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23 juillet 2016 6 23 /07 /juillet /2016 16:58
L’AUTRE DIEU. La Plainte, la Menace et la Grâce
Marion Muller-Collard

L’auteur

« Dans ce texte mêlant le récit personnel, la méditation et une relecture spirituelle du livre de Job, l’auteur donne à entendre la foi comme une audace.

De son expérience de pasteur en milieu hospitalier, elle retient la plainte existentielle de patients soudain privés des repères d’un Dieu auquel ils croyaient pourtant avoir passé un contrat. Relisant sa propre expérience de la menace au chevet d’un de ses fils gravement malade...

(En page 4 de couverture)

Extraits

LA PLAINTE

Je n’avais rien perdu et je n’étais pas malade, lorsque la Plainte m’entraîna vers les bas-fonds et m’expulsa du cercle des vivants. La plus grande menace de ma vie était passée : l’été où la lumière aurait dû être un été de fête. Le premier été de mon fils au souffle duquel nous avions été suspendus tout au long de l’hiver. De longs mois de respiration –artificielle, de pronostic vital engagé... (p.29) Et l’été de la résurrection de mon fils, je perdis tout et la Plainte me sauta à la gorge (30)

En réalité, la Plainte est autonome – elle brouille les pistes qui pourraient conduire à son nid. Mais l’histoire de Job a quelque chose d’autre à raconter. (31)

Pour moi, il y eut un temps où un Bon Dieu était celui qui aurait empêché les poumons de mon fils de s’obstruer jusqu’à l’asphyxie.

Pour Job un Bon Dieu était celui qui le protégeait d’un enclos, selon les termes d’un contrat que le Satan met à jour dans le prologue au drame de Job. (Jb 1.9-11) (33) ...

Job et moi faisions partie de ceux qui se sont sentis floués.

Il arrive, et parfois à notre insu, que nous ayons des relations contractuelles avec Dieu. Et si le mot « Dieu » est vidé de son sens, nous pouvons le dire autrement : nous avons assurément des relations contractuelles avec la Justice.

... Comme le sont mes nombreuses visites à des malades (elle était aumônière d’hôpital) qui, devant leur vie réduite à une peau de chagrin, formulaient la Plainte en ces termes : « ce n’est pas juste ! ». Et j’opinais.

... j’avais appris, à mon corps défendant, qu’il arrive bien souvent des choses qui ne sont pas justes. Mais je savais l’amertume que produit dans un premier temps cette découverte. (34)

... Je ne pouvais pas reconnaître mon fils à ce point malade, mon fils suspendu au-dessus d’un gouffre qui le rendait inatteignable, hors de ma portée.

Cette réalité-là était incroyable et, à y repenser aujourd’hui, il me vient à l’esprit cette expression : cela n’était pas dans le contrat...

Ce n’est pas dans le contrat, les choses n’étaient pas prévues ainsi, il y a un Bon Dieu, (Madame le Juge). Il n’y a pas de hasard, il y a une justice, c’était écrit, qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu ? ...

Et nous dormons du sommeil du juste, tant que notre réalité, immédiate ne dément pas de façon flagrante ce postulat. Nous dormons du sommeil de ceux qui délèguent à Dieu la vigilance et la responsabilité. A Dieu ou à la Vie, à leur bonne Etoile...

Nous dormons du sommeil confiant de ceux qui croient, comme Job, qu’ils sont protégés d’un enclos. (37-38)

J’ai vu bien des contrats rompus par la maladie...
- Je n’ai jamais fait de mal à personne, gémissait l’homme meurtri.
Ses yeux fouillaient les miens à la recherche d’une explication. (39)

LA MENACE

Ce que Job a perdu, c’est davantage que ses enfants etc.... et jusqu’à sa santé. Ce qu’il a perdu d’essentiel, c’est la sécurité de l’enclos. La Plainte désigne les barrières arrachées, le portail battant au vent. Elle désigne l’impossibilité de reconstruire puisque la Menace n’a pas dit son vrai nom et qu’on ne saurait pas comment la refouler aux marges de l’enclos. (51)...

Job a perdu la confiance en ce Dieu contractuel qui protégeait sa vie.

Ce qu’il fait comprendre – pour comprendre mon vieux frère Job et tous les frères et sœurs qui le suivirent dans la gueule de la Plainte, c’est que le contrat brutalement rompu contenait un trésor dont dépendent tous les autres trésors : l’appétence de la vie et l’appétit des vivants...

Job a perdu jusqu’au désir de vivre.

Telle est la vraie lèpre qui ronge l’âme – celle dont était atteinte ma vieille compagne (une malade de l’hôpital), dont fut atteint Job et dont je fus atteinte. A quoi peut donc servir d’avoir un cœur fonctionnel qui bat dans sa poitrine, lorsqu’on est amputé du système d’idées et de valeurs révélant le sens de notre existence ? Ce système dicte non seulement nos tâches, mais aussi notre enthousiasme, notre goût, notre satisfaction. Il organise nos vies et nous lui confions jusqu’à notre désir et notre volonté. C’est le moteur d’un être qui se brise lorsque s’effondre de ce système. Peu importe que la carcasse soit intacte, l’être est vidé : il ne peut plus avancer...

J’avais perdu l’insouciance – la tranquillité illusoire de qui a élaboré des contrats unilatéraux. (52-53)

Comment survivre à la pleine conscience de la Menace ?

Où trouver le courage d’être, pour reprendre le titre le plus éloquent de Paul Tillich ? ... (54)

(Celui-ci écrit) « Le penchant naturel vers la sécurité, la perfection et la certitude (...), est biologiquement nécessaire, mais il devient un facteur de destruction biologique s’il nous fait éviter tout risque d’insécurité, d’imperfection et d’incertitude. » (55)

Voilà la transition pendant laquelle la Plainte se tient à l’affut : entre l’instant où nous réalisons que la vie ne peut se vivre sans garantie, et celui où nous serons capables de continuer à nous lever le matin sans certitude, ni perfection, ni sécurité absolues. Dans cette transition qui nous fait quitter d’illusoires sentiers balisés, nous avançons à tâtons, vulnérables à la Plainte. Nos « forteresses de certitudes » - selon l’expression de Tillich que le Satan désigne sous le mot « enclos » - n’ont certes pas été bâties « sur le roc de la réalité ». Mais cette irréalité fut si longtemps la nôtre que nous peinons à découvrir autre chose. « Les dangers qui accompagnent le changement, le caractère inconnu des choses qui arrivent, l’obscurité de l’avenir, tout cela contribue à faire de l’homme moyen un défenseur fanatique de l’ordre établi. » (55-56)

La Menace, lorsqu’elle ne conduit pas à la Plainte, mène à la défense. La défense fanatique de l’ordre établi. La défense irrationnelle des systèmes de régulation du mal que nous élaborons à présent hors de tout catéchisme. ...(60)

Si l’on comprend la Plainte comme le dépouillement de toute arme mythologique face à la Menace, on devine aisément en quoi celui qui succombe à la Plainte représente un danger patent pour la communauté humaine. Comment supporter le témoin de notre insécurité lorsque nous dépensons l’essentiel de notre énergie à défendre l’enclos ? Ainsi les trois amis de Job ... qui prennent assez mal que la Plainte de celui-ci émiette sous leurs yeux le système rétributif qui garantissait leur bonheur en échange de leur piété. Ils n’avaient même pas envisagé que cette construction puisse être friable. Et l’on ne peut guère leur en vouloir : à chacun son économie psychique... (61)

Les amis de Job supportent le malheur tant qu’il peut être contenu dans l’enclos. Lorsque gronde la Plainte de Job et qu’elle emporte sur son passage tout système rétributif, tout dogme, toute application religieuse, lorsque Job, dans son cri, rend obsolète toute idée de justice, les amis se braquent... (65)

Pour les amis de Job, qu’il est en train de perdre... Ce qui est inaudible – et que Job pourtant expérimente dans sa chair, c’est qu’il n’y a pas de problème de la souffrance du juste pour la simple raison, peut-être, qu’il n’existe aucun système judiciaire suprême qui garantisse le bien pour le bien et le mal pour le mal ? Et l’irréductible Menace du sort plane, ne nous en déplaise, sur chacune de nos vies... (70)

Il n’y a pas de système, de dogme, de religion, qui puisse abolir, contenir, détourner les conjonctures qui nous menacent perpétuellement d’un coup du sort.

Tout comme le bonheur, le malheur n’est simplement pas juste. Ce n’est pas une attestation du contraire de la justice, mais simplement de son absence. ... Je ne voulais pas suggérer (à un malade dans la Plainte) que sa situation était injuste. Je ne voulais pas suggérer en lui une quelconque cause à cette injustice. Car alors Dieu, après avoir été le bienveillant papa gardien de nos sécurités, serait devenu le grand méchant loup sadique contre qui, à juste titre, Job intente un procès. (74)

C’est dans cet écartelant mouvement de balancier entre un Dieu garant de la justice et un Dieu sadique et arbitraire que Job lance son cri. Il ne se trouve pas un ami pour l’écouter...

Mais Job parle. Il lance sa parole, il crache sa Plainte, il tient à Quelqu’un qu’il ne reconnait plus. Il tient quelque chose en parlant encore, en se débattant, en convoquant ce Dieu inconnu du fond de son malheur... (75)

A un Dieu fonctionnel à qui nous lie un contrat, on n’a pas besoin de parler. A un Dieu qui nous a traînés hors de l’enclos de toutes nos garanties, on doit adresser la parole, lancer de pressantes questions, et l’on brûle d’entendre un mot de sa bouche.

Le cri de Job est son premier acte de foi libre. L’attente urgente que quelque chose de nouveau se crée sur son tas de fumier. La seule attente qu’il puisse s’offrir : l’attente de l’Imprévisible.

C’est alors que l’alternative fermée entre un Dieu Juge et un Dieu pervers ... se fissure et laisse entrevoir un autre Dieu. « Si ce n’est pas lui, qui est-ce donc ? » (Jb 9.24) demandait Job prisonnier de sa relation contractuelle à Dieu. A force de spasmes et de cris, à force d’une parole qui cherche, Job entrevoit enfin un autre Dieu :

« Je sais bien, moi, que mon défenseur est vivant,
que le dernier, il surgira de la poussière.
...
(Jb 19.25-27) (76-77)

Car si nous voulons revenir de la Plainte autrement qu’en « défenseurs fanatiques de l’ordre rétabli », il nous faut le courage de recréer une façon d’être au monde qui intègre l’irréductible Menace... (77)

Intégrer la Menace pour sortir de la plainte et s’acheminer vers une foi qui ne revêt plus les archaïsmes du dogme, mais la majesté de la Grâce. (78)

LA GRACE

La réponse de Dieu à Job transcende toute théologie. Nombreux sont les théologiens déçus qui estiment que Dieu répond à côté. Mais n’est-ce pas précisément pour nous entrainer ailleurs que là où nos questions nous font stagner ?

Elle ne dit rien de ce qu’il faut penser du mal, elle laisse vacante la réponse à cette immense question qui nous obsède non sans raison. Elle n’est pas une explication, encore moins une justification. Elle est la plus belle invitation que j’ai jamais reçue. Cette invitation à revisiter, avec le Créateur, les fondements inébranlables de la Création :

Où étais-tu quand je fondais la terre ?
Dis-le-moi si tu connais l’intelligence.
Qui en fixa les mesures, le sais-tu ?
... et qui en posa la pierre d’angle
tandis que les étoiles du matin chantaient en chœur
et tous les Fils de Dieu criaient hourra ?
(Jb 38.4-7) (85)

Ma prière n’avait plus rien à marchander, car je découvrais que mon désir était d’ores et déjà accompli, et que cet accomplissement ne dépendait pas de la vie ou de la mort de mon fils. Cet accomplissement tenait en sa naissance. (89)

... Job avait posé des conditions, et c’est le Dieu de l’inconditionnel qui lui répond. Il se manifeste à travers une épiphanie sans effets spéciaux, l’épiphanie modeste d’un Dieu qui n’a rien à prouver parce qu’il n’est pas celui que la Plainte accusait. L’épiphanie sans édulcorant qui m’offrit, l’espace de quelques secondes, une Paix profonde au chevet de mon fils. (91)

La réponse de Dieu, si elle est belle, c’est de ne pas déborder du réel, du palpable, du tangible. C’est de ne pas être une espérance eschatologique, mais un jaillissement de vie d’ores et déjà accompli. La logique y est celle du vivant, et le vivant nous invite massivement à acter avec lui la positivité de la vie.

... j’ai entrevu un Autre Dieu qui ne se porte pas garant de ma sécurité, mais de la pugnacité du vivant à laquelle il m’invite à participer. (93)

Je réappris... la réponse de Dieu à Job : s’il n’existe aucun système explicatif du mal, aucun dogme ni grigri qui fassent l’économie de notre vulnérabilité, il existe la solidité des montagnes, la fidélité des paysages, le foisonnement végétal qui redonne fidèlement ses fruits chaque saison. Et nous pouvons appuyer les petits pas de notre marche précaire sur la stabilité du minéral et le renouvellement du vivant. (95)

J’aime ce Dieu de la réponse de Job qui me sort des vaines tentatives religieuses de négocier avec le réel. J’aime cet exercice de débusquer avec lui la Grâce dans ce qui est et ne répond à aucun système, mais au pari originel qu’il est préférable que quelque chose soit plutôt que rien. J’aime travailler à entrer dans l’exigence paradoxale de la Grâce. Exigeante, car elle défait une à une les mailles serrées des calculs qui m’ont longtemps rassurée. Exigeante comme l’Evangile.

Jésus de Nazareth a payé de sa vie d’avoir fait voler en éclats les enclos de religiosité qui contraignaient son Dieu immense à n’être que le pauvre signataire d’un contrat ? Ce Dieu qui lui insufflait le courage d’être, quoi qu’il arrive. (97-8)

Je ne sais pas comment Dieu s’arrange avec mes petits arrangements. Je crois simplement entendre, dans le livre de Job, la supplication muette d’un Dieu qui cherche un homme pour le sauver. Le sauver de la relation contractuelle dans laquelle la religion le ligote si souvent.

En Job, Dieu cherche l’homme qui croit en lui pour rien, comme le dit perfidement le Satan. Et à la fin d’un long chemin, il trouve un homme qui croit en lui pour tout.

... Respire, prends courage, ouvre tes volets. Tant qu’il fait encore jour, travaille aux œuvres de celui qui a créé la vie. (101)

Je sais que mes pires terreurs se réaliseront : un jour je mourrai, et tous mes amours retourneront aussi à la poussière. Mais le Shaddaï veille depuis l’éternité à ce qu’une fin ne soit pas la fin. Je plonge dans une paix exigeante lorsque je peux voir ma mort en face, mon chaos relatif. Savoir que ce qui me menace ne menace pas l’ensemble de la création. (105)

Quoi qu’il m’arrive, il est juste et bon que le monde soit, il est juste et bon que je participe, de façon tout à fait éphémère, à quelque chose de plus grand que moi. Et que ma marche fragile prenne appui sur la solidité des montagnes qui me survivront longtemps encore. (107)

Majesté de la Création, créativité intarissable du Créateur. Ce Dieu que je renonce à emprisonner dans mes théologies. Et je lui rends grâce aujourd’hui d’avoir ouvert à tous les vents l’enclos de ma vie – de m’avoir fait prendre le risque de vivre. (fin. p.110)

Une citation hors contexte : La position intellectuelle la plus honnête, quant à la question de l’existence de Dieu, est assurément celle de l’agnostique. Celui qui admet sur un si vaste sujet, ne pas avoir la connaissance. Le croyant et l’athée partagent l’effronterie de faire un pari. Chaque pari est valable car, s’il est autorisé de ne pas croire, il demeure également autorisé de croire. Le croyant croit positivement, l’athée croit négativement, l’agnostique ne croit pas : il voudrait savoir – et il se heurte à un domaine qui ne relève pas de la connaissance. Au sens, du moins, d’une connaissance admissible par tous. J’ai fini par me définir comme agnostique. Je ne veux pas dire que je ne crois pas en Dieu. Je crois en Dieu depuis ma plus tendre enfance ... ... Pourquoi alors me définir comme agnostique ? Parce que je crois en Dieu, mais je sonde chaque jour un peu plus à quel point je n’ai pas la connaissance de ce Dieu en qui je crois. .. (43-45)

Edouard Mairlot mairlotedouard@gmail.com

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24 octobre 2015 6 24 /10 /octobre /2015 10:25
Gerda Compère À propos du livre de Jean-François Bouthors : "Délivrez-nous de 'Dieu' !"
Gerda Compère
LPC n° 31 / 2015
Délivrez-nous de 'Dieu' ! Délivrez-nous de "Dieu" : De qui donc nous parle la Bible ?
Jean-François Bouthors et Christoph Theobald

Le nom "Dieu", mot par lequel nous parlons de notre foi, jadis une évidence, est aujourd'hui à lui seul un problème, un malentendu dévastateur. Dans ce livre au titre provocateur, l'auteur tente de nous en délivrer par un parcours biblique autour de la question (sous-titre du livre) "De qui donc nous parle la Bible ?"

Il dit avoir appris très jeune de son arrière-grand-mère catholique le chemin qu'elle-même avait fait depuis certaines superstitions religieuses jusqu'à la foi raisonnable qui était la sienne et que "la question de comprendre ce qu'il croyait l'a habité d'aussi longtemps qu'il s'en souvienne".

Sa méfiance de l'usage inconsidéré que l'on fait du mot "Dieu" lui a fait aimer dans le judaïsme le refus radical de l'idolâtrie. Chaque fois que nous usons de ce mot, nous trahissons ce qu'il recouvre.

Ce que Jean-François Bouthors a reçu de la foi – car il se dit profondément croyant – c'est un mode de présence au monde, "un style" (mot emprunté à Christoph Théobald qui préface l'ouvrage), une posture qui permet de prendre à bras le corps notre monde pour en partager la responsabilité par un usage vrai et juste de la parole qui fait de nous des sujets à l'image du "Je Suis" révélé à Moïse.

Ce livre, il l'a écrit à la demande d'un groupe rencontré lors du triduum pascal qu'il animait à l'abbaye de Boscodon, à partir de la question "Que pouvons-nous dire, raisonnablement, de ce que nous croyons et qui nous fait vivre ? ".

Au fil des sept chapitres, Jean-François Bouthors chemine avec la parole biblique ; les différentes nominations de l'indicible (YHWH, Elohïm, Adonai, …) dans les couches rédactionnelles successives disent l'évolution de la conscience spirituelle d'Israël, marquée au départ par le polythéisme pour aboutir à l'oxymore d'un pluriel (Elohïm) pour dire l'Un (Dt 6, 4).

