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1 juillet 2013 1 01 /07 /juillet /2013 13:47
Jacques Musset S'approprier le mal commis et subi.
Jacques Musset
LPC n° 22 / 2013

Ce n’est pas une petite affaire et pourtant, tant que l’on ne parvient pas à prendre un peu de champ et de distance vis-à-vis des blessures reçues ou infligées, des préjudices causés ou subis, on est comme empoisonné par toutes sortes de sentiments parasitaires : culpabilité, remords, rancœur tenace, colère, haine, désir de vengeance…

Reconnaître lucidement le mal qu’on a commis est un premier pas essentiel pour se libérer de la culpabilité. Il est plus confortable de se camoufler inconsciemment derrière le déni - et c’est parfois nécessaire psychologiquement pour se préserver un moment - mais cette protection contre l’angoisse la laisse tapie et même pourrir au fond de soi et il suffit de peu pour que resurgisse avec violence ce qui a été refoulé dans ces profondeurs. Regarder en face la réalité, sans en diminuer l’importance, sans en minimiser les effets, est infiniment plus sain et libérateur. Oui, de l’irréparable a été commis qui a pu produire des gâchis de toutes sortes : affectifs, intellectuels, matériels, spirituels… On ne connaît jamais l’étendue des désastres causés par des paroles méprisantes et calomnieuses, des attitudes de rejet, des peurs irraisonnées…Admettre qu’on a failli à un moment donné sur ce qu’il convenait de dire ou de faire, accepter de voir la réalité en face, cette prise de conscience n’est pas déchoir ; elle grandit plutôt celui qui s’y livre.

Cependant, reconnaître la réalité des actes qu’on a commis n’est qu’une première étape dans le travail d’appropriation de ce vécu.

Il est tout aussi important de chercher à comprendre comment on en est arrivé là. Lucidement, sans se dédouaner ni se disculper, mais aussi sans s’accabler ni se condamner indûment, il convient de regarder les conditions dans lesquelles on a posé ces actes. Dans nombre de cas, on peut constater son immaturité, son manque de clairvoyance, sa soumission de bonne foi aux fausses évidences, son absence d’esprit critique, sa difficulté à s’affirmer face aux conditionnements et aux pressions de son milieu, ses craintes de déplaire à ses supérieurs, les empreintes de son éducation familiale, religieuse, sociale… Les raisons peuvent être multiples de s’être laissé entraîner à des comportements dont autrui a subi les conséquences. La mise à jour des motifs de ces défections ne gomme pas les actes posés, ne dédouane pas leur auteur de sa part de responsabilité personnelle mais l’aide à faire la lumière sur soi-même. L’aveu devant sa propre conscience du mal qu’il a commis met l’homme en situation de vérité par rapport à lui-même. Cette reconnaissance humble et lucide est source de libération et de progrès intérieurs. Car on ne devient soi-même ni dans le déni de la réalité, ni dans l’autojustification, ni dans le remords. Qui dira la maturation qui s’opère dans un être quand il consent à se laisser enseigner par le mal qu’il a commis et dont il réalise la gravité !

Il reste encore une étape à parcourir en direction de celui ou de celle auquel on a pu nuire et qu’on a offensé. Si les choses se sont clarifiées et apaisées en soi-même, la démarche en sera facilitée.

Signifier à autrui qu’on a pris conscience du mal commis à son égard, du tort et de la souffrance qu’on lui a causés, des dispositions intérieures dans lesquelles on se trouvait et qui expliquent ses réactions malheureuses, lui exprimer ses sincères regrets, lui demander pardon, évoquer une possible rencontre pour se parler en toute franchise, tels sont les différents éléments de l’aveu dont on ne peut prendre l’initiative que dans un souci d’authenticité. Comment le destinataire de ce message réagira-t-il ? On l’ignore totalement. C’est son affaire, sur laquelle on n’a pas prise et il est bon qu’il en soit ainsi. A lui de prendre ses responsabilités. Parfois il accueillera favorablement la démarche entreprise à son égard ; parfois il réagira par le silence ou par l’expression de sa souffrance, manifestant que la blessure en lui n’est pas cicatrisée. On peut le comprendre, puisque c’est à lui qu’il incombe de tracer son chemin. Ce qui est capital pour soi-même, c’est d’avoir accompli avec le plus d’authenticité une démarche de vérité vis-à-vis d’autrui. Le reste est hors de son pouvoir.

