semées et commencent à s'épanouir, signes d'une spiritualité plus dépouillée.

Henry Huysegoms hhuysegoms@air.ocn.ne.jp

(1) Notion de théologie chrétienne exprimée par un mot grec kenosis provenant de l’épître de Paul aux Philippiens 2, 7 : action de rendre vide, de priver de tout. (retour)
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1 janvier 2015 4 01 /01 /janvier /2015 09:39
Jacques Musset S'approprier le silence
Jacques Musset
LPC n° 28 / 2014

Le silence est le lieu par excellence de retrouvailles avec soi-même. Silence et recueillement ne sont pas pour autant des valeurs spontanément reconnues comme capitales, et cependant sans elles nous risquons de traverser la vie comme des girouettes, des somnambules, des automates et des caméléons. Occupés et sur-occupés du matin au soir, nous courons de la maison au travail, du travail aux loisirs, des loisirs aux réunions, et des réunions chez le médecin qui diagnostique un stress prononcé. Nous nous activons, mais quel sens à cette agitation qui nous mène, dont nous nous plaignons mais dont nous ne pouvons nous passer, comme le drogué qui aime sa dépendance.

Est-il possible d'avoir prise sur cette course incessante et d'y trouver des espaces de silence où reprendre souffle, mettre à distance ce que nous vivons et la manière dont nous le vivons ?

La question est sacrilège pour certains qui verront dans ces moments d'arrêt un luxe pour gens désœuvrés, une introspection malsaine qui coupe les cheveux en quatre, un examen de conscience culpabilisant et démobilisateur, un gaspillage de temps précieux, une focalisation sur son nombril. Ceux-là n'ont pas le temps de se poser. Ils foncent, foncent et se retrouvent au bout du compte face à un précipice, à un vide existentiel quand les enfants ont quitté la maison, quand ils sont privés, au temps de la retraite, de leurs bouillonnantes activités professionnelles, ou plus tard quand les infirmités les réduisent à l'inactivité ou à des maladies invalidantes. C'est le désastre !

C'est cependant pour certains l'occasion pour la première fois de s'interroger sur la signification de leur existence et le début d'un chemin d'appropriation de leur vie. Heureux dépouillement qui les conduit à revenir à eux-mêmes. Il n'est jamais trop tard pour le faire. Certains êtres après une vie d'insouciance et de divertissement (au sens pascalien du terme) - y compris dans le domaine religieux, car on peut "fonctionner" dans ce secteur d'existence comme dans tous les autres - s'éveillent sur le tard à leur humanité. Ils constatent alors, faute d'avoir pris le recul nécessaire au temps opportun, que dans leurs activités - vécues pourtant avec assiduité et rigueur - ils ont été plus vécus que vivants, manipulés, entraînés inconsciemment à dire, à croire et à faire des choses qui leur paraissent désormais bien superficielles et factices. Tant mieux pour quiconque a eu cette chance avant de mourir.

Un espace pour naître à son humanité

A voir, par contre, des vies qui se terminent dans une sorte de regard négatif sur leur itinéraire qu'elles jugent raté et qui les conduit à une passivité résignée, à une amertume rentrée, à un désintérêt pour tout, à un mutisme glacé, à une rancœur et une critique acerbe contre le monde entier, on peut se dire qu'il n'est pas inutile et qu'il est même essentiel, au long des années, de s'interroger sur le sens de son existence. Les moyens ne manquent pas et parmi eux l'expérience du silence et du recueillement. Prendre le temps de s'arrêter, de faire une pause dans ses activités quotidiennes, quelle meilleure pratique pour faire la vérité sur soi-même, laisser tomber l'agitation intérieure, relativiser ce qui prend parfois dans sa vie des proportions exagérées, calmer ses émotions, ne pas se laisser envahir ni emprisonner par les soucis immédiats, décanter en soi ce qui est artificiel, mondain, superficiel, débusquer ses illusions, se dépouiller de ses masques, prendre conscience de ses réactions récurrentes, héritées de ses parents ou de son milieu, qui brouillent ses relations avec autrui, bref à travers tout cela être conscient de la manière dont on conduit son existence. Mais cette décantation si nécessaire, ce travail de décapage intime si capital, cette lucidité portée sans concession sur soi n'ont pour but que de nous permettre de réajuster sans cesse notre vie sur ce qui nous semble l'essentiel, c'est-à-dire ce qui apparaît la voie de la vérité à chacun de nous. Car ce chemin n'est pas identique pour deux personnes ; il est original pour l'une et l'autre qui s'essaient cependant en même temps d'être fidèles à la voix intérieure qui les sollicite au plus intime. Ainsi, le silence est-il un espace privilégié pour naître à son humanité.

Quand ? Où ? Comment ?

On peut trouver le silence intérieur partout si nous le cherchons : sous un abri bus en attendant le tramway ; dans un transport en commun ; sur les sentiers de randonnée solitaire ; dans une pièce reculée de sa maison ; au fond d'une église, en dehors des offices ; dans un monastère où l'on vient passer quelques jours ; en lisant tranquillement un livre ; dans un côte à côte régulier et recueilli avec son conjoint ou d'autres personnes. Il est bien sûr des endroits et des moments plus privilégiés. A chacun de les découvrir et de se les imposer, non comme une corvée mais comme un besoin vital dont on a déjà expérimenté les bienfaits. Il y a certes un acte de foi à franchir les premiers pas, mais si l'on y consent, n'est-ce pas parce qu'on est secrètement en attente de ce ressourcement ?

Tout vient à son heure pour qui n'a pas verrouillé les portes de l'interrogation sur soi-même. Mais cette dernière hypothèse existe-t-elle dans la mesure où, à maintes reprises dans l'histoire, des êtres apparemment "bétonnés" spirituellement se sont réveillés soudainement à la faveur d'un événement qui remettait en cause les sécurités dans lesquelles ils s'étaient douillettement enfermés ? François d'Assise, Ignace de Loyola, l'abbé de Rancé, Charles de Foucault, qui ne rêvaient que de vie facile ou de prouesses guerrières ne témoignent-ils pas que tout homme est habité au plus intime par l'interrogation essentielle : "Que fais-je de ma vie ?" même si le questionnement est recouvert d'une épaisse couche de scories qui empêchent la Voix de se faire entendre. Il suffit d'un tremblement de terre intérieur, d'une déflagration intime, pour que le murmure de la Voix se faufile à travers le sol fissuré et parle au cœur de l'intéressé. Là se joue sa liberté de tendre l'oreille et de commencer un cheminement dont il ne peut prévoir jusqu'où il le conduira.

Dans la tradition bouddhiste

Toutes les traditions spirituelles qui proposent aux humains des chemins pour naître à eux-mêmes invitent à faire l'expérience du silence. On comprend que ce n'est pas sans raison. Dans la tradition bouddhiste, vieille de 2600 ans, le recueillement est particulièrement à l'honneur. Il ne s'agit pas, comme on le prétend parfois à tort, d'une fuite du monde et d'une recherche égocentrique de sérénité. Le moine ou le laïc qui s'adonne au silence et à la méditation, seul ou avec d'autres, s'efforce de prendre conscience de tous les obstacles qui l'empêchent de vivre en vérité, des illusions qui l'emprisonnent dans une façade sociale, des attachements, certains très subtils, qui le maintiennent esclave et lui barrent la route de la vraie liberté. Ces prises de conscience sont capitales pour se débarrasser de ces chancres de la vie spirituelle et pour avancer dans la pratique d'une unité intérieure.

