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1 avril 2014 2 01 /04 /avril /2014 13:03
Résurrection de Jésus et fin des temps
en 1 Thessaloniciens 4, 13 à 5, 11.
Jean-Joseph Hugé (1)
LPC n° 25 / 2014

La première épître de Paul aux Thessaloniciens est comptée parmi les premiers écrits chrétiens et date du printemps 51. A peine 20 ans après la mort de Jésus habituellement datée des années 31-33, et 13 ou 15 ans après la conversion de Paul. Il s'agit du tout premier document chrétien qui aborde, entre autres sujets, la question de la résurrection de Jésus.

Capitale de la Macédoine, Thessalonique est la première métropole européenne à avoir été évangélisée après le petit port de Philippe. La communauté chrétienne qui s'y rassemble a été fondée au cours du deuxième voyage missionnaire de Paul. Dans cet écrit, l'apôtre n'est nullement préoccupé par de grandes questions doctrinales comme dans l'épître aux Romains ou aux Galates, ni par des questions d'hérésie et d'éthique comme dans les Corinthiennes. Il manifeste tout simplement des sentiments de reconnaissance qui le lient à la communauté qu'il a fondée précédemment. Il est heureux d'apprendre que cette communauté macédonienne progresse et rayonne dans la foi. Pas d'erreur à redresser ni de querelle à apaiser, mais une simple exhortation à persévérer dans la voie qu'il leur a ouverte par l'annonce de l'Evangile. Ce n'est que dans la section qui va de 4, 13 à 5, 11 que l'on trouve une sorte d'excursus concernant la mort, et sur ce qu'on nomme habituellement la résurrection de Jésus dans une perspective eschatologique, dans la droite ligne des apocalypses juives qui sont plutôt des spéculations, pour ne pas dire des fictions, qui ont leur propre langage, leur vocabulaire et leurs lois, mais qui ne sont pas pour autant dépourvues d'intérêt ni de sens.

Résurrection et parousie

Une première mention de cette "résurrection" apparaît en 1 Thes. 1, 9-10. Evoquant l'exemple des chrétiens de Thessalonique Paul écrit :

9 Car eux (les gens de Macédoine et d'Achaïe), racontent, à notre sujet, quel accueil vous nous avez fait, et comment vous vous êtes tournés vers Dieu loin des idoles, pour servir le Dieu vivant et véritable 10 et pour attendre des cieux son Fils qu'il (Dieu) a réveillé d'entre les morts, Jésus, qui nous arrache à la colère qui vient.

Nous avons, ici, une confession de foi primitive de l'Eglise, probablement d'origine antiochienne, confession christologique stéréotypée de la "résurrection" de Jésus. Dieu est l'auteur du réveil de la mort qui s'inscrit dans la promesse de la parousie (retour de Jésus) attendue et qui délivre de la colère à venir.

La conversion nécessite non seulement de se détourner des idoles mais également de servir Dieu dans l'attente confiante et fidèle de son intervention dans la vie. L'attente messianique du judaïsme se voit désormais muée en une attente du retour de Jésus venant des cieux sur le modèle de la venue du fils de l'homme en Daniel 7, 13. Comme nous le verrons plus loin, Paul est persuadé que Jésus va revenir dans les meilleurs délais inaugurer une ère nouvelle établissant sur terre le règne de Dieu, un règne de justice et de paix où la mort n'existera plus. A noter que le mot Christ n'apparaît pas dans les deux épîtres aux Thessaloniciens pas plus que celui de Messie. Jésus n'est plus le Fils de l'homme mais le Fils de Dieu. De même, ce n'est plus Dieu qui sauve mais Jésus. Nous voyons les glissements qui s'opèrent et s'éloignent de l'enseignement de Jésus que rapporteront plus tard les évangiles, surtout celui de Marc, pour corriger certaines croyances devenues obsolètes car incompatibles avec le message initial de Jésus.

L'enseignement eschatologique qui va de 4, 13 à 5, 11 forme une unité littéraire qui se scinde en deux sections, 4, 13-18 et 5, 1-11, qui toutes deux commencent et se terminent de la même manière.

L'inquiétude des Thessaloniciens, face à la parousie qui se fait attendre et la mort de certains d'entre eux, suscite cette réponse de l'apôtre qui se veut être une consolation et un encouragement formulés à l'aide d'images traditionnelles de l'apocalyptique juive très répandue à l'époque, et en opposition à des conceptions courantes des religions ambiantes et notamment des cultes à mystère (Isis, Cybèle, Mithra) qui foisonnent et auxquels Paul s'oppose de façon dialectique et énergique.

Ainsi le culte de Mithra, d'origine indo-iranienne, obligeait les adeptes à une démarche volontaire et personnelle de conversion spirituelle et promettait le salut individuel par la communion sacramentaire (baptême de sang et repas communiel) avec la divinité dont on célébrait la mort et la résurrection à la suite d'épreuves initiatiques redoutables, dans lesquelles il y a une identification à la divinité dont la mort mythique devient exemplaire et ouvre l'accès à une vie supérieure abolissant le passé, à la promesse d'un au-delà bienheureux et sans doute éternel.

Cette mort symbolique se faisait par la mise du fidèle dans une fosse (tombeau), en forme d'œuf (symbole de vie), dans laquelle il recevait le sang d'un taureau égorgé au-dessus de lui. Ce rachat par le sang purificateur offrait l'espoir d'une renaissance et la récompense d'un salut, qui pouvait être compris comme la santé du corps. Cette cérémonie sacrificielle, précédée d'une ascèse et suivie d'un repas de communion devant le Pater (Père), présidait donc à la mort et à la renaissance des initiés et les unissait à la divinité.

On comprend que l'engouement pour de telles pratiques et dont sont issus la plupart des chrétiens nouvellement convertis de ce paganisme, par l'œuvre missionnaire de Paul, sont une menace dangereuse pour le christianisme naissant. L'apôtre va donc leur donner un enseignement qui s'inscrit dans cette même logique du salut par la mort et la résurrection du Christ. Le culte du Seigneur ressuscité avec baptême d'eau et repas de communion se substituant aux pratiques païennes.

Ceux qui prendront la peine de lire l'épître en entier pourront facilement constater que Paul, même s'il parle abondamment de l'évangile annoncé, de son activité missionnaire et de celle de son collaborateur Timothée, s'il fait l'éloge de la foi des Thessaloniciens et aborde une exhortation à la sainteté et à l'amour fraternel, ne dit absolument rien de la vie et de l'enseignement de Jésus. Il n'évoque point ses paraboles, ses discours et ne fait même allusion à aucun de ses "miracles". Rien n'est dit de son engagement en faveur des déshérités, des malades, des étrangers, et surtout des femmes. Il passe sous silence les propos profondément subversifs et il occulte volontairement les multiples controverses qui opposaient Jésus au pouvoir religieux en place. Si nous n'avions que les écrits de Paul, nous ne saurions rien de la vie de Jésus. Le contenu de son credo, ici, se résume en une seule phrase que nous trouvons en 4, 14 : "Nous croyons que Jésus est mort et qu'il est relevé"

Propos concernant le sort des trépassés avant la parousie.

IV, 13 Nous ne voulons pas, frères, vous laisser dans l'ignorance au sujet de ceux qui se sont endormis ou dorment (des morts), afin que vous ne soyez pas dans la tristesse comme les autres, qui n'ont pas d'espérance. 14 Si en effet nous croyons que Jésus est mort et qu'il s'est relevé (ressuscité), de même aussi ceux qui sont endormis (morts), Dieu, à cause de (par) ce Jésus, les emmènera. 15 Voici ce que nous vous disons, d'après une parole du Seigneur : nous, les vivants, qui seront restés jusqu'à la venue du Seigneur, nous ne devancerons pas du tout ceux qui sont endormis (morts). 16 Car lui-même, le Seigneur, au signal donné, à la voix de l'archange et au son de la trompette de Dieu, descendra du ciel : alors les morts en Christ se relèveront (ressusciteront) d'abord; 17 ensuite nous, les vivants, qui serons restés, nous serons enlevés avec eux sur les nuées, à la rencontre du Seigneur, dans les airs, et ainsi nous serons toujours avec le Seigneur. 18 Réconfortez-vous donc les uns les autres par cet enseignement.(2)

Dans cette première partie, Paul ne parle pas de jugement dernier, ni de transformation des corps, et n'a pas l'intention de donner un tableau complet de la venue de Jésus à la fin des temps. Face à l'inquiétude des chrétiens de Thessalonique, il cherche simplement à les rassurer en leur inculquant cette certitude : "Jésus est mort et il est relevé". C'est le credo primitif, très simple et qui tient en peu de mots. A partir de là, Paul va ajouter des développements sous forme d'instructions nouvelles. Se rapportant à une parole de Jésus (laquelle ? nous ne le savons pas), il va mettre l'accent sur l'enlèvement (Cf. Elie, Hénoch et Jésus) des chrétiens à la fin des temps. Le but de ces instructions est d'encourager les croyants concernés à poursuivre leur cheminement spirituel dans la quiétude et la joie. La parole du Seigneur à laquelle Paul se réfère n'est pas citée.

Au v. 14, contrairement à Ac 2, 32 et 13, 33 où Dieu a relevé Jésus, à Ac 3, 13 où Dieu l'a glorifié, à Ac 3, 15 où Dieu l'a réveillé, selon Paul c'est Jésus lui-même qui s'est relevé.

Comme les pharisiens de son temps, Paul croit à une résurrection générale à la fin des temps. Dieu est le souverain maître de l'histoire et Il ne peut abandonner les siens. Paul rassure donc les Thessaloniciens en leur disant que Dieu les emmènera auprès de lui, par ce Jésus mort qui s'est élevé auprès de Dieu. Le verset 17 présente un aspect populaire de l'espérance chrétienne qu'on ne retrouve pas dans l'enseignement de Jésus. Le message de Paul est simple : la foi en la résurrection est supposée connue et admise : Jésus est mort et ressuscité. Il est au ciel, vivant auprès de Dieu, mais il reviendra à la fin des temps et les morts auront les mêmes avantages que les vivants et seront réunis en Dieu grâce au Christ. Et à ce propos, Paul innove totalement en précisant que les morts ressusciteront avant l'enlèvement des vivants. Mais tout ceci n'est que pure spéculation à mettre en rapport avec les religions à mystère de l'Asie Mineure où Paul a longuement œuvré.

De plus, ce bel exposé ne nous dit absolument rien de ce qu'est le relèvement ou l'éveil (la résurrection). Paul n'évoque nullement la question du tombeau vide, des apparitions aux femmes et aux disciples, ni de l'ascension de Jésus. Par son argumentation purement apologétique, s'appuyant sur ce qu'il connaît du Premier Testament grec de la Septante, qu'ignorent par ailleurs les gens auxquels il s'adresse, Paul défend la messianité de Jésus, sa seigneurie, sur l'ensemble des divinités païennes.

La date de la parousie ?