S’approprier le mal qu’on a subi n’est pas plus facile que de s’approprier le mal qu’on a commis mais n’est pas moins impossible. Ce mal a pu prendre des formes très diverses : réactions d’autoritarisme arrogant dont on a subi les ordres arbitraires, calomnies qui vous ont fait passer pour un individu peu fréquentable voire dangereux, injures et mépris de la part de gens que vous avez dérangés, injustices venant de ceux qui ont exercé un pouvoir sur vous ou de ceux auxquels votre vie est liée, marginalisation et exclusion pour la seule raison que vous n’étiez pas " orthodoxe" vis-à-vis de la doctrine et de la morale dominante…Les réactions immédiates les plus courantes sont la colère, le ressentiment, la haine, la tristesse, le découragement... Rien de plus naturel. Cependant, s’en tenir à longueur de mois et d’années, et parfois jusqu’à la fin de sa vie, à ressasser l’amertume, la révolte, le mépris, le désir de vengeance, non seulement gaspille des énergies précieuses mais nous établit dans un état de victime qui entretient la passivité et la plainte…

Que faire alors qui puisse aider à ne pas glisser sur cette pente et dans quel esprit, de sorte que le mal subi non seulement ne soit pas destructeur de sa vie mais devienne, si possible, l’occasion et le tremplin d’un approfondissement et d’un affermissement intérieur ?

Certes, il convient de ne pas subir passivement ce qui arrive, même s’il n’est pas en son pouvoir de changer la situation. Les manières de réagir ne manquent pas selon les circonstances et d’abord la parole dont l’efficacité est plus grande qu’on ne le croit. Défendre sa réputation, rétablir la vérité bafouée, protester contre l’injustice, apporter des démentis, dénoncer les fausses informations, signifier à autrui combien son comportement a été une blessure, demander réparation du préjudice, en dernier lieu alerter l’opinion et recourir à la Justice si c’est nécessaire, autant de réactions légitimes. Le faire calmement en se gardant d’employer les procédés dont on a souffert, évite d’entrer soi-même dans une spirale de la violence qui ne fait qu’envenimer le conflit. Agir de manière non-violente - attitude qui n’a rien d’une démission - peut aider parfois l’auteur du mal commis à prendre conscience de la gravité de ses paroles et de ses gestes.

Est-il possible d’aller plus loin, de modifier son regard sur celui qui vous a nui, de cicatriser la blessure qu’il vous a causée, de faire du mal subi un lieu de maturation intérieure ? Ce n’est pas impossible, mais chacun fait ce qu’il peut, à son rythme et selon ses moyens. Changer son regard sur l’auteur du mal qui vous a été infligé, qu’est-ce à dire ? Cela ne signifie pas qu’on "passe l’éponge" purement et simplement. Ce serait refouler la réalité qui pourrait resurgir un jour ou l’autre avec violence. Mieux vaut la regarder en face. Changer son regard, c’est peut-être d’abord prendre peu à peu conscience que vivre dans le ressentiment, le mépris, la haine et le désir de revanche ne modifie rien et ne mène à rien en son être intime, sinon à attiser et à alimenter l’acrimonie et la rancune. On s’empoisonne l’existence en entretenant ces sentiments. Ce premier mouvement de distance vis-à-vis de ce qu’on ressent est libérateur. Simultanément, on peut s’efforcer de comprendre les raisons qui ont poussé autrui à commettre le mal qu’on a subi. Ne sont-elles pas pour une large part la conséquence de multiples conditionnements d’ordre familial, éducatif, religieux, affectif, social, politique, bien davantage que l’expression d’une volonté consciente et délibérée de nuire ? Au pire, sous des dehors de méchanceté volontairement calculée, quelle est la part de responsabilité personnelle ? Alors pourquoi s’acharner sur des êtres qui ont été mus par des réflexes conditionnés plutôt que par une décision éclairée ? Pourquoi leur en vouloir à vie alors même qu’ils ont été et restent eux-mêmes victimes de représentations dont ils sont inconsciemment dépendants ? Mieux vaut sans doute lutter contre ces idéologies plutôt que de condamner ceux qui se sont fait abuser par elles ! Peut-être ouvriront-ils un jour les yeux ! Sans cautionner ce dont ils se sont rendus responsables ni leur cacher combien on a souffert de leur attitude, il peut être important de leur signifier qu’on ne veut plus nourrir à leur égard de ressentiment et qu’on ne les enferme pas dans un jugement définitif. Ne serait-ce pas cela, pardonner, ce mot chargé de tant d’ambiguïté ? Pardonner signifierait alors qu’on donne sans réticence à autrui l’assurance de ne pas l’emprisonner dans l’acte qu’il a commis. Dans certains cas, cette démarche pourra déboucher sur une réconciliation. Encore faudra-t-il que celui qui a commis le mal le reconnaisse, exprime son regret et sollicite le pardon de celui qu’il a offensé. Mais cette réconciliation n’est pas un but auquel il conviendrait d’aboutir coûte que coûte.