Dans la tradition juive

Dans cette tradition, le silence qui rime avec désert est tout aussi présent que la parole et est même une condition pour une parole authentique. "Il y a un temps pour se taire et un temps pour parler", écrit un sage. L'expérience du désert est fondatrice du peuple de la Bible. Espace dépouillé de tout ce qui peut captiver et retenir l'attention, où le peuple, sorti de captivité, ne dispose plus de ses appuis habituels, de son relatif confort, de ses repères, où l'horizon qui se perd à l'infini peut inspirer la crainte de se perdre, où la vie quotidienne est rude, la nourriture frugale et l'eau rare, le désert est dans la spiritualité juive le lieu par excellence du ressourcement. Le cœur et l'âme sont mis à nu pour devenir disponibles à l'essentiel. L'épreuve est très rude. De terribles tentations se font jour : le désir de revenir à la case départ, le doute de s'être fourvoyé, la tentative de se raccrocher aux fausses sécurités d'antan, la plainte et la récrimination permanente. Mais la traversée du désert est aussi chemin de libération. Peu à peu, le peuple nomade fait l'expérience dans la précarité de sa véritable identité. La voix qui l'a conduit au désert ne lui a pas menti : sa vocation est d'être un peuple libre et fraternel. Il jure qu'il lui sera fidèle. Mais devenu sédentaire, il oubliera souvent cet appel : il recourra de nouveau aux vieilles lunes et pratiquera sans vergogne l'injustice. L'un des premiers prophètes, Elie, incompris, persécuté et au bord du découragement, s'enfuira au désert retrouver souffle et revenir dire ses quatre vérités à son peuple infidèle. Les siècles passant, il faudra pourtant une thérapie de choc. Le retour au désert qui prendra la forme d'une effroyable déportation en terre étrangère au 6ème siècle avant notre ère sera paradoxalement le creuset d'un réveil spirituel extraordinaire. Merveilleux malheur ! Selon la belle formule du psychiatre Boris Cyrulnik, qui exprime par-là la capacité des êtres humains à rebondir dans l'existence… Pareil approfondissement et maturation auraient-ils été possibles sans ce dépouillement qui a contraint le peuple non seulement à revenir à ses sources vives mais à en faire jaillir des enseignements inédits ? Aujourd'hui, la rumination silencieuse de la Thora pour en tirer des sens toujours nouveaux précède l'exercice communautaire de débat où chacun fait part de sa lecture méditative…

La tradition chrétienne

La tradition chrétienne est l'héritière de la tradition juive. Pour elle également l'expérience du silence est essentielle pour "aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de tout son esprit et son prochain comme soi-même", ces trois composantes du même commandement, selon Jésus. Les évangiles témoignent de l'importance du silence dans le cheminement du Nazaréen. Lui aussi s'est retiré de temps à autre et jusqu'à ses heures ultimes dans des lieux déserts pour se ressourcer solitairement. Moments de décantation d'une vie quotidienne surchargée, temps d'écoute de la Voix intérieure, consentement aux exigences intimes perçues dans ces instants de lucidité et d'authenticité. On comprend qu'il invite ses disciples à faire de même : "Quand tu veux prier, entre dans ta chambre la plus retirée, verrouille ta porte et adresse ta prière à ton Père qui est là dans le secret… Quand vous priez ne rabâchez pas… Votre Père sait ce dont vous avez besoin." (Mt 6, 6-7).

Etre là, silencieux, disponible, présent à soi-même et à Dieu, et d'abord à soi-même n'est-ce pas cela la prière chrétienne, car comme le dit très justement Marcel Légaut, "c'est par le plus intime de nous-mêmes que passe le chemin qui nous conduit à Dieu". Qu'on soit moine, au fond de son monastère, père et mère de famille veillant aux soins des enfants et à l'entretien de la maison, patron d'une entreprise soucieux du carnet de commandes, délégué syndical attentif au respect des conditions de travail, ou député travaillant d'arrache-pied à une législation plus juste, si l'on se dit disciple de Jésus, c'est à chacun de trouver les voies et les moyens de se recueillir pour naître à son humanité.

Dans les communautés de l'Arche fondées par Lanza del Vasto, il est une habitude dont beaucoup de chrétiens pourraient s'inspirer. Toutes les heures, la cloche sonne et, pendant quelques brèves minutes, chacun, là où il se trouve, arrête ses occupations et fait silence. Cette exigence, librement consentie, favorise à la longue la présence à soi-même, à autrui et à la Source intime qui ne se fait entendre que dans le murmure d'une légère brise.

L'Islam

L'Islam dans sa veine la plus pure promeut aussi le silence comme lieu de rencontre avec soi-même et avec Dieu. C'est dans la solitude des montagnes que Mahomet a pris conscience de la grandeur du Dieu unique, de sa transcendance et en même temps de sa miséricorde. C'est dans ces solitudes inhabitées qu'il a compris par contraste l'inanité des représentations grossières du divin en vogue dans sa société. C'est de cette expérience première qu'est née la religion dont il est le fondateur. Le reste est second, ajouté et surajouté au fil des années dans un contexte historique dont on peut parfaitement rendre compte aujourd'hui. L'intuition fondamentale, à laquelle tentent de revenir un certain nombre de musulmans aujourd'hui, au-delà des lois et prescriptions socialement datées, concernant la morale et la politique, est cette révélation intime que le prophète a connue à la mesure de son attente intérieure. C'est, me semble-t-il, le fond même de la foi des grands mystiques musulmans, dont les confréries soufies réparties à travers le monde sont les héritiers. Un islam qui invite à l'ouverture du cœur et qui prêche la fraternité universelle. Les relations étroites qui ont lié la communauté monastique des trappistes de Tibhirine en Algérie et celle des soufis des environs sont le signe de leur connivence profonde, enracinée dans une approche respectueuse du Mystère secret et indicible qui les animait tous. Qu'adviendra-t-il lorsque les diverses traditions, décantées de leurs éléments secondaires et recentrées sur leur essentiel originel, grâce à un travail courageux de réinterprétation - chantier toujours à poursuivre- se rencontreront pour partager ce qui les fait vivre ? Peut-être que par-delà les mots employés - nécessaires mais jamais totalement adéquats -, la communion s'établira dans le silence.

Naître à soi dans toutes ses dimensions ne peut donc vraiment advenir qu'en empruntant les voies du silence et en acceptant de s'y enfouir.

Il est une expérience à la portée de tous qui en est pour moi un vivant symbole.

L'hiver est la saison des longues et imperceptibles gestations. Regardez les arbres dénudés. On les croirait morts. En réalité, ils portent des bourgeons minuscules, promesses de feuilles printanières et de fruits savoureux pour les saisons d'été et d'automne. Soyez aussi attentifs aux jardiniers : ils enterrent dans leurs jardins des oignons de tulipes, de narcisses, de jacinthes et de muscaris qui fleuriront quelques mois plus tard. Quand les premières chaleurs d'avril et de mai caresseront la terre, ils ensemenceront le potager de graines de radis, de salade, de persil, de carottes, de betteraves rouges et ils planteront des pommes de terre. Le long séjour dans le silence de l'humus conditionne l'avènement de toutes les merveilles qui par la suite enchanteront nos yeux et régaleront nos palais.

Alors pourquoi en serait-il autrement dans la vie spirituelle qui est, elle aussi, un patient enfantement de soi-même ? Si vous n'avez pas de jardin, n'hésitez pas à semer dans un pot sur le rebord de votre fenêtre quelques graines de persil. En voyant le miracle s'accomplir, vous vous rappellerez qu'aucune vie ne pousse hors du lent travail silencieux des profondeurs. Et peut-être que devant vos quelques centimètres carrés de terre nue et face aux premières apparitions de verdure, vous vous souviendrez que pareillement votre humanité ne peut croître que dans le mystérieux et silencieux engendrement qui n'a jamais de fin.