5 1 Quant aux temps et aux moments, frères, vous n'avez pas besoin qu'on vous en écrive. 2 Vous-mêmes le savez parfaitement : le Jour du Seigneur vient comme un voleur dans la nuit. 3 Quand les gens diront : " Quelle paix, quelle sécurité ! ", c'est alors que soudain la ruine fondra sur eux comme les douleurs sur la femme enceinte, et ils ne pourront y échapper. 4 Mais vous, frères, vous n'êtes pas dans les ténèbres, pour que ce jour vous surprenne comme un voleur. 5 Tous, en effet, vous êtes fils de la lumière, fils du jour: nous ne sommes ni de la nuit, ni des ténèbres. 6 Donc ne dormons pas comme les autres, mais soyons vigilants et sobres. 7 Ceux qui dorment, c'est la nuit qu'ils dorment, et ceux qui s'enivrent, c'est la nuit qu'ils s'enivrent; 8 mais nous qui sommes du jour, soyons sobres, revêtus de la cuirasse de la foi et de l'amour, avec le casque de l'espérance du salut. 9 Car Dieu ne nous a pas destinés à subir sa colère, mais à posséder le salut par notre Seigneur Jésus Christ, 10 mort pour nous afin que, veillant ou dormant, nous vivions alors unis à lui. 11 C'est pourquoi, réconfortez-vous mutuellement et édifiez-vous l'un l'autre, comme vous le faites déjà.

L'objet de cette seconde instruction porte sur la parousie, l'avènement du jour du Seigneur, le retour attendu du Christ dont les Thessaloniciens semblent s'inquiéter du retard. Au départ, la réponse de Paul rejoint celle de Jésus chaque fois qu'on l'interrogeait sur l'avènement du Royaume de Dieu : Nul ne sait ni le jour, ni l'heure. Le Seigneur viendra comme un voleur dans la nuit, c'est-à-dire sans prévenir. Et ce jour attendu ne sera peut–être pas aussi réjouissant que d'aucuns l'espèrent. Le jour de Yahvé dans l'A.T. est plutôt considéré comme jour du jugement. Le jour du Seigneur est ruine pour les uns, ceux qui dorment, et salut pour les autres, ceux qui veillent, avec le Christ. La foi, l'espérance et l'amour, forment la panoplie du chrétien en attente du salut eschatologique, auquel participeront morts et vivants.

L'inquiétude suscitée par l'attente de la parousie devait être très grande dans la communauté thessalonicienne et Paul ne fait rien pour l'atténuer. Lui-même croit au retour imminent du Christ, croyance qu'il abandonnera par la suite. Pour l'heure, cette proximité possible du jour du Seigneur ne doit pas dispenser les fidèles d'une vue plus réaliste de leur nouvel état et de la préparation à cette venue du Seigneur. D'où cette nécessité de persévérer et de s'encourager mutuellement.

L'association du sommeil et de la nuit à l'indifférence à l'égard de Dieu s'oppose à celle de la vigilance, du jour, de la lumière et de la sobriété. Mais curieusement, malgré cette dualité, Paul clôture son enseignement sur un salut universel offert à tous, veillants ou dormants.

L'ambiguïté vient sans doute du fait que Paul a surtout le souci d'apaiser l'inquiétude des Thessaloniciens face à la mort qui survient avant la parousie, qu'ils attendent de pieds fermes et que lui-même leur avait probablement enseigné.

Conclusion

Cette confession de foi chrétienne primitive en la résurrection de Jésus, comme gage de notre résurrection, n'est guère explicite. Elle témoigne tout simplement de l'ambiguïté dans laquelle se trouvaient les premiers chrétiens après la mort de Jésus. Ceux-ci ayant fait l'expérience de la pertinence et de la permanence de son message dans leur propre vie, ont été transfigurés au point qu'ils ont perçu le Christ vivant en eux et l'ont manifesté au monde comme une réalité objective.

Paul, en bon pharisien imprégné des apocalypses juives, attendait le retour imminent de Jésus. Il reprend à son compte cette confession de foi en essayant de lui donner un contenu compatible avec ses espérances. Ce faisant, il induit un enseignement éloigné de celui de Jésus dont le thème de la résurrection est surtout celui de l'éveil et du relèvement comme en témoigne l'enseignement du Maître et ses actes en faveur des défavorisés, et ne concerne guère la vie dans un au-delà hypothétique.

La résurrection, l'éveil, le relèvement, comme la transfiguration, la nouvelle naissance, celle d'en-haut, spirituelle, et l'adoration en Esprit et en vérité, nous concernent ici et maintenant, et nous ouvrent à la foi, à la confiance et à la fidélité, à la vie en Dieu et avec lui, au-delà de toute prétention dogmatique et d'un savoir obsolète, pour nous engager dans une relation de cheminement intime, de co-naissance (naître avec) et d'éternité.

"La vie éternelle, dit Jésus, c'est qu'ils (ses disciples) te connaissent, toi, le seul vrai Dieu et celui que tu as envoyé" (Jn 17,3). Il s'agit donc bien plus d'une relation intime que d'un prétendu savoir.

Nous devons nous résoudre à accepter de ne rien savoir sur l'au-delà et à nous abandonner dans la confiance en un amour qui nous dépasse et nous invite à avancer sur un chemin qui nous ouvre à la liberté et à la plénitude de notre humanité en Dieu.

Telle est la résurrection, un éveil de notre conscience et un relèvement de notre condition de pécheur, une libération de toutes nos pesanteurs humaines et une transfiguration de notre être à l'image et à la ressemblance de Dieu.

Jean-Joseph Hugé

(1) Jean-Joseph Hugé, pasteur. Eglise protestante de Tournai (retour)
(2) Cette traduction proche de la TOB suit le texte grec. Les mots entre parenthèses sont ceux que l'on trouve dans la plupart des traductions mais qui ne correspondent pas à l'original grec. (retour)
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1 avril 2014 2 01 /04 /avril /2014 12:25
Christiane Janssens - Van den Meersschaut La mort… et après ?
Christiane Janssens-Van den Meersschaut
LPC n° 25 / 2014

Il nous faut bien reconnaître que le chrétien ne sait rien de plus que l’athée à propos de la vie après la mort. Il croit certaines choses qui lui ont été transmises par la tradition, mais il ne sait rien. Dieu n'a jamais parlé à personne de l'au-delà et personne n'en est encore revenu pour nous apporter des preuves de ce qui s'y passe, même Jésus lors de ses "apparitions" postpascales évoquées par les évangélistes ne nous révèle rien de ce mystère.

Depuis l'origine, l'humain se pose des questions sur la mort et la souffrance. Il va alors inventer les dieux pour essayer de mettre fin à ses angoisses et fabriquer toute une cosmologie. C'est ainsi que nous retrouvons dans toutes les cultures primitives le concept d'un lieu sous la terre où l'homme retrouve après sa mort une vie diminuée.

Dans la tradition biblique, le terme "enfer" (du latin infernum, "lieu d'en bas") ou "Shéol" en hébreu, désigne le lieu du séjour des morts. Tout le monde s'y retrouvait, bons et méchants, pour y vivre en léthargie. Cette conception durera jusqu'à la période hellénistique, où apparaît le genre apocalyptique et où le Shéol sera conçu comme un endroit divisé en plusieurs parties pour séparer les justes des mauvais.

Dans l'Ancien Testament, on parle pour la première fois - et cela environ 160 ans avant Jésus-Christ - de s'éveiller du séjour des morts selon ses mérites. Nous trouvons cette toute nouvelle conception de "la vie après la mort"; où les bons auront la vie éternelle (première allusion à la résurrection), et les autres l'horreur éternelle, dans le livre de Daniel 12,2.

C'est suite aux terribles persécutions grecques relatées dans les deux livres des Maccabées, que les juifs vont entrer en questionnement : Dieu est-il juste ?

Pour eux, il n'y a qu'une vie avant la mort et les justes ne sont pas heureux sur cette terre; ils sont persécutés! Les martyrs seraient-ils plus fidèles à Dieu, en mourant pour lui, que Dieu ne puisse l'être pour les hommes en les abandonnant à leurs souffrances et à leur mort? Ce n'est pas possible, pensent-ils, il doit y avoir de la part de Dieu une justice, quelque chose après la mort. Le peuple va ainsi prendre peu à peu conscience de la permanence de l'amour de leur Dieu. (2 Mac 7, 6, 9, 11, 14, 23)

Pour cela:

  • ils se souviennent du serviteur souffrant en Isaïe 53, 1-12
  • ils imaginent que si Dieu a une capacité de recréation, la mort ne sera pas une simple cassure. Dieu transfigurera, transformera, recréera leur vie.
  • ils se rappellent que Dieu a su "re-susciter" son peuple au Sinaï, que Dieu a su "re-susciter" son peuple en Exil et pensent que de même Dieu pourra "res-susciter" l'homme après sa mort.
  • ils n'imaginent sans doute pas une résurrection de la chair, mais une sorte de continuité dans la relation de l'homme à Dieu (2 Mac 7, 23) (voir développement en page 13)

Les Juifs du Nouveau Testament sont héritiers de ce concept de résurrection créé par leurs ancêtres moins de deux siècles plus tôt. Seuls les Sadducéens n’acceptent pas ce point de vue et ne croient pas que les morts reviendront à la vie. Cette conception de vie éternelle ou de damnation éternelle va se développer sous la plume des auteurs du Nouveau Testament, selon leur personnalité propre. Il faut toutefois remarquer que les allusions à un jugement sont peu nombreuses par rapport à l'ensemble de l'œuvre.

Mathieu semble être le plus répressif des trois synoptiques dans les images de jugement qu'il présente, Jean insiste davantage sur l'image du feu purificateur, tandis que Paul suggère une destruction des méchants. Tous s'expriment par des images : le feu qui ne s'éteint pas, la souffrance corporelle (mains, pieds, yeux), pleurs et grincements de dents, l'ivraie, les poissons rejetés, le convive non revêtu de la robe nuptiale, et par opposition des images pour illustrer l'espérance d'une vie éternelle bienheureuse. L'image même du ciel est la première et désigne comme dans l'Ancien Testament "la demeure de Dieu" ; viennent aussi, des images de repas et du festin des noces. Cependant, dans de nombreux passages du N. T., la vie éternelle n'est pas seulement l'objet d'une espérance pour l'au-delà, mais se trouve déjà anticipée pour tous ceux qui ont part au règne de Dieu "Nous savons que nous sommes passés de la mort dans la vie, puisque nous aimons nos frères" (1 Jn 3, 14).

Durant les trois premiers siècles, la littérature apocalyptique et apocryphe, reflet du sentiment populaire, insiste surtout sur les supplices de l'enfer pour tous ceux qui ont centré leur vie sur leur propre personne, en opposition avec la morale chrétienne de l'oubli de soi, de l'humilité poussée jusqu'au renoncement. "N'y a-t-il pas dans l'évidente jouissance qu'éprouve cette littérature à étaler les supplices un exutoire symbolique au désir d'affirmation de soi réprouvé par les pratiques chrétiennes ?" (G. Minois)

Du IIIe au Ve siècle, les Pères de l'Eglise vont élaborer toute une théologie concernant le jugement en matérialisant les images bibliques. Toute une série de questions seront âprement discutées ; quand aura-t-il lieu ? Où iront les morts en attendant la fin du monde ? Quelles seront la nature et la durée des peines ? Concernant ces dernières ; certains heureusement pensent déjà que le feu et les vers ne sont que des allégories : c'est le cas de Clément d'Alexandrie et surtout d'Origène, puis de saint Ambroise, pour qui le feu n'est que l'image du remords devant la conscience. Beaucoup de libres penseurs chrétiens penseront sans doute ainsi !

