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25 avril 2020 6 25 /04 /avril /2020 08:00
Jacques Musset Improbable mais vigoureuse, la vie
Jacques Musset

La vieille ville de Ronda, au sud de l’Andalousie, est construite sur un site imprenable : une plateforme rocheuse dominant d’un côté une plaine de ses contreforts abrupts et surplombant de l’autre les gorges profondes du Tajo.

Sur les falaises vertigineuses, grises et désolées, de la forteresse naturelle, poussent, de ci de là, en ce début de mai, des touffes vigoureuses de mufliers mauves. Par quel hasard les graines sont-elles arrivées en ces lieux inhospitaliers où l’homme n’a jamais mis les pieds ? Par quel miracle ont-elles germé sur des roches où la terre nourricière est absente et l’humidité si rare ? Par le secours de quelles providences ont-elles pu prendre racine et donner naissance aux bouquets épanouis ? Ici, en effet, point de jardiniers pour ensemencer, arroser, prendre soin.

On devine pourtant la trace de multiples jardiniers d’occasion qui, sans se concerter, ont contribué à créer l’étrange jardin suspendu entre terre et ciel. Il y a le vent insaisissable qui a transporté on ne sait d’où les premières graines. Il y a aussi les jardiniers volants que sont les oiseaux ; ils ont ingurgité au cours de l’été les fleurs desséchées et, en laissant tomber leurs fientes dans leurs tournoiements sans fin, ils ont répandu la précieuse semence. Il a suffi d’un peu de poussière au creux d’un rocher mêlée à l’engrais des volatiles pour que germent les graines. Et l’eau printanière du ciel a fait le reste, conjuguée au généreux soleil andalou. Le miracle est là, que tous ces artisans bénévoles offrent généreusement aux passants et visiteurs.

J’admire la merveille qui n’est répertoriée dans aucun guide touristique et qu’on peut cependant voir partout, sur le clocher de certaines églises de campagne et jusque sur les plus humbles murs des villages. Cette merveille, c’est la vie surgissant d’une manière insolite et quasi miraculeuse dans des espaces qui lui sont naturellement défavorables. C’est la vie transmise par une multitude d’agents dont l’interdépendance a produit l’inespéré. C’est la vie qui se suffit de peu pour survivre. C’est la vie qui s’épanouit en dépit des conditions précaires qui lui sont imposées.

Comme elles me parlent de nos vies humaines, ces gerbes de mufliers accrochées à la falaise ! En effet, chacune de nos existences, issue dès son origine de tant de hasards conjugués, n’est-elle pas un miracle permanent ? Pourquoi dès lors sommes-nous si peu étonnés d’être là, « infimes et éphémères, mais nécessaires » comme le dit si bien Marcel Légaut ? Chacun de nos itinéraires nous a un jour ou l’autre déporté sur des terres peu fertiles voire même désolées et cependant nous y avons puisé pour survivre des ressources insoupçonnées. Etrange fécondité des déserts traversés, d’où émergent oasis et sources inattendus. Pourquoi avons-nous tant de peine à croire que nos terres arides peuvent porter fleurs et fruits ? Chacune de nos destinées naît, grandit et meurt, comme les mufliers de la paroi rocheuse qui, le printemps passé, se flétrissent et se dessèchent. Mais les êtres qui nous suivent, comme les oiseaux du ciel, se nourriront des fruits d’humanité que nous aurons portés et en répandront la semence là où le vent les conduira. En quelles terres ? Ce n’est pas notre affaire. Il n’y a donc pas lieu de redouter que la chaîne de la vie s’interrompe si, comme le font les jolis mufliers mauves, nous nous préoccupons seulement de vivre au mieux l’aujourd’hui qui nous est donné.

Jacques Musset - 2002

28 mars 2020 6 28 /03 /mars /2020 09:00
bateau lpc La Pâque selon Marc
Jo Bock

« Le Christ a voulu conférer ce sacrement aux douze apôtres, tous des hommes »

La Déclaration de Mgr Ladaria sur l’ordination de femmes est triste. D’autant plus triste, qu’elle est fausse. Elle est fausse du début à la fin.

Le groupe des disciples de Jésus était mixte. Au moment des faits, « beaucoup de (disciples) femmes, qui suivaient et servaient (Jésus) lorsqu’il était en Galilée, étaient montées avec lui à Jérusalem » (Mc 15, 41) ; ce qui d’ailleurs était mal vu par l’opinion (voir John Meier). C’est dans ce contexte précis, qu’il faut s’interroger : qui sont alors ces disciples qui disent à Jésus : « Où veux-tu que nous allions faire les préparatifs pour la Pâque ? » (Mc 14, 12-25) et qui sont ces disciples qui demandent au propriétaire : « Où est ma (!) salle... » Sont-ce nécessairement des hommes ? N’est-il pas vraisemblable que ce soit plutôt des femmes (Marie était-elle l’une d’elles)? D’autant plus qu’il est précisé : « et ils préparèrent la Pâque. »

Notons déjà que Jésus fait demander : « Où est ma salle, où je pourrai manger la Pâque avec mes disciples ? » (v. 14). Le v. 17 dit : « Le soir venu (Jésus) arrive avec les Douze. » A partir de là, ceux qui entourent Jésus sont désignés indistinctement par « ils » : « … tandis qu’ils étaient à table… tandis qu’ils mangeaient, (Jésus) prit du pain... » Les deux groupes, les disciples et les Douze, sont-ils à opposer, comme si la présence de l’un excluait la présence de l’autre ? Rien dans l’Evangile ne permet de l’affirmer, au contraire. Se baser sur ce seul verset 17, pour affirmer, comme la Déclaration de Mgr Ladaria : « le Christ a voulu conférer ce sacrement aux douze apôtres, tous des hommes » est une pure interprétation, qui est sans fondement, et contraire à l’esprit de l’Evangile.

Première conclusion

Il est donc plus que vraisemblable que des disciples se sont entendu dire : « Faites ceci en mémoire de moi. » Et parmi ces disciples, il y avait des femmes.

La Pâque juive est une fête de libération. C’est une célébration solennelle, de victoire accordée par Dieu. Présidée par le père de famille, elle se célèbre au domicile familial. C’est dans un esprit de liberté et de reconnaissance que l’on festoie. Et ce repas se termine par « le chant des psaumes »… Revenons à notre sujet : qui étaient les convives ? N’y avait-il que Jésus et les Douze ? Peut-on penser, que ceux (ou plutôt celles) qui avaient fait les préparatifs, ont été écarté(e)s d’une manière ou d’une autre de la fête qui célèbre l’événement fondamental de la religion ? Et où était Marie ? Comment croire que celle qui le lendemain se tiendra au pied de la Croix était ailleurs au moment du dernier et premier Repas du Seigneur ? Rien ne laisse entendre qu’à un moment donné, Jésus aurait organisé un aparté avec les seuls Apôtres, des hommes ; (qu’il aurait fait comprendre à Marie : « Laisse-nous, va faire la vaisselle ») Au contraire, tout nous laisse penser, que c’est en plein repas que l’eucharistie a été instituée : « Tandis qu’ils mangeaient, (Jésus) prit du pain... »

Deuxième conclusion

Il est évident que des femmes ont assisté à la dernière Cène. Si le Christ a institué quelque chose le Jeudi-saint, c’est le sacerdoce commun à tous les disciples. Tout le reste n’est que dérive.

(Notre conclusion finale rejoint donc celle de la Commission internationale de théologiens, pourtant convoquée en son temps par le Vatican, laquelle a déclaré : Rien, dans l’Evangile, ne s’oppose à l’ordination sacerdotale de femmes.)

Jo Bock, 13/02/2019

14 mars 2020 6 14 /03 /mars /2020 09:00
André Verheyen Paroisse-Passion # Paroisse-Resurrection
André Verheyen

André Verheyen , écrivait déjà en 1995. Depuis rien n’a vraiment changé dans l’Eglise !

Paroisse- Passion

Dans les deux sens du terme : d'abord parce que les temps sont durs et que la paroisse souffre dans les circonstances actuelles. Mais aussi parce que la paroisse est une de ces réalités auxquelles on peut se donner corps et âme, au risque du chauvinisme et du fanatisme. Il est beau de voir un garçon défendre les Scouts, une fille défendre les Guides, un chanteur défendre sa chorale et un paroissien sa paroisse comme si c'était sa famille...

Non, pas comme si... Parce que c'est sa famille!

Evidemment, il y a toujours ceux qui ont la psychologie du consommateur : quand il y a des difficultés ou des problèmes, on critique ou bien on va ailleurs. Mais pour les autres, les "engagés", leur passion pour la paroisse devient passion-souffrance lorsqu'ils voient le nombre de "pratiquants" diminuer, le produit des collectes baisser et le noyau des responsables se rétrécir.

Il n'est pas rare que l'enthousiasme en prenne un coup. Le rappel régulier de la crise actuelle n'est pas fait non plus pour encourager. On nous signale que dans le diocèse de Tournai "en l'an 2000 les 80 unités pastorales, qui regroupent chacun plusieurs paroisses du diocèse, ne disposeront au maximum que de 172 prêtres de 65 ans et moins. Il faudra donc s'organiser autrement. Aussi importe-t-il de repenser en profondeur la mission de l'Eglise". On nous dit - admirons au moins la sincérité! - que "Les prêtres sont fatigués. La situation se dégrade, concluent les doyens du diocèse de Liège."