Jacques Musset jma.musset@orange.fr

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1 janvier 2015 4 01 /01 /janvier /2015 09:23
Gérard Bessière Poème.
Gérard Bessière
LPC n° 28 / 2014
  • J'ai retourné mes yeux
  • Pour regarder en moi,
  • J'ai fermé mes oreilles
  • Pour écouter profond.
  • L'encombrement bruyant
  • De ma ville intérieure
  • M'a assailli soudain
  • Et j'ai cherché la paix.
  • Je la trouve parfois
  • Et lorsque je la perds
  • Je repars à nouveau
  • Vers le silence ami.
  • Au-delà, au-delà
  • Des souvenirs éteints,
  • Quand s'éloigne le bruit,
  • Quand meurent les images,
  • La voie devient étroite
  • Et s'efface en la nuit.
  • Où donc a disparu
  • La foule de mon "moi" ?
  • Demeure "je", timide,
  • Pure attention muette
  • En son attente obscure

Gérard Bessière - La nuit rêve d'aurore
Poèmes – Ed. Les amis de Crespia

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1 janvier 2015 4 01 /01 /janvier /2015 09:13
Alain Dupuis Peut-on parler du silence ?
Alain Dupuis
LPC n° 28 / 2014

Le simple bon sens nous le dit : le "silence", c'est l'absence de tout bruit, de tout son et de toute parole. Ne vaudrait-il donc pas mieux n'en rien dire ?

Mais ne nous a-t-on pas appris, dans nos milieux religieux, qu'il y a silence et silence…?

Le silence extérieur, dont l'existence nous semble peut-être un peu trop évidente…

Puis le silence intérieur… qui, lui, en revanche, nous laisse parfois interrogatifs, sceptiques et désemparés…

Le silence extérieur ne serait-il pas qu'une manière de parler ?… Et l'énigmatique silence intérieur ne serait-il pas le seul à mériter ce nom ?

Que dire du "silence extérieur" ?

Le "silence de la nature" ?

Qui d'entre nous n'a jamais dit à une compagne ou un compagnon de promenade, de randonnée, ou de vacances : "Écoute ce silence !". Quel paradoxe ! Et quelle preuve du fait que ce que nous appelons là du "silence" n'en est pas vraiment un puisqu'il peut s' "écouter" !

Peut-on trouver un seul coin de nature, aussi reculé soit-il, sans au moins une rumeur lointaine ? Et aussi ténue soit-elle, n'est-ce pas cette rumeur que nous appelons "silence" ? La nature bruisse sans cesse, fût-ce imperceptiblement… Peut-être parce que, finalement, bruit et vie se confondent… D'ailleurs, pour suggérer un vrai silence, ne finit-on pas par parler d'un "silence de mort" ?

Du silence dans notre quotidien ?

Dans la vie donc, il y a le bruit que nous émettons ou déclenchons nous-mêmes (paroles, musiques, machines etc.) et le bruit qui vient à nous du dehors, des "autres", du monde, que nous subissons plus ou moins consciemment, plus ou moins volontiers, ou qui, parfois, nous agresse. Tout ce bruit, nous le produisons, le recevons, sans toujours y prendre garde. Mais si nous voulons écouter quoi que ce soit dans cette cacophonie et cette saturation permanente, alors il nous faut faire silence, nous taire et faire taire, autant que possible, tous les bruits parasites qui dépendent de nous, pour percevoir ce que nous avons choisi d'écouter. Le seul silence extérieur qui existe, n'est-ce pas, finalement, celui, assez relatif, que nous faisons, que nous imposons, à nous et à notre environnement, pour mieux choisir, parmi tous les autres, le(s) bruit(s) qui nous intéresse(nt) ponctuellement ?

Un "silence religieux" ?

Toutes les grandes traditions spirituelles de l'humanité semblent avoir privilégié un certain "silence extérieur" comme condition matérielle de la "vie spirituelle". Ermitages, monastères, dans des lieux à l'écart des foules et de l'agitation humaine, églises et temples isolés de la rumeur du monde par d'épaisses murailles, illustrent, à des degrés divers, cette croyance que le silence extérieur est la condition requise pour l'exercice de la "spiritualité"… Soit !

Mais, curieusement, ces "lieux de silence", résonnent généralement, depuis l'aube jusqu'à la nuit, d'un flot de sons et de paroles : cloches, gongs, appels, récitation, psalmodie et lectures des textes "sacrés", études, commentaires, prêches, hymnes, litanies… Tout semble fait pour que les humains n'y soient jamais trop longtemps livrés au silence, comme si l'on craignait que leur esprit, leur "âme" et leur cœur ne soient confrontés à un certain vide ! Un vide de paroles, un vide de stimulations émotionnelles, un vide d' "images" et, finalement, un vide de sens… A de très rares exceptions près, rien n'est finalement moins silencieux qu'un lieu de culte. Les religions, à bien y regarder, ne sont-elles pas extrêmement sonores et bavardes, pour la bonne cause, bien sûr ?

Que dire alors d'un "silence intérieur" ?

L'Occident et les sociétés occidentalisées semblent se détacher de plus en plus des religions bavardes qui ont si longtemps su imposer, par le discours et la célébration, une vérité révélée, venue d'en haut, d'une transcendance externe au monde et à l'homme. Mais à cette désaffection, semble se substituer une soif nouvelle d'intériorité : le "silence intérieur" ne devient-il pas la quête et le "lieu" de ressourcement d'un nombre sans cesse croissant d'entre nous, quelles que soient nos traditions religieuses d'origine, ou même notre quasi virginité en ce domaine ?

Certes, le "silence intérieur" a toujours été au programme de la vie spirituelle, même en Occident chrétien. Mais il se présentait comme une sorte de Saint Graal à conquérir et à mériter au terme d'un long et impitoyable combat contre ce monde et contre soi-même. Et chacun de conclure : le silence intérieur, ce n'est pas pour moi !

Et pourtant, notre époque redécouvre ce que tant de maîtres de sagesse et de pratiquants de la méditation nous disent depuis le fond des âges : inutile de tenir sans fin les yeux au ciel, de s'emmurer vivant, de fixer une bougie ou une idole, de brûler des tonnes d'encens, de psalmodier des heures, de jeûner quarante ans ou de faire les pieds au mur (1); pour accéder au silence intérieur, il suffit de s'asseoir et d'aller à sa rencontre, en nous.

Car le silence intérieur EST LÀ !

Il ne s'agit plus de faire silence, à coup de maîtrise et de volonté. Tous les maîtres le disent : ce silence-là, secret, voilé, est présent, donné, offert à tous, chez tous, aux profondeurs de l'être…, il suffit d'y accéder. Mais d'où vient alors qu'il semble si difficile que se transmette sa voie d'accès, tout simplement, d'une génération à l'autre, comme pour tout autre apprentissage humain ?

C'est sans doute que, dans notre culture en tout cas, ce silence-là fait PEUR !

Notre culture occidentale est, plus que jamais, celle du flot de paroles incessant, du discours construit, du jugement permanent, de la raison raisonnante, de l'action, de la performance et de la projection vers l'avenir, dans une insatiable volonté de maîtrise sur soi, sur les êtres, les choses, les personnes et tout le réel à notre portée.

S'asseoir, lâcher prise, et se contenter d'être, ici et maintenant, ne fût-ce qu'un instant, nous rebute et nous effraye. Nous touchons à une dimension vertigineuse de nous-mêmes, qui menace tout l'édifice de notre égo de façade…

Derrière le voile du "mental".

C'est l'agitation naturelle, spontanée et permanente, mais superficielle, de notre mental qui fait obstacle à notre expérience directe du "silence intérieur". Le "mental", c'est ici tout ce qui constitue notre activité psychique : savoirs, souvenirs, regrets, soucis, mal-être, bien-être, plaisir, douleur, émotions positives et négatives, questionnements, raisonnement, jugement, amours, haines, imagination, projets, désirs, peurs, frustrations, refus, espoirs, angoisses etc. etc. …

Tous les "méditants" de base, comme les plus avancés dans cette voie, connaissent parfaitement cette invasion de l'activité psychique, d'autant plus débridée qu'on s'assied, justement, en quête du "silence intérieur".