Une blessure née du mal qu’on a subi peut-elle se cicatriser et guérir ? L’expérience manifeste que ce n’est pas impossible. Mais pour ce faire, un travail de deuil est nécessaire, plus ou moins long et facile selon les personnes. L’offense qui atteint l’homme dans son identité profonde est ressentie par lui comme une négation de ce qu’il est, de ce à quoi il est profondément attaché, de sa dignité. Le risque est parfois grand pour lui de s’identifier à ce regard extérieur négatif. Pour retrouver équilibre et paix intérieurs, l’être humain est sollicité à s’interroger fondamentalement sur la valeur de son existence. Mise à mal par autrui, que vaut-elle pour lui ? Ne pèse-t-elle pas plus que les jugements portés à tort, les humiliations infligées, la perte de crédit de la part de l’entourage, l’impuissance dans laquelle il se trouve pour faire prévaloir ses droits ? Il est seul à pouvoir répondre à ces questions. C’est sa grandeur. S’il y parvient par un acte de foi en lui-même, il relativisera le mal qu’on a commis à son égard et n’en sera plus perturbé car il aura trouvé en lui-même consistance et affirmation de soi. A l’avenir, il sera moins vulnérable.

Il arrive aussi - curieux paradoxe - qu’une offense subie permette de découvrir en soi des horizons insoupçonnés. Ce peut être le cas d’une injustice qui interdit arbitrairement à un individu de continuer à exercer des responsabilités où il trouvait équilibre et gratification. Frustré d’une de ses raisons essentielles de vivre, il est comme désorienté. Lui qui ne savait pas faire autre chose, qui avait misé son temps et ses énergies sur cette activité passionnante où, à force de travail, il avait acquis compétence et reconnaissance, il est conduit à s’interroger sur ce qui fonde son existence. Amputé d’une part notable de son identité, il est comme sommé de se redéfinir pour survivre. Après un moment possible de flottement, de déséquilibre et de doute, il se met tout de même résolument en recherche d’une reconversion. Quand il trouve un nouveau champ d’investissement, et pas forcément dans la direction où il cherchait spontanément, qu’il s’applique à acquérir dans ce secteur inexploré les compétences nécessaires pour exercer ce travail avec aisance, il découvre avec étonnement qu’il portait en lui des possibilités qui lui étaient inconnues. Il va même jusqu’à ne pas regretter d’avoir été contraint à se reconvertir. Certes l’injustice reste une injustice et elle demeure blâmable et condamnable, mais celui qui l’a subie peut attester - lui seul peut le faire - qu’il a pu en faire le tremplin d’un développement et d’un mûrissement personnel. Heureux bénéfice d’un mal subi !