Il n'est pas besoin de multiplier les citations mais elles sont particulièrement significatives lorsqu'elles parlent du "XVIIIème Colloque Européen des Paroisses" qui s'est tenu à Prague, du 3 au 7 juillet dernier. "... avec le progrès du scepticisme et la contestation des valeurs proprement chrétiennes, la foi chrétienne se trouve déstabilisée. Cette évolution rend la vie des paroisses de plus en plus compliquée et fait que l'action pastorale devient problématique." On signale aussi que "beaucoup de traditions anciennes se perdent" mais que dans le même temps "d'anciennes formes de dévotions, éventuellement considérées par certains comme dépassées (adoration, piété mariale, pélerinages, etc.), connaissent à nouveau un regain d'intérêt et sont sincèrement vécues. En même temps, des tensions et des polarisations subsistent et altèrent les rapports entre personnes individuelles, groupes et communautés." Mais on rappelle que "il n'existe à l'heure actuelle aucun autre lieu que la paroisse, qui soit à même de permettre l'épanouissement de la vie chrétienne de personnes différentes par leurs orientations".

(Toutes ces citations sont extraites des « Religion» du mardi de la Libre des 11 et 25 juillet 1995. )

Paroisse- Resurrection

La paroisse peut-elle ressusciter? Le problème, c'est que pour ressusciter il faut d'abord mourir et qu'il est difficile d'accepter de mourir!

Parabole

Dans une des paroisses où j'ai eu le plaisir de travailler, il y avait une statue du Sacré-Cœur, en plâtre, dont une personne bien intentionnée s'était débarrassée en la donnant à la paroisse. Etant donné que cette statue était passablement démodée, le responsable de la paroisse ne désirait nullement s'en encombrer mais, bien intentionné lui aussi, la remit aux organisateurs de la prochaine tombola paroissiale. La personne qui eut la chance encombrante de gagner ce lot en fit généreusement don aux organisateurs de la tombola suivante. L'histoire se répéta pendant des années jusqu'au jour où un vicaire, particulièrement conscient du ridicule de la situation, eut le courage d'y mettre fin en détruisant la statue en question. Bien sûr, la version officielle des responsables - toujours bien intentionnés fut qu'elle était tombée accidentellement!

Si je donne le titre "parabole" à cette anecdote tout à fait authentique c'est qu'elle symbolise assez bien ce qui se passe dans beaucoup de nos paroisses. Les responsables bien intentionnés ne veulent choquer personne et bien qu'ils constatent le décalage entre la mentalité de notre société contemporaine sécularisée et un certain pluralisme dans leurs pratiques religieuses n'osent pas casser la statue. Alors on continue le train-train habituel et on le motive en disant que la paroisse est la seule solution pour le "tout-venant".

Cette expression, "le tout-venant'', est de plus en plus utilisée pour désigner la clientèle normale des paroisses. Et, comme pour beaucoup d'autres, son utilisation s'accompagne de bien des ambigüités. En effet, quand on dit qu'il ne faut pas repousser "les gens simples ou ceux qui n'ont que ça (certaines pratiques parfois superstitieuses) comme lien avec l'Eglise", on confond souvent l'accueil bienveillant des personnes avec un manque d'imagination et d'audace dans l'aggiornamento nécessaire.

Pendant que je préparais cet article, un prêtre ami me passa un petit livre de Louis Evely : "Echec et Espoir d'un christianisme". Déjà en 1976, Louis Evely mettait le doigt sur cette difficulté que nous avons à évoluer avec la vie ou l'Histoire.

"L'assurance de posséder une révélation divine a découragé la recherche et l'invention... Pendant que nous nous occupions de nos problèmes internes, de nos cultes, de nos modes liturgiques... le monde inventait, souvent malgré nous et contre nous, la démocratie, la tolérance, le socialisme, la psychologie des profondeurs, l'égalité des droits, l'instruction obligatoire, la décolonisation, l'émancipation des femmes, des noirs, l'éducation sexuelle et la limitation des naissances, que les Eglises adoptaient après résistance et avec retard... Notre foi n’est ni pensée, ni formulée en fonction de notre temps..." (o. c. p. 8 à 16)

Dans le domaine économique, il faut des efforts de modernisation et d'adaptation de la part des entreprises pour rester compétitives. Pourquoi en serait-il autrement dans le domaine spirituel ?

Loin de faire un long réquisitoire, je me bornerai à trois exemples importants.

Tout le monde - même le 'tout-venant - peut savoir actuellement que l'adage "hors de l'Eglise point de salut" est périmé. Et dans la logique œcuménique on sait qu'une communauté protestante est aussi valable aux yeux de Dieu qu'une communauté catholique. Et malgré cela on assiste au vieillissement du clergé, à la suppression de messes, au regroupement de paroisses et à la méfiance vis-à-vis des célébrations dominicales animées par des laïcs...

Tout le monde- même le 'tout-venant' - peut prendre connaissance actuellement dans les médias de publications comme le "Jésus" de Jacques DUQUESNE, les ouvrages de DREWERMANN ou d'autres auteurs qui présentent l'exégèse actuelle. Et malgré cela la moyenne (pour ne pas dire la majorité) des prédications dans nos paroisses perpétuent des interprétations traditionnelles et historicisantes marquées par la peur de choquer les gens.

Le troisième exemple est le décalage entre le langage des gens et un certain langage qu'on retrouve toujours dans la majorité des textes liturgiques. Sans oublier cette impression largement dominante dans les paroisses qu'on est tenu de respecter tous les éléments du schéma des célébrations dans leur formulation souvent désuète (gloria-credo - psaumes - oraisons - même de nombreux passages des prières eucharistiques traditionnelles).

Conclusion

A la question posée, "la paroisse peut-elle ressusciter ?". On aimerait donner une réponse positive mais il faut se rendre à l'évidence qu'il faudrait une telle révolution dans les mentalités qu'on ne peut raisonnablement prévoir de la part des responsables des Eglises que quelques aménagements mineurs qui ne résoudront pas le problème de fond.

C'est pourquoi nous gardons notre passion pour notre paroisse et nous rêvons d'une paroisse idéale ou d'une paroisse porteuse et en attendant, nous comptons sur tous les groupes et mouvements qui remplacent la peur de choquer les gens par une mobilisation des gens qui sont choqués par le manque d'audace prophétique de leur Eglise.

André Verheyen

20 avril 2019 6 20 /04 /avril /2019 08:00
Jacques Musset La vraie vie selon Jésus - Actualiser « la vraie vie » selon Jésus (suite et fin)
Jacques Musset

Des formes problématiques

- Suffit-il de proclamer à grands renforts de voix et de lumières « Jésus est ressuscité... » pour que le coeur du message évangélique manifeste sa fécondité ? Durant la nuit pascale, des foules scandent ce refrain, soutenues par les musiques des trompettes et des orgues. Mais qu’en reste-t-il au fond des consciences une fois que tout le monde est rentré chez soi ? Que change l’effervescence d’une célébration dans le for intérieur de ses participants? A quelles prises de conscience éveille-t-elle ? A quelle conversion invite-t-elle ? On peut et on doit s’interroger.

- Suffit-il également pour actualiser « la vraie vie » selon Jésus de participer chaque dimanche à l’Eucharistie qui, selon le Catéchisme de l’Eglise catholique de Jean-Paul II (CEC), est « source et sommet de toute la vie chrétienne » parce qu’ « actualisant l’unique sacrifice du Christ sauveur » (CEC 1324) ? Mais que vaut cette affirmation quand on se rappelle que pour Jésus la venue du règne de Dieu et de son royaume ( donc « la vraie vie ») se manifeste d’abord dans ce qui contribue à humaniser l’homme en toutes ses dimensions ? A ses yeux, amour de Dieu et amour du prochain ne font qu’un, au point que c’est l’amour du prochain qui est le critère de l’amour de Dieu. Pour les premiers chrétiens, cela ne fait aucun doute. La grande mise en scène du jugement dernier en Mathieu 25,31-46 ( relisez-la) rappelle que la valeur des vies humaines aux yeux de Dieu ne dépend pas de leur accomplissement ou non de gestes religieux mais essentiellement de la manière dont elles se mettent au service de leur prochain, de celui qui a faim et soif, est malade, nu, étranger, en prison ( et il y a mille façons d’être en ces situations). Là est « la vraie vie ». Dans cette perspective, la célébration de l’Eucharistie ( de la Cène ) est importante si les participants en faisant mémoire du témoin par excellence de « la vraie vie » sont stimulés à en être eux-mêmes acteurs.

- Suffit-il enfin, pour actualiser « la vraie vie » selon Jésus de respecter les normes de l’Eglise catholique sur le plan de la morale ? Certains chrétiens ( évêques, prêtres et laïcs) l’affirment à grand bruit. Ils se font un devoir de proclamer que Dieu a donné une loi naturelle aux hommes et que les responsables de l’Eglise en sont les interprètes autorisés. « Cette loi est immuable et permanente à travers les variations de l’histoire ; elle subsiste sous les flots des idées et des moeurs et en soutient le progrès (CEC,1967). » Ainsi selon cette loi naturelle, le divorce est « une grave offense à la loi naturelle... et le conjoint remarié se trouve dans une situation d’adultère public et permament » (CEC 2384). Il en va de même pour la contraception, l’avortement et l’homosexualité, « intrinsèquement désordonnée » ( CEC, 2357), à fortiori, pour le mariage entre deux personnes du même sexe, ainsi que pour l’euthanasie « moralement inacceptable ».

