Autres traversées, autres passages, autres Pâques !
Jésus pour revenir du territoire des Géraséniens, dans la décapole païenne, doit traverser le lac, il doit passer sur l'autre rive.
Arrive Jaïre, un chef de la synagogue. Il vient appeler Jésus : " Viens vite imposer tes mains." C'est que sa petite fille est en train de passer sur l'autre rive. Elle qui devient pubère, elle qui va pouvoir donner la vie..... elle est à toute extrémité !
Jésus se met en marche tandis qu'une foule nombreuse l'accompagne. Une femme est là, sur un chemin de traverse. Elle à des pertes de sang depuis 12 ans et se meurt parce que personne ne peut vaincre son mal. Elle voit en Jésus un "éveilleur" et se décide à traverser la foule dans l'espoir de le toucher.
Ce n'est pas chose simple que cette traversée. Depuis 12 ans, elle est rejetée par tous. Sa maladie la rend impure. Pour les contemporains de Jésus, comme pour les juifs pieux d'aujourd'hui encore le Lévitique (15-19) donne des lois précises à ce sujet. La loi lui interdit de toucher un autre ou de se laisser toucher. Elle est donc morte pour les autres, elle n'est plus en relation, en communication. Elle doit se tenir à distance, à l'écart.Elle doit vivre comme une lépreuse. Elle est la lépreuse de le Loi ! Si elle transgresse cette Loi, on a le droit de la lapider.
Et pourtant, elle pense que cet homme, Jésus, pourrait se laisser toucher par elle, elle veut passer vers celui qui donne la vie, entrer en relation avec lui.
Mais, à côté de Jésus, se trouve un chef de synagogue, un gardien de la Loi. Celui qui fait croire à la femme que Dieu, la Loi, la foule, tout est contre elle. Celui qui fait croire à la foule que cette femme n'a pas sa place parmi les purs. Mais la confiance de la femme est grande, elle veut passer vers l'autre rive, même si pour cela il faut transgresser la Loi. Pourquoi ne risquerait-elle pas sa vie, elle qui est déjà morte ?
Cependant le regard et le discours des autres qui la condamnent depuis 12 ans, l'empêchent de venir face à Jésus. Par honte et culpabilité elle n'ose l'approcher que par derrière ! Comme on comprend que lorsque Jésus se retourne et demande : " Qui m'a touché ? ", la malheureuse se jette à ses pieds craintive et tremblante.
Comment, mais comment savoir quelle est la personne qui a touché Jésus, alors que celui-ci est serré, étouffé, bousculé par la foule ? Jésus, lui, demande à cette personne de prendre identité, de s'éveiller, de se nommer devant tous, le chef de la synagogue et la foule. Il faut qu'elle se nomme pour retrouver sa dignité, pour passer sur la rive de la vie, pour ressusciter. En même temps, Jésus donne à la foule la capacité de la reconnaître, il leur signifie qu'elle n'est pas impure aux yeux de Dieu. Il l'appelle " ma fille" elle est donc "du père" ( sinon de le Loi) et ainsi ils peuvent la reconnaître comme "soeur".
Pour la faire vivre, il faut renouer la relation avec elle.
Jésus reçoit autant qu'il donne. Quelle confiance en lui avait cette femme pour braver les interdits, pour traverser la foule, pour passer au-dessus de la loi et renaître avec Jésus dans l'amour de Dieu. Mais comme nous dit Adolphe GESCHE " La foi en Dieu, n'a de sens que si elle me donne la foi en moi"
Jésus s'est d'abord occupé de la femme bannie par la Loi, par l'intouchable qui le touche timidement, mais l'émeut au plus profond de son coeur. Ensuite, seulement, viendra le tour du légiste, de celui qui a la connaissance et qui demande une intervention puissante et pourquoi pas magique : " viens imposer "
Jésus se remet en marche pour arriver à la maison du chef de la synagogue. Il y trouve des gens emmurés, enfermés dans leurs cris et leurs pleurs comme dans un tombeau. Il les fait sortir, il les pousse dehors, il les fait passer vers la lumière. Lui, il passe à l'intérieur avec ceux qui ont confiance en ses paroles de vie, Pierre, Jean, Jacques, le père mais aussi la mère de l'enfant. Il donne une juste place à la femme, elle qui n'a pas sa juste place à la synagogue. Il met la mère, la femme, en égalité avec le père, l'homme, face à la vie, alors qu'ils ne le sont pas face à la Loi. Et l'homme de la Loi, ce chef de la synagogue, voit alors que jésus n'impose pas les mains mais prend la main de l'enfant pour la mettre debout, pour la mettre en marche. Il lui dit : " Eveille-toi, lève-toi fillette " toi qui dors, ne te laisse pas dominer par la Loi. Je te donne la vie. Tu es du Père, fillette. Ensuite, il demande qu'on lui donne à manger. Manger : signe qu'elle est bien vivante, mais aussi, signe de relation aux autres. Il ne faut pas fillette, ne te nourrir que des idées de la Loi, il faut aussi entrer en relation.
En regardant Jésus oeuvrer de la sorte, Jaïre pourra certainement mieux comprendre le sens de son propre nom " Dieu éclaire". A son tour, pourra-t-il saisir la main de sa femme pour qu'ensemble ils puissent prendre la main de leur fille, lui secouer l'esprit et le coeur, l'éveiller à l'Amour, à la défense du plus petit, du pauvre, du rejeté ?
Aujourd'hui encore, il est insupportable de voir le sort que l'Eglise réserve à certains. Comment la hiérarchie peut-elle juger qu'un homme, une femme n'est pas digne de Dieu et lui refuser pour cela les sacrements ? Jésus ne nous dit-il pas qu'il est venu pour les malades, ceux qui sont humiliés par leur passé, ceux qui sont rongés par une culpabilité enfermante, tous les blessés du corps et de l'âme ? Comment des hommes se réclamant héritiers du Christ peuvent-ils mépriser la femme au point de ne pas lui donner sa juste place dans l'Eglise ? Jésus ne nous montre-t-il pas la grande place qu'il accorde aux femmes malgré tous les préjugés de sa culture ?
Mais aujourd'hui nous sommes heureux de voir des " Jacques Gaillot " comme d'autres, qui oeuvrent au milieu des plus démunis. Nous nous réjouissons de voir nos églises s'ouvrir aux sans papiers. Tous sont fils et filles du Père. Nous qui sommes Eglise, qui nous disons héritiers de Jésus, les considérons-nous vraiment comme nos frères et soeurs ? Nous faut-il encore faire du chemin, traverser, passer sur l'autre rive pour qu'ensemble nous puissions chanter la Pâque ?
Christiane Janssens - Van den Meersschaut.