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1 octobre 2008 3 01 /10 /octobre /2008 16:15
Et si Judas était parmi nous ?
Une lecture de Marcel Légaut
Christian Bassine
LPC n° 3 / 2008

Ce titre provocateur ne l'est pas tant qu'on pourrait le croire : en effet, on a peut-être très mal compris le personnage qu'était Judas, un peu trop vite assimilé à un traître avaricieux qui se serait suicidé… de remords.

Certains, et notamment Marcel Légaut, pensent que la soi-disant traîtrise de Judas était en fait l'expression de la crainte qu'il éprouvait, l'angoisse même peut-être, devant le revirement théologique et moral que proposait Jésus en faisant prévaloir l'amour des hommes plutôt que le culte de la Loi. Par fidélité à sa foi de juif pieux, il aurait cru de son devoir de dénoncer le danger que Jésus faisait courir au Temple par ses audaces inédites et sa vision que, tardivement seulement, on qualifiera de prophétique. Sa nouvelle et originale lecture de l'Ecriture faite pendant de nombreux mois dans le concret de la vie quotidienne de Galilée, de Samarie et de Judée, avait de quoi troubler les consciences les plus droites fortement influencées par les interprétations étroites des docteurs de la Loi.

Dans son livre "Méditations d'un chrétien du XXème siècle", Légaut consacre une douzaine de pages à la relation de Jésus et de Judas. Il écrit : "Jésus et Judas sont les représentants exceptionnels de deux options totalement opposées… L'opposition entre ces deux manières de voir et d'agir prend son origine dans la confrontation entre deux façons de concevoir Dieu et l'homme. D'une part, la transcendance de Dieu réside dans sa stabilité immuable et dans son absolue extériorité vis-à-vis de l'homme. Dieu ne laisse à l'homme que la décision du faire et du dire, enserrés irrémédiablement dans des limites étroites dont il faut tenir le plus grand compte, et de la sorte veiller à ne pas s'abuser au sujet d'une liberté qui, s'il faut en affirmer l'existence, demeurera toujours des plus réduites. D'autre part, la transcendance de Dieu se situe dans son devenir sans cesse en œuvre, et dans sa radicale intériorité en l'homme. L'homme est non seulement le lieu passif mais le centre actif du devenir possible de Dieu, parce qu'en son ordre il dépasse, par sa réalité singulière, tous ses comportements et même la connaissance qu'il peut avoir de soi…"

La conception que l'on se fait de l'homme et du sens de son existence comme des conditions de son accomplissement sont différentes pour Judas et pour Jésus : pour Judas, l'accomplissement est commun à chacun et se situe dans la stricte observance de la Loi divine qui suffit, tandis que pour Jésus, l'accomplissement de chacun est particulier, et on ne peut se contenter d'une obéissance générale et commune qui restera impuissante à dicter à chacun ce qu'il a à décider et à faire pour devenir lui-même et, partant, pour selon sa propre mesure, être de Dieu. D'ailleurs, ajoute Légaut, "Paul n'a-t-il pas renchéri sur Jésus en affirmant même l'impossibilité radicale sans la « grâce » d'observer la Loi en dépit de ce qu'avait affirmé Moïse en l'instituant, quand celui-ci l'avait montrée facile à observer ?"

Dans son œuvre (une quinzaine de livres), Marcel Légaut évoque des "motions intérieures qui montent en l'homme", qui surgissent de son intériorité et l'appellent à se dépasser afin d'être fidèle à son être profond. Poursuivant le raisonnement en passant de l'individu aux institutions, Légaut résume sa pensée en parlant de deux types de religions possibles : l'une, la religion d'autorité, qui s'impose à tous au nom de la Loi divine, l'autre, la religion d'appel, qui interpelle la libre décision de la personne singulière (comme Jésus l'avait fait en invitant le jeune homme riche à le suivre).

