Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
1 juillet 2012 7 01 /07 /juillet /2012 17:26
Alain Dupuis Du Dieu du dehors au Dieu "centre" de Gilles Bernheim (1)
Alain Dupuis
LPC n° 18 / 2012

L’élection de Gilles Bernheim en juin 2008 (pour 7 ans à compter du 1er janvier 2009) au poste de Grand Rabbin de France, contre son prédecesseur Joseph Sitruk, fut pour beaucoup une bonne nouvelle.

Ce fils de l’école publique laïque, diplomé en philosophie, s’est toujours voulu à la fois juif "orthodoxe", c'est-à-dire respectueux de toutes les observances, donc non libéral, mais aussi délibérément ouvert sur la société, et donc non intégriste. Longtemps directeur du département consistorial juif de Paris "Torah et société", il anime la commission d’éthique médicale et est vice-président des "Amitiés judéo-chrétiennes" de France.

Il est connu du grand public pour la parution, en 2008, du livre "Le rabbin et le cardinal", en collaboration avec Philippe Barbarin, achevêque de Lyon.

On notera sa participation de plus en plus fréquente à l’émission judaïque hebdomadaire de la 2ème chaîne de la télévision française, où il se montre un interprète exigeant et subtil de la Torah. C’est là qu’il présenta, il y a quelques mois, l’ouvrage dont il est question ici.

On peut trouver sévère l’appréciation de Joseph Thomas qui écrit, dans Golias Hebdo nº 225, à propos de ce livre : "La fréquentation des livres amène parfois à des découvertes épatantes, mais aussi à des déconvenues. Tel livre vous tombe des mains. Parfois vous advient, dans le déroulé d’un propos longuet voire insipide, ces trois pages ou ces trois mots qui vous rejoignent, vous alertent et vous suffisent. Tel fut mon sentiment de lecteur devant les "Quarante méditations juives" de Gilles Bernheim."

Pourtant, si on cite cette opinion, c’est qu’on ne fut pas loin de la même déconvenue…et des mêmes joyeuses surprises, à la lecture de ce petit livre un peu fourre-tout.

Les sujets abordés sont nombreux et vastes : le silence, la mort, la vieillesse, le suicide, l’euthanasie, les soins palliatifs, la bio-éthique, le bon sens, vérité et mensonge, l’embryon, l’exclusion, la solidarité, quelques morceaux d’exégèse biblique, etc, etc, souvent traités en à peine deux pages. Les quarante méditations méritent toutes d’être lues avec sympathie et livrent parfois une petite perle spirituelle…

Mais nous avons délibérément choisi de n’évoquer ici que les quelques propos qui nous ont rejoints au cœur de nos préoccupations de libres penseurs chrétiens. (2)

Dans cet ordre d’idées, la méditation 27 : le centre (p. 132 à 135) a retenu toute notre attention :

L’auteur s’appuie ici, comme tout le long de l’ouvrage, sur les propos de maîtres du hassidisme (3) en l’occurrence, ici, rabbi Ouri de Strelisk : "Au lieu d’écrire et de prononcer le mot Dieu, s’habituer à utiliser le mot étsèm, essence, centre. Notre père qui est au centre… S’il n’est qu’aux cieux, il est vraiment si loin de nous qu’on se débrouille pour se passer de lui : il a son royaume, et nous avons, hélas, le nôtre – qui a l’avantage, lui, d’être tangible."

À partir de ce propos, Gilles Bernheim continue : Mais, du centre, on ne se débarasse pas si aisément. Une conscience " décentrée" s’éparpille, se désintègre et, par suite, s’animalise. Ce qui fait l’être humain, c’est, pour reprendre l’expression du maître" cette courbure autour du centre, ce repliement de la durée sur elle-même, cela qui nous fait dire Je". L’animal le plus évolué manque de centre personnel. Il vit dans le successif. Et le rabbi de Strelisk ajoute : "C’est parce que nous sommes capables de dire Je que nous avons besoin de dire Dieu, de postuler le centre des centres, qui soutient, vivifie et justifie tous les autres."

Et l’auteur d’enchaîner : Aussi allons-nous vers une métamorphose de la religion qui est en rapport avec l’intériorisation (la centration) progressive des consciences. Jadis, nous dit-il, on avait besoin d’un Dieu du dehors, support des harmonies célestes et des éléments de la nature.(…) La source de vie, l’esprit ordonnateur, le Père, le Juge ne pouvait être qu’au-delà du rideau, derrière le décor, dans quelque empyrée (4). (…) Pour être plus humain, continue-t-il, il ne suffit pas de se promener dans le cosmos, il faut réfléchir. Or la réflexion est, selon lui, identique à la centration, il s’agit toujours d’une exploration en direction de la profondeur, en direction du centre…

La religion, dit alors Bernheim, a été, surtout durant ces dernières générations, une élongation des consciences tendues frénétiquement vers le Tout Autre. Et il se demande si le mouvement inverse ne va pas se produire : un mouvement centripète, un retour vers ce qu’il y a de plus intérieur au monde et à l’homme, ce que l’on peut évoquer par l’image du noyau personnel.

Puis, posant, dans un raccourci un peu surprenant, la double question : comment se centrer s’il n’y a pas de centre ? Comment aimer s’il n’y a personne à aimer ? Il affirme : pourtant, nous n’existons vraiment – c'est-à-dire nous n’avons de profondeur – que dans la mesure où nous aimons. C’est pourquoi il conclut cette réflexion : C’est dans cette direction, me semble-t-il, que se situe la découverte du divin. Découverte intellectuelle, mais aussi pleine comme une rencontre au plus intime de nous-mêmes…

Dans la méditation 28 : l’existence de Dieu (P. 136-137), l’auteur tire parti d’une citation de rabbi Israël de Poltusk : "Le Dieu dont on prétend (démontrer) l’existence est un Dieu métaphysique dont une démonstration inverse peut détruire l’existence". Pour aller plus loin :

La foi, dit-il, ne relève pas d’une problématique qu’une réflexion attentive pourrait un jour résoudre. (…) Ce n’est point parler de Dieu que de mettre en discussion un objet extérieur, fût-ce le mot Dieu. Le divin ne peut en aucune façon être devant nous comme une chose que l’on constate ou que l’on prouve.(…) Le divin est en nous comme une dimension dont notre existence témoigne et que notre nature postule. Pour le rencontrer, il suffit d’atteindre une certaine qualité d’existence ; celle-ci ne dépend nullement de l’intelligence ou du savoir mais d’un engagement allant dans le sens d’un surcroît de vie. C’est toujours, finalement, une question de vitalité : il ne s’agit pas de mots ni d’idées, mais d’une option de l’âme qui veut vivre au plus haut d’elle-même.

Il nous a semblé entendre dans ces derniers propos comme un écho, sous la plume de cet éminent rabbin, de l’interrogation d’un modeste pasteur néerlandais (5) sur un Dieu qui n’"existe" pas, mais est une expérience qui "survient" dans le concret de l’existence et des rencontres…

Quelque chose bougerait-il sur tous les fronts du religieux ?

Il nous a semblé, dans un tout autre ordre d’idées, que la méditation 32 : l’idée du péché originel éloigne le christianisme du judaïsme (pages 150 à 155) ne pouvait manquer d’interpeller ceux des lecteurs chrétiens qui sont déjà extrêmement perplexes sur ce thème, base de l’arsenal prétendument biblique et constitutif du mythe (dogme ?) de la "rédemption"…

D’emblée Gilles Bernheim affirme : L’idée de péché originel qui, dans la conscience Chrétienne, est si intimement liée à l’histoire d’Adam et Ève, n’a aucune résonance dans la tradition juive. Il est étrange de remarquer que le nom du premier homme est, pour ainsi dire, absent de la Bible, sauf, signale-t-il, en Gen 3, 17-20-21 ; Gen 4, 1 ; Gen 5, 1-5, pour Adam, et 3, 20 et 4, 1 pour Ève. Et d’insister : Le nom d’Adam comme celui d’Ève ne sont rappelés dans aucun passage de la Bible. Quant à leur histoire, aucune autre allusion n’y est faite ni dans la Torah, ni dans les Prophètes, ni dans les Écrits (livres "sapientiaux") car, selon un maître du hassidisme, "elle a moins une portée historique qu’une signification morale et pédagogique".

Puis l’auteur montre que, lorsque la tradition sapientiale (postbiblique, pour les juifs) fait de nouveau des allusions à Adam, elles sont favorables au premier homme. Jamais il n’est question d’un soi-disant péché. Bien au contraire, dans le livre de Ben Sira, par exemple, la connaissance du bien et du mal est présentée comme un bienfait accordé à l’homme par Dieu (Sir.17, 1-14).

Et d’affirmer : c’est par le christianisme naissant, et plus spécialement par l’œuvre de l’apôtre Paul, qu’un intérêt religieux sera conféré à cet épisode. La transformation du personnage falot et naïf du début de la Genèse en un héros cosmique et tragique date de l’épître adressée aux Romains... Puis l’auteur rappelle les passages de l’œuvre paulinienne où sont mentionnés Adam et Ève : Ro. 5,14 ; 2 Cor 9,3 ; 1 Thim. 2, 13-14.

Pourquoi, selon Bernheim, cette irruption nouvelle d’Adam ? C’est que la dénomination précise était devenue nécessaire. Il n’est plus question, dans l’esprit de Paul, du "symbole" de l’homme, ni du premier homme, mais il s’agit d’une personne en chair et en os, bien identifié, qui est Adam.(…)

…Paul a besoin d’Adam, poursuit l’auteur, pour sa démonstration théologique, c’est pourquoi le premier couple sera chargé pour lui du péché le plus grave de la création, afin de justifier la venue d’un sauveur pour le rachat non plus d’Israël, comme c’est écrit dans les prophètes, mais de l’humanité tout entière, sous condition qu’elle accepte la foi en Jésus.

Selon lui, Paul vide le récit biblique de sa substance et il lui substitue une vision personnelle qui donne à l’histoire du premier couple une dimension qu’il n’a pas.

Adam n’est pas un héros tragique et la fatalité que l’apôtre inscrit en filigrane de l’aventure du premier homme est proche de la pensée grecque, mais totalement étrangère au judaïsme.(…)

Dans sa vision tragique des événements de la vie humaine et dans sa théorie du péché originel qui en est la conséquence, l’inspiration de Paul est hellénique et non juive.

Après un parcours biblique visant à démontrer ce fait, l’auteur conclut : Par sa vision pessimiste de la nature de l’homme, l’apôtre, sans le dire, décèle dans l’âme de la créature la réplique de l’acte prométhéen (6) de révolte. Ainsi la mort du premier homme, et la mort de tous les hommes qui s’ensuit, sont une conséquence du péché. C’est Prométhée enchaîné. Seule l’apparition d’un homme-Dieu abolit le péché par la grâce, et la mort par la résurrection. C’est Prométhée délivré de ses chaînes.