Au sujet de la durée des peines, deux courants s'affrontent. L'idée d'Origène est séduisante ; "Il soutient la doctrine de l'apocatastase, c'est-à-dire de la restauration universelle de toute choses dans leur état premier, purement spirituel. Origène considère l'histoire de l'univers comme un gigantesque déploiement à partir de la création, suivi par un repliement rejoignant la situation de départ. Tout reviendra dans sa situation d'origine au sein du bien suprême, Dieu. Chacun retrouvera sa pureté originelle soutiennent avec Origène, saint Ambroise, Didyme l'Aveugle, Grégoire de Nysse" (Georges Minois)

Mais l'Eglise écartera l'idée de l'apocatastase au profit du courant rigoriste qui proclame l'éternité des peines infernales. "Là, plus de pardon; il faudra toujours demeurer au milieu de tourments et de douleurs inexprimables" écrit Jean Chrysostome. Il sera suivi par saint Augustin et plus tard encore par Thomas d'Aquin. Ceux-ci qui ne voient dans le jugement qu'une œuvre de justice donnent de Dieu une image si impitoyable qu'elle est indigne de celui dont l'essence révélée par Jésus est l'Amour.

A partir du XIIe siècle, l'Eglise inventera le purgatoire, qui n'est ni biblique, ni d'usage universel dans le Christianisme. Ce terme désigne l'état ou se trouvent les âmes des défunts qui ne sont ni susceptibles d'entrer immédiatement dans la vision de Dieu, ni destinés à la condamnation sans appel de l'enfer. De cette construction théologique découlera rapidement tout un système de comptabilité des péchés doublé d'indulgences qui permet de réduire les peines de l'au-delà par des prières et des dons (voir LPC n° 13 octobre 2005). Apparaît aussi à cette époque la distinction entre péchés véniels (purgatoire) et péchés mortels (enfer).

Les sermons du XVIIe siècle aggravent encore la rigueur des peines. Malgré quelques adoucissements sous Pie IX, au milieu du XIXe siècle, le concile de Vatican I réaffirme que, sans la foi et l'Eglise, la damnation est inéluctable. Ce n'est que depuis le concile de Vatican II, dans les années 1960, que l'Eglise catholique a enfin rééquilibré l'image du jugement, en insistant davantage sur l'amour et la miséricorde. Toutefois en 1992, le Catéchisme de l'Eglise Catholique reprend les affirmations dogmatiques du crédo dit de Damas (Ve s) pour les faire siennes à son tour sans affirmer avec force le caractère métaphorique du feu éternel : "L'enseignement de l'Eglise affirme l'existence de l'enfer et de son éternité. Les âmes de ceux qui meurent en état de péché mortel descendent immédiatement après la mort dans les enfers où elles subissent les peines de l'enfer, le feu éternel" (n° 1035).

De nos jours les historiens Jean Delumeau (1983) et Georges Minois (1991 et 1994) stigmatisent sans peine ces excès qui ont plus discrédité la foi que formé des cœurs vraiment chrétiens et ont contribué à créer un monde culturel vidé de Dieu par défiguration de son vrai visage. Pour Rudolf Bultmann, la vie éternelle n'est pas liée à un lieu ou à un temps futur : elle est une qualité de l'être chrétien. Celui qui vit de la foi au Christ est déjà mort et ressuscité (cf. : Col 2, 12 : "Vous êtes ressuscités avec le Christ en lui et par lui"). Et sans nier une vie éternelle après la mort, Paul Tillich estime qu'il s'agit d'une réalité indicible : l'immortalité de l'âme, la résurrection des corps et l'expression audacieuse de "corps spirituel", tout cela fournirait un ensemble de symboles permettant de l'évoquer, mais rien de plus.

Pour ma part, aujourd'hui, je répéterai que je ne sais rien de la vie après la mort. Que je n'ai la certitude de rien, mais l'espérance d'entrer dans la Connaissance. Et, peut-être qu'en prime nous pourrions comprendre la finalité du genre humain, le pourquoi de la souffrance et de la mort sur cette planète !

En attendant, je prends les images du nouveau testament pour ce qu'elles sont : des images. Par contre, je sais très bien que lorsque je vis le non-amour, je vis l'enfer, je m'y place moi-même. Je sais aussi que les paroles de Jésus mises en pratique parfois avec beaucoup de difficulté me permettent de vivre de temps à autres les joies du Royaume ici et maintenant.

Christiane Janssens-Van den Meersschaut

Orientation Bibliographique :
Dictionnaire critique de Théologie sous la direction de Jean-Yves Lacoste. Presses Universitaires de France (1998)
Enfer : Paul Beauchamp, Gustave Martelet. Vie éternelle : Claude Geffré. Purgatoire : Henri Bourgeois
Le péché et la peur. La culpabilisation en Occident, XIIIe – XVIIIe siècle. Jean Delumeau (1983)
Le jugement des morts dans le christianisme antique. Paradis purgatoire et enfer au Moyen Age chrétien. Georges Minois
"zao, zoe, bios" in ThWNT 2, 833-874. Rudolf Bultmann, Gerhard von Rad, Georg Bertram (1935)
Systematic Theology 3, Chicago, 406-423 Paul Tillich (1963)
Encyclopédie des Religions sous la direction de Frédéric Lenoir et Ysé Tardan-Masquelier. Le Grand Livre du Mois (2000)
Conférence Mess'Aje : Le 2e et 4e seuil de la Foi. Mmes Nadette Raveschot-Devra et Danièle Lambrechts (1992) (1994)
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29 octobre 2012 1 29 /10 /octobre /2012 17:19
Pourquoi chercher parmi les morts celui qui est vivant ?
Christiane Van den Meersschaut-Janssens
LPC n° 2 / 2008

Me promenant avec Benjamin, trois ans, dans son village d'Ardennes, nous nous sommes arrêtés comme à chaque fois devant une des nombreuses potales (1) pour dire un petit bonjour à Jésus. Ce jour-là, le petit bonhomme me surprit par sa première question personnelle en ce domaine : « Dis Mamie, pourquoi il est attaché Jésus, pourquoi il saigne à sa tête et à son ventre, pourquoi il a des vis dans ses mains et c'est quoi qu'il a sur sa tête ? »

Sa question m'a surprise et désolée. La première question personnelle d'un petit d'homme à propos de Jésus, concernait un rapport au mal, à la souffrance, à l'injustice, à la mort !

Il faut dire que jusqu'alors, on ne lui avait encore raconté que de petits épisodes de la vie de Jésus, en privilégiant les gestes d'accueil, de pardon, de partage, de compassion, susceptibles d'être compris par son jeune âge. Il écoutait ces récits sagement comme une belle histoire sans poser de question. Et voilà qu'aujourd'hui, il s'interrogeait en rencontrant Jésus à travers la souffrance et la mort que des hommes lui ont données, plutôt que par la vie d'amour que Jésus a dispensée; un chemin de vie qu'il nous invite à suivre par le partage, la justice, le pardon pour que vienne le Royaume de Dieu. Un chemin que nous aimons faire découvrir à nos petits enfants.

Il faut bien constater que toutes ces potales représentent presque toujours des scènes de calvaires empreintes d'un dolorisme poussé à l'extrême et très peu de représentations de Jésus vivant, à l'ouvrage dans les manifestations de son amour.

Pourquoi ce choix ? Avons-nous absolument besoin de nous souvenir de ce chemin de croix, avec tous ces détails horribles, pour pouvoir à notre tour suivre l'exemple de Jésus ?

A titre personnel, je dirais que, déjà depuis que j'étais toute petite, j'ai toujours ressenti un malaise certain devant la complaisance qu'affichaient nos catéchistes à nous montrer des images trop réalistes de la passion et de la mort de Jésus. Ils nous demandaient ensuite de les dessiner à notre tour. Je me rappelle d'ailleurs d'un grand nombre d'enfants, particulièrement de garçons, qui avaient un plaisir évident à dessiner la souffrance, les traces de coups, le sang qui coulait à grand flot !

Je ressentais ce même malaise lors de la vénération de la croix. Ce malaise atteignait son paroxysme lors des liturgies du vendredi-saint et lors de retransmissions télévisées de « chemins de croix » où l'on voyait des gens se flageller, ou se faire crucifier. Dieu trouve-t-il cela bon ? Le Dieu auquel nous croyons aimerait-il voir couler le sang de victimes innocentes ou même des hommes qui se disent pécheurs ?

Il reste étonnant, pour moi, de voir comment l'on se complait à vénérer une image de Jésus souffrant sur la croix, à embrasser ou caresser cette image. Je crois que les psychiatres auraient beaucoup à dire sur ces différents rituels morbides.

Nous connaissons tous, via l'actualité, voire dans notre entourage, des personnes, des enfants qui sont morts dans la violence, dans une souffrance extrême, morale et/ou physique, le corps déformé par la maladie, les coups, la torture. Après leur décès, nous aimons penser à eux, nous souvenir de leur image lorsqu'ils étaient heureux, lorsqu'ils riaient, lorsqu'ils étaient « debout ». Et, si malheureusement, nous ne parvenons à ne les voir que dans leurs souffrances, il n'y a pas de doute, un travail avec un psychologue s'impose afin de dépasser les images mortifères qui nous tuent à petit feu.

Tout être bien équilibré aime regarder des photos où il peut voir ses chers disparus heureux et souriants et non des photos où la souffrance les fait grimacer. Des photos de Vie plutôt que des photos sur leur lit de mort. Et c'est aussi le vœu de ceux qui nous quittent de laisser d'eux des images de partage de bonheur et non des images de leur corps se mourant.

Pourquoi devons-nous agir autrement avec Jésus ?

Ne me faites pas dire, ce que je ne dis pas !

Oui, bien sûr, je reconnais que Jésus est mort dans de grandes souffrances morales et physiques, de façon tout à fait injuste, parce qu'il est allé jusqu'au bout de son amour pour l'humanité. L'amour libérateur que Jésus nous apporte se manifeste jusque dans l'acceptation de sa passion et de sa mort. Il accepte de mourir pour ses idées humanistes, comme d'autres d'ailleurs, avant et après lui. N'isolons pas la passion et la mort du reste de la vie de Jésus. C'est bien tout ce que Jésus a vécu et dit qui est important pour notre mémoire. Mais ce qui reste pour moi son héritage, son testament, c'est avant tout sa vie active, son œuvre à l'élaboration du Royaume de Dieu.

Oui, je reconnais que la croix de Jésus peut être le symbole de l'amour infini.

Je choisis une croix toute simple, me rappelant par son horizontalité l'humanité et par sa verticalité, la transcendance, portant en son centre un Jésus vivant et rayonnant.

J'aime aussi beaucoup cette croix qui nous montre à sa croisée Jésus partageant le pain avec ses disciples.

Ou encore, pour nos petits enfants, cette simple croix où le nom de Jésus est joliment écrit en son milieu et où aux quatre extrémités s'écrivent des petits mots symbolisant le message de Jésus « Bonjour » (accueil), « Merci » (gratitude), « Voici » (partage) « Pardon ». Ils comprennent facilement ces mots d'amour et chaque matin, alors qu'ils disent un petit bonjour à Jésus, ils peuvent décider d'essayer de faire comme lui pour que les autres soient heureux.