L'Eglise catholique, ayant exercé pendant des siècles un pouvoir politique important, est apparue, et continue souvent d'apparaître, comme détentrice d'une autorité radicale d'autant plus légitime que celle-ci trouve sa source en Dieu lui-même. Non, un certain pouvoir de droit divin n'est pas tout à fait mort, même si on n'en prononce plus les mots : la religion d'autorité demeure présente en notre monde, et pas seulement dans le monde catholique, il est vrai. Des laïcs eux-mêmes sont empreints de cette conception qui dénie à la personne humaine la capacité de faire un choix éclairé par la conscience, l'amour des autres, l'appel de Jésus et de l'évangile. C'est ce doute-là qui a étreint Judas au moment crucial où son maître allait vers son accomplissement : la Loi ne pouvait être mise en question ni même complétée par une adhésion intime et personnelle de l'homme à l'alliance que Dieu fit avec son peuple sans risque de voir s'effondrer l'édifice religieux séculaire. Aujourd'hui, on appellerait cela une position conservatrice, et force est bien de constater qu'elle a, implicitement ou explicitement, de nombreux partisans.

Jésus a-t-il vraiment dit : "Je ne suis pas venu abolir la loi, mais l'accomplir" ?

Christian Bassine

1 octobre 2008 3 01 /10 /octobre /2008 15:42
L'expérience spirituelle.
Christian Bassine
LPC n° 3 / 2008

Il est important d'expliquer et de comprendre en quoi et comment la vie religieuse n'est possible que vécue comme expérience spirituelle plutôt que comme possession d'un savoir sur Dieu ou toute autre notion théologique, ou plutôt que comme une haute morale scrupuleusement respectée.

Certes, comme chrétien, ne rien savoir de l'Ecriture n'est pas un avantage pour accéder à la vie spirituelle, mais la connaître à fond n'est pas non plus une condition sine qua non, car savoir et connaître ne sont pas suffisants pour tenter d'atteindre une vie intérieure qui concourt à l'accomplissement humain. L'histoire de l'Eglise catholique notamment démontre que les docteurs les plus compétents en science religieuse, théologie, exégèse, etc. n'ont pas été en leurs vies les plus imprégnés de valeurs évangéliques et du respect de la vie, le monde laïc d'aujourd'hui dirait d'humanisme.

C'est que la vie spirituelle est faite d'intuitions, de créativité personnelle singulière, elle est en quelque sorte comme une œuvre d'art qui ne peut être reproduite de manière automatique, elle est le pur fruit d'une découverte dynamique, comme un dialogue en cours dont nul ne peut prédire le chemin ni l'aboutissement. En cette voie très étroite, on ne peut échapper par moments à la solitude absolue, à la sécheresse, à l'éprouvante sensation d'échec irrémédiable, au vertige devant l'inconnaissable. Une grande gratuité (ce mot vient de « grâce» !) inonde, on ne sait pourquoi, la vie spirituelle authentique.

L'expérience spirituelle est un fruit, elle n'est pas l'aboutissement d'un projet car elle se nourrit des éléments concrets d'une vie d'homme ou de femme, de ses rencontres, des réponses que chaque vie consent à donner aux appels qui montent en elle, à l'heure qui convient au degré de maturité atteint par la personne. On peut être aidé par un guide spirituel à trouver les réponses et à faire les choix les plus adaptés pour progresser dans son propre accomplissement, mais on ne peut pas confier la direction de sa conscience à un spécialiste, si savant et dévoué fut-il. On ne peut pas s'exonérer de sa responsabilité au nom d'une obéissance mal comprise ou abusivement imposée. L'être humain est seul devant sa destinée spirituelle, comme devant son existence et sa mort.

La pastorale religieuse continuerait de faire fausse route en multipliant les homélies savantes ou même vulgarisatrices, si elle n'invitait pas ses fidèles à entrer peu à peu dans le domaine de la vie intérieure, à faire une lecture spirituelle personnelle de l'Ecriture, et en cessant de n'avoir en vue qu'une morale dont la fonction réelle est simplement de rendre possible l'accès aux intuitions spirituelles. Or, trop souvent, on considère comme un aboutissement suffisant de respecter les règles morales, comme s'il suffisait de respecter les règles du football et les décisions de l'arbitre pour faire un beau match !

Plus qu'à un roman, l'expérience spirituelle s’apparente à la création d'une pièce de théâtre, avec les aléas incontournables que comporteront le jeu des acteurs autant que la réceptivité des spectateurs. Elle ressemble plus à l'exécution d'un concert qu'à une partition musicale exemplaire : elle se meut dans la vie et le concret, sans cesse en devenir, animée par l'esprit et le cœur du sujet, par moments insaisissable comme l'écho d'une note et d'un accord que l'on voudrait sans fin.

Christian Bassine