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4 juillet 2015 6 04 /07 /juillet /2015 09:00
Gérard Bessière Al Hallaj (1)
Gérard Bessière
LPC n° 30 / 2015

Qui connaît Al Hallaj, ce mystique musulman représenté avec un grand peigne de fer, qui cardait la laine et le coton ? Il fut appelé le "cardeur des consciences" car il les démêlait et les transformait. Il voulait aussi pénétrer Dieu. Il lui disait : "Tu es là, entre les paroles de mon cœur" (2).

Il fut crucifié à Bagdad, en 922. On brûla son corps et ses cendres furent jetées dans le Tigre. Mais il a traversé les siècles et les frontières religieuses.

Les maîtres spirituels qu'il fréquentait dès son adolescence réservaient à leurs disciples le chemin de l'union à Dieu. Lui voulait l'offrir à tous, ouvriers, savants, mécréants, pécheurs… Pour lui, l'accès à Dieu n'était pas enfermé dans les rites, les prescriptions juridiques ou les orthodoxies religieuses. Il prêchait en public que Dieu est pour tous et qu'il veut s'unir à l'homme, discrètement, à l'intime de la vie la plus simple. Lui qui avait passé un an sur le parvis de la Ka'ba, à La Mekke, invitait même à remplacer ce rite traditionnel par le pèlerinage intérieur puisque Dieu habite en nous.

Le cardeur chantait à Dieu : "Tu es le rythme de mon souffle et le nœud de mon être" (3) . Mais ce n'est pas l'homme qui a l'initiative : "Je t'appelle, non, c'est toi qui m'appelles à toi… O essence de l'essence de mon existence, ô toi, mes balbutiements" (4).

Les hommes au pouvoir, politique ou religieux, n'aiment pas que Dieu s'évade des rites, des pratiques et des doctrines qui cimentent la société. Al Hallaj fut emprisonné, puis crucifié cruellement. Il avait pardonné. Il a laissé quelques vers fulgurants prononcés sur la croix : "Va-t'en prévenir mes amis que je me suis embarqué vers la haute mer et que ma barque se brise. Comme Jésus je suis parvenu au sommet du gibet, comme Jésus, j'ai révélé le secret au public, j'ai étreint l'essence de Jésus : comme point d'appui, le Tout est assez" (5).

Al Hallaj, Jésus, et tant d'autres à tous horizons d'humanité, annoncent dans la douleur la haute crête où les religions se rencontreront peut-être un jour, débarrassées des revêtements et des amalgames du passé, accueillantes au "secret" qui les habite.

Mais aujourd'hui, ces êtres d'avenir sont encore ignorés alors qu'ils ont ouvert des chemins sur lesquels beaucoup de nos contemporains, même agnostiques, pourraient trouver pure lumière. (6)

Gérard Bessière

(1) L'éternité affleure (p.90) Ed. Les amis de Crespiat (retour)
(2) Diwan M 61. (retour)
(3) Diwan M 64 (retour)
(4) Diwan Q 1, in " Hallaj ou la religion de la croix ", Roger Arnaldez. Plon 1964 (retour)
(5) 4Diwan M 56,in Michel Hayek, "Le Christ de l'islam". Seuil 1959 (retour)
(6) Cf Louis Massignon : "La passion d'Hallaj". Gallimard 1975 (retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Religions et violence
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20 juin 2015 6 20 /06 /juin /2015 09:00
Jean-Marie Muller Face à la tragédie de Charlie Hebdo (1)
Jean-Marie Muller (2)
LPC n° 30 / 2015

[…] Les religions, malheureusement, ignorent la non-violence

Face à la tragédie des 7 et 8 janvier, les responsables religieux ont tenu à condamner ces meurtres en affirmant que les religions ne prêchaient que la tolérance et la paix et qu'elles étaient innocentes de cette tragédie. Mais ce langage religieusement correct risque fort de contenir un déni de la réalité. L'histoire des hommes est criminelle. Jusqu'à la désespérance. La violence meurtrière semble peser sur l'histoire comme une fatalité. L'exigence universelle de la conscience raisonnable interdit le meurtre : "Tu ne tueras pas". Cependant, nos sociétés sont dominées par l'idéologie de la violence nécessaire, légitime et honorable qui justifie le meurtre. Dès lors, pour de multiples raisons, l'homme devient le meurtrier de l'autre homme. Et souvent la religion apparaît comme une partie intégrante des tragédies criminelles qui ensanglantent le monde. Même lorsqu'ils ne tuent pas "au nom de la religion", les hommes tuent maintes fois en invoquant la religion. En de multiples circonstances, la religion permet aux meurtriers de justifier leurs méfaits. Elle leur offre une doctrine de la légitime violence et du meurtre juste. À de nombreuses reprises, elle commet l‘erreur décisive de laisser croire aux meurtriers que "Dieu est avec eux". Il est remarquable que, au-delà de certaines différences d'accentuation, les religions s'en tiennent pour l'essentiel à la même doctrine. Le plus important n'est pas ce que les religions disent de Dieu, mais ce qu'elles disent de l'homme, plus précisément ce qu'elles disent à l'homme et ce qu'elles ne lui disent pas.