Ces croix symboliques me semblent être plus fidèles à Jésus, car elles nous transmettent son message d'amour. Ces croix nous font vivre Jésus avec nous, elles nous le rendent vivant.

J'aime chercher Jésus dans la Vie et non dans la mort.

Christiane Van den Meersschaut-Janssens

(1) potale : petite chapelle au bord des chemins (belgicisme). (retour)
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1 avril 2011 5 01 /04 /avril /2011 13:39
Jacques Musset Jésus ressuscité ou à re–susciter ? (1)
Jacques Musset
LPC n° 13 / 2011

Le socle de la foi chrétienne

"Si le Christ n'est pas ressuscité d'entre les morts, notre prédication est vide et vide aussi votre foi.", proclame St Paul dans sa 1ère lettre aux Corinthiens 15, 13-17. Cette affirmation est au centre de la foi chrétienne. Mais que peut signifier au juste pour un chrétien du 21ème siècle l'acclamation qui jaillit chaque année dans les célébrations pascales, au lendemain du Vendredi Saint ?

S'agit-il, comme les Églises le disent, d'une résurrection corporelle au-delà de la mort, même si, une fois la chose affirmée, on ne peut guère dire davantage, sinon que ce n'est pas un simple retour à la vie précédente mais une nouvelle manière d'exister ?

Ou bien s'agit-il, à travers les mises en scène des récits évangéliques, d'un enseignement dont la vérité n'est pas d'ordre historique mais symbolique, à savoir que le message et la pratique de Jésus de Nazareth, liquidé par les autorités juives comme un réprouvé de Dieu, demeurent un chemin de vie et continuent à avoir une fécondité au-delà de sa mort ?

Avancer cette hypothèse est perçu comme sacrilège par les responsables des Églises. Cette démarche étonnera aussi un certain nombre de chrétiens qui ne se sont jamais autorisés à se poser des questions sur leur foi, considérant qu'ils ne sont pas compétents en ce domaine, alors qu'ils pensent de leur devoir d'exercer, en d'autres secteurs de leur vie, leur esprit critique.

Est-il possible d'aborder sereinement la question, sans préjugé, en s'efforçant de la traiter de la façon la plus honnête ? Je le pense et je suis même persuadé que cette réflexion est nécessaire pour qui veut s'approprier personnellement cette affirmation centrale du christianisme. Pour ce faire, je propose de suivre plusieurs étapes : d'abord se rappeler comment est née la foi en la résurrection dans le judaïsme tardif, puis préciser la position de Jésus en son temps, ensuite chercher à comprendre comment les premiers chrétiens en sont arrivés à proclamer que Jésus était ressuscité, enfin, à partir de ces données, se demander ce que peut signifier aujourd'hui l'affirmation dans la modernité actuelle.

Comment est née la foi en la résurrection des morts dans la foi juive ?

Jusqu'au second siècle avant notre ère, la foi juive ne comporte pas la croyance en la résurrection des morts ni non plus celle en l'immortalité de l'âme encore plus tardive. Auparavant, l'enseignement traditionnel affirme que la seule vie dont l'homme dispose, c'est ici et maintenant. Les justes sont censés avoir une existence heureuse et les impies un sort malheureux, ce qui est d'ailleurs démenti par les faits. Au 3ème - 4ème s. av. J.C, le livre de Job remet solennellement en cause ces affirmations, sans apporter pour autant de réponse satisfaisante. Quand donc on meurt - qu'on soit riche ou pauvre, juste ou impie - on va au schéol, sorte de lieu souterrain où l'on mène un semblant de vie maigrichonne et somnolente qui n'en est pas une en réalité. Et cela pour les siècles des siècles…

Il faut attendre le second siècle av. J.C pour voir apparaître soudain la foi en la résurrection des morts. A ce moment, les juifs sont sous la domination politique d'un roi syrien, Antiochus IV, qui veut leur imposer les croyances et les rites de la religion grecque officielle. Ainsi, décrète-t-il l'interdiction du sabbat et de la circoncision et installe, dans le Temple de Jérusalem, une statue de Zeus. Abomination de la désolation pour les juifs pieux ! Certains se laissent tenter. D'autres cependant refusent énergiquement et consentent à mourir martyrs pour demeurer fidèles à leur Dieu et à sa Loi (on en trouve le récit émouvant dans le second livre des Maccabées, chapitre 7). D'autres encore prennent les armes sous la direction de Judas Maccabée afin de bouter hors des frontières le persécuteur et ses troupes. Un certain nombre de ces résistants sont tués au combat.

Après les événements, se pose un grave problème à la conscience religieuse d'Israël. Jusqu'alors, on professait officiellement - malgré le déni de la réalité ! - que Dieu donnait aux justes leur compte de jours durant leur existence terrestre, après quoi ils rejoignaient au schéol la cohorte des bons et des méchants mélangés. Or, après la persécution, cette position devient intenable et scandaleuse. En effet, durant l'épreuve, des hommes et des femmes se sont dessaisis librement de leur vie par fidélité à Dieu. Dieu peut-il dès lors fermer les yeux sur la démarche de ceux qui ont choisi d'abréger leurs jours par attachement à Lui ? Ne serait-il pas injuste de sa part d'expédier au schéol des gens qui ont renoncé pour Lui à ce qu'ils avaient de plus cher : la vie ici et maintenant ?

La conviction suivante germe alors dans les cercles des juifs pieux : pour être juste, Dieu ne peut pas ne pas accorder un surcroît de vie aux martyrs en compensation de leur sacrifice. C'est ainsi que naît la foi en la résurrection des morts qui ne concerne au point de départ que cette élite fidèle ( II Mc 7,9.11.14.23.29). Par la suite, la croyance en la résurrection s'étend à tous les membres du peuple juif. Lors de l'avènement définitif du règne de Dieu à la fin des temps, chacun d'eux ressuscitera, mais le sort des uns et des autres sera différent selon la qualité de leur vie au regard de leur observance de la Loi. Au dernier jour, "beaucoup de ceux qui dorment dans le sol poussiéreux se réveilleront (se réveiller est l'un des verbes pour dire la résurrection), ceux-ci pour la vie éternelle, ceux-là pour l'opprobre, pour l'horreur éternelle". (Livre de Daniel écrit après la persécution, seconde moitié du 2ème siècle avant notre ère, 12,4).

La foi en l'immortalité de l'âme est encore plus récente que la foi en la résurrection. On la trouve exprimée dans le tout dernier livre de la Bible, La Sagesse, écrit environ 50 ans avant notre ère et peut-être même plus récemment. Cette conviction d'origine grecque s'est introduite peu à peu dans la foi commune des juifs, en raison de leurs contacts permanents avec la culture grecque depuis plusieurs siècles. En effet la diaspora juive n'a cessé de se développer dans le pourtour méditerranéen à partir du 7ème siècle avant notre ère, et notamment dans les grands centres culturels qu'étaient Alexandrie, Athènes, Ephèse. Établis en Egypte depuis longtemps, les juifs ont même, dès le troisième siècle avant notre ère, traduit la Bible en grec, ce qui fut un événement considérable ; désormais, il n'y avait plus de langue sacrée pour parler de Dieu. Professer l'immortalité de l'âme dans la religion juive a été une révolution copernicienne par rapport aux croyances anciennes. Désormais, à la mort, en attendant la résurrection générale, on ne va plus au schéol ; si le corps est remisé dans une tombe, l'âme s'envole vers une immortalité heureuse ou malheureuse. On remarquera en passant que l'introduction dans la religion juive de la foi en l'immortalité de l'âme bouleverse la conception originelle de l'homme, réalité tout entièrement esprit et corps animée par un souffle venant de Dieu ( Genèse 2, 7). A la veille du 1er siècle de notre ère, la représentation de l'homme change profondément sous l'influence de la culture grecque : on le considère alors comme composé d'une âme autonome et d'un corps. Nous avons ici un exemple frappant du travail d'assimilation auquel se sont livrés au fil des siècles les croyants juifs, au contact d'autres cultures. Nous sommes soumis à la même nécessité aujourd'hui, comme chrétiens vivant dans la modernité. Impossible de nous y soustraire pour croire intelligemment au message évangélique.

Que croyait Jésus ?

Au temps de Jésus, la foi en la résurrection des morts est communément partagée par les croyants juifs. Il est toutefois une catégorie de la population qui n'adhère pas à ce dogme : ce sont les Sadducéens, l'aristocratie sacerdotale et civile de l'époque. On en trouve une attestation dans les démêlés de Jésus avec des représentants de cette caste (Lc 20, 34-38). Jésus croit donc à la résurrection des morts à la fin des temps. Cette dernière ne saurait tarder car à l'époque on l'attend fiévreusement avec l'avènement définitif du règne de Dieu. Ainsi Jésus meurt-il dans l'espérance de sa résurrection prochaine et d'une vie auprès de son Dieu auquel il s'est efforcé d'être totalement fidèle jusqu'à son dernier souffle. Comment aurait-il pu en être autrement puisque, membre de la religion juive, il en partageait les représentations ? (2)

L'initiative surprenante des apôtres après la mort de Jésus : le crucifié est ressuscité

A partir de quoi les apôtres et les disciples, peu après la mort de Jésus, en viennent-ils à proclamer qu'il est ressuscité, alors même que la fin des temps ne s'est pas encore manifestée avec l'éclat qu'on imaginait ?

Leur initiative a de quoi grandement étonner. En effet, Jésus, au regard de la foi juive traditionnelle, est mort socialement comme un réprouvé de Dieu. Ne lit-on pas dans le Deutéronome (21, 22) que celui qui est pendu au bois est maudit de Dieu ? Les responsables du peuple juif, en faisant exécuter le nazaréen, devaient se féliciter d'avoir sauvé la religion que l'hérétique provocateur avait dangereusement mise en péril. N'y avait-il pas eu avant lui quelques précédents ? Des individus s'étaient déclarés messies et avaient prétendu être les promoteurs du règne de Dieu, mais l'aventure avait finalement fait long feu. Les fidèles de Jésus auraient dû normalement se disperser en reconnaissant l'échec de leur maître et reprendre tout bonnement leur métier.

En fait, apôtres et disciples de Jésus, après un temps de flottement au lendemain du Golgotha, se mettent à proclamer hardiment et en dépit des apparences que le crucifié est le messie véritable, envoyé par Dieu pour inaugurer son royaume. La fin des temps, tant attendue, est arrivée avec lui d'une manière décisive et singulière, sans aucun rapport avec les représentations grandioses qu'on pouvait s'en faire jusqu'alors. La conclusion s'impose : si la fin des temps est apparue avec Jésus, il découle logiquement, selon la foi traditionnelle, que Dieu l'a ressuscité. Il est "le premier né d'entre les morts" dira St Paul. Ainsi, chez les disciples, leur foi en la résurrection de Jésus est-elle intrinsèquement liée à la conviction que Jésus est le messie attendu, inaugurant simultanément et le règne de Dieu et la fin des temps.

