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28 mai 2016 6 28 /05 /mai /2016 14:41
Philippe RONSSE Genèse d’une spiritualité.
Philippe RONSSE
LPC n° 33 / 2016

Mon itinéraire spirituel n’a rien d’extraordinaire. Je suis un enfant du XXè siècle ayant baigné dans une tradition religieuse que l’on disait éternelle. J’ai traversé mon époque en constatant le chamboulement de valeurs considérées parmi les plus fondamentales et j’ai tenté d’y survivre sans y laisser trop de plumes. En somme, le lot de beaucoup de chrétiens de mon âge à ceci près sans doute que je me suis depuis longtemps intéressé à l’évolution de l’humanité et en particulier à son rapport au divin. Une curiosité vraisemblablement née à la suite de circonstances favorables.

Je dois à mes parents d’avoir grandi dans une cellule familiale unie mais hétérogène sur le plan philosophique. Ce fut une chance exceptionnelle, décisive sur le plan de l’option fondamentale : j’ai choisi d’être catholique très jeune tout en sachant qu’à mes côtés existait un monde qui ne l’était pas. Enfant, le merveilleux, un peu magique, de l’aventure chrétienne - nonobstant la charge du péché - m’est naturellement apparu davantage attrayant que celle proposée par le monde athée. Toutefois, la confrontation quotidienne avec ce dernier fut pour moi essentielle sur le plan de l’éveil, jusqu’à l’adolescence et même au-delà.

Tomber amoureux d’une jeune fille elle-même athée fut ma seconde chance. Par bonheur, mon amour n’était pas n’importe qui. Elle ne m’avait pas attendu pour se poser des questions sur le sens à donner à sa vie ; le monde chrétien l’attirait bien avant mon irruption. Cela m’obligea à la clarté au sujet de ma propre foi. J’opérai donc un vrai ravalement de façade, nourri essentiellement par la vision de Louis Évely. De formulations sans âme, ma foi s’est alors davantage incarnée, donnant à ma vie une cohérence spirituelle plus satisfaisante : les mots et les symboles prirent un sens que des années de pratique religieuse n’avaient jamais réussi à me révéler jusque-là.

Les intuitions de Teilhard de Chardin élargirent ensuite mon champ spirituel. En postulant l’existence d’une “particule“ de conscience au sein de la matière, selon lui à l’origine de l’émergence du vivant, jusqu’à l’humanité d’aujourd’hui et même au-delà, Teilhard me mit en présence d’une vision cosmique du sens de la vie et de l’homme dans l’univers. La relation à un Dieu personnel y perdit en consistance mais, en contrepartie, je perçus le plan de nous faire naître à Lui. La création n’était plus le fait d’un moment de l’histoire mais elle s’accomplissait en permanence, chacun la portant à l’intime de soi. Ceci dit, peu importe l’hypothèse, ce qui compte c’est qu’à partir de là j’acquis le sens d’une communion universelle intemporelle.

Ma vie spirituelle s’incurva donc une nouvelle fois, aiguillonnée par le désir d’entrer plus avant dans le mystère de notre existence.

Alors qu’une intense activité professionnelle mettait ce projet temporairement sous le boisseau, un évènement se produisit qui redistribua une nouvelle fois les cartes. Un week-end consacré à la communication au sein du couple me fit en effet prendre conscience de mes “moteurs intérieurs“, c’est-à-dire ce qui me fait spontanément (ré)agir dans ma relation à l’autre. J’entrai par-là dans un monde tout neuf pour moi, où le relationnel prenait une dimension tout à fait considérable. Le domaine de la pensée quelque peu spéculative y trouva un heureux et indispensable pendant affectif. Tout naturellement, le désir d’améliorer la qualité de notre relation de couple m’ouvrit à toutes mes autres relations. Ma vie et ma foi y trouvèrent un sens nouveau. Ma spiritualité redescendit en quelque sorte sur terre, puisant désormais son aliment essentiel dans la rencontre, dans l’échange, le partage et l’empathie. Dès cette époque, l’Évangile perdit pour moi son aura de livre sacré pour devenir celui de la révélation de ce que nos tentatives d’aimer mieux ont de sacré.

