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31 décembre 2009 4 31 /12 /décembre /2009 11:49
Herman Van den Meersschaut Sauvés ? Mais de quoi ?
Herman Van den Meersschaut
LPC n° 8 / 2009

Minuit ! Chrétiens, c'est l'heure solennelle où l'homme Dieu descendit jusqu'à nous, pour effacer la tache originelle et de son père arrêter le courroux… (chant de Noël bien connu).

C'est lui, le Christ, qui a remis pour nous au Père éternel le prix de la dette encourue par Adam ; c'est lui qui répandit son sang par amour pour effacer la condamnation du premier péché… Il fallait le péché d'Adam que la mort du Christ abolit. Heureuse était la faute qui nous valut pareil Rédempteur (liturgie de la veillée pascale).

Le péché originel, la chute, le rachat, le sacrifice, la rédemption, le salut du monde, le salut personnel, l'histoire du salut…, voilà des formules bien connues, souvent entendues et répétées, mais que nous disent-elles encore aujourd'hui ? Que disons-nous quand nous affirmons que Jésus est mort pour nous sauver ? De quoi suis-je sauvé par la mort d'un homme crucifié il y a deux mille ans ?

En la matière, nous sommes évidemment tributaires d'une certaine lecture de l'Ancien Testament, appliquée à Jésus par les auteurs du Nouveau Testament. Et surtout, nous restons fort marqués par la théologie dite de la "satisfaction", et qui a été prédominante dans l'Eglise pendant de nombreux siècles jusqu'à nos jours.

En fait tout repose sur la doctrine du péché originel précisée au Vème siècle sous l'impulsion de St Augustin et au concile de Trente en 1546.

C'est simple, d'après le catéchisme de l'Eglise catholique :

"Etabli par Dieu dans un état de sainteté, l'homme séduit par le Malin, dès le début de l'histoire, a abusé de sa liberté, en se dressant contre Dieu et en désirant parvenir à sa fin hors de Dieu.

Par son péché, Adam en tant que premier homme, a perdu la sainteté et la justice originelles qu'il avait reçues de Dieu non seulement pour lui, mais pour tous les hommes.

A leur descendance ils ont transmis la nature humaine blessée par le premier péché, donc privée de la sainteté. Cette privation est appelée "péché originel." (p. 93, art. 415 à 417)

Et ce péché s'est transmis par "propagation" à toute l'humanité.

La passion et la mort du Christ, le fils de Dieu lui-même, seront l'indispensable prix à payer pour la faute et le sacrifice à offrir si l'on veut que s'ouvrent aux hommes les portes de la vie éternelle.

Jésus se serait donc substitué à l'humanité pécheresse, il aurait pris sur lui le châtiment destiné à cette humanité. Il aurait fait de sa mort un sacrifice expiatoire qui permit la réparation de l'offense.

Question : Si Dieu exige une réparation pour le péché, peut-on encore parler de pardon ? Dieu ne pourrait donc donner libre cours à sa miséricorde que s'il est préalablement vengé ?

Les chrétiens se sont rarement arrêtés pour se rendre compte qu'ils avaient métamorphosé Dieu en ogre. Un père terrestre qui clouerait son fils sur une croix, quelle que soit son intention, serait arrêté pour maltraitance. Pourtant, on continue à le dire, comme si cela le rendait plus saint et plus digne d'adoration.

Le salut apporté par Jésus se présente comme un mouvement qui vient de Dieu et retourne à Dieu. Une descente vers l'homme déchu (jusqu'aux enfers) pour le remonter, par la souffrance et la mort, vers Dieu. Dieu devient homme pour que l'homme devienne Dieu disait saint Irénée.

La faute a précipité l'homme, privé de son état de grâce originel, dans les limites du corps, du temps et de l'espace. La mort a fait son entrée dans l'histoire de l'humanité. La fin sera donc un "hors temps", un "hors espace" sans manque et sans souffrance. Le paradis perdu… retrouvé dans l'au-delà. La vie terrestre n'est qu'un épisode qu'il faut subir en attendant le paradis éternel.

Nous sommes ici dans un scénario que José appelle "gnostique". Il se présente comme un "savoir", une gnose explicative de l'Histoire. Ce scénario prétend faire connaître l'origine et la fin comme un "donné révélé" à savoir, à admettre, à croire.

Ainsi le catéchisme affirme :

"Le récit de la chute utilise un langage imagé, mais il affirme un événement primordial, un fait qui a eu lieu au commencement de l'histoire de l'homme. La Révélation nous donne la certitude de foi que toute l'histoire humaine est marquée par la faute originelle librement commise par nos premiers parents." (p. 88, art. 390)

Mais encore :

"Interprète authentique des affirmations de la Sainte Ecriture et de la Tradition, le Magistère de l'Eglise enseigne que la mort est entrée dans le monde à cause du péché de l'homme… (p. 216, art. 1008)

Jésus, le fils de Dieu, a librement souffert la mort pour nous dans une soumission totale et libre à la volonté de Dieu, son Père. Par sa mort il a vaincu la mort, ouvrant ainsi à tous les hommes la possibilité du salut." (p. 217, art. 1015)

Et enfin :

"A la fin des temps, le Royaume de Dieu arrivera à sa plénitude. Après le jugement universel, les justes règneront pour toujours avec le Christ, glorifiés en corps et en âme, et l'univers sera renouvelé." (p. 223, art. 1042)

C'est ainsi, puisque révélé par Dieu dans les Ecritures.