En professant pareilles affirmations, il ne fait aucun doute pour eux que la situation nouvelle de Jésus ne fait qu'anticiper la leur, dans la mesure où la pleine réalisation du royaume doit se manifester dans les meilleurs délais. Rappelons-nous : selon la foi commune, la fin des temps coïncidant avec la venue plénière du règne de Dieu signifie la résurrection des humains les uns pour un bonheur éternel auprès de Dieu, les autres pour un avenir de malheur sans fin. On ne peut imaginer la tension qui a régné à ce sujet dans les premières communautés chrétiennes. Il est des traces très visibles de cette attente fébrile dans les évangiles et dans les lettres de Paul, rédigés au cours des cinquante années qui suivirent la mort de Jésus. L'espérance était chauffée à blanc.

Il faudra déchanter par la suite : la réalisation définitive du royaume qu'on croyait imminente se faisant attendre d'année en année, il est clair, au bout de quelques décennies, que "le grand soir" n'était pas pour l'immédiat. On n'y renonce pas pour autant mais, sans aucune donnée sur le temps et l'heure, on prend le parti de s'établir dans la durée. La fin des temps, le retour du Christ ressuscité pour juger les vivants et les morts, la pleine réalisation du règne de Dieu se profile désormais dans un avenir inconnu et imprévisible. C'est pourquoi les chrétiens chantent chaque dimanche à la messe, après le rite de la consécration du pain et du vin, l'antienne à l'adresse de Jésus : "Nous attendons ta venue dans la gloire".

Une vision sensible du ressuscité ?

Au lendemain de la mort de Jésus les disciples sont donc convaincus qu'il est le messie et donc le ressuscité. Mais comment expliquer de leur part une telle certitude allant à contre-courant des sentiments qui auraient dû les habiter logiquement : déception, découragement, peut-être même désillusion ? Il est vrai qu'au point de départ, l'arrestation de Jésus, sa mise en jugement, sa condamnation à mort, son exécution, le mode même de son supplice les ont littéralement "sonnés" au point qu'ils ont fui pour sauver leur propre peau. Raison de plus pour chercher à comprendre pourquoi, avec tant d'assurance, ils se sont mis, dans les semaines et mois qui ont suivi la mort de Jésus, à proclamer qu'il était le messie, que le monde nouveau avait débuté avec lui, que la fin des temps était advenue et donc que Dieu l'avait ressuscité.

On connaît l'explication que donnent les évangiles. Il y a d'abord la découverte du tombeau vide par des femmes et des disciples. Puis, durant quarante jours, le ressuscité leur apparaît maintes fois, portant les stigmates de sa passion, s'entretenant et mangeant avec eux, stimulant leur courage, les aidant à surmonter leurs doutes, leur donnant des consignes pour l'avenir. D'après les textes, les disciples ne sont que les témoins du ressuscité qui a pris l'initiative de se montrer à plusieurs reprises à ses anciens compagnons. Sans ses interventions répétées, ils auraient plié bagage purement et simplement.

Mais que vaut la version des évangélistes ? A lire attentivement leurs récits, qui se présentent comme des reportages, on peut s'interroger sur leur crédibilité historique. L'histoire du tombeau vide n'est pas en soi une preuve : que le cadavre de Jésus ne soit plus dans la tombe ne signifie pas qu'il soit ressuscité. Chez Marc, Luc et Matthieu, la présence de l'ange (il y en a deux chez Luc), qui proclame la résurrection de Jésus aux femmes, est manifestement une mise en scène littéraire des rédacteurs, qui n'a pas pour but de décrire une réalité historique mais de délivrer un message de foi. Matthieu en rajoute d'ailleurs : chez lui, le tombeau est gardé par des soldats romains et, lorsque l'Ange du Seigneur (le plus solennel) roule la pierre, ils tombent à la renverse, bouleversés, comme morts ! La vérité de ces textes est à l'évidence d'ordre symbolique : ils expriment sous forme de récits imagés, avec un langage codé venant en droit fil de la Bible, une conviction de foi et non des faits historiques. Les lecteurs de l'époque qui connaissaient les Écritures ne pouvaient se méprendre.

En ce qui concerne les récits des apparitions de Jésus, il en va de même. Eux aussi ne peuvent être considérés comme racontant une réalité historique. Lorsqu'on les compare, on s'aperçoit en effet qu'ils se contredisent. Chez Luc le rendez-vous avec le ressuscité est à Jérusalem ; chez Matthieu c'est expressément en Galilée. Par ailleurs, les comportements de celui qui a franchi les barrières de la mort sont étranges et même invraisemblables : il traverse les murs, surgit et marche sur les flots de la mer de Tibériade, n'est pas reconnaissable par ses amis dans un premier temps, apparaît puis disparaît à son gré tantôt à Jérusalem, tantôt sur les routes de Judée et en Galilée ; finalement, il monte vers le ciel pour ne plus réapparaître. Il est de nombreux chrétiens aujourd'hui qui n'acceptent plus comme argent comptant une telle présentation. C'est trop beau pour être vrai !

Là encore, la vérité de ces textes – par ailleurs fort beaux - ne peut être que d'ordre symbolique : il s'agit d'un message de foi transmis sous forme de récits, comme il y en a tant et tant dans la grande tradition biblique et dans la littérature universelle. Comment en effet faire percevoir au mieux ce qui ne tombe pas sous le sens, sinon en inventant - entre autres moyens - des histoires concrètes et merveilleuses, dont tous les lecteurs comprennent que le sens profond est ailleurs que dans l'anecdote. Nous ne nous y trompons pas à la lecture des contes. Pourquoi n'avons-nous pas le même réflexe en lisant les textes évangéliques dont l'objectif n'est pas de nous tenir une chronique précise des événements mais de présenter la foi des premières communautés chrétiennes, même si le contenu de certains textes a un fondement historique. Sous peine d'en faire une lecture fondamentaliste, nous avons à les décrypter. C'est le travail d'interprétation auquel se livrent minutieusement les exégètes. Il en va de même pour toute la Bible, dont les livres ont été écrits dans des cultures et des langages qui ne sont plus les nôtres. Il y a un siècle et plus, il a fallu beaucoup de temps pour admettre la signification symbolique des récits de la création ouvrant le livre de la Genèse. Pourquoi ne pas interpréter pareillement aujourd'hui les récits évangéliques sur la résurrection ? Le refuser par principe, quand on sait l'importance du langage symbolique dans la Bible et les évangiles, ne serait-ce pas faire preuve d'un fondamentalisme suranné, inspiré, comme autrefois à propos des textes de la Genèse, par la peur que l'édifice dogmatique ne s'écroule ?

Ou une expérience spirituelle ?

Mais alors, si la proclamation de la résurrection de Jésus ne repose pas sur une expérience sensible du ressuscité, qu'est-ce qui a pu susciter chez les apôtres et les disciples une telle conviction, à contre-sens de l'opinion commune pour qui l'affaire Jésus était définitivement classée comme l'aventure d'un imposteur, d'un séducteur, d'un dangereux novateur ? On ne peut pas taxer ces hommes et ces femmes d'illuminés, prêts à s'enflammer pour une idéologie qui deviendrait leur fond de commerce. Le portrait peu flatteur que tracent d'eux les évangiles, du temps où ils accompagnaient Jésus, nous montre des gens plutôt terre à terre, qui ont eu souvent de la peine à comprendre le message et la pratique de leur maître. Sa conduite remettait tellement en cause leurs réactions spontanées, imprégnées de nationalisme exacerbé, d'ambition à peine voilée, de matérialisme bon teint !

Il reste une hypothèse pour rendre compte de la hardiesse des affirmations des apôtres et des disciples, au lendemain de la mort de Jésus. Ils ont vécu dans son intimité durant de longs mois voire quelques brèves années et, malgré leur étroitesse d'esprit, ils ont découvert peu à peu le secret de cet être exceptionnel qui à la fois les étonnait, les scandalisait, mais aussi les fascinait par sa liberté intérieure, sa droiture, son courage tranquille face aux pouvoirs politiques et religieux, sa dénonciation de l'hypocrisie, son souci des exclus et sa manière de les réhabiliter, son refus du compromis et du mensonge, sa parole incisive, son intériorité ressourcée dans les nuits de silence à l'écoute de son Dieu. Ils n'ont pas pu ne pas s'interroger, après sa disparition, sur son identité, sa mission et son rapport avec l'avènement du règne de Dieu inaugurant la fameuse fin des temps que tout le peuple attendait. Ils ont été les témoins privilégiés de la façon originale dont Jésus en parlait et qui tranchait avec la conception des autres groupes religieux du temps. Si Jésus n'a jamais revendiqué d'être ni le messie ni le mystérieux Fils de l'homme, ces deux figures emblématiques de l'imaginaire juif considérées comme les promoteurs du règne de Dieu, il avait une vive conscience que son action et ses paroles participaient d'une manière active et décisive à la venue de ce règne. Comment cette intimité vécue avec Jésus de jour et de nuit, dans les bons et les mauvais jours, au temps des enthousiasmes populaires et des affrontements sans merci avec les tenants d'une religion sclérosée, ne les aurait-elle pas marqués profondément ? La meilleure preuve, c'est qu'en dépit de l'abandon progressif des foules et de l'approche d'un dénouement qu'on pressentait tragique, ils sont tous restés attachés à sa personne jusqu'au bout.

Dans ce contexte de communion de vie et de pensée étroite avec Jésus, est-il étonnant qu'après un temps de déroute au moment de la mort de leur maître, ils se soient ressaisis et aient proclamé leur étonnant message. Ils savaient d'expérience en effet que Jésus n'était pas un imposteur ni un fossoyeur de la religion comme on le disait. Ils se souvenaient de tout ce qu'il avait dit au sujet de l'avènement du royaume ; ce n'était pas que de belles paroles, il en avait fait "les travaux pratiques" à ses risques et périls : devant eux, les boiteux s'étaient mis à marcher, les sourds à entendre, le aveugles à voir, les marginalisés à retrouver leur dignité, les désespérés à recouvrer des raisons de vivre. Il n'était pas possible à leurs yeux que ce mouvement de vie fût inspiré par les forces du mal, comme l'insinuaient et même le criaient rageusement ses adversaires. C'était, bien au contraire, le signe que Dieu était à l'œuvre et que le monde nouveau avait commencé d'advenir.

Ainsi a-t-il fallu que les liens que les apôtres et les disciples avaient tissés avec Jésus durant leur aventure commune fussent suffisamment forts et les aient impressionnés jusqu'à l'intime, pour qu'ils ne craignent pas de proclamer avec force le message pascal. Pour eux, ce qu'ils avaient entrevu durant les jours terrestres du nazaréen devenait une évidence. Il n'est pas rare en effet qu'après la disparition d'un être aimé ses proches découvrent avec plus d'acuité des aspects de son existence dont ils n'avaient pas perçu auparavant toute la valeur et l'importance. Et tout se nouait dans leur conscience de disciples : le fils de Marie et de Joseph était tout à la fois le messie, le fils de l'homme, l'annonciateur du règne de Dieu et de la fin des temps et le ressuscité. Car Dieu n'avait pas pu laisser son fidèle parmi les fidèles au pouvoir de la mort. Celui dont on s'était débarrassé par le supplice de la croix était désormais vivant pour les siècles des siècles, et le dynamisme de vie qui l'avait animé lorsqu'il arpentait les routes de Palestine demeurait intact et pouvait produire les mêmes fruits.