Dans le mythe paulinien, Adam prend la place de Prométhée et de l’humanité, et Jésus, l’homme/dieu, celle d’ Héraclès….

Gilles Bernheim conclut cette méditation en réaffirmant une constante de sa pensée concernant le judaïsme, déjà présente dans d’autres méditations (par ex. la méditation 11 : la vieillesse et la mort concernant la souffrance, son acceptation réaliste par le judaïsme et son refus catégorique par le bouddhisme, sur qui il porte un jugement sans indulgence) :

Ne pas rêver à la fin des temps mais agir chaque jour, tel est l’enseignement de la Torah. Dieu nous a permis de distinguer entre le bien et le mal, cela suffit. Nous n’appelons aucune intervention surnaturelle. Nous n’avons pas besoin de la grâce, mais des œuvres. Nous n’avons pas à effacer le péché, mais à le vaincre.

N’y a-t-il pas là comme une belle profession juive d’autonomie de l’humain qui rejoint la pensée de bien des chrétiens d’aujourd’hui, et même de certains musulmans 6 ?

Bien d’autres de ces méditations pourront éveiller la curiosité et l’intérêt de lecteurs chrétiens, que nous ne pouvons qu’encourager à lire ce petit livre, et à se rendre attentifs à ce que nos frères juifs pourraient bien avoir encore à nous dire sur la foi, sur l’homme et sur Dieu, malgré tant de siècles d’ignorance réciproque. Ne sommes-nous pas tous concernés par une relecture, mais cette fois-ci ensemble, de notre expérience humaine et spirituelle ? Le temps des convergences fécondes n’est-il pas enfin venu entre tous les chercheurs de Dieu ?

Alain Dupuis

(1) Extraits de Gilles BERNHEIM : "Quarante méditations juives" Éd.STOCK (2011) (retour)
(2) Dans cette présentation, tout ce qui apparaît en italiques est le texte de Gilles Bernheim. (retour)
(3) Le hassidisme est un mouvement de renouveau spirituel juif né en Ukraine sous l’influence du rabbi Ba’al Shem Tov, au 18ème siècle. Mouvement plus mystique qu’intellectuel qui rappelle le "réveil" protestant, ou certains mouvements "pietistes". Il est encore très influent aujourd’hui, et connu à travers le hassidisme de Loubavitch. (retour)
(4) Empyrée: dans la mythologie grecque, partie la plus élevée des cieux, séjour des dieux. (retour)
(5) Le pasteur Klaas Hendrikse : Croire en un Dieu qui n’existe pas. (Labor et fides 2011), déjà présenté dans LPC nº 16 / 2011. (retour)
(6) Prométhéen : qui relève de Prométhée, héros mythologique grec qui déroba le feu aux dieux et fonda la première civilisation humaine. Châtié par Zeus et condamné à être enchaîné à vie, il fut délivré par Héraclès…d’où le légitime parallèle avec Adam, condamné pour sa faute et sauvé par la "geste" du christ paulinien. (retour)
1 juillet 2012 7 01 /07 /juillet /2012 16:51
De Jésus à Jésus en passant par Darwin de Christian De Duve (1)
Marie-Jeanne De Pauw
LPC n° 18 / 2012

Ce document autobiographique de Christian de Duve (94 ans) nous relate l’itinéraire spirituel et scientifique d’un chercheur passionné, médecin et chimiste, qui fut professeur de biochimie à l’Université catholique de Louvain et qui obtint le prix Nobel de médecine en 1974.

Dans la première partie du livre, l’auteur évoque, sous forme de triptyque, le Jésus de son enfance, sa formation scientifique en Europe et aux USA, ainsi que sa relecture de l’évangile à la lumière de ses connaissances scientifiques.

Le Jésus de son enfance

Scolarisé chez les jésuites, il avoue: "J’acceptais sans objection tous les préceptes de l’église, que les jésuites avaient l’art d’étayer par une argumentation rigoureuse qui renforçait leur crédibilité. Ce que je ne discernais pas, c’est que leur dialectique reposait sur des prémisses gratuites, tenues pour vraies au départ sans la moindre preuve." (p.15)

De Jésus à Darwin

Jeune étudiant en médecine, il eut la chance de travailler comme étudiant chercheur dans le laboratoire de physiologie du professeur Bouckaert. La rigueur de la démarche scientifique, pratiquée dans ce haut lieu de la recherche fondamentale, fut pour lui une véritable révélation.

"Une fois découverte, cette démarche s’imposa à mon esprit, car elle laissait le verdict final à la réalité... Aux certitudes arrogantes du dogmatisme dans lequel j’avais grandi, elle substituait une attitude plus humble de rigueur et d’honnêteté intellectuelle, de soumission aux faits... Les convictions religieuses qui avaient inspiré mes premières années ne résistèrent pas aux impératifs du raisonnement scientifique, au souci d’une perpétuelle remise en question et au refus des affirmations sans preuve." (p.21-22)

De Darwin à Jésus

Évoquant la sélection naturelle, le professeur de Duve nous rappelle que, afin d’augmenter leur chance de survie, nos ancêtres durent veiller à leur intérêt propre, ainsi qu’à la solidarité entre individus d’un même groupe. D’où cet autre trait de survie inscrit dans leurs gènes : l’hostilité et l’agressivité à l’égard d‘autres groupes. Il insiste: "La sélection naturelle a toujours privilégié l’intérêt immédiat, sans prévoir l’avenir."

L’auteur précise que nos gènes ont à peine changé. Le seul espoir de dépasser l’égoïsme de groupe réside dans l’épigénétique, c’est-à-dire dans ce qui s’ajoute au génétique après la conception ; ce que des sages, des guides peuvent nous enseigner (2).

Parmi ceux-ci, Jésus a été l’un des plus influents dans nos régions. C. de Duve trouve dans l’essence du message de Jésus - un Jésus débarrassé de la mythologie qui a été développée autour de lui au cours des siècles - l’antidote au sectarisme, à l’agressivité, au sexisme, à la poursuite égoïste du profit, héritage de nos lointains ancêtres...

Dans la seconde partie de son livre intitulée "L’esquisse d’une pensée", l’auteur, ayant longtemps répugné à exprimer publiquement ses opinions afin de ne pas choquer son entourage, précise en quoi il croit et en quoi il ne croit plus. Adepte de Descartes, dans sa démarche scientifique, l’auteur prend ses distances tant avec des ‘spiritualistes’ qui, sous prétexte que la science n’explique pas tout, défendent des théories scientifiques inacceptables, qu’avec des ‘scientistes’ qui n’hésitent pas à affirmer que tout est explicable. Évoquant l’énigme du cerveau, à savoir le million de milliards de connexions interneuronales qui génèrent le phénomène mystérieux que nous appelons conscience, il croit que, aussi longtemps que nous ne comprendrons pas le fonctionnement de notre machine cérébrale, certaines spéculations resteront permises.

Quittant le discours scientifique, le professeur de Duve s’avance dans un domaine qui n’est pas le sien, à savoir la philosophie. "Je ne suis adepte d’aucun système et ne suis plus tenu par la foi de mon enfance. Je ne retiendrai qu’un seul point : mon refus de tout dualisme" (p.75). Refus du dualisme cartésien matière/esprit mais aussi refus du dualisme qui fait la distinction entre le Dieu créateur et son oeuvre. Il évoque avec sympathie le panenthéisme de Spinoza (tout est en Dieu). Très sensible à l’émotion artistique, ce grand scientifique nous avoue que la poésie, la peinture, la musique suscitent en lui le sentiment de communier avec l’inexprimable.

Dans son envoi final, l’auteur revient à Jésus: "Jésus ne connaissait pas Darwin ni toutes les découvertes de la biologie moderne, mais il connaissait la nature humaine et il a identifié correctement la faille dont celle-ci est affectée. S’élevant au-dessus de tout ce qui divise, il a prôné l’amour. Ce message salvateur indique la voie que l’humanité doit adopter épigénétiquement et transmettre culturellement à sa descendance pour contrecarrer les attributs génétiques nocifs que la sélection naturelle a préservés en elle depuis ses lointaines origines africaines". (p. 89)

Marie-Jeanne De Pauw

(1) Christian de Duve "De Jésus à Jésus en passant par Darwin" éd. Odile Jacob, Paris 2011 (92 p.) (retour)
(2) Christian de Duve "Génétique du péché originel" éd. Odile Jacob, Paris 2009 (retour)
1 janvier 2012 7 01 /01 /janvier /2012 14:51
Croire en un Dieu qui n'existe pas de Klaas Hendrikse
Marie-Jeanne De Pauw
LPC n° 16 / 2011

Croire en un Dieu qui n'existe pas de Klaas Hendrikse (1)

Brève biographie de l'auteur

Né aux Pays-Bas en 1947, Klaas Hendrikse a grandi au sein d'une famille non-croyante. Après des études d'économie et de gestion, dans son pays et aux USA, il travaille de 1972 à 1983 dans l'entreprise d'imprimantes et de photocopieuses Xerox. Dès 1977, tout en poursuivant sa carrière professionnelle, il suit les cours de théologie à l'université d'Utrecht. K. Hendrikse quitte Xerox en 1983 et est consacré pasteur dans l'église protestante néerlandaise en 1984 ; il se rattache à l'aile libérale du protestantisme. Après la publication de son livre en 2007, le synode de son église envisage une action disciplinaire à son égard. Finalement, les autorités ecclésiastiques décident que Klaas Hendrikse peut rester en service, dans sa paroisse de Middelburg, jusqu'à sa retraite en 2012. Dans une lettre ouverte, le pasteur Hendrikse demande au synode de mettre le sujet de "l'existence" de Dieu à son agenda. L'auteur précise qu'il a volontairement publié son livre avant sa retraite pour assumer, en toute responsabilité, les conséquences de ses prises de position, face à l'autorité ecclésiale.

K.H. se prépare à publier un livre sur Jésus.

Le livre

"Tout ce qu'on peut affirmer… c'est que Dieu se produit et non qu'il existe (p.104)… Il se peut que Dieu s'approche davantage de nous dans le questionnement qu'à travers les affirmations catégoriques ou les prétendues vérités (p.155)… Dieu n'existe plus et peut, par là même, recommencer à être Dieu" (p. 223).

"L'athée existe par la grâce du théiste. Le théiste est quelqu'un qui conçoit Dieu comme un ‘être' assimilable à une personne et doté de facultés telles que la toute-puissance, l'omniscience et l'omniprésence. Un athée ne fait jamais que nier cette conception théiste mais un athée peut bel et bien être croyant" (p.43).