Ils nous enseignent d'accepter ce tohu-bohu comme naturel, et de le laisser fonctionner à sa guise. Ils nous invitent seulement à "décrocher", à passer outre, à franchir ce "voile" et à aller tranquillement plus loin, plus profond, là où "tout ça" se calme, se relativise, se dissout, à l'approche d'une autre zone de l'être, paisible et silencieuse. Comme un vide.

Dans le temple de Jérusalem, le cœur, le Saint des Saints, était masqué par un voile. Voile sur lequel, de l'extérieur, chacun pouvait projeter tous ses fantasmes de splendeur et de puissance. Mais en fait, l'espace derrière ce voile n'était que vide et silence ! Quelle plus extraordinaire métaphore pour "dire" le mystère de silence qui, au-delà du voile du mental, habite le cœur du monde et de toute créature ?

L'expérience du "silence intérieur", derrière ce voile, ne nous met-elle pas, précisément, "en présence" de cette part de nous, et du Réel, qui n'a pas, et n'aura jamais de Nom ?

Et Nata Tsvirka (2), dans un ouvrage consacré au "retrait" du divin, insiste sur ce vide et ce silence au cœur du Sanctuaire, et en propose cette lecture : "Le temple de Jérusalem est un lieu vide, obscur et silencieux… Aucun dieu ne se manifeste concrètement dans le temple. Ce qui s'y joue n'est pas une religion, mais une révolution éthique".

Un SILENCE pour ÉCOUTER la réalité autrement…

Sans doute ne faut-il jamais confondre ce VIDE et ce SILENCE qui habitent le cœur de notre sanctuaire intérieur avec aucune présence divine, de quelque nom qu'on l'affuble. Au mieux y est-on invité à deviner, aussi, une "Présence" sans nom, "comme un murmure de fin silence." (1 Rois, 19-12).

Mais en revanche, il semble que ceux qui, chacun selon sa voie, viennent "habiter" au fond d'eux-mêmes ce lieu de vide et de silence, par-delà le "voile" opaque du mental, peuvent réapprendre la vie et le monde autrement.

En effet, ce silence et ce vide au cœur de nous-mêmes, loin de nous inviter à de célestes envolées extatiques, ne nous renvoie-t-il pas en douceur au réel concret qui constitue la trame de nos vies : nous-mêmes, autrui, le vivant, la nature, le cosmos, la vie, la mort ? Mais autrement, avec une autre compréhension de toute chose que si nous étions restés en-deçà du voile. Et donc avec une nouvelle éthique. Une toute nouvelle manière d'être au monde…

Hors du "silence intérieur", pas de "Béatitudes" !

Pour nous, chrétiens, les "béatitudes" et le "sermon sur la montagne" restent le symbole de la "révolution éthique" proposée et vécue jusqu'au bout, en son temps, par Jésus de Nazareth.

Mais quel homme, tout Jésus soit-il, peut s'autoriser à proposer une telle "éthique" globale de vie à ses frères humains, sans "habiter" lui-même les couches profondes et silencieuses de son être, seul lieu d'où une telle approche de la vie puisse s'imposer avec une limpide évidence ?

Et surtout, qui peut prétendre qu'une telle éthique puisse s'imposer par le "volontarisme" ou une quelconque forme de "contrainte" extérieure ?

Ce fut (et reste ?) la tentation récurrente de la tradition juive dans son obsession de la Loi, conçue comme une somme d' "observances" imposées de l'extérieur…

Ce fut et reste encore trop souvent l'illusion de nos églises qui ont privilégié la "morale" et le "devoir" sur la découverte de l'intériorité et de la liberté créative qui s'y engendre pour chacun. La révolution éthique proposée peut-elle faire l'économie de l'expérience, par chacun, du vide silencieux qui change l'écoute et le regard ?

Hors du "silence intérieur", peut-on guérir du rêve infantile ?

Le chemin d'accès au "silence intérieur" passe, on le sait, par le "lâcher prise" qui seul nous mène au-delà du voile agité du mental.

Le lâcher prise est le chemin…, mais peut-être aussi est-il la vraie nature du silence intérieur… (et de Dieu) ?

Le lâcher prise est, en fait, chemin de maturation. Tout le contraire de notre rêve infantile de "toute puissance". Rêve infantile de maîtrise, de "jugement" sur tout, sur nous-mêmes, sur autrui, sur l'espace, sur le temps, sur le vivant, sur les choses et le monde… et sur le "divin" que nous manipulons à loisir. Contrôler, conquérir, posséder, asservir, juger, exploiter, utiliser, autant de revendications permanentes de notre petit ego.

La "révolution éthique" c'est absolument tout le contraire de cette approche de la vie : elle se résume en deux mots : aimer et servir, soi, autrui, la vie, et la terre.

C'est, en fait, un formidable "lâcher prise" appliqué à toute notre relation au réel !

Un incroyable défi au bon sens !

Aimer l'autre comme s'il était moi-même ; se faire le prochain de tout accidenté de la vie (et qui ne l'est pas ?) ; aimer ses ennemis ; faire du bien à ceux qui nous veulent du mal ; accueillir dans le silence du cœur ceux qui nous persécutent ; ne pas répliquer au violent ; bénir et non maudire ; suspendre tout jugement sur qui que ce soit ; renoncer à posséder, à accaparer, à thésauriser ; respecter et servir toute vie ; "cultiver" la terre, et non l'exploiter… La liste est sans fin des "inversions" de valeurs qui nous sont proposées…

Qui peut prétendre entrer dans un tel processus sans habiter, ne serait-ce que par instants, ce sanctuaire du Silence et du Vide où notre ego, toutes ses certitudes et ses fausses valeurs, perdent consistance ?

Si le "silence intérieur" existe, alors, n'est-il pas la "matrice", au cœur de chacun, du monde nouveau proposé par les spirituels, tel Jésus ?

Alain Dupuis alaindupuis@terra.com

(1) Faire quelque chose de remarquable. (retour)
(2) Nata Tsvirka, écrivaine juive d'origine bulgare qui mène toute une réflexion à partir du thème du "retrait". Ce thème,"Tsimsoum" en hébreu, suppose que la création est le fruit du retrait de Dieu pour la laisser se déployer. (retour)
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21 novembre 2014 5 21 /11 /novembre /2014 10:25
Notre Père.
Groupe Célébrations de St. Jean-Baptiste et de St. Loup à Namur
LPC n° 11 / 2010
Voici un "Notre Père". Texte rédigé et prié régulièrement par le groupe Célébrations créé en 2003 au sein de la paroisse St-Jean-Baptiste et St-Loup à Namur

Prière de Jésus

  • Dieu, Père et Mère qui nous aime,
  • Que ton nom soit respecté et aimé,
  • Que ton projet de paix et de justice touche le cœur des femmes et des hommes,
  • Que ce projet d’amour, nous le mettions en pratique.
  • Aide-nous à vivre le quotidien,
  • Pardonne-nous nos manques d’amour
  • Comme nous voudrions pardonner aux personnes qui nous ont blessé-e-s.
  • Face à la peur et à la tentation, éclaire nos cœurs.
  • Pour que nous choisissions le bien.