L’insistance à promouvoir cette morale intransigeante et tatillonne dont on sait maintenant qu’elle a une origine tout à fait humaine et non divine n’est pas dans l’esprit de Jésus. Tout dans ses paroles et ses actes montre au contraire qu’il appelle chaque personne à conduire sa vie en conjuguant liberté et responsabilité.

Des critères incontournables

Arrivons-en à ce qui pourrait être considéré comme critères évangéliques d’actualisation de la « vraie vie » selon Jésus. Je les tire de quelques phrases des évangiles et de la 1ère l’épître de St Jean. Elles sont nées de la méditation des premiers chrétiens sur la pratique de Jésus. Elles résument l’expérience chrétienne valable en tout temps et en tout lieu, à charge cependant aux disciples de Jésus de l’incarner d’une façon inédite dans les contextes qui sont les leurs à longueur de siècles.

- « Nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie, parce que nous aimons nos frères. (I Jn 3 14 )

Voilà le premier critère. Tout est dit là en quelques mots, simplement mais avec quelle force ! « Nous savons » est une profession d’expérience non de foi. Il n’est pas dit « nous croyons » mais nous avons la certitude intérieure. De quoi ? De cette vérité expérimentale que « nous sommes passés de la mort à la vie », ici et maintenant, pas au terme de notre existence, mais au cours même de notre itinéraire humain, à l’intérieur même de ce que nous vivons chaque jour, dans l’épaisseur et l’ordinaire de nos vies. Nous sommes déjà des ressuscités, nous éprouvons et vérifions, tout bancals et tordus que nous sommes, ce qu’est « la vraie vie », non pas en sortant du monde mais au coeur du monde, de ses aléas, de ses tourments, de ses incertitudes. Et qu’est-ce qui nous donne cette conviction si assurée dont rien ne peut nous faire douter ? C’est « parce que nous aimons nos frères », ce n’est que cela mais c’est tout cela ! C’est parce que nous nous efforçons de les aimer à la façon dont Jésus a aimé celles et ceux qu’il a rencontrés : en les accueillant, en les écoutant, en ayant foi en eux, en les accompagnant sur leurs sentiers éprouvants, en leur redonnant confiance en eux-mêmes, en les aidant à trouver leur propre voie. Il n’est pas nécessaire d’être chrétien pour expérimenter et témoigner que l’amour véritable rend pleinement vivant. Mais on ne peut être chrétien sans emprunter ce chemin. La phrase de la lettre de St Jean pourrait être un mantra que nous nous redisons à longueur de jour pour nous stimuler, nous encourager, nous secouer aussi.

- Celui qui fait la vérité vient à la lumière

Voilà un second critère qui nous assure que nous sommes sur le chemin de « la vraie vie ». Mais qu’est-ce que « faire la vérité », et d’abord qu’est-ce que « la vérité » ? La vérité au sens évangélique est existentielle, c’est la réalisation concrète de ce que les évangiles appellent le royaume, c’est à dire le monde nouveau dont Jésus n’a cessé de faire les travaux pratiques. « Je suis né et je suis venu dans ce monde pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix », telles sont les dernières paroles du Jésus de l’évangile de Jean devant Pilate, à quelques heures de sa condamnation et de son exécution. Pour lui, témoigner de la vérité a été son engagement à combattre sans concession ce qui était source de déshumanisation pour les humains de son temps. Faire la vérité s’est exprimé de sa part en paroles et en actes libérateurs. Pour lui la cause de Dieu était celle de l’homme et inversement. A nous de rendre le relais.

- La loi est faite pour l’homme et non le contraire

Ce troisième critère est aussi déterminant pour apprécier si nos choix vont dans le sens de « la vraie vie » selon Jésus. Si les lois sont nécessaires pour baliser les chemins humains, elles doivent être interprétées en fonction des situations concrètes dans lesquelles se trouvent les personnes et des besoins qui sont les leurs. Jésus a lutté contre le légalisme strict de la religion juive de son temps, selon lequel le bon croyant devait obtempérer au doigt et à l’oeil aux 613 prescriptions de la loi orale. Moyenant quoi, puisqu’il était formellement interdit de travailler durant tout le sabbat, il fallait en attendre la fin pour retirer le pauvre boeuf tombé malencontreusement dans un trou ou pour venir au secours d’un estropié mal en point. Ou encore on ne devait en aucun cas le jour du sabbat arracher des épis de blés et les manger (Mt 12,1-8). Jésus remet les choses à l’endroit : c’est le bien de l’homme qui importe en toute occasion et non le respect littéral de la Loi. Aussi l’a-t-il transgressée à maintes reprises au grand dam de ses gardiens sourcilleux. Aujourd’hui, il est maints domaines de la vie où les choix qui ressortent d’un discernement responsable peuvent contrevenir aux valeurs reconnues ou aux lois en vigueur. Seules la ou les personnes concernées savent, après mûre réflexion, ce qui est humainement bon pour elles. Les responsables de l’Eglise catholique font encore trop souvent la sourde oreille à la pratique libératrice de Jésus en ce domaine.

- La lampe du corps c’est l’oeil. Si donc ton oeil est sain, ton corps tout entier sera dans la lumière. Mt 6, 22

Ce dernier critère renvoie chacun à l’esprit qui l’anime, aux intentions qui le mobilisent. Il appelle à la lucidité sur soi, aux motivations intimes de ses engagements dans tous les domaines de son existence, personnel, familial, professionnel, associatif, social et politique. Jésus n’a cessé de dénoncer le souci des façades, l’égocentrisme, l’instinct de domination déguisés en générosité et en bonnes actions. Il a invité sans discontinuer à agir sans arrière-pensée dans la relation avec son prochain et d’une manière générale dans toutes ses actions, car tout prend de la valeur ou au contraire tout est perverti selon qu’on est ou pas animé par une démarche intérieure de droiture et de désintéressement. Il est bon de temps en temps de faire le point sur nos motivations.

Une fécondité sans frontière, aux visages inédits

Jésus parti, l’avènement de « la vraie vie » se poursuit sous toutes les latitudes. Elle advient mystérieusement mais réellement en toutes les terres humaines, comme une semence qui germe et grandit on ne sait comment ( Mc 4,26-29), comme un levain qui fait monter la pâte, (Mt 13,33) comme du blé qui pousse mêlé à l’ivraie sans être étouffé par lui (Mt 13,24-26). Elle ne se cantonne pas dans les enclos religieux ; elle les déborde largement et on la trouve là où on ne l’imaginerait pas. Ses promoteurs sont légion, avec ou sans étiquette chrétienne. Comment expliquer cette fécondité indéfiniment renouvelée, alors même que le christianisme est en déperdition sociologique, du moins en occident ?

C’est qu’au coeur de chaque humain il est une force d’inspiration qui l’invite et même le presse, s’il y est fidèle, à créer de « la vraie vie ». En langage chrétien, on parle de Souffle intérieur. Jésus était persuadé qu’après lui le relais serait pris : C’est votre avantage que je m’en aille, en effet, si je ne pars pas, le Souffle ne viendra pas à vous (Jn 16,7). Sommes-nous convaincus que, quelles que soient les vicissitudes actuelles des religions et du monde, le Souffle n’a pas déserté les consciences humaines et qu’il est toujours à l’oeuvre ? Sommes-nous attentifs à ses manifestations d’humanité ici et là, dans notre environnement aussi bien immédiat que lointain ? Nous réjouissons-nous de cette « vraie vie » qui affleure partout et prend corps selon des formes tout à fait inédites ?

Jésus, dans l’évangile de Jean, nous a pourtant prévenus : « En vérité je vous le dis, celui qui croit en moi fera lui aussi les oeuvres que je fais ; il en fera même de plus grandes » (Jn14, 12). La réalité est là sous nos yeux. La voyons-nous ? Et croyons-nous que cette parole s’adresse aussi à chacun de nous ? Là où nous vivons, dans l’épaisseur de nos existences, comment faisons-nous advenir cette promesse ?

Au terme de cette méditation sur « la vraie vie » selon Jésus, on pourrait dire : la barre est bien haute. C’est vrai, vivre de l’Evangile n’est pas une sinécure mais ce n’est pas non plus un parcours du combattant. A chacun est confiée la responsabilité de faire fructifier « la vraie vie » selon ses possibilités. A personne n’est demandé de réaliser des prouesses, mais seulement de faire valoir au mieux ce qui lui est confié. La parabole des talents met en scène deux attitudes possibles : celle qui ose et en accepte le risque ; celle qui fait le mort par peur du risque. La première est féconde, la seconde est stérile. Le choix est entre nos mains ; si l’aventure est exigeante, c’est une belle et heureuse aventure !