Ces deux réflexions peuvent nous servir de fils conducteurs pour comprendre la pensée de Klaas Hendrikse, pensée qui nous oblige à revisiter les concepts d'existence de Dieu et d'athéisme.

K.H. ne croit plus à l'existence d'un "Grand Manitou" qui, du haut de son ciel, exercerait sa toute-puissance et son omniscience. Les rédacteurs du Premier Testament utilisèrent bien souvent un langage mythologique, comme par exemple le récit de la création, mais ce langage a été ultérieurement interprété comme réalité de fait (p.72). Selon K.H. l'activité théologique a bien souvent perdu le sens et la fonction des mythes pour en faire des vérités, voire des dogmes. Personnellement, l'auteur précise que ses études de théologie dogmatique ont largement contribué à son ancrage dans l'athéisme.

Par contre, K.H. croit en un Dieu qui se révèle au sein d'expériences humaines inexprimables, non communicables (p. 173). En ce sens, révélation et expérience sont indissolublement liées. Car croire, pour K.H., est bien plus une manière d'être qu'une façon de parler. C'est, comme le dit le philosophe Martin Buber, "Ouvrir l'oreille à l'appel du quotidien" (p. 106). Le langage biblique exprime cette idée par la formule "Dieu dit", ce qui signifie, pour l'auteur, qu'un homme s'est senti interpellé par une force, une énergie (que nous appelons Dieu), l'incitant à construire un monde meilleur. Si Dieu peut être conjecturé, ce n'est que là, quelque part dans l'engagement d'un être humain à contribuer, selon ses moyens, au bonheur et au bien-être d'autrui. (p.118-119)

Mais, athée et pasteur, comment s'y prendre ?

Choisir de représenter Dieu autrement que sous l'aspect d'une personne ne va pas de soi. Comment expliquer à quelqu'un que vous croyez en un Dieu qui est le fondement impersonnel de votre foi personnelle ?" (p.185). Peut-être, dit l'auteur, en relisant le combat de Jacob au gué du Jabbok (Genèse 32,22-32) : c'est en luttant toute la nuit avec un inconnu (sans doute, selon les psychanalystes, les forces obscures en lui), que Jacob a pu dire "J'ai vu Dieu face à face".

Concernant la prière de demande, Hendrikse affirme qu'on ne peut être exaucé sans être soi-même directement impliqué. Cette réflexion rejoint la pensée de Marcel Légaut, selon laquelle la prière de demande a un sens car, en demandant du fond de notre être, nous nous mettons dans la disposition de réaliser ce que nous demandons.

Petit tour dans et autour de l'Église :

A la suite d'Edward Schillebeeckx, K.H. affirme que ce ne sont pas les gens qui abandonnent l'Église mais les Églises qui ont déserté les lieux où se déroule la vie réelle des gens (p. 214). "Seule une Église disposée à rendre perceptible le sens que la tradition peut avoir pour l'homme du XXIe siècle est à même de maintenir celle-ci vivante" (p.220).

En résumé

J'ai abordé la lecture de ce livre avec pas mal de réticence car le titre, pris au premier degré, me semblait proche de l'imposture. J'ai découvert, au fil des pages lues et méditées, la pensée d'un homme honnête, conscient que le Dieu vivant est de plus en plus extérieur aux églises : "Si les monastères et les lieux de retraite ont leur liste d'attente… les bancs d'église, eux, sont déserts !" (p.209)

Petit bémol : l'auteur précise maintes fois que les questions sont plus importantes que les réponses. Il me semble cependant que par moments - tout particulièrement lorsque H.K. évoque la prière collective - ses réponses sont un peu courtes. Au lecteur de juger…

Marie-Jeanne De Pauw

(1) Manifeste d’un pasteur athée. - Ed. Labor et Fides (2011) 232pp. - Première édition en néerlandais en 2007. - K.H. se prépare à publier un livre sur Jésus. (retour)
30 juin 2011 4 30 /06 /juin /2011 23:25
De l'âme et de son destin
à propos de l'ouvrage de Vito Mancuso (1) (éd. Albin Michel, Paris, 2009)
Marie-Jeanne De Pauw et Yvonne De Proft-Bruyndonckx
LPC n° 14 / 2011

Une lecture à deux voix Marie-Jeanne De Pauw et Yvonne De Proft-Bruyndonckx

Livre très dense, dont je retiendrai quelques réflexions qui m'ont particulièrement nourrie.

Selon Mancuso, la matière et l'esprit ne sont que deux configurations différentes de l'énergie, si bien qu'il y a entre la matière et l'esprit une continuité ontologique. Dans cette optique, "l'âme n'est pas une substance séparée qui provient de l'extérieur, mais comme une configuration particulière de l'énergie unique qui nous constitue" (p.70). L'auteur s'oppose donc à l'idée d'une âme directement créée par Dieu, tout comme à l'idée de l'âme qui procéderait de Dieu par émanation, de même qu'il refuse l'idée de la préexistence de l'âme. Nuançant l'énoncé du catéchisme de l'Église catholique, qui affirme que "l'âme spirituelle ne vient pas des parents mais qu'elle est créée directement par Dieu", l'auteur souligne le rôle important des parents dans la génération de l'âme spirituelle de leurs enfants.

Y a-t-il disparition de l'âme à l'heure de la mort où la matière se dissout ? Non, pense Mancuso, car l'énergie qui nous anime perdure après la mort de notre corps et retourne à sa Source. Adepte du miséricordieux Origène (qui ne croyait pas à la condamnation éternelle des damnés), Mancuso a le courage d'enlever les oripeaux déposés par pas mal de théologiens, et non des moindres, sur les fins dernières… L'auteur nous livre ce beau sujet de méditation : "Mieux vaut être nu devant l'être et son mystère, plutôt que victime habillée d'ignorance, de superstition, de servilité" (p.338).

Très éclairante aussi cette notion de l'éternité à voir non comme un temps sans fin qui commence à notre mort, mais comme une réalité existant depuis toujours et pour toujours, à l'œuvre à chaque instant. Comment ne pas adhérer à cette belle méditation de Mancuso :"Ce qu'il faut abolir en théologie, c'est la catégorie du futur… catégorie qui n'a rien à voir avec l'éternité, qui est la seule véritable dimension du divin… le futur est le temps de l'aliénation, tel qu'on n'y vit jamais ici et maintenant, mais toujours au-delà, toujours en attente, et que donc on ne vit jamais réellement… cette projection du désir de l'âme toujours plus loin, est une forme persistante d'aliénation qui déracine de la vie concrète du présent" (pp 317-318). Oui, à côté de discours parfois très idéalisants, l'ouvrage de Mancuso nous livre de vraies perles précieuses !

Marie-Jeanne De Pauw

Il ne faut pas se le cacher, ce livre est difficile pour qui n'est pas familiarisé avec la théologie. Il est très abstrait, en dépit des efforts que fait l'auteur pour s'inscrire dans une approche basée sur l'expérience vécue.

Le propos de Mancuso est d'envisager la doctrine des fins dernières (mort, jugement, paradis, purgatoire, enfer, vie éternelle) à la lumière de la conscience laïque. Il entend par là une conscience qui recherche la vérité non pas pour appartenir à une institution (qu'il s'agisse d'église, de parti, de mouvement, d'organisation sociale) mais pour elle-même (p.22)… retenant comme argument définitif non pas le principe d'autorité mais la lumière de la conscience (p.13). Il s'ensuit un salutaire assainissement de tout ce qui ne tient plus la route depuis que les progrès des sciences, exactes et humaines, ont changé la perception de l'homme et de l'univers.

Dans le réaménagement que Mancuso propose, il y a des perspectives porteuses. Mais je me suis heurtée, plus d'une fois, à des affirmations péremptoires qui me sont apparues en rupture avec le point de vue de la conscience laïque choisie comme fil conducteur. Quoi qu'il en soit, je garderai de cette lecture l'expérience qu'un réflexe défensif, déclenché par l'énoncé parfois maladroit de propositions, peut déboucher sur un abord plus positif, plus réceptif. Le fait d'avoir alterné lecture individuelle et échanges en groupe de sept personnes s'est révélé très riche à cet égard.

Yvonne De Proft-Bruyndonckx

(1) VITO MANCUSO : Professeur de théologie moderne à l'université San Raffaele de Milan, Vito Mancuso est, à 46 ans, un théologien très en vue en Italie. Ses deux premiers ouvrages consacrés à Hegel et au drame de la maladie furent accueillis avec des louanges par le Vatican. Mais dans "De l'âme et de son destin" qui a été vendu à plus de 80 000 exemplaires en Italie, Vito Mancuso remet en question des piliers du dogme comme le péché originel, l'éternité, la damnation de l'enfer, le lien entre le salut et le sacrifice du Christ sur la croix, la nature strictement divine de l'âme. Et, très critique envers Benoît XVI, il appelle à la tenue d'un concile Vatican III pour refonder la foi (retour)
1 octobre 2010 5 01 /10 /octobre /2010 14:13
Alain Dupuis Pour libérer l'évangile.
à propos de l'ouvrage de Paul TIHON (1) (Ed. Cerf, 2009)…
Alain Dupuis
LPC n° 11 / 2010

L'ouvrage a le mérite de nous livrer, en peu de pages (120), en une réflexion personnelle abondamment nourrie de la lecture des meilleurs auteurs, un bilan convaincant de la situation de la religion chrétienne affrontée à la modernité et la mondialisation, puis une quête parfois audacieuse, souvent plus prudente, mais généreuse, de pistes d'avenir. On ne peut que gagner à le lire, même s'il peut laisser perplexes certains d'entre nous…

Trois remarques préliminaires.

- Le choix de ce titre, ne réclamait-il pas de l'auteur qu'il précise plus clairement d'emblée ce qu'il entend par cet Évangile qu'il conviendrait de libérer.

Au fil de la lecture, on ne sait jamais très bien s'il s'agit, comme il le dit en page 9, (d')une force vive, une lumière. Une force humanisante (…) une dynamique apportée par Jésus… capable aujourd'hui encore de faire tomber les barrières de l'égoïsme et de la violence entre les humains. Ou bien si l'Evangile est aussi ce corpus doctrinal annonçant une "rédemption" de l'humanité passant obligatoirement par ce Jésus, devenu unique sauveur universel ?

- On peut également regretter que, comme encore trop de ses pairs, dont la vie se confond avec cette institution, l'auteur semble souvent tenté de confondre christianisme et catholicisme romain, Église et Eglise romaine. L'orthodoxie peut sans doute rejoindre le catholicisme sur bien des questionnements abordés ici. Mais quid de la très vivace et multiforme tradition chrétienne réformée et de sa version évangélique, très enracinée parmi les petits et les laissés pour compte ?