Groupe Célébrations de St. Jean-Baptiste et de St. Loup à Namur

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21 novembre 2014 5 21 /11 /novembre /2014 09:51
Notre Père.
Paul Abéla
LPC n° 10 / 2010
  • Notre Père et Mère au fond de nos cœurs
  • Toi que Jésus nous a révélé
  • Pour nous aimer les uns les autres
  • Comme tu nous aimes
  •  
  • Tu nous aides à produire et à partager
  • Le pain que tu nous donnes
  • A pardonner comme tu pardonnes
  • Et à surmonter la tentation
  • Pour bâtir ensemble

Paul Abéla

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1 octobre 2014 3 01 /10 /octobre /2014 14:10
Jacques Musset Prière.
Jacques Musset
LPC n° 27 / 2014
  • On dit que tu nous parles, mais je n'ai jamais entendu ta voix de mes propres oreilles.
  • Les seules voix que j'entende, ce sont des voix fraternelles qui me disent les paroles essentielles.
  • On dit que tu te manifestes mais je n'ai jamais vu ton visage de mes propres yeux. Les seuls visages que je vois ce sont des visages fraternels qui rient, qui pleurent et qui chantent.
  • On dit que tu t'assoies à notre table, mais je n'ai jamais rompu avec toi le pain de mes propres mains.
  • Les seules tables que je fréquente ce sont des tables fraternelles où il fait bon se restaurer de joie et d'amitié.
  • On dit que tu fais route avec nous, mais je ne t'ai jamais surpris à mêler tes pas à ma propre marche.
  • Les seuls compagnons que je connaisse ce sont des êtres fraternels qui partagent le vent, la pluie et le soleil.
  • On dit que tu nous aimes, mais je n'ai jamais senti ta main se poser sur mes propres épaules.
  • Les seules mains que j'éprouve, ce sont les mains fraternelles qui étreignent, consolent et accompagnent.
  • On dit que tu nous sauves, mais je ne t'ai jamais vu intervenir dans mes propres malheurs.
  • Les seuls sauveurs que je rencontre, ce sont des cœurs fraternels qui écoutent, encouragent et stimulent.
  • Mais si c'est toi, ô mon Dieu, qui m'offre ces voix, ces visages, ces tables, ces compagnons, ces mains et ces cœurs fraternels, alors, au cœur du silence et de l'absence, tu deviens, par tous ces frères, parole et présence.

Jacques Musset

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1 octobre 2014 3 01 /10 /octobre /2014 13:10
Philippe Ronsse Prier, c'est quoi pour moi ?
Philippe Ronsse
LPC n° 27 / 2014

Comme tout être humain je crois, je suis possédé par le désir intime de communier à quelque chose de plus grand que moi, un quelque chose qui m'échappe fondamentalement mais dans quoi je me sens pourtant inscrit – comme encapsulé – de manière indélébile et intangible. C'est un peu comme si, à l'instar du chimpanzé se voyant pour la première fois dans un miroir, je cherchais à percer le mystère caché derrière le reflet de mon image. Si ce reflet a pour effet premier de m'auto-révéler à mon existence, se pose relativement vite ensuite la question primordiale, existentielle entre toutes : "Pourquoi… suis-je là ?"

Cette question est à la base de ma spiritualité. Je la poursuis telle une proie insaisissable, s'éloignant à mesure que je crois m'en rapprocher. Nulle angoisse cependant dans ma quête. Plutôt un désir vécu comme une étincelle dans la nuit. Ainsi, je progresse vers une épiphanie dont je ne sais même pas si elle existe vraiment. Cela n'a du reste aucune importance car, ce faisant, j'ai plutôt l'impression d'accomplir le sens même de ma destinée d'être humain, ce qui est déjà en soi une réponse d'une portée incalculable. Si incomplète soit-elle, elle a l'immense mérite de me renvoyer à la grande fraternité humaine confrontée à l'inévitable interrogation dont j'imagine qu'elle doit être la même partout dans l'univers où la conscience existe : "Pourquoi…?"

D'aucuns y ont donné une réponse objective : Dieu ! C'est le cas des trois religions dites du Livre. Plus spécifiquement pour nous, disciples de Jésus, c'est le Dieu Père, le Dieu Amour, après avoir été si longtemps pourtant celui de la colère et du châtiment… Si Dieu fut, pour moi aussi, l'unique réponse durant la plus grande partie de ma vie, aujourd'hui, je ne puis plus en dire autant : Dieu a rejoint la question, il est devenu LA question !

Dans ce cas, prier a-t-il toujours un sens et une justification ?

Il est vrai que prier n'est plus, comme jadis, m'adresser à quelqu'un, pour exprimer mes désirs, mes repentirs, ma soif d'absolu, voire demander d'exaucer quelque vœu profane. Ce n'est plus me mettre sous la protection d'un être tout-puissant, capable de me faire échapper à toutes sortes de dangers ou de m'aider dans des circonstances difficiles. C'est encore moins célébrer sa gloire jusqu'à adopter une devise guerrière : Hosanna… Gott mit uns… etc., ni même l'adorer en me prosternant. Ce n'est pas davantage m'abandonner quoi qu'il arrive à sa volonté, ni lui demander de procurer du pain à ceux qui n'en ont pas sans que je ne fasse rien pour… etc. ! Car je ne crois pas en un Dieu qui serait un réel vis-à-vis. Si l'absolu est, il n'est pas mon égal, ni a fortiori quelqu'un à qui je pourrais m'adresser comme à un confident privilégié, intercesseur de surcroît. Sept milliards d'individus en faisant autant à chaque seconde, ça brouille considérablement les pistes, ça ne peut pas marcher !

Pourtant, occasionnellement je prie, mal sans doute mais sans douter non plus de ce que je fais. C'est une question de présence, en tout premier lieu à moi-même car, pour tendre vers ce qui me dépasse, il faut nécessairement que je prenne conscience de mon insignifiance, celle de mon vécu ordinaire. Le fossé est immensément profond entre l'absolu que je pressens et ma fidélité active en ce à quoi je crois et espère. L'indispensable pour que je commence à prier est précisément là, dans la mise en présence de cette distance originelle.

La suite, je n'ai pas de mots pour l'expliquer. Cela ne s'explique pas. Il n'y a que la fugacité d'une image, d'une poésie, d'un chant, d'une rose ou d'un paysage… qui puisse rejoindre un tant soit peu l'intensité du ressenti lorsque je prie ainsi. C'est comme une vague puissante qui me soulèverait, un sentiment que j'ai essayé d'exprimer, un jour, en composant "Notre Père… autre Père". Il n'avait certes pas grand-chose à voir avec la prière que l'on connaît. Pourtant, je crois profondément qu'il a pris sa source au même creux du cœur de l'homme que celui auquel Jésus lui-même s'abreuva.

Je ne serais pas complet si je n'évoquais l'aliment essentiel qu'apporte à ma spiritualité actuelle la science, plus précisément la science physique, celle qui tend à rejoindre l'infiniment grand, le cosmos, à l'infiniment petit, le quantique. Je n'ai bien sûr aucune prétention à égaler intellectuellement aucun de ceux qui lui ont donné corps au cours des siècles. Néanmoins, la pensée de certains d'entre eux, et non des moindres, parvient aujourd'hui à s'exprimer sur ces sujets avec une telle clarté qu'immanquablement elle a profondément influencé ma conception philosophique et, par voie de conséquence, ma spiritualité et ma prière. C'est pourquoi, tout en ignorant évidemment s'il y a – ou non – une cause à l'origine de l'univers, je pense cependant que s'il y en avait une, elle ne pourrait qu'être présente tout entière au cœur de chacune des moindres particules qui le compose. En effet, cette cause ne pourrait être, par essence, qu'indivisible. Dieu… l'Absolu… le Réel Ultime…, peu importe le nom qu'on lui donne, serait donc présent dans tout ce qui nous constitue en propre, ce qui reviendrait à dire que le sens même de mon existence résiderait dans le simple fait que j'existe ! Et de même pour tout l'univers. Prier, dans ces conditions, c'est tenter de prendre conscience, si peu que ce soit, du fait que si j'existe maintenant, ce n'est pas seulement parce que "je viens de…" mais surtout parce que je suis peut-être intimement habité par ce TOUT depuis qu'est apparue la matière-énergie dont je suis fait.

Cette réflexion est loin de m'isoler dans une espèce d'auto glorification personnelle. J'expérimente au contraire, avec d'autant plus d'intensité, l'émerveillement des choses qui m'entourent et plus particulièrement la fraternité qui nous unit. L'invitation de Jésus le Nazaréen "Aimez-vous comme je vous ai aimés!", si simple et cependant si peu évidente à mettre réellement en œuvre avec mes proches, s'inscrit au cœur même de l'espace et du temps.