La lecture qu'il fait de l'épisode du buisson ardent est passionnante : elle confirme l'intuition de nombreux mystiques que ce que nous nommons "Dieu" rejoint le plus intime de nous-mêmes, la voix qui parle au cœur lorsque nous tentons de discerner ce qui nous fait vivre. Dieu serait le nom de la parole qui parle en nous, parole qui tient dans le prologue du quatrième évangile (Jn 1,1-4) le rôle créateur d'Elohim dans le premier récit de la Genèse (Gn 1,1). Le chapitre 2 développe cette hypothèse pour aboutir à l'affirmation soulignée par l'auteur que l'acte créateur est le fait de dire.

C'est la parole qui va se manifester comme "dieu" et se faire connaître comme l'irruption d'une transcendance dans ce qui advient. Cette parole qui a surgi en même temps que l'humain reste une énigme ; elle dit "Je suis" en tout humain en marche vers la plénitude de son être. Pour que la parole se manifeste, il faut qu'elle soit portée par des humains : la transcendance s'exprime dans l'immanence. L'auteur met en garde contre un usage abusif de l'expression "parole de Dieu". Nous assistons au renversement de la conception traditionnelle qui fait de la parole un attribut de Dieu, alors que c'est l'inverse : "Dieu est un attribut de la parole" (p. 40, souligné par l'auteur).

Les chapitres suivants retracent les tribulations de cette parole dans l'histoire du peuple à qui elle a été confiée. C'est le récit des infidélités du peuple "élu", des crises qui en résultent et comment, en faisant l'expérience de son mauvais usage de la Torah – les dix paroles – il en approfondit l'écoute et la connaissance grâce aux prophètes.

Le livre se clôture par l'évocation de Jésus, la parole faite chair, entièrement livrée aux hommes et qui fait la lumière sur le mauvais traitement infligé à ceux qui la portent, les prophètes et Jésus. C'est la prise de conscience d'avoir détourné cette parole de vie pour en faire un instrument de mort qui lui permet de rejaillir comme le désir le plus profond qui nous habite et nous remet en marche vers une vie libérée de la peur.

J'espère vous avoir donné l'envie de redécouvrir, grâce à J.F Bouthors, l'extraordinaire héritage transmis par la tradition biblique. Son travail fait jaillir du texte biblique la puissance vitale qu'il contient, en le dégageant de la gangue des interprétations convenues qui le décrédibilisent ou le rendent insignifiant. La parole a pour seule finalité de libérer celui qui l'entend, de le faire vivre et accéder à sa propre parole comme une nouvelle naissance.

Bonne lecture !

Gerda Compère

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17 octobre 2015 6 17 /10 /octobre /2015 10:17
Jacques Musset À propos du livre de John Shelby Spong : "Né d'une femme. Conception et naissance de Jésus dans les Évangiles"
Jacques Musset
LPC n° 31 / 2015
Né d une femme. Conception et naissance de Jésus dans les évangiles Né d une femme. Conception et naissance de Jésus dans les évangiles
John Shelby SPONG

"Libre Pensée Chrétienne" a recommandé, il y a un an, le livre "Jésus pour le 21ème siècle" de John Shelby Spong, ancien évêque anglican des USA, traduit en français en décembre 2013 aux éditions Karthala. C'était un événement dans la mesure où un responsable d'Eglise revisitait l'événement Jésus à la lumière des dernières recherches exégétiques, trop souvent mises sous le boisseau par les autorités ecclésiastiques par peur de déroger à la doctrine officielle. Les mêmes éditions viennent d'éditer en français un second livre du même auteur : "Né d'une femme, conception et naissance de Jésus dans les évangiles" (paru en anglais 1992).

L'ouvrage est une étude de deux passages qui ouvrent les évangiles de Matthieu et de Luc (datant de 85-90 de notre ère) et qui n'ont pas d'équivalent dans ceux de Marc et de Jean. On les appelle "les évangiles de l'enfance", car ils mettent en scène, l'un et l'autre d'une façon d'ailleurs fort différente et parfois contradictoire, la conception, la naissance et l'enfance de Jésus. Ils sont fort connus : on les lit dans les églises au temps de Noël et sont à l'origine des crèches. Longtemps, on a lu ces textes comme des récits historiques, racontant l'histoire merveilleuse du petit Jésus. Ainsi a-t-on pris au pied de la lettre les histoires de la conception virginale de Jésus par Marie sans intervention masculine, l'embarras de Joseph, le fiancé de Marie, éclairé miraculeusement par un ange, la naissance de Jésus dans une étable à Bethléem, le chant des anges dans le ciel, la visite des bergers à la crèche, celle des mages venus du lointain orient avec leurs présents, le massacre des enfants juifs de Bethléem par Hérode, la fuite de Jésus avec Marie et Joseph en Egypte, le retour d'Egypte, l'établissement à Nazareth, la leçon magistrale de Jésus adolescent aux docteurs du Temple de Jérusalem. Nombreux sont encore ceux qui lisent ces textes de cette manière alors que les recherches exégétiques ont montré depuis des dizaines d'années que leur vérité n'est pas d'ordre historique mais symbolique, au sens où sous une présentation littéraire empruntée à la Bible, ces récits sont en réalité des professions de foi sur le Jésus des premières communautés chrétiennes.

A partir d'un travail d'exégèse sérieux et tout à fait accessible de ces évangiles de l'enfance en Matthieu et Luc, John Spong en fait pas à pas la démonstration convaincante, inspiré entre autres par deux exégètes américains de renom : le catholique Raymond E. Brown et la protestante Jane Schaberg. Il expose en détail dans quels buts et contextes les auteurs évangéliques ont écrit, chacun dans une perspective singulière en fonction de leurs destinataires. Il démonte les moyens littéraires qu'ils ont employés et qui reprennent des méthodes d'interprétation courantes dans la Bible et le judaïsme. Avec les moyens d'expression qu'ils avaient à leur disposition issus de leur tradition, nos deux évangélistes ont ainsi construit en tête de leur évangile un résumé de la foi en Jésus que professait leur communauté, non pas en forme de credo comme on le fit plus tard, mais en forme de récit. Dans sa démonstration passionnante, y compris en référence à la littérature non-biblique du 1er siècle, John Spong met donc à la portée de ses lecteurs les résultats des études des spécialistes. Pourtant, si bénéfique que soit son apport, ce n'est pas en cela qu'il est le plus neuf.

Là où gît son originalité, c'est qu'en tant que prêtre puis évêque assumant des postes officiels de responsabilité, il ne craint pas de dénoncer la manière fondamentaliste dont on continue à lire les évangiles de l'enfance dans les Eglises (y compris l'anglicane) comme s'il s'agissait de récits historiques. Pour lui, c'est maltraiter les textes que de leur faire dire ce qu'ils ne disent pas et plus encore c'est une infidélité notoire au message des évangélistes et par-delà à Jésus lui-même. C'est un manque d'honnêteté de vouloir y trouver les affirmations dogmatiques qui seront élaborées plus tard sur l'identité de Jésus. Ces dogmes outrepassent de beaucoup le message symbolique énoncé dans les textes. John Spong plaide donc pour une lecture dégagée du surmoi dogmatique qui colle à la peau de beaucoup de chrétiens et de responsables d'Eglise. Sinon, en procédant ainsi, on désincarne et on déshumanise Jésus et Marie et on donne de Dieu une représentation interventionniste et déresponsabilisante inacceptable pour des hommes et des femmes de la modernité.

Spong décrit fort bien la dérive qui est survenue très vite à partir du second siècle (et peut-être même à la fin du premier) concernant les identités données à Jésus et à Marie et forgées de toutes pièces à partir des interprétations erronées des évangiles de l'enfance. La désincarnation et la déshumanisation de Jésus et de Marie ont commencé dans le cadre de la culture grecque où s'est pensé le christianisme des premiers siècles. Jésus de Nazareth est devenu un être divin au détriment de son humanité semblable à la nôtre, possédant toutes les prérogatives de la divinité, la toute puissance et l'omniscience. De Marie, parce que mère du Fils unique de Dieu, on a fait la femme par excellence, choisie de toute éternité pour enfanter le sauveur, protégée de tout péché, immaculée dans sa conception, indemne de toute relation sexuelle, concevant directement de Dieu, obéissante en tout à Dieu sans comprendre, fidèle disciple de son Fils divin et au bout du compte échappant à la mort et déjà ressuscitée aux côtés de son Fils. Rien que cela ! Marie est devenue le modèle chrétien de toutes les femmes, de toutes les mères, de toutes les épouses soumises à leurs maris, et même de tous les prêtres, religieux et religieuses célibataires.

John Song fait remarquer que n'est aucunement compromise l'œuvre libératrice de Jésus conçu et né comme tous les autres humains et donc appartenant sans privilège aucun à la condition humaine. Au contraire, cela l'enracine pleinement dans l'histoire et le destin des hommes et des femmes, sans que soit altérée sa relation unique avec son Dieu.

Dans la seconde partie de son ouvrage, notre auteur montre comment durant deux millénaires les responsables de l'Eglise ont accentué, à partir d'une lecture faussée des évangiles de l'enfance, les identités hors normes humaines de Jésus et de Marie. Celle-ci est devenue la femme idéale sexuellement pure, inférieure à l'homme, soumise à lui, n'étant pas destinée (par Dieu) à exercer les mêmes responsabilités que lui, se réalisant avant tout dans son rôle de mère si elle se marie (l'exercice de la sexualité étant orienté d'abord à la procréation et donc à la venue au monde de nombreux petits chrétiens) et mieux encore dans une vocation de vierge consacrée. Parmi les figures qui ont particulièrement contribué à dévaloriser la sexualité et à en donner une image dénaturée, il y a le "grand" St Augustin (335-430 de notre ère), l'inventeur du "péché originel" ! Cette doctrine est expressément réaffirmée dans le catéchisme officiel de l'Eglise catholique, promulgué par Jean-Paul II en 1997. Ainsi, les consciences chrétiennes imprégnées pendant seize siècles par la pensée de St Augustin ne sont pas encore toutes délivrées de ce surmoi accablant.

Le mérite du livre de John Spong " Né d'une femme" est, comme celui de ses autres ouvrages, de "faire le ménage" dans l'héritage issu du message évangélique – ici les évangiles de l'enfance –, et de s'autoriser à remettre en cause les tabous dogmatiques, vérités considérées comme divines par leurs partisans et soi-disant contenues dans les textes évangéliques. L'ouvrage aidera nombre d'hommes et de femmes de notre temps, chrétiens ou non, à comprendre comment, à partir de lectures erronées des évangiles, on en est venu à diviniser Jésus et désincarner Marie et quelles sont les raisons pour lesquelles dans la longue tradition chrétienne, sur la base de ces représentations,on a méprisé le corps, mésestimé la sexualité et infériorisé les femmes. Lire ainsi les évangiles offre des antidotes à la doctrine toujours actuelle de certaines Eglises, dont la catholique, qui entretient, en dépit de quelques remises en cause, des conceptions erronées de la sexualité et de la femme.

Jacques Musset

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10 octobre 2015 6 10 /10 /octobre /2015 09:42
Alain Dupuis À propos du livre d'André Myre : "Saintes Ecritures? Pas si simple" (1)
Alain Dupuis
LPC n° 31 / 2015
Crois-tu ça ? : Un commentaire contemporain de l'Evangile de Jean Crois-tu ça ? : Un commentaire contemporain de l'Evangile de Jean
André Myre

Voici notre monde de nouveau secoué par le déchaînement de violences justifiées par la lecture, au "premier degré", d'une "écriture" ancienne réputée "dictée" par Dieu. Intemporelle donc et porteuse d'une vérité absolue, universelle et au-dessus de toute vérité ou loi humaine.

En témoignent ces images d'époques où l'on représentait Mahomet recevant le Coran directement de l'ange Gabriel, mais aussi Moïse recevant les "tables de la Loi" gravées du doigt-même de Dieu, dans les nuées orageuses du Sinaï… et nos quatre (supposés) évangélistes écrivant, sous la dictée même de l'Esprit-Saint, des "évangiles" promus depuis "Parole de Dieu" dans leur usage liturgique… et dogmatique.

Ce coup de tonnerre du fanatisme dans le ciel presque bleu de notre Occident ne nous renvoie-t-il pas comme en miroir l'image grimaçante de ce que fut notre chrétienté, déchirée par les mêmes querelles internes et animée par la même violence brutale au nom d'une "révélation" divine ? Tous les fanatismes ne découlent-ils pas logiquement de la "croyance" en une "révélation" divine soi-disant contenue, verset par verset, dans des "Écritures saintes" ? Et pour tous, la question urgente n'est-elle pas : comment lire intelligemment et utilement, aujourd'hui, nos vieux textes fondateurs ? Et comprendre qu'ils témoignent de ce que croyaient leurs auteurs et leurs communautés, en un temps donné, et non de ce qu'il faut croire pour l'éternité !

ACCEPTER UNE APPROCHE HISTORIQUE DE NOS TEXTES FONDATEURS…

C'est à cette démarche complexe et ardue qu'André Myre nous invite à propos du 4ème évangile, dit "de Jean". Ce travail a le mérite de ne pas lésiner sur les moyens : nouvelle traduction intégrale des chapitres concernés, étude exégétique verset par verset et commentaires vivants, passionnés, personnels, voire quelque peu "militants". Une démarche courageuse et nécessaire… aux résultats déstabilisants !

Un livre dans le livre : le "livre des signes".

André Myre, dans son livre "Crois-tu ça ?" (2) , choisit de limiter son étude aux 12 premiers chapitres de cet évangile. 11 chapitres, avec le "prologue" (ajouté par le rédacteur final) et la courte conclusion, supposée (en partie) primitive : Jn 20,30-31 : "Jésus accomplit en présence de ses disciples encore bien d'autres signes qui ne sont pas relatés dans ce livre. Ceux-là l'ont été pour que vous croyiez (…) et qu'en croyant, vous ayez la vie (…)". Ils constituent, selon lui, un ensemble significatif de la pensée originale (et peut-être originelle) de cet évangile.

Les spécialistes actuels sont globalement d'accord pour considérer les chapitres 1 à 12 de cet évangile comme un ensemble rédactionnel original, témoignant de la compréhension particulière que la "communauté johannique" (3) contemporaine d'une première rédaction, avait de la vie, du témoignage et de la "fonction" de Jésus de Nazareth. Les autres chapitres, plus tardifs, furent composés au fil des ans, dans la même communauté, pour répondre à d'autres besoins, dans d'autres circonstances.

Mais pourquoi le prologue ?

En effet, cette première partie du 1er chapitre, appelée "les prologues" dans nos bibles, fut probablement rédigée en dernier lieu, seulement dans les années 100. Pourquoi André Myre l'incorpore-t-il à son travail alors qu'il fait l'impasse sur 9 autres chapitres, dont certains sont de la même époque ?

C'est que, selon lui, le "rédacteur final" aurait tenu, par ce "chapeau", à fournir une grille de lecture, le fil rouge d'un ensemble qui, entre temps, n'avait cessé d'être complété, remanié, infléchi au fil des décennies écoulées.

Selon Myre, contrairement aux apparences et à l'usage doctrinal qu'on en fait plus tard, "Le prologue n'annonce pas un salut auquel il faudrait croire. Il ne demande pas l'acceptation d'un système de foi développant l'incarnation du Verbe de Dieu. Il propose une lecture de l'existence humaine, laquelle se vit nécessairement dans le contexte d'une lutte entre lumière et ténèbres, entre vie et mort, entre sens et non-sens (…) les ténèbres refusant toujours la lumière, l'humanité refusant toujours la vie" (P.144) Le travail de Myre consistera précisément à montrer que le "fil rouge" de cet évangile est là : le choix entre ténèbres et lumière, sens et non-sens, mort déjà en marche ou chemin vers une "vie pour toujours".

Un "mille-feuille" rédactionnel étagé sur quelques 70 années…

Tous nos textes "sacrés", longtemps considérés comme "tombés du ciel", ont une longue, incertaine et complexe histoire rédactionnelle. Ils ont tous été écrits dans un groupe donné, en lien avec son histoire, ses espoirs, ses croyances et les crises traversées.

Ici, on admet généralement que tout est parti d'un groupe restreint et marginal de "partisans" de Jésus rassemblés autour d'un personnage, le disciple bien-aimé, dans la Palestine de la fin des années 30.

André Myre reprend l'hypothèse que ce "partisan" (disciple), peut-être d'origine judéenne, d'abord disciple de Jean-le-Baptiste, aurait parfaitement connu Jésus et été très proche de lui, sans pourtant faire partie du groupe des 12. Il a, nous dit-il, "compris Jésus de l'intérieur et a une vision originale de la foi chrétienne. Tout en connaissant le messianisme élaboré par les scribes chrétiens de Jérusalem, il tient un autre discours qu'eux sur la fonction du Jésus de l'histoire et celui de la foi". (P. 22)

Ce groupe, à l'approche des tensions et des drames des années 70, aurait quitté la Judée pour la Samarie, puis la Galilée, et enfin la Syrie.

C'est au cours de cette migration que cet homme, qui n'est sans doute ni un lettré, ni un "scribe", rencontre celui que Myre appelle "l'évangéliste".

L'évangéliste : "Le témoin de Jésus rencontre un penseur qui va couler le visage de Jésus que lui révèle le partisan dans un moule tout à fait original. C'est lui qui, autour des années 80, développa, avec son groupe de scribes, le fameux langage johannique" (P. 23) nous dit Myre. Langage reconnu par les spécialistes comme un "contre-langage pour une contre-société". Le ton est donné !

Ce premier travail rédactionnel a lieu au travers de crises : révoltes juives, chute de Jérusalem, destruction du Temple, tensions de plus en plus vives entre la communauté du "partisan par excellence" (le "disciple bien-aimé") et les autres communautés chrétiennes, expulsion des partisans de Jésus du judaïsme rabbinique naissant. Mort du "Partisan" et enfin, pressions croissantes de la grande Église pour l'uniformisation des pratiques et des "professions de foi" de toutes les communautés. "L'identité de la communauté fondée sur le témoignage du partisan est donc menacée tant par le judaïsme que par le christianisme"… (P.24)

Entre 70 et 90, l'évangéliste n'a donc pas écrit d'une seule traite, mais rédigé, complété, remanié, au gré des crises et des circonstances, dans l'état d'esprit d'un texte évolutif qui "devait rester inachevé". (p.25)

C'est ce premier travail rédactionnel qu'André Myre s'efforce, tout au long de son ouvrage, de distinguer de tous les ajouts ultérieurs, en les matérialisant par une typographie particulière et en en soulignant leur fréquente "dissonance" doctrinale avec la pensée de l'"évangéliste". Ces autres intervenants, qui sont-ils ?