Bien sûr, on peut comprendre l'origine de telles doctrines par le contexte culturel et rituel des premiers siècles de notre ère dans lequel elles sont apparues. On rencontre déjà certains éléments de ce scénario dans les Evangiles, les Actes ou certaines lettres de Paul, mais ce seront surtout les Pères de l'Eglise qui les développeront.

Conçues dans une société qui vit dans une vision Ptoléméenne de l'univers, ces doctrines se trouvent complètement déphasées par rapport à la perception et la connaissance scientifique du monde qu'a acquis au cours des siècles l'homme moderne.

On ne peut que constater que cela reste cependant le discours dominant du magistère et celui que développe encore le Credo que nous propose l'Eglise, obligeant certains chrétiens à garder le silence pendant leur proclamation, afin de rester vrais avec eux-mêmes.

Tout cela pourrait faire sourire et certains ne s'en privent pas. Seulement voilà, des générations de chrétiens ont joué dans ce scénario et ont été victimes de ce Dieu pervers.

On comprend mieux la réticence de l'Eglise à admettre le Darwinisme, puisqu'il provoque inévitablement l'écroulement de toute la doctrine du péché originel et de la rédemption. Ne lit-on pas dans le catéchisme : "L'Eglise qui a le sens du Christ sait bien qu'on ne peut pas toucher à la révélation du péché originel sans porter atteinte au mystère du Christ." (p. 88, art. 389) ?

Ce qu'elle craignait arrive ; aujourd'hui tout s'écroule.

Cette vision de l'Histoire humaine et du rôle qu'on fait jouer à Jésus n'est donc plus acceptable. La théorie de l'évolution contredit complètement cette conception négative de l'homme. Il est évident aujourd'hui que la vie humaine est le fruit de l'évolution depuis la première cellule, il y a plus de trois milliards et demi d'années et que chercher un premier couple humain responsable de tout est un leurre.

De plus, dire que la création était parfaite dès l'origine, implique que celle-ci est achevée.

Or, Darwin nous a fait comprendre qu'elle ne l'est pas encore aujourd'hui.

Les hommes n'ont jamais pu briser la perfection à laquelle Dieu les destinait, puisqu'il n'y a pas de création parfaite. Comment s'imaginer une chute dans le péché, s'il n'y a jamais eu de perfection d'où tomber ? Quelle serait cette divinité qui exigerait une offrande sacrificielle pour combler un abîme qui, nous le savons maintenant, n'a jamais existé ?

Un autre scénario que José Reding appelle "interprétatif", semble mieux coller à notre réalité vécue. Il est aussi plus proche de l'esprit évangélique. C'est la démarche qui part de l'homme lui-même et de son expérience de vie personnelle.

Non, nous ne sommes pas nés dans le péché. Nous ne sommes pas des créatures déchues. Nous sortons seulement de notre animalité et nous sommes en train de nous faire. Nous avons simplement évolué à partir de formes inférieures de vie et avons pu développer peu à peu la conscience. Depuis que cette conscience a émergé dans l'être qu'on appelle humain, celui-ci n'a cessé de s'interroger sur ce qui lui arrive. La Bible est un merveilleux témoin, parmi d'autres, de cette recherche spirituelle. C'est ainsi qu'elle présente, par exemple, des récits mythiques, parfois historiques à propos desquels des hommes vont risquer une interprétation transcendante. Dans tel événement quelque chose nous dépasse, nous étonne. Qu'est-ce ? Ou Qui est-ce ? Le sens donné à ces événements va parfois permettre des hypothèses concernant les origines et la fin et donner ainsi un certain sens à l'histoire. Mais ce ne sont que des hypothèses; nous n'avons aucun accès, ni à l'origine ni à la fin.

Il s'agit donc dans notre vie de "chercher le sens des destinées" à partir d'une interprétation de notre propre histoire. C'est une démarche évidemment plus subjective que le scénario précédent mais qui semble plus honnête et qui respecte notre liberté de conscience.

Les récits bibliques ne cherchent pas d'abord à expliquer la souffrance et la mort mais relatent des expériences de lutte entre les puissances de vie et de mort qui nous habitent.

L'homme apparaît à lui-même comme fragile, énigmatique, divisé, écartelé même, capable du meilleur comme du pire. C'est cependant avec cette nature-là qu'il doit accomplir son destin dans ce monde qui lui est imposé. C'est à travers cet océan qu'il doit tracer son chemin. Il se découvre aussi, à la fois libre et conditionné, ce qui provoque en lui l'angoisse de ne pas être à la hauteur de ce qui lui arrive, de ne pas être maître de sa propre vie. D'où ses frustrations, ses errements, ses enfermements, ses replis sur soi, son sentiment d'échec, qui l'entraîneront souvent à vouloir dominer pour ne pas être dominé, n'hésitant pas à utiliser la violence et le meurtre. N'est-ce pas de cela que l'homme devrait se sauver ?

Mais, d'autre part, il se découvre aussi capable d‘élans extraordinaires et très constructifs de compassion, d'amour, de pardon, de solidarité qui l'entraînent parfois bien au-delà de ce qui lui semblait possible.