Au final, je réalise que je suis peut-être en train de murmurer ici une authentique prière "de louange…" ? Au vrai, il y a de cela. Le doute fondamental ne m'empêche ni de chanter, ni de laisser monter en moi le sentiment de reconnaissance pour ce qui est jusqu'au plus intime de mon être, cet intime qu'il appartient en définitive à chacun de nommer, tout bas, rien que pour soi.

Philippe Ronsse

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1 octobre 2014 3 01 /10 /octobre /2014 12:51
John Shelby Spong Prier… quand Dieu n'est plus aux Cieux.
John Shelby Spong
LPC n° 27 / 2014

La prière impossible (1)

J'ai toujours désiré être un homme de prière. Je voulais ressentir ce contact direct avec le divin. Cependant, pendant une période plus longue que je ne voulais le reconnaître, même à mes yeux, les prières adressées à un être suprême extérieur n'avaient que peu ou pas de signification pour moi. Ma première conclusion fut que cela venait de l'absence d'un aspect essentiel dans mon propre développement spirituel, et que tout ce que j'avais à faire, était de travailler de plus en plus dur pour pallier cette insuffisance. Donc, comme le Jacob de l'antiquité, j'ai combattu avec l'ange, c'est-à-dire la prière, pendant toute une vie et je n'étais pas disposé à le laisser partir avant qu'il m'ait exaucé (Gn 32, 22-32).

Au cours de ma vie, j'ai lu tous les manuels de prières ou livres sur la prière qui me tombaient sous la main. Ma bibliothèque personnelle comporte une étagère consacrée à des livres d'autrefois sur la prière, mais écartés maintenant. J'ai créé dans mon bureau un coin de prière. Je l'ai équipé d'un prie-Dieu pour me rappeler que c'est un lieu de prière et pour que je puisse m'agenouiller, au sens propre, devant Dieu, au-dessus de moi. J'ai trouvé dans plusieurs cycles de prières de quoi m'aider à organiser mes intercessions et mes intentions particulières. Durant ces temps de prière, je pensais toujours au clergé du diocèse de Newark, à leurs familles et leurs paroissiens. Il m'est arrivé une fois même de dessiner une croix sur le verre de ma montre, pour qu'à chaque fois que je regardais l'heure, je pense à adresser une prière vers les Cieux, pour me tenir toujours relié à ce Dieu qui, je l'espérais, serait une boussole qui guiderait ma vie. Ma grande ambition : être une personne vivant dans une conscience significative du divin et connaître ainsi la paix que donne l'union à ce Dieu céleste. Je croyais vraiment que la discipline et la persévérance me permettraient d'atteindre ce but. Mon Église encourageait cette ambition par son discours facile sur la place centrale de la prière dans la vie du peuple de Dieu.

Quand j'étais étudiant en théologie, au début des années cinquante, chaque étudiant de quatrième année se voyait offrir l'occasion de prêcher, une seule fois, devant la faculté et les condisciples réunis. Quand vint mon tour, je choisis, comme thème, la prière d'intercession et j'exprimai mes préoccupations et mes convictions, assez immatures je suppose, devant cet auditoire qui ne partageait pas toujours mes idées. Ce sermon représentait mes premiers efforts solennels mis par écrit, dans la lutte de toute une vie pour trouver un sens à cette tentative qu'on appelle prière.

Quand j'écrivis mon premier ouvrage, au début des années 70, il reflétait cette lutte intérieure incessante ; il était intitulé Prier honnêtement. Je cherchais toujours. Or, malgré cet effort, parfois frénétique, tout au moins incessant, je n'arrivais pas à trouver un sens à la prière telle qu'on l'entend traditionnellement.

La vraie raison, je le vois maintenant, ne venait pas de mon inaptitude spirituelle, mais plutôt de ce que le Dieu qu'on m'avait appris à prier disparaissait en fait de ma vue. Je suppose que je n'aurais pas pu l'admettre, même si j'en avais été conscient. C'était avant de me sentir prêt à entrer en exil (2). Peut-être sont-ils nombreux ceux qui reconnaîtront cette lutte en eux-mêmes et qui prendront conscience d'avoir partagé le même voyage.

Seigneur, apprends-nous à prier !

Avant de pouvoir soulever de nouvelles questions théologiques, il faut être suffisamment convaincu de la banqueroute des vieilles solutions théologiques. Moi, par exemple, j'ai dû en arriver à la conclusion que je ne pourrais jamais plus prier de la manière dont mes ancêtres dans la foi croyaient pouvoir le faire. "Pourtant, il doit y avoir une autre façon", ne cessais-je de me répéter.

"Seigneur, apprends-nous à prier ! " : ce n'est pas une requête nouvelle. Elle semble se poser à chaque génération. On est tenté de penser qu'il existe une méthode qui marchera toujours et que, tout ce qu'il reste à faire, c'est de la trouver. Il n'y en a pas, et les paroles de Jésus même le prouvent.

Il y a 2 000 ans, quand les disciples de Jésus lui demandèrent ; "Seigneur, apprends-nous à prier !" (Lc 11, 1) il répondit par ces mots : "Quand tu pries, dis : Notre Père, qui es aux Cieux, que ton nom soit sanctifié" (Mt 6,9 – Lc 11,2). C'est alors que devient manifeste la distance par rapport au Dieu du passé ; nous faisons cette étonnante constatation : nous ne pouvons plus, de nos jours, partir des mêmes points que Jésus jugeait possibles pour ses disciples.

La réponse de Jésus, par exemple, affirmait d'abord que Dieu était une personne à laquelle on pouvait dire "Père" ; ensuite que cette divinité masculine se complaisait à voir reconnaître le caractère sacré de son nom. C'étaient là toutes les caractéristiques d'un système théiste de croyance qui n'existe plus. Il est mort, ce concept d'une divinité personnelle dirigeant les affaires de l'histoire humaine, d'une position dominante, au-dessus de la terre, surveillant, intervenant, récompensant et punissant.

Abandonner l'idée du Dieu théiste

Nous sommes donc confrontés au fait que les hommes et les femmes de notre temps ne trouvent aucun secours dans leur quête actuelle de sens de la prière, dans les réponses que Jésus, croit-on, a données. Les balises, même celles de notre passé chrétien, ne sont d'aucune aide en exil. La définition de Dieu, implicite dans la prière du Seigneur, ne peut plus servir aujourd'hui.

Le monde postmoderne a dépassé largement les affirmations surnaturelles du théisme. Notre compréhension de la réalité a changé et nous avons une expérience différente de la vie, comme de l'univers. Nous nous posons des questions radicalement différentes. Quand nous nous écrions : "Seigneur, apprends-nous à prier ! ", nous le faisons dans un monde qui n'a aucune raison de croire que les prières des humains aient jamais écarté un danger, guéri un malade, conjuré une catastrophe naturelle ou gagné une guerre. Si nous continuons à pratiquer semblable activité, il faut apprendre à le faire dans un univers où l'idée théiste de Dieu est devenue, au mieux, naïve, au pire incroyable. Comment continuer à prier si, au plus profond de nous, nous savons que le ciel est vide, et qu'il n'existe aucun divin protecteur à qui adresser nos paroles ? Voilà les questions qui surgissent en exil.

La réponse d'un Dieu théiste à la prière

Je commence à essayer de reconstruire la prière des habitants de l'exil, en enfonçant un dernier clou dans le cercueil du théisme. Je le fais, convaincu que seule la mort irrévocable du théisme nous permettra d'adopter un nouveau modèle. Selon moi, aujourd'hui, il a fait faillite, non seulement intellectuellement et théologiquement, mais encore moralement. Il ne mérite donc pas que je lutte sans cesse pour être une personne qui prie, dans quelque sens traditionnel que ce soit.

Je ne l'ai perçu clairement, cependant, que lorsque j'ai traversé une période de ma vie profondément émouvante, et que j'ai fait l'expérience de la prière à un Dieu théiste, dans ce contexte.