Jacques Musset

13 avril 2019 6 13 /04 /avril /2019 08:00
Jacques Musset La vraie vie selon Jésus - Jésus le vivant dans les récits évangéliques de la résurrection
Jacques Musset

L’exigence du décryptage

A lire d’une manière littérale les récits évangéliques concernant la résurrection de Jésus, on pourrait les prendre pour des reportages palpitants. Cette lecture fondamentaliste serait une impasse. Ces textes écrits il y a vingt siècles dans des formes littéraires et avec des représentations qui ne sont plus les nôtres appellent de notre part un décryptage, si nous voulons en recueillir les messages. C’est le travail de ce qu’on appelle l’exégèse et il doit s’exercer sur tous les textes des évangiles, sous peine de contre-sens ou de non-sens. Il ne concerne pas seulement les spécialistes, mais n’importe quel lecteur et à fortiori les chrétiens, ce qui, hélas, n’est pas la pratique la plus répandue. Ceux-ci ont besoin d’un minimum de clés pour lire intelligemment les témoignages de foi des premiers chrétiens sur Jésus ressuscité et, à travers eux, percevoir qui fut le Jésus historique et ce sur quoi il a misé sa vie.

Relation de faits historiques ou témoignages de foi ?

Faisons l’exercice sur les récits évangéliques concernant la résurrection de Jésus. Une simple comparaison de leurs contenus fait apparaître quelques points communs mais beaucoup de différences, dont certaines sont même contradictoires. Par ailleurs, ces récits sont remplis de manifestations surnaturelles qui tiennent du prodigieux. Ce sont déjà des indications signalant que ces textes n’ont pas de prétention historique, même s’ils en ont l’air.

Regardons-y de près pour confirmation et décodage. Examinons d’abord les récits autour du tombeau vide, puis ceux relatifs aux apparitions du ressuscité (je ne tiens pas compte de textes ajoutés après coup en Marc (16, 9-20) et Jean (21).

Que lit-on ? Chez les trois synoptiques uniquement (Marc, Matthieu et Luc), le premier jour de la semaine (le dimanche), des femmes (dont Marie de Magdala) vont au tombeau pour rendre les derniers hommages au crucifié ; la pierre d’entrée en est roulée, le corps de Jésus a disparu, et un ou deux anges resplendissant de lumière leur annoncent solennellement que le crucifié est vivant, qu’il s’est éveillé des morts. Ajout corsé en St Matthieu : les gardes des grand-prêtres qui ont été postés près du tombeau pour le surveiller et empêcher tout vol du corps partent à la renverse face à la manifestation angélique très spectaculaire ! Les apôtres avertis par les femmes crient cependant au radotage.

En Saint Jean uniquement, Marie de Magdala va seule au tombeau pour honorer son ami défunt, elle constate que la pierre est roulée et, faisant l’hypothèse que le corps a été dérobé, court avertir Pierre et Jean qui en concluent que Jésus est ressuscité. Marie restée sur place ne semble pas convaincue. Elle se lamente et voilà que, sans le reconnaître, elle est interpellée par Jésus en chair et en os qu’elle prend pour le jardinier du cimetière. Lorsque Jésus l’appelle par son nom, elle le reconnaît, et veut le toucher mais Jésus l’envoie transmettre la bonne nouvelle aux disciples.

Chez Luc, la nouvelle leur est confirmée en soirée par les deux disciples qui découragés et rentrant chez eux ont reconnu Jésus sur la route de Jérusalem vers Emmaüs.

Les récits concernant les rencontres du ressuscité avec ses apôtres et disciples posent également bien des problèmes. D’une part, ces rencontres divergent grandement quant au calendrier et aux lieux. Chez Matthieu, elles durent au moins plusieurs jours ; chez Luc tout est bouclé en une seule journée qui se termine par l’ascension au ciel de Jésus ( pourtant le même Luc, auteur des Actes des apôtres, parle de rencontres qui ont lieu pendant quarante jours à l’issue desquelles se situe l’ascension) ; chez Jean, Jésus s’attarde huit jours pour retrouver Thomas absent lors de la première apparition ; lors du premier rendez-vous, Jésus donne l’Esprit à ses apôtres ( la Pentecôte a lieu dans les Actes des apôtres cinquante jours après Pâques). Quant aux lieux de rendez-vous, c’est également très contrasté. Chez Luc et Jean, c’est à Jérusalem ; Jésus en a donné la consigne. Chez Matthieu, c’est en Galilée que Jésus leur a expressément ordonné de se rendre pour l’ultime adieu. D’autre part, la manière dont celui qui a franchi les barrières de la mort se manifeste sont étranges et même invraisemblables : il traverse les murs, surgit à l’improviste, n’est pas reconnaissable par ses amis dans un premier temps, puis se laisse identifier, donne ses instructions, disparaît comme il est venu et réapparaît à son gré tantôt à Jérusalem, tantôt sur les routes de Judée et en Galilée avant de monter vers le ciel. Il est de nombreux chrétiens aujourd’hui qui entendant ces récits mais n’ayant pas les clés pour les interpréter, les prennent pour de belles histoires merveilleuses, comme on en trouve dans les contes. C’est trop beau pour être vrai ! Et quand ils pensent et disent « vrai », ils pensent spontanément vérité historique.

Des clés pour comprendre

Or la vérité de ces récits n’est pas d’ordre historique mais de l’ordre de la foi. Ils visent à exprimer la conviction qui s’est imposée aux apôtres et disciples après la mise à mort violente de leur maître : Celui-ci, loin d’être un imposteur comme on le disait, est en réalité l’initiateur du Royaume tant attendu, la mort n’a pas eu raison de lui, Dieu l’a réhabilité en le ressuscitant (1) et la Voie qu’il a inaugurée est chemin de « la vraie vie ».

Cette certitude toute intérieure, les disciples l’ont proclamée au point de départ en quelques phrases lapidaires que l’on trouve dans les Actes des apôtres (Actes 2, 22-24). Puis au fur et à mesure, les premières générations chrétiennes du premier siècle l’ont exprimée à travers des récits, en reprenant l’imagerie et les mises en scènes littéraires utilisées dans des textes de l’Ancien Testament, pratiques courantes chez les auteurs bibliques. Par exemple, les interventions des anges signifient (pour le croyant) que Dieu est impliqué positivement dans les événements dont on parle. De même, la soudaineté avec laquelle se produit l’inattendu et l’impossibilité de le maîtriser signifie que Dieu est à l’œuvre. De même encore, l’expérience du doute signifie que la reconnaissance de la présence de Dieu ne va pas de soi ; la peur, la sidération, le silence manifestent aussi la présence du divin qui submerge. Tous ces langages sont codés. Ainsi les auteurs des récits évangéliques les ont construits en employant pour une part leurs matériaux dans la littérature biblique, mais ils les ont agencés avec originalité pour signifier le message qu’ils souhaitaient transmettre.

Signification des lieux : Galilée et Jérusalem

Faute de place pour une démonstration précise des contenus des textes, j’attire l’attention sur la signification des deux lieux où le ressuscité donne rendez-vous à ses disciples en Luc (Jérusalem) et Matthieu (la Galilée). Une lecture littérale n’en voit pas l’importance. Pourtant à travers cette présentation deux messages essentiels mais différents sont délivrés. Ils ne sont pas contradictoires, mais chacun a son originalité qui met en relief une dimension particulière du message évangélique.

Chez Matthieu, le thème de la Galilée est capital. Le ministère de Jésus commence en cette région (4, 12-17) et s’y achève (28, 16-28). Quelle signification faut-il y lire ? La Galilée est appelée en 4,15 « la Galilée des nations », expression qu’on trouve dans le prophète Isaïe. C’est une terre de frontières bordée par des nations païennes, en contact direct avec le monde non-juif, une terre soupçonnée par les gens de Jérusalem de professer une foi peu orthodoxe, pas « très catholique ». Isaïe annonçait qu’à la fin des temps, c’est là que Dieu se manifesterait aux nations. Relisant ce passage biblique, Matthieu présente Jésus dès les premiers chapitres comme lumière pour ceux qui sont au pays de la nuit (4, 12-17) et à la fin, si le ressuscité se manifeste d’une manière ultime en Galilée et pas ailleurs, c’est pour signifier que la bonne nouvelle de Pâques n’est pas confinée dans les clôtures de la stricte observance juive mais qu’elle est offerte à tous les humains sans préalable et sans distinction, qu’elle est appelée à franchir les frontières, prête à s’enraciner en n’importe quelle terre, à commencer par celles auxquelles on ne songerait pas. En écrivant pour des chrétiens d’origine juive, Matthieu souligne que le terrain du Ressuscité ce n’est plus le domaine juif, c’est le vaste monde des hommes. En Jésus, Dieu n’est plus assigné à résidence, il ne connaît pas de frontières. Le thème « Galilée » chez Matthieu exprime l’universalisme du monde nouveau, mis en relief d’une façon singulière par Jésus durant sa vie publique (Mt 28,16-20). « La vraie vie » est offerte à tous.

La perspective de Luc est très différente : le lieu de rendez-vous du ressuscité avec ses disciples est Jérusalem. Que signifie ce thème ? Pour le découvrir, il faut considérer ensemble les deux livres de Luc : son évangile (autour de l’événement Jésus) et les Actes des apôtres qui en est la suite (autour de la diffusion dans le monde de la Bonne Nouvelle évangélique). Jérusalem est au centre de la composition : tout converge vers Jérusalem dans l’évangile de Luc, tout part de Jérusalem dans les Actes.