  • Un rédacteur final qui, dans les années 90-100, met une dernière main à l'ouvrage. On lui doit sans doute le "prologue" et le chapitre 21 qui "consacre la responsabilité de l'église de Rome (rôle de Simon-Pierre) sur l'ensemble du christianisme. À noter, cependant, qu' "il fallut attendre un bon siècle avant que la grande Église commençât à citer l'évangile "selon Jean" comme elle le faisait pour les autres". (Fin du 2ème siècle)
  • Le parenthèsiste qui émaille le texte d'explications, genre "notes" de bas de page, pour les lecteurs et auditeurs syriens désormais totalement ignorants des usages juifs de Palestine.
  • Le rénovateur qui remanie, déplace des passages, introduit de nouveaux textes rédigés dans le groupe.
  • Et enfin, le catholique, ainsi désigné pour son interventionnisme fréquent, visant toujours à "aligner la pensée de l'évangéliste sur celle de la grande Église (en particulier) dans son utilisation du langage sur la résurrection, reportée dans le futur, parallèlement à celui de l'évangéliste sur la vie présente et permanente". (P.26)

On est donc loin de la fiction de l' "inspiré" unique écrivant sous la dictée de Dieu !…

"QUI PARLE DANS L'ÉVANGILE DE JEAN ?" (P. 29-31)

En effet, contrairement à celui des synoptiques, le Jésus de cet évangile est extrêmement bavard. On y recense des pages et des pages de dialogues, de controverses et de discours, dans lesquels Jésus s'exprime abondamment à la première personne : "Je suis"…, "Je fais", "Je ferai"…

Pour Myre, aucun doute : c'est l'évangéliste qui fait tant parler "son" Jésus et de cette manière "pour exprimer le sens qu' (il) reconnaît à Jésus, beaucoup plus qu'une représentation du langage même de ce dernier". (p.30) "Certes, l'évangéliste vit dans un autre monde (que Jésus), une autre culture, il utilise un autre langage, mais pour le fond, c'est le portrait de Jésus qu'il trace. Il le fait revivre, lui, le fait parler, lui (…), il connaissait assez bien son sujet pour lui faire exprimer la ligne de fond de ses choix". Selon Myre, par conséquent "Sous le "je" de l'évangéliste, il y a donc la personnalité de Jésus". (P. 31) Mais il s'efforce de montrer, chaque fois que nécessaire, que les autres intervenants ont agi de même… ce qui a pour résultat final de brouiller passablement, pour nous, 2000 ans plus tard, le message de ce Jésus-là !

On sait au moins gré à André Myre d'affirmer clairement et de mettre en évidence ce qui est tacitement admis depuis longtemps : que l'immense majorité des propos attribués à Jésus dans cet évangile ne sont pas de lui, mais de l'évangéliste ou des rédacteurs successifs, afin d'exposer, les uns et les autres, leur vision propre de Jésus ! Ce qui, bien sûr, ne peut que nous conduire à modifier sérieusement notre manière de lire un "évangile" !

En tout cas, le Jésus de l'évangéliste nous est clairement présenté comme parfaitement conscient d'être, par ses signes et ses propos, l'expression "authentique" du "Dire de Dieu" à l'œuvre en ce monde.

C'est l'évangile de la Parole, parole en acte, qui éclaire et rouvre un chemin de Vie. En suivant André Myre pas à pas à travers le "livre des signes", nous découvrons un Jésus conscient d'accomplir ce chemin de vie, envers et contre toutes les embûches naturelles de l'existence humaine. Mais surtout, envers et contre toutes les résistances et les oppositions du "système" social et culturel, économico-politico-religieux et de ses agents (symbolisés ici par les Judéens, le Temple, les prêtres, les scribes et les "séparés", pharisiens). Aveuglés eux-mêmes, morts eux-mêmes, ils enferment les autres dans leur mécanique mortifère. À ce point mortifère que, de controverses en altercations et en accusations de "blasphème", la mise à mort du porteur de cette "Parole" de vie leur paraît urgente !

"CROIS-TU ÇA ?"

En choisissant de faire de cette question de Jésus à Marthe (lors de l'épisode connu comme la "résurrection de Lazare") le titre de son livre, André Myre nous dit clairement ceci : c'est dans cette question que se tient la clé de compréhension de cet évangile. Et c'est aussi là que la "foi" de la communauté johannique diverge sérieusement de celle des autres communautés.

André Myre choisit d'appeler cet épisode (Jn 11, 1-57) la "manifestation" de Lazare. Pourquoi ? Parce que, pour l'évangéliste, "Jésus ne fait pas circuler à nouveau la vie dans un homme mort, il manifeste que la vie était toujours là, malgré la mort" chez la "personne" entière de Lazare qui répond toujours à son nom (P 438).

Et pour Myre, on a, dans les versets 23 à 26 du ch. 11, un des exemples où le "catholique", au verset 24, introduit la "foi" de la grande Église en "la résurrection des morts au dernier jour", tandis que la foi de l'évangéliste et de sa communauté s'exprime aux versets 25 et 26 : "Qui a confiance en moi vivra, même une fois mort. Et quiconque vit en me faisant confiance ne mourra jamais. Crois-tu ça ? (Traduction Myre)

Et d'ajouter : "Le ça de la question étant que la vraie vie ne se perd pas malgré la terrible réalité de la mort". (P.439)

Un évangile de la Vie, sans "sacrifice rédempteur", sans résurrection des morts, sans "jugement dernier ".

On retrouve ici la thématique du "prologue" : (Jn 1, 11-12) "Il est venu chez lui, mais les siens ne l'ont pas accueilli. Ceux qui l'ont reçu, il leur a donné le pouvoir d'arriver enfants de Dieu, ceux qui lui font nommément confiance, ceux qui ne sont pas nés des sangs des femmes, ni du désir charnel, ni d'un désir de mâle, mais de Dieu". (Traduction Myre)

Le jugement, c'est, ici et maintenant, dans le choix, dans l'accueil fait, ou non, à Jésus, à sa lumière, à ce (ou Celui) qu'il révèle, et à la Vie sans fin qui va avec… ou la mort, déjà là. Deux exemples, parmi les "rencontres" et les "signes" de Jésus :

  • Avec Nicodème (P.189 à 195) on a, selon André Myre, l'exemple d'un notable "du système", un "séparé", qui se meut dans l'obscurité (visite nocturne), qui refuse à priori Jésus (en l'appelant ironiquement "Rabbi", sachant bien qu'il n'a aucun titre officiel). Il n'a pas le beau rôle : voici que l'illettré galiléen lui parle, avec toute l'autorité de son expérience spirituelle, de la nécessité de "naître d'en haut" (voir prologue, 1,11-12) pour accéder au "régime de Dieu". Le "rabbi" officiel n'y comprend rien ! Alors, le Jésus de l'évangéliste le renvoie à ses chères études : "Toi qui est Maître en Israël, tu ne connais pas cela ? ". Sous entendu : c'est à la portée de n'importe quel être humain un peu éveillé spirituellement…
    « À travers Nicodème, c'est toute la classe dirigeante en Israël qui est ainsi déconsidérée » nous dit André Myre… Et Nicodème retourne à sa nuit…
  • Avec la Samaritaine (P.224 à 240), selon Myre, c'est "la rencontre qui prendra le contre-pied de l'entretien avec Nicodème : contraste de nuit – de jour, homme – femme, Israélite – Samaritaine, refus – accueil. On passe des ténèbres au plein jour. De l'homme du Système à la femme", victime de tout le "système", religieux, politique et moral : "une femme, membre d'une nation méprisée, mal vue des siens eux-mêmes." Au centre de cet épisode, trois points-clés de la "foi" johannique :
    Tout basculerait pour elle "si la Samaritaine savait ce que Dieu donne et si elle connaissait son interlocuteur, c'est elle qui aurait demandé de l'eau, mais pas n'importe quelle eau, de l'eau "vivante". (Traduction Myre). Et le Jésus de l'évangéliste de s'expliquer : "Qui boira de l'eau que moi je lui donnerai n'aura plus jamais soif. A l'intérieur de lui, l'eau que je lui donnerai deviendra une source d'eau d'où jaillira une vie pour toujours" (Jn 4, 14 - traduction Myre).
    Et, contrairement à Nicodème renvoyé à sa nuit, la Samaritaine, chamboulée, éclairée intérieurement, désireuse de ce qui faisait ainsi irruption dans sa vie (l'eau vive), entre dans une nouvelle vie, où elle entraîne son entourage !

"Occasion aussi, pour l'évangéliste, selon Myre, de parler du présent de sa communauté : C'est la fin des lieux de culte… Dieu n'est pas plus ici qu'ailleurs. Comme c'est maintenant le cas, ceux et celles qui prennent Dieu au sérieux, les "pratiquants authentiques", rendent leur culte au "Parent (Père)" dans l'authenticité du souffle (Jn 4,22-24). C'est une des manifestations de la présence de la "source d'eau d'où jaillira une vie pour toujours" dont parlait le verset 14. Les façons de rendre un culte à Dieu surgissent en bouillonnant de l'intériorité des humains. Finis les lieux de culte, finis les prescriptions et rites cultuels. Finis les gérants du sacré, seuls habilités à s'approcher de Dieu. Une nouvelle façon d'entrer en relation avec Dieu a commencé". (P.231)

EST-CE SI SIMPLE ?

Les autres évangiles qui nous sont parvenus sont, chacun à sa façon, une tentative d'interprétation, à posteriori, de la trace laissée, en Palestine, par un certain Jésus de Nazareth dont on a retenu qu'il enseignait, qu'il guérissait, qu'il interpellait les autorités, civiles et religieuses, et que, finalement, il fut condamné et exécuté sur ordre politique, mais à la demande des autorités religieuses. Chaque évangéliste, avec la culture de sa communauté et du temps et du lieu où il écrivait, a tenté de rattacher le personnage de Jésus aux conceptions de Dieu et du "religieux" qui était à sa disposition : les Écritures juives, le nouveau Moïse, le nouveau David, le Messie-roi, le Fils de Dieu, le Serviteur souffrant, l'agneau pascal, le Fils de L'homme attendu sur les nuées du ciel pour le jugement etc., etc.

Cet évangile n'échappe pas à cet aspect incontournable de tout texte remontant à une antiquité lointaine où les "croyances" les plus diverses, plus que les "savoirs", alimentaient la vision qu'on avait du monde.

Les tentatives d'éclaircissement d'André Myre concernant, chez l'évangéliste, le lien existant entre Jésus et le "Dire" de Dieu, le "Fils" (de Dieu), l' "Humain" (Fils de l'homme), en visite tous les trois ensemble sur notre terre, pour finalement remonter d'où ils étaient venus, risquent fort d'en laisser plus d'un perplexe ! (P.456-463)

Mais, en fait, pour Myre, l'enjeu d'aujourd'hui n'est pas vraiment de nous y retrouver parmi toutes les "entités" divines mythologiques auxquelles le Jésus des synoptiques, ou celui du 4ème évangile, est associé. Cette vision du ciel et du divin n'est décidément plus la nôtre. L'enjeu n'est-il pas, plutôt, d'entendre ce qui, dans ces récits anciens, se dit des hommes de tous les temps : leurs souffrances, leurs errements, mais aussi leurs aspirations, leurs étonnantes capacités ? Et cette mystérieuse source, ce "don" intérieur offert, qui peut illuminer, réorienter et déployer la vie en chacun, en chacune, en tout temps et tout lieu ?

UN TRAITÉ DE CHRISTOLÂTRIE ? ou UNE EXHORTATION À CHOISIR LA VIE ?

André Myre insiste beaucoup tout au long de cette scrupuleuse étude du foisonnement verbal de cet évangile : tout cela est dit, et de cette manière particulière, pour conforter une communauté, réduite, marginale, mais ardente, dans son choix de se dresser, en elle et dans le monde, contre tout ce qui menace la dignité et le libre épanouissement humain et spirituel de chacun, et de tous ensemble.

Et de cette lecture, il ressort que ce qui menace ainsi la vie, c'est tout système d'exploitation économique, de soumission à un ordre social injuste, d'oppression, d'exploitation et d'exclusion liés à la classe sociale, à l'argent, au prétendu « savoir », au sexe, à l'âge, à l'ethnie, aux croyances différentes. Et aussi, tout ce qui contribue à l'enfermement du « divin », du « spirituel » dans des pratiques, des rituels, des lieux et des doctrines réclamant la soumission des esprits et des cœurs.

Ainsi, quand le Jésus de Jean retrouve au Temple - symbole johannique du dévoiement du spirituel en "pouvoir religieux" - celui qu'il vient de remettre "en marche", il le rabroue et l'exhorte à ne pas retomber dans ses schémas mentaux d'avant, qui l'avaient enfermé dans son impotence, au risque de retomber dans une infirmité définitive, cette fois : la mort spirituelle ! (Jn 5, 14)

Cette guérison a eu lieu un jour de Sabbat ? Qu'importe, pour l'évangéliste ! Il n'y a pas de jour pour l'œuvre salvifique de Dieu : "Mon Père est toujours à l'œuvre, et moi aussi j'agis, comme lui ! "(Jn 5,17) affirme son Jésus. Et Myre d'ajouter : "Il n'y a pas d'autre façon de devenir humain que d'agir comme le Parent (Père)… Jésus pouvait dire "mon Parent" parce qu'il agissait comme lui. Et c'est l'enjeu de cet évangile : à la suite de Jésus, oser entrer dans l'agir de Dieu !

Autre exemple : le récit de la Cène est totalement absent de cet évangile. Il le remplace par le lavement des pieds ! "Si donc je vous ai lavé les pieds (…) vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. Je vous ai donné l'exemple pour que vous agissiez comme j'ai agi envers vous" (Jn 13, 14).

Quel rapport avec la sacro-sainte eucharistie si centrale ailleurs et depuis ?

Ceci : "Ce qui me nourrit, c'est d'accomplir le désir de celui qui m'a délégué et de mener à terme son agir" (Jn 4, 34), affirme Jésus. Ce qui "nourrit" spirituellement, dans cet évangile, c'est d'entrer dans l'agir de Dieu !

Et le fameux discours dit du "Pain de vie", selon Myre, ne dit pas autre chose.

"Celui qui m'absorbe moi-même et s'imprègne de ma vie a la vie pour toujours" (Jn 6,54 – Traduction Myre)

"Le problème se complique", nous dit André Myre en note 248 (P.299), à propos de ce verset et de ce discours, "du fait que les traductions courantes ont moins pour but de rendre ce texte compréhensible, que de l'aligner sur le rite eucharistique, ce qui n'est pas conforme à la pensée de l'évangéliste. Je me permets de penser que ce dernier a délibérément évité de parler de l'Eucharistie, d'abord parce que les rites ne l'intéressent pas, mais aussi parce qu'il jugeait amplement suffisant de dire que l'essentiel était de s'aligner sur la vie de Jésus. Pour lui, c'est la seule nourriture qui permet de vivre humainement".

Et d'ajouter, page 301 : "L'évangéliste n'appelle pas à s'enrôler dans une religion ou un parti. Il présente un homme, un seul, indépendamment de ce qu'en diront par la suite ceux qui se réclameront de lui. Et, l'ayant présenté, il dit : si vous lui ressemblez, vous êtes en vie, sinon, bien que vivants encore, vous êtes morts. Qui se nourrit de lui, s'imprègne de lui, s'inspire radicalement de lui pour vivre, vit pour toujours, déjà maintenant, dans le quotidien de son humble vie…"

EN GUISE DE CONCLUSION : UNE PORTE QUI S'OUVRE ?…

Dans son long commentaire de Jean 10, 1-18 ("le bon pasteur"), André Myre met le doigt sur quelques évidences rarement relevées, à commencer par celle-ci (P. 391-393) : "(Jn 10, 7-10) De façon surprenante, l'évangéliste commence à parler de "porte". On ne s'attendait pas à se faire dire que Jésus était une porte. Eh bien oui. Et l'affirmation est brutalement explicitée. Jésus est une porte qui s'ouvre. Avant qu'il n'arrive, les moutons étaient prisonniers à l'intérieur de l'enclos et ceux qui s'y trouvaient avec eux étaient "tous… des voleurs et des bandits". (…) Or le sens de la vie de Jésus, c'est de libérer les siens, leur ouvrir la porte (…). Ce passage sur la porte permet de comprendre l'insistance qu'a mis l'évangéliste sur le verbe "sortir", à l'écoute de la voix de Jésus : "Les moutons écoutent sa voix… et il les fait sortir. Quand il les a tous fait sortir, les siens, il va devant eux et les moutons le suivent, parce qu'ils connaissent sa voix".

Et Myre de poursuivre : "La voix de Jésus permet aux siens d'exercer une pleine liberté vis-à-vis de tous les systèmes"."Quand l'évangéliste fait dire à Jésus : "la porte, c'est moi", il n'est évidemment pas en train d'inviter les siens à concentrer leur regard sur la personne de Jésus, mais bien sur sa fonction. Ce qu'il vise, c'est qu'ils écoutent sa voix, cessent d'obéir aux hommes du système qui les tiennent prisonniers et décident, enfin, de sortir de leur enclos. (…) La vie n'est pas un système dans lequel s'enfermer, mais un chemin sur lequel avancer".

Le livre d'André Myre n'est pas une simple promenade d'agrément. Il est totalement impossible d'en rendre compte ici dans toute son ampleur. Mais il fait magistralement la preuve de l'utilité de relire TOUS nos textes fondateurs pour ce qu'ils sont. Des témoignages totalement humains, marqués par les lieux et les temps, mais rendant compte, dans des langages souvent dépassés, d'intuitions et d'expériences existentielles porteuses de lumière. Pareille approche nous libère de la fausse obligation de "croire" ce que croyaient nos lointains anciens. Mais elle nous permet de pressentir, sous les scories du temps, des querelles et des dogmes, ce même "souffle" qui les habitait. Souffle de rassemblement, de communion et de service mutuel.