Essai de signification pour aujourd'hui

Si nos textes évangéliques sur la résurrection de Jésus transmettent avant tout une conviction issue d'une expérience spirituelle, comment la formuler aujourd'hui ? On pourrait tenter de la résumer ainsi :

"Ce qu'a été Jésus en son temps – ses paroles et ses actes - demeure vivant au 21ème siècle, tout autant qu'il y a deux millénaires. Peuvent l'attester ceux qui se laissent inspirer par son message et sa pratique. Ce qu'ils reçoivent de son témoignage leur ouvre un chemin de vie. Ils en expérimentent la fécondité dans tous les secteurs de leur existence. Pour eux, aujourd'hui comme autrefois, la parole évangélique n'a pas vieilli d'une ride. Elle est toujours d'actualité et ne connaît pas les frontières. Elle est capable de transformer les cœurs, de remettre debout les estropiés de l'âme, de stimuler la fraternité envers les plus démunis, d'aiguiser la conscience de l'essentiel, de provoquer chacun à écouter en ses profondeurs la Voix qui invite à l'authenticité."

On le voit, la formule "Jésus est ressuscité" n'appelle pas à copier ou à imiter Jésus, mais à inventer un style d'existence dans l'esprit même qui l'animait.

Si Jésus n'est pas ressuscité corporellement, notre foi est-elle vaine ?

A la lecture de ce qui précède, ceux qui suivent St Paul à la lettre ne peuvent que répondre à la question par l'affirmative. Ils pourront également penser que je fais preuve d'une audace téméraire et prétentieuse en énonçant une interprétation différente de la doctrine officielle. Je le fais sans esprit de provocation, en essayant seulement de faire part de mes interrogations et de mes convictions qui rejoignent celles de nombreux chrétiens et contemporains.

Si l'affirmation célèbre de St Paul dans la première lettre aux Corinthiens signifie que, pour ces derniers, il est vain de mettre leurs pas dans ceux de Jésus, puisque l'aventure de ce dernier s'est soldée par une mort définitive, cela veut dire que ce que Jésus a dit et fait au cours de sa brève vie publique, ce qui l'a conduit à être mis en procès par les autorités juives et exécuté par le procurateur romain n'a d'importance que référé à sa résurrection. Sans résurrection, sa vie, selon ce raisonnement, n'est qu'un échec. A quoi bon dès lors accrocher son destin à la parole et la pratique d'un homme définitivement mort et enterré ?

Ce raisonnement ne me convainc pas du tout pour deux raisons : la première, c'est qu'on ne possède aucune preuve de la résurrection de Jésus au sens où l'Église l'entend présentement, c'est-à-dire d'une manière réaliste, j'oserais même dire matérialiste. L'affirmation relève de la croyance. Il en est de même concernant la foi en la résurrection des morts.

La seconde raison c'est que, même si Jésus est demeuré au pouvoir de la mort, la manière dont il a misé sa vie au nom de son Dieu sur des enjeux majeurs concernant la dignité des hommes reste une voie éminente d'humanisation, toujours d'actualité. Ses paroles et ses actes ne sont pas dévalorisés si sa vie s'est terminée au tombeau. J'entends l'objection : mais que faites-vous du témoignage de ses disciples, hommes et femmes ? Certes, ces derniers croyaient fermement, avec les représentations qui étaient les leurs, que Jésus n'était pas resté prisonnier de la mort et que Dieu l'avait élevé auprès de lui. Mais n'est-il pas permis aujourd'hui, dans un autre contexte culturel, de réinterpréter les vieux textes évangéliques ? Nous l'avons vu, les récits de la résurrection n'ont pas la prétention de donner des renseignements d'ordre historique, mais sont d'admirables compositions littéraires dont la vérité est hautement symbolique. Alors, est possible une autre compréhension que celle des églises officielles. "Malgré et au-delà de sa mort, Jésus demeure vivant en raison de son témoignage exceptionnel, capable d'engendrer de la vie chez quiconque s'efforce d'accueillir son message et de le mettre en pratique."

C'est ce que professent des chrétiens qui ne partagent pas la foi traditionnelle en la résurrection, et même des agnostiques et des athées. On peut être fasciné par les évangiles et l'aventure du nazaréen sans être un croyant "orthodoxe" ni même un croyant. "Jésus est pour tous", écrit Gérard Bessière dans un petit livre récent des plus savoureux ( "Jésus est à tout le monde". Les amis de Crespiat La Grave, 46140 Luzech)

J'ajouterai une ultime remarque : c'est qu'on peut entendre la formule de Paul d'une autre façon encore. "Si le Christ n'est pas ressuscité" peut vouloir dire "Si le Christ n'est pas re-suscité (avec un trait d'union) à longueur de générations, c'est-à-dire, si son témoignage n'est pas sans cesse réactualisé, repris en compte, réinventé, recréé en des figures nouvelles et inédites, alors il ne sert à rien de se proclamer chrétien". La formule en effet devient une coquille vide, un slogan usé. La phrase de Paul ne s'entend plus alors en référence à une espérance après la mort, mais en fonction des fruits que tout homme se réclamant de Jésus a la responsabilité de produire. Selon cette interprétation, il y a de quoi nourrir de sérieux examens de conscience chez les responsables des Églises, chez tous les chrétiens et aussi chez ceux pour qui la figure de Jésus est synonyme de lumière pour l'humanité. Je suis de ceux-là. Il ne s'agit pas d'une tâche de facilité. Au contraire, c'est une œuvre exigeante qui appelle à s'imprégner de l'esprit du nazaréen pour l'incarner d'une manière multiple, mais toujours originale et inédite, dans le monde pluriel d'aujourd'hui.

Au bout du compte, que l'on croie ou non que le Christ est ressuscité d'entre les morts au sens classique de l'expression, l'essentiel ne serait-il pas de le re-susciter ici et maintenant, à longueur de siècles et dans toutes les cultures, pour que sa mémoire vivante reste un levain dans la lourde pâte humaine ? Plutôt que de se polariser sur des définitions dogmatiques invérifiables, on a là un champ d'action extraordinaire pour l'avenir de notre monde !

Jacques Musset

(1) Tiré du livre à paraître courant 2011 sous le titre "Un christianisme pour le 21ème siècle", "Réinterpréter l'héritage pour qu'il soit crédible" (retour)
(2) Jésus devant sa passion, Marcel Bastin, Cerf (collection Lectio divina 92). Comment Jésus a-t-il vécu sa mort ? H. Schuermann, Cerf (collection Lectio divina 93) (retour)
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1 avril 2011 5 01 /04 /avril /2011 13:20
John Shelby Spong Irons–nous au paradis ? (1)
John Shelby Spong
LPC n° 13 / 2011

Question :

Quel est le sens de notre existence ? J'aimais trouver mon réconfort en pensant que les innocents qui menaient une vie misérable ne souffriraient plus après leur mort en un Paradis d'une sorte ou d'une autre. Maintenant que je comprends qu'il n'y a rien de tel, je me bats pour essayer de comprendre quel est le sens de la vie des malheureux. Je veux vraiment croire qu'il y a plus en nous que des cellules matérielles. Que pensez-vous qu'il arrive à la mort ?

Réponse :

Votre question n'est pas marginale. Elle est celle de notre vie. Il ne faut pas arrêter de se la poser. Les religions, en Occident, enseignaient traditionnellement que Dieu est extérieur au monde, mais que c'est pourtant lui qui donne son sens à notre vie et qu'il interviendra un jour dans le monde pour restaurer toutes choses. Cette conception de Dieu explique à la fois pourquoi nous ne supportons pas l'injustice du monde et pourquoi nous mettons notre espérance en l'au-delà plutôt qu'en cette vie-ci. Plusieurs raisons expliquent que ces idées ne fonctionnent plus : Le Dieu du ciel était compréhensible tant que l'on se représentait la terre au centre d'un univers à plusieurs étages. De là-haut, il voyait évidemment tout, il enregistrait nos bonnes et nos mauvaises actions, afin de nous punir ou nous récompenser à notre arrivée dans l'au-delà. Depuis Copernic et Galilée (la terre et les planètes tournent autour du soleil(2)) nous savons que l'univers n'est pas ainsi. On parlait autrefois de Dieu comme d'un "Etre", comme de "l'Etre suprême" au pouvoir surnaturel, qui intervenait pour nous dans l'histoire, afin d'y accomplir sa volonté divine ou pour exaucer nos prières – qui étaient parfois très égoïstes et immatures. Les travaux d'Isaac Newton (attraction universelle des planètes(3)) ont contesté cette conception surnaturelle d'un monde plein de miracles et de magie. On concevait l'homme comme un être créé spécialement à l'image de Dieu, pourvu d'une âme immortelle et "de peu inférieur aux anges". Mais lorsque Charles Darwin est apparu (hypothèse de l'évolution(4)), il nous a définis comme "de peu supérieurs aux singes". Nous avons pris conscience que nous n'étions pas des anges déchus mais des animaux hautement développés et que notre ADN nous relie au plancton de l'océan, aux choux et aux chimpanzés. On a donc commencé à se demander s'il y a un autre sens à la vie que son processus biologique qui est de naître, de grandir, de nous reproduire et de mourir. La foi change dans le monde moderne. L'Etre suprême extérieur au monde pourrait bien n'être finalement qu'une étape de l'évolution humaine et le Dieu qui récompense et punit n'être que le Père céleste d'enfants immatures. Je vous suggère de chercher Dieu au plus profond de vous-même plutôt que dans le ciel et de prendre conscience de la transcendance qui est en nous. C'est ainsi, me semble-t-il, que nous pouvons penser la vie après la mort.

John Shelby Spong

(1) Sur le site "Protestant dans la ville"- traduction Gilles Castelnau (retour)
(2) Notes de Gilles Castelneau (retour)
(3) Notes de Gilles Castelneau (retour)
(4) Notes de Gilles Castelneau (retour)
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1 octobre 2010 5 01 /10 /octobre /2010 14:30
Résurrection ? Oui, Résurrection !
Isidore Cordemans
LPC n° 11 / 2010

Le 1er mai, (ndlr : 2005) par une journée magnifiquement ensoleillée, j'assistais comme d'habitude à la célébration eucharistique dans ma communauté paroissiale, muni du feuillet des lectures pour le sixième dimanche de Pâques.

Depuis fin mars, de tous côtés, en toutes sortes de commentaires et d'écrits, on nous entretenait à profusion de la Résurrection du Christ, à coups d'affirmations et de métaphores diverses, pas toujours très éclairantes pour moi.

Ce jour-là, grande fut ma satisfaction intime d'écouter l'extrait de saint Pierre, Apôtre, 3,15-18 et tout particulièrement la dernière phrase : Dans sa chair Jésus a été mis à mort, dans l'Esprit il a été rendu à la vie. Ce fut pour moi comme une illumination et, à l'instant même, ma réaction intime fut de penser : voilà un "mystère" formidable, énoncé de façon claire, succincte, sans fioritures superfétatoires (comme c'est souvent le cas) mais au contraire en termes très simples, précis, compréhensibles pour la majorité des croyants, peu ouverts à la haute technologie, et parmi lesquels je me situe modestement. Pierre lui-même, d'ailleurs, n'était pas spécialement érudit et c'est sa foi de modeste pêcheur professionnel, disciple de Jésus, qui lui a permis de formuler une telle vérité. J'y adhère entièrement parce que, pour moi personnellement, il y a longtemps déjà que la Résurrection du Christ ne peut être que la survivance à travers les siècles, très rapidement après sa mort, de son Esprit et de sa Parole. Cela grâce aux premiers chrétiens qui ont été intimement et indéfectiblement convaincus du fait que Jésus n'était pas vraiment mort, mais que pour eux, au contraire, il restait "spirituellement vraiment vivant" dans leurs pensées et dans leur cœur. Et c'est cette certitude qui, à travers eux, nous a été transmise de génération en génération.