C'est ainsi que le témoignage de Jésus de Nazareth peut être interprété comme révélation d'une transcendance qui habite l'homme et qu'il nous fait découvrir comme source d'une autre logique que celle de la violence, de la vengeance, de la soumission et du meurtre.

C'est la logique de "l'altruisme", celle du respect, du pardon, de l'amour, du partage, de la solidarité, de la communion entre humains.

Jésus nous révèle cela à travers des récits qui nous permettent d'interpréter l'origine et la fin comme don, création à recevoir, comme cadeau dans la confiance.

Dans l'interprétation que les évangélistes font de la vie-mort-résurrection de Jésus, celle-ci apparaît comme une Bonne Nouvelle, pour tous les hommes en quête de sens. Il est "l'homme pour les autres", celui en qui l'amour a pris toute la place, celui qui est entièrement ouvert et uni, au fond de son être, à Dieu. Jésus nous montre dans les Béatitudes que cette "autre manière d'envisager les relations", peut être source de Salut pour nous dans cette vie que nous avons à assumer ici et maintenant. Il nous laisse percevoir une présence aimante, bienveillante, qui nous accompagne sur notre chemin et nous pousse à faire confiance en nos propres capacités.

On est loin des comptes à rendre à un despote qui aurait prévu un "plan de Salut" pour ceux qui se soumettent à sa volonté. Il ne s'agit plus ici de racheter quoi que ce soit, mais de proposer à la liberté de l'homme un chemin de Vie et d'Amour qui, seul, peut le sauver de son angoisse, de sa division, et de l'amener à une transfiguration progressive de cette vie en vue d'un mieux être et vivre ensemble.

Le Salut n'est plus rejeté dans un hypothétique paradis, mais il est à vivre dans l'instant du quotidien, comme des moments d'éternité. Il est une invitation à oser, dans la liberté, aller vers l'autre et, ensemble, vivre debout, conscients de rayonner l'au-delà qui nous habite et que nous appelons Dieu. Et, s'il y a une suite à ces moments d'éternité, nous pouvons, dans la confiance, les accepter comme une grâce.

Herman Van den Meersschaut

Sources :
"Joie de croire – Joie de vivre" François Varillon (Centurion-1981)
"Lueurs d'aurores" José Reding (Feuilles familiales-1999), théologien du diocèse de Namur
"Jésus Sauveur : une image à réviser" John Shelbby Spong (Evangile et liberté n° 231/2009)
"Catéchisme de l'Eglise catholique" (Mame/Plon 1992)
"Honest to God" John Robinson (1963)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Sacrifice
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31 décembre 2009 4 31 /12 /décembre /2009 11:31
Le sacrifice du Christ.
Sur le site "Protestant dans la ville"- traduction Gilles Castelnau
John Shelby Spong
LPC n° 8 / 2009

Il nous faut être conscients de cette idée de sacrifice afin de nous en débarrasser. Mais elle nous a pénétrés si profondément que nombreux sont ceux qui s'imaginent qu'elle fait intrinsèquement partie du christianisme.

Les sacrifices d'enfants étaient pratiqués primitivement, même dans le judaïsme comme le montre l'histoire du sacrifice d'Isaac. Ils ont été ensuite remplacés par des sacrifices d'animaux. Les rites de la Pâque (1) et du Yom Kippour (2) comprenaient le sacrifice de l'agneau de Dieu, dont on disait que le sang purifiait le peuple de ses péchés.

Il était inévitable que la crucifixion de Jésus soit interprétée à la lumière de ces deux traditions religieuses juives. Paul appelle Jésus "notre agneau pascal" (1 Co 5, 7) et on trouve les symboles du Yom Kippour en plusieurs endroits, notamment dans les phrases "il est mort pour nos péchés" (Rm 6, 10), "il a donné sa vie comme la rançon de la multitude" (Mt 20, 28), "voici l'agneau de Dieu qui enlève le péché du monde" (Jn 1, 29).

Même le passage du récit de la crucifixion où il est dit qu'aucun de ses os n'a été brisé (Jn 19, 36) se réfère à la liturgie du sacrifice du Yom Kippour.

Dire que la mort de Jésus a été un sacrifice exigé par Dieu pour ôter les péchés du monde induit une idée barbare de Dieu, fait de Jésus la victime d'une divinité sadique, introduit dans le christianisme une conception masochiste et contredit absolument l'Évangile qui dit que Dieu est amour et qu'il nous appelle à aimer.

Je pense que nous ne sommes pas obligés d'admettre cette explication du sens de la croix. Si nous l'éliminons, il nous reste l'image d'un homme libre et sain qui fut injustement et cruellement mis à mort. Les Évangiles nous le décrivent pardonnant les soldats qui le clouent sur la croix et disant un mot d'encouragement au brigand crucifié comme lui. Il dit, depuis sa croix, un mot de réconfort à sa mère qui le pleure.

Ces deux souvenirs, dont je doute qu'ils soient réels, nous décrivent bien l'attitude de Jésus. Mais leur authenticité est, à mes yeux, sans aucune importance. Nous contemplons en lui une existence injustement supprimée et, au lieu de se raccrocher à sa vie qui s'enfuit, il trouve encore le moyen de ranimer la vie de son entourage.