Dans la vie quotidienne, au milieu de ses proches, les occasions ne manquent pas de se faire mal mutuellement, la plupart du temps inconsciemment. Par manque d’attention et d’écoute, on peut blesser l’autre et on peut être blessé par lui. Quelle meilleure école pour s’entraîner ensemble, après un premier mouvement d’humeur inévitable et libérateur, aux attitudes dont il a été question précédemment : refus de faire la politique de l’autruche, refus de s’installer dans le ressentiment et de rendre la pareille, recours à la parole pour s’expliquer et "mettre les choses à plat", écoute mutuelle de ce que vit l’autre et de ce qui a motivé ses réactions, acceptation de se remettre en cause, acceptation de l’autre tel qu’il est, recherche de ce qui peut aider à éviter ces blessures à l’avenir, en sachant qu’elles sont inévitables. Les chemins du pardon passent-ils par d’autres voies ? Tout cela ne peut se vivre en réalité que dans un climat de confiance avec la volonté partagée de construire un chemin commun dans le respect des différences. Ce chemin de crêtes est étroit, parfois vertigineux mais de ces hauteurs, quels horizons humains inespérés ne découvre-t-on pas en soi et en autrui si l’on consent à s’y aventurer ?

Jacques Musset

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1 juillet 2013 1 01 /07 /juillet /2013 13:37
Jacques Titeca Faute et responsabilité.
Jacques Titeca
LPC n° 22 / 2013

Le problème de la faute et de la responsabilité de la faute habite le monde chrétien depuis ses origines. Paul en effet, lui qui est le véritable fondateur de la religion chrétienne, a jeté les bases de la doctrine de la faute dans son épître aux Corinthiens : "La mort étant venue par un homme, c’est par un homme aussi que vient la résurrection des morts. De même que tous meurent en Adam, tous revivront dans le Christ". Paul assimile ainsi la mort et la résurrection de Jésus à une sorte d’antidote aux malédictions engendrées par la faute originelle d'Adam, faute dont il est entièrement responsable.

Confirmant Paul, Saint Augustin enseigne qu’un Dieu implacable a exposé l’humanité au malheur en raison du seul péché d’Adam. Ce péché va influencer toute la théologie des églises chrétiennes. En…1546, le Concile de Trente en fera un dogme. Calvin ira jusqu’à écrire qu’il est "sans contredit supérieur à tous les dogmes"… Ce dogme précisera que les nouveau-nés portent en eux ce péché aussi longtemps qu’ils n’ont pas été baptisés…

Beaucoup plus proche de nous, il y a cinquante ans à peine, Paul VI a écrit "nous tenons donc […] que le péché originel est transmis avec la nature humaine, par propagation et non par imitation…". Avant lui, Pie XII, dans son encyclique Humani generis de 1950, avait interdit aux fils de l’Eglise d’admettre le polygénisme au nom "des sources de la vérité révélée et des actes du magistère ecclésiastique qui enseignent que le péché originel tire son origine d’un péché vraiment personnel commis par Adam".

La faute et la responsabilité de la faute constituent donc un élément fondamental de la doctrine chrétienne.

Mais comment voit-on aujourd'hui ce problème de la responsabilité humaine devant la faute ?

On parle de la responsabilité d'un être humain par rapport à un évènement quelconque lorsqu'il en est l'auteur incontestable et que deux conditions sont réunies : il a agi en toute liberté (ce qui implique qu’il aurait pu agir autrement) et il a agi en saine connaissance de cause, c'est-à-dire que son jugement n'a pas été altéré par un désordre mental.

Premier problème : qu'est-ce agir en toute liberté ?

Je ne m'attarderai pas ici sur une question préalable soigneusement éludée par notre science contemporaine : dès lors que celle-ci postule que les processus mentaux sont étroitement liés et même conditionnés par l'activité du cerveau, comment concevoir que le complexe électrochimique que constitue le cerveau puisse par lui-même “décider” de passer d'un état ‘A’ à un état ‘B’ plutôt qu'à un état ‘C’ en fonction par exemple d'impératifs éthiques ? Laissons donc là cette question pourtant fondamentale et admettons sur base de l'intuition directe que nous partageons tous que nous disposons, au moins dans certaines circonstances, de cette faculté souveraine de libre décision.

Cette faculté de décider librement est-elle aussi souveraine qu'il n'y paraît ?