En 1981, ma femme, Joan, apprit qu'elle était atteinte d'un cancer qui allait, très probablement, être fatal. Comme nous étions une famille très connue du New-Jersey, cette nouvelle se répandit presque aussitôt. Les ressources religieuses de notre région et de nos amis furent rapidement mobilisées. Des groupes de prières, dans tout le diocèse, et même dans un cadre œcuménique, ajoutèrent le nom de ma femme à leur liste d'intentions particulières. Dans presque toutes les églises, on prononçait régulièrement son nom, au cours des prières, pendant les offices religieux. Ces actes nous montraient, à tous deux, leur inquiétude, leur souci et leur amour, et nous avons apprécié profondément leurs sentiments pour nous. La maladie connut une véritable rémission et Joan vécut encore six ans et demi après ce diagnostic. C'était bien au-delà de ce que les médecins nous avaient laissé entendre. Lorsque la constatation d'une rémission prolongée commença à poindre, les gens les plus concernés et dont les prières avaient été les plus intenses, s'attribuèrent le mérite de sa longévité. "Nos prières sont exaucées" s'exclamaient-ils. "Dieu se sert de nos prières pour tenir en échec cette sale maladie." Peut-être, pensait-on encore, comme autrefois mais sans le dire, que la maladie était l'œuvre du diable et que son ouvrage était contrecarré par la puissance de Dieu qui s'écoulait dans les prières des fidèles.

Un Dieu inacceptable

Malgré ma gratitude pour cet amour immense que m'avaient témoigné ces personnes, ainsi qu'à ma femme, je ne pouvais m'empêcher de ressentir un trouble, face à leurs explications. Je m'interrogeais secrètement et je me disais : imaginons qu'un éboueur de Newark, sans doute la ville avec le plus bas revenu par personne des États-Unis, apprenne que sa femme est atteinte de la même maladie. Comme il n'appartient pas à la sphère des gens importants avec tout un réseau de relations, n'est pas bien en vue sur la scène sociale ni suivi par la presse, personne, officiellement, ne sera au courant de la maladie de sa femme. Supposons que ce ne soit pas un homme tourné vers la religion et que sa femme ne soit pas l'objet de prières en groupe et de demandes particulières. Est-ce que cela influerait sur le déroulement de sa maladie ? Vivrait-elle moins longtemps après le diagnostic, souffrirait-elle vraiment plus ou devrait-elle affronter une mort plus difficile ? S'il en est ainsi, ne serait-ce pas attribuer à Dieu, non seulement une nature capricieuse, mais aussi un système de valeurs modelé sur notre importance humaine et les critères mondains de l'élitisme social ? Quel intérêt trouverais-je à adorer un Dieu qui considérerait ma femme différemment parce que nous avons eu, au cours de notre vie, des facilités que l'employé à la voirie n'a pas eues ? Vais-je attribuer à la divinité un modèle de conduite fondé sur le statut ? La réponse à toutes ces questions, c'est non ! Non ! Mille fois non ! Si prier une divinité théiste aboutit à cela, alors révoquer un concept aussi tordu de la religion instituée ne serait pas une perte mais un gain.

Je m'étais enfin libéré de cette recherche de sens de la prière dans cette structure traditionnelle de référence. Je ne lutterais plus pour faire mien ce modèle. Ce fut un moment douloureux, mais aussi d'immense soulagement. C'est encore ma conviction aujourd'hui. Si la prière doit continuer à faire partie de ma vie, il me faut prendre un autre point de départ et définir, avant tout, une nouvelle façon d'envisager Dieu.

Rencontrer en soi une présence

Dans mon effort pour reconstruire et recréer l'expérience de la prière, j'ai commencé par affirmer qu'il y a, au fond de moi et je suppose, au fond de chacun, quelque chose qui a besoin de communier à la source de la vie. Peut-être est-ce ce que l'auteur d'un chant appelait "l'amour qui ne m'abandonnera pas". Peut-être est-ce une illusion mais illusion ou réalité, nous connaissons sa présence. C'est comme un centre mystique de vie qu'on ne peut décrire ni démentir. C'est quelque chose qui est au-delà de moi, mais qui cherche toujours à me rencontrer dans les profondeurs de mon être. C'est une présence qui m'invite à la plénitude. C'est quelque chose de puissant qui se heurte à ma conscience et semble m'inviter au-delà des frontières de ma sécurité, et même au-delà des frontières de mon humanité. C'est quelque chose qui m'incite à la solidarité et à l'amour des autres. Je dis Tu à cette présence, non parce que c'est un être personnel mais parce qu'elle semble toujours m'appeler à une plus profonde individualité. Si j'essaie de parler sensément de cette présence, les mots me font défaut, alors je reviens, une fois de plus, à la figure de Jésus dans l'Évangile ; je n'y cherche, cependant, pas ses instructions verbales sur la prière. Je cherche plutôt cet aspect de sa vie qui lui a donné ce sentiment de vivre avec le sacré. Je cherche à comprendre comment cette présence s'est exprimée en lui.

Je découvre dans ces textes que Jésus fut aussi une espèce d'exilé du premier siècle. Apparemment, lui aussi dépassa les formules liturgiques de son temps, ou, du moins, en sortit. Je l'entends annoncer au monde que, dans sa vie, le Royaume de Dieu vient ou est déjà là (Mc 1,15 – Mt 4,17 – Lc 4,43).

Plus loin, je l'entends suggérer que ce Royaume est peut-être en ceux d'entre nous qui incarnent les principes de ce Royaume (Lc 17, 21). Je le vois enseigner que les signes du Royaume ne sont pas la victoire sur le monde, ni l'établissement de la justice, mais plutôt la disparition des symptômes de notre humanité brisée.

Dans le Royaume de Dieu, a-t-il dit, les sourds entendront, les aveugles verront et les estropiés marcheront (Lc 7,18-23 – Es 35,5-7).

Prier c'est vivre et rencontrer

C'est un aspect de la présence de Dieu dans la vie humaine qui se manifeste en plénitude. " Voilà ce qu'est Dieu et la prière est cette expérience de rencontre avec Dieu", me semble-t-il.

Prier, c'est vouloir se rattacher aux profondeurs de la vie et de l'amour et, de ce fait, aider l'autre à atteindre la plénitude de l'être. Prier, c'est offrir sa vie et son amitié et son accueil.

La prière, c'est mon être rencontrant l'être d'un autre et lui donnant le courage d'oser, de risquer et d'être, d'une façon totalement nouvelle peut-être, dans une dimension nouvelle de vie.

La prière, c'est aussi mon opposition active à ces préjugés et stéréotypes qui diminuent l'individualité et l'être des autres. C'est choisir l'action politique propre à bâtir une société où les chances deviendront égales et où nul ne sera obligé d'accepter le statu quo comme destin. C'est reconnaître activement qu'il y a une essence sacrée dans toute personne et qu'elle est inviolable. C'est faire face aux exigences de la vie, ce qui implique que, tous, nous prenions conscience qu'elle est soumise à un éventail de circonstances sur lesquelles nous ne pouvons rien.

Prier, c'est ne pas trembler devant elles, mais se préparer à les affronter avec courage.

Prier, c'est pouvoir regarder en face la fragilité de la vie et la transformer, même lorsque nous en sommes victimes ou qu'elle nous détruit.

Prier, c'est se dépouiller de l'illusion que nous sommes le centre de l'univers et que notre vie compte tant pour une divinité extérieure, qu'elle interviendra pour nous protéger.

La prière est un appel à sortir d'une dépendance infantile pour entrer dans la maturité spirituelle.

J'en suis arrivé à confondre prier et vivre de manière riche, profonde et complète. Peut-être, pour conclure, est-ce ce que voulait dire l'apôtre Paul, quand il s'écriait : "Priez sans cesse" (1 Th 5,17) ou "constamment ". Il faut vivre comme si tout ce que nous disons ou faisons était une prière, invitant les autres à la vie, à l'amour et à l'être.