Pourquoi ne pas voir la croix comme l'expression ultime de fidélité à sa vocation de celui qui a accepté de mourir plutôt que de la trahir ? Ou comme la preuve que lorsqu'on tue l'amour de Dieu on est pourtant aimé par Dieu ? Ne pouvons-nous pas nous débarrasser de la culpabilisation qui émane de l'affirmation - religieuse mais aliénante - "Jésus est mort pour mes péchés" ?

Je suis convaincu que l'avenir du christianisme se trouve dans notre capacité à abandonner le langage du sacrifice et de la punition et à parler de Jésus comme de celui qui nous donne la capacité de vivre pleinement, la grâce d'aimer vraiment et le courage d'épanouir nos potentialités.

John Shelby Spong est évêque épiscopalien émérite de Newar (New York).

(1) La Pâque juive commémore la délivrance du peuple hébreu de l'esclavage en Egypte et le passage de la mer Rouge. C'est une fête qui se célébrait au printemps parce qu'elle trouve son origine dans d'anciennes pratiques païennes du monde agricole. C'est le renouveau de la nature, les premières pousses, les moutons qui mettent bas, etc. Dans le temple, on offrait des sacrifices et en famille, on célébrait le Séder, c'est-à-dire le repas de Pâque (= passage) : du pain sans levain, les coupes de vin, un agneau et une salade amère. C'est ce que les juifs actuels font encore. (retour)
(2) La fête de Yom Kippour se célèbre une fois par an. C'est le jour du grand pardon. C'était au cours de cette fête qu'avait lieu le sacrifice expiatoire en immolant un agneau et en le brûlant entièrement : c'est l'holocauste. Suivait ensuite le rite du bouc émissaire que le prêtre chargeait des péchés du peuple et qu'on chassait dans le désert où il était dévoré par les bêtes sauvages. Puisqu'il n'y a plus de temple aujourd'hui, cela ne se pratique plus. (retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Sacrifice
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31 décembre 2009 4 31 /12 /décembre /2009 11:14
Le Christ mort pour nos péchés.
Pierre Le Fort
LPC n° 8 / 2009

La doctrine de l'expiation remonte-t-elle aux origines du christianisme ?

Introduction

L'idée de creuser ce thème s'enracine assez loin dans mon sentiment théologique. La culture réformée a gravé en moi un fort sentiment de l'incapacité humaine à obtenir la réconciliation avec Dieu. J'étais donc séduit par une doctrine, l'expiation, qui met tout l'accent sur l'œuvre accomplie par le Christ en mourant sur la Croix.

Dans le Nouveau Testament en général, notamment chez Paul, le salut obtenu par le sacrifice du Christ est assez clairement affirmé, mais dans les évangiles synoptiques trop rarement. Heureusement, me disais-je, qu'il y a la déclaration de Jésus : "le Fils de l'homme venu pour donner sa vie en rançon" (Mc 10, 45). Et aussi Mt 26, 28 : "mon sang, le sang de l'Alliance versé pour le pardon des péchés".

J'y reviendrai dans les pages qui suivent.

Mon programme

Dans cette étude, je me propose d'examiner si le thème sacrificiel appliqué à la mort du Christ figure déjà dans les couches les plus anciennes de la tradition évangélique, voire dans l'enseignement de Jésus lui-même.

Sur ma table de travail, deux textes pour commencer : Mc 10, 45, justement, dans le contexte de la discussion où Jacques et Jean réclament les premières places dans le Royaume, et alors la parole que Jésus leur oppose : "Si quelqu'un veut être le premier parmi vous, qu'il soit l'esclave de tous. Car le Fils de l'homme est venu non pour être servi mais pour servir et donner sa vie pour la multitude." (Mc 10, 44-45)

Et l'autre texte, chez Paul en Philippiens 2, c'est l'hymne décrivant les étapes de l'abaissement du Christ jusqu'à la mort sur une croix, puis célébrant son élévation souveraine (Ph 2, 6-11).

Je commence par ce dernier.

Un texte prépaulien

Cet hymne de Ph 2, 6-11, au jugement général des exégètes, n'est pas de la facture immédiate de l'apôtre. Paul l'a inséré dans son épître pour renforcer l'exhortation à l'humilité qu'il adressait aux Philippiens. L'intérêt de ce texte est qu'il exprime une pensée chrétienne antérieure à la rédaction des premiers écrits pauliniens, qui datent du début des années 50. Ainsi nous sommes en présence d'une des plus anciennes réflexions de croyants relatives à la mort du Christ.

L'hymne parcourt toutes les étapes de son abaissement, de la condition divine jusqu'à la mort infamante sur la croix. Je relève ici ce qui est dit et ce qui est tu.

Partageant le sort de tous les humains qui est de devoir mourir, le Christ a poussé l'obéissance jusqu'à se soumettre à un supplice non seulement atroce mais aussi et surtout immérité et avilissant. Etre pendu à une croix, c'est le comble de la honte. De la condition divine à partager le sort des droits communs, quelle chute !

Ce qui a amené le Christ jusqu'à ce dénouement, le texte le dit, c'est son obéissance. Obéissance à Dieu ou à sa vocation. Mais l'hymne ne dit rien des éventuels bénéficiaires de ce don de soi.