Tous les travaux psychologiques contemporains montrent clairement que notre liberté est étroitement conditionnée par divers facteurs tels l'environnement social ou culturel. Le caractère, le raisonnement, les sentiments ou les conceptions éthiques peuvent être modifiés par des variations même minimes du chimisme environnemental ou cérébral dont nous n'avons même pas conscience de l'existence. Des déterminismes que nous ne fléchissons pas nous pénètrent par tous nos pores et modulent jusqu'aux mécanismes les plus intimes de notre vie mentale.

Dans quelle mesure pouvons-nous maîtriser ces éléments, pour autant que nous ayons conscience de leur influence ? Il n'existe aucun moyen d'opérer de telles mesures.

Deuxième problème : qu'est-ce qu'un psychisme sain permettant un jugement sain ?

Il suffit de se pencher sur les récents procès d'assise pour constater qu'il y a souvent plus que des nuances entre les avis des psychiatres consultés, pour autant même que ces avis ne soient pas franchement contradictoires. C'est que, on l'oublie trop facilement en ces temps profondément imprégnés de culture scientifique basée sur la notion d'objectivité, notre activité psychique est subjective, spécifiquement nôtre, ce qui confère à chacun d'entre nous un caractère unique. Nul autre, fut-il psychiatre, ne peut en partager l'intimité. Notre vie mentale, ce que l'on appelle communément notre esprit, est une réalité qui n'a en tant que telle aucun caractère objectif. Le psychiatre ne peut qu'essayer de l'appréhender au travers de la médiation du langage, au travers d'une interprétation des postures, des mimiques…Il ne peut qu'imaginer le vécu mental de son patient. Autant dire que si l'on veut absolument considérer la psychiatrie comme une science, elle ne répond certainement pas aux critères d'une science exacte.

Certains pourraient croire que l'on peut contourner l'obstacle du caractère subjectif de l'activité mentale en se basant sur sa concomitance avec l'activité cérébrale qui, elle, est objective et se prête parfaitement aux investigations de plus en plus sophistiquées des appareillages modernes.

C'est une illusion. Vous pouvez examiner le cerveau de votre chat sous toutes les coutures les plus sophistiquées des techniques modernes, cela ne vous apprendra rien sur comment votre chat vit sa chatitude. Le vécu intérieur de tout être vivant doué de conscience est impénétrable à tout autre.

Troisième problème, d'une autre nature :

lorsqu'un délit a été commis et que l'on en connaît l'unique auteur incontestable qui paraît avoir agi en toute liberté et en saine connaissance de cause, est-il vraiment pour autant le seul ou même le principal responsable ?

Je revois ici le cas de cet adolescent que j'ai bien connu lorsqu'il fut hospitalisé suite à une sinistre affaire. Il était issu d'un quartier dit difficile gangrené par le trafic de drogue et la prostitution. Son intelligence était plutôt médiocre, comme celle de ses parents séparés et alcooliques. Il ne fréquentait plus l'école et courait les rues. Il ne pouvait être que condamné et il le fut au soulagement de son quartier où il se conduisait comme un petit caïd. Mais, j'en ai pris viscéralement conscience dans des affaires de ce genre, la condamnation de tels délinquants ne masque-t-elle pas à bon compte la responsabilité du corps social tout entier, c'est-à- dire la vôtre comme la mienne ?

La responsabilité peut-elle être vraiment uniquement individuelle ?

Ceci dit, revenons sur terre. La vie en société exige qu'il y ait des lois et que le non-respect de ces lois soit sanctionné par des mesures concrètes même si ces mesures s'appuient, à défaut de mieux, sur des éléments fragiles. En terminant ces lignes, il me revient à l'esprit un des plus beaux tableaux des Evangiles, celui où Jésus se retrouve seul face à la femme prise en flagrant délit d'adultère. "Moi non plus, lui dit-il, je ne te condamne pas. Va et désormais ne pèche plus."

Seulement voilà : Jésus n'était pas là pour dire la justice des hommes. Il était là pour être la révélation par excellence de Dieu.