- A la lecture des quelques rares évocations qu'il en fait, on ne peut s'empêcher de soupçonner, chez l'auteur, une approche généreuse, mais un peu vague, des autres religions et spiritualités mondiales et, en conséquence, une certaine sur-valorisation de la sienne.

UN BILAN et UN DIAGNOSTIC (ch. 1 et 2) (2)

Feu la chrétienté occidentale et ses illusions universalistes…

Dans un premier temps, s'appuyant, comme tout le long de son ouvrage, sur le témoignage lucide de nombreux sociologues, historiens, théologiens et pasteurs, Paul Tihon rappelle l'incontestable érosion de l'influence chrétienne (ou plutôt catholique !) en cet Occident marqué par la sécularisation.

Et ailleurs dans le monde ? Les pays où le christianisme s'est implanté, généralement par le biais des colonisations occidentales successives (Amérique latine et Afrique), montrent que cette évangélisation est bien souvent restée un "vernis superficiel" (Paul VI) (p.19). Quant à l'Asie, elle est majoritairement restée imperméable à toute forme de christianisation. (Peut-être aurait-on dû, ici, préciser que cette résistance asiatique est essentiellement due à la vigueur de traditions philosophiques, anthropologiques et spirituelles très éloignées de la nôtre ?)

Enfin, la stabilité apparente du nombre de catholiques recensés dans le monde doit plus à la démographie galopante de certaines populations qu'à une adhésion réelle.

Le long aveuglement de l'Eglise…

Il aura fallu deux siècles pour prendre conscience de ce que la culture occidentale se libérait peu à peu de la tutelle de la religion (…) et affirmait l'autonomie de la raison. Et pour reconnaître que la Bonne nouvelle destinée aux pauvres aboutissait (…) à renforcer un ordre social inégalitaire, à tranquilliser la conscience des riches, et à inculquer aux pauvres une forme de fatalisme. On s'apercevait que le message destiné à "toutes les nations" se trouvait identifié à une religion culturellement marquée, géographiquement limitée, elle-même dépassée par l'évolution rapide de (…) la modernité (ou postmodernité). Et finalement, on constatait que les aménagements institutionnels visant à l'adapter à son temps n'amélioraient que très peu son audience, et que les grandes religions de la planète lui restaient pratiquement imperméables (p.28).

Une eau vive ensablée ?

Pour l'auteur, le christianisme est devenu inaudible et illisible et donc, avec lui, le message dont il se prétend dépositaire et porteur : l'Evangile.

La nécessité pour lui de "libérer l'Evangile" vient de ce que, si l'Evangile garde toujours, à ses yeux, sa puissance propre d'interpellation et de transformation, il n'est plus accessible aux hommes. Il convient de désobstruer la source par laquelle le monde est censé être abreuvé, et donc, dans un premier temps, de mettre le doigt sur les obstacles au passage de l'eau vive évangélique.

L'Évangile "captif" d'une culture et d'une époque…

L'accueil du message évangélique se trouve aujourd'hui entravé par son identification avec une espèce particulière de religion : le christianisme, religion des occidentaux. (p.32)

De plus cette religion des occidentaux se trouve en décalage par rapport à la modernité : elle reste imprégnée par les formes qu'elle a prises durant les quinze premiers siècles de son existence, et montre aujourd'hui une énorme difficulté à rejoindre les attentes de son temps. (pp.32-33)

Le christianisme se découvre non plus comme "La" religion à vocation universaliste qu'il s'imaginait être, dans sa vision eurocentrique du monde, mais comme "une" religion parmi d'autres, affrontée à un pluralisme parfois revendicatif et à une sécularisation galopante. Finalement, comme religion, le christianisme n'apparaît-il pas comme la mythologie tribale de l'Occident auquel il est identifié (p.36), et ainsi, non seulement étranger aux autres cultures, mais aussi à l'Occident d'aujourd'hui, "comme une monnaie qui n'a plus cours que dans le milieu limité des ses adeptes" (J.Robinson) ?

DE BONNES QUESTIONS. (ch. 3 et 4)

Citant beaucoup Ghislain Lafont (Imaginer l'Église catholique), l'auteur aborde le problème de l'aptitude à la réforme d'une religion qui a hérité, dès le 4ème siècle (en particulier dans sa forme romaine), d'une vision descendante et hiérarchique de la société : une sorte d'inculturation réussie, à l'époque, du moins tant que la structure sociale était de type impérial (romain, byzantin puis carolingien) très hiérarchisé (et sacralisé). Ça aura fonctionné vaille que vaille au cours des quelque 1 500 ans de chrétienté (mais à quel prix pour l'Evangile ?).

Malheureusement, face aux menaces de la modernité naissante, depuis cinq siècles les formes anciennes d'expression de la foi ont été comme sacralisées au point (d'être encore de nos jours) considérées comme la seule manière juste de penser et de vivre le message évangélique. (p.49). De sorte que, dans le monde actuel, les porteurs de l'Évangile sont, ou bien des chrétiens occidentaux, ou bien des chrétiens "à l'occidentale", réduits (quelle que soit leur culture propre) à penser dans des catégories et à adopter des comportements… étrangers à leur propre culture. (p.52)

Comment libérer l'Evangile de cette gangue religieuse "ethnique" et obsolète ?

Y a-t-il un lien obligé entre Évangile et cette religion particulière ?

Pour Paul Tihon, aujourd'hui, une considération s'impose(…) : le fait que Jésus n'a jamais voulu fonder une nouvelle religion. Que son "mouvement" le soit devenu, c'était sans doute inévitable. Une fois quittée l'enceinte juive de son origine(…) il lui fallait bien se définir face aux "païens". Il l'a fait en prenant sur lui les caractères d'une religion particulière. Mais cette transformation inévitable (…) s'est payée d'un prix élevé" (p.54)

Bientôt, le présupposé commun (sera) que Jésus est venu fonder une religion nouvelle, la vraie, et que l'accès à la Bonne nouvelle entraîne qu'on change de religion. Or cela n'est pas évident. Au départ, les disciples juifs de Jésus n'imaginaient pas un instant qu'ils avaient à changer de religion. (p.56)

L'auteur n'esquive pas, en nous faisant parcourir l'œuvre d'auteurs comme René Marlé, Claude Geffré et Daniel Dubuisson, le débat sur la nécessité, ou non, pour l'Evangile, d'être véhiculé à travers les formes traditionnelles d'une religion.

S'il accepte avec Geffré le principe (discutable) : "pas de religion sans foi, pas de foi sans religion" (on peut en effet déplorer ici que ne soit pas précisé ce qu'on entend par "foi" : un système de croyances ou une voie spirituelle ?), il estime pertinent de poser la question de l'Évangile dans la culture moderne (sans qu'il soit obligatoire) de l'identifier d'emblée à une religion particulière : …comment faire en sorte que la force libératrice et humanisante de l'Évangile puisse (re)devenir aujourd'hui (…) une "bonne nouvelle" ? Est-il pensable que les options qui ont guidé l'enseignement et la pratique de Jésus, dans le contexte si profondément transformé du monde actuel, (puissent encore l') influencer de façon sensible (…) ? Et, pour que cela soit possible, est-il nécessaire que les gens adhèrent à la religion chrétienne sous la forme qu'elle a prise en Occident ? …Peut-on être un musulman chrétien, un bouddhiste chrétien, comme on peut être un juif chrétien ? Et, tant que nous y sommes, peut-on être un agnostique chrétien ? (pp. 61-62)

Ici, l'auteur ne devrait-il pas plutôt parler de vivre d'une spiritualité toute évangélique, sans épouser les croyances et les rituels de la religion chrétienne ? N'expédie-t-il pas de manière un peu rapide tout le problème de savoir si l'Evangile peut s'inculturer dans n'importe quelle autre culture que judéo- gréco-romaine ? L'Evangile selon Jésus se confond-il avec notre humanisme occidental ?

Une religion réformable ?

L'auteur cite Daniel Sibony : "notre époque est marquée non pas par un retour du religieux, mais par un retour aux questions de l'être et de l'origine, que les religions, à leur façon, avaient un peu confisquées. D'où une saine remise en cause des religions elles-mêmes, qui peut leur faire du bien".

Et il acquiesce : selon lui, au sein de cette remise en cause, les chrétiens ne peuvent que se sentir à l'aise. (p.68)…Pourquoi ?

En une dizaine de pages (68-77), il rappelle d'abord que Jésus ne fut pas le fondateur d'une religion nouvelle, mais un innovateur dans la tradition de ses pères.

Puis, en revenant à quelques récits des Actes, il montre comment, dès l'origine, pour répondre à des situations nouvelles, voire inédites, les premiers disciples ne cessèrent d'innover…

Enfin, il met en évidence que, dans son histoire, l'Eglise n'a jamais cessé d'innover par rapport à ses origines palestiniennes…(toujours pour le meilleur ou souvent pour le pire ?)

Selon l'auteur donc, "remise en cause" et "innovation" seraient consubstantielles à la vie de l'Église…mais dans des limites bien connues qu'il rappelle longuement. Alors, finalement, pour surmonter ces limites, l'innovation ne passe-telle pas nécessairement par des transgressions légitimes ?

La transgression, moteur incontournable d'un renouveau ?

Lorsque les changements de la société ou de la culture imposent des ajustements (mais l'auteur croit-il qu'on en soit encore au stade de simples "ajustements" ?) pour que l'Église puisse continuer (…) sa mission, les innovations requises proviennent rarement des autorités en place au plus haut niveau. Le plus souvent, en un premier temps, c'est le "sens de la foi" des communautés sur le terrain qui, avec l'aide des divers "porteurs de charismes", (…) essaient des solutions nouvelles. (p.77) Ce concept de "transgression légitime" paraîtrait fort intéressant…si l'auteur ne semblait guère avoir en tête ici que des transgressions d'ordre liturgique ou de fonctionnement, sans les étendre, à ce stade de sa réflexion, aux interrogations doctrinales de fond…N'est-on pas soudain très loin du bouddhiste chrétien ou du musulman chrétien évoqués plus haut ?

Pour notre auteur, la sauvegarde de la communion reste, parmi d'autres évoquées, la limite impérative de la légitimité d'une transgression …Mais n'oublie-t-il pas de dire qui, dans l'Eglise, doit veiller à rester en communion avec qui ? Et qui, habituellement, ex-communie les autres ? L'effort de communion doit-il toujours être à sens unique ?

INNOVER ? Soit ! MAIS POUR DIRE QUOI ?

C'est là, seulement au 5ème chapitre sur 6, que l'auteur annonce s'attaquer - enfin, serait-on tenté de dire - à la singularité du christianisme, et aux moyens de la "dire".

La divinité de Jésus, nœud du problème ?