"Mort pour nous", la formule volontiers appliquée à la mort du Christ, n'apparaît pas ici. C'est un acte gratuit dans toute l'acception du terme, en ce sens que personne n'est dit en profiter.

Dans ce cas, il ne peut être question de parler d'un sacrifice expiatoire. Car un sacrifice suppose des bénéficiaires, or ici ne sont en présence que le Christ et Dieu.

Colossiens 2, un texte parallèle ?

Col 2, 13 c-15 (1) : encore un hymne au Christ, centré également sur la Croix, mais là le thème de la rédemption, absent de Ph 2, domine tout le développement. Par une image empruntée au monde des affaires, l'auteur compare notre situation à celle d'un débiteur dont l' "ardoise" a été rendue publique mais aussitôt effacée parce que sur la Croix le Christ l'a fait disparaître.

Après l'image de la dette éteinte, c'est celle d'une action militaire réduisant à l'impuissance les Etres célestes qui avaient soumis l'humanité à des cultes aliénants. L'œuvre accomplie par la mort du Christ est célébrée dans des formules vigoureuses : un cortège triomphal mené par le Christ vainqueur, vouant publiquement les ennemis de notre salut à la dérision.

Le cadre de pensée et le vocabulaire nous éloignent de Ph 2. Certes, la Croix est de nouveau au centre du discours mais sous un autre éclairage. En Ph 2, elle avait été évoquée comme le lieu de l'humiliation suprême. Ici, au contraire, elle porte en elle le pouvoir d'un triomphe assuré. La condition de serviteur obéissant acceptée par le Christ n'est plus du tout exprimée.

Est-ce dû à la date plus tardive de cette épître qui est soit de la captivité de l'apôtre soit d'un disciple, toujours est-il que le glissement est manifeste. Mais déjà dans les écrits du premier Paul et même dans les premières confessions de foi, le rappel de la Passion n'a plus la force percutante que lui donnait la sobriété d'évocation de Ph 2. L'évolution suivie par la théologie de la Croix entre Ph 2 et Col 2 affaiblit, me semble-t-il, la réalité humaine du Calvaire.

Vers les synoptiques

J'adresse maintenant ma quête au texte synoptique qui m'avait attiré d'emblée : le Fils de l'homme venu pour donner sa vie en rançon (Mc 10, 45). J'y joindrai ensuite le récit de l'institution de la Cène, pour y étudier notamment la mention du corps donné et du sang versé pour la multitude (Mc 14, 22-24), avec les diverses versions parallèles en présence.

Mais un premier problème doit être abordé, celui du statut littéraire de ces textes.

Les évangélistes rassemblent dans leurs écrits des traditions de date et d'origine diverses. Puisque je cherche une attestation ancienne de la façon dont la mort du Christ a été comprise, je suis contraint d'examiner chaque verset et même chaque logion (2) pour déterminer autant que possible l'ancienneté des éléments qu'il contient. Depuis plusieurs décennies, cette investigation a affiné et assuré ses méthodes, de sorte qu'on risque moins les décisions arbitraires. Et de ma part, il sera sage de suivre un guide fiable, en l'occurrence Christian Grappe dans "Christian Grappe et Alfred Marx, Sacrifices scandaleux ? Sacrifices humains, martyre et mort du Christ" ( Labor et Fides 2008 ).

Le logion qui m'intéresse est la conclusion d'une remise en place par Jésus de ses disciples Jacques et Jean, qui demandent de siéger tous les deux aux premières places lorsqu'il sera dans sa gloire. Jésus s'adresse à tout le groupe : "Vous le savez, ceux qu'on regarde comme les chefs des nations les tiennent sous leur pouvoir et les grands sous leur domination. Il n'en est pas ainsi parmi vous. Au contraire, si quelqu'un veut être grand parmi vous, qu'il soit votre serviteur. Et si quelqu'un veut être le premier parmi vous, qu'il soit l'esclave de tous. Car le Fils de l'homme est venu non pour être servi mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude." (Mc 10, 42-45)

La cohérence interne de cette péricope (3) doit être examinée.

Confronté à un espoir des deux disciples de partager sa gloire et son pouvoir futur, Jésus leur oppose un autre idéal, celui qui a cours parmi les valeurs du Royaume de Dieu, l'humilité. Les premières places seront pour ceux qui ne les recherchent pas. Si quelqu'un veut être grand, qu'il soit votre serviteur.

Alors Jésus illustre son propos par son propre exemple. Il a pris la place du serviteur.

Jusque-là, le logion présente une parfaite cohérence, sans interférence d'un élément étranger. Ensuite, c'est moins évident.

De l'idée de service, on passe à celle du don de sa vie. Certes, on ne s'éloigne pas du propos en cours, on le renforce. Ce n'est pas vraiment un élément étranger, mais, sans cet ajout, la mise en garde de Jésus était déjà claire et suffisante. On peut donc se demander si l'on n'est pas en présence d'un commentaire rédactionnel, d'une explicitation du thème du service par l'évocation de la mort de Jésus, qui a eu lieu quand l'évangile est rédigé. Mais ce n'est pas décisif, ne dramatisons pas.