Jacques Titeca

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1 octobre 2010 5 01 /10 /octobre /2010 12:41
Jacques Titeca L'ancien et le nouveau cerveau.
Version neurophysiologique du couple ange gardien-démon
Jacques Titeca
LPC n° 11 / 2010

Alors que je viens de fêter les 50 ans de l'obtention de mon diplôme de docteur en médecine, je me remémore le choc que fut, pour le chrétien plutôt intégriste que j'étais alors, la confrontation avec l'enseignement de la science pendant mes études, puis la découverte de la réalité psychologique de l'homme de par mon métier de neuropsychiatre. Le Monde m'est apparu si différent de ce qui m'avait été enseigné dans mes cours de religion et si différent de ce que racontaient les curés dans leurs homélies, qu'il m'est progressivement devenu de plus en plus difficile d'encore réciter le Credo en réfléchissant à ce que je disais. Ce qui m'avait été enseigné reposait sur des textes fondateurs qui ont été pensés par les Pères de l'Eglise dans le cadre statique du monde antique, et ce cadre est aujourd'hui parfaitement désuet. Nous savons, depuis Darwin et surtout depuis les années 1920 (Einstein et l'équivalence énergie-matière, Lemaître et le Big Bang, Niels Bohr et la Physique quantique), que nous sommes, corps et âme, un élément d'un univers dynamique en évolution globale dans lequel tout se tient. L'Evolution implique le changement et, même en matière religieuse, elle expose inexorablement ce que nous a légué le passé à des exfoliations parfois radicales. Il est évident, par exemple, que les connaissances actuelles en géologie et en paléontologie ne laissent plus aucune place, dans notre vision du passé, pour Adam ou pour le paradis terrestre. Il est de même bien difficile aujourd'hui de suivre Pie XII lorsqu'il affirme dans son encyclique Humani generis de 1950 que "le péché originel tire son origine d'un péché vraiment personnel commis par Adam". Il est tout aussi difficile de suivre Paul VI lorsqu'il écrit en 1968 "nous tenons donc (…) que le péché originel est transmis avec la nature humaine, par propagation et non par imitation… ". En fait, c'est à la notion même de péché que l'évolution des sciences psychologiques et neurophysiologiques nous invite à réfléchir sur de nouvelles bases.

La psychologie de l'Homme est tout à fait déroutante ; ce n'est pas une constatation qui date d'hier. Toutes les époques ont eu leur Mozart, leur Albert Schweitzer, mais aussi leur Hitler. Ce qui m'a le plus interpellé, dès le début de ma carrière de neuropsychiatre, c'est de me trouver en face de gens qui étaient tantôt Schweitzer, tantôt Hitler, qui un jour pouvaient s'impliquer dans d'authentiques manifestations de solidarité transcendant tous les clivages humains habituels, et le lendemain céder à de brusques accès de rejet de l'autre et de violence barbare. Y avait-il là une intervention du "Malin"? Etait-ce le résultat d'un combat indécis entre le démon et l'ange gardien ? Ce que nous savons aujourd'hui du fonctionnement de notre cerveau donne à penser que l'instabilité de notre comportement, sa propension aux manifestations extrêmes pourraient provenir d'un accident de l'Evolution. Le développement du cerveau des Primates a en effet été d'une rapidité extraordinaire. On pourrait parler de précipitation. Rien de tel ne s'était jamais produit auparavant dans l'histoire des espèces. Alors qu'il fallait des millions d'années pour modifier ou développer un organe, quelques centaines de milliers d'années ont suffi au cerveau des Primates pour franchir des étapes considérables et, ce qui est aussi un fait sans précédent dans l'histoire de la nature, mettre à disposition un organe dépassant totalement les besoins adaptatifs immédiats de son bénéficiaire.

Comment s'est constitué notre cerveau ?

Les premières structures nerveuses centrales sont apparues chez les animaux primitifs dans le tronc cérébral, autour de la substance blanche, prolongement de la moelle épinière, sous forme de masses cellulaires entourées par une couche neuronale superficielle appelée "cortex". Ces masses cellulaires traitent les informations venues de l'intérieur (essentiellement des viscères) et de l'extérieur (essentiellement via l'odorat et le goût). Le cortex qui les recouvre est l'élément intégrateur des pulsions de la faim, du sexe, de la fuite, de la lutte, qui font l'essentiel de ce que nous pouvons supposer de la psychologie de ces êtres. Il ne peut produire que des réactions stéréotypées de nature réflexe ou instinctive, mais son développement chez les Reptiles et plus encore chez les Mammifères inférieurs produit des comportements de plus en plus "ingénieux".