Et savez-vous quoi ? J'ai travaillé ce compte-rendu en même temps que je lisais l'encyclique de François… Eh bien, des pages et des pages de l'encyclique, concernant la marche de ce monde, le "système" dominant, ses dérives économiques, sociales, technologiques, intellectuelles et éthiques, et les remèdes possibles, m'ont semblé faire parfaitement écho au "livre des signes"…

Alain Dupuis

(1) Cette présentation est redevable, entre autres, aux travaux de François VOUSA ("Les premiers pas du christianisme", Labor et Fides. 1997 ; pour une brève Introduction : "Le christianisme à l'école de la diversité", Éditions du Moulin, 2005). Elle a été publiée dans "Evangile et Liberté" n°192 d'octobre 2005 et reproduite ici avec l'aimable autorisation de la rédaction.(retour)
(2) André Myre. Crois-tu ça ? Ed. Le Cerf 2013. 500 pages, 26€(retour)
(3) C'est ainsi qu'on désigne la communauté où s'écrivirent tous les documents attribués à "Jean" : évangile, épitres et Apocalypse. On lira avec profit le livre de R. Brown : "La communauté du disciple bien-aimé" (Cerf 2002) où il établit le caractère original, voire carrément "sectaire", du groupe évoqué ici.(retour)
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11 juillet 2015 6 11 /07 /juillet /2015 09:00
Philippe Ronsse A propos du livre de John Shelby SPONG
ETERNAL LIFE : A NEW VISION Beyond Religion, Beyond Theism, Beyond Heaven and Hell
Philippe Ronsse
LPC n° 30 / 2015
ETERNAL LIFE : A NEW VISION Beyond Religion, Beyond Theism, Beyond Heaven and Hell ETERNAL LIFE : A NEW VISION Beyond Religion, Beyond Theism, Beyond Heaven and Hell
John Shelby SPONG

Cet ouvrage, du reste annoncé par l'auteur dans sa préface de "JÉSUS POUR LE XXIE SIÈCLE", constitue le prolongement naturel de ce dernier. Après avoir dressé un portrait de Jésus davantage conforme à la réalité de son temps, débarrassé des mythes dont l'histoire l'a chargé, son propos consiste ici à tirer les conséquences de cette mise à niveau, tant des points de vue religieux que simplement humains, en vue d'en retirer le sens à donner à sa vie d'aujourd'hui.

JS. Spong n'est pas un philosophe, ni même un théologien. C'est un penseur doublé d'un mystique. Son terreau, c'est sa vie faite d'un questionnement quasi ininterrompu de près de 70 ans, nourri principalement par l'expérience de sa vie relationnelle familiale et pastorale et enrichi de ses propres recherches dans tous les domaines de la connaissance. Il trace son chemin, soucieux de rendre cohérentes sa foi en Dieu et celle qu'il a en la vie, plus spécifiquement en l'Homme. Constamment confronté, dans l'exercice de son sacerdoce, à l'évolution des connaissances historique, scientifique et psychologique, il est petit à petit amené à modifier son appréhension du phénomène religieux, qu'il soit chrétien ou autre. Dans un tel contexte, le sujet de la vie éternelle doit être vu davantage comme l'aboutissement d'un long processus de pensée que comme une fin en soi.

L'auteur se consacre longuement à l'évolution, depuis le Big Bang jusqu'à l'émergence du vivant à partir de l'inerte, pour constater que celle-ci est accidentelle, le fruit de la conjonction d'évènements tous aussi improbables les uns que les autres, jusque et y compris celui de notre propre naissance. Or, ce caractère intrinsèquement aléatoire du cours de l'évolution est compensé par un fait remarquable, à savoir l'homogénéité et la constance des lois qui nous gouvernent depuis l'origine. Parmi celles-ci, la pulsion de survie est notoirement la principale, même en l'absence de toute explication scientifique la concernant.

Quand l'homme est devenu conscient de lui-même, il s'est naturellement heurté à cette loi immanente. Confronté à sa propre mort, et au surplus environné de phénomènes naturels auxquels il ne comprenait strictement rien, il a confusément cherché à lui donner un sens et à préciser sa finalité. Il ne faut pas voir d'autre origine au phénomène religieux, tel qu'il est parvenu jusqu'à nous sous ses différentes formes. Il est le fruit de la confrontation de la loi de la survie inscrite dans nos gènes à la prise de conscience de l'inéluctabilité de notre mort. C'est notre condition d'humain qui l'a engendré, non une quelconque révélation.

Depuis les Lumières, la compréhension du monde s'est nourrie des apports des Galilée, Newton, Darwin, Einstein et de tant d'autres. Petit à petit, a disparu la nécessité d'invoquer une intervention supranaturelle pour expliquer les phénomènes qui ne le sont pas. Depuis, l'écart entre les diverses croyances religieuses et le savoir acquis par l'humanité n'a cessé de grandir, faisant apparaître des contradictions flagrantes, à l'origine de tensions de plus en plus vives. Comment se fait-il, dans ces conditions, que l'homme persiste à vouloir se calfeutrer dans ses croyances millénaires, jusqu'à les défendre parfois avec tant de violences ?

L'humanité peine en réalité à quitter le stade de l'enfance - caractérisé par la dépendance envers des parents qui savent tout et qui dispensent la nourriture nécessaire - où Dieu tient lieu de parent. Or, observe JSS, si le destin de l'enfant est de grandir, celui de l'humanité lui est parfaitement semblable!

C'est pourquoi l'homme est inévitablement appelé à s'affranchir de ses croyances infantilisantes, fut-ce au prix d'un chemin long et difficile, et ceci d'autant plus, dit JSS, que "dans la confrontation entre la foi et la connaissance, la connaissance prend toujours le dessus". (p.120)

Le phénomène religieux, toutes religions confondues, a indiscutablement été nécessaire, voire salutaire à l'humanité naissante. Aujourd'hui cependant, il est devenu un leurre, une illusion que d'aucuns cherchent à entretenir, notamment pour conserver un pouvoir. Au nom de lois qu'elles ont elles-mêmes édictées, les religions persistent à manipuler l'homme, soit en endormant sa peur de mourir par des promesses de salut (le paradis), soit en lui faisant craindre le pire (l'enfer) en cas d'écart par rapport à des commandements soi-disant divins. Or, on l'a vu, cette dépendance parentale porte en elle-même les germes de sa perte : la mort des religions est donc prévisible, ce n'est qu'une question de temps.

La notion de Dieu se trouve complètement modifiée. De souverain absolu, de père, de maître et juge de toute chose, de dispensateur de récompenses et de punitions, de sauveur, voire de compagnon ou d'interlocuteur à qui nous cherchons surtout de plaire (comme à nos parents), Dieu se perçoit aujourd'hui comme l'Un dans le Tout, sans aucun pouvoir interventionniste dans l'évolution, ni dans nos vies. D'un Dieu "extérieur", nous évoluons vers un Dieu "intérieur" à nous-mêmes et à toute chose.

De proche en proche, JSS révèle davantage son mysticisme qui l'amène notamment à considérer la résurrection non comme une réalité physique mais comme la trace profonde laissée par Jésus dans le cœur de ses compagnons transformés par la nouvelle conscience qu'il leur avait donnée d'eux-mêmes. Le divin, ils l'ont rencontré au cœur même du vécu avec lui et non au terme d'apparitions post mortem. Pour ce qui nous concerne, par analogie avec ce que les premiers disciples ont vécu, c'est dans la mesure où nous vivrons intensément notre présent que nous parviendrons à transcender notre mortel destin et finalement à rencontrer le divin. La résurrection est le symbole de cette réalité qui est d'être de Dieu et partie de son éternité ici et maintenant.

En définitive, nous sommes invités à transgresser notre tendance à nous calfeutrer dans les croyances acquises du passé, autrement dit à quitter l'enfance !

Offrons-nous l'audace de penser et, à partir de là, osons écrire notre vie en personnes réellement adultes, responsables et aimantes. Autrement dit, osons être nous-mêmes en nous affranchissant de notre mentalité imprégnée de la loi de la survie, en adoptant une nouvelle façon d'être, telle que Jésus l'a suggérée, aimant assez pour transcender toutes les barrières y compris celle de la mort.

Étrangement pourtant, JSS termine en proclamant sa foi en la vie éternelle, envisagée comme une suite naturelle à l'intensité avec laquelle nous vivons réellement la nôtre.

Étrangement, parce que cela ne correspond pas au titre "A New Vision…" !

Il n'y a en effet rien de neuf dans l'aboutissement qu'il nous propose. Au vrai, on pouvait s'y attendre. Croyant, JSS pouvait-il réellement découpler le binôme "Dieu - vie éternelle" ? Se fut-il permis de mettre en doute l'existence de Dieu que la conclusion eut évidemment été tout autre. Mais il ne l'a pas voulu ainsi, ni pu…

Quoi qu'il en soit, l'ouvrage révèle un itinéraire intéressant, que l'on pourrait certainement faire sien à bien des égards. Sa finale, par contre, laisse un goût très net d'interrompu.

Philippe Ronsse

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27 juin 2015 6 27 /06 /juin /2015 11:11
Etienne Godinot Désarmer les dieux - Jean-Marie Muller, Appréciations et réflexions personnelles
Etienne Godinot (1)
LPC n° 30 / 2015
Désarmer les dieux - Jean-Marie Muller - Sagesse Désarmer les dieux
Le christianisme et l'islam au regard de l'exigence de non-violence
Jean-Marie Muller

1) Ce livre constitue pour moi une nourriture dans ma quête de sens. Les réflexions de J.-M. Muller rejoignent ma propre recherche que j'ai mise noir sur blanc en 2005 dans un texte sur Jésus de Nazareth (2). Je m'intéressais notamment aux livres d'Ernest Renan, Marie-Émile Boismard, Pierre Nautin, Eugen Drewermann, Éric Edelmann, Jean Onimus, Raimon Panikkar, aux recherches archéologiques qui infirment les récits de la prise de Jéricho, je contestais l'expression "parole de Dieu" et l'interprétation sacrificielle de la mort de Jésus. J'écrivais ainsi dans ce texte :

"Aucune parole dite sacrée n'est " la parole de Dieu ". Des hommes inspirés parlent et parfois font parler ce qu'ils appellent " Dieu ", mais Dieu, lui, ne parle pas. Le divin en l'homme se découvre dans l'expression artistique, dans la recherche scientifique, au cœur de la relation à l'autre (personne, animal, nature), dans la pensée, la parole ou l'acte de compassion, d'écoute, de bienveillance, de bonté, de patience, de pardon, d'émerveillement, mais aussi dans la décision d'assumer le conflit face à l'inacceptable, de passer à l'action, d'entrer dans le rapport de force pour rétablir la justice et la vérité". (…)

"Les catholiques donnent une image insupportable – ou alors à tout le moins pas claire, sinon contradictoire - de " Dieu " en célébrant chaque jour, chaque semaine le sacrifice de " l'Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde ", en glorifiant la souffrance et la mort de la victime innocente qui offre sa vie à son Père, sacrifice nécessaire pour racheter les hommes.

Les chrétiens célèbrent donc un Dieu de tendresse et d'amour qui a besoin, pour remettre les péchés des hommes, que son " Fils unique " soit tué après les pires tortures. Dans une anamnèse théologiquement monstrueuse de Didier Rimaud sur une musique de Jacques Berthier, on chante " Jésus, Sauveur, toi que le Père a livré entre nos mains… ". Je propose la modification suivante qui ne perturbera pas la mélodie : " Jésus, Gêneur, toi que les Prêtres ont livré aux Romains".

2) L'intérêt des démonstrations, des convictions et des hypothèses de l'auteur justifie amplement l'investissement dans l'achat de ce pavé, au demeurant peu coûteux (3), à la fois pavé au sens "gros livre" et "pavé dans la mare". Oui, c'est un pavé dans la mare au sujet de plusieurs dogmes chrétiens (4) et de toute une partie du texte du Coran (5). J'ai lu ce livre avec grand intérêt et je l'ai annoté copieusement. Beaucoup des citations de J.-M. Muller m'apparaissent comme des intuitions très fortes destinées à faire date dans l'histoire de la spiritualité.

L'humour n'est pas absent du livre - ce qui est une constante bien agréable de l'auteur - par exemple quand il reconnaît aux théologiens des "circonstances atténuantes", ou quand, après avoir cité André Glucksmann écrivant dans La troisième mort de Dieu : "L'honnêteté suppose que Dieu aurait pu s'évaporer dans les fumées d'Auschwitz", il critique "l'idée fumeuse de Dieu" que se fait ce philosophe. La description de certaines scènes (par ex. l'entrée du pape Jules II dans Bologne décrite par Ivan Cloulas) ou la seule citation de phrases est en elle-même une occasion de sourire, de rire aux éclats ou de pleurer. Bref, on ne s'ennuie pas…

La "dispute" philosophique vigoureuse et argumentée est également présente tout au long des pages, par exemple quand J.-M. Muller explique pourquoi le livre de Glucksmann est à son sens "un des plus mauvais livres jamais écrits sur Dieu" ou quand il écrit au sujet du livre de Leila Babès : "Prouver la liberté intellectuelle par la répression qui la supprime est tout de même un exercice osé…". Le rappel de l'étymologie des mots - une autre constante de l'auteur - est aussi très éclairant.

L'auteur étonne, mais fait preuve de cohérence quand, après avoir déconstruit le mythe de l'Enfer, il passe aussi le Purgatoire au crible de sa critique. Une telle démarche est très décapante, car l'"honnête homme" que je suis est enclin à supposer ou à espérer qu'il restera au Purgatoire moins longtemps que "certains autres"… Et pourtant, affirme J.-M. Muller, "le méchant est un homme malchanceux". (6)

J'adhère à l'appréciation qu'a faite le philosophe et théologien congolais Kä Mana au sujet de ce livre : "Sous la forme d'une enquête patiente, fouillée, solidement argumentée, et tout autant pleine d'allant critique que de sympathie ardente pour la vocation des religions dans la construction de la paix aujourd'hui, l'auteur dégage l'horizon d'une nouvelle vision de Dieu qu'il propose comme chemin d'avenir non seulement aux croyantes et aux croyants, mais à tous les hommes et à toutes les femmes de bonne volonté qui misent sur la force de la spiritualité pour juguler la violence sur la Terre".

3) J'ai toutefois quelques regrets et une question.

Concernant la phrase de Jésus "Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive", l'auteur donne simplement la parole (p. 612) au musulman Abdelwahah Meddeb : ce glaive "est une métaphore égale à celle du feu qui embrase la terre pour la purifier par le souffle d'une parole renouvelée". On peut commenter davantage cette phrase très importante : Jésus n'appelle pas de ses vœux un monde sans conflits ou un consensus mou, il incite chacun à avancer sur son chemin en fidélité à soi-même, à exister devant l'autre, à se mettre debout face à tout ce qui opprime ou aliène l'homme, à être vigilant face aux pièges du paraître, de l'avoir, du savoir et du pouvoir. Ce faisant, Jésus et tous ceux qui le suivent remettent en cause le désordre établi et s'attirent l'hostilité des puissants et des bien-pensants.

L'ouvrage est considérable, et on comprend que l'auteur n'ait pas souhaité rajouter encore des pages et des pages. Il aurait été intéressant qu'il aborde davantage la question de l'esclavage, qu'il traite celle de l'Inquisition et du colonialisme, qui sont des formes majeures de la violence qu'ont exercée l'Église catholique et les peuples dits chrétiens. J.-M. Muller aurait pu ainsi, comme il l'a fait pour les guerres de religion, rappeler, en un chapitre, ce qu'ont été, pendant plusieurs siècles, le commerce triangulaire et la traite des Noirs, qui sont, pour une part, les conséquences de la justification de l'esclavage par St Paul et par St Augustin qu'il dénonce. La question du colonialisme est toutefois développée dans son livre sur Charles de Foucauld.

Le chapitre sur "le retrait de Dieu", qui "concerne aussi bien les lois de la nature que les actions des hommes" me semble particulièrement novateur, et convaincant en ce qui concerne les hommes. Il ne constitue pas toutefois, pour moi, et il n'en a probablement pas l'intention, une explication du mystère du "mal" dans l'univers. La nature est cruelle : Le coucou jette les œufs de la fauvette hors de leur nid, le tsunami ravage les côtes, les éruptions volcaniques engloutissent des villes, les sauterelles ravagent les récoltes des paysans misérables. Pourquoi le règne des animaux carnivores (qui interpellait déjà Isaïe), les virus, les cinq extinctions quasi-totales de la vie sur la terre depuis 4,5 milliards d'années ? Et que dire de la maladie, de la souffrance, de la vieillesse et de la mort, du tragique de la condition humaine ?

Sont explorées dans ce livre deux des trois religions monothéistes (pour autant que le christianisme trinitaire soit un monothéisme…). Il faudra un jour qu'un ou d'autres ouvrages - pas forcément du même écrivain, bien sûr (7) - abordent la position du judaïsme historique et contemporain, celle de l'hindouisme, du bouddhisme, du taoïsme, du bahaïsme, de l'animisme, et des grandes autres religions et spiritualités de notre planète, y compris la franc-maçonnerie, au regard de l'exigence de non-violence.

Sans nul doute, l'exigence de résolution non-violente des conflits entre les personnes, entre les groupes, entre les peuples, sera au centre du dialogue qui se crée et qui s'amplifiera de plus en plus entre les religions et les spiritualités.

Ainsi, Raimon Panikkar (8), dans son livre Le silence du Bouddha, qui est une introduction à la rencontre de toutes les philosophies religieuses, écrit-il : "Il ne faut pas s'étonner que la violence et la guerre apparaissent inévitables. De fait, il n'existe aucun autre moyen de résoudre les conflits tant que chaque camp se croit en possession de la vérité absolue. Les conséquences politiques de cette situation sont évidentes : si l'on ne transcende pas les tensions dialectiques par un approfondissement des problèmes et par une contribution des autres cultures, le monde s'achèvera avec la destruction de l'Histoire elle-même... Penser que la violence puisse créer de l'ordre ou que l'injustice puisse justifier la guerre n'est rien d'autre que la répétition du syndrome funeste des "Dieu avec nous", "Gott mit uns", "In God we trust", "Dios con nosotros"... La politique deviendrait alors un absolu qui nous conduirait fatalement à la catastrophe."

De la même façon, Tarek Oubrou, directeur de la mosquée de Bordeaux et président de l'association des Imams de France, écrit "Il est indispensable aujourd'hui de s'engager dans le dialogue interreligieux et interculturel. Il y a même une urgence liée à l'évolution récente de notre monde ... dans ce climat de turbulence, les religions ont toutes un potentiel de générosité, de sagesse et un sens éthique de transcendance capable de créer un lien solide entre les hommes, au-delà de leurs différences... Il s'agit d'anticiper sur des formes violentes du religieux qui alimenteraient des revendications identitaires capables de déchirer les tissus sociétaux, de menacer les unités nationales et de catalyser les conflits entre les nations... Au lieu d'un conflit interreligieux, les religions doivent combattre, main dans la main, les menaces de violence et d'incompréhension qui pèsent sur l'avenir de l'humanité."