Si Jésus n'est pas venu pour "fonder une nouvelle religion", comment penser pour aujourd'hui l'événement Jésus, de telle sorte qu'il retrouve une transparence et redevienne ( ???) même publiquement et culturellement accessible "à toutes les nations ?" (….) Au cœur de notre préoccupation, ce qui est en cause, c'est l'affirmation du caractère divin de Jésus, tel qu'il s'est trouvé formulé dans les grands conciles des premiers siècles. (p.82)

A l'évocation du Symbole des Apôtres et du Credo dit de Nicée-Constantinople, on est un peu surpris de lire les expressions suivantes : Face à l'actuelle incompréhension généralisée du message évangélique formulé dans ces termes (…) la nécessité s'impose de trouver (…) les mots qui diront de façon sensée pour des esprits contemporains, la singularité chrétienne, et celle-ci est évidemment liée à la personne de Jésus. (p.83)

L'auteur donne le sentiment que, pour lui, ces credos sont une formulation du message évangélique ! Et que ledit message concernerait la personne de Jésus.

L'auteur n'est-il pas ici victime, à son insu, de cette perspective faussée de la religion chrétienne où le culte de Jésus s'est substitué à une Bonne nouvelle où l'amour de Dieu et l'amour du frère se révèlent une seule et même voie, qui ouvre sur la Vie sans limite ?

Et l'on a envie de demander à l'auteur :

- L'"événement Jésus" impliquait-il vraiment le caractère divin de Jésus, et en pose-t-il encore obligatoirement la question ?

- La singularité chrétienne est-elle plus dans la personne de Jésus que dans ce qu'elle nous dévoile du Divin dans l'Homme ?

Jésus : une identité sujette à caution…

C'est cependant avec courage que Paul Tihon aborde la question des dérives christologiques anciennes. Il relève la manière dont les théologiens grecs des premiers siècles lisaient les Écritures en s'appuyant sur une rationalité qui, non seulement n'est plus la nôtre, mais était en porte-à-faux par rapport à la mentalité des textes (bibliques) qu'ils commentaient.

Ensuite il affirme qu'aujourd'hui, il faut oser le dire, nous connaissons mieux qu'eux le contexte historique, politique et culturel des milieux où ont été élaborés les témoignages évangéliques. (…) En conséquence, nous pouvons affirmer(…) que leur façon d'appliquer à Jésus certains concepts de la philosophie courante de leur temps était – disons – peu adéquate. (p.85)

Ainsi par exemple, de la notion grecque de Fils de Dieu, voire Fils Unique de Dieu qui relèvent d'un univers mental aussi étranger au monde biblique qu'il peut l'être au nôtre.

En conséquence, Tihon revendique la liberté de recherche d'un nouveau langage concernant Jésus. Il illustre cette démarche d'abord par des exemples de recherche communautaire de nouvelles formulations de la foi, puis, surtout, par un long survol, toujours intéressant, d'auteurs comme G.Bessière (L'enfant hérétique), Y.Burdelot (Devenir humain), A. Gesché (Dieu pour penser, t.VI) et l'incontournable J. Moingt (L'homme qui vient de Dieu). Survol impossible à résumer ici, mais où l'auteur nous rend accessible en quelques pages de nouvelles pistes de formulation de l' "événement Jésus", qui vont de la plus subjective à la plus construite théologiquement.

Une religion autour de ce Jésus ?

Au terme de ce long et dense chapitre, Paul Tihon affirme :

Pour les disciples de Jésus, la réponse au défi de l'histoire, le chemin qui peut libérer des forces de violence et de mort qui la traversent, cette réponse est donnée dans la destinée de cet homme-là, dans ce qui nous est dit de son message, de ses actes, de sa mort, et dans l'affirmation qu'il est vivant. (p. 101)

…Si le message évangélique est né dans une religion particulière (le judaïsme du 1er siècle), à l'origine, il ne se présente pas comme une religion nouvelle. Dès le début, il se montre capable de franchir les frontières de sa religion de départ, et donc, son destin ne reste pas lié à une forme religieuse déterminée (…) Même si un noyau de gestes rituels subsiste, qui le différencie des autres religions, ce noyau se réduit à très peu de chose : …le baptême et la "fraction du pain". En revanche, sa nouveauté a quelque chose de si radical qu'elle se montre capable de transformer de l'intérieur ce qu'on appelle religion, (…) ce par quoi les sociétés humaines donnent sens et consistance ultime à leur vivre–ensemble.

C'est, selon Tihon, cette nouveauté qu'il est impératif de dire dans des termes culturellement compréhensibles, mais aussi, de lui donner des traductions pratiques qui la montrent humainement désirable. (p.102)

Ici l'auteur résume, en six courtes leçons, que chacun jugera plus ou moins convaincantes, ce qu'il croit devoir guider désormais toute nouvelle recherche d'une formulation culturellement compréhensible de l' "événement Jésus". (pp.102 à104)

Ne peut-on pas cependant douter sérieusement que les esprits occidentaux, désormais totalement coupés de tout arrière-fond culturel biblique et de tout un langage spirituel, se retrouvent bien à l'aise dans ce qui nous est récapitulé ici…Quant à rejoindre, avec ce jargon, d'autres cultures, partiellement ou totalement étrangères à nos catégories culturelles, philosophiques et morales…on peut douter.

UNE "TRADUCTION PRATIQUE" humainement désirable ? (Ch. 6 et conclusion)

Paul Tihon consacre son 6ème et dernier chapitre à exposer tous les fonctionnements nouveaux qu'on pourrait imaginer pour que les disciples de Jésus puissent, "en Eglise", (il fait entre autre référence à la Paroisse libre de Bruxelles) vivre et témoigner de cet "autre monde possible" dont l'Évangile serait porteur. Il en vient finalement, non sans malice, à affirmer que, pour traduire en pratique une foi commune en Jésus, une vie fraternelle, un engagement à chercher à faire ensemble un monde plus juste et fraternel (…) dans le contexte actuel (…) les conditions (pourraient être exprimées) par les mots clés – typiquement chrétiens ! - qui ont servi de slogan à la Révolution française, à condition de les prendre ensemble et de les mettre en pratique. Il évoque ainsi des communautés de libre appartenance et de libre recherche (…), égalitaires (…) et fraternelles (p121)

(Ne court-on pas ici le risque d'une nouvelle assimilation de l'Évangile à une "mythologie de l'Occident" ?)

Dans sa conclusion, il admet que tous ces souhaits, toutes ces pistes peuvent sembler relever de l'utopie (dont il signalait d'ailleurs que la "communauté idéale" des Actes des Apôtres relevait également)… mais l'utopie est utile, pas seulement pour nourrir l'espérance, mais pour orienter l'action.

Et il admet également que son ouvrage s'adresse bien, en fait, à ceux qui croient fermement qu'on peut encore être catholique aujourd'hui, et même plus que jamais.

Selon lui, c'est le cas d'une foule d'hommes et de femmes qui ne sont ni ignorants, ni naïfs, ni dépourvus de sens critique, et qui se trouvent à l'aise dans leur Église….

Ce qui leur importe, c'est (dans ce cadre) de" libérer l'Evangile". (p.125)

D'où, peut-être, un certain malaise pour le lecteur "en marge" de cette Église…

Alain Dupuis

(1) Paul Tihon est un Jésuite belge, né à Bruxelles en 1930. Docteur en théologie de l'Université Grégorienne de Rome, il enseigna, de 1963 à 1968 au Théologat jésuite de Louvain, puis à l'Institut Lumen Vitae, centre international de catéchèse. Ceux qui l'ont connu au long de son parcours évoquent un homme ouvert, lucide et critique, mais prudent et discret, ayant su préserver, dans des publications rares, sa liberté d'esprit, sans rupture avec l'institution… (retour)
(2) Les titres et sous-titres sont de l'auteur de l'article, ainsi que tous les caractères gras. Tous les propos figurant en "italiques" sont de Paul Tihon. (retour)
30 juin 2010 3 30 /06 /juin /2010 15:12
Pour l'avenir du monde. La résurrection revisitée d'André Myre (1)
André, Jenny, Marc, Marie-Jeanne, Monique, Nicole et Yvonne
LPC n° 10 / 2010

Marc De Cock, Marie-Jeanne De Pauw, Yvonne De Proft, Monique Levie, Jenny Panier, André et Nicole Roulive, membres d'un groupe "Marcel Légaut" de Bruxelles, nous ont transmis leurs commentaires concernant le livre de Myre. Ils vous proposent leur approche de cet ouvrage qui leur semble être une œuvre de référence.

Structure du livre :

A. Lettre aux lecteurs

B. Première partie : Résurrection

C. Deuxième partie : Pour l'avenir du monde

A. La lettre aux lecteurs :

Ecrite dans un style simple et direct, elle situe la pensée et la foi de l'auteur. Ce dernier conclut : "…Si cette lettre vous a permis de deviner une sorte de parenté de fond entre l'auteur et vous, il se pourrait que vous trouviez de la joie à lire ce livre… sinon, mieux vaut laisser ce livre de côté".

Quelques points forts de cette lettre

"Croire, ce n'est pas faire montre de certitudes, mais vivre de confiance alors qu'on aurait mille raisons de désespérer".

Méditant cette parole, un participant songe à Gustave Thibon ainsi qu'à Marcel Légaut qui, au soir de leur vie, confessaient leur expérience spirituelle en ces termes : "J'ai de moins en moins de certitudes, mais de plus en plus de foi".

Commentaire d'une participante : Le plancher du monde intérieur est mouvant, instable, impropre aux certitudes. J'en fais vraiment ma religion du moment. Ce n'est peut-être pas confortable, mais je la préfère à ma trop grande crédulité de jadis.

"La Bible est un condensé d'écrits jugés les plus pertinents par les fils d'Abraham et les disciples de Jésus. Condensé d'écrits qu'un grand nombre de générations ont réussi à utiliser pour rendre compte de leur expérience du cosmos, de la vie, de l'humain, de Dieu même… Ces écrits sont des mots humains datés, passés, dépassés, fruits d'époques à jamais révolues, mots humains qui sont en même temps Parole de Dieu datée, passée, dépassée. Mais, en ces mots bien humains, les successeurs de ces écrivains ont reconnu quelque chose de fondamental qui les habitait, la voix du dedans, venant d'ailleurs".

On est loin, dit une participante, de l'idée du prophète ou de l'évangéliste écrivant sous la dictée de Dieu. Myre place le divin ailleurs : il est dans le cœur de ces hommes qui ont vécu les mêmes sentiments, le même dynamisme, la même foi que les hommes d'aujourd'hui. Le mot "foi" est à distinguer du mot "croyances', car les croyances relèvent de ce qui est passé et dépassé. M. Légaut aurait dit : Entrez dans l'intelligence de ce que l'écrivain a vécu pour écrire ce qu'il a écrit.