Avec les Primates apparaît une discontinuité majeure dans le développement du cerveau des Mammifères. Les structures existantes qui viennent d'être décrites cessent d'évoluer tandis qu'apparaît une nouvelle structure corticale d'architecture beaucoup plus élaborée, le "néocortex" dont la croissance explosive va conduire aux volumineux "hémisphères cérébraux" qui nous caractérisent. Ce "nouveau" cerveau a un mode de fonctionnement tout différent de l'ancien. Son image du monde ne s'alimente plus aux sources des viscères, de l'odorat ou du goût, mais à la vue, à l'ouïe et à la sensibilité de la surface du corps. Ses possibilités d'analyse sont incomparablement plus fines ; ses réactions se diversifient grâce à sa capacité d'aborder et de résoudre des problèmes nouveaux par un apprentissage "intelligent" basé sur la pensée conceptuelle et, chez l'Homme, verbale. C'est ce nouveau cerveau qui abstrait, qui conçoit l'éthique, qui se reconnaît des responsabilités, qui se pose des questions sur sa destinée… Quant à l'"ancien" cerveau, bien que relégué dans la cave du nouvel ensemble, il est toujours bien présent tel qu'il était chez les Mammifères inférieurs et il continue à s'acquitter des mêmes fonctions : traiter la faim, la peur, l'instinct sexuel, la nécessité de fuir ou d'agresser…Les observations anatomo-physiologiques le confirment : il fonctionne toujours chez l'Homme comme il fonctionne chez les animaux. C'est d'ailleurs à son archaïque liaison avec les structures très anciennes du tronc cérébral que nous devons que l'angoisse donne des sueurs froides, que la peur "tord les boyaux", que l'on est rouge de colère, que l'étonnement coupe le souffle, qu'un spectacle choquant donne la nausée…

L'Homme a donc, en quelque sorte, deux cerveaux. L'ancien "pense" de manière émotive et intuitive : il sent. Le nouveau pense de façon rationnelle, abstraite : il sait. Malheureusement, la coordination entre ces deux systèmes est fragile, instable et les contrôles qui devraient stabiliser une hiérarchie bien équilibrée entre savoir et sentir sont alors déficients. On peut comparer cette situation (qui est la nôtre) à un couple formé par un cavalier et son cheval : le cavalier, c'est le néocortex ; le cheval, c'est l'ancien cerveau. Chacun a ses sources d'information, sa perception des choses et sa manière de réagir, mais c'est le cavalier qui, en principe, garde le contrôle de la situation. Mais, les concours hippiques en font la démonstration, le cheval peut échapper au contrôle du cavalier et lui imposer des situations inattendues et dommageables. C'est dans des circonstances de ce type que l'ancien cerveau nous entraîne à commettre des actes que non seulement nous regrettons une fois le pouvoir revenu au néocortex, mais dont nous nous demandons même comment nous avons pu les commettre. On entend si souvent dire par le cavalier "ce n'est pas moi qui ai pu faire des choses pareilles" ou "je n'ai pas pu m'en empêcher". C'est, en effet, le cheval qui en a décidé. Ce n'est donc pas seulement une image que de dire qu'il y a une bête qui sommeille au fond de chacun de nous. Et lorsqu'elle se réveille et échappe au contrôle du néocortex, elle induit des comportements… bestiaux.

Ce n'est pas nous qui avons décidé de notre architecture cérébrale, mais je pense que ce n'est ni outrepasser notre rôle de créature ni offenser Dieu que de chercher à y remédier, ce que nous faisons actuellement par la voie pharmacologique. Je pense en effet que le Dieu de Jésus est un Dieu qui, depuis les origines, s'appuie sur ses créatures pour les faire participer à la Création. L'Evolution qui nous a faits, et qui est la face qui nous est accessible de la Création, attend, en ce domaine comme en beaucoup d'autres, notre participation consciente et responsable à la poursuite de l'aventure qui, selon la belle formule de Teilhard de Chardin, mène le Monde des profondeurs de la matière vers les sommets attendus de l'Esprit.

Jacques Titeca

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