4) Ce livre incite les croyants de toutes les religions et de toutes les spiritualités à clarifier leur propre image de Dieu, et, pour s'ouvrir à la transcendance, à rompre avec toute conception d'un dieu armé, et d'un dieu interventionniste et magicien. Quant aux agnostiques et aux athées, ils seront tentés de dire : "Si Dieu existait, j'aimerais qu'il fût celui décrit dans ce livre… " ou "Le Dieu auquel je pourrais croire ressemble au Dieu décrit dans cet ouvrage "…

Nota bene : Précisons enfin, à l'attention des lecteurs qui restent sur leur faim au sujet de la pertinence et de l'efficacité des alternatives non-violentes, que l'auteur a écrit plusieurs ouvrages pour présenter la non-violence non seulement comme une exigence éthique, mais aussi comme une stratégie d'action exerçant une pression et une contrainte en vue de rendre possible un dialogue : Stratégie de l'action non-violente (1981), Gandhi l'insurgé. L'épopée de la marche du sel (1997).

Des ouvrages de l'écrivain sont aussi consacrés à la non-violence comme stratégie de défense de la démocratie contre les menaces internes ou externes : Vous avez dit "Pacifisme" ? – De la menace nucléaire à la défense civile non-violente (1984), La dissuasion civile (avec Christian Mellon et Jacques Sémelin, 1985), Désobéir à Vichy (1994), et comme mode d'intervention entre des belligérants dans des conflits régionaux ; Principes et méthodes de l'intervention civile (1997), Supplique à un prix Nobel en guerre – Lettre ouverte à Barak Obama (2010).

Etienne Godinot

(1) Étienne Godinot est membre de l'Institut de recherche sur la résolution non-violente des conflits et du Comité d'orientation de la revue trimestrielle Alternatives non-violentes www.irnc.org. Ce texte peut être reçu par courriel sur demande à etienne.godinot@wanadoo.fr (retour)
(2) Texte À la recherche du vrai visage d'Ieshoua, publié en mai 2005 sous forme de brochure par l'Assemblée fraternelle des chrétiens unitariens dans les Cahiers Michel Servet (retour)
(3) Quinze euros, c'est le prix d'un repas au restaurant. La nourriture apportée par cette lecture vaut bien un repas… (retour)
(4) Dogme de l'enfer, dogme de la mort sacrificielle de Jésus sur la croix "pour racheter le péché des hommes", dogme de la divinité de "Jésus-Christ, Fils unique de Dieu". Sur ce dernier point, je suis, par mes notes de bas de page dans le présent texte et dans mon document sur le rabbi Ieshoua, plus explicite que Jean-Marie Muller. (retour)
(5) Mais dans d'autres religions, il y a aussi des "mares", et particulièrement, dans l'hindouisme, le karma et le système des castes. (retour)
(6) Le jeune Adolf Hitler recevait sans broncher 32 coups de trique de son père. Je donne cet exemple en précisant que cette maltraitance n'est qu'une des causes de son délire, et que la personnalité du Führer n'est qu'une des nombreuses causes de l'avènement du IIIème Reich et de la 2ème guerre mondiale. (retour)
(7) Notre auteur a passé les 70 ans. À raison de 6 années pour analyser 2 religions, on imagine le temps nécessaire pour analyser les autres grandes traditions spirituelles, religieuses et laïques, et à plus forte raison les 1 500 religions aujourd'hui répertoriées sur notre planète… (retour)
(8) Né de père indien hindou et de mère catalane catholique, docteur en philosophie, en chimie et en théologie, Raimon Panikkar est un des plus grands spécialistes mondiaux du bouddhisme. (retour)
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9 mai 2015 6 09 /05 /mai /2015 15:29
Jacques Musset A propos du livre de E. Carrère : "Le Royaume"
Jacques Musset
LPC n° 29 / 2015

De l'immense fresque que l'auteur brosse des commencements du christianisme, je retiens ici la haute figure de Jésus de Nazareth qu'il évoque en le dépoussiérant des discours dogmatiques, pieux et ennuyeux.

Comme il est revigorant d'entendre l'agnostique redonner chair au galiléen!

1° Intensément présent sans être le sujet principal

Certes, le thème fondamental de l'ouvrage ne porte pas directement sur Jésus. Il est centré sur les origines du christianisme, entre la mort de Jésus, an 30, et la fin du 1er siècle de notre ère, et plus particulièrement sur deux éminents acteurs de la diffusion de l'Evangile dans l'empire romain : Paul de Tarse, l'ancien persécuteur devenu ardent disciple, qui fonda de nombreuses Eglises sur le pourtour de la Méditerranée, et Luc, son compagnon durant quelques années, son "biographe" à travers le récit des "Actes des apôtres" et l'auteur tardif d'un des quatre évangiles.

E. Carrère a choisi ces deux figures majeures des premiers pas du christianisme car elles sont pour lui, comparées aux autres témoins de l'époque, des symboles d'ouverture et de fidélité créatrice. Il ne tait pas pour autant leurs limites et notamment celles de Paul, en dépit du génie qu'il lui reconnaît.

Par ailleurs, E. Carrère, dans son récit, n'a pas de prétention historique ni exégétique au sens strict des termes. Certes, il s'est énormément documenté sur le judaïsme, l'événement Jésus et le christianisme naissant du 1er siècle de notre ère. Le lecteur apprendra une foule de choses, racontées avec quelle maestria ! Mais notre auteur est avant tout un conteur qui, bien que passionné par son sujet (on verra pourquoi par la suite), n'hésite pas à prendre des libertés vis-à-vis de l'histoire, s'autorise à suppléer aux blancs de ses sources et aussi s'implique personnellement en se donnant le droit de réagir sans crier gare aux propos et à la conduite de ses personnages. Ce qui ne manque pas de sel.

C'est pour cela que son récit de 600 pages est extrêmement vivant, son style fluide, alerte et plein d'humour comme à l'habitude. On le lit du début à la fin avec le vif intérêt qu'on porte à une histoire pleine de promesses, d'intrigues, de rebondissements, de périls, de déceptions, d'incertitudes, de relations tendues, malaisées, embrouillées, le tout débouchant finalement sur des fruits imprévus et inattendus.

2° Un Jésus engagé dans une pratique de compagnonnage humain et de libération

Cela dit, sans être le sujet principal du récit - il impressionne trop notre auteur qui "reste coi" devant sa figure - Jésus de Nazareth y est fortement présent, surtout dans la seconde moitié du livre, à l'occasion des péripéties et des aventures de Paul et de Luc, mêlées à celles des autres membres de la voie chrétienne avec lesquels Paul n'hésite pas à croiser le fer.

Car entre les tenants du christianisme de Jérusalem qui vit encore dans les langes du judaïsme et ceux qui comme Paul et Luc se sont affranchis des prescriptions de la Loi, le torchon brûle plus d'une fois et les tensions sont vives. Qui prêche le vrai Jésus ? Comment le savoir ?

E. Carrère profite de ces affrontements pour dessiner par touches successives, à l'école de Luc l'évangéliste, la figure concrète et unique du nazaréen que les travaux savants des exégètes ont mise en relief depuis plus de deux siècles. Il prend plaisir à rappeler les audaces de Jésus face à la religion de son temps, lesquelles sont mises en veilleuse par la communauté de Jérusalem qui n'arrive pas à se dépêtrer des prescriptions de la Loi.

Paradoxalement, c'est un frère de sang de Jésus qui en est le chef, le très conservateur Jacques. A croire que la famille de Jésus qui le prenait pour un fou de son vivant n'a guère évolué.

E. Carrère n'est pas en reste non plus avec la doctrine prêchée par Paul dans laquelle l'humanité de Jésus est quasiment absente, au profit de considérations de haut vol qui exaltent incessamment un Christ ressuscité, glorieux, assis à la droite de Dieu.

Par souci de vérité, notre auteur, se référant à l'évangile de Luc datant de la fin du 1er siècle, redonne corps au Jésus aseptisé des chrétiens de Jérusalem et à celui éthéré des lettres de Paul. Il lui restitue son épaisseur d'humanité, en le montrant engagé dans un combat sans concession contre sa propre religion légaliste et ritualiste qui asservit, marginalise, condamne et exclut. A l'opposé, Jésus offre et redonne confiance, dignité et reconnaissance aux humiliés et aux moins que rien.

Le Jésus de Carrère est un homme qui se mouille à ses risques et périls (au point d'y laisser sa peau) en accomplissant les travaux pratiques des paroles de libération qu'il sème à tout vent, paroles inoubliables qui atteignent au cœur l'écrivain.

Jugez-en vous-mêmes avec ces trop brefs extraits :

Sur un Jésus incarné et enraciné dans la glaise humaine : c'est un "homme qui [a] mangé, bu, chié, marché sur des chemins caillouteux en compagnie de types illettrés et naïfs à qui il racontait des histoires de voisins querelleurs et de percepteurs repentants." (456)

Sur les compagnonnages qu'affectionne Jésus : "L'amour du Christ n'a jamais caché être venu pour les percepteurs, collabos, psychopathes, pédophiles, chauffards qui prennent la fuite, types qui parlent tout seuls dans la rue, alcooliques, clochards, skinheads capables de foutre le feu à un clochard, bourreaux d'enfants, enfants martyrs qui devenus adultes martyrisent leurs enfants à leur tour… Je sais, il est scandaleux de mélanger bourreaux et victimes, mais il est essentiel d'entendre que les brebis du Christ ce sont les deux.[…]

Ses clients, ce ne sont pas seulement les humbles, mais aussi, mais surtout ceux qu'on hait et méprise, ceux qui se haïssent et se méprisent eux-mêmes et qui ont de bonnes raisons pour cela. Avec le Christ, on peut avoir tué sa famille, on peut avoir été la dernière des crapules, rien n'est perdu. Si bas que vous soyez descendu, il viendra vous chercher, ou alors ce n'est pas le Christ". (433)

"Pauvres, humiliés, Samaritains, petits de toutes les sortes de petitesses, gens qui se considèrent eux-mêmes comme des pas grand-chose : le Royaume est à eux, et le plus grand obstacle pour y entrer, c'est d'être riche, important, vertueux, intelligent et fier de son intelligence". (427)

Sur le secret du Royaume qu'annonce Jésus en paroles et en actes : "C'est une graine qui germe en terre, dans le noir, à l'insu de tous, mais aussi un arbre immense dans lequel les oiseaux font leurs nids. Le Royaume est à la fois l'arbre et la graine, ce qui doit advenir et ce qui est déjà là. Ce n'est pas un au-delà, plutôt une dimension de la réalité qui le plus souvent demeure invisible mais quelquefois, mystérieusement affleure, et dans cette dimension il y a peut-être un sens à croire, contre toute évidence, que les derniers sont les premiers et vice-versa." (426-27)

Certes, Carrère trouve Jésus parfois trop radical dans ses appels et exigences. Peut-être n'a-t-il pas pris suffisamment la mesure du contexte historique dans lequel le nazaréen a délivré son message.

Il annonçait la venue imminente du règne de Dieu qui allait, d'une manière décisive, mettre les pendules à l'heure en fonction de l'accueil qu'on lui réserverait.

Pour Jésus, il fallait choisir sans barguigner, sans hésiter ; ensuite il serait trop tard. Le bon choix, c'était d'opter résolument pour la voie qu'il préconisait. En fait, le grand soir annoncé par Jésus n'est pas arrivé et ses disciples tâchent depuis vingt siècles d'incarner tant bien que mal ses appels dans l'épaisseur et les ambiguïtés de l'histoire et de leur parcours singulier. Si l'abrupt des exigences évangéliques est de fait inatteignable tel quel, il leur sert de lanterne.

E. Carrère a raison de flairer l'impasse pour qui voudrait soumettre son existence à la lettre des préceptes évangéliques. Ce fut son cas, un quart de siècle auparavant, durant ses trois ans d'addiction sévère au christianisme officiel qu'il raconte dans les cent cinquante premières pages de son livre.

Il croyait y trouver une réponse au malaise intérieur qui le rongeait. Il a fini, épuisé, par s'en guérir, en laissant tomber la conception virginale de Jésus, ses miracles, sa résurrection, sa divinité ainsi que tout le catéchisme dogmatique et moralisant de J.-Paul II.

Cependant, se gardant de jeter le bébé avec l'eau du bain, Carrère demeure aujourd'hui étonnamment sensible à la petite et discrète musique du message évangélique centré sur l'amour du prochain, le vivre vrai et la liberté intérieure. Se serait-il autrement lancé dans l'énorme chantier du Royaume ? Non, répond-il. Heureuse crise qui nous a valu un tel ouvrage ! Si notre auteur continue à penser que Jésus met parfois la barre trop haut, sachant par expérience qu'il n'est pas capable de l'atteindre – mais qui le peut ? -, qu'il ne pourra jamais être à la hauteur, vu son tempérament et ses désirs, ses limites, sa paresse et ses fragilités, il ne s'afflige, ne se décourage ni se culpabilise.

En racontant la parabole du pharisien et du publicain, il s'identifie au publicain; il ne s'agit pas d'une posture de facilité mais d'un aveu émouvant d'authenticité. En cela ne continue-t-il pas à être à sa façon un vrai disciple de Jésus ?

Il s'interroge aux ultimes lignes de son livre : "Ce livre que j'achève, je l'ai écrit de bonne foi, mais ce qu'il tente d'approcher est tellement plus grand que moi que cette bonne foi, je le sais, est dérisoire. Je l'ai écrit encombré de ce que je suis : un intelligent, un riche, un homme d'en haut : autant de handicaps pour entrer dans le royaume. Quand même j'ai essayé. Et ce que je me demande, au moment de le quitter, c'est s'il trahit le jeune homme que j'ai été, c'est s'il trahit le Seigneur auquel il a cru, ou s'il leur est resté, à sa façon, fidèle. Je ne sais pas".

A chacun de répondre à la question en relisant sa propre vie.

Pour ma part, en relisant mon propre parcours de chrétien, fortement décapé et maintenant apaisé, mais déporté hors du catholicisme officiel, je m'interroge, comme E. Carrère, sur ma fidélité à l'homme de Nazareth.

Comme lui, je me sens un piètre disciple mais la parole et la pratique de Jésus demeurent pour moi source essentielle d'inspiration et ne cessent de m'interroger, de me stimuler et de m'entraîner en avant.

C'est pourquoi, en lisant E. Carrère, je me sens en affinité spirituelle profonde avec lui, comme sans doute beaucoup d'autres lecteurs, tant il est vrai, comme dit Jean Sullivan, que "si un homme ose dire sa petite vérité de sa propre voix, alors beaucoup entendront la vérité qui sommeille en leur cœur, la même et différente".

Mille mercis à vous, Emmanuel Carrère et continuez à écrire des histoires qui éveillent et réveillent.

Jacques Musset

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1 janvier 2013 2 01 /01 /janvier /2013 16:40
La source des paroles de Jésus.
Présentation de l'ouvrage d'André Myre (1)
Marie-Jeanne De Pauw
LPC n° 20 / 2012

L’auteur

Né à Montréal en 1939, A. Myre s’engage dans la Compagnie de Jésus en 1960. Après un doctorat en études hébraïques, il termine ses études de théologie à l’université de Montréal et est ordonné prêtre en 1970. Pendant près de 30 ans, il enseigne dans cette même université. Il se marie en 1997 et participe dès lors à l’animation de différentes communautés de base, dont la communauté Saint Albert le Grand de Montréal. Dans une communication datée du 27 février 2011 à cette communauté, A. Myre affirme : "En dépit des apparences et des lectures courantes qu’on en fait, la Bible toute entière est un livre antireligieux, la foi étant, pour la religion, la pire des menaces". A. Myre participe activement à la vie sociale et culturelle de Montréal dans le cadre de la librairie ‘Paulines’ - centre agréé par le Ministère de la Culture, où il organise des soirées de lecture biblique - ainsi qu’au Centre de formation et d’éducation Saint-Pierre.

Publications

Outre de très nombreux articles, qui paraissent dans diverses revues québécoises de spiritualité, A. Myre a participé à l’élaboration de la Bible Bayard (2001) et publié, entre autres, "Voir Dieu de dos" (2000), "Pour l’avenir du monde" (2007), "Lui, ou suivre l’évangéliste Marc pas à pas dans les rues de Montréal au XXIe S." (2009).

Le livre

André Myre, à la suite de nombreux travaux exégétiques sur le sujet réalisés par d’autres auteurs - travaux qu’il mentionne tout au long de son étude - consacre son livre au commentaire d’un document appelé la "source Q" (en allemand ‘die Quelle’, d’où l’initiale Q), document à la fois hypothétique et bien réel que l’on peut retrouver, sous des formes plus ou moins différentes, dans les évangiles de Matthieu et de Luc.

Document hypothétique : car nous ne possédons aucun manuscrit de ce texte, composé une vingtaine d’années après la mort de Jésus et une quinzaine d’années avant l’évangile de Marc. Texte issu de la tradition nazaréenne, peu soucieuse - à l’opposé de la tradition messianique de Jérusalem - de transmettre un savoir sur Jésus, mais préoccupée du chemin de vie à suivre dans le sillage de Jésus.

Document bien réel : car on le retrouve dans les évangiles de Matthieu et de Luc, bien qu’il soit absent de l’évangile de Marc. Rappelons que trois sortes de matériaux se détectent dans les évangiles de Matthieu et de Luc (composés vers 85 P.C.)

- des textes issus de l’évangile de Marc (écrit vers 65 P.C).

- des textes propres à Matthieu et à Luc et des textes communs à Matthieu et à Luc, que l’on ne retrouve pas chez Marc : ce qu’on identifie comme étant la Source.

Document se composant essentiellement de paroles de Jésus et contenant très peu de récits le concernant. La Source ne s’intéresse ni à la vie, ni à la mort, ni à la résurrection de Jésus. Elle ne le proclame pas messie, ne lui rend aucun culte, n’évoque nullement l’idéologie royale davidique ni le rôle de Jésus comme sauveur universel... car, pour elle, suivre le Nazaréen, c’est faire ce qu’il dit et le reste n’est pas essentiel

Dans ce contexte, il est clair que les critiques de la Source sont nombreuses : christologie simpliste, ecclésiologie déficiente, énoncé non exhaustif de la foi chrétienne... voici quelques griefs majeurs avancés par les détracteurs de ce document qui, selon eux, ne s’appuierait pas sur des garanties historiques suffisamment solides.