Des années d’engagements exceptionnellement riches pour notre couple s’ensuivirent à l’issue desquelles cependant j’éprouvai le besoin intime de faire le point…, le point sur le pourquoi de toutes ces choses, le besoin de comprendre, d’affronter la question existentielle de notre présence sur terre et de tout ce qui nous entoure, en même temps que de me situer moi-même par rapport à ça. En outre, avec le temps, la doctrine et la liturgie de notre Église m’étaient apparues de moins en moins en phase avec l’histoire et l’évolution de nos connaissances, pire, avec le message de Jésus lui-même. Ce processus de pensée engagé, je commençai à concevoir comment le contexte culturel historique et de simples notions de psychologie pouvaient expliquer l’extraordinaire succès du merveilleux au fil des millénaires. Il me fallut dès lors absolument faire place nette, ceci au risque même de la rupture avec un certain passé. Toutefois, je ne voulais surtout pas courir ce risque en solitaire, et pour cela, il me fallait rejoindre ceux qui, à des degrés divers, se trouvaient confrontés au même questionnement que moi. Il ne fallait pas que je perde en chemin la source de ma spiritualité acquise jusque-là !

Je constatai rapidement que nous étions nombreux à nous poser ces questions. La soif d’y voir clair était bien plus répandue que je ne l’imaginais, manifestée entre autre par quantité d’auteurs depuis longtemps déjà, dont certains de grand renom. Aussi, dénicher un groupe de parole se révéla-t-il tâche aisée et y adhérer, libératoire et extraordinairement stimulant sur le plan spirituel. Faire ensemble du chemin dans la confrontation du sens que nous cherchons chacun à donner à nos vies, dans l’écoute et le respect de l’autre, c’est en effet ajouter une dimension de fraternité indispensable au déploiement du mystère que l’on porte en soi. La découverte du forum que représente LPC, faut-il le dire, ne fit qu’amplifier cette fructueuse symbiose.

Au terme de ce cheminement, que dire de la spiritualité, de ce que ce vocable recouvre réellement ? Peut-elle se définir ? A-t-elle une justification, voire s’impose-t-elle à nous comme une réalité aussi objective que manger ou dormir ? L’humain l’exprime en effet de façons si diverses, souvent revendicatrices d’ailleurs, voire opposables entre elles…, qu’on peut se demander quel bénéfice il en retire pour lui-même et pour sa vie en société. À ces questions, je n’ai bien sûr que des réponses basées sur l’expérience que j’en fais.

C’est elle qui me suggère que la spiritualité n’est rien d’autre que la somme de mes expériences de rencontre avec le mystère de mon existence : d’où venons-nous, qu’est-ce que je fais ici et où allons-nous ? Ces questions réclament impérativement une réponse et la dernière sans doute davantage encore que les autres : mourir...? Personne n’échappe à cette angoisse existentielle. Si la plupart du temps, elle ne s’éprouve pas, c’est que vivre ne nous en donne pas le temps et que de toute façon nous lui avons inconsciemment déjà trouvé une parade. Pour ma part, durant une bonne partie de mon existence, la foi me l’a fournie. Longtemps, elle m’a rassuré par son haut degré de certitude collective, contribuant par là à noyer le mystère, comme mon angoisse originelle. Au fil des ans cependant, je me suis aperçu qu’elle collait de moins en moins avec ce que je voyais du monde, et avec ce que j’en avais appris. Insensiblement, l’insondable mystère originel réapparut alors, intact et irrésolu mais néanmoins plus attirant qu’il ne l’avait jamais été.

D’aucuns pourraient y voir une voie de désespérance. Or, elle est pour moi tout l’inverse ! Plus je réalise l’infini mystère du cosmos, de la vie et de notre condition humaine, plus je réalise combien aller à sa rencontre peut constituer une démarche propre à rassembler le genre humain. C’est en effet le seul vrai point commun, en dehors du biologique évidemment, dont nous puissions nous prévaloir et qui soit par conséquent susceptible de nous rendre proches les uns des autres. Nos réponses par contre resteront toujours individuelles (Bouddha, Dieu, Allah, YHWH, rien du tout…) puisqu’à la base il s’agit essentiellement de notre ressenti, de nos émotions qui sont par nature personnelles, donc non transposables. À défaut, des clans de croyances dogmatiques se reconstitueraient jusqu’à nous opposer, comme ils l’ont fait et le font encore de nos jours.

Je me prends à espérer l’émergence d’une spiritualité universelle qui ne serait rien d’autre que le face à face intime avec l’interrogation originelle que chacun cèle au fond de soi. Mais un face à face au demeurant partagé, afin que le fruit de cette rencontre ne reste pas stérile mais devienne nourriture des uns pour les autres.