Voilà une conviction qui va bien à l'encontre de nombreuses ambiguïtés, telles que résurrection charnelle miraculeuse du corps du Christ, tombeau ouvert et vide, corps mystique, récits littéraires d'apparitions entre Pâques et l'Ascension, rédigés avec force détails par les évangélistes, mais avec toute la ferveur de leur foi en la Résurrection.

A travers les temps, cet amalgame souvent bien difficile à comprendre pour de très nombreux chrétiens, a été la source de sérieux et douloureux questionnements et doutes sur le "miracle" de la Résurrection, et aussi de beaucoup d'incrédulité autour de nous, qui a souvent fait passer les croyants pour des naïfs.

Au stade actuel de mon existence, à 77 ans, mon objectif spirituel est de me construire une synthèse cohérente, crédible et définitive de ma foi, "décantée" selon l'expression de Pierre de Locht, et qui m'aide à croire et à vivre au quotidien. Avec mes faibles moyens personnels, comme chacun d'entre nous sans doute, je cherche à donner un sens raisonnable à ma vie. Pour moi, cette synthèse comporte la foi inébranlable en l'existence de Dieu, dans lequel je reconnais le créateur initial de l'univers et de la vie. Je sais bien que cela n'est pas une évidence pour tout le monde, mais moi, je le crois fermement. Ce Dieu, pourtant, je ne sais toujours pas très bien comment le définir ou me le représenter. Est-ce cela l'agnosticisme chrétien dont parlent certains auteurs actuellement ? Présentement, je L'imagine comme l'Esprit Saint, tout à fait informe, et c'est comme tel que je Le prie … quand je prie ! Voyant en Lui mon créateur, je me considère comme une de ses innombrables créatures, un de ses enfants, et cela me permet de l'appeler symboliquement "Père" Mais je n'accepte plus aucune représentation anthropomorphique de Lui. Trop d'entre elles ont, en effet, malencontreusement déformé Sa réalité.

La Résurrection, comme je la conçois, est pour moi une certitude acceptable, bien forte et bien convaincante. Telle quelle, elle peut aisément s'intégrer dans mon projet de synthèse. Je ne fais certainement pas preuve d'un haut niveau de mysticisme en écrivant cela, mais voilà, je suis ainsi, et je cherche tout honnêtement à comprendre en quoi je crois.

Ce Jésus-là, ressuscité en esprit, continue à guider la foi des croyants à travers les siècles et à leur inspirer un mode de vie, de pensée et d'action, conforté par la force de son message.

Alors pourquoi, finalement, énoncer de façon compliquée des choses qui, tout compte fait, peuvent se dire simplement, et ainsi devenir plus facilement crédibles ? C'est ce qu'affirmait l'abbé Pierre, il y a longtemps déjà : Si nous voulons être crus, nous devons d'abord être crédibles.

Isidore Cordemans

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1 octobre 2010 5 01 /10 /octobre /2010 14:22
Nicodème ou la nouvelle naissance.
Christian Bassine
LPC n° 11 / 2010

L'évangile de Jean comporte des récits spirituellement captivants, dont celui de Nicodème que nous évoquons ci-dessous, en prenant bien garde de ne pas y voir la recension d'un fait historique.

C'est aux chapitres 3, 7 et 19 du quatrième évangile que figurent les textes relatifs à Nicodème, dont seul il fait mention, que ce soit lors de sa première rencontre nocturne avec Jésus ou lors de l'ensevelissement de celui-ci en compagnie de Joseph d'Arimathie cité, lui, dans les trois synoptiques.

Le rédacteur de l'évangile met en scène un certain Nicodème, (3,5-8) notable juif, maître en Israël, qui se présente à Jésus de nuit, et lui dit qu'il sait que c'est au nom de Dieu qu'il opère des prodiges, mais il ne comprend pas les paroles de Jésus qui lui parle du royaume de Dieu et de naître d'en haut, de renaître dans l'eau et dans l'Esprit. "Comment est-il possible de renaître ? Comment cela peut-il se faire ?" (3,9) lui fait-on dire, paraphrasant sans doute les mots attribués à Marie dans sa rencontre avec Gabriel en Luc 1, 34. Notons déjà aussi que, plus tard, Nicodème et Joseph, comme les mages à la crèche, apporteront des parfums pour ensevelir le corps de Jésus.

Selon une thématique caractéristique du quatrième évangile, Nicodème chemine dans la nuit pour recevoir de Jésus quelque clarté : la lumière est venue dans le monde et les hommes ont préféré l'obscurité, Dieu n'a pas envoyé son Fils pour juger le monde mais pour le sauver, "tu es maître en Israël et tu n'as pas la connaissance de ces choses !" En d'autres termes : tu es savant, certes, mais tu n'es pas né de l'Esprit ; tu n'as pas été aux frontières de l'humain ; tu restes attaché au domaine du savoir sans référence aux valeurs de l'être ; tu sembles ignorer que connaître (co-naître) passe par la communion entre deux êtres et que l'on ne peut renaître sans co-naître.

Ultérieurement (7, 47-52) on retrouve Nicodème au moment où la foule se divisait au sujet de Jésus, les uns voyant en lui un prophète, d'autres le Messie, tandis que certains ironisaient, demandant ce qu'il peut bien sortir de bon de Galilée. Quelques-uns voulurent même l'arrêter. Finalement, l'auteur fait dire aux pharisiens : "Parmi les notables ou les pharisiens, en est-il un seul qui ait cru en lui ?" Mais un des pharisiens, Nicodème, serait intervenu en ces termes : "Notre Loi condamnerait-elle un homme sans l'avoir entendu et sans savoir ce qu'il fait ?"

Nous retrouvons Nicodème une troisième fois (19, 38-39) avec Joseph d'Arimathie, lui aussi disciple caché de Jésus : ensemble ils participent à l'ensevelissement de Jésus après sa mort, s'excluant ainsi de la Pâque juive, conformément à la Loi, pour avoir touché le corps d'un supplicié. On sait par ailleurs qu'au contraire, au moment du procès de Jésus, les chefs religieux auraient refusé d'entrer chez Pilate pour ne pas être impurs.

A travers le personnage de Nicodème, en lui faisant transgresser lucidement la Loi juive, l'auteur confirme dans les faits que Nicodème est bien "né d'en haut", que, dans sa vie, la Loi ne l'emporte plus sur l'Esprit. Sa rencontre avec Jésus fut féconde car du savoir il est finalement passé à la Co-naissance, à la communion. L'évangile nous suggère donc par ce récit que la rencontre de Jésus avec Nicodème fut capitale pour cet homme juste qui, comme la plupart d'entre nous, a eu besoin de temps pour arriver à suivre Jésus en sa vie et en son évolution et pour parvenir à entrer suffisamment dans le mystère de Jésus, en rejetant les servitudes néfastes de la Loi, en acceptant de vivre par fidélité, à ses risques et périls, selon son propre cœur et selon l'Esprit.

Christian Bassine

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30 juin 2010 3 30 /06 /juin /2010 10:35
Résurrection de Jésus et tombeau vide.
Modeste contribution à une question capitale
Paul Abéla
LPC n° 10 / 2010

"Si le Christ n'est pas ressuscité, votre foi est vaine." (1 Co 15, 14)

La résurrection de Jésus est un phénomène décisif, mais que veut dire la "résurrection", que signifient les récits qu'en rapportent les évangiles ?

Les récits de l'Evangile :

Après la mort de Jésus, sa mise au tombeau, et le "tombeau trouvé vide", les évangélistes rendent compte de certains événements qui attestent la "résurrection" de Jésus.

Luc (24) raconte deux épisodes :

- Les pèlerins d'Emmaüs, où les disciples commencent par faire route avec Jésus et discutent avec lui, mais sans le reconnaître.

Au moment où ils le reconnaissent, à la fraction du pain, il disparaît.

- Jésus apparaît aux apôtres réunis. Pensant voir un spectre, ils sont troublés. Il leur dit : Voyez mes mains et mes pieds, c'est bien moi, touchez-moi, un spectre n'a ni la chair ni les os que vous voyez que j'ai… Avez-vous quelque chose à manger ? Ils lui donnent du poisson grillé, il le prend et le mange devant eux… Il les bénit et s'élève au ciel.

Jean (20) présente, après l'épisode de Marie-Madeleine, trois apparitions collectives :

- Les portes closes par crainte des juifs, il arrive parmi eux et dit : "La paix soit avec vous". Il leur montre ses mains et son côté…

- Une seconde fois, sept jours plus tard, les portes closes, il arrive parmi eux et montre à Thomas ses mains et son côté et l'invite à toucher. [On ne nous dit pas si Thomas l'a touché.]

- Puis à l'apparition au bord du lac de Tibériade, il y aura un autre repas de pain et poisson.

Si l'on prend ces récits à la lettre et dans les détails, il y a des contradictions entre :

- Des actes humains : toucher, manger, en chair et en os ;

- Des actes inhumains : apparaître, disparaître, s'élever ;

- Les lieux des apparitions, à Jérusalem (Luc) ou en Galilée (Mt).

Les récits sont émaillés de détails pittoresques mais ne sont pas à prendre à la lettre. Ils veulent indiquer que ce qui s'est passé est authentique, comme si on pouvait en donner des détails. C'est un genre littéraire et un langage habituels à cette époque et encore en usage de nos jours dans les pays arabophones. Je l'ai remarqué au Liban, où j'ai vécu cinq années, et M.-E. Boismard de l'Ecole biblique de Jérusalem le fait aussi remarquer pour en avoir fait l'expérience.

L'historique et le mythique :

De nombreux passages de l'Ancien Testament comportent des récits mythiques qui ne pourraient être compris qu'en étant traités "comme si" ils étaient réels. Rappelons les plus connus, par exemple : la création en 7 jours, le péché originel, la tour de Babel, le déluge, etc. et l'ensemble des 11 premiers chapitres de la Genèse. Rappelons aussi quelques autres récits bien connus, tels que Josué arrêtant le soleil (Jos 10, 12), ou Elie égorgeant les 400 prophètes de Baal (1 R 18, 10), ou le son des trompettes abattant les murs de Jéricho, etc. Dans "La Bible dévoilée, Israël Finkelstein envisage même que certains récits majeurs tels que l'Exode pourraient ne pas être historiques, mais mythiques, ou "un tissu de légendes" (p. 120).

Dans le Nouveau Testament, il y a aussi d'une part des passages concrets, historiques ("Au temps du roi Hérode…") et d'autre part des passages mythiques, tels que la visite des bergers et les anges à la crèche, la conception virginale de Jésus, la visite des rois-mages, la transfiguration, l'ascension… etc.