Sans essayer de convaincre, mais avec une profonde conviction, Myre répond aux principales critiques des détracteurs de la Source. Il fait remarquer que la foi chrétienne est née dans un monde sémitique où la seule question importante était "Que dois-je faire pour bien vivre?" Passée dans la culture grecque, la question est devenue "Que dois-je penser pour bien vivre ?" Et c’est dans cette culture hellénistique qu’ont été élaborées les "vérités de foi". Les Pères de l’Eglise, poursuit l’auteur, "se sont dits eux-mêmes, à l’intérieur de leur culture, à la suite de leurs prédécesseurs du Nouveau Testament. Ils se sont fondés sur le messianisme de Jérusalem, reformulé par Paul et enrichi par Jean. Mais les mots qu’ils ont trouvés pour rendre compte d’eux-mêmes et de leur foi sont de moins en moins compris dans la culture d’aujourd’hui". (p. 288)

Myre est convaincu que la Source nous mène au cœur du message de Jésus et nous ouvre une ère de liberté car "ce qui compte, dans la Source, ce n’est pas une ligne hiérarchique d’autorité ou de pouvoir, mais la capacité démontrée par des contemporains de réexprimer l’impact actuel de l’interpellation du Nazaréen, pour que d’autres puissent réentendre la Voix de toujours". En ce sens, l’auteur affirme "qu’aucune structure actuelle de l’Église ne peut prétendre être immuable, avoir été voulue dès les débuts et devoir s’imposer pour la suite des âges". (p. 288-89)

Après avoir présenté la Source, son contexte et les problèmes soulevés par ses détracteurs, A. Myre nous livre un commentaire passionnant de ces paroles "qui font entendre l’écho de la voix de Jésus" (de la page 67 à la page 284). Dans le but d’aider le lecteur à s’approprier le contenu du texte et à en voir le mouvement, l’auteur a structuré la Source en trois parties:

  1. Enfants de la Sagesse : a comme objectif d’aider ceux à qui s’adresse le document à se reconnaître.
  2. Vie de partisans : les met face à leur tâche.
  3. Vers le dévoilement : les oriente vers la révélation du sens de leur vie.

Au cours de ses commentaires, à méditer et non à lire d’un seul tenant, Myre cite la Source en des termes parfois déroutants pour le lecteur habitué aux traductions "classiques". Le Dieu de la Source a un nom propre : c’est le "Parent". Évoquant le Jugement et le retour de Jésus, la Source parle de l’"Humain" qui dévoilera un jour le degré d’humanité des humains en ayant comme critère les paroles de Jésus.

Enfin, pour dire le christianisme primitif, Myre fait la distinction entre le nazaréisme, le messianisme et le christianisme :

  • Le nazaréisme, pour désigner la foi de ce réseau de croyants du Nord de la Galilée et du Sud de la Syrie, à l’intention de qui écrivaient les rédacteurs de la Source ;
  • Le messianisme, pour traduire les expressions de l’église de Jérusalem, expressions centrées sur l’idéologie davidique et l’importance centrale d’un messie ;
  • Le christianisme, version grecque du messianisme judéen.

En guise de conclusion, je voudrais relever ces paroles de Myre, qui ont la force d’un martèlement :

  • "Parler de Jésus aujourd’hui, c’est découvrir un monde aussi pourri que le sien, une religion aussi loin de son Parent que la sienne, des pauvres aussi opprimés qu’à son époque, des grands aussi insensibles et déshumanisés qu’en son temps"
  • "Parler de Jésus aujourd’hui, c’est rencontrer en soi une colère qui ne se calme pas, des trésors de tendresse et une espérance indéfectible que rien de ce qui arrive ne restera caché"
  • "Parler de Jésus aujourd’hui, c’est rencontrer des regards noirs de refus et découvrir des sœurs et frères humains émouvants de compassion"
  • "Parler de Jésus aujourd’hui, c’est dire sa conviction qu’un jour tout sera découvert, tout sera dévoilé, tous seront vus et se verront comme ils sont". (p.58)

Je fais mienne cette ultime méditation de l’auteur:

"Peut-être le temps est-il venu de laisser dieu aux autres et de permettre à nos vies de tracer les traits du Parent suivant les lignes dessinées par la Source, en se faisant guider par les tout-petits qui apprennent tout de Lui".

Marie-Jeanne De Pauw

(1) Éd. Bayard, Paris, 2012, 298 p. 28 € (retour)
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1 janvier 2013 2 01 /01 /janvier /2013 16:09
Alain Dupuis La crise écologique:un (r) appel à la conversion ?
"La terre comme soi-même" de M. M. Egger
Alain Dupuis (1)
LPC n° 20 / 2012

À propos du livre de Michel Maxime Egger "La terre comme soi-même" (repères pour une écospiritualité) préfacé par Pierre Rabhi (2). (Labor et Fides 2012)

À quelques rares exceptions près, peu médiatisées, le silence des églises sur les enjeux écologiques et une juste relation de l’Homme à la nature, à la terre et au cosmos, semble assourdissant.

Il faut donc remercier l’orthodoxe Michel-Maxime Egger de venir nous secouer : réchauffement climatique, érosion de la biodiversité, épuisement des ressources naturelles, pollution de l’air, acidification des mers…récitée quasi quotidiennement par les médias, la litanie est connue. A-t-on pour autant pris véritablement la mesure de la gravité, de l’ampleur et de la complexité de la crise écologique, à l’évidence le problème le plus crucial et pressant auquel l’humanité doit faire face ? Les maux dont souffre la biosphère ne sont pas ponctuels ou conjoncturels.(…) Ils sont profonds, structurels, interdépendants. Ils participent d’une crise systémique. (…) Cette crise est, littéralement, "apocalyptique" : au sens non pas de fin du monde, mais de la phase terminale d’ un monde. Au sens, surtout, étymologique de " révélation".

L’auteur nous invite donc à lire cette crise globale comme une "parole" insistante, un appel, une "révélation", un dévoilement de ce qui est à repenser, à renouveler du tout au tout dans notre regard sur ce monde et dans nos manières d’être et d’agir, et ceci, peut-être, en redécouvrant et en prenant tout simplement au sérieux des vérités longtemps occultées, mais présentes au cœur même de notre tradition spirituelle et des autres grandes traditions…

Tout au long de ce parcours, le lecteur occidental, peu familier avec le monde de l’Orthodoxie, pourra parfois être un peu décontenancé par la préférence évidente de l’auteur pour une tradition théologique et anthropologique plus orientale, et par son point de vue assez critique sur la "modernité occidentale" qui, selon lui, domine actuellement le monde. Mais son questionnement semble urgent et salutaire.

I – Aux racines de la crise…

En exergue de ce premier chapitre, l’auteur cite l’archevêque orthodoxe Jean de Pergame, évêque émérite du Patriarcat de Constantinople : "La crise écologique est la crise d’une culture qui a perdu le sens de la sacralité du monde parce qu’elle a perdu sa relation à Dieu".

En cause donc, selon lui, le paradigme hérité de la modernité occidentale : une manière de voir et de penser dualiste, fondée sur l’exil de Dieu dans la transcendance, l’exaltation de la (seule) rationalité logique, la désacralisation de la nature devenue simple objet et stock de ressources, la supériorité de l’homme érigé en maître du monde et la primauté des valeurs masculines (machisme et loi du plus fort).

Autant de "dérives et délires" attribués à la modernité occidentale et qui ont permis le mode de développement actuel, en voie de globalisation. Un système socioéconomique profondément non durable et inéquitable, à force de croissance, de "toujours plus et toujours plus vite", de marchandisation de la nature et de réduction de l’être humain à l’état d’homo oeconomicus.

Analysant longuement et en détail ces processus, il ne peut que mettre en cause le système "capitaliste" qui régente désormais nos vies et détruit la planète (mais qui) n’est pas une construction extérieure à nous.(…) Il ne s’est pas seulement approprié la nature, il a aussi colonisé nos âmes, "programmant" nos cerveaux pour qu’ils adhèrent à sa culture (compétition, efficacité, réussite matérielle) comme source de bonheur et d’accomplissement personnel. Il vit en nous…

C’est pourquoi, à ses yeux, une politique écologique qui ne prend pas en compte la réalité de cette imbrication (entre la logique du système et nos consciences) est condamnée à rester un emplâtre sur une jambe de bois.

II – Ambivalence du christianisme…

Dans ce second chapitre, M.M. Egger aborde le problème de la responsabilité de la tradition judéo-chrétienne dans ces dérives.

Il est évident pour lui que, si la crise écologique appelle une réaction à la mesure de ses racines profondes : une réponse spirituelle, alors elle interpelle en cela les sagesses et religions du monde. La tradition chrétienne a (…) une contribution spécifique à apporter à l’émergence d’une écospiritualité. Mais, avertit-il, elle ne pourra le faire d’une manière crédible qu’à une condition : effectuer une évaluation critique des forces et faiblesses de sa théologie à travers les siècles.

C’est ce à quoi il s’emploie ici en montrant, dès les versets de Gen. 1,26-28 qui semblent établir la domination de l’homme sur la création entière, comment la tradition judéo-chrétienne, à travers les écoles diverses et les époques, a souvent participé à la dépréciation et la désacralisation de la nature mise en œuvre par la modernité . Plusieurs de ses composantes ont nourri une dualité (distinction stricte) entre Dieu, l’être humain et le cosmos, qui est, selon lui, à la source de la destruction de la nature.

Pour Egger, la destruction des religions païennes (animisme, chamanisme), la séparation entre le "créé" et l’"incréé", une religion centrée sur le seul "salut" de l’homme, le mépris des réalités terrestres, la méfiance à l’égard du corps, le "machisme" patriarcal, le curieux mélange entre une "évasion vers l’au-delà" et la croyance au sens de l’histoire et au progrès, sont autant de composantes de la culture judéo-chrétienne qui ont favorisé l’émergence de la modernité en crise où nous vivons.

Cependant, il lui semble juste de constater que tout dans notre tradition n’est pas blanc ou noir. Il serait exagéré d’établir une causalité directe entre le christianisme et la destruction de la planète. Le christianisme est pluriel, il s’exprime de manière très variée suivant les personnes, les écoles théologiques, les traditions ecclésiales, les périodes historiques. Certains ont une vision clairement dépréciative de la nature, d’autres la célèbrent comme le "lieu de Dieu". Il ressort de l’histoire plurielle du christianisme une profonde ambiguïté face à la nature : un mélange d’aspect antiécologique, et de potentialités écologiques. L’heure est venue d’actualiser ces dernières, en dialogue avec la science contemporaine et les autres traditions spirituelles.

III – La création, mystère de la présence divine…

Il y a, dans ce titre de chapitre, l’une des clés de ce que M.M. Egger propose comme approche spirituelle de l’écologie. Selon lui, il y a, dans notre tradition, tous les éléments pour refonder notre représentation du cosmos, en lui restituant sa dimension de mystère.

La difficulté ici est sans doute qu’Egger fait abondamment appel à des notions et à une terminologie empruntées à la théologie mystique des Pères de l’Église et des théologiens orientaux, comme si leur vision des choses faisait universellement autorité. Ce qui ne peut que dérouter à coup sûr le lecteur non chrétien, mais tout autant le lecteur chrétien occidental, surtout si ce dernier a pris ses distances avec le langage et les catégories anciennes.

Dans l’histoire, dit-il, la conception de la nature a toujours oscillé entre le panthéisme – qui identifie la nature à Dieu – et le matérialisme qui fait de la nature un "objet", en lui déniant toute réalité spirituelle. Selon lui, la notion de "création" - propre au judaïsme, au christianisme et à l’islam – permet de dépasser ces deux modèles antithétiques dans lesquels la question écologique est souvent enfermée. Revisitée à partir de la tradition mystique, elle ouvre sur un panenthéisme : la nature est en Dieu et Dieu est dans la nature.

Selon les Pères de l’Église, nous dit Egger, Dieu serait présent dans les créatures par ses "idées-volontés" ("logoï") et ses "énergies incréées" (3). De plus, toujours suivant cette tradition, le Verbe divin (logos) en s’incarnant, ne s’est pas seulement fait homme, il a assumé toute la chair du monde. La nature est donc sacrée (ne l’était-elle pas dès l’origine ??) …Don gratuit du créateur, pleine de la vie de l’Esprit, elle est – dans son extraordinaire diversité – une théophanie : une révélation de l’invisible. De plus, cette "création", loin d’être achevée, se poursuit à chaque instant, ici et maintenant, avec la part de conscience, de liberté et d’inventivité propre à chaque espèce.

Et l’auteur de nous montrer comment, selon cette tradition, la création est en devenir dans une dynamique ouverte, tissée d’équilibres et de déséquilibres, d’ordre et de chaos, de vie et de mort. En proie au mystère tragique du mal, elle est en marche vers son accomplissement, son sens ultime : la transfiguration.

Conscient du risque qu’on lui objecte que cette vision des choses ne soit qu’un "particularisme" peu admissible par d’autres cultures, Egger montre que non seulement cette conception du monde, quant au fond, sinon quant à la forme, est présente dans toutes les traditions, mais que même la science contemporaine s’approche souvent d’une telle vision :

Toutes les grandes traditions spirituelles de l’humanité l’affirment : le cosmos est plus que ce que nous pouvons en saisir par nos sens et notre raison. Leurs cosmologies ne sont pas de simples spéculations ou croyances plus ou moins naïves, l’expression d’une pensée magique, sauvage et prélogique caractéristique d’un stade inférieur du développement humain. Elles découlent, au contraire, d’une expérience vécue au tréfond du coeur-esprit et élevée au plus haut degré de la conscience humaine. Une expérience non seulement individuelle et subjective, mais réalisée, authentifiée et transmise à travers les siècles par des générations de chercheurs de Dieu et d’absolu.

Quant aux sciences, il évoque les propos du philosophe des sciences Jean Staume : "si l’on veut rester réaliste, il faut postuler un "réalisme non physique" dans lequel la réalité véritable ne correspond pas à ce qu’on peut voir, mesurer, toucher, elle est en grande partie voilée" ; ou encore ceux du physicien Bernard d’Espagnat qui parle, lui aussi, de "réel voilé" auquel l’esprit humain peut accéder moyennant le passage à d’autres champs de la conscience (4) ….

C’est moyennant cette aptitude de notre conscience que M.M. Egger nous convie à accueillir la richesse d’une vision renouvelée de la création, d’un monde en marche vers sa transfiguration, où l’homme a toute sa part, non de pouvoir et de domination, mais de responsabilité et de "co-accomplissement" en Dieu et avec Dieu.

En effet, selon cette vision des choses, nous ne serons pas sauvés seuls, sans la nature et hors d’elle. La divinisation humaine et celle de la création sont inséparables…

IV – L’ être humain entre la terre et les cieux…

Il ne faudrait pas que les termes de "terre" et de "cieux", utilisés ici par l’auteur, rebutent ceux des lecteurs qui ont évacué ce type de symbolique de leurs représentations.

Il s’agit tout simplement, dans ce chapitre, de proposer, à travers la tradition des Pères, une vision renouvelée (restaurée ?) de l’homme et de sa place dans l’aventure cosmique, en tant qu’il est "esprit et chair à la fois" (Grégoire de Nazianze).

Il s’agit de sortir des travers de supériorité anthropocentrique, mais sans tomber dans le relativisme (…) qui ramène l’être humain au simple niveau d’un animal ou d’une plante.

Les Pères de l’Église, nous rappelle Egger, ont défini l’être humain comme microcosme (cosmos en réduction) et "microthéos" (Dieu en réduction). Enfant de la terre et des étoiles, il porte en lui tous les règnes de l’univers autant qu’il en fait partie, contrairement à ce que le mot "environnement" laisse entendre. Il y a entre nous et le cosmos une relation d’interdépendance matérielle, psychologique et spirituelle. Une osmose, dont le corps que nous sommes constitue le lieu d’expérience premier. Tout ce que nous faisons à la nature, nous le faisons à nous-mêmes et réciproquement.

Pourtant, ajoute-t-il, l’être humain occupe une place à part dans la création. Il possède un intellect spirituel qui le rend capable de transcender la matière et de s’élever vers les plus hautes sphères de l’Esprit. Il est donc par sa constitution, un "être frontière" entre la matière et l’Esprit, des ordres de réalité entre lesquels il est appelé à devenir un pont.

Il convient dès lors de montrer que cette situation ne lui confère pas un droit de domination sur la nature, mais une responsabilité particulière que (selon les termes de la tradition ) il doit assumer en tant que "roi" (qui a reçu son royaume en héritage), "intendant" (qui en a la charge) et "liturge" de la création (qui doit lui permettre d’accéder à son plein "accomplissement" en Dieu). Trois fonctions qui impliquent un esprit d’amour, de respect et d’humble service à l’égard du reste du créé. Et l’auteur montre comment cette vision de notre rôle implique, finalement, une "manière d’être", un "ethos" eucharistique, qui consiste à remercier, donner du sens, partager et transformer créativement. Gestes, dit-il, qui ne sont pas réservés aux fidèles d’une religion particulière et qui ne prennent leur sens que s’ils s’incarnent dans tous les aspects et activités du quotidien.

Évoquant la "parabole des talents", il ajoute que l’écologie ne consiste pas seulement à conserver la nature comme un patrimoine à transmettre tel quel (…) mais à la mettre en valeur et à participer à sa transfiguration à travers notre propre tranfiguration.

Et c’est là que se pose la question de notre propre "métamorphose" intérieure, pour une juste relation au reste du créé…

V – Les chemins de la transformation écospirituelle…

Une fois admises une approche mystique de la création comme "lieu de Dieu" et une théologie de l’être humain comme "passeur" entre la terre et les cieux, entre matière et Esprit, comme les fondements d’une écospiritualité, encore faut-il, nous dit Egger, les vivre intérieurement et les incarner dans toutes les dimensions de notre existence.

Ce changement effectif de nos fonctionnements intérieurs et de nos comportements pratiques à l’égard de la création est l’objet de ce dernier chapitre, sans doute le plus déterminant du livre.

Car, nous avertit M.M. Egger, le chemin est long de la tête au cœur. Il l’est parfois encore plus du cœur aux mains. En effet, il ne s’agit plus seulement d’une éthique et de quelques écogestes quotidiens, mais aussi d’une véritable métamorphose intérieure (métanoïa). Si tout doit commencer par l’acquisition d’un autre mode de connaissance capable de nous éveiller à l’expérience du divin dans la création, il s’agit ensuite de travailler notre cosmos intérieur. Plus la présence toujours naissante de Dieu en toute créature vibrera en nous, plus nous deviendrons capables de la contempler dans les réalités extérieures.