En définitive, n’est-ce pas un peu cela que Jésus le Nazaréen s’efforça de nous communiquer, il y a deux millénaires ?

Philippe RONSSE

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1 octobre 2008 3 01 /10 /octobre /2008 16:15
Et si Judas était parmi nous ?
Une lecture de Marcel Légaut
Christian Bassine
LPC n° 3 / 2008

Ce titre provocateur ne l'est pas tant qu'on pourrait le croire : en effet, on a peut-être très mal compris le personnage qu'était Judas, un peu trop vite assimilé à un traître avaricieux qui se serait suicidé… de remords.

Certains, et notamment Marcel Légaut, pensent que la soi-disant traîtrise de Judas était en fait l'expression de la crainte qu'il éprouvait, l'angoisse même peut-être, devant le revirement théologique et moral que proposait Jésus en faisant prévaloir l'amour des hommes plutôt que le culte de la Loi. Par fidélité à sa foi de juif pieux, il aurait cru de son devoir de dénoncer le danger que Jésus faisait courir au Temple par ses audaces inédites et sa vision que, tardivement seulement, on qualifiera de prophétique. Sa nouvelle et originale lecture de l'Ecriture faite pendant de nombreux mois dans le concret de la vie quotidienne de Galilée, de Samarie et de Judée, avait de quoi troubler les consciences les plus droites fortement influencées par les interprétations étroites des docteurs de la Loi.

Dans son livre "Méditations d'un chrétien du XXème siècle", Légaut consacre une douzaine de pages à la relation de Jésus et de Judas. Il écrit : "Jésus et Judas sont les représentants exceptionnels de deux options totalement opposées… L'opposition entre ces deux manières de voir et d'agir prend son origine dans la confrontation entre deux façons de concevoir Dieu et l'homme. D'une part, la transcendance de Dieu réside dans sa stabilité immuable et dans son absolue extériorité vis-à-vis de l'homme. Dieu ne laisse à l'homme que la décision du faire et du dire, enserrés irrémédiablement dans des limites étroites dont il faut tenir le plus grand compte, et de la sorte veiller à ne pas s'abuser au sujet d'une liberté qui, s'il faut en affirmer l'existence, demeurera toujours des plus réduites. D'autre part, la transcendance de Dieu se situe dans son devenir sans cesse en œuvre, et dans sa radicale intériorité en l'homme. L'homme est non seulement le lieu passif mais le centre actif du devenir possible de Dieu, parce qu'en son ordre il dépasse, par sa réalité singulière, tous ses comportements et même la connaissance qu'il peut avoir de soi…"

La conception que l'on se fait de l'homme et du sens de son existence comme des conditions de son accomplissement sont différentes pour Judas et pour Jésus : pour Judas, l'accomplissement est commun à chacun et se situe dans la stricte observance de la Loi divine qui suffit, tandis que pour Jésus, l'accomplissement de chacun est particulier, et on ne peut se contenter d'une obéissance générale et commune qui restera impuissante à dicter à chacun ce qu'il a à décider et à faire pour devenir lui-même et, partant, pour selon sa propre mesure, être de Dieu. D'ailleurs, ajoute Légaut, "Paul n'a-t-il pas renchéri sur Jésus en affirmant même l'impossibilité radicale sans la « grâce » d'observer la Loi en dépit de ce qu'avait affirmé Moïse en l'instituant, quand celui-ci l'avait montrée facile à observer ?"

Dans son œuvre (une quinzaine de livres), Marcel Légaut évoque des "motions intérieures qui montent en l'homme", qui surgissent de son intériorité et l'appellent à se dépasser afin d'être fidèle à son être profond. Poursuivant le raisonnement en passant de l'individu aux institutions, Légaut résume sa pensée en parlant de deux types de religions possibles : l'une, la religion d'autorité, qui s'impose à tous au nom de la Loi divine, l'autre, la religion d'appel, qui interpelle la libre décision de la personne singulière (comme Jésus l'avait fait en invitant le jeune homme riche à le suivre).