"La Parole est toujours neuve et subversive ; elle ne se prévoit pas, ne se contrôle pas, ne se harnache pas… Il est strictement impossible de comprendre la Parole qu'exprime la Bible, si on n'a pas entendu l'équivalent contemporain dans sa vie".

Cette lettre me donne à réfléchir poursuit une autre participante : comme le dit M. Légaut, l'essentiel tient en peu de mots. Il ne s'enseigne pas. Il y a des paroles que l'on reconnaît immédiatement comme authentiques, qui font écho en nous, sans doute parce que nous sommes déjà engagés dans la même recherche.

Citant l'auteur, une participante rappelle les quatre étapes à vivre pour que la Parole nous nourrisse :

1. Ecouter la parole qui veut monter d'en dedans de moi

2. Puis la mettre en mots d'aujourd'hui

3. En vérifier ensuite l'authenticité par rapport à ce qu'ont compris d'elle les générations passées

4. Enfin vivre en conséquence.

L'originalité de la démarche est de ne mettre qu'en troisième étape ce que la tradition mettait en première. C'est la vie qui est normative et non la parole issue du passé.

B. Première partie : Résurrection

1. Trois étages, un temps

Dans ce chapitre, l'auteur expose la façon dont l'Ancien Testament et ensuite la Nouvelle Alliance représentent le cosmos. Il est saisissant, dit une participante, de penser combien notre culture est encore imprégnée de la vision biblique du cosmos. Intéressant aussi de se poser la question de ce qu'il reste d'important, pour nous, dans ces textes d'un autre lieu et d'un autre temps, "déphasés" comme dit l'auteur, mais encore porteurs de quelque chose de fondamental qui habitait leurs auteurs. Nous résumons sommairement ce chapitre, dans lequel l'auteur analyse de nombreux textes bibliques.

Dans l'Ancien Testament :

Au commencement, il n'y a que le chaos. Puis Dieu met de l'ordre et crée le cosmos, grande cloche divisée en trois étages, nous protégeant des eaux primitives :

1. Les cieux en haut, où se trouvent Dieu, les étoiles, les nuages…

2. La terre au milieu, disque plat où se trouvent les humains, les animaux…Cet étage est attaché de façon étanche à la cloche.

3. En dessous du disque, le schéol, séjour des morts

Après la mort, l'être humain descend au schéol où il perd son identité et est réduit à l'état d'ombre non identifiable… Contrairement à la notion plus tardive d'enfer, le schéol (les enfers) n'est pas un monde de punition puisqu'il ne s'y passe rien ! Myre souligne que la Bible hébraïque, jusqu'au deuxième siècle avant l'ère chrétienne, considère la mort comme l'annihilation totale des humains et n'espère aucune survie. L'auteur en conclut qu'il faut laisser ouverte la possibilité de se dire chrétien tout en professant un certain agnosticisme sur la question…

A partir de la Nouvelle Alliance :

Le Christ est descendu aux enfers et est ressuscité. Descendu au schéol, il en revient, car il n'a pas perdu son identité. Dorénavant, le schéol change de contenu et de contenant… Il n'est plus un lieu où il ne se passe rien, car désormais l'identité des ombres est affirmée .Le contenant doit donc se scinder en deux : un lieu de punition (l'enfer) pour "les méchants" et un autre lieu pour "les bons" en attente de résurrection.

Sous l'influence de la science physique, naîtra l'idée d'un monde parallèle, d'un au-delà, hors de l'espace et du temps. Comme l'être humain est incapable d'imaginer un tel "lieu', la représentation à trois étages reste vivace : l'au-delà est composé du ciel en haut, de l'enfer en bas et du purgatoire entre les deux. Le Maître de l'univers n'habite plus le haut de la cloche du cosmos mais la partie supérieure de l'au-delà.

2. Trois aspects, un être humain

Texte très fouillé, dans lequel Myre compare l'anthropologie de la Bible hébraïque avec celle de la Septante (traduction de l'Ancien Testament en grec vers les troisième et deuxième siècles à Alexandrie).

a) La Bible hébraïque

Myre précise que la vision de l'être humain, dans la Bible hébraïque, est une vision unifiée. Il n'y est jamais question d'un corps mortel et d'une âme immortelle qui rejoindrait l'au-delà après la mort. L'être humain, tiré de l'argile, est un être de chair (bâsâr) qui fait partie du cosmos, fabriqué à partir des mêmes matériaux que ceux qui constituent le cosmos. Ce corps, animé d'une énergie vitale (Néphèsh) participe à l'énergie divine, au souffle divin (Rouach).

Il porte la responsabilité de la vie sur terre. C'est par la qualité de ses relations qu'il devient l'image de Dieu. Car l'Adam a une capacité d'intériorisation, d'amour, de décision. En effet, dans la bible le corps est relationnel, social.

Ce qui me touche dans les textes bibliques, dit une participante, c'est leur subtilité d'approche des différentes facettes de l'être humain, et cela des siècles avant la psychanalyse. On avait déjà compris que l'être humain peut se rendre malade à perdre le sens de la vie, comme on peut retrouver la santé du corps en se rénovant de l'intérieur. Finalement, les textes hébraïques analysent très finement la complexité de l'être humain en corps d'argile, corps à deux, corps social et corps animé par le souffle divin, mieux encore que la dualité grecque.

b) La version grecque de L'Ancien Testament

Dans la vision grecque, l'être humain est fait de deux composantes :

- le corps périssable, exprimé par les mots grecs sarx et sôma

- l'âme exprimée par la psuchè. Au départ, sa signification se rapproche de celle de néphèsh (énergie vitale), mais elle changera progressivement de sens pour devenir l'âme préexistante et immortelle. Plus tard, le nous (esprit) deviendra, à l'intérieur de l'âme (psuchè), le siège de la vie intellectuelle.

c) La Nouvelle Alliance

Selon Myre, les auteurs du Nouveau Testament sont restés davantage fidèles à la vision hébraïque de l'être humain que les tenants grecs de l'Ancien Testament.

Les deux passages suivants nous semblent essentiels et nous interpellent particulièrement :

"Toutes les sociétés ont leur vision de l'être humain. Cela fait partie de leur culture. La foi n'exige pas l'adoption de données culturelles à jamais révolues. Elle se révèle plutôt comme dynamisme de vie qui oriente l'existence. Toutefois, parce que les regroupements humains ne veulent pas mourir et éprouvent une certaine panique devant le flot de l'histoire qui emporte tout sur son passage, ils ont tendance à donner une note d'irrévocabilité, d'immuabilité ou d'infaillibilité à leur code de foi. Le grand paradoxe est que, ce faisant, il rendent la vie de foi difficile : d'un côté les mots de jadis ne leur parlent plus, de l'autre, ils s'empêchent de se dire à travers ceux d'aujourd'hui".

L'auteur poursuit : "La Bible n'est pas un livre religieux, c'est un livre humain…Elle n'est pas constituée de paroles de Dieu mais de paroles d'hommes. Ce n'est pas la religion, ce n'est même pas Dieu qui intéresse d'abord les auteurs bibliques. Ces auteurs essaient de comprendre leur monde, leur vie, et Dieu en fait partie. C'est même faire injure au Créateur que de se désintéresser de sa création sous prétexte de s'intéresser à Lui… Leur expérience de la nature est aussi importante que leur sens de Dieu".

3. Résurrection

Le terme "résurrection" est d'une époque et d'une culture et nul ne sait exactement ce que ressusciter veut dire en dehors de cette culture. Il est donc appel à être redit autrement.

A partir d'une analyse fouillée des textes bibliques, Myre affirme que le terme "Résurrection" est un "slogan', toujours utilisé dans un contexte de confrontation et d'oppression, Ce slogan condense une vision du monde et forge l'identité de groupes de marginaux, dans la lignée de Jésus pour les textes de la Nouvelle Alliance. Des marginaux qui ont tenté de défendre le devenir humain, à l'intérieur du cosmos, en dialogue avec cet Autre mystérieux que la tradition nomme Dieu. "Résurrection" est donc un terme militant qui favorise le regroupement de tous ceux et celles qui résistent à l'oppresseur et qui s'engagent à défendre sereinement l'être humain humilié, la nature bafouée et Dieu méprisé.

Une participante fait remarquer qu'à moins d'être soi-même bibliste, on est réduit à "avaler" la thèse de l'auteur, faute d'outils pour pouvoir se rendre compte par soi-même de ce que représentent les citations que Myre relève par rapport au contexte général des écrits bibliques.

En première lecture de ce chapitre, le terme "slogan', il faut bien le reconnaître, nous a posé problème ! Les commentaires ont fusé dans tous les sens…

- C'est vrai, moi aussi j'ai chanté et crié "il est ressuscité, il est vraiment ressuscité" comme un slogan ! Il y a une certaine exaltation à chanter et à proclamer cela en groupe… C'est, pour ma part, une expérience vécue de façon un peu inconsciente, une certaine affirmation de l'espérance d'une autre vie.

- Le risque majeur du slogan est de ne pas tenir compte de la complexité du réel. Lorsque l'auteur affirme que croire aujourd'hui, c'est interpréter correctement la vie humaine, le réel et l'agir de Dieu, je frémis en songeant à tout ce que l'église a fait au nom d'une soi-disant interprétation correcte ! Il est vrai que l'Eglise a généralement préféré une interprétation "correcte" de la tradition plutôt que de la vie !

Myre dégage de l'analyse des textes de la Nouvelle Alliance l'idée que le slogan résurrection oriente l'existence vers un mode de vie, qui privilégie un engagement commun pour l'avenir du monde. Le véritable enjeu du débat est moins ce qui arrivera après la mort, que la façon de vivre avant. L'important n'est pas de se rattacher à telle ou telle institution, à telle ou telle pratique religieuse, mais d'œuvrer ensemble à la construction d'un monde meilleur. L'auteur conclut : "Proclamer la résurrection, sans l'appuyer par la ligne de sa vie, c'est parole vide de sens. Dans cette optique, il est des façons apparentes de croire qui sont pure incroyance, et aussi de ces incroyances qui sont pure foi".

4. Nouveau cosmos

Pour les auteurs de la Nouvelle Alliance, en général, le cosmos est transitoire, car tout ce qui a un début a une fin. Le texte le plus explicite sur la fin de ce monde-ci se trouve dans le livre de l'Apocalypse mais, les grandes traditions synoptique, johannique et paulinienne évoquent également l'attente d'un nouveau cosmos, supposant la disparition de l'ancien.

Dans les explications de Myre, le groupe peine à se frayer un chemin, ce qui fait dire à un participant :

"…Je patauge… mais il me semble que l'auteur aussi lorsqu'il affirme "Nul ne sait ce que ressusciter veut dire" ! Or, c'est précisément cela que je pensais découvrir dans ce livre. La seule chose positive que je retire de ce petit chapitre, c'est cette espérance, dont parle Myre, espérance qui pousse l'humanité en avant".