En effet, l’évangile de Luc est construit comme une marche de l’envoyé de Dieu de Galilée vers Jérusalem (9,51), la ville sainte, lieu traditionnel de la Présence de Dieu au cœur du Temple. Son but : signifier que Jésus est le point d’aboutissement de toute l’aventure spirituelle d’Israël. Son témoignage culmine sur la croix du Golgotha, une des collines de Jérusalem ; là, Jésus révèle, à qui voit au- delà des apparences, le visage d’un Dieu qui s’offre à tous les hommes et les appelle à expérimenter « la vraie vie ».

Dans les Actes des apôtres de Luc, la diffusion de « la vraie vie » part de Jérusalem pour rayonner dans toutes les villes de l’empire romain, grâce à l’action des apôtres et des disciples et notamment à Paul, particulièrement actif et créatif. Jérusalem n’est désormais plus la demeure de Dieu par excellence, puisque Dieu a émigré partout où vivent des humainss ; le Temple est caduque, puisque le culte véritable se vit au plus intime de soi et dans le service des humains, chrétiens ou non ; nombre de prescriptions légalistes de la loi de Moïse n’ont plus de raison d’être, ce qui compte c’est la droiture du cœur et l’engagement sur les traces de Jésus.

En définitive, le thème de Jérusalem en Luc souligne d’une part (dans son évangile) l’enracinement juif de l’événement Jésus et l’accomplissement en lui de la vocation d’Israël. Il manifeste d’autre part (dans les Actes) la fécondité du témoignage de Jésus se répandant et s’incarnant dans une multitude de nation et de cultures, et y faisant fleurir partout « la vraie vie » de manière inédite.

Jésus, est et sera toujours Jésus selon...

Matthieu et Luc, deux présentations de Jésus ressuscité, deux interprétations liées aux auteurs et aux communautés auxquelles ils appartenaient. Il en va ainsi chez les deux autres évangélistes et aussi dans les autres textes qui constituent le Nouveau Testament. Il y a autant de visages de Jésus que d’auteurs. Chacun met l’accent sur telle ou telle dimension du message et de la pratique du nazaréen en fonction des questions et situations des auteurs et de leurs communautés et chacun l’exprime à sa manière et dans sa culture. Il ne peut en être autrement aujourd’hui : actualiser « la vraie vie » selon Jésus en paroles et en actes est une responsabilité qui ne consiste pas à répéter l’héritage reçu mais à le recréer dans les conditions présentes. C’est le sujet du dernier article.

(à suivre)

Jacques Musset

(1) Evidemment, reste à comprendre ce qu’ils entendent par « ressusciter »dans leurs représentations et comment comprendre aujourd’hui ce mot dans notre culture. Voir mon livre : Etre chrétien dans la modernité, Ed . Golias, Chapitre 6 (retour)
6 avril 2019 6 06 /04 /avril /2019 08:00
Jacques Musset "La vraie vie" selon Jésus - Pâques : la révélation de la vraie vie
Jacques Musset

Les apôtres et disciples de Jésus fuient lors de son arrestation et se retrouvent anéantis par l’extermination brutale et infamante de leur maître. Pour eux, l’aventure avec Jésus semble terminée. Ils retournent à la profession qu’ils exerçaient avant l’appel reçu auquel ils avaient répondu avec enthousiasme. Pierre, André, Jacques, Jean rentrent en Galilée et retrouvent leurs filets sur les bords du lac de Tibériade.

Comment comprendre qu’ils puissent proclamer, quelque temps après, la détonnante nouvelle, scandaleuse pour beaucoup de juifs : celui qui est mort comme un renégat ( 21, 22-23) est, en dépit des apparences, le véritable messie de Dieu qui inaugure son Royaume ; et Dieu, en raison de sa fidélité exemplaire, l’a ressuscité d’entre les morts. Que se passe-t-il pour que s’opère en eux ce revirement copernicien à contre-sens de l’opinion commune pour qui l’affaire de Jésus, dangereux novateur, imposteur et séditieux est définitivement classée ?

Le travail fécond de la mémoire vive

En fait, l’expérience exceptionnelle qu’ils ont vécue dans l’intimité de Jésus durant une année ou deux non seulement ne s’est pas dissipée après la mort de leur maître. Elle demeure fortement présente à leurs esprits et leurs cœurs et les travaillent intérieurement. Comment oublieraient-ils ce compagnonnage extraordinaire ? Ainsi en se le remémorant, découvrent-ils mieux qu’au temps où ils étaient aux côtés de Jésus le secret de son être qui à la fois les étonnait, les scandalisait mais aussi les fascinait par sa liberté intérieure, sa droiture, son courage tranquille face aux pouvoirs politiques et religieux, sa dénonciation de l’hypocrisie, son souci des exclus et sa manière de les réhabiliter, son refus du compromis et du mensonge, sa parole incisive, son intériorité ressourcée dans les nuits de silence à « l’écoute » de son Dieu.

Ils ne peuvent pas ne pas s’interroger sur son identité, sa mission et son rapport avec l’avènement du règne de Dieu au service duquel il s’est tant engagé. Ils ont été les témoins privilégiés de la façon originale dont Jésus en parlait et qui était aux antipodes de la conception des autres groupes religieux du temps. Si Jésus n’a jamais revendiqué d’être le messie ni le mystérieux Fils de l’homme, ces deux figures emblématiques de l’imaginaire juif considérées comme les promoteurs du règne de Dieu, il avait une vive conscience que son action et ses paroles participaient d’une manière active et décisive à la venue de ce règne. Comment la proximité vécue avec Jésus de jour et de nuit, dans les bons et les mauvais jours, au temps des enthousiasmes populaires et des affrontements sans merci avec les tenants d’une religion sclérosée, ne les aurait-il pas marqués profondément ? La meilleure preuve, c’est qu’en dépit de l’abandon progressif des foules et de l’hostilité croissante de ses ennemis, ils sont restés attachés à la personne de leur maître jusqu’au bout, le dernier repas partagé avec lui la veille de sa mort revêtant une gravité et une intensité exceptionnelle. S’ils ont fui au moment de son arrestation, peuvent-ils oublier l’intense compagnonnage partagé avec lui ? Leur lâchage au moment critique dont ils ne sont pas fiers n’est pas un abandon de leurs convictions mais un moment de faiblesse due à la peur d’être eux-mêmes liquidés. Lorsque le danger se manifeste, qui peut être assuré de ne pas défaillir ?

Est-il étonnant dès lors qu’après un temps de déroute ils se ressaisissent. Il leur paraît évident que Jésus n’était pas un imposteur ni un fossoyeur de la religion comme on le disait. Tout ce qu’il a dit au sujet de l’avènement du Royaume ; ce n’était pas de belles paroles, il en a fait d’ailleurs « les travaux pratiques » à ses risques et périls. Devant eux, les boiteux se sont mis à marcher, les sourds à entendre, le aveugles à voir, les marginalisés à retrouver leur dignité, les désespérés à recouvrer des raisons de vivre. Il n’est pas possible à leurs yeux que ce mouvement de vie soit inspiré par les forces du mal, comme l’insinuaient et même le criaient rageusement ses adversaires. C’était bien au contraire le signe que Dieu était à l’œuvre et que le monde nouveau avait commencé d’advenir.

La relecture des Ecritures

Ils relisent les Ecritures pour trouver sens à l’aventure de Jésus. Elles affirment que le règne de Dieu sera inauguré par son messie (son délégué en quelque sorte), ou encore par « le Fils de l’homme » (personnage mystérieux mandaté par Dieu). Ils en viennent à la conviction que Jésus est bien ce messie, ce Fils de l’homme. Cette conviction, certes, contrecarre les représentations grandioses de l’avènement du règne de Dieu et de l’intervention spectaculaire de son envoyé, telles qu’elles circulaient dans le peuple et dont les apôtres et disciples eux-mêmes n’ont pas été indemnes. Mais la rumination intérieure de leur expérience passée les conduit à cette certitude : sous des apparences imprévues, inattendues, voire provocantes, Jésus est sans nul doute le messie et le Fils de l’homme inaugurant le Royaume. De plus, sa mort injuste et cruelle, à regarder de près les textes bibliques, est dans la ligne des persécutions qu’ont subies avant lui les nombreux justes qui ont consenti à sacrifier leur vie par fidélité à Dieu. Dans maints psaumes (22,par exemple), on proclame la fécondité de leur existence. Pour ses disciples, Jésus devient, aux yeux de ses disciples, le juste persécuté par excellence. Le recours aux Ecritures leur assure en même temps que la fin des temps coïncide avec la venue du règne de Dieu. Commencée avec Jésus mais non achevée, cette fin des temps s’achèvera par la résurrection de tous les humains. Moment ultime et décisif pour chaque existence qui verra révélée sa valeur véritable. Pour les apôtres et disciples, il va de soi que Jésus qui a inauguré à ses risques et périls le Royaume devient « le premier né d’entre les morts », comme dira St Paul. Dieu le ressuscite avant tout le monde en raison de la fidélité exemplaire à sa mission.