Selon Egger, trois champs sont à transformer où se joue notre asservissement à la mécanique du système socioéconomique qui détruit la planète (et l’homme avec) : nos désirs (à réorienter), nos peurs (à vaincre), nos blessures de l’âme (à guérir).

-Réorienter nos désirs : Pour les Pères de l’Église, l’être humain est fondamentalement un être de désir. (Ils) vont même jusqu’à affirmer que, derrière tout désir, même le plus matériel, se cache en réalité un désir de Dieu qui s’ignore, reflet inconscient du désir premier de Dieu envers nous. Selon Grégoire de Nysse, Dieu, l’infini, a déposé en l’homme un désir infini que rien ne pourra jamais assouvir, sauf Dieu lui-même.

Mais que devient notre puissance désirante dans notre société d’hyperconsommation ?

Le détournement du désir en "envies" et sa dégradation en passions n’est pas une fatalité, pas plus que la confusion entre besoins absolus et besoins relatifs.(...)

Le problème, en réalité, n’est pas que nous désirons trop, mais que nous désirons mal, en prenant les vessies du "beaucoup avoir" pour les lanternes de "la plénitude d’être".

-Vaincre nos peurs : Si derrière tout désir se cache une aspiration à l’infini, derrière toute peur se dissimule l’angoisse de la mort. Celle-ci s’exprime notamment par la "peur de manquer". La peur et les envies sont en fait l’envers et l’endroit de la même réalité existentielle. Les deux s’accroissent quand l’être humain est coupé de lui-même et de sa source divine. C’est le cercle vicieux qu’il convient de briser.

Nous le pourrons (…) en nous affranchissant des illusions de bonheur (satisfaction) et de rareté (manque) savamment et artificiellement générés par le système. Il s’agit, finalement, de passer d’une "conscience de pénurie à une conscience d’abondance" (P. Derruder). Abondance non pas de l’avoir, mais de l’être. Celle-ci n’est pas à acquérir ou conquérir, mais à découvrir en nous-mêmes. Abondance qui, selon Egger, serait tout simplement la "vie en abondance" évoquée par l’évangile de Jean (10,10).

-Guérir nos blessures : Les blessures que nous infligeons à la planète sont fréquemment l’expression de nos blessures intérieures, souvent inconscientes et refoulées.(…) Je ne peux pas, en effet, être en paix et en harmonie avec les autres et la nature si je ne suis pas en paix et en harmonie avec moi-même. Et c’est notamment en me recentrant et en me reconnectant avec la source profonde de mon être (…) que je peux trouver cette paix et cette harmonie en plénitude. Cela doit nous permettre de "réveiller notre passion pour la vie et notre capacité à la protéger" (Joanna Macy). Il nous faut apprendre à nous "relier" aux autres, à la terre, à tous les êtres vivants. Le but est de (…) substituer à notre égo individualiste et compétitif un "soi écologique" solidaire et non séparé de la nature.

Opérer une telle mutation est l’œuvre de toute une existence. Egger en détaille longuement les points clés, qui coïncident avec le fond commun des grandes spiritualités et sagesses, dans ce long et dense chapitre. Les chemins(…) sont multiples. Mais quelle que soit la "voie" choisie, une ascèse (…) est incontournable. Et, loin de conduire à une écologie chagrine, elle ouvre à la réconciliation, la liberté et la joie intérieure.

Épilogue : vers une sagesse pratique…

Loin d’inviter à une aventure mystico-nombriliste de vieux sage réfugié dans son monde, ce livre se veut une invitation pressante à une conversion intérieure et un engagement tous azimuts dans le mode d’être auquel conduit l’écospiritualité : sur tous les plans, personnel, familial, professionnel, citoyen, associatif, ecclésial.

Cela passe par une éducation, une formation, des apprentissages, l’acquisition de savoirs et de savoir-faire (éco-médecines, éco-économie, éco-agriculture, etc...) peu encouragés par le système ambiant.

Il s’agit, selon l’expression de Thierry Verhest reprise par M. M. Egger, de devenir des méditants militants. Parce que "méditant", un militant d’un tout autre genre.

Le "méditant militant" s’engage différemment. À l’agir du petit moi volontariste, il substitue le non-agir (notion bouddhiste). Celui-ci n’est pas la passivité et l’inertie, mais une action ouverte à l’énergie cosmique et divine qui la traverse et agit en elle.

En résumé, ce vers quoi doit tendre l’écospiritualité, c’est une forme de sagesse pratique, enracinée dans la terre et les cieux, arrimée dans le corps humain et habitée par l’Esprit. Le modèle est moins le philosophe d’Occident – torturé par sa tête trop lourde (…) – que le saint chrétien ou musulman, centré sur le cœur, ou le sage d’Orient, bien ancré dans son "hara" (5). Le saint ou le sage n’agit pas à partir d’une délibération intellectuelle sur les valeurs, d’une analyse rationnelle des motivations ou d’une pesée des intérêts en jeu. Il "sait" ce qui est "juste" et le réalise pour ainsi dire naturellement.(…) Le sage n’accomplit pas une action écologique, il "est" action.

Alain Dupuis

(1) L’auteur de ces pages regrette de ne pas avoir réussi à mettre plus en valeur l’ouverture de M.M. Egger à toutes les traditions et courants de pensée explorés dans cet ouvrage extrêmement riche. Les sous-titres sont ceux de M.M.Egger. Tous les propos en italiques sont les siens. Michel Maxime Egger est sociologue et journaliste, orthodoxe, il participe égalememt à la revue "La chair et le souffle" initiée par la théologienne pasteure Lytta Basset. Il est très engagé dans tout ce qui concerne le développement durable et les relations Nord-Sud équitables. (retour)
(2) Pierre Rabhi est un français d’origine algérienne, non confessionnel, théoricien de la mutation écologique et pionnier de l’agriculture écologique. Ses méthodes se répandent en Afrique de l’Ouest. Il travaille également avec le monastère orthodoxe de Solan (Gard, France). Pour en savoir plus : www.fondation-macif.org (retour)
(3) Ces deux notions sont explicitées plus en détail dans l’ouvrage. Les "idées-volontés" ou " logoï" pourraient être comparées à une sorte de code génétique inscrit dans l’essence de toute réalité et la prédisposant à son accomplissement spécifique total, suivant son règne et son espèce. Les "énergies incréées" sont comme les diverses manières qu’a l’"énergie divine" d’être présente à chaque entité créée pour la mener à son plein accomplissement, à sa métamorphose finale. (retour)
(4) Sur ce thème, on lira aussi avec intérêt "Le cosmos et le lotus" de l’astrophysicien Trinh Xuan Thuan (Albin Michel, 2011). Il écrit : "Savoir ne suffit pas pour appréhender le réel", et encore "Le pratiquant accompli du bouddhisme sait que la réalisation vécue de l’interdépendance se traduit par une compassion irrésistible envers tous les êtres – une compassion qui modifie son existence jusque dans sa fibre la plus intime." (retour)
(5) Si les traditions mystiques du judaïsme, du christianisme et de l’islam, ainsi que certaines écoles bouddhistes parlent du "cœur" pour désigner le foyer vital de l’être humain, l’hindouisme situe plutôt ce symbole, le "hara", au niveau du plexus. (retour)
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1 octobre 2012 1 01 /10 /octobre /2012 15:38
Edouard Mairlot Etre chrétien dans la modernité. Réinterpréter l’héritage pour qu’il soit crédible.
Présentation de l'ouvrage de Jacques MUSSET (1)
Edouard Mairlot
LPC n° 19 / 2012

1. Comment l’auteur présente son cheminement, sa réflexion et les exigences de celui-ci.

Ce livre en enchantera plus d’un. Voilà enfin une présentation d’ensemble de l’essentiel de la foi chrétienne, libérée de tout le poids du langage propre à un passé (2) qui a cessé d’être le nôtre depuis longtemps et qui, pour nous, chrétiens de la modernité, se fait pleinement crédible, comme l’annonce le titre du livre.

Ce livre n’a rien de compliqué. Il n’est pas bien gros : 200 pages d’un caractère d’impression large et aisée. Qui a vécu ce même genre de démarche personnelle s’y retrouvera avec un grand bonheur : celui de découvrir qu’il n’est pas seul mais en communion profonde, ici avec l’auteur. Cette réflexion ne peut également que nourrir et encourager ceux qui sont "en chemin". Et qui ne l’est pas parmi nos lecteurs ? Sans en faire un résumé, il a paru utile, pour présenter ce livre plein de richesse et de vécu personnel, d’en dégager les lignes de force essentielles. Le reste allant ensuite pratiquement de soi.

Nombre d’entre nos lecteurs ont déjà pu prendre connaissance de certains chapitres de ce livre, dans plusieurs numéros de la Revue. Ils ont pu découvrir les lignes directrices qui inspirent son auteur. Mais comment en est-il arrivé là ? Quelles interrogations vitales l’ont motivé ? Quelles conditions ou exigences se sont imposées à sa réflexion ? Il y consacre une trentaine de pages qui constituent les deux premières parties du livre.

Jacques Musset s’y présente dès les premières lignes (3): "J’ai eu depuis toujours du goût pour l’aventure spirituelle et, comme la communauté où je l’ai vécue depuis ma naissance jusqu’à aujourd’hui est l’Église catholique, je me suis très vite passionné pour la voie inaugurée par Jésus de Nazareth" (p.7). Il s’oriente vers le sacerdoce et devient rapidement aumônier de lycée dans l'enseignement public.

Cependant, reconnaît-il : "…après mai 1968 mon identité chrétienne s’est écroulée sous la critique pertinente des sciences humaines (p.36)". Il est ainsi conduit à remettre en cause "…l’héritage tel qu’il l’a reçu parce que la doctrine et la morale qu’on lui a enseignées lui sont devenues imbuvables et même dangereuses. En tentant de les vivre, il a vérifié qu’elles étaient pour lui mortifères. Non seulement elles n’ont pas donné sens à son existence, mais elles l’ont maintenu dans une dépendance culpabilisante. Il ne peut par exigence intime que les rejeter (p.35)". Une évidence s’impose donc à lui : "Croire aux données de la foi telles qu’elles sont enseignées d’une manière ʻorthodoxeʼ n’est plus possible par un esprit critique qui s’efforce de penser avec honnêteté et intégrité intellectuelle, et de vivre en conséquence (p.9)".

A vrai dire, reconnaît-il encore : "Mes réflexions ont commencé à germer en moi depuis plus de quarante ans et s’imposent à moi aujourd’hui comme la seule façon de continuer à me dire disciple de Jésus de Nazareth et membre actif de la communauté de celles et de ceux pour qui Il demeure une source éminente d’inspiration. J’ai une dette immense de reconnaissance envers ceux qui m’ont aidé à parcourir ce cheminement depuis une quarantaine d’années. Intelligemment et courageusement, ils ont affronté les questions sans les esquiver et se sont efforcés, parfois à leurs risques et périls, d’en montrer la pertinence et d’y apporter des réponses crédibles pour les hommes d’aujourd’hui (p.11)". Sur ces entrefaites, il quitte l'aumônerie de lycée et, neuf années durant, il accompagne encore comme prêtre divers groupes d’adultes dans leur approche de la Bible et des évangiles : ce qui l’aida beaucoup.

"Il est des moments dans la vie, écrit-il, où il est nécessaire par respect pour soi-même de franchir des pas décisifs, d’opposer des refus, de prendre du champ par rapport à des terres familières parce qu’on ne peut plus y vivre et y respirer. Ces démarches coûteuses m’ont permis de me réapproprier à nouveaux frais mon identité chrétienne. Elles ont été profondément libératrices… (p.7)". C’est ainsi qu’il a pu peu à peu "repenser sa foi chrétienne en cohérence avec son identité d’homme vivant dans la modernité présente (p.11)" ; sachant revendiquer de la vivre… "d’une manière libre et responsable (p.9)". Il ajoute : "ma démarche est existentielle, une question de vie ou de mort spirituelle. L’exercice de mon intelligence et de ma raison est vital pour moi (p.11)".

"Je regrette, poursuit-il, qu’on dépense tant d’énergie à s’encolérer contre le système romain et si peu de dynamisme à revisiter l’héritage chrétien pour le réinterpréter, afin qu’il soit crédible pour nos contemporains (p.9)". Pour sa part, il est de "ces chrétiens réfléchis et critiques qui comprennent qu’une mutation du christianisme s’impose pour que la Bonne Nouvelle soit crédible en notre temps (p.36)". Il s’agit donc de : "… se mettre au travail à ses risques et périls et de ʻ mouiller sa chemiseʼ pour faire œuvre de reconstruction (p.17)".

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Tels sont le projet et la trajectoire de J. Musset. Celui-ci va ensuite nous préciser, dans la seconde partie de son ouvrage, quelles sont les conditions… les exigences psychologiques et spirituelles (4) de pareil cheminement. Il s’inspire ci-après de Marcel Légaut :

"Si chaque être humain, dit ce dernier, doit s’approprier personnellement toute réalité qu’il lui est donné de vivre pour devenir un vivant et ne pas se contenter d’être un vécu qui subit ou s’étourdit dans le divertissement, …le chrétien doit tout aussi nécessairement s’approprier son héritage chrétien pour devenir un croyant adulte et non pas en rester à la foi du charbonnier… Il s’agit donc, selon Légaut, de faire de cet héritage une œuvre personnelle à longueur d’existence, ce qui demande d’être fidèle aux exigences intimes qui montent en soi, tout en ignorant jusqu’où ce chemin conduira (p.18)". Et notre auteur de préciser : "Le croyant dans ce parcours très personnel prend conscience de sa solitude fondamentale et incontournable. Il doit y consentir, pour ne pas se suicider spirituellement. Son itinéraire de fidélité est marqué inévitablement par l’épreuve (p.20)."

Mais ce chemin n’est-il pas réservé à une élite ? J. Musset y répond en citant encore M. Légaut qui n’a cessé de l’inspirer dans cette partie. "En fait, écrit ce dernier, on sous-estime les secrètes potentialités spirituelles des hommes…Pourtant de tels cheminements sont à la portée de tous, chacun ayant à s’y prendre à sa manière en suivant ses cadences (p.21)" (5).

Quant aux exigences concernant l'objet même du travail, il faut "abandonner la prétention à détenir la Vérité (p.23)… On peut, en effet, aimer légitimement sa religion et y adhérer comme étant sa propre vérité (toujours à découvrir, à approfondir, à réinterpréter), sans pour cela décréter qu’elle est la Vérité (p.24). Chaque religion ou approche spirituelle devrait reconnaître qu’elle n’est qu’un chemin, une voie d’exploration du mystère de l’homme et de cette Réalité transcendante au cœur de l’homme que, par commodité, on appelle Dieu. Une voie et non pas la voie, un chemin parmi d’autres. Prétendre que le christianisme catholique détient la vérité ultime, c’est s’ériger en repère absolu (p.23)". Ceci s’éclairera par la suite.

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L’auteur ayant ainsi précisé quelle est l’inspiration profonde du livre et indiqué quelles en sont les exigences intérieures, il va, dans la troisième partie de son ouvrage, la plus longue, traiter pas moins de 16 questions essentielles sur lesquelles doit porter l’exercice de réinterprétation (p.26). Elles constituent autant de chapitres du livre.

Notre présentation se limitera aux deux thèmes essentiels dont les autres vont découler assez naturellement : le mystère de Dieu et la personne de Jésus de Nazareth. Encore devra-t-on se limiter à quelques éléments clés, quelques phrases heureuses qui synthétisent, donnent à penser et, de là, envie de creuser… Bref, "à nos risques et périls" comme l’auteur aime le répéter, nous chercherons à dégager l’intuition, donner à goûter quelque chose de l’essentiel.

2. Le mystère de Dieu. Quelle approche ?

Les 4 premiers chapitres en parlent : nous les rassemblons pour les aborder.

Le chapitre 2 "Une autre approche de Dieu" le constate d’emblée : "Pour un certain nombre de chrétiens vivant dans la modernité… le discours officiel de l’Eglise sur Dieu ne va plus de soi. Leur sont en effet inacceptables des représentations toujours en vigueur, qui datent d’un autre temps et d’une autre culture que la leur. Ils se renieraient eux-mêmes en y adhérant (p.42)".

En fait "on parle de Dieu comme si son existence était évidente, comme si l’on vivait dans son intimité, comme si l’on connaissait ses intentions…" Ainsi dit-on : "Dieu a créé le monde, Il a établi l’ordre de l’univers, Il gouverne les cœurs et les événements, Il a pris l’initiative de se révéler, Il est amour, Il a un projet sur le monde et sur l’homme, Il souffre de la souffrance des hommes, Il a envoyé son Fils pour nous sauver, Il est unique et pourtant trinité de personnes…. Il veut rassembler les hommes dans l’Eglise, etc… (p.43)"

"Cette manière de parler de Dieu est celle du Catéchisme officiel de l’Eglise catholique publié en 1998 (790 pages) et de bien des livres religieux. C’est également celle de la liturgie et de beaucoup de prédications (p.43)."

Si l’on se pose la question (Chap.4) "Dieu a-t-il un projet sur le monde ?" la perception d’un décalage entre le langage doctrinal et le vécu humain est encore plus forte.

"Dieu n’est pas le grand manageur du monde et de l’histoire qui aurait un plan défini pour que les sociétés tournent rond, évitent les impasses, se développent avec harmonie (p.65)…. Concernant chaque individu, on ne peut plus accepter ceci : Dieu a un projet spécial pour lui, ce qu’on appelle la ʻ vocationʼ (p.63)".

"Non, Dieu n’a pas de projet sur le monde ni sur les individus. Bien malin qui pourrait prétendre le contraire, dans la mesure où personne n’a jamais vu ni entendu Dieu (p.64) !". "Comment, en parlant ainsi, ne pas donner l’impression d’une manipulation divine, qui aurait d’avance écrit l’histoire du monde et de chaque personne ? (p.63)"

S’impose (Chap.3) "une approche renouvelée de la Révélation ou quand Dieu parle, qui parle ?" Certes, on n’admet plus que "la parole de Dieu a été dite par Dieu lui-même à l’homme. (p.54)…" La révélation, explique-t-on alors, se serait faite "sous mode d’inspiration, à travers leur culture et leur enracinement religieux, social, politique, littéraire (p.54) ?" Mais ici encore c’est : "Dieu qui a l’initiative… L’homme n’est que le simple destinataire passif de ces messages (p.55)".