Voyons maintenant le parallèle lucanien : "Les rois des nations agissent avec elles en seigneurs, et ceux qui dominent sur elles se font appeler bienfaiteurs. Pour vous, rien de tel. Mais que le plus grand parmi vous prenne la place du plus jeune, et celui qui commande la place de celui qui sert. Lequel est en effet le plus grand, celui qui est à table ou celui qui sert ? N'est-ce pas celui qui est à table ? Or moi, je suis au milieu de vous comme celui qui sert." (Lc 22, 25-27)

Le parallélisme avec les récits de Marc et Matthieu est bien marqué : convoitise des meilleures places, comparaison contrastée avec l'attitude des dominateurs humains, exemple de Jésus comme celui qui sert.

Mais chez Luc, le service s'illustre par une place modeste à la table du repas, non par la perspective du don de sa vie, comme c'est le cas dans les deux autres évangiles.

Cette observation diminue encore les chances d'ancienneté de Mc 10, 45 et Mt 20, 28.

Et enfin, les derniers mots de la péricope, donner sa vie en rançon, aggravent encore le doute. On pouvait encore considérer comme normal le passage de la notion de service à celle du don de sa vie, mais qualifier ce don comme un acte pour le rachat des péchés est un élément nouveau et hétérogène par rapport à ce qui précède. Là, Marc et Matthieu se singularisent franchement.

Je n'oserais pas conserver Mc 10, 45 comme un témoin authentique de la pensée de Jésus. Je prends acte et passe plus loin.

L'institution de la Cène

Le dernier objet de mon investigation, le plus important, c'est le récit de l'institution de la Cène.

Il se donne à nous en quatre versions : dans les trois synoptiques (Mt 26, 26-29 ; Mc 14, 22-25 ; Lc 22, 14-20), ainsi que chez Paul, au chapitre 11 de la première épître aux Corinthiens.

Avant de l'aborder, je fais le point.

Je cherchais une attestation très ancienne, antérieure aux épîtres pauliniennes, de l'affirmation que Jésus était mort pour le pardon des péchés. La récolte est modeste, et le résultat plutôt négatif.

D'abord, en examinant l'hymne au Christ humilié jusqu'à la Croix, j'y ai noté l'absence du thème sacrificiel. Ensuite, chez Matthieu et Marc, la parole de Jésus sur la valeur du service, je viens de conclure que l'annonce de sa mort en rançon pour la multitude a peu de chance d'être authentique.

Alors maintenant, sous les mots "Ceci est mon corps", "Ceci est mon sang" prononcés par Jésus à la veille de sa mort, trouverons-nous la preuve qu'il avait conscience de donner sa vie en sacrifice pour le pardon des péchés ?

Ici, attention. Il faut tenir compte que ce récit est devenu un élément de la liturgie des premières communautés. Il a circulé pendant plusieurs années et a dû subir quelques modifications. Quelle était sa teneur originelle ? Je ne me risque pas à le discerner.

Les quatre versions du récit ne sont pas identiques. Celle de Paul (1 Co 11, 17-34) est la plus ancienne dans sa rédaction ; l'apôtre avait déjà transmis ce récit à l'Eglise corinthienne, et lui-même dit l'avoir reçu à Antioche, pense-t-on. Les assemblées cultuelles écoutaient ou redisaient lors de chaque réunion eucharistique l'origine du rite ; des versions écrites ont commencé à circuler, que les évangélistes utiliseront. Ces transmissions diverses expliquent les différences entre nos quatre textes.

J'essaie une méthode insolite, en examinant d'abord les paroles de Jésus, puis les faits relatés.

Pain et coupe : premières ramifications

Tout naturellement, lors de ce dernier souper, Jésus dirige les esprits des convives vers sa mort prochaine. Luc situe ce repas explicitement dans le cadre de la Pâque, où l'on sacrifiait un agneau. Ce rapprochement insinue que Jésus va être immolé en sacrifice. L'auteur du quatrième évangile, qui place la crucifixion à la date même de la Pâque, suggère que Jésus prend la place de l'agneau pascal, c'est donc encore plus net.

Quant à la parole sur la coupe - ou sur les coupes chez Luc - elle a une portée eschatologique (4) appuyée. Plus encore que le vin qu'elle contient, la coupe est en elle-même un symbole de fête partagée. Jésus la présente donc comme l'anticipation du festin dans le Royaume.

Cependant, la parole sur la coupe se rapporte aussi à la mort de Jésus. Encore une fois, et très nettement chez Matthieu, elle est interprétée comme un sacrifice : le sang de l'Alliance, versé pour le pardon des péchés.

Cette première approche sera affinée. Je me tourne maintenant vers les faits relatés.

Communions sans rite sacrificiel

Du pain et du vin. Pourquoi ? Le pain, aliment des repas ordinaires. Le vin, boisson des jours de fête. Avec ses disciples pendant leur vie commune, Jésus a pratiqué ces deux sortes de repas. Au cours de celui-ci, les disciples portent dans leur mémoire divers épisodes bibliques qui éclairent leur présent. J'ai évoqué, puisque c'est la Pâque, le souvenir de la délivrance d'Egypte. Ce repas pascal prépare-t-il un nouvel Exode ?