L’unité du message pascal

Ainsi les apôtres et les disciples proclament-ils tout à la fois : Jésus est bien le « messie » et le « Fils de l’homme » attendu, révélant la couleur véritable du Royaume de Dieu ; il l’a été à la manière des justes souffrants qui pour défendre la cause de Dieu ont enduré incompréhensions et mauvais traitements ; enfin Dieu l’a tiré de la mort en le ressuscitant, il est vivant de la Vie même de Dieu. C’est là le triple message de Pâques qui n’en fait qu’un en réalité. Pour le dire d’une autre façon, la foi des disciples en la résurrection de Jésus dépend intrinsèquement de leur conviction qu’il est le messie attendu, inaugurant simultanément et le règne de Dieu et la fin des temps dont la réalisation plénière reste à venir.

La résurrection de Jésus, révélation de la valeur de ses engagements

Comme on le voit, la résurrection de Jésus n’est pas présentée comme une simple victoire sur la mort, en tant que réalité naturelle de la vie, comme on la décrit parfois à tort. Là n’est pas le cœur du message évangélique. Les disciples de Jésus disent tout autre chose. La résurrection de leur maître est, selon eux, comme la solennelle approbation divine de son engagement en paroles et actes libérateurs pour la manifestation du Règne de Dieu et de son royaume, la croix étant l’ultime témoignage de sa fidélité. Au plus intime de leur conscience croyante, la résurrection de Jésus, œuvre de Dieu, signifie que la manière d’être et de vivre du nazaréen est solennellement reconnue.

Les récits évangéliques sur la résurrection de Jésus : vérité historique ou vérité de foi ?

Mais objectera-t-on, les textes de nos quatre évangiles ne parlent pas de cette prise de conscience des apôtres et disciples après la mort de Jésus. Ils font état de rencontres avec Jésus ressuscité. Celui-ci leur apparaît sans crier gare, ils le voient, le touchent, mangent avec lui (1) ; ils l’entendent et reçoivent de lui des consignes, parlent avec lui, avant qu’il ne s’élève vers le ciel. C’est vrai : les choses sont bien racontées ainsi. Mais gardons-nous de lire ces textes magnifiques d’une manière littérale et fondamentaliste. Un peu de décodage des textes s’impose. Nous verrons dans le prochain article comment décrypter ces récits qui ne sont pas des reportages en direct avec le ressuscité, mais des récits, comme tant d’autres dans la Bible et les évangiles, dont la vérité n’est pas historique mais de l’ordre de la foi.

(à suivre)

Jacques Musset

(1) Ainsi lors de l’émission de France Culture du 25 février animée par Alain Finkelkraut sur le thème « Etre catholique aujourd’hui », les deux invités, les philosophes Denis Moreau et Rémy Brague n’ont évoqué la résurrection du Christ que comme la promesse pour tout homme d’une vie future après la mort, en faisant l’impasse sur ce fut la mort violente de Jésus ; infligée par ses ennemis, elle visait à faire taire un fieffé hérétique ; pour Jésus elle fut le dernier acte de fidélité à sa mission d’inaugurer le Royaume. Comment peut-on évoquer la résurrection de Jésus en omettant son engagement pour la cause de Dieu qui se confond avec la cause de l’homme. En ressuscitant Jésus, Dieu donne raison à son témoignage en paroles et en actes. C’est là l’originalité de l’affirmation.(retour)
30 mars 2019 6 30 /03 /mars /2019 09:00
Jacques Musset "La vraie vie" selon Jésus - Jésus crucifié, un échec ?
Jacques Musset

Oui, socialement et religieusement selon la religion établie de son temps.

Le contexte : l’attente fiévreuse du règne de Dieu dans de brefs délais.

Rappelons-nous l’ambition de Jésus : non seulement annoncer le règne de Dieu qui vient mais être le témoin et l’agent actif de ce monde nouveau. Le règne de Dieu est le grand thème qui traverse à quelques exceptions près le judaïsme au temps de Jésus. C'est en réalité une vieille idée récurrente qui court à travers toute l'histoire biblique, surtout dans les temps de crises. On attend au début de notre ère une intervention décisive de Dieu qui mettra fin à la situation de tension que vit le peuple juif. La Palestine est en effet sous domination politique de Rome qui réprime sans ménagement toute opposition. La majeure partie du peuple est par ailleurs dans un état de pauvreté et de précarité matérielle qui le fait aspirer à des changements sociaux : bon nombre de gens sont employés à la journée dans des grandes exploitations agricoles et vivent dans l’insécurité quotidienne. De plus ces mêmes gens, lors de la levée des impôts pour Rome et pour l’administration juive, se font gruger par les percepteurs qui les raquettent et s’en mettent dans leurs poches.

Tous les groupes religieux ont leur idée pour hâter l’avènement du règne de Dieu. Pour les pharisiens et les scribes, c’est l’observance scrupuleuse de la loi écrite et orale qui va déclencher la fin du vieux monde et l’avènement du monde nouveau. Seuls seront sauvés ceux qui observent la lettre de la Loi orale et écrite (dont les fameux 618 commandements qui régissent avec précision les actes de la vie quotidienne). Pour les esséniens, plus radicaux encore que les précédents, obsédés par le souci de la pureté rituelle et la préoccupation d'éviter les occasions d’impureté légale, Dieu choisira son messie (son lieutenant) dans leur communauté et sans doute en la personne de leur responsable. Pour les Zélotes, il ne suffit pas d’observer la Loi, il faut ouvrir à Dieu le chemin de la libération en faisant le coup de main contre l’ennemi dans des embuscades, des guet-apens, des assassinats. Pour les baptistes, dont Jean est un illustre représentant, c’est la conversion du cœur qui donne accès au monde nouveau. Il n’y a guère que l’aristocratie sacerdotale et sociale juive qui, à cause de ses intérêts économiques liés au Temple et d’une entente cordiale avec les occupants, n’attendent rien d’un bouleversement divin qui mettrait en péril leurs privilèges.

L’avènement du règne de Dieu selon Jésus

Dans l’atmosphère enfiévrée de son temps, Jésus annonce, lui aussi, la venue du Règne de Dieu et du monde nouveau qui en résulte (le Royaume) mais prend à contre-pied les positions ambiantes. Ce royaume n’est pas à mériter ni à conquérir. Il advient comme un don gratuit et donc est offert à tous ; seule importe la disponibilité intérieure du cœur pour en devenir membre. Ce royaume n’est pas un royaume matériel mais une manière d’être et de vivre qui se manifeste dans toutes les dimensions d’existence personnelle et sociale. « Le Royaume est au-dedans de vous », proclame Jésus. La formule est plus forte que « au milieu de vous ». Ce Royaume n’est pas seulement pour demain, il est déjà là aujourd’hui : tout homme et toute femme, absolument tous les humains sans distinction sont conviés. Les barrières de pureté et d’impureté légale, définies par la Loi juive comme critères du bon et du mauvais croyant, sont pulvérisées. S’il y a pureté ou impureté, selon Jésus, ce n’est pas en fonction de l’observation des rites religieux ou de l’appartenance à tel ou tel métier (il y en a qui rendent impurs !), c’est au niveau du cœur et des dispositions intimes. Dans ce royaume, la loi n'est pas dépassée mais elle est faite pour l’homme et non le contraire. C’est l’esprit qui compte, non la lettre. Ce qui prime, c'est la justice, l'attention à autrui et notamment à ceux qui souffrent. Dans ce royaume, le Temple est une institution bien relative. Les vrais adorateurs de Dieu adorent en esprit et vérité. Jésus va jusqu’à affirmer que le grandiose monument de pierre n’est pas éternel. Pour promouvoir ce royaume, la violence et les armes guerrières sont périmées car dans le monde nouveau les conflits ne se règlent pas par la violence mais par la parole et le débat ; la résistance légitime utilise les moyens de la non-violence active (pour employer une expression moderne) qui n’a rien d’une démission.

Où Jésus puise-t-il ces convictions qui font que pour lui la cause de Dieu et l'humanisation de l'homme dans toutes dimensions de son être ne font qu'un ? C'est que loin du légalisme et du ritualisme qui corrompent sa religion, il se ressource au cœur de sa foi juive, celle qu'ont rappelée au long des siècles les prophètes et qu'on peut résumer ainsi : on ne peut honorer Dieu si l'on bafoue son frère, autrement dit : le seul critère du véritable culte rendu à Dieu, c'est de vivre une relation juste avec son prochain.

Sa manière de s'impliquer dans la venue du règne :

Ayant la conviction que le royaume, le monde nouveau, est déjà là, Jésus s'en fait le témoin. Puisque ce royaume est offert à tous sans préalable et sans distinction, il se fait proche de tous les hommes et de toutes les femmes qu'il rencontre et notamment de ceux qui sont marginalisés, méprisés et ignorés pour quelque raison que ce soit. Il leur redonne dignité et confiance en eux-mêmes. Il prend parti en paroles et en actes contre les discriminations et les injustices fondées sur le légalisme et le ritualisme ambiant. Il condamne les perversions que sont la religion de façade, l'hypocrisie, l'addiction aux richesses, aux honneurs, l'oppression de son semblable. Toutefois, il ne condamne pas les personnes qui peuvent toujours changer et se convertir. Il va même jusqu'au pardon des ennemis. Il fait indéfiniment appel aux consciences, y compris à celles de ses adversaires: il invite sans cesse chacun à faire des choix qui l'humanisent dans le respect des autres.