Deuxième partie : Pour l'avenir du monde

La seconde partie de cet ouvrage présente, en introduction, un tableau de tous ces croyants qui se sont dit catholiques, puis chrétiens, et qui maintenant ne savent plus trop se définir. Myre estime que ces croyants, qui souffrent de la non-pertinence de la religion de jadis, ont le désir de quelque chose dont ils ignorent la nature. Mais, c'est hors de l'Eglise-institution qu'ils vivent, qu'ils respirent, qu'ils se cherchent, qu'ils se laissent transformer par la vie, qu'ils osent entendre les questions troublantes que l'institution ignore. Cette Eglise 'hors les murs" est pour Myre l'Eglise authentique. Certains participants évoquent le fait que Jésus n'a pas fondé d'église mais qu'il a suscité des groupes de disciples, interpellés par sa vie et son message.

Fidèle à son ancrage chrétien, tout en souhaitant élargir sa perspective à l'ensemble des hommes et des femmes de bonne volonté, Myre tente, parfois péniblement, d'actualiser le langage religieux évoquant la résurrection. Privilégiant la vie plutôt que le dogme, il souligne la minceur du savoir portant sur l'après-vie. Pour l'auteur, la foi est dynamisme de vie…elle n'est même que cela. Au sein de ce dynamisme, présent dès l'apparition de la conscience humaine, se constitue la lignée de ceux et celles qui oeuvrent pour l'avenir du monde. On les reconnaît à leur bienveillance, leur sérénité, leur douceur, leur respect de la dignité humaine et de la nature. Ceux qui suivent la ligne, éprouvent en eux un dynamisme intérieur qui les tient debout et leur fait espérer que le mal n'a pas le dernier mot. Cette fraternité de fond traverse les temps, les cultures et les religions.

A mesure que chacun reconnaît chez l'autre cette même passion pour l'avenir du monde et la même espérance que "ça débouche sur ce qui nous dépasse', la reconnaissance mutuelle s'établit et le réseau se construit petit à petit.

Une participante conclut : "Je reste ouverte aux intuitions sur ce qui nous dépasse et, pour moi, être dans la lignée signifie surtout essayer de travailler au Royaume hic et nunc, malgré tout ce qui semble s'y opposer.

André, Jenny, Marc, Marie-Jeanne, Monique, Nicole et Yvonne

(1) Myre André. Pour l'avenir du monde. La résurrection revisitée. Ed.Fides, Québec,2007
Bibliste de formation, André Myre a enseigné l'exegèse à la faculté de théologie de l'Universite de Montréal pendant plus de 30 ans. Il a participé, entre autres, à La nouvelle traduction de la Bible des éditions Bayard (2001) (retour)
1 avril 2009 3 01 /04 /avril /2009 14:36
Le Christ philosophe de Frédéric Lenoir - Marie-Jeanne De Pauw - 5 / 2009
Le Christ philosophe de Frédéric Lenoir - Chap. 4 : Une société chrétienne
Marie-Jeanne De Pauw
LPC n° 5 / 2009

En commençant la lecture de ce chapitre, je me suis demandé en quoi l'étude de données purement historiques pouvait m'interpeller aujourd'hui. En cours de lecture, l'étendue et la gravité de la compromission entre la hiérarchie religieuse et le pouvoir temporel m'ont convaincue qu'il est bon de rappeler les dangers qui nous guettent tous lorsque nous nous rangeons du côté des plus forts…

Quelques rappels :

  • En 313, le christianisme devient religion privilégiée de l'empire romain. L'église se retrouve brusquement à la tête d'un richissime patrimoine. Les élites se convertissent en masse afin d'avoir accès aux fonctions élevées et aux privilèges d'Etat.
  • En 325, l'empereur intervient de la même manière qu'au concile de Nicée, et impose le credo à l'ensemble de l'empire. Les évêques interprètent cette confusion du politique et du religieux comme une volonté de Dieu.
  • En 391, Théodose 1er interdit les cultes "païens" sous peine de sanctions.
  • Pépin le Bref, qui a besoin de l'Eglise pour asseoir sa nouvelle autorité, ne discute pas l'authenticité d'un faux testament de Constantin léguant de vastes territoires à la papauté…
  • Au Moyen Age, la théologie de la charité se développe, beaucoup plus axée sur ses bienfaits pour la vie spirituelle du donateur que sur le récipiendaire du don, conçu comme une part du plan de Dieu pour le salut de l'homme.
  • Vers 400, Augustin légitime l'usage de la force contre les hérétiques au nom du bien : assurer leur bonheur en les ramenant sur la voie de Dieu, selon la volonté de Dieu. Il ajoute : Il y a une persécution injuste, celle que font les impies à l'Eglise du Christ ; et il y a une persécution juste, celle que font les Eglises du Christ aux impies. L'Eglise persécute par amour et les impies par cruauté… L'Eglise persécute ses ennemis et les poursuit jusqu'à ce qu'elle les ait atteints et défaits dans leur orgueil et leur vanité, afin de les faire jouir du bienfait de la vérité…
  • L'argumentation augustinienne sera reprise par les papes lors des croisades (pour rappel, le livre d'A. Maalouf "Les croisades vues par les Arabes" est particulièrement édifiant quant à l'amour des croisés pour leurs prochains…). Petits détails : la quatrième croisade est menée par des chrétiens contre d'autres chrétiens et la sixième est menée par un souverain excommunié… mais qui réussit à conquérir Jérusalem, œuvre agréable à Dieu, selon les papes. Pour financer les expéditions, Rome autorise le rachat des vœux, étend les privilèges des croisés à ceux qui contribuent matériellement à leur départ (remise totale des peines dans l'au-delà…) et confisque des biens juifs.
  • En 1139, le deuxième concile de Latran rappelle les pouvoirs civils à leur devoir d'assistance de l'Eglise dans la répression des hérétiques.
  • En 1184, le pape offre aux délateurs d'hérétiques trois ans d'indulgences.
  • En 1244, le pape instaure la torture et en 1261, Urbain IV autorise les inquisiteurs à procéder eux mêmes à la torture.
  • Le grand Saint Thomas d'Aquin affirme que les hérétiques méritent d'être retranchés du monde par la mort.
  • En 1454, le pape Nicolas V autorise la traite des Noirs que les Portugais entraînent en Amérique.
  • En 1598, un théologien affirme que l'Inquisition remonte jusqu’à Dieu et que les inquisiteurs n'ont qu'un seul but : l'imitation de Jésus-Christ…

Ce que cela m'inspire…

  • Il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain ! Ce ne sont pas les valeurs évangéliques que je mets en question, mais bien la superbe de gens dits intelligents et puissants qui, au nom d'un Dieu qui leur parlerait "en direct", pèsent sur la conscience et sur la vie de leurs frères et sœurs en humanité.
  • Ce saisissant rappel historique renforce ma conviction qu'il faut se créer des aires de liberté, et les défendre, là où les hiérarchies - quelles qu'elles soient - nous conditionnent à un mode de pensée unique.
  • Les prophètes l'ont pressenti : Dieu ne se révèle ni dans la puissance, ni dans la gloire, mais dans la douceur, la tendresse et la justice. Le mystère de notre humanité se dévoile dans la rencontre et l'accueil. Ce ne sont ni les shows médiatiques, ni les exclusions ex-cathedra qui vont nous révéler le Tout-Autre.
  • La notion même de religion révélée me pose problème. Les religions du Livre ont-elles le monopole de la révélation ? Je ne le crois plus. Mais, qu'entend-t-on par révélation ?

Marie-Jeanne De Pauw

1 octobre 2008 3 01 /10 /octobre /2008 15:33
Edouard Mairlot Le Christ philosophe de Frédéric Lenoir (1)
Son prologue… et son épilogue.
Edouard Mairlot
LPC n° 3 / 2008

Dans le numéro précédent de Libre Pensée Chrétienne, Ch. Bassine nous a déjà donné un compte rendu de ce "best-seller". Il nous en dit le plus grand bien. Je me permets cependant d'y revenir tant la radicalité des questions qu'il soulève me paraît importante, surtout si l'on veut mieux comprendre où en est réellement l'Eglise-Institution et quel peut bien être son avenir.

Ce livre clarifie, en particulier, le tournant que prit le christianisme au quatrième siècle en devenant religion d'état. Mais il donne surtout à comprendre l'importance et les enjeux de l'affrontement de l'Institution avec "l'homme moderne" qui reprend de plus belle sous Benoît XVI. C'est pourquoi, reprendre ici le prologue du livre m'a paru utile pour bien percevoir les enjeux d'aujourd'hui.

Ce prologue commence en nous montrant Jésus face au Grand Inquisiteur, tel que le décrit Dostoïevski dans son roman "Les frères Karamazov" (2). Dans l'esprit de l'inquisiteur, "il n'y a que trois forces qui peuvent subjuguer la conscience humaine : le miracle, le mystère et l'autorité. « Et toi, dit-il en s'adressant à Jésus, tu veux aller au monde les mains vides, en prêchant aux hommes une liberté que leur sottise et leur ignominie naturelle les empêchent de comprendre, une liberté qui leur fait peur, car il n'y a, et il n'y jamais rien eu de plus intolérable pour l'homme et pour la société… Nous avons corrigé ton œuvre en la fondant sur le miracle, le mystère, l'autorité. Et les hommes se sont réjouis d'être de nouveau menés comme un troupeau et délivrés de ce don funeste qui leur causait de tels tourments… »"

F. Lenoir poursuit sous le titre "Chrétienté contre christianisme" en reprenant la réflexion de S. Kierkegaard (1813-1855). "Selon celui-ci, depuis cette première compromission avec le pouvoir temporel (au IVe siècle), la « chrétienté », c'est-à-dire la société européenne devenue chrétienne sous l'égide de l'Eglise, n'a cessé de tourner le dos au message du Nouveau Testament et le christianisme véritable s'en est trouvé totalement altéré… Parce qu'elle maintient l'illusion que son discours et ses pratiques sont ceux du christianisme, alors qu'il n'en est rien, l'Eglise rend le véritable christianisme inaccessible aux hommes, elle le dissimule".

Il citera encore Jacques Ellul, "chrétien lucide et engagé", qui publie en 1984 un essai au titre on ne peut plus explicite : La subversion du christianisme. Le texte, reconnaît F. Lenoir, est "sans nuance… Il y explique que le christianisme historique est devenu une religion, une morale et un pouvoir qui s'est enrichi. Or, tout le message du Nouveau Testament était subversif par rapport à la religion, à la morale, au pouvoir et à l'argent".