Je conviens avec Bultmann que les récits concernant les relations des Apôtres avec le ressuscité ne sont pas d'ordre historique, mais mythique. Les Juifs refusant de distinguer, comme le font les Grecs, le corps et l'esprit, il leur était d'autant plus difficile de raconter ce qui s'était passé, savoir que Jésus n'y était pas, mais qu'il n'y avait que son corps. Ils ne pouvaient le faire que dans des récits mythiques (au sens symbolique) et dire qu'il était là, ou comme si il était présent "en chair et en os" et comme si il mangeait avec eux (Lc 24).

Mon expérience à la mort de ma mère

Je voudrais aussi partir d'une expérience personnelle, et de la distinction que je fais entre la personne globale et le corps proprement dit. Je pense qu'à la mort, le corps et l'esprit se dissocient. Il ne reste plus que le corps qui soit visible, l'esprit disparaît.

Lorsque ma mère est morte, à 90 ans, en 1986, je venais de déjeuner avec elle. Elle a été se reposer et elle est morte aussitôt. Je l'avais vue vivante juste avant, puis, juste après, elle n'était plus là, sa personne n'y était plus, elle n'était plus de ce monde, il n'y avait plus de visible que son corps. Mais elle n'était plus là, elle (son esprit) n'était plus dans l'espace-temps.

Je pense que, pour Jésus, le "tombeau vide" peut signifier que Jésus n'était plus là, que le tombeau était vide de Jésus, il n'y avait plus que son corps, inerte, que nous appelons son cadavre. Si aujourd'hui on découvrait ses restes, cela ne mettrait pas en cause sa "résurrection". Sa vie de "ressuscité" est d'un autre ordre, sans doute hors de l'espace-temps. Je suppose qu'à la mort, corps et esprit sont dissociés. Dès lors, tous les récits ne sont pas à prendre comme des récits historiques, mais ce sont souvent des récits symboliques significatifs d'une réalité dont on ne sait comment en parler.

Paul Abéla

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1 juillet 2009 3 01 /07 /juillet /2009 11:56
La "résurrection" de l'humain. - Luc Bossus - 6 / 2009
Luc BOSSUS La "résurrection" de l'humain.
Luc Bossus
LPC n° 6 / 2009

Chez nous, en Belgique, des voix se sont élevées au sujet de la problématique des "sans-papiers" : "Nous, représentants de tous les cultes et communautés philosophiques officiellement reconnus en Belgique, nous adressons une fois de plus à notre gouvernement fédéral. Nous lui demandons de décider d'une législation globale qui sorte les sans-papiers du désarroi causé par l'incertitude juridique. Nous l'invitons à mettre en route une politique de régulation réaliste, juste et généreuse. Si nous sommes conscients que notre pays ne peut accueillir tout le monde, il est clair en contrepartie qu'il nous faut unir nos efforts au maximum et sans tarder pour améliorer les conditions de vie ailleurs dans le monde. Nous sollicitons donc par la présente une fidèle mise en œuvre des mesures promises dans l'accord de gouvernement. Vu l'urgence humanitaire de la situation, tout atermoiement à solutionner cette question serait moralement irresponsable."

Ce texte a été adressé au gouvernement belge le 25 février 2009 par tous les cultes reconnus en Belgique ainsi que par la laïcité organisée. Ainsi, anglicans, bouddhistes, catholiques, juifs, laïques, musulmans, orthodoxes et protestants se sont-ils unis pour dénoncer que la dignité humaine est bafouée dans notre pays. (1)

Enfin, je vois qu'il est possible, concrètement, de dépasser le cadre des religions ou des courants de pensées pour se rejoindre dans ce qui fait notre humanité ! En agissant ainsi, je crois que l'être humain rejoint ce que Frédéric Lenoir appelle "la philosophie du Christ" dans son livre "Le Christ philosophe" et qui est un message destiné à toute l'humanité. Oui, c'est possible !

"On a surtout retenu la dimension religieuse (…) En réalité, le Christ a surtout initié une nouvelle voie spirituelle fondée sur la rencontre avec sa propre personne. Mais il a aussi transmis un enseignement éthique à portée universelle : non-violence, égale dignité de tous les êtres humains, justice et partage, primat de l'individu sur le groupe et importance de sa liberté de choix, séparation du politique et du religieux, amour du prochain allant jusqu'au pardon et à l'amour des ennemis. (…) Ce message éthique est une véritable "sagesse", au sens où l'entendaient les philosophes grecs." (2) Que cette "résurrection" de l'humain en entraîne d'autres avec elle ! C'est mon souhait le plus cher. Alors, enfin, notre terre deviendra plus humaine, plus solidaire, plus ressemblante à ce que Jésus de Nazareth appelait "le Royaume de Dieu" à construire ici et maintenant. Une terre d'amour…!

Luc Bossus

(1) Synthèse de l'éditorial de Frédéric Antoine dans la revue "L'appel" d'avril 2009 page 3 (retour)
(2) "Le Christ philosophe" - Frédéric Lenoir - pages 21 et 22 (retour)
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30 décembre 2008 2 30 /12 /décembre /2008 11:34
Renaître pour être
Christian Bassine
LPC n° 2 / 2008

On ne dira jamais assez combien la peur est ennemie de l'homme et de son humanité. Hier craignant les bêtes sauvages et les ennemis de sa tribu, aujourd'hui la peur des autres, du qu'en dira‑t-on, de la règle morale ou de la coutume ont pris la place des craintes viscérales d'hier.

Il faut en réalité renaître avec des yeux neufs, avec une sensibilité renouvelée pour oublier les peurs ancestrales, y compris celles des interdits religieux et sociaux qui collent encore à la peau, à l'esprit de nos contemporains.

Une manière moderne, efficace et pleinement humaine de redécouvrir l'émerveillement de l'homme primitif libre de préjugés, est de considérer toutes les formes nouvelles de l'art avec intérêt, de se mettre à leur écoute et de se laisser conduire avec une confiance raisonnée et raisonnable par des artistes sincères et foncièrement créatifs. N'est-il pas étonnant le refus quasi systématique des êtres humains pour toute nouvelle forme de l'art, qu'il soit musical, pictural, architectural, poétique ou autre ? Pourquoi cet attachement compulsif aux formes anciennes qui, dit-on pour se rassurer, « ont fait leur preuve » ? Peur une fois de plus d'entrer en des voies inexplorées, peur d'avoir à déranger ses critères une fois pour toutes adoptés. L'histoire relativement récente de l'impressionnisme en peinture ne suffit-elle pas à éclairer la raison sur le danger des anathèmes doctrinaux proférés par les pouvoirs en place à seule fin de perpétuer leur mainmise dérisoire et ridicule ?

Renaître, ne serait-ce pas d'abord jeter chaque matin un oeil neuf sur le monde qui nous entoure ? Ne serait-ce pas naître à d'autres valeurs oubliées ou masquées, découvrir de nouvelles émotions et vérités spirituelles non encore révélées ?

En ce sens, n'avons-nous pas tous à renaître quelques fois, voire souvent, afin de poursuivre de nouvelles voies, de nouveaux chemins ouverts devant nos vies, inlassablement, jusqu'au terme même de celles-ci ? Et vieillir, ne serait-ce pas simplement faire lamentablement son deuil de toute naissance ou renaissance possible ?

Et peut-être qu'ici on rejoint, d'une certaine manière, la notion même de résurrection, cet espoir d'un au-delà en incessant changement, d'un au-delà d'une mort immuablement figée dans la raideur cadavérique, dans le changement à jamais outrepassé…

Quand je parle de renaître, n'est-ce pas du changement que je parle, changement incessant auquel nous sommes tous confrontés et qui, disons-le sincèrement, nous dérange plus d'une fois car il déjoue nos plans, nos conceptions fixistes de la vie et de son déroulement ? Les regrets du passé, les nostalgies de la jeunesse et des temps anciens n'ont pas d'autre cause que notre désir conscient ou inconscient d'arrêter le temps. Vivant en partie dans le passé, nous assumons assez mal notre présent et nous hypothéquons notre avenir au lieu de rebondir, de renaître comme il conviendrait, en regardant en face la réalité du moment et en faisant toujours confiance à notre expérience personnelle plutôt qu'aux opinions courantes qui nous entourent et même souvent nous emprisonnent. Nous semblons avoir de la notion de conversion une perception erronée : c'est un processus de changement qui ne s'arrête pas, qui n'a pas une fois pour toutes choisi sa direction, mais qui au contraire demande un perpétuel ajustement de l'être à la réalité quelle qu'elle soit : naturelle, sociale, psychologique, sociologique, spirituelle ou tout simplement humaine. Renaître, ne serait-ce pas ce dialogue continu entre l'être et le réel, l'acceptation inconditionnelle de l'autre aussi bien que de la réalité et l'adaptation permanente aux changements qui sont les signes les plus évidents et les plus naturels de la vie ? Les phénomènes biologiques rendent bien compte de cela, mieux que les schémas mécanistes ou simplement cartésien dont notre esprit fut trop longtemps abreuvé.

Finalement, on se demande si les hindouistes n'ont pas raison de parler de réincarnation, dans la mesure où renaître, au sens où nous l'entendons ci-dessus, consiste à muter sans cesse vers un autre soi-même, mais pas seulement dans la mort, déjà en cette vie. La poursuite du vrai moi ne s'inscrit‑elle pas dans cette perspective d'évolution, de conversion permanente ? « Devenir soi » selon Marcel Légaut, « advenir à soi-même » selon Marie Balmary, « développer une personnalité congruente et authentique » chez Carl Rogers, tout cela ne revient-il pas au même, c'est-à-dire à une quête fidèle de son être propre et singulier, à une remise en question pacifique et patiente de ce que l'on est, de qui l'on est ?

Renaître, naître à nouveau, resurgir comme une source oubliée sous la terre et les rochers, réapparaître après avoir disparu, revenir après une absence, une sorte d'oubli de soi.

J'ai évoqué ci-dessus une conception « biologique » plutôt que mécaniste ou cartésienne de la pensée parce qu'il m'a toujours semblé qu'il existe une profonde unité entre la science, les arts, la philosophie et les autres valeurs humaines essentielles. Je veux dire par là que l'incessant changement des cellules corporelles humaines trouve son pendant dans l'incessant changement mental et psychique que l'homme se doit d'incorporer ou de s'approprier pour survivre, ou mieux, pour vivre pleinement son état, pour demeurer en bonne santé mentale et spirituelle. Vivre de principes, comme le font beaucoup de bonnes âmes sincèrement religieuses, c'est se condamner à une mort lente par étouffement de la personne, par mutilation grave de la nature humaine qui se doit, au contraire, de progresser. L'âge mûr, puis la vieillesse préparent ainsi doucement les êtres humains à parier sur le spirituel au moment où commencent à faire défaut les ressources vitales de la nature et de la biologie.

Renaître entrerait ainsi naturellement dans le schéma d'évolution de la personne humaine, lui permettant de s'ajuster aux impératifs physiques, mentaux et spirituels de sa nature, de telle sorte qu'elle se trouverait en harmonie avec toutes ses composantes.

De sorte que l'homme ne semble pouvoir être fidèle à Dieu que dans la mesure où il demeure fidèle à sa propre nature.

Christian Bassine

Le vrai problème n'est pas de savoir si nous vivrons après la mort
Mais si nous serons vivants avant la mort

Maurice ZUNDEL

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