Par ses manières de réagir, Jésus n'est pas un « révolutionnaire » à la manière des zélotes dont le but est de bouleverser les structures politiques et religieuses injustes. Il l’est autrement; son souci est d'abord de dénoncer en paroles et en actes ce qui doit l'être, de défendre les personnes injustement traitées, de rappeler que tout engagement doit provenir d'un cœur droit et que tout changement de structures, si nécessaire soit-il, est insuffisant s'il n'est pas animé de l'intérieur par des motivations de justice, sans esprit revanchard ni volonté de domination.

Ses engagements déclenchent des conflits mortels

Il était inévitable que sa conception du règne de Dieu et ses engagements en paroles et en actes pour en révéler la venue suscitent des oppositions dans le judaïsme de son temps. Sa famille (Mc 3,20-21) ne le comprend pas et ses disciples ont par moments bien de la peine à adhérer à sa démarche. A fortiori les responsables et membres des différents groupes religieux sont-ils remontés contre lui et notamment les tenants de la Loi écrite et orale, transformée en légalisme ainsi que les responsables du Temple, devenu une puissante machine ritualiste, financièrement très rentable. Pour eux Jésus est insupportable, il est un fossoyeur de la religion officielle. Jésus, lui, en dépit des incompréhensions qui l’affectent, ne dévie pas de ses choix et de sa pratique, avec comme seule boussole le constant souci d’être fidèle aux exigences qui naissent de ses profondeurs. C’est là que son Dieu lui « parle ». Il constate d’ailleurs que son action est libératrice.

Jésus est finalement arrêté par les gens du Temple, condamné selon une procédure expéditive par le conseil des juifs (le sanhédrin) et livré au pouvoir romain pour être exécuté. On remarquera la fourberie de ses accusateurs : si Jésus est à leurs yeux un dangereux déviant religieux, ils le présentent à Pilate comme un agitateur politique en rébellion contre le pouvoir de l’empereur Romain. La fin justifie les moyens ! Jésus meurt donc sur une croix, supplice des esclaves et des meneurs séditieux contre César. Il meurt dans la solitude, abandonné de ses disciples et dans le silence de son Dieu qui semble approuver ses opposants et lui donner tort. Un verset de la Loi (Dt 21,22-23) ne dit-il pas que ceux qui sont pendus au bois sont réprouvés de Dieu ?

Apparemment, l’aventure de Jésus se termine aux yeux de tous comme un cuisant échec. Les responsables juifs peuvent être rassurés. La religion telle qu’elle fonctionne est sauvée. On comprend que les disciples de Jésus aient pu être déboussolés ! Et pourtant, on les retrouve quelque temps plus tard affirmant que leur maître loin d’être fossoyeur de la religion est le témoin même du règne de Dieu, et vit désormais de sa Vie. Son aventure se poursuit en tous ceux et celles qui, mettant leurs pas dans les siens, font advenir le monde nouveau en eux et autour d’eux. Que s’est-il passé ? Quel est l’étonnant message qu’ils proclament et qui n’en finit pas d’être levain dans la pâte humaine ? De quelle manière ? C’est l’objet du prochain article. : « Jésus ressuscité, la révélation d’une vie réussie et féconde, la vraie »

(à suivre)

Jacques Musset

23 mars 2019 6 23 /03 /mars /2019 09:00
Jacques Musset « La vraie vie » selon Jésus
Jacques Musset

Dans Une saison en enfer, Rimbaud écrit : "La vraie vie est absente". On lui prête également mais à tort l’expression : "La vraie vie est ailleurs." Mais qu’est-ce que « la vraie vie » ? C’est la question capitale que les hommes se posent depuis qu’ils pensent. Question existentielle inévitable. Toutes les philosophies et les religions depuis l’antiquité proposent des voies de sagesse et de salut grâce auxquelles les humains peuvent trouver sens à leur vie individuelle et collective. Ces chemins on les trouve aussi bien en Chine avec le Tao, au Tibet avec le Bouddhisme, en Inde avec l’Hindouisme, en Palestine et sur le pourtour méditerranéen avec la religion juive, qu’en Grèce avec les écoles stoïciennes, épicurienne, platonicienne, aristotélicienne. La question du sens est inhérente à tout humain qui ne se contente pas de vivre comme une girouette, un somnambule, une marmotte. Se la poser sérieusement et sans a priori (et pas seulement d’une façon théorique et abstraite) est le commencement d’une démarche féconde. Chercher et trouver le chemin qui fait expérimenter « la vraie vie » est la grande affaire de chacun qu’il ne peut déléguer à personne, même s’il y chemine avec d’autres. Il en vérifie en route les bienfaits: sa réflexion et sa pratique le libère des illusions, l’ouvre sur une relation juste avec lui-même et autrui, l’entraîne sans cesse à creuser les interrogations essentielles et à affiner voire corriger ses manières de voir et d’agir.

La voie évangélique est l’un des humanismes qui s’offre à tout humain pour expérimenter ce qu’est « la vraie vie ». On la trouve vécue par Jésus de Nazareth, présentée par ses apôtres et disciples quelque temps après sa mort et des années ensuite notamment dans les évangiles. En quoi consiste « La vraie vie » selon Jésus ? Comment sa mort en croix, malgré les apparences d’un échec cuisant, leur en est-elle apparue comme le vivant témoignage ? Comment en sont-ils venus à cette certitude intérieure ? Avec quels langages les premiers chrétiens l’ont-ils exprimée dans les évangiles et comment les décoder ? Comment actualiser en paroles et en actes cette « vraie vie » dont Jésus est le témoin ? A l’approche de Pâques et dans la lumière de Pâques, prêtons l’oreille à la proposition évangélique de « la vraie vie ».

Nous la déclinerons en quatre articles :

  1. Jésus crucifié, un échec ?
  2. Pâques : révélation de « la vraie vie »
  3. Décoder les récits évangéliques sur la résurrection de Jésus : une nécessité.
  4. Donner corps aujourd’hui à « la vraie vie » selon Jésus.

 

Jacques Musset

31 mars 2018 6 31 /03 /mars /2018 08:00
Herman Van den MeersschautDe Bellet à Lazare
Herman Van den Meersschaut

''Qu'est-ce qui nous reste quand il ne reste rien ?

Ceci : que nous soyons humains envers les humains, qu'entre nous demeure l'entre nous qui nous fait hommes." (1)

Extrait de "Incipit" de Maurice Bellet,

Ce petit ouvrage m'a poussé à aller retrouver dans l'Evangile cet expert en humanité qu'est Jésus.

M. Bellet dit que "si l'humain envers les humains venait à manquer, nous tomberions dans l'abîme de l'inhumain ou du déshumain, le monstrueux chaos de terreur et de violence ou tout se défait"(2).

Cela me semble bien rejoindre ce désir infini de Jésus de vouloir sortir les hommes de ces ténèbres d'inhumanité dans lesquelles souvent ils se débattent.

Si Jésus vient nous "sauver" de quelque chose c'est bien de cet abîme inhumain. Le vivre ensemble n'est possible que dans la communication vraie et sincère, la relation de confiance aux autres. Dès que la confiance est minée, c'est le chaos.

On peut remarquer dans les récits évangéliques que Jésus guérit surtout des affections qui coupent la communication, la relation ; qui excluent, qui déshumanisent l'individu qui en est atteint. Comprises symboliquement ces affections sont évidemment très significatives, puisqu'elles sont l'image de toutes nos aliénations, nos manques, nos souffrances que la société nous impose ou que nous nous imposons nous-même. Comme par exemple : nos aveuglements et nos manques de clairvoyance, nos mutismes volontaires ou forcés, nos manques d'écoute et nos ignorances, nos comportements fébriles, nos peurs devant l'action et nos lâchetés, nos esclavages, nos violences, nos folies, nos corruptions et nos compromissions, nos enfermements, nos morts spirituelles...

Voilà tout le tragique de la vie qui défile dans ces guérisons.

Dans l'Evangile un homme debout qui marche, va bien moralement. Un homme assis va déjà moins bien. Un homme couché va très mal et pour un homme mort il n'y a plus rien à faire. Pour nous peut-être, pas pour Jésus évidemment.

Je voudrais m'arrêter ici à cet homme mort de l'Evangile avec le récit de la "réanimation de Lazare" (Jean 11. 17 à 44). Ce récit qui n'a rien d'historique d'après les exégètes est souvent interprété comme une préfiguration de la résurrection de Jésus et comme un texte liturgique utilisé dans la catéchèse du baptême (3). Il présente dans cette optique une très grande richesse.

Mais au baptisé du 20e siècle que je suis, que me dit ce récit aujourd'hui? Quel chemin d'humanité me propose-t-il ? Je me risquerai donc, en toute liberté à une interprétation personnelle.

Prenons le récit au verset 17. Jésus arrive en pleine tragédie. Si l'on comprend la mort de Lazare comme image symbolique de toutes nos morts spirituelles, morales, sociales, relationnelles, on constate que la situation de celui-ci évoque celle de tout homme "écrasé" par les pires vicissitudes de la vie.