L'Eglise catholique, ayant exercé pendant des siècles un pouvoir politique important, est apparue, et continue souvent d'apparaître, comme détentrice d'une autorité radicale d'autant plus légitime que celle-ci trouve sa source en Dieu lui-même. Non, un certain pouvoir de droit divin n'est pas tout à fait mort, même si on n'en prononce plus les mots : la religion d'autorité demeure présente en notre monde, et pas seulement dans le monde catholique, il est vrai. Des laïcs eux-mêmes sont empreints de cette conception qui dénie à la personne humaine la capacité de faire un choix éclairé par la conscience, l'amour des autres, l'appel de Jésus et de l'évangile. C'est ce doute-là qui a étreint Judas au moment crucial où son maître allait vers son accomplissement : la Loi ne pouvait être mise en question ni même complétée par une adhésion intime et personnelle de l'homme à l'alliance que Dieu fit avec son peuple sans risque de voir s'effondrer l'édifice religieux séculaire. Aujourd'hui, on appellerait cela une position conservatrice, et force est bien de constater qu'elle a, implicitement ou explicitement, de nombreux partisans.

Jésus a-t-il vraiment dit : "Je ne suis pas venu abolir la loi, mais l'accomplir" ?

Christian Bassine

Published by Libre pensée chrétienne - dans Spiritualité
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1 octobre 2008 3 01 /10 /octobre /2008 15:42
L'expérience spirituelle.
Christian Bassine
LPC n° 3 / 2008

Il est important d'expliquer et de comprendre en quoi et comment la vie religieuse n'est possible que vécue comme expérience spirituelle plutôt que comme possession d'un savoir sur Dieu ou toute autre notion théologique, ou plutôt que comme une haute morale scrupuleusement respectée.

Certes, comme chrétien, ne rien savoir de l'Ecriture n'est pas un avantage pour accéder à la vie spirituelle, mais la connaître à fond n'est pas non plus une condition sine qua non, car savoir et connaître ne sont pas suffisants pour tenter d'atteindre une vie intérieure qui concourt à l'accomplissement humain. L'histoire de l'Eglise catholique notamment démontre que les docteurs les plus compétents en science religieuse, théologie, exégèse, etc. n'ont pas été en leurs vies les plus imprégnés de valeurs évangéliques et du respect de la vie, le monde laïc d'aujourd'hui dirait d'humanisme.

C'est que la vie spirituelle est faite d'intuitions, de créativité personnelle singulière, elle est en quelque sorte comme une œuvre d'art qui ne peut être reproduite de manière automatique, elle est le pur fruit d'une découverte dynamique, comme un dialogue en cours dont nul ne peut prédire le chemin ni l'aboutissement. En cette voie très étroite, on ne peut échapper par moments à la solitude absolue, à la sécheresse, à l'éprouvante sensation d'échec irrémédiable, au vertige devant l'inconnaissable. Une grande gratuité (ce mot vient de « grâce» !) inonde, on ne sait pourquoi, la vie spirituelle authentique.

L'expérience spirituelle est un fruit, elle n'est pas l'aboutissement d'un projet car elle se nourrit des éléments concrets d'une vie d'homme ou de femme, de ses rencontres, des réponses que chaque vie consent à donner aux appels qui montent en elle, à l'heure qui convient au degré de maturité atteint par la personne. On peut être aidé par un guide spirituel à trouver les réponses et à faire les choix les plus adaptés pour progresser dans son propre accomplissement, mais on ne peut pas confier la direction de sa conscience à un spécialiste, si savant et dévoué fut-il. On ne peut pas s'exonérer de sa responsabilité au nom d'une obéissance mal comprise ou abusivement imposée. L'être humain est seul devant sa destinée spirituelle, comme devant son existence et sa mort.

La pastorale religieuse continuerait de faire fausse route en multipliant les homélies savantes ou même vulgarisatrices, si elle n'invitait pas ses fidèles à entrer peu à peu dans le domaine de la vie intérieure, à faire une lecture spirituelle personnelle de l'Ecriture, et en cessant de n'avoir en vue qu'une morale dont la fonction réelle est simplement de rendre possible l'accès aux intuitions spirituelles. Or, trop souvent, on considère comme un aboutissement suffisant de respecter les règles morales, comme s'il suffisait de respecter les règles du football et les décisions de l'arbitre pour faire un beau match !

Plus qu'à un roman, l'expérience spirituelle s’apparente à la création d'une pièce de théâtre, avec les aléas incontournables que comporteront le jeu des acteurs autant que la réceptivité des spectateurs. Elle ressemble plus à l'exécution d'un concert qu'à une partition musicale exemplaire : elle se meut dans la vie et le concret, sans cesse en devenir, animée par l'esprit et le cœur du sujet, par moments insaisissable comme l'écho d'une note et d'un accord que l'on voudrait sans fin.

Christian Bassine

Published by Libre pensée chrétienne - dans Spiritualité
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