Prendre Gandhi à la lettre

Il faut prendre définitivement Gandhi à la lettre lorsqu'il affirme que la non-violence est la vérité de l'humanité de l'homme. Gandhi affirme également : "La seule manière de connaître Dieu est la non-violence." En ignorant la non-violence, les religions ont méconnu Dieu dont l'être - en toute hypothèse - est essentiellement pur de toute violence. L'opposé de la foi, ce n'est pas l'incroyance, mais la violence. Mais ce qui est plus grave encore, c'est qu'en ignorant la non-violence, les religions ont méconnu l'homme dont l'être spirituel s'accomplit dans la non-violence. En justifiant la violence, c'est l'homme que les religions trahissent. C'est l'humanité de l'homme qu'elles nient.

L'antinomie radicale entre l'amour et la violence

On a souvent critiqué les religions pour leur justification de la violence. Certes, les religions sont coupables par ce qu'elles apportent à la violence, mais surtout par ce qu'elles n'apportent pas à la non-violence. Cela implique qu'il n'est pas suffisant que les religions ne justifient plus la violence ; il est nécessaire qu'elles n'ignorent plus la non-violence. Même lorsqu'elles ont prêché l'amour, les religions n'ont pas osé affirmer la contradiction irréductible, l'incompatibilité essentielle, l'antagonisme absolu, l'antinomie radicale entre l'amour et la violence. Elles ont encore laissé croire aux hommes qu'il était possible de conjuguer ensemble l'amour et la violence dans une même rhétorique. Voilà l'erreur capitale. Car, dans cette rhétorique, le principe de non-violence se dissout. La transcendance de l'homme, c'est de craindre davantage le meurtre que la mort.

Les doctrines religieuses justifient le meurtre

De nombreuses voix se sont élevées pour prétendre haut et fort que "l'islamisme n'avait rien à voir avec l'islam". Il importe certes de refuser tout "amalgame", de fermer la porte à la stigmatisation des musulmans qui seraient tous co-responsables de l'islamisme et de ses dérives criminelles. L'islamophobie doit être récusée et condamnée sans aucune concession.

Cependant, on ne saurait nier la possibilité pour les islamistes de recourir à la caution de nombreux versets coraniques pour faire prévaloir, au-delà des compromissions de l'histoire, leur conception intégriste de l'islam.

En toute rigueur, le droit musulman prescrit la plus extrême sévérité à l'encontre de ceux qui critiquent le prophète. La loi islamique n'exclut nullement le meurtre des blasphémateurs. Mahomet lui-même n'hésita pas à faire assassiner des dissidents qui avaient défié son autorité. Les islamistes peuvent prétendre qu'ils sont des orthodoxes conséquents, radicaux et donc intransigeants. Entre l'islam traditionnel et l'islamisme des intégristes, il existe des passerelles dès lors que le texte coranique permet la lecture fondamentaliste qu'en font les islamistes.

Aussitôt qu'une telle critique de l'islam est amorcée, il est affirmé qu'il en est ainsi de toute religion. En toute hypothèse, cette affirmation est une confirmation et non pas une infirmation.

Sans aucun doute, l'analyse qui vient d'être faite du Coran vaut également pour la Bible dont de nombreux versets justifient la violence. Les compromissions du judaïsme et du christianisme avec la violence ont beaucoup varié au cours de l'histoire selon le temps et le lieu.

Pour sa part, Jésus a récusé la loi du talion, il a demandé à ses amis de remettre leur épée au fourreau et de ne pas résister au mal en imitant le méchant. Pour autant, cela n'a pas empêché l'Inquisition d'être catholique avant de devenir musulmane et les guerres chrétiennes du XVIème siècle – pensons à "la nuit de la Saint Barthélemy" - n'ont rien à envier aux guerres musulmanes d'aujourd'hui. […]

La France est en guerre

"La France est en guerre contre le terrorisme" a déclaré le Premier Ministre, Manuel Valls, le 13 janvier à l'Assemblée Nationale. Certes, les menaces "terroristes" qui pèsent sur la France sont bien réelles, mais il serait illusoire de croire que seules des mesures sécuritaires, c'est-à-dire policières et militaires, pourront les circonscrire et les éliminer. Ne parler que d'horreur, de barbarie, de monstruosité risque fort de nous égarer en nous conduisant à occulter le caractère politique de ces actes.

Pour comprendre le terrorisme, il ne suffit pas de brandir son immoralité intrinsèque. Dès lors que la dimension politique du terrorisme sera reconnue, il deviendra possible de rechercher la solution politique qu'il exige.

La manière la plus efficace pour combattre le terrorisme est de priver leurs auteurs des raisons politiques et économiques qu'ils invoquent pour le justifier. C'est ainsi qu'il sera possible d'affaiblir durablement l'assise populaire dont le terrorisme a le plus grand besoin. Souvent, le terrorisme s'enracine dans un terreau fertilisé par l'injustice, l'humiliation, la frustration, la misère et le désespoir. La seule manière de faire cesser les actes terroristes est de priver leurs auteurs des raisons politiques invoquées pour le justifier.

Dès lors, pour vaincre le terrorisme, ce n'est pas tant la guerre qu'il faut faire, que la justice qu'il faut construire. Ici et là-bas.

Jean-Marie Muller

(1) Extraits d'un article paru sur le site : www.jean-marie-muller.fr (retour)
(2) Philosophe et écrivain. Membre-fondateur du Mouvement pour une Alternative Non-violente (MAN). Lauréat 2013 du Prix international de la fondation indienne Jmanalal Bajaj pour la promotion des valeurs gandhiennes. (retour)
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