L'essentiel est dit. Pour chacun de ces trois auteurs, la radicalité de la contradiction entre l'Evangile et l'Institution est on ne peut plus claire.

Mais ce qu'il y a de vraiment neuf aujourd'hui, par rapport à ces analyses - déjà bien anciennes à vrai dire - est que bon nombre de chrétiens qui s'interrogent aujourd'hui perçoivent désormais, avec plus ou moins de clarté - jusqu'à atteindre l'évidence pour certains - le bien-fondé de ces critiques de l'Institution. Ce n'est plus le fait de rares chrétiens particulièrement lucides comme ceux cités ici. C'est devenu la réalité de tant de chrétiens qui ne perçoivent plus l'intérêt de ce que l'Eglise peut leur apporter et s'en vont. D'autres, qui approfondissent leur expérience de disciple au contact personnel de l'Evangile, se retrouvent pour le moins en porte-à-faux. En suivant Frédéric Lenoir, nous pourrons mieux comprendre ce qui s'est vraiment passé et comment on a pu en arriver là.

D'aucuns se souviendront de l'essai de Marcel Gauchet, paru en 1985, Le désenchantement du monde. Il nous montrait comment "le christianisme a été historiquement la « religion de la sortie de la religion »." Cette thèse fut alors souvent reçue avec surprise. Il n'était pas aisé d'en envisager pratiquement les conséquences. Cependant, avec toute la prise de conscience qui a pu se faire dans la bonne vingtaine d'années qui a suivi, on commence à mieux percevoir de quoi il peut s'agir. Car les esprits ont mûri, les ébranlements, voire les effondrements entrevus, ont continué de se poursuivre. C'est alors que, sous la plume de notre auteur qui fait siens les développements de M. Gauchet et qui les utilise pour relire les méandres de l'histoire de l'Eglise, bien des constatations et des réflexions que chacun peut faire désormais prennent sens ; elles se mettent en place, et tout s'éclaire. Il en résulte une nouvelle compréhension de la place et du rôle du christianisme dans le monde. Et celle-ci nous aide, nous si souvent en désaccord et lassés de tant d'immobilisme et de fermeture, à nous situer personnellement et en toute liberté par rapport à elle.

On aura beau dire que ces critiques ne sont pas nouvelles et qu'elles ne méritent pas qu'on s'y attarde une fois de plus. Soulignons d'abord que la perspective de l'auteur n'est nullement de repartir en guerre contre l'Institution qu'il serait si aisé de stigmatiser comme source de tous les maux. Mais, en relisant avec lui l'histoire de celle-ci au cours des siècles, on peut mieux comprendre ce qui s'est passé : tant de choses s'imposèrent à elle du dehors ou du fait que, s'adressant désormais à l'ensemble d'une société et non plus à une minorité, elle était acculée à assumer bien des éléments de la religiosité ambiante, alors que ceux-ci s'avéreront finalement aujourd'hui comme contradictoires à l'Evangile. Il ne lui était pas possible d'agir autrement.

Et on ne peut qu'admirer tout ce qu'ont pu réaliser de positif, dans les domaines les plus divers (améliorations sociales - souvent au service des plus pauvres - mais tout autant d'œuvres d'art comme expression de leur foi, ou de réflexion intellectuelle), nos ancêtres dans la foi à longueur de générations. Ils étaient limités tout comme chacun de nous. Mais ils se sont efforcés, dans les conditions de vie qui étaient les leur, de suivre l'exemple et l'enseignement de Jésus tels qu'ils le découvraient dans ces Evangiles que véhiculait l'Eglise.

F. Lenoir, en nous retraçant les méandres de l'histoire de l'Eglise, nous montrera comment c'est précisément l'inspiration chrétienne – "la philosophie du Christ" - qui a finalement rendu possible les humanistes de la Renaissance, puis l'avènement de l'homme moderne. Et ce sont tous ceux-ci qui "ont réussi à faire de la liberté de conscience un droit fondamental de tout être humain. Aujourd'hui ces idées se sont imposées à tous en Occident, croyants et non-croyants".

Ajoutons qu'il faudra attendre Vatican II pour que la situation se débloque, du moins sur le papier et dans nombre d'esprits chrétiens. Mais celui-ci est-il finalement jamais entré en phase d'application ? Ainsi, l'appareil ecclésiastique a-t-il vraiment changé du seul fait que "Lumen Gentium" ait reconnu que l'Eglise était d'abord le peuple de Dieu ? Où en est-on aujourd'hui ?

Sous l'influence de la modernité, l'on assiste, selon l'auteur, à une "révolution copernicienne de la conscience religieuse". La radicalité du changement institutionnel profond qui s'impose en conséquence est-elle réalisable ? Il nous en indique en tout cas clairement la nécessité : il ne s'agit de rien moins que de renoncer à l'essentiel de ce qui s'est construit à partir du quatrième siècle. L'Institution, en refusant – ou n'osant pas – accueillir la modernité et les bouleversements qui en résultent, deviendra-t-elle une secte ? Ne constatons-nous pas, cependant, que quelque chose d'autre est en train de naître ? Telle est la quatrième hypothèse sur l'avenir du Christianisme que nous propose M. Bellet (3).

F. Lenoir cependant, "reprenant un ton plus personnel, revient dans l'épilogue sur la question posée par Dostoïevski de la liberté humaine, qui est au cœur de l'enseignement du Christ. Pour cela, je me pencherai, dit-il, au plus près de chaque mot sur un passage assez extraordinaire de l'Evangile de Jean, la rencontre de Jésus et de la femme samaritaine, tentant d'en montrer la signification aux conséquences dévastatrices pour toute institution religieuse : la désacralisation totale du monde au profit d'une seule sacralité : la conscience humaine". Rarement, un commentaire exégétique atteint à une telle intériorité, une telle profondeur. Rien que pour les 30 pages de cet épilogue, ce livre mériterait la lecture.

Edouard Mairlot

(1) Aux Editions Plon (2007) (retour)
(2) Dans cet immense roman, écrit peu avant sa mort en 1881, Dostoïevski, pour développer la difficulté d'un de ses personnages face à la contradiction qu'il éprouve entre l'Institution-Eglise et sa compréhension de Jésus, imagine cette rencontre entre le Grand Inquisiteur et Jésus revenu sur terre. Ce texte est d'une rare profondeur ! (retour)
(3) M Bellet est l'auteur de "LA QUATRIEME HYPOTHESE – Sur l'avenir du Christianisme", aux Editions Desclée de Brouwer ( 2001). Ces quatre hypothèses ont été présentées dans un article du n°1/2008 de LIBRE PENSEE CHRETIENNE. (retour)
1 juillet 2008 2 01 /07 /juillet /2008 16:00
Le Christ philosophe de Frédéric Lenoir
Christian Bassine
LPC n° 2 / 2008

Cet ouvrage de Frédéric Lenoir (Editions Plon 2007, 300 pages) rencontre en ces jours un grand succès, comme aujourd'hui tout ce qui touche aux questions religieuses ou philosophiques. Le développement de la culture amène bien des gens à souhaiter se faire une opinion personnelle quant au sens à donner à la vie, et plus particulièrement à leur propre vie. Le christianisme culturel et sociologique occupant encore largement l'espace européen pose donc des questions auxquelles l'institution ecclésiale ne répond plus, faute d'avoir adapté son langage à la modernité. Ayant ainsi perdu une partie de son crédit, c'est aux laïcs éveillés que revient de poser les problèmes contemporains, ce que l'auteur fait en philosophe.

L'auteur commence par poser le décor où Jésus est né, son histoire et sa philosophie, car il n'a jamais envisagé de créer une religion. Les pages les plus intéressantes concernent les débuts de l'Eglise, son histoire qu'à vrai dire peu de gens connaissent, faute d'avoir été enseignée ou d'avoir revêtu trop souvent des allures de légende ou de contes merveilleux éloignés des réalités humaines. En fait les aléas de l'Eglise naissante ont marqué profondément et durablement celle-ci, en particulier les dogmes fondateurs de la doctrine issus de conciles mouvementés. La description de l'intervention des Pères de l'Eglise est particulièrement éclairante.

En quelques pages, une intéressante fresque de la suite des conciles est brossée avec le contenu du credo, soulignant le caractère par moment de pure opportunité de certaines affirmations dogmatiques que l'on sait avoir été arrachées parfois par le vote d'une majorité d'évêques pas nécessairement mieux inspirés que la minorité…

Frédéric Lenoir souligne l'importance, pour l'occident, de la conversion spectaculaire de Clovis (en 496-500 ?) qui prenait un caractère collectif où n'entrait aucune part personnelle ou adhésion individuelle de trois mille sujets baptisés de gré ou de force avec lui. La place prise ensuite par Charlemagne dans l'histoire européenne explique la naissance de l'Empire chrétien d'occident qui a entraîné tant d'aberrantes confusions entre pouvoir religieux et temporel qui se sont prolongées jusqu'il y a peu, malgré la survenance en Europe des Lumières au XVIIIème siècle.

Le bilan religieux que fait l'auteur de l'action de l'Eglise catholique est très lourd, la considérant comme ayant été "pour des générations entières un écran de fumée qui a dissimulé la vraie nature du christianisme et qui continue, dans nos têtes modernes, à faire obstacle à cette simple acceptation du réel : la modernité ne s'oppose pas au christianisme, elle en découle même largement".

Le livre se termine par une analyse du dialogue de Jésus avec la femme samaritaine, soulignant l'écart qui existe entre une religion extérieure et une spiritualité tout intérieure : "Le christianisme n'est pas d'abord une religion avec des dogmes, des sacrements et un clergé, c'est avant tout une spiritualité personnelle et une éthique transcendante à portée universelle". Il termine son ouvrage en écrivant : "Notre monde a besoin d'un nouvel élan humaniste qui réunisse tous ceux qui sont attachés à la dignité et à la liberté de la personne humaine".

Lenoir montre bien que l'essentiel des valeurs chrétiennes permanentes a échappé au pouvoir ecclésiastique et que, grâce notamment à l'humanisme prôné, non sans risques, par Erasme – qui le premier a parlé de la philosophie du Christ –, à la séparation de l'Eglise et de l'Etat, à l'action des Lumières et à une laïcité respectueuse des libertés individuelles et des droits de la conscience, la modernité a trouvé un fondement philosophique et pas seulement théologique dans la vie et le message de Jésus de Nazareth.

Cet ouvrage qui ne se revendique d'aucune autorité, mérite incontestablement une lecture attentive car il répond à l'attrait de nos contemporains pour la personne de Jésus dépouillée des accessoires dont elle a été affublée par des siècles de foi idolâtrique, fatalement inspirée par les religions de l'antiquité, négligeant les valeurs humaines de l'évangile et de la vie même de l'homme de Nazareth.

 

Christian Bassine