On peut remarquer qu'il n'y a aucun jugement porté sur Lazare. On ne sait pas ce qui a pu l'amener à être aussi radicalement coupé de tous et à se retrouver enfermé dans ces ténèbres.

J'y verrais tout être humain, qu'il soit victime ou bourreau, se retrouvant à un moment de son existence acculé dans cet abîme d'inhumanité symbolisé ici par le tombeau: les prisonniers ou les tortionnaires de tous les goulags, les affamés du Soudan, les victimes de tous les terrorismes et les égorgeurs intégristes ou plus près de chez nous le S.D.F. ou le réfugié en rupture totale avec la société... Ne nous arrive-t-il pas, à nous aussi de plonger parfois dans cet abîme ?

Ce qui est éclairant sur les intentions de Jésus, c'est le choix des noms dans ce récit.

L'exégète J.P.Charlier propose de l'intituler: Histoire de "Dieu qui fait miséricorde" (Lazare) dans la "Maison de l'abaissement" (Beth-anie).

Jésus va donc rejoindre celui qui s'est abaissé ou a été rabaissé par d'autres, être de cœur avec lui.

A Béthanie, il trouve tout le monde dans le désarroi le plus complet.

Mais aux versets 20 à 32 sa venue va provoquer tout un mouvement de réveil. Marthe sort de sa torpeur, interpelle Marie qui entraînera derrière elle une foule plutôt sceptique; mais tout le monde se retrouve finalement à l'endroit où Jésus se tenait: c'est-à-dire hors du village. Il nous faut donc absolument sortir du village de notre "moi" pour ouvrir notre cœur à la misère de nos frères.

Je verrais ici aussi un lent travail de conscientisation, de réveil des consciences devant l'urgence.

Jésus a dit à Marthe: Ton frère se relèvera, non pas comme tu le penses dans un au-delà lointain: mais ici et maintenant ! Y crois-tu? Il faut que l'Homme vive dignement aujourd'hui et non pas seulement dans un au-delà hypothétique!

La foi en nos possibilités, la confiance en nous-mêmes, voilà ce que Jésus réveille en nous.

Mais voilà qu'au verset 33, Jésus "frémit et se trouble " en les voyant se lamenter. On pourrait interpréter cela comme un signe d'impatience ou de déception devant l'inertie de cette foule prostrée. Ne disons-nous pas parfois, devant certaines de nos faiblesses que "c'est à pleurer" ?

Est-ce cela qui va décider Jésus? En tout cas au verset 34, il se lance et demande: Où l'avez- vous déposé ?

Il met ainsi tout le monde en mouvement (versets 38 à 44) malgré certaines réticences de Marthe. (v. 39)

On va voir où il en est.

La voie que Jésus propose est claire et s'articule en trois temps.

- D'abord "Enlevez la pierre". Otez d'abord ce qui oppresse l'homme : son angoisse, sa culpabilité, son ignorance, sa misère, sa faim. Attaquez-vous aux racines de son aliénation. Laissez pénétrer un peu de lumière dans ses ténèbres pour qu'il puisse voir où il en est, pour qu'il puisse respirer, se ressaisir et expirer à nouveau.

Oter la pierre est un travail difficile, qui se traduit dans les gestes simples et quotidiens.

C'est parfois plein de risque lorsqu'on se heurte aux structures mêmes de notre société.

- Ensuite c'est à Lazare de faire sa part : "Lazare, sors !" Il faut parfois qu'on nous secoue. Dans toute marginalisation, l'intéressé ne peut en sortir que si l'on lui témoigne un minimum de confiance, ce qui lui donnera la volonté pour faire un premier pas.

C'est ainsi que Lazare sort entravé de bandelettes et le visage couvert d'un linge. Il sort de son trou, il n'a pas encore retrouvé son autonomie, l'avenir est encore voilé.

- C'est alors que Jésus dit : "Déliez-le et laissez-le aller."

Voici à nouveau un long et patient travail de réhabilitation, de relèvement, de reconstruction, de libération, que seuls nous sommes incapables de réaliser.

Remarquez que Jésus, image du Père, ne fait rien lui-même. Mais son amour pour l'homme entraîne l'assemblée. Ce sera dans la communion fraternelle: le rassemblement des énergies que ses sœurs, ses amis vont ramener lentement Lazare sur le chemin d'une vie plus humaine. Une vie où il pourra à nouveau aimer et être aimé.

Voilà le chemin de résurrection que, personnellement, je découvre dans ce récit.

Un message interpellant qui nous rappelle que nous avons en nous-mêmes toutes les ressources nécessaires pour faire croître cet "entre nous qui nous fait hommes".

Et si nous tombons quand même dans l'abîme d'inhumanité, Jésus nous assure "qu'il n'y a pas d'homme condamné." (4)

Herman Van den Meersschaut - LPC - 1998

(1) lncipit de M. Bellet, p. 8 (retour)
(2) lncipit de M Belle t, p. 8 (retour)
(3) "Les miracles dans l'Evangile", J.-P. Charlier, pp. 67-68 (retour)
(4) lncipit de M. Bellet , p. 77 (retour)
31 mars 2018 6 31 /03 /mars /2018 08:00
bateau lpcCommentaire sur « Pourquoi Jésus a-t-il été mis à mort » de Fred C.Plumer
Xavier Berton

Envoyé par m. Xavier Berton (xavier.berton@wanadoo.fr)

J’ai aimé l’article de Fred C. Plumer à la fois pour nous dire que Jésus n’est pas mort pour nos péchés et aussi qu’il n’est pas un martyr intentionnel, mais je propose au-delà de la recherche de « raisons historiques circonstanciées», une réflexion directement issue des travaux de René Girard.

Je n’ai pas lu l’article évoqué où Fred C. Plumer explique pourquoi Jésus n’est pas mort pour nos péchés, mais depuis toujours j’ai été mal à l’aise face à cette affirmation culpabilisante sur le rachat. Je pense bien que c’est une déviance profonde qui n’a pas facilité « l’épanouissement » des chrétiens a minima. De même je n’envisage pas facilement l’hypothèse pourtant bien répandue du « martyr intentionnel ». Elle est très anthropomorphique et sans nuance, en présentant Dieu qui envoie son fils sur terre avec la certitude de le sacrifier pour racheter..., une vision pire que celle d’Abraham et Isaac. Souvent par le passé je me disais que Jésus était venu sur terre pour expliquer aux hommes qu’il leur fallait construire leur vie sur l’amour (et en relation avec l’Amour) et donc rejeter la violence. Malheureusement cette tentative a échoué et les hommes n’ont pas trouvé d’autre moyen que la violence pour se débarrasser de cet empêcheur de tourner en rond. Ainsi la crucifixion n’était inscrite mais était le fait de la non acceptation du message. Je me précisais dans ma tête que cette tentative, toujours répétée aux cours des siècles, échouait encore maintenant, mais que quotidiennement des exemples autour de moi me montraient la force, la puissance de l’amour… Et puis la lecture des livres de R Girard m’a donné des fondements plus argumentés à mon intuition, à ma réflexion. En mettant en évidence que le fondement de tous nos échanges et de nos règles de vie en société plus ou moins bien acceptées était une violence initiale à la fois responsable et fondatrice, une violence mieux encadrée, maîtrisée, « civilisée » par ces règles de nos jours, mais toujours présente. Il confronte cette hypothèse avec les mythes fondateurs de sociétés les plus diverses, ça marche. Puis il le fait avec la Bible, et là problèmes récurrents avec l’annonce et la venue d’un envoyé-sauveur, Jésus. Girard montre que Jésus, dans la suite des annonces des prophètes, essaye de faire comprendre ce mécanisme de la violence qui est présente dans toutes les relations et invite à construire sa vie sur l’amour (cf. Je vous révélerais « les choses cachés depuis la fondation du monde »). Il est rejeté comme dans mon intuition, mais la seule façon pour lui de mettre en lumière de manière radicale ce mécanisme de violence et montrer ainsi que l’amour est in fine plus fort, c’est de nous laisser, historiquement le peuple juif et les romains, mais nous au quotidien, aller au bout de notre seule réaction humaine naturelle, la violence, la mise à mort de l’empêcheur qu’il est.

On ne peut pas en conclure qu’il meure « à cause » de nos péchés, « par rachat », ce serait simpliste, et bêtement et stérilement culpabilisant, mais il y a un lien… De même il n’est pas « martyr intentionnel », mais allant au bout de notre logique et de nos armes, c’est une manière de s’offrir. D’ailleurs je n’ai jamais pensé que les martyrs, tel le Père Kolbe, avaient l’intention d’être mis à mort, mais ce dernier, comme ce gendarme qui vient de s’échanger contre une otage, a tout de même fait un acte volontaire à un moment, échange qui a entraîné sa mort. Par ce geste, il a montré sans le rechercher que l’amour par le don de soi était plus fort que la violence. Le seul fait de citer ces actes aujourd’hui est bien la preuve que l’amour est plus fort que la mort, la violence, et que le témoignage (involontaire) porte du fruit. Pour Jésus, ce me semble être la même chose avec en plus la résurrection, mais c’est une autre histoire même si c’est la suite… Ce message d’un Dieu qui nous aime et nous propose l’amour, est en soi suffisamment nouveau, « révolutionnaire » pour ne pas le maquiller de nos visions anthropomorphiques.

Xavier Berton