L'efficacité de cette prière

Je ne peux qu'imaginer, je ne pourrais jamais m'en porter garant, que lorsque l'on vit ainsi, une quantité énorme d'énergie spirituelle se déverse dans la société et l'humanité tout entière. J'imagine que cette énergie contribue à la plénitude et même à la guérison. Mais je ne fais confiance à aucune tentative d'explication de la façon dont cela fonctionne et ne pense pas qu'il faille se flatter de son efficacité.

Tout ce que je sais, c'est que lorsque j'exprime mon amour, mon souci et mon intérêt, en pensées, paroles et actions, cette expression peut changer quelque chose. J'ai vécu le pouvoir de l'amitié pour guérir des vies en miettes. J'ai même vu la peur de la mort, sinon la mort elle-même, disparaître quand le mourant peut recevoir l'amour de l'autre, dans cette terrible épreuve humaine. J'ai prié près de lits d'hôpital sans jamais m'adresser à Dieu, parce qu'il était partie intégrante de l'entretien ouvert, franc et vrai que j'avais avec ces mourants.

La prière, c'est être présent, partager l'amour, ouvrir la vie à la transcendance. Ce n'est pas nécessairement des paroles adressées aux cieux. Peut-être est-ce le fin mot de ce que nos pères croyaient être des prières spécifiques exaucées.

Nous sommes peut-être davantage reliés psychiquement que nous ne l'avons jamais imaginé. Des pensées positives et la libération de l'énergie dans le souci de l'autre circulent peut-être dans des réseaux incompréhensibles, et influent sur la vie d'autrui. Ces transformations semblent miraculeuses, seulement pour notre savoir limité. Tout ce que je sais, c'est qu'il est naturel de tendre la main, d'aimer, de se soucier des autres et nous ne pouvons faire autrement que donner, à ces aspects de notre vie, une expression verbale.

Être si aliéné d'un autre qu'on le chasse de son esprit volontairement, ou être si insensible qu'on ne s'en occupe plus s'il est hors de l'orbite de notre vie, n'est donc rien moins que le contraire de la prière. C'est une attitude semblable qui nous rend incapables d'embrasser une plus grande perspective de vie. Dans chaque expérience de rejet ou d'insensibilité, notre vie se referme et notre être rétrécit, nous sommes brisés plutôt qu'entiers. Chacun d'entre nous a marché sur cette terre d'ombres.

La prière n'est pas un retrait du monde

Quand le théisme n'était pas remis en cause et que Dieu était perçu comme un être extérieur à la vie, la prière devenait, tout naturellement, une activité de retrait du monde, pour mieux se concentrer sur ce Dieu céleste. L'Église a parfois favorisé ces moments de repli, les appelant "des temps de silence", "pèlerinages" et "retraites". Finalement, ces pratiques ne représentent plus que les braises mourantes d'un point de vue théiste. Ces activités ne m'ont jamais tenté, même quand je ne savais pas pourquoi. Les temps de silence m'ennuyaient jusqu'à l'assoupissement. Les pèlerinages promettaient une hauteur spirituelle, presque toujours décevante. Le terme même de retraite me repoussait. J'ai toujours voulu que l'Église aille de l'avant. À mon avis, une retraite n'était pas un chemin de salut.

Temps de prière : un temps pour faire le point

Ce ne fut qu'au moment où j'ai rejeté le théisme que j'ai trouvé de la valeur à la recherche de Dieu, dans la solitude. Or, ce fut une valeur pratiquement contraire à la sagesse traditionnelle de l'Église.

Cela fait des années maintenant que je passe les deux premières heures de la matinée, dans mon bureau. Je les ai appelées mon temps de prière. Je suis alors, de façon très consciente, dans la présence de Dieu. J'étudie les Ecritures avec la fièvre d'un chercheur. Je lis tout le temps et j'écris quand je me sens incité à le faire. Je pense à ma journée, aux événements qui vont se présenter, aux gens que je vais rencontrer, aux questions que je vais traiter.

Ce temps a toujours été et est toujours particulièrement précieux pour moi. Il se transforma quand j'ai cessé de prétendre que c'était un temps de prière. Je ne le vois plus du tout ainsi. Ma vie et mon vocabulaire ont pris un virage à 180 degrés.

Ce temps, je l'appelle maintenant temps de mise au point ou de préparation. Il est toujours de la plus haute importance, mais je n'y cherche pas une communion avec Dieu. Mon temps sacré, mon engagement d'être une personne priante, viennent plus tard dans la journée. Ils viennent dans le fait de vivre et dans mes relations avec la vie des autres.

Prier, c'est ce processus d'ouverture de soi à tout ce qui peut être la vie et, ensuite, faire en sorte que cette plénitude se réalise.

Prier, c'est entrer dans la douleur ou la joie de l'autre ; c'est ce que je fais quand je vis en prodigalité, avec passion et émerveillement et que j'invite les autres à faire de même avec moi, ou même à cause de moi.

Prier c'est aussi agir

Prier, c'est aussi lutter pour plus de justice. C'est combattre pour éradiquer les stéréotypes meurtriers, repousser avec force les préjugés stupides, et protéger le caractère sacré de la création divine. Prier, c'est agir ensemble, dans le domaine politique, pour égaliser les chances, de sorte que les privilégiés et les défavorisés puissent avoir la même chance d'accéder à la splendeur de l'accomplissement total. Être conscient de ces réalités, c'est la condition première de la prière.

Je ne fais donc plus ma prière secrètement, en allant à l'assaut des portes des cieux, où Dieu est réputé habiter, et d'où il dirige les affaires privées du monde où je suis. Je ne commence pas par ces mots "Notre Père (3) qui es au cieux". Je ne pense pas qu'il y ait un être, une divinité surnaturelle, au-dessus du monde, et lui tenant tête, qui cherche à imprimer la volonté divine sur la vie de ce monde, par quelque moyen d'intervention. La divinité que j'adore est plutôt une partie de ce que je suis, individuellement et collectivement. La prière ne peut donc jamais être séparée de l'action.

S'ouvrir au sacré et aux profondeurs de la vie

C'est lorsque je voyage dans ces dimensions et ces activités de la vie, que je prie. Ainsi la prière ne doit jamais être une excuse qui me délivrerait de l'obligation d'être responsable de mon monde, d'être adulte, ou d'être messager de Dieu pour les autres. Prier, c'est reconnaître que le sacré se rencontre au centre de la vie, et que cela implique la décision délibérée de chercher à vivre dans le sacré, en prenant exemple sur lui et en le donnant. Aucune magie dans tout cela ! Il n'y a que l'appel à s'ouvrir de manière à révéler ces profondeurs.

Cela suffit-il à justifier mon identité d'homme de prière ? Je ne peux que répondre que c'est cela pour moi. J'invite les autres à l'essayer, en le vivant, en le risquant, car c'est la seule façon que je connaisse d'apprendre à prier. Je suis convaincu que c'est là qu'on trouve le sacré. Dieu est la présence qui me fait devenir vivant. Maintenant, ma prière est intègre et c'est une partie essentielle de ce que je suis.

John Shelby Spong

(1) Extraits d'un chapitre de "Why Christianity must change or die "de John Shelby Spong .Le chapitre a été publié dans " Evangile et Liberté "n°191 de septembre-octobre2005 et est publié ici avec l'aimable autorisation du directeur de la rédaction de la revue. (retour)
(2) Dans ce texte, l'auteur qualifie d' "exil" la situation du croyant amené à poursuivre sa quête spirituelle hors des schémas philosophiques et dogmatiques encore imposés par la religion officielle. (retour)
(3) Le Notre Père peut se transformer si l'on comprend les paroles symboliques, plutôt que de manière littérale. C'est ce que j'ai tenté de faire, il y a longtemps, quand j'ai écrit "Prier honnêtement " ( New York : Seabury Press,1973) (retour)
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