Dans la version de Luc et de Paul, la parole prononcée ici est la reprise de l'oracle de Jérémie 31, 31-34, annonçant une nouvelle alliance, qui remplacera celle conclue à l'Exode. L'oracle se réalise, cette alliance est inaugurée, et c'est la mort de Jésus qui va la sceller.

D'autres réminiscences bibliques sont aussi présentes à l'esprit de Jésus lorsqu'il préside ce repas de pain et de vin. Bibliques, ou du moins judaïques.

Je dois à Alfred Marx, collègue à Strasbourg de Christian Grappe dont je m'inspire, d'avoir mis en évidence un rite un peu marginal dans la religion d'Israël mais avec lequel Jésus pouvait se sentir en affinité : l'offrande culturelle d'éléments végétaux.

Les Esséniens de Qumran célébraient un repas de communion composé de pain et de vin. Une communion qui équivalait à un sacrifice, mais sans mise à mort.

Ce rite a une origine assez ancienne. Déjà dans la couche sacerdotale du Pentateuque s'exprime l'idéal d'une humanité végétarienne. C'est ce qu'on lit dans le premier récit de la Création : "Voici, je vous donne toute herbe verte qui porte sa semence, et tout arbre dont le fruit porte sa semence ; ce sera votre nourriture." (Gn 1, 29-30) Donc les Esséniens, et d'autres groupes ou écrivains du judaïsme contemporain de Jésus (références chez Grappe), puisaient leur inspiration cultuelle dans une tradition bien établie de repas de communion autour de pain et de vin ne faisant intervenir aucun sacrifice.

Si Jésus, en instituant la Cène, a mis ces éléments végétaux en évidence, cela peut éclairer l'annonce de sa mort dans un sens non sacrificiel.

L'épisode des marchands chassés du Temple donne une indication dans ce sens. Par cet éclat, Jésus ne purifiait pas seulement le sanctuaire de l'emprise de l'argent. Il agissait dans le sens du texte de Zacharie : "Tous ceux qui viendront présenter un sacrifice s'en serviront pour cuire leur offrande. Il n'y aura plus de marchand dans la Maison du Seigneur le tout-puissant, en ce jour-là." (Za 14, 21) Plus de vendeurs d'animaux, parce que le sacrifice est aboli.

Jésus n'avait-il pas souvent indiqué que par sa présence, par l'accueil qu'il offrait aux laissés pour compte, par ses guérisons inattendues, le monde nouveau se manifestait déjà ? Sans faire intervenir un sacrifice expiatoire.

Après ces remarques, on peut dire que la parole "Ceci est mon corps" ne renvoie pas forcément à l'idée que Jésus meurt pour l'expiation des péchés. Cette idée domine bien sûr nos esprits. Nous pensons même que le Christ s'est sacrifié spontanément afin d'accomplir la volonté de Dieu pour notre salut. On a pu dire cela après coup, et l'évangile de Jean va dans ce sens. Mais sur le moment même Jésus a subi son arrestation et son supplice comme la conséquence prévisible mais non voulue de l'hostilité des responsables religieux dont il avait souvent bravé les interdits. Comprenant qu'il va être éliminé, Jésus prépare ses disciples à la séparation et leur révèle le sens qu'il va donner à sa mort.

"Mon corps donné pour vous", c'est le sacrifice au sens profane du terme par lequel Jésus scelle le ministère d'amour qu'il a rempli jusque là. "Ma mort désormais inévitable, je l'assume pour que vous ne soyez pas déçus à mon sujet, que vous puissiez continuer à croire en moi. La vie que j'ai menée avec vous et au milieu de mon peuple, je ne la contredirai pas, je ne la renierai pas."

Après le supplice, les disciples ne seront pas livrés à eux-mêmes. En leur donnant le pain, Jésus assure le passage du temps où il était physiquement présent et actif vers le temps où il faudra le trouver dans le repas fraternel autour du pain et de la coupe de vin partagés entre tous.

"Ceci est mon corps : le pain et le vin seront maintenant les signes de ma présence, comme quand nous étions ensemble à table et qu'avec vous j'accueillais des gens de toutes sortes pour les associer, eux aussi, à la générosité étonnante de Dieu."

En comprenant ainsi les paroles prononcées au cours du dernier repas, on évite l'incohérence théologique qui voit dans la mort de Jésus un sacrifice, notion que lui-même n'avait jamais évoquée quand il pardonnait les péchés au nom de Dieu et rétablissait avec les gens en perdition la communion brisée.

Regard sur l'ensemble

Nous avons ainsi repéré trois principaux thèmes présents, explicitement ou en arrière-plan, dans le récit du dernier repas où Jésus institue la Cène :

- l'annonce de son sacrifice rédempteur

- l'institution proprement dite du repas de communion autour du pain et du vin

- l'évocation de la nouvelle Pâque dans le Royaume de Dieu

Dans l'impossibilité d'attribuer une valeur historique supérieure à l'un de ces thèmes, je les reçois tous.

En ce qui concerne l'annonce du sacrifice rédempteur, je viens de noter ce qui me paraît une incongruité d'appliquer ce thème à la mort de Jésus.