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En fait, pour progresser face à ces trois types de questions : "Peut-être faut-il d’abord aborder les textes fondateurs des religions comme n’importe quel texte littéraire et les prendre comme des écrits issus d’une réflexion sur l’expérience humaine…. (Leurs auteurs) se sont efforcés de répondre aux questions fondamentales que tout humain se pose (p.56)… C’est en réalité le résultat d’un immense travail de rumination spirituelle des hommes. Quand Dieu parle, c’est bien l’homme qui parle du plus intime de lui-même. La parole de Dieu est en réalité une parole humaine attribuée à Dieu (p.57)… Impressionnés par ce qui émergeait du plus intime de leur être et qui humanisait leur existence… C’est à partir de cette expérience de dépassement où était engagé le sérieux de leur existence que les hommes ont désigné Dieu à l’origine de leur démarche d’humanisation (p.57).

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Cette démarche va de soi pour qui s’est libéré de la prétendue conviction que Dieu est l’évidence première dont tout découle. Mais c’est en fait tout l’ensemble d’une conception dépassée de Dieu et du monde qui change radicalement. Autrefois, tout se mettait en place selon une voie "descendante" à partir de l’évidence de Dieu. Le temps ne serait-il pas venu d’inverser le mouvement ? En arriver à "parler de Dieu" par une "voie ʻascendanteʼ qui consiste à partir de l’expérience d’humanisation à laquelle se livrent les hommes et les femmes qui ont le souci de vivre vrai et de penser juste (p.46) ?"

"Allons au cœur de ce que vivent les hommes… Ce que chacun expérimente au tréfonds de son être – quelle que soit son histoire singulière -, n’est-ce pas avant tout une exigence de vivre en vérité dans toutes les dimensions de son existence ? Exigence de lucidité sur sa manière d’exister… Exigence de vivre vrai dans sa relation à autrui… Exigence de probité intellectuelle dans sa recherche spirituelle… Exigence de recueillement pour se ressourcer, pour ne pas céder à l’activisme… Exigence de consentir à la réalité telle qu’elle est… (p.46)"

"Cette exigence, sorte de voix intime qui se murmure dans le silence ou s’impose parfois avec insistance et d’une manière récurrente, rejoint ce que Marcel Légaut appelle ʻmotion intérieureʼ

… Il y lisait les traces en lui d’une "action qui n’est pas que de lui mais qui ne saurait être menée sans lui". Il en concluait qu’on pouvait "appeler cette action qui opère en soi l’action de Dieu sans nullement se donner de Dieu – et même en s’y refusant – une représentation bien définie (pp.46-47) (6). Le mot Dieu peut alors désigner : "la Source d’exigences intimes qui s’élèvent du cœur, l’Origine des appels des profondeurs de l’homme, la Poussée des intuitions dans la recherche de l’homme" (7). En ce cas, Dieu est une Réalité qui ne se confond pas avec l’homme tout en lui étant consubstantiel (p.50)."

Mais on peut aussi s’interroger et aboutir à une autre perspective : "ce sentiment de dépassement n’est-il pas que l’expérience fugitive de son propre accomplissement ? Autrement dit, le sentiment d’être, à certains moments, en situation de justesse intime avec soi-même, le monde et autrui, situation vécue dans une grande joie intérieure et une impression de plénitude, ne serait-il pas seulement la révélation de ce dont l’homme est capable et l’invitation pressante à marcher sur cette voie pour s’accomplir réellement ? (p.47)."

"On parlerait alors plutôt d’émergence du divin dans l’homme, sans que le mot divin renvoie à une transcendance distincte de l’homme (p.50)."

"En définitive, le mot "Dieu" peut avoir deux significations différentes qui me semblent l’une et l’autre crédibles (p.50)", conclut l’auteur. On notera cependant que toutes deux trouvent leur origine au cœur de l’expérience humaine la plus profonde.

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Cependant, "…on ne manquera pas de faire l’objection suivante : n’oublies-tu pas que Jésus, héritier de sa tradition juive, se référait très explicitement à Dieu, un Dieu à la fois tout autre et impliqué activement dans l’histoire des hommes ? (pp.50-51)"

J. Musset répond alors : "Cela ne m’empêche pas de me sentir en connivence profonde avec le nazaréen qui a misé et risqué son existence il y a vingt siècles en délivrant un message de libération et en le mettant en pratique au grand dam des responsables de sa religion… je me laisse inspirer à mon tour par son témoignage, mais je prends la liberté de dire à ma façon et dans ma culture ce qu’est la source mystérieuse que j’expérimente à la racine de mon être. Cette source est à l’œuvre aujourd’hui comme hier dans la vie des humains, c’est ce qui les rend proches par-delà les siècles (p.51)". Pour l’exprimer simplement : "Je ne me sens plus tenu par un certain nombre de représentations et de langages de mon héritage, y compris ceux de Jésus (p.51)."

"Au terme de ces paroles balbutiantes, la question de Dieu reste ouverte… Si la querelle théorique des concepts ne m’intéresse pas, par contre toute tentative qui se saisit de l’interrogation à partir de la recherche de son humanité me passionne (p.53)."

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Cette conclusion n’est pas sans conséquences. Reconnaissons, dit l’auteur, "qu’existe au plus intime des êtres une source commune où ils puisent le goût et le souci de la beauté, de la fraternité, de l’intériorité, de la vérité…Les noms donnés à cette source cachée sont divers selon les traditions et les individus. L’essentiel est bien de la laisser couler en soi et fertiliser sa terre intérieure (p.61).

Mais alors : s’il est vrai que ce qu’on nomme révélation de Dieu est issue des profondeurs de l’homme qui s’efforce de vivre authentiquement dans toutes les dimensions de son existence, les chrétiens ne peuvent pas ne pas s’émerveiller de tout ce qui, en dehors de leur sphère, manifeste une qualité d’humanité à laquelle ils sont eux-mêmes invités par leur propre tradition. Si le christianisme est une voie remarquable pour naître à son humanité, il n’est qu’une voie. Le monde, sous toutes les latitudes, est un immense chantier d’humanisation auquel collaborent des humains de toutes voies spirituelles et de toutes convictions (p.60)."

"…on constatera que les processus d’accession à de nouvelles prises de conscience sont concrètement les mêmes pour les agnostiques, les athées et pour les croyants. Ils s’opèrent au cœur d’un travail intérieur de dépassement, d’approfondissement, de maturation. Ce qui différentie les uns et les autres, outre la référence à leurs "écritures" particulières, n’est, à mon sens, qu’un problème de nom donné à l’expérience commune (p.61)."

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On peut maintenant pleinement comprendre la réponse donnée à la question posée dès le chapitre 1 : "le christianisme est-il la voie ou une voie ?"

"D’une part, il conviendrait de revoir la conception de la ʻRévélationʼ dans les religions dites révélées. Plutôt qu’un message descendant du ciel, sortant de la bouche même de Dieu ou inspiré par lui en direct, ne s’agit-il pas d’entendre ce mot comme l’émanation à la conscience des hommes du meilleur d’eux-mêmes, s’interrogeant à longueur de siècles sur le sens de leur vie et balbutiant, à l’écoute d’une voix intérieure, des réponses dont ils expérimentent qu’elles sont des chemins de vie ? (pp.39-40)"

"D’autre part, chacune des religions ne devrait-elle pas admettre que ses enseignements, y compris les messages de son fondateur, ont été élaborés dans des contextes historiques et culturels particuliers, ce qui appelle à chaque époque un travail de réinterprétation ? Sans quoi, comment éviter les dérives du fondamentalisme et du dogmatisme qui bétonnent la prétention à détenir la vérité ? (p.40)"

"De plus, les voies spirituelles ont à se rappeler que les langages de la foi – tous sans exception – ne sont que des représentations, contingentes et donc relatives, de réalités invisibles et indicibles, et non pas la vérité même de ces réalités. Cette précaution permettrait de distinguer entre l’expérience spirituelle qui peut être analogue entre croyants de religions diverses et les expressions avec lesquelles chacun la traduit (p.40)… Comme j’aimerais que l’Eglise catholique le comprenne ! (p.41)"

Car l’enjeu de ce travail est de se sentir pleinement disciple de Jésus sans rien renier de sa culture (p.19), rappelons-le.

3. Que dire de Jésus de Nazareth ?

Cette question est bien celle que nous nous posons après nous être demandé quel peut encore être aujourd’hui notre langage sur Dieu. Trois chapitres nous en parlent. Nous aborderons les deux premiers.

"Redonner corps à l’homme Jésus et à son message. (Chap.5)"

Au plan strictement historique, grâce aux évangiles "…on apprend seulement qu’il est de Nazareth,… fils de Marie et de Joseph, qu’il a des frères et des sœurs, et qu’il exerce le métier de charpentier". Il fréquente un moment Jean-Baptiste, mais il va bientôt devenir "un prédicateur original du règne de Dieu (p.70)".

L’idée de la venue imminente du Royaume de Dieu …"est dans l’air et tous les groupes juifs invitent, dans une ambiance… surchauffée, à s’y préparer… (p.71). Dans l’atmosphère enfiévrée de son temps, Jésus annonce lui aussi, en paroles et en actes, la venue du Royaume de Dieu mais d’une manière tout à fait originale et à contre-pied des positions ambiantes. Ce royaume n’est pas à mériter ni à conquérir. Il advient comme un don gratuit, et seule importe la disponibilité intérieure du cœur pour en devenir membre (p.71). ʻLe Royaume est au-dedans de vousʼ proclame Jésus (p.72)."

Jésus nous est ensuite présenté par l’auteur comme "Un homme qui cherche sa voie (p.72)".

"En regardant de près les évangiles… on peut repérer cependant que la voie qu’il a suivie a été comme la nôtre une naissance progressive à lui-même. Comme nous, il a marché sur un chemin évolutif dont il ignorait d’avance jusqu’où il le conduirait (p.72)".

Ce qui lui tient à cœur c’est "la rénovation de sa propre religion juive…Mais assez vite, l’opposition se dresse contre lui … Le conflit commence qui sera sans merci (p.72)."

"Jésus prend alors davantage conscience de la force qui l’habite et qui le confirme dans ses choix fondamentaux. C’est au cours de nuits de silence, à l’écart, qu’il se ressource, écoute la Voix intérieure qui murmure en ses profondeurs, perçoit les exigences qui le sollicitent au plus intime et y consent de tout son être (p.73)."

"Mais, dans ce combat de fidélité, il expérimente aussi qu’il est radicalement seul… C’est dire que Jésus, pour tracer son chemin et découvrir sa ʻmissionʼ sans se renier lui-même, a dû assumer sa solitude fondamentale. Chemin faisant, les évènements l’ont appelé à élargir ses horizons et ses perspectives de départ… (p.73)."

"Aussi, quand vinrent les derniers jours… cerné de toutes parts … par ceux qui avaient juré de le supprimer, il ne douta pas au fond de lui-même de la fécondité de son existence, qui semblait se terminer par un échec retentissant. Au cours de ses heures ultimes, traversant intérieurement une nuit obscure, abandonné des foules et de ses amis… confronté même au silence de ce Dieu qui était sa source intime d’inspiration, non seulement Jésus ne renia rien de ce qu’il avait vécu mais il l’assuma en toute liberté… (p.74)."

Et l’auteur de poursuivre : "un homme qui invite chacun à trouver sa voie (p.75)".

"Tout l’enseignement et toute la pratique de Jésus visent à aider chaque être humain rencontré à naître à lui-même, c’est-à-dire à s’accomplir humainement ou en d’autres termes à devenir lui-même en inventant son propre chemin d’humanité. Si Jésus a comme objectif de rénover la religion juive, c’est bien dans cette perspective. Une religion qui n’est pas au service de l’accomplissement humain est parasitaire et n’a aucune raison d’être (p.75)."

"Pour Jésus, le meilleur antidote contre (bien des) illusions et perversions, c’est de cultiver la lucidité et la liberté intérieure, d’être attentif et vigilant aux exigences intimes de sa conscience et de les traduire en actes ; c’est aussi de se soumettre au partage communautaire (p.76)."

Il nous faut aussi savoir que : "Pour Jésus, s’aventurer sur ces voies de naissance à soi-même ne va pas sans traverser l’épreuve. Le chemin de vie passe par des lignes de crête inévitables (Mt.7 13-14)". "L’épreuve de la solitude fondamentale en est une, où chacun est renvoyé à lui-même, même s’il est accompagné, écouté, compris, soutenu. L’épreuve de l’incompréhension et même parfois de l’opposition de l’entourage en est une autre (p.78)". Et au plus intime aussi les épreuves ne manquent pas…

Est éclairante pour le lecteur la compréhension, proposée dans la parabole des talents (Mt 25.14-30), du comportement du "fidèle serviteur" qui a fait fructifier ses talents : "Etre fidèle à l’héritage humain et spirituel dont on est l’intendant pour le temps de son existence, c’est prendre l’initiative, chacun à sa façon, de le faire valoir à travers sa vie quotidienne. C’est s’engager dans cette œuvre à ses risques et périls, à la mesure de ses possibilités, mais sans céder à la peur et à l’esprit de calcul (p.80)."

***

"Jésus ressuscité ou à re-susciter ? (chap.6)"

Ce chapitre est sans doute un des plus heureux et libérateurs du livre. Sa richesse ne saurait qu’être évoquée ici.

Le dilemme est le suivant : "S’agit-il, comme les Eglises le disent, d’une résurrection corporelle au-delà de la mort ? (p.83)" Et si, bien plus que d’une vision sensible du ressuscité, ce qui serait de l’ordre du miracle - de l’impossible selon les lois naturelles - il s’agissait d’une expérience spirituelle qui s’est nourrie du contact intime entre Jésus et ses disciples?

J. Musset nous donne des éléments de ce que put être pour eux cette expérience : "Ils ont vécu dans son intimité de longs mois voire quelques brèves années, et malgré leur étroitesse d’esprit, ils ont découvert peu à peu le secret de cet être exceptionnel qui à la fois les étonnait, les scandalisait mais aussi les fascinait par sa liberté intérieure, sa droiture, son courage tranquille face aux pouvoirs politiques et religieux, sa dénonciation de l’hypocrisie, son souci des exclus et sa manière de les réhabiliter, son refus du compromis et du mensonge, sa parole incisive, son intériorité ressourcée dans les nuits de silence à l’écoute de son Dieu. Ils n’ont pas pu ne pas s’interroger après sa disparition sur son identité, sa mission et son rapport avec l’avènement du règne de Dieu, inaugurant la fameuse fin des temps que tout le peuple attendait… (p.90)."

Leur en avait-il parlé, de ce Royaume de Dieu ! Et de plus "il en avait fait les ʻtravaux pratiquesʼ à ses risques et périls : devant eux, tous ces boiteux, ces sourds, ces aveugles qui s’étaient mis à guérir, libérés… les marginalisés (qui s’étaient mis) à retrouver leur dignité, les désespérés à recouvrer des raisons de vivre (p.91).

"Il n’est pas rare, en effet, qu’après la disparition d’un être aimé, ses proches découvrent avec plus d’acuité des aspects de son existence dont ils n’avaient pas perçu auparavant toute la valeur et l’importance. Et tout se nouait dans leur conscience de disciples (p.91)… Est-il étonnant qu’ils se soient ressaisis et aient proclamé leur étonnant message ? (p.90)"

Et l’auteur de nous proposer directement un : "essai de signification aujourd’hui". Il en risque une formulation : "Ce qu’a été Jésus en son temps – ses paroles et ses actes – demeure vivant au 21ème siècle, tout autant qu’il y a deux millénaires. Peuvent l’attester ceux qui se laissent inspirer par son message et sa pratique. Ce qu’ils reçoivent de son témoignage leur ouvre un chemin de vie. Ils en expérimentent la fécondité dans tous les secteurs de leur existence… La parole évangélique n’a pas vieilli d’une ride…" (p.91). "Malgré et au-delà de sa mort, Jésus demeure vivant en raison de son témoignage exceptionnel, capable d’engendrer de la vie chez quiconque s’efforce d’accueillir son message et de le mettre en pratique" (p.93)

Pour en revenir aux récits évangéliques sur la Résurrection, ne s’agit-t-il pas tout compte fait :

"…à travers les mises en scène des récits évangéliques, d’un enseignement dont la vérité n’est pas d’ordre historique mais symbolique, à savoir que le chemin et la pratique de Jésus de Nazareth, liquidé par les autorités juives comme un réprouvé de Dieu, demeure un chemin de vie et continue à avoir une fécondité au-delà de sa mort ? (p.83)"

"Au bout du compte, que l’on croie ou non que le Christ est ressuscité d’entre les morts au sens classique de l’expression, l’essentiel ne serait-il pas de le re-susciter ici et maintenant à longueur de siècles et dans toutes les cultures, pour que sa mémoire vivante reste un levain dans la lourde pâte humaine ? (p.93)"

Cette trop brève présentation de l’essentiel du livre de J. Musset devrait quasi aller de soi, couler de source, nous éclairer, nous libérer... Oui ! L’héritage peut se réinterpréter et être crédible… Et il peut nourrir d’abondance un chrétien dans la modernité.

Edouard Mairlot

(1) On peut commander le livre directement à l'auteur (14€ +port), 12, rue du Ballon, 44 680 Ste-Pazanne tél. France : 02 40 02 49 15 jma.musset@orange.fr qui joindra un relevé d'identité bancaire (IBAN et BIC) Il peut aussi être commandé directement aux Editions Golias par internet. Sa présence dans les bonnes librairies religieuses de Belgique n’est malheureusement pas garantie. (retour)
(2) Le livre de Roger Lenaers : Un autre christianisme est possible ( Ed. Golias 2011) nous a déjà permis de reconnaître aisément ce langage du passé : celui qui ne vaut plus, et donnait déjà des pistes essentielles pour l’avenir. Voir la présentation que j’en ai fait dans LPC 14/2011. Ce livre effectue le pas suivant : il nous présente l’ensemble autrement. (retour)
(3) Nous le citons le plus souvent possible. Ses textes sont présentés en italique avec indication de la page citée. (retour)
(4) Les divers titres et sous-titres cités sont reproduits en gras (retour)
(5) Il fait ici référence à "Devenir soi et rechercher le sens de sa propre vie", publié en 1980. Actuellement chez Cerf. (retour)
(6) Ibidem : p.35-136. (retour)
(7) Citation de M. Légaut dans "Prières d’homme", Aubier 1978. (retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Recensions
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