N'empêche qu'il faut reconnaître sa position dominante en théologie chrétienne, déjà dans le Nouveau Testament, même dans les premières épîtres de Paul. L'apôtre proclame : "Je n'ai rien voulu savoir d'autre que le Christ crucifié." C'est malheureux pour lui, et cette carence nous affecte jusque dans le Symbole des apôtres, où la vie, le ministère et l'enseignement de Jésus sont ignorés.

Tout le monde ne s'en plaint pas. J'ai lu récemment dans une feuille protestante que la doctrine de l'expiation par le sang de la Croix est le centre du christianisme.

Personnellement, je déplore que cet élément de doctrine rejette dans l'ombre les autres conceptions relatives à la mort du Christ. Il m'a donc paru particulièrement pertinent de relier les paroles prononcées alors par Jésus aux autres repas et à la communauté de vie qui sont maintenant récapitulés dans l'ultime moment de communion terrestre offerte à ce groupe.

Dans cette compréhension des paroles d'institution, les personnes présentes m'intéressent davantage que le rite inauguré.

Jésus s'y manifeste comme serviteur, à l'instar de toute sa pratique humaine durant ses quelques mois d'activité. Serviteur mais chef responsable, attentif à chacun de ces hommes qu'il avait embarqués dans son aventure risquée et pour lui finalement mortelle.

Il y a enfin la perspective eschatologique, troisième thème en présence, ce rendez-vous que Jésus donne à ses disciples : il boira avec eux le vin nouveau dans le Royaume de son Père. Cette promesse ne soulève aucun problème de compréhension.

Nous avons affaire à des expressions imagées. Ici, donc chez Marc et Matthieu, participation à la félicité que symbolise le vin nouveau ; Luc, un peu différemment, parle simplement de la venue du Royaume, et chez Paul c'est la venue du Seigneur qui marque l'horizon eschatologique. Mais personne d'entre les humains ne peut parler adéquatement de la vie dans l'au-delà. Avoir place au festin avec Abraham, Isaac et Jacob, boire le vin nouveau du Royaume, ou bien pour les réprouvés être jetés dans les ténèbres du dehors, c'est toujours un langage symbolique. Se l'approprier littéralement est une entreprise incertaine car chaque génération, chaque culture, se représente à sa manière le dénouement final de la vie des personnes et du monde.

Envoi

Voilà le défi que je m'étais proposé. Je répète que cette étude s'est moquée superbement de la logistique requise pour un travail scientifique : mon petit bureau, mon bic, ma machine à écrire, et quand même le précieux livre de Marx et Grappe, déjà signalé, "Sacrifices scandaleux ?".

Si un jour je poursuis cette recherche, je devrais me demander pourquoi la théologie naissante a si vite embrayé dans l'interprétation sacrificielle de la mort de Jésus.

Était-ce inévitable ? Le christianisme n'aurait peut-être pas pu devenir une religion populaire et universelle en restant à l'écart du grand courant religieux porté vers la pensée du sacrifice…

En reprenant les travaux de Girard et de Marie Balmary, j'aurais sans doute été plus loin. Mais cela suffisait pour mes quatre-vingt-huit ans. D'autres se sont attelés et s'attelleront encore à éclairer la jointure entre le kérygme (5) pré-pascal et son déploiement ultérieur - déploiement ? affermissement ? altération ? trahison ? On peut en discuter, selon le thème envisagé et la personnalité intime du chercheur.

Le pluralisme dans le Nouveau Testament s'est de nouveau imposé à moi, comme il y a dix ans lorsque j'ai écrit ma brochure "Questions sur le pluralisme". Ici, par exemple, j'ai détecté dans les paroles d'institution de la Cène des compréhensions diverses de l'évènement. Les recevoir ensemble n'est pas difficile. Cela exclut seulement, et heureusement, de se fixer étroitement dans un seul point de vue. Ainsi nous restons ouverts à ce que des croyants affirment avec conviction. La théologie chrétienne est une maison à plusieurs demeures.

J'ai donc joui de n'avoir pas à tenir compte d'un corps de doctrines immuables et imposées, de ne pas me sentir surveillé par un chef d'Eglise sourcilleux. Certes, mes amis catholiques conquièrent et pratiquent une liberté substantielle. Mais dans certains domaines sensibles, que de précautions à observer !

Protestants, nous ne connaissons pas notre bonheur !

Pierre Le Fort est professeur honoraire de la faculté Universitaire de Théologie Protestante de Bruxelles

(1) Le "c" signifie que c'est la troisième phrase du verset. En analyse exégétique, on divise encore, si nécessaire, les versets en a, b, c, … (retour)
(2) Logion = "Parole" en grec. Nom donné à toute parole que l'on attribue à Jésus. Ces logias ont d'abord été retransmises oralement, puis recopiées. (retour)
(3) Péricope : passage d'un texte qui peut être "dé-coupé" (en grec : péri-koptô) à l'intérieur d'un ensemble. Par exemple : "Mc 10, 35-45 : la demande de Jacques et Jean". (retour)
(4) Eschatologique : discours sur les choses dernières (du gr. eskhata : « choses dernières » et logos : « discours »). Ce terme évoque tout ce qui concerne la mort, le jugement ,le ciel, l'enfer, la résurrection, la vie éternelle… (retour)
(5) Kérygme : mot grec qui désigne la "proclamation du salut". (retour)
Published by Libre pensée chrétienne - dans